Colonies françaises

Tome V · L'Indochine · Chapitre 2

De la reprise des relations à la rupture

Par p. 361-380 de l'édition originale 7 160 mots 10 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Les Français à Hué sous Gia-long. La reprise des relations sous la Restauration. Le con- sulat de France à Hué. L’hostilité de Minh-mang et la rupture des relations. La persécution des chrétiens. Interventions françaises en faveur des missionnaires. La politique de Napoléon III. La mission de M. de Montigny
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Illustration de l'ouvrage, page 361
Gravure sans légende (page 361)

Les Français à Hué sous Gia-long. — La reprise des relations sous la Restauration. — Le consulat de France à Hué. — L’hostilité de Minh-mang et la rupture des relations. — La persécution des chrétiens. — Interventions françaises en faveur des missionnaires. — La politique de Napoléon III. La mission de M. de Montignv. JES anciens compagnons de l’évêque d’Adran restèrent dans la capitale de l’Annam sans aucune relation avec la mère patrie. Ils n’étaient plus que quatre en 18o2 : Vannier, Chaigneau, de Forsans et le médecin Despiau. De Forsans mourut en 1811⁠ ⁠; Despiau, « un bonhomme qui n’a pas inventé la poudre, » dit dans une de ses lettres Mgr La Bartette, eut un rôle effacé⁠ ⁠; mais les autres eurent une situation considérable. Gia-long leur fit délivrer des titres de grands mandarins : Chaigneau fut délégué impérial, marquis de Thang-duc, général de l’armée du centre. Les mandarins français furent dispensés de l’humiliante formalité des cinq prosternations. Chacun d’eux eut une garde de cinquante soldats.

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Fixés dans le pays sans esprit de retour, mariés à des femmes annamites, ils vécurent à la cour, toujours bien traités par le roi qui n’oubliait pas ses vieux compagnons d’armes, mais assez mal vus des mandarins à cause de leur origine européenne et de leur foi catholique. Ils se considéraient, dit dans ses Souvenirs de Hué le fils de Chaigneau, Michel Duc, « comme liés solidairement l’un à l’autre, ayant les mêmes devoirs à remplir et les mêmes intérêts à défendre, ceux de la religion et de la France. »

Grâce à Chaigneau et à Vannier, l’influence française prédomina pour un temps en Annam. Ils réussirent à empêcher l’établissement projeté en Cochinchine par la Compagnie anglaise des Indes. La mission de Roberts, écrit en 1804 Mgr La Bartette, voulait « demander Tourane et le cap Saint- Jacques ». Mais Chaigneau et Vannier veillaient. Sur leurs instances, le roi renvoya les présents et fit simplement dire à Roberts que les Anglais qui viendraient commercer dans ses Etats y jouiraient des mêmes droits que tous les autres peuples.

VANNIER, d’après un portrait de famille
Gravure VANNIER, d’après un portrait de famille
LA SEPRISA RESTAURATONSJ SOUS LA RESTAURATION

Et, cependant, la situation se modifiait insensiblement. « En 18o2, quand je me suis décidé à me fixer en Cochinchine et à y passer le reste du temps que j’ai à vivre, écrit Chaigneau dans une lettre de 1806 ou 1807, je ne connaissais pas bien le fond VANNIER (d’après un portrait de famille). du roi. Je le croyais plus sincère... Mais à présent le roi est bien changé. Quoiqu’il me témoigne touicurs beaucoup d’amitié, je ne suis pas content de la manière dont il parle de notre sainte religion, et je crains bien qu’au premier jour il ne cède aux instances de plusieurs mandarins qui l’engagent à persécuter les chrétiens. » Dans une lettre de 1812, il constate avec douleur « l’état déplorable de cette pauvre mission ». Plus tard, vers la fin du règne, un nouveau motif d’inquiétude encore plus grave apparut. Comment se comporterait le prince héritier, quand il serait appelé à régner après Gia-long⁠ ⁠? Car le prince Canh, qui avait suscité de si grands espoirs chez les missionnaires, était mort prématurément en 1801 et le roi avait désigné comme successeur un autre de ses fils. « Le prince héritier présomptif, écrit Vannier en 1819, parle déjà de persécuter notre sainte religion. Il fait entendre que si l’on ne persécutait pas les chrétiens, c’était par égard pour nous deux, mais que cela ne devait pas être, qu’on devait, si nous avions du mérite dans le royaume, nous récompenser et nous permettre de nous en aller, ce qui peut signifier aussi en cochinchinois nous renvoyer. » L’avenir allait bientôt montrer que ces sombres pressentiments étaient justifiés. Vannier, qui n’avaient pas revu de compatriotes Avec des transports de joie, Chaigneau et depuis vingt-cinq ans, virent arriver au mois de septembre 1817 le navire la Paix de Bordeaux. « Ils me comblèrent de soins et de bontés, écrit dans son journal le subrécargue Borel⁠ ⁠; leurs attentions généreuses m’ont mis à même de vérifier jusqu’où va la force du sentiment qui nous attache au sol qui nous a vus naître. » La Paix fut suivie du Henri, puis, le 3o décembre 1817, de la frégate la Cybèle.

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Cette activité maritime, qui contrastait fort avec l’abstention de la période précédente, était l’œuvre du gouvernement de Louis XVIII. Au moment où l’opinion semblait tentée d’accepter la déchéance de la France, où nombre de députés croyaient servir les intérêts des agriculteurs en laissant à l’abandon les colonies et le commerce lointain, une vigoureuse réaction fut tentée par des hommes d’Etat comme du Portal, Dubouchage, Richelieu, soutenus d’ailleurs par les armateurs des grands ports.

Les premiers navires partirent pour la Cochinchine au mois de mars 1817, ce furent la Paix de la maison Balguerie et Sarget de Bordeaux et le Henri de la maison Philippon de la même ville. Le gouvernement encouragea ces premiers armements par une réduction de 6o pour 100 des droits de douane à percevoir sur les cargaisons de retour. Les objections du directeur général des douanes amenèrent le duc de Richelieu à intervenir personnellement⁠ ⁠; il déclara que ses informations sur la Cochinchine « indiquaient qu’il serait possible d’y former des relations avantageuses et d’une certaine importance », mais que les premières tentatives des armateurs avaient besoin d’encouragements. Les réductions de droits furent maintenues pendant les années 1818 et 1819.

Le duc de Richelieu s’était en effet renseigné sur la Cochinchine auprès d’un missionnaire, M. de la Bissachère. Sur son avis, il écrivit à Chaigneau le 17 septembre 1817 pour le prier de « favoriser de tous les moyens que lui donnait sa position actuelle » les premières entreprises des armateurs français. Il lui posa en outre quelques questions : quels seraient les moyens de protection et de sûreté pour notre commerce en Cochinchine⁠ ⁠? Serait-il nécessaire de lui donner une organisation 363

364 DE MANDARIN

particulière, vu les circonstances propres au pays, et quelle devrait être cette organisation⁠ ⁠? Quels échanges pouvaient constituer un commerce permanent, soit en le supposant direct, soit en le combinant avec le commerce de l’Inde et de la Chine⁠ ⁠? Et le ministre, en terminant, recommandait à Chaigneau d’ « écarter toute vue qui aboutirait à des interventions politiques », l’œuvre entreprise par la France étant d’ordre strictement commercial. • Les premiers voyages n’eurent, il faut le reconnaître, qu’un succès médiocre. Les cargaisons avaient été composées sans aucune connaissance des besoins du pays. Les capitaines furent bien reçus grâce à Vannier et à Chaigneau⁠ ⁠; Gia-long leur fit exprimer ses regrets pour l’insuccès de leurs opérations commerciales, et comme ces officiers voulaient, selon l’usage, lui offrir des présents, il les refusa et leur promit de les exempter de tous droits s’ils consentaient à revenir. Il leur fit remettre une liste d’objets convenables pour l’importation en Annam et les assura d’un accueil amical. En 1819, deux navires de Bordeaux, le Larose et le Henri, vinrent à Tourane. La promesse faite par Gia-long fut scrupuleusement tenue, les marchandises achetées furent loyalement payées et les bâtiments se procurèrent sans difficulté un chargement de retour composé de soie écrue, de thé, de sucre et d’argent en barres. Le succès était complet.

CHAIGNEAU EN COSTUME DE MANDARIN
Gravure CHAIGNEAU EN COSTUME DE MANDARIN

La frégate la Cybèle vint relâcher à Tourane en décembre 1817. Son commandant, le capitaine de vaisseau de Kergariou, devait entrer en relations avec Chaigneau et Vannier, demander une audience à Gia-long pour lui annoncer l’heureux retour de Louis XVIII sur le trône de France et lui remettre des présents, enfin lui demander son appui pour les marchands et marins français qui fréquenteraient la Cochinchine. En dépit de l’insistance des mandarins français, le roi n’accorda pas l’audience demandée, il refusa même les présents. Le prétexte invoqué fut que le commandant de la Cybèle n’était pas porteur d’une lettre du roi de France et que les lois du royaume s’opposaient à ce qu’il fût reçu. En réalité Gia-long voulait éviter toute relation officielle avec une puissance européenne, empêcher tout ce qui pût ressembler à un engagement politique. Déjà, il avait à divers reprises manifesté son contentement de n’avoir pas reçu les secours promis par le traité de 1787, ce qui eût fourni aux Anglais un « prétexte pour attaquer les ports de Saint-Jacques et de Tourane » comme possessions françaises. Il tenait à conserver intacts ses droits souverains, tout en admettant volontiers de simples relations commerciales qu’il jugeait avantageuses. Cette attitude du souverain limitait l’extension des rapports que la France, forte des souvenirs de 1787, pouvait désirer renouer avec lui.

365 LE RASE AT DE FRANCE A HUÉ

Cependant Chaigneau, qui rendait en toute circonstance les plus grands services à ses compatriotes et qui venait de recevoir comme récompense la croix de la Légion d’honneur, « ne cessait, écrit son fils, de porter ses regards vers la France. » Il désirait revoir sa patrie et sa famille⁠ ⁠; il voulait aussi donner au gouvernement français les renseignements que Richelieu lui avait demandés. Deux bateaux français devaient bientôt quitter la rade de Tourane. Chaigneau sollicita en 18ig l’autorisation de quitter l’Annam pendant quelques années et Gia-long, dans les termes les plus affectueux, lui accorda un congé, assurant qu’il lui rendrait à son retour ses fonctions officielles. Chaigneau s’embarqua sur le Henri avec sa femme et ses sept enfants et arriva en France le 8 janvier 1820. Il ne devait plus revoir Gia-long, mort le 3 février de la même année. long, deux événements simultanés qui allaient avoir de Le voyage de Chaigneau en France, la mort de Giagraves conséquences. Car, au moment même où le gouvernement de Louis XVIII, dûment informé par Chaigneau et poursuivant la politique d’expansion déjà esquissée, entreprit de donner une base solide aux relations entre la France et l’Annam, le trône de Hué passa à un nouveau souverain d’un caractère orgueilleux, sombre, méfiant, qui réduisit à néant en peu d’années tous ces efforts et provoqua une rupture avec la France.

Depuis le 21 février 1820, le ministère Richelieu avait remplacé le ministère Decazes : Chaigneau trouvait ainsi au pouvoir le ministre qui avait pris l’initiative de lui écrire trois ans plus tôt. Mandé à Paris, il renseigna le gouvernement sur les affaires de l’Annam et conféra avec les services de la Marine et des Affaires étran- 365 gères. Or, Richelieu envisageait depuis longtemps l’installation à Hué d’un représentant officiel de la France⁠ ⁠; il lui parut que nul ne serait plus apte que Chaigneau à remplir cette mission. Il le nomma donc agent de France en Annam, avec le grade de consul, et lui donna en outre le titre de commissaire royal « pour la conclusion d’un traité de commerce ». Le 18 octobre, les brevets furent remis à Chaigneau, qui fut fait en même temps chevalier de Saint-Louis.

366 VUE DE LA CITADELLE DE HUÉ

Lorsque Chaigneau s’embarqua le ter décembre 1820 pour l’Indochine, le nouveau consul emmenait avec lui son neveu, Eugène-Louis Chaigneau, alors âgé de (d’après un bois de A. Lepère). vingt-deux ans, qui avait le titre de chancelier du consulat. Il emportait du vaccin et un exemplaire de l’Encyclopédie pour répandre en Annam la connaissance des arts et des sciences de l’Occident. Il était aussi porteur d’instructions très précises du ministre des Affaires étrangères.

VUE DE LA CITADELLE DE HuÉ, d’après un bois de Aug. Lepère
Gravure VUE DE LA CITADELLE DE HuÉ, d’après un bois de Aug. Lepère

Le traité que Chaigneau était chargé de négocier avec l’Annam devait contenir les stipulations suivantes :

I° Toutes les contestations qui s’élèveront entre les sujets de Sa Majesté seront jugées par l’agent de France, conformément à nos lois et sans qu’un officier du pays puisse en prendre connaissance.

2º Toutes les affaires où les sujets de l’Empereur se trouveront mêlés avec ceux de Sa Majesté seront jugées par les autorités locales et compétentes, mais dans le plus court délai possible, conformément aux règles les plus exactes de l’équité, et toujours après que l’agent de France aura été appelé et entendu pour la défense de ses nationaux.

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3° Les sujets du Roi pourront importer en Cochinchine toutes les marchandises d’Europe et des autres parties du monde, et en exporter toutes celles qui s’y trouveront⁠ ⁠; il n’y aura d’exceptions à cet égard que pour les marchandises qui sont ou seront prohibées par les lois du pays. Les Français jouiront des privilèges de toute espèce qui seront accordés par la suite à d’autres peuples, soit par traité, soit de toute autre manière.

« Il est encore un objet sur lequel M. Chaigneau portera son attention et fera parvenir de Cochinchine des renseignements au ministre. Peut-être l’Empereur de Cochinchine verrait-il avec plaisir passer dans ses Etats, pour s’employer à son service quelques Français d’une capacité éprouvée dans la marine, le génie ou d’autres parties scientifiques... Ces Français, utiles au gouvernement de la Cochinchine, attireraient la faveur sur nos établissements, leur donneraient de la consistance et concourraient, avec l’agent du Roi, au maintien et à l’accroissement de notre crédit. »

L LA RUPTURE DES RELATIONS ’HOSTILITE DE MINH-MANG EI

Ce plan était judicieusement conçu pour régler les rapports d’une puissance européenne avec un royaume asiatique gouverné despotiquement, pourvu d’une organisation archaïque, fort cependant et très jaloux de son indépendance. Malheureusement il échoua. un accueil favorable du nouveau souverain Lorsque Chaigneau arriva à Hué, il reçut Minh-mang, que personnellement il connaissait très bien. Celui-ci lui rappela l’amitié que son père avait toujours éprouvée pour lui et l’assura qu’il avait à son égard les mêmes sentiments, mais il ne répondit rien à l’allusion faite au traité de commerce. Peu de jours après, la réception solennelle de la lettre de Lous XVIIII et la présentation des cadeaux eurent lieu. Minh-mang se déclara très flatté des attentions du roi de France, puis il fit répondre qu’un traité de commerce était inutile, puisque les Cochinchinois étaient bien disposés pour les Français et que, par conséquent, ceux-ci étaient sûrs d’être bien traités quand ils séjourneraient dans le pays. En réalité il était froissé de voir une puissance européenne poser des conditions à ses relations commerciales. Mis en méfiance par la connaissance qu’il avait des agissements anglais dans l’Inde, il eut l’impression que l’on voulait le dépouiller d’une partie de ses pouvoirs souverains en lui imposant un arrangement contraire à toutes les traditions de l’Annam.

368 LA MAISON DE CHAIGNEAU A HUÉ

Chaigneau vit peu à peu s’accroître la froideur du souverain à son égard. « L’Empereur actuel, écrit-il en 1822, ne dit pas ce qu’il pense... Il craint les Européens et ne voudrait avoir aucune communication avec les nations d’Europe. » Et dans une lettre datée de 1823 : « Les dernières volontés du feu roi ne sont pas respectées⁠ ⁠; ses anciens et fidèles serviteurs sont au rebut⁠ ⁠; M. Vannier et moi ne jouissons plus de la même considération, le roi a l’air de se méfier u’il lui serait impossible d’entretenir des relations diplomatiques avec Minhmang, qui ne le considérait pas comme le consul de Francé, mais simplement comme un mandarin à son service.

LA MAISON DE CHAIGNEAU A Hué, d’après Michel-Duc Chaigneau, Souvenirs de Hué 1867
Gravure LA MAISON DE CHAIGNEAU A Hué, d’après Michel-Duc Chaigneau, Souvenirs de Hué 1867

Cependant une réponse officielle fut faite à la lettre de Louis XVIII. Envoyée en France sans avoir été communiquée à Chaigneau, elle était rédigée dans la forme inconvenante d’une lettre d’un simple mandarin de second ordre au « seigneur Pa-tchoui-kouei (Pasquier), intendant de la marine marchande de France. » On y lisait : « Les frontières de notre royaume sont situées aux extrémités du Midi et celles de la France aux extrémités de l’Occident... Les gens de notre pays peuvent rarement arriver jusqu’au vôtre... Si les gens de votre pays désirent commercer dans notre royaume, ils se conformeront aux règlements, comme cela est convenable. » Au même moment un rapport de Chaigneau reçu au ministère des Affaires étrangères expliquait que Minh-mang semblait craindre de voir les Français demander bientôt des concessions de terres et des avantages contraires aux intérêts annamites. L’échec de la proposition de Louis XVIII était donc complet.

369 RÉCEPTION DES OFFICIERS DE LA

En 1822, la frégate française la Cléopâtre étant venue mouiller à Tourane, Minhmang refusa catégoriquement de recevoir le com ouanne :

Touanne, Journal de la navigation de la frégate la « Thétis » et la corvette l’ « Espérance » par
Gravure Touanne, Journal de la navigation de la frégate la « Thétis » et la corvette l’ « Espérance » par

neau. Mais il faut dire que, peu de temps auparavant, la mission Crawford envoyée par le gouverneur général de l’Inde anglaise avait connu un insuccès semblable. Crawford n’avait pas été admis en présence du roi et sa mission, après avoir été comblée de bons traitements, avait été congédiée.

Devant la froideur de Minh-mang à leur égard, la position des deux mandarins français devenait chaque jour plus difficile⁠ ⁠; ils sentaient croître autour d’eux Phostilité de la cour. Bien qu’il leur en coûtât d’abandonner l’Annam, leur « seconde patrie », ils commencèrent à songer à un départ définitif. Minh-mang abrégea leurs hésitations : un jour de septembre 1824, il fit présenter à Chaigneau sur un plateau une réduction de navire et un lacet de soie. Le général marquis de Thang-duc avait le choix entre un départ immédiat et la mort par strangulation. Chaigneau demanda en hâte sa retraite qui lui fut accordée dans les termes les plus

HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

le baron de Bougainville, 1837

RÉCEPTION DES OFFICIERS DE LA « THÉTIS » A TOURANE (1825), d’après un dessin de E.-B. de La

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flatteurs⁠ ⁠; avec Vannier il gagna Singapour, où ils s’embarquèrent pour la France. Chaigneau reçut du gouvernement français, en récompense de ses services, une pension de I 8o0 francs, qui lui fut retirée en 1830 par le ministère de Polignac. Il mourut en 1832.

Mais à peine Chaigneau et Vannier avaient-ils quitté l’Annam qu’une division composée de la Thétis et de l’Espérance vint mouiller dans la baie de Tourane (19 janvier 1825). Le gouvernement français faisait une nouvelle tentative pour établir des relations avec l’Annam. Il avait chargé le baron de Bougainville, commandant de la division navale, de présenter au roi une nouvelle lettre et des cadeaux de Louis XVIII. Les officiers français furent reçus à Tourane avec la plus grande solennité, mais lorsque M. de Bougainville voulut remettre la lettre et les présents, Minh-mang refusa de le recevoir : la lettre était écrite en français et personne ne pouvait la traduire⁠ ⁠; prétexte mensonger, car il y avait en Cochinchine de nombreux missionnaires français. La division navale dut reprendre la mer le 16 mars en remportant lettre et cadeaux.

Après cet affront, les relations de la France avec l’Annam ne furent pas immédiatement rompues. Eugène Chaigneau, qui avait été un moment chancelier du consulat, fut désigné pour remplacer son oncle. Il arriva en 1826 en Cochinchine, mais la cour de Hué refusa de l’admettre comme consul et il dut retourner en France. Les relations commerciales s’affaiblirent graduellement : les navires français désertèrent la rade de Tourane et vinrent seulement en petit nombre à Saigon, où la présence du vice-roi de Basse-Cochinchine, Lê-van-duyet, l’ancien général de Gia-long, ami des Français, leur assurait un meilleur accueil.

En 1829, Eugène Chaigneau, jugeant la situation plus favorable, fut autorisé par le gouvernement de Charles X à faire une nouvelle tentative⁠ ⁠; mais naufragé à 8o lieues de Tourane, il fut recueilli dans le dénuement le plus complet, et encore une fois Minh-mang refusa de lui reconnaître la qualité de consul. Le commandant Laplace de la Favorite, survenu sur ces entrefaites, s’efforça sans succès de le faire admettre et dut se résoudre à l’emmener avec lui. A la même date, les Etats-Unis tentèrent eux aussi d’installer un agent en Cochinchine, sans y parvenir mieux que la France, bien qu’ils eussent insisté sur le caractère « pacifique et purement mercantile » de leur nation.

DES CHRÉTIENS

Ainsi Minh-mang se montrait résolument hostile à l’influence européenne, considérée comme une menace pour ses droits souverains. Il maintenait à l’égard de toutes les puissances une stricte politique d’isolement. Si l’Angleterre et surtout les Etats-Unis ne subissaient par là qu’un échec d’importance secondaire, il n’en allait pas de même pour la France qui gardait la conscience d’avoir joué dans l’histoire de la Cochinchine un rôle prépondérant et qui venait de travailler avec une persévérance remarquable à établir des relations avec l’Annam. Une autre circonstance aggravait la situation. Minhmang commençait depuis quelques années à persécuter la religion catholique, dont presque tous les évêques et les missionnaires en Annam étaient Français. Certes, les persécutions avaient été nombreuses aux siècles précédents, mais ces persécutions étaient partielles et souvent peu durables, et les missions avaient traversé ces épreuves sans trop de dommage. On sait que sous Gia-long, l’évêque d’Adran avait été à la fois à la peine et à l’honneur. Les missionnaires comptaient sur le triomphe de Nguyên-anh et surtout sur l’avènement du prince Canh pour voir le catholicisme s’établir fermement dans les pays annamites. L’arrivée au trône de Minh-mang déçut leurs espérances.

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Ce prince froid et hautain, imbu par son éducation de lettré des purs principes de la morale et de la politique chinoises, ne fut pas, à certains égards, un mauvais souverain. Chaigneau, qui ne l’aimait pas, écrit en 1822 : « Il gouverne assez bien son peuple, qui a beaucoup moins de corvées que du temps de son père, il est généreux avec ses soldats et ses mandarins,... il est très exigeant sur le service. » Mais en même temps, il travailla à rétablir, conformément aux rites, les règles anciennes de gouvernement et les mœurs traditionnelles. Tolérer plus longtemps l’influence européenne et le christianisme dont Gia-long avait favorisé les progrès, eût été dans l’esprit de Minh-mang trahir le « mandat du Ciel » dont il était investi. Il écarta de l’Annam les Européens, on a vu avec quel succès, et dans la même pensée philosophique et politique il entreprit d’extirper méthodiquement la religion catholique.

Minh-mang a été critiqué avec violence⁠ ⁠; les missionnaires l’ont appelé, non sans raison, le « Néron annamite ». Il importe surtout à l’histoire de mettre en lumière les motifs qui l’ont fait agir. Le christianisme, par la valeur absolue qu’il accorde à la personne humaine, était en opposition avec les principes sur lesquels la civilisation chinoise adoptée par l’Annam avait fondé les rapports sociaux. L’indigène converti devait forcément abandonner les idées anciennes, consacrées par les lois, sur la place de l’individu dans la famille, dans la cité, dans l’Etat. Le culte des morts était prohibé depuis que la papauté s’était prononcée sur la querelle des rites, de même le culte du génie communal, de même la croyance au « mandat du Ciel » accordé au Souverain. C’était toute une évolution dans le sens de la civilisation européenne. Tout Annamite converti se trouvait donc par la force des choses en état de rupture avec les institutions de son pays.

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Ce côté politique et social du problème religieux n’avait pas échappé à Gialong⁠ ⁠; nous savons qu’il discuta à plusieurs reprises cette question avec l’évêque d’Adran. Une lettre bien curieuse d’un missionnaire, M. Boisserand, relatant l’une de ces discussions (II août 1789), met dans la bouche de Nguyên-anh les paroles suivantes : « Il serait bien à souhaiter que cet usage, « le culte aux morts », pût se concilier avec le christianisme... Je tiens au culte des parents⁠ ⁠; il est la base de notre éducation⁠ ⁠; il inspire aux enfants des l’âge le plus tendre le respect filial et donne aux pères et mères cette autorité sans laquelle ils ne pourraient empêcher bien des désordres dans l’intérieur des familles... Je vous prie de vouloir y faire attention et de permettre aux chrétiens de se rapprocher un peu plus du reste de mes sujets. Cette conduite, si désirable dans les particuliers, devient comme nécessaire dans les personnes qui occupent quelque place considérable dans l’Etat. Vous voyez en effet qu’à des époques différentes pendant le cours de l’année l’étiquette de la cour prescrit plusieurs de ces cérémonies et que je suis obligé d’y paraître moi-même accompagné de tous mes officiers. Si le grand nombre d’entre eux embrassait la religion, je serais obligé de faire ces cérémonies presque seul et d’avilir par là la majesté du trône. » Nguyên-anh ne pouvait et ne voulait pas rompre avec l’évêque d’Adran. Minh-mang, placé dans des conditions toutes différentes, agit autrement.

Un missionnaire français ayant été clandestinement débarqué de la Thétis, le roi lança un édit qui fut promulgué dans les provinces, pendant que Bougainville poursuivait ses négociations : « La religion perverse des Européens corrompt le cœur des hommes. Depuis longtemps, plusieurs navires européens sont venus ici pour faire le commerce et ont laissé des maîtres de la religion européenne dans ce royaume. Ces maîtres ont séduit et perverti le cœur du peuple et ont altéré et corrompu les bonnes coutumes. » Il ordonnait donc de réprimer les abus, de ramener le peuple dans le droit chemin et de surveiller étroitement les navires pour empêcher les débarquements clandestins de missionnaires. Par la suite, Minh-mang invita tous les missionnaires européens à se rendre à Hué pour travailler à la traduction de livres européens⁠ ⁠; il voulait en réalité les séparer de leurs chrétientés pour dominer plus aisément les chrétiens indigènes privés de leurs chefs.

Les mesures de persécution furent appliquées dans toutes les provinces, sauf cependant dans la Basse-Cochinchine, dont Lê-van-duyet était vice-roi depuis 1813. Ce vétéran des campagnes de la fin du dix-huitième siècle, bien qu’il ne fût pas chrétien, gardait le souvenir des services rendus par les Français⁠ ⁠; il refusa d’obéir

373 MARTYRE DU P. MARCHAND

à l’édit. Bientôt il apprit le danger couru à Hué par les missionnaires que retenait Minh-mang. « Quel crime, s’écria-t-il, ont donc commis les maîtres français pour qu’on les maltraite ainsi⁠ ⁠? L’empereur a-t-il donc oublié les services qu’ils ont rendus⁠ ⁠?... J’irai à Hué et je lui parlerai. » Il reparut à la capitale en décembre 1827, et Minh-mang, cédant sans doute à l’ascendant du vieillard qui avait été chargé par Gia-long mourant de l’éclairer de ses conseils, consentit à laisser les missionnaires retourner dans leurs provinces pour y exercer leur ministère. Ce répit ne dura pas. Après la mort de Lê-van-duyet (1832) fut promulgué un édit de persécution générale⁠ ⁠; les missionnaires européens s’enfuirent, l’un d’eux, M. Gagelin, fut mis à mort à Hué, d’autres furent déportés aux frontières, à Ai-lao et à Cam-lo. Mais en même temps éclatait en Basse-Cochinchine une grave révolte, dont le chef Khoi, était le plus fidèle des familiers de l’ancien vice-roi. Les insurgés, parmi lesquels étaient des catholiques, résis- (d’après une peinture annamite tèrent pendant près de trois

étrangères
Gravure étrangères
Illustration de l'ouvrage, page 373
Gravure sans légende (page 373)

appartenant à la Société des Missions étrangères). ans⁠ ⁠; enfin l’armée royale s’empara de leur dernier refuge, la grande citadelle de Saigon construite par Olivier. Tous les défenseurs, chefs

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et soldats, furent tués ou pris. A part six des prisonniers réservés à la torture, les I 200 autres furent menés dans la grande plaine voisine de la ville que les Français ont appelée « plaine des tombeaux », on leur fit creuser une immense fosse commune au bord de laquelle on les massacra tous. La citadelle d’Olivier dont le siège avait duré deux ans, fut rasée par ordre de Minh-mang et l’on construisit à sa place la forteresse plus petite dont nos troupes devaient s’emparer plus tard. Les prisonniers réservés aux supplices furent transportés à Hué dans des cages de bois étroites et basses. Il y avait parmi eux quatre individus considérés comme des chefs importants de la rébellion, un enfant de sept ans, le fils de Khoi, et un missionnaire français, le P. Marchand, que les soldats catholiques avaient réussi à attirer dans la citadelle de Saigon où il avait été retenu prisonnier. Le lugubre cortège fut promené à travers les provinces jusqu’à Hué, où il arriva le I5 octobre 1835. Et là, après un procès qui dura près d’un mois et demi, pendant lequel le malheureux missionnaire proclamant son innocence fut torturé à l’aide de pinces rougies au feu, les six prisonniers furent livrés aux bourreaux et subirent le supplice des « cent blessures » avant d’être décapités.

En même temps, pour frapper les esprits de ses sujets et exciter la crainte des mandarins, Minh-mang infligeait un châtiment posthume à Lê-van-duyet, dernier défenseur des Français et des catholiques. Il promulgua l’édit suivant : « Comme cet homme, de son vivant, n’a pas su enseigner l’obéissance et la fidélité à ses serviteurs, il mérite d’être puni. » Les autorités de Saigon rasèrent le tertre de son tombeau et le remplacèrent par un poteau portant une chaîne avec cette inscription : « A cette place est l’eunuque qui a résisté à la loi. » Longtemps après, le tombeau fut reconstruit tel qu’on le voit aujourd’hui près de l’inspection de Gia-dinh.

INTERVENTIONS FRANÇAISES EN FAVEUR DES MISSIONNAIRES

La persécution continua. En 1836, un édit ordonna de mettre à mort tous les prêtres qui seraient trouvés dans le royaume. En 1838, Minh-mang donna l’ordre d’élever des temples en l’honneur des ancêtres dans tous les villages où il n’y en avait pas et fit commencer une sorte de prédication officielle dans le but de détourner les chrétiens de leurs erreurs et de leur enseigner la morale traditionnelle. Minh-mang mourut en 184I, mais la persécution était désormais une tradition bien établie en Annam, elle ne devait pas s’arrêter sous les règnes de Thieu-tri et de Tu-duc. chie de Juillet donna une certaine attention C’est seulement après 1840 que la monarà l’Extrême-Orient, à l’occasion de la guerre faite par l’Angleterre à la Chine (1840-1842). Dès que le traité de Nankin (août 1842) eut ouvert la Chine au commerce anglais et donné Hong-kong à l’Angleterre, le gouvernement français se préoccupa d’introduire les marchands français dans ce domaine nouveau, avec un traitement et des privilèges identiques à ceux des Anglais. Il envoya d’abord dans les mers de l’Extrême-Orient la division navale de l’amiral Cécille (1842), puis fit partir en novembre 1843 la mission extraordinaire de M. de Lagrené.

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Ce diplomate devait s’efforcer d’obtenir pour la France les avantages reconnus à l’Angleterre, mais une note confidentielle lui enjoignait en outre de préparer en secret l’acquisition d’un port en Extrême-Orient, point d’appui nécessaire à la division navale qui stationnerait désormais dans les mers de Chine. C’est sur la côte indochinoise, pourrait-on croire, que Guizot envisageait la création de cet établissement militaire et commercial, mais le ministre déclarait n’avoir sur ce pays de notions « ni assez étendues, ni assez précises ». En fait, le choix se porta ailleurs. M. de Lagrené et l’amiral Cécille obtinrent du sultan de Soulou, dans l’archipel des Philippines, un traité de cession de l’ilot de Bazilan⁠ ⁠; ils en prirent possession. Mais l’Espagne, maîtresse de l’archipel, protesta contre l’acte du sultan, son vassal. Guizot abandonna l’affaire, et ses vélléités de créer un établissement français en Extrême-Orient restèrent sans résultat. Au surplus, les circonstances politiques étaient peu favorables⁠ ⁠; le souci de ménager les susceptibilités jalouses de l’Angleterre, à laquelle la France était liée par l’entente cordiale, ne permettait guère d’envisager un établissement en Indochine, c’est-à-dire une entreprise coloniale.

Mais l’activité diplomatique de M. de Lagrené, dépassant les limites prudemment fixées par Guizot, s’attachait déjà à un autre objet. Subissant l’influence des Lazaristes, qui rêvaient de restaurer les chrétientés du Sud de la Chine, et celle de l’amiral Cécille lui-même, tout dévoué à l’œuvre des missions, il entreprit d’obtenir le libre exercice du culte catholique en Chine. On sait comment il y parvint, d’abord en faisant sanctionner le droit de la France de protéger les missions catholiques sans distinction de nationalité (1844), puis en obtenant les deux édits de juin 1845 et février 1846, qui proclamaient que le fait d’être catholique n’exposerait plus à des poursuites criminelles et que les Chinois auraient le droit de pratiquer le catholicisme dans tout l’empire. Ainsi la France, entraînée par ses agents, devenait en Extrême-Orient le « soldat de l’Eglise ».

Cette politique, qui n’était pas expressément voulue par le gouvernement français mais qui fut acceptée par lui, correspondait à un fort mouvement de l’opinion. Les Français patriotes prêtaient volontiers l’oreille à l’appel lancé par les écrivains catholiques en faveur de l’évangélisation des infidèles. « Gesta Dei per Francos devint la formule flatteuse dont la presse catholique caressa, depuis 1840,

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leur amour-propre » (E. Bourgeois). Le Correspondant, le Bulletin de la propagation de la foi, puis l’Univers et bientôt la Revue des Deux Mondes répétèrent à l’envi que la France était « la fille aînée de l’Eglise » et qu’elle était désignée pour la défense des intérêts catholiques dans le monde.

Et puis, pouvait-elle ne pas protéger ses nationaux⁠ ⁠? Devait-elle laisser massacrer impunément en Annam des missionnaires français dont elle avait le devoir de protéger la vie⁠ ⁠? M. de Lagrené proposa donc en 1844 au gouvernement d’engager une négociation au Tonkin pour obtenir « non des avantages commerciaux exclusifs, mais des concessions significatives aux chrétiens ». Il s’agissait d’aider le retour au trône du Tonkin d’un prince descendant de la dynastie Lê, qui comptait encore des partisans dans le pays et sur qui les Missions étrangères fondaient de grandes espérances. Une intervention armée au Tonkin pourrait aussi fournir l’occasion d’obtenir le point d’appui nécessaire à notre division navale. La prudence de Guizot arrêta tout. « Nous avons des questions assez graves et assez compliquées à débattre en Europe, écrivit-il à son collègue de la Marine, une surveillance assez active à exercer en Orient, une tâche assez rude à remplir en Algérie... sans aller créer de nos propres mains au centre des mers de l’Inde et de la Chine, une nouvelle source de préoccupations, d’embarras et de charges pour la France. »

Cependant des interventions françaises eurent lieu en Annam de 1840 à 1848⁠ ⁠; des navires de l’escadre s’efforcèrent de sauver la vie des missionnaires menacée par la persécution. Même sous cette forme modeste, bien différente de la croisade généreusement rêvée par M. de Lagrené, il faut reconnaître qu’une nouvelle politique française faisait son apparition. Le royaume annamite n’était plus l’Etat ami avec lequel un traité d’alliance avait naguère été conclu, avec lequel on désirait des relations plus étroites et plus durables, dont on favorisait volontiers les progrès et la puissance⁠ ⁠; il était devenu le royaume hostile et barbare, qu’il fallait mettre à la raison.

En 1843, cinq prêtres français étaient sur le point d’être mis à mort à Hué. La corvette l’Héroïne, détachée de l’escadre de l’amiral Cécille, vint mouiller à Tourane⁠ ⁠; son commandant réclama comme sujets français les cinq missionnaires. Devant la mauvaise volonté des mandarins, il fit parvenir au premier ministre une lettre digne mais très ferme⁠ ⁠; cette démarche réussit, la crainte d’un bombardement fit livrer les cinq condamnés.

En 1845, le coadjuteur du vicaire apostolique, Mgr Lefebvre, fut condamné à mort et aurait péri si un capitaine américain n’avait prévenu à temps l’amiral Cécille. Celui-ci chargea le commandant de l’Alcmène d’obtenir la mise en liberté du prisonnier. La menace d’un bombardement fit céder encore une fois le gouvernement annamite (12 juin), mais il se vengea en redoublant de cruauté à l’égard des chrétiens indigènes.

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En 1847, le capitaine de vaisseau Lapierre, qui succédait à l’amiral comme chef de la division navale, envoya à Tourane la Victorieuse, commandant Rigault de Genouilly, et vint lui-même deux mois après après mouiller dans la baie. Il demanda qu’un édit fût promulgué en Annam, établissant comme en Chine la liberté du culte catholique. Mais les négociations traînèrent en longueur⁠ ⁠; aucune réponse ne venait de Hué, et l’on vit un jour cinq corvettes annamites et un grand nombre de jonques de guerre se rapprocher des deux navires français. Menacé, le commandant Lapierre ouvrit le feu sur les navires annamites qui ripostèrent vivement ainsi que le fort de l’entrée de la rade. Au bout de quelques heures, la flottille annamite était brûlée ou coulée (14 avril)⁠ ⁠; plus de mille Annamites avaient péri. Ce stérile avantage rendait impossible la poursuite des négociations⁠ ⁠; les Français partirent, et Thieutri exaspéré par la destruction de sa flotte persécuta avec une rage accrue les chrétiens indigènes considérés comme complices de l’étranger.

LA FAISON DE MADO MONTIGAY

Il mourut à la fin de 1847 et son successeur Tu-duc continua la persécution : trois édits en 1848, 1851 et 1855 proscrivirent les missionnaires, dont plusieurs furent mis à mort, M. Schoffler en 1851, M. Bonnard en 1852⁠ ⁠; les autres durent se cacher et endurèrent les pires souffrances. Les relations de la France et de l’Annam étaient maintenant celles de deux Etats ennemis. / LA MISSION DE M. DE MONTIGNY licisme dans le monde, que la prudence La protection des intérêts du cathode Louis-Philippe et de Guizot avait parfois gênée, allait s’affirmer désormais sous un chef d’Etat désireux de se concilier en France l’appui du parti catholique. Pendant tout son règne, Napoléon III resta docile aux suggestions des chefs de ce parti. Par là s’explique sa politique en Extrême-Orient, dans la Chine notamment où les événements de 1858 et de 1860 mirent en lumière les buts différents poursuivis par la France et par son alliée l’Angleterre, dans la Corée aussi où fut esquissée un peu plus tard une entreprise tendant à soumettre le pays à un prince catholique sous le protectorat français, enfin dans l’Indochine.

Les raisons de s’occuper de ce dernier pays ne manquaient pas. De même qu’au dix-septième siècle sous la menace des Hollandais, le Siam, inquiet maintenant des agissements anglais en Birmanie, se tournait spontanément vers la France.

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Dès 1840, le consul de France à Singapour avait été avisé que le roi de Siam verrait avec un vif plaisir le développement du commerce français dans ses Etats⁠ ⁠; à la fin de 1851, le gouvernement siamois avait de nouveau sollicité l’ouverture de négociations avec la France. De son côté, le roi du Cambodge, qui subissait les empiétements des Siamois et des Annamites, recherchait avec plus de raison encore une protection⁠ ⁠; en 1849, il avait manifesté le désir de conclure un traité de commerce avec la France⁠ ⁠; en 1853, le roi Ang-duong adressa à Napoléon III une lettre et des présents par l’intermédiaire de Mgr Miche. En agissant avec adresse et surtout avec promptitude, le gouvernement français pouvait, semble-t-il, tirer parti de ces circonstances favorables et fonder sur des bases solides l’influence de la France dans le centre de la péninsule. Mais il ne comprit rien à la question cambodgienne et ne se décida à ouvrir des négociations avec le Siam qu’avec une regrettable lenteur. La proclamation de l’Empire, la guerre de Crimée vinrent d’ailleurs imposer des retards et empêcher l’amiral Laguerre, commandant la station navale des mers de Chine, désigné comme plénipotentiaire, d’accomplir sa mission. Et l’Angleterre, dont l’intervention n’était pas demandée par le Siam, se présenta la première à Bangkok. Son envoyé, sir John Bowring, signa le 18 avril 1855 un traité de commerce qui assurait aux Anglais les mêmes droits qu’aux Siamois, limitait à 3 pour 1oo les droits d’entrée sur leurs marchandises, leur accordait éventuellement le traitement de la nation la plus favorisée, autorisait l’installation d’un consulat à Bangkok. Un envoyé des Etats-Unis demanda et obtint à son tour une convention analogue. Le gouvernement français, seul sollicité par le Siam, s’était laissé devancer.

DE MONTIGNY
Gravure DE MONTIGNY

Pendant que Bow. ing négociait avec succès à Bangkok, Napoléon III, préoccupé des intérêts catholiques, avait chargé la légation de France à Pékin de réunir des documents sur les missions de l’Indochine qu’il voulait protéger. Les renseignements reçus décidèrent le gouvernement à envoyer un chargé d’affaires en mission dans ces régions.

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M. de Montigny, consul à Changhai et Ning-po, alors en congé en France, fut désigné. C’était un agent actif et dévoué, passionné des choses chinoises, mais ignorant malheureusement tout de l’Indochine. Le ministère des Affaires étrangères ne sut pas ou ne put pas le renseigner. Cette ignorance devait lui faire commettre plusieurs imprudences. Il partit le 30 décembre 1855, fit un séjour à Rome pour s’entendre avec le Saint-Siège au sujet des intérêts catholiques en Extrême-Orient, puis il gagna le Siam.

A Bangkok, il obtint sans peine le traité qu’il avait mission de signer. La liberté commerciale, la liberté religieuse, la liberté de recherches scientifiques dans le pays furent accordées aux Français avec la permission d’installer des consuls, d’acquérir des immeubles, d’avoir des serviteurs siamois. Les consuls devaient avoir la juridiction ordinaire sur leurs nationaux et demander le concours des fonctionnaires indigènes si le plaignant était Siamois⁠ ⁠; dans ce cas les litiges étaient jugés d’un commun accord. Le droit d’importation était fixé à 3 pour 100 ad valorem. Ce traité était conclu pour douze années.

Montigny partit pour le Cambodge au mois d’octobre 1856, mais il avait imprudemment dévoilé ses projets à Bangkok, et les Siamois qui prétendaient dominer le Cambodge s’efforcèrent avec succès d’empêcher le diplomate français de remplir sa mission. Entouré d’un réseau d’espions siamois, il se rendit à Kampot dans le dessein d’entrer en relations directes avec Ang-duong. Le roi cambodgien, ne voulant pas irriter les Siamois, n’alla pas à Kampot comme il était convenu. Mgr Miche se chargea de lui transmettre le projet de traité, qu’Ang-duong, circonvenu par les intrigues siamoises, refusa de signer.

A Tourane, où se rendit ensuite l’envoyé français (janvier 1857), la situation était telle qu’une négociation n’était pas possible. Un navire de guerre, le Catinat, dont le séjour à Tourane aurait dû coïncider avec celui du Marceau qui portait Montigny, y était venu quelques mois plus tôt. Son commandant était porteur d’une lettre énumérant les réclamations du gouvernement, français. Mal accueilli par les mandarins et menacé d’un bombardement, il avait mis à terre la compagnie de débarquement, enlevé les forts de Tourane, fait enclouer les pièces et noyer les poudres. Montigny demanda la liberté du commerce dans plusieurs ports, l’établissement d’un agent dans la capitale, une amélioration du sort des missionnaires. Après de longs délais, la réponse de la cour finit par arriver : elle était négative.

En somme, la mission de Montigny aboutissait à un traité avec le Siam, accordant à la France le même traitement qu’à l’Angleterre et aux Etats-Unis, alors qu’une politique avisée eût pu obtenir bien davantage⁠ ⁠; au Cambodge et en Annam elle avait complètement échoué. Dans ce dernier pays, la persécution sévissait cruellement. Mgr Diaz, des dominicains espagnols, vicaire apostolique du Tonkin central, fut décapité en 1855⁠ ⁠; son successeur, Mgr Garcia San Pedro, fut coupé en morceaux. Un évêque français, Mgr Pellerin, avait cependant réussi à travers mille dangers à gagner le Catinat⁠ ⁠; il se rendit en France, où il plaida la cause des missions de l’Annam : en vingt-cinq ans, sept évêques, dont un Français et six Espagnols, quinze prêtres dont douze Français, un Italien et deux Espagnols, avaient été mis à mort.

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Déjà une commission officielle était réunie à Paris pour décider si le traité signé en 1787 par Montmorin et l’évêque d’Adran pouvait être encore considéré comme valable. Après une étude minutieuse, elle répondit que le traité était nul et non avenu, la France n’ayant pas exécuté les dispositions les plus importantes (1857). Néanmoins le 24 novembre de la même année, le contre-amiral Rigault de Genouilly, commandant la station navale d’Extrême-Orient, reçut l’ordre d’opérer une vigoureuse démonstration en Annam.

L’Espagne, dont les missionnaires avaient cruellement souffert, accepta de joindre ses forces à celles de la France, mais il n’y eut entre les deux gouvernements qu’une simple entente : un traité explicite ne parut pas nécessaire pour entreprendre en commun une opération de police qui ne devait avoir, pensait-on, aucune suite politique.

Le 25 janvier 1858, le Moniteur officiel publia un article pour préparer l’opinion : « La liste des missionnaires en Extrême-Orient, y lisait-on, n’est qu’un long martyrologe⁠ ⁠; la France dans sa politique généreuse et conciliatrice devait porter les yeux sur ces contrées lointaines d’où lui tendaient les bras un grand nombre de ses enfants. » C’était bien une « croisade » que le Second Empire entreprenait en Indochine.

BRONZE ANNAMITE, cul-de-lampe
Gravure BRONZE ANNAMITE, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Edmond Chassigneux, « De la reprise des relations à la rupture », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 361-380.

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