Tome V · L'Indochine · Chapitre 7
La crise et le redressement
I. - L’INDOCHINE DE 1908 A I914. — Les troubles de 1908. — Les opérations contre le De-tham. — L’œuvre intérieure de M. Klobukowski. — L’Indochine en I9II. Les décrets du 20 octobre. — Les réformes administratives et financières de M. Albert Sarraut. — La politique indigène. — Les attentats d’avril 1913. — Le redressement de l’Indochine. II. — L’INDOCHINE PENDANT LA GUERRE. — Incidents aux frontières et dans l’intérieur du pays. — Le recrutement d’ouvriers. — L’envoi de tirailleurs en France. - L’aide de l’Indochine à la France. — Les réformes pendant la guerre. — L’instruction publique, l’Université de Hanoi. — Le lendemain de la guerre.
A crise qui couvait durant les dernières années du gouvernement de M. Beau éclata en 1908 et l’intérim confié à M. Bouhoure avant l’arrivée du nouveau gouverneur général fut marqué par de graves incidents. De nombreux pamphlets venus du Japon étaient introduits clandestinement et certains contenaient des appels directs à la révolte : « Vous, interprètes et lettrés, écrivait Phan-boi-châu, voyez en secret les intentions
518 DE 1908du gouvernement et venez-nous en aide ; vous, autorités cantonales, cherchez à entraîner le peuple en lui montrant où est son intérêt ; vous, soldats, cherchez le moyen de tromper vos chefs et de vous tourner contre eux... » Dans les villages de l’Annam, au début de 1908, des conférences publiques furent organisées, où, sous le prétexte de développer le commerce et l’industrie et d’enseigner la morale civique, on critiquait la fiscalité du protectorat et la vénalité des mandarins. Des meneurs prêchaient la résistance à l’autorité. On incitait les représentants réguliers de la population à refuser tout concours à l’administration et à lui remettre les cachets, insignes du pouvoir. Le mouvement commença à Fai-fo le I1 mars, il se propagea à Quangnam le 31 mars, à Thua-thien le 9 avril, à Binh-dinh le 16 avril. Très rares furent les scènes de désordre, mais l’on vit partout des milliers d’indigènes entourer la citadelle, siège de l’administration, demander la réduction ou même la suppression des impôts et refuser de se disperser avant d’avoir obtenu satisfaction. Les résidents surpris eurent d’abord recours à la milice armée de rotins, puis on fit venir des troupes du Tonkin et, dans quelques cas, le sang coula.
En Cochinchine, un Annamite naturalisé Français se fit le chef de la propagande antifrançaise : il excitait la population et recueillait des fonds pour l’envoi à l’étranger de jeunes indigènes destinés à former en Indochine l’état-major de la future rébellion.
Le Tonkin vit des événements plus graves. Le 27 juin, à Hanoi, 200 soldats français furent l’objet d’une tentative d’empoisonnement : les cuisiniers indigènes avaient mélangé du datura à leurs aliments. Au même moment, des rassemblements suspects étaient signalés dans les environs de la ville. C’était un véritable complot, que seules l’arrestation des coupables et les mesures de précaution immédiatement prises firent échouer. La commission criminelle de Ha-dong condamna les principaux coupables à mort et leurs complices aux travaux forcés.
Mais les déclarations des accusés révélèrent que les vrais chefs du complot étaient Phan-boi-châu, le prince Cuong-dê et le De-tham. Le vieux chef du Yen-thé vivait aux dépens des villages voisins, domptant toute résistance par le meurtre ou l’incendie. Volontiers il donnait asile aux pirates poursuivis et son domaine était une sorte de fief soustrait à l’autorité française. Il avait fini par faire figure de héros national aux yeux du peuple. Les lettrés, rendus plus hostiles par la propagande enflammée de Phan-boi-châu, virent en lui l’homme d’action capable de faire triompher une révolte, et le prince Cuong-dê devint le prétendant qui régnerait
519après l’éviction des Français. On travailla alors les soldats indigènes de la capitale et l’on trouva des conjurés qui, avant d’agir, consultèrent les présages et burent le sang d’un poulet égorgé mélangé à de l’alcool. Cette affaire était « conçue dans la plus pure tradition annamite » ; on comptait sur un premier succès pour entraîner les hésitants en leur montrant de quel côté était l’appui du Ciel. Mais ni les chefs ni les acteurs de la conjuration ne sortaient de nos écoles ; une partie de lopinion française en Indochine attribua cependant les troubles de 1908 à la politique libérale de M. Beau.
La lutte contre les bandes de réformistes chinois vint encore ajouter à ces difficultés intérieures. Devant les mouvements qui agitaient depuis plus d’un an la Chine du Sud contre la dynastie mandchoue, le gouvernement de Paris avait prescrit le désarmement et l’internement de toute bande réformiste pénétrant sur le territoire tonkinois, mais il eût fallu pour cela avoir tout le long de la frontière des effectifs considérables. Des réformistes pénétrèrent en 1908 au Tonkin et s’avancèrent jusque vers Yen-bay. Alors commença une longue et difficile campagne, dont le début fut marqué par le guet-apens de Ban-mang, où deux officiers furent massacrés. La lutte se poursuivit jusqu’en février 1909. La bande, qui s’efforçait de rejoindre le De-tham au Yen-thé, fut étroitement gardée dans le Tam-dao où elle finit par être détruite.
LES OPERA DRONE CONTRE LE DE-THAMSi ces opérations avaient été lentes et meurtrières, on le devait surtout à certaines mesures inopportunes. Non seulement on avait précédemment réduit les postes de la haute région pour concentrer les troupes dans le delta, mais on avait installé des provinces civiles sur la frontière. Et, pour donner satisfaction au Parlement, on venait encore de supprimer dans le corps d’occupation 7 bataillons de tirailleurs et 4 bataillons français. mistes, M. Klobukowski avait pris possession du Bien avant la fin des combats contre les réforgouvernement général, et, sur ses instructions, la lutte avait été menée avec énergie. Le nouveau gouverneur manifestait la volonté de faire régner la paix. Mais le Detham près du delta était encore plus dangereux qu’une bande errante de réformistes. On avait la preuve que le rebelle soumis en 1897 n’avait pas respecté la parole donnée, qu’il violentait les populations. L’occupation du Yen-thé fut décidée.
Le De-tham était énergique et rusé, son ascendant sur ses partisans était prestigieux ; il avait avec lui 200 hommes dévoués, décidés à tout et bien armés. On tenta d’en finir rapidement par un coup de surprise, mais l’opération échoua. Si
520le réduit, espèce de fortin en terre, fut occupé, la bande alertée réussit à gagner la campagne (29 janvier 1909). Pendant trois mois nos colonnes s’épuisèrent en reconnaissances et en combats incessants dans une région accidentée. Peu à peu cependant le pays fut tenu par un réseau de postes, mais en mai les bandes gagnèrent le Phuc-yen riche et peuplé, où la lutte continua pendant tout l’été. Le 24 juin, le De-tham fut signalé avec ses hommes à 15 kilomètres de Hanoi ; le 5 juillet, il enleva un colon français. Son prestige était rétabli ; il semblait vraiment invulnérable et insaisissable. Les bandits (les Annamites disaient « les insurgés ») avaient au Phuc-yen la complicité des habitants ; s’ils imposaient aux riches des contributions, ils payaient toujours les vivres dont ils avaient besoin ; au combat, ils épargnaient nos auxiliaires indigènes pour concentrer leur feu sur les Français. Nos colonnes, que le manque de renseignements rendait « presque constamment aveugles », souffraient encore du climat meurtrier : dans un combat où trois Européens furent tués par les balles, il y eut quatre morts d’insolation. Les pirates étaient d’une extrême mobilité. Quand une bande de quelques hommes était enfin investie dans un village, elle commençait par défendre la haie de bambous de l’enceinte, puis elle occupait un réduit préparé d’avance où était ménagé un champ de tir très court, et, après avoir tué le plus possible de Français, elle s’échappait à la faveur de la nuit en traversant des mares et en rampant dans les rizières.
L ’ŒUVRE INTÉRIEURE DE M. KLOBUKOWSKIDevant ces difficultés, qu’il fallait à tout prix surmonter à cause de la signification politique que les Annamites donnaient à la lutte, le gouvernement prit des mesures exceptionnelles. Le 30 juillet, un haut mandarin, le tông-doc Lê-hoan, fut intronisé kham-sai, « délégué spécial du roi d’Annam ». Accompagné de 400 partisans, pourvu de moyens spéciaux de répression empruntés à la législation annamite, il devait recueillir des renseignements, chercher le contact avec les pirates et le garder jusqu’à l’arrivée des troupes. Le 30 août, la direction des opérations fut confiée à un chef habile et énergique, ayant une longue expérience du pays, le commandant Bonifacy. Dès lors les événements se précipitèrent. Le 6 septembre, les pirates furent décimés au combat de Yen-lô. Le De-tham s’enfuit et nombre de pirates firent leur soumission au kham-sai ; le Phuc-yen était pacifié. Traqué sans merci, le De-tham fut rejoint le 5 octobre dans la région du Nui-lang sur la rive droite de la rivière Claire. Sa petite troupe s’y était habilement fortifiée : quatre tranchées se flanquaient, dissimulées dans un fouillis d’arbres et de hautes herbes, chacune ayant un champ de tir de quelques mètres déblayé dans la brousse. L’attaque contre un ennemi invisible, que l’on sentait prêt à une résistance désespérée, présentait d’énormes difficultés ; le commandant Bonifacy n’hésita pas à l’ordonner. Cinq heures d’un combat acharné, où l’on fit usage de bombes, où l’on plaça une pièce d’artillerie de montagne à 40 mètres d’une tranchée, nous donna enfin la victoire. Elle nous coûtait 19 tués dont 3 Européens et 34 blessés dont un officier, mais son effet moral fut considérable. Les soumissions se multiplièrent. Quant au De-tham, il avait encore une fois réussi à s’échapper. Poursuivi sans répit, il gagna le Yen-thé où il erra longtemps, presque seul, toujours introuvable. Mais son prestige s’était évanoui ; au mois de février 1913, les habitants du Yen-thé purent voir sa tête exposée au marché de Nha-nam ; deux Chinois, qui avaient capté la confiance du vieux chef, l’avaient assassiné pour toucher la prime promise depuis 1909. néral était décidé à Le gouverneur gémontrer une fermeté égale dans l’introduction des réformes intérieures. Il était déjà familiarisé avec les affaires de l’Indochine : associé naguère à l’œuvre de Paul Bert, plus récemment ministre de France à Bangkok, il n’avait pas cessé de suivre avec attention l’évolution de la colonie.
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Jugeant indispensable de réagir contre le développement excessif pris par les services généraux, il annonça le lendemain même de son débarquement à Saigon une réforme radicale de ces services. UN TONG-DOC La direction générale de l’agriculture, des forêts et du commerce et celle de l’Instruction publique devinrent en effet, à dater du Ier janvier 1909, des « inspections-conseils », modestes services techniques sans personnel nombreux et sans budget ; mais la réforme n’alla pas plus loin. Si grands que fussent les pouvoirs du gouverneur général, ils ne suffisaient pas pour briser toutes les résistances, d’autant que les arguments ne manquaient pas en faveur du maintien d’une administration des Douanes et Régies et d’un service des Travaux publics.
TYPE MOIUne réorganisation des régies s’imposait également, mais l’administration devait respecter les contrats de fabrication et les contrats de vente signés en 1900 et 1902. Du moins M. Klobukowski notifia-t-il à tous les distillateurs français que les contrats ne seraient pas renouvelés à leur expiration en 1912. Il décida en outre que les contrats pour la vente de l’alcool et du sel dans le Tonkin et le Nord-Annam prendraient fin le 31 décembre I910, ce qui permit d’y organiser à cette date la vente en régie directe comme dans le reste de l’Indochine. Ces actes décisifs laissaient entrevoir dans peu d’années la suppression des régies de l’alcool et du sel. M. Klobukowski servait incontestablement l’intérêt général, mais il jetait le désarroi parmi les détenteurs de ces fructueux monopoles, dont il se fit d’implacables ennemis. Les troubles graves de 1908 rendaient délicat le choix d’un principe directeur de la politique indigène. Les créations hardies de M. Beau devaient-elles être tenues pour responsables de ces mouvements violents ? Beaucoup le croyaient, M. Klobukowski sembla se ranger à leur avis en décidant de fonder sa politique sur un retour à la tradition. Dans une proclamation aux habitants de l’Annam et du Tonkin, il promit de n’établir aucun impôt nouveau, de conserver le système du protectorat, de maintenir les rites, les mœurs, les coutumes et les traditions nationales. L’Université disparut. C’était une simple ébauche destinée à être perfectionnée et pourtant elle avait une haute valeur aux yeux de l’élite indigène. Les livres furent étroitement surveillés par la police ; la douane eut l’ordre d’arrêter les imprimés en caractères provenant de la Chine et du Japon. La chambre consultative indigène du Tonkin fut réformée : quelques Annamites occidentalisés et parlant français y étaient entrés et ainsi la minorité qui prétendait diriger la rénovation de l’Annam avait le moyen de faire connaître ses aspirations. Cette conséquence parut pleine de dangers. La chambre de 1907 fut remplacée en 1908 par une « commission consultative » composée de mandarins désignés par l’administration et de notables représentant l’oligarchie traditionaliste des villages tonkinois.
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Par cet ensemble de mesures, la politique indigène de M. Klobukowski apparaît comme une précaution dans l’application des principes de son prédécesseur. Sur certains points cependant le gouverneur général sut se dégager d’un respect exclusif de la tradition. Il prescrivit au Tonkin l’emploi officiel du quôc-ngu, concurremment avec les caractères chinois. Il supprima une vénérable institution annamite, la responsabilité collective des villages, parce qu’elle donnait lieu à d’intolérables abus dans la répression des fraudes. Il proclama enfin la nécessité de réorganiser la justice indigène au Tonkin ; il réunit une commission chargée d’étudier dans sa source la législation annamite et de codifier les coutumes ; il envisagea même l’institution de « magistrats au vrai sens du mot ». C’était préparer pour l’avenir le régime de la séparation des pouvoirs, conforme sans doute au « progrès de la civilisation et à l’idée moderne du droit », mais, il faut le reconnaître, contraire à toutes les traditions indigènes. Les événements sanglants de 1908 et 1909 avaient
523• ET AU PARLEMENT déconcerté l’opinion française qui croyait [Indochine définitivement pacifiée ; les changements d’orientation politique ne lui parurent pas tous heureux. Il en résulta un certain malaise, d’ailleurs entretenu à dessein par ceux que les réformes de M. Klobukowski menaçaient dans leurs intérêts. Mandé à Paris en I910, le gouverneur défendit avec fermeté et succès sa politique devant le Sénat et il repartit pour l’Indochine avec la confiance du ministre. Mais la Chambre ne perdait pas le souvenir du Rapport du budget des colonies pour I9Io, où M. Messimy avait montré la « renaissance de la piraterie », les bandes parcourant le Tonkin « comme au lendemain de la conquête », « l’hostilité sourde mais grandissante » de nos sujets et dénoncé la multiplication du personnel, les gaspillages des budgets provinciaux, l’absence d’une politique indigène définie. Le Parlement fut ému du scandale provoqué par le rapport de M. Violette sur les budgets locaux des colonies pour I9II, qu’émaillaient, suivant le Bulletin du Comité de l’Asie française, « tous les racontars qui traînent dans les feuilles locales ou qui sont colportés dans les milieux hostiles à M. Klobukowski. »
INDOCHINE EN 1911 ; LESC’est dans cette atmosphère d’inquiétude et d’hostilité que prit fin le gouvernement de M. Klobukowski. S’il n’avait pu réaliser tout son programme, s’il avait orienté sa politique indigène (la suite des événements l’a prouvé) vers un objet difficile à faire accepter, du moins avait-il par son énergie réprimé toute agitation au Tonkin et préparé la solution prochaine de la question des régies. La situation économique et politique de la
• DÉCRETS DU 20 OCTOBRE colonie semblait justifier les préoccupations du Parlement. L’activité agricole était limitée presque uniquement à la riziculture, et M. Sarraut avait, dès son arrivée, fait ouvrir une enquête auprès des autorités et des notables du Tonkin et du Nord-Annam ; il avait examiné la possibilité de rendre à l’indigène la liberté de fabrication moyennant l’institution d’une taxe de remplacement. Mais cette taxe eût pesé lourdement sur les provinces ; son montant annuel, fixé une fois pour toutes, eût été dépourvu d’élasticité, et surtout la liberté de fabrication n’eût été pour l’indigène qu’un droit théorique, car les petites distilleries ne pouvaient entrer en concurrence avec les grandes usines. On conserva donc le monopole, mais on améliora son fonctionnement : plusieurs qualités d’alcool d’un degré peu élevé furent créées, les prix de vente furent abaissés. Ce nouveau régime, mis en vigueur le 12 avril 1913, donna satisfaction à la masse des consommateurs en même temps qu’il découragea les fraudeurs. Ainsi une sage adaptation, rendue possible par l’expérience assurait sur une base solide la réforme fiscale de M. Doumer.
524 525 526 L A POLITIQUE INDIGÈNELa nécessité de poursuivre l’exécution du programme des chemins de fer de 1898, la volonté aussi de donner une impulsion décisive à des travaux d’un autre ordre, firent aboutir en 1912 un projet d’emprunt de 90 millions. Les fonds d’emprunt devaient servir non seulement à l’établissement de voies ferrées et de routes, mais à la création de réseaux d’irrigation. Et plusieurs millions étaient réservés à la construction d’écoles et d’hôpitaux. Par là s’affirmait le désir du gouverneur général de reprendre les meilleures traditions du gouvernement de M. Beau. conseil de gouvernement de 1912, doit être fondée sur Une bonne politique indigène, déclara M. Sarraut au « le principe de l’association et l’exercice loyal et sincère du protectorat ». Elle doit améliorer le sort des indigènes « par la protection de leurs personnes et de leurs biens, la diffusion de l’instruction publique, les secours de l’assistance médicale et l’attribution à nos protégés de la part légitime qui doit leur revenir dans l’accroissement de la richesse générale comme dans la gestion des affaires publiques. » Tous les points de ce programme furent touchés par l’activité réformatrice du gouverneur général.
Dans l’Instruction publique, le plan tracé en 1906 par M. Beau fut repris en partie et l’enseignement franco-indigène fut développé. Le succès de ces écoles fut considérable auprès de nos protégés, dont certains demandaient même pour leurs fils l’enseignement secondaire français. Le gouverneur général ne crut pas devoir s’opposer à cette tendance. Aussi bien, un revirement s’opérait dans les esprits à l’égard de la culture chinoise tant admirée naguère par les Français. Une enquête confiée à deux membres de l’Ecole française d’Extrême-Orient sur le concours de doctorat de Hué (I9IO) avait révélé dans les meilleures compositions « une pauvreté de fond et une faiblesse de pensée incroyables », dont les candidats étaient sans doute moins responsables que la rhétorique chinoise elle-même. Elle avait également montré le danger des livres chinois où les candidats avaient puisé leurs connaissances modernes. Mieux valait que les jeunes indigènes fussent instruits des choses modernes par nos professeurs, plutôt que par des livres chinois tendancieux ou hostiles. Le collège Paul Bert à Hanoi fut transformé en lycée et reçut quelques élèves annamites.
527Il y avait beaucoup à faire pour garantir aux indigènes la « protection de leurs personnes ». M. Sarraut exigea en Annam et au Cambodge la suppression définitive des pénalités cruelles ainsi que des tortures infligées aux inculpés pour obtenir leurs aveux. Il s’efforça de réprimer « les violences heureusement rares commises par des Européens sur nos protégés » et prescrivit au procureur général de faire appel a minima dans toutes les affaires où des magistrats auraient fait preuve d’une indulgence excessive en faveur des Européens coupables de violences à l’égard des indigènes. La hardiesse de cette réaction contre de déplo- MUSICIEN JOUANT DU BICORDE A ARCHET rables abus souleva une réelle émotion : si certains y virent une occasion de redoubler leurs attaques contre une politique prétendue dangereuse et attentatoire au prestige européen, le gouverneur général eut du moins l’approbation des meilleurs éléments de la colonie française, de l’opinion publique et de l’unanimité des indigènes, qui saluèrent en lui leur protecteur.
M. Sarraut s’attacha enfin à faire participer l’Indochine au « progrès des institutions libérales » qui se manifestait dans tout l’Extrême-Orient. Il développa les organes représentatifs, mais avec prudence et en spécifiant que les assemblées ne pourraient en aucun cas empêcher l’exercice de la souveraineté française. Le collège électoral de l’assemblée consultative du Tonkin fut élargi : le droit de vote, retiré aux mandarins en exercice, fut donné aux gradués universitaires et à un délégué par village. Dans l’Annam, où il eût été prématuré de créer une chambre consultative du royaume, on se contenta d’instituer des assemblées provinciales. En Cochinchine, le nombre des membres indigènes du conseil colonial fut porté de six à dix et ils furent élus par un collège élargi. Le Cambodge fut doté d’une assemblée consultative élue.
528ES ATTENTATS
Pendant que se poursuivait cette œuvre de réforme,
• D’AVRIL 1913 l’Indochine ne connut ni la piraterie ni les violations de frontière. On redoubla de précautions sur la frontière de la Chine : en 1912, la province de Moncay devint territoire militaire, celles de Lang-son et de Lao-kay reçurent une organisation spéciale, avec un officier supérieur adjoint au chef de la province et chargé du commandement des troupes et de la police-frontière.
Mais des incidents d’une extrême gravité éclatèrent à l’intérieur du pays. Il y eut d’abord, en mars 1913, un complot à Saigon, que l’arrestation inopinée du principal meneur fit échouer. Le 12 avril, au Tonkin, le tuan-phu de Thai-binh fut assassiné par une bombe, puis, le 26 avril, un engin lancé à la terrasse d’un café de Hanoi tua deux commandants et un Annamite, blessa une douzaine d’Européens et d’indigènes. Le terrorisme faisait son apparition ; c’était l’œuvre de Cuong-dê et de Phanboi-châu.
Les révolutionnaires annamites, expulsés du Japon, s’étaient en effet installés en Chine, où ils avaient lié partie avec l’élément anarchiste de la révolution chinoise. Leur but était d’impressionner la population par des attentats, de faire pénétrer au Tonkin des bandes de révolutionnaires et de pirates, et de grouper par leurs premiers succès assez de partisans pour chasser les Français et établir un Etat monarchique ou peut-être républicain. C’était toujours la même illusion que les précédentes tentatives avaient révélée, seulement les moyens employés étaient plus odieux.
DE L’INDOCHINEPendant que la justice prononçait sept condamnations à mort et de nombreuses condamnations par contumace contre Cuong-dê, Phan-boi-châu et leurs complices en Chine, quelques Français pensèrent trouver dans ces attentats un argument contre la politique libérale et humaine du gouverneur général. Deux cents d’entre eux, réunis à Saigon le 30 avril, protestèrent « contre la continuation de cette politique néfaste ». M. Sarraut ne céda pas ; il se refusa à « se désavouer, à désavouer son ministre, le gouvernement et les Chambres ». Devant le conseil de gouvernement de novembre 1913, le gouverneur général résuma son œuvre : le budget de I9II sauvé à temps « sur la pente du déficit » et les budgets suivants en excédent, l’impulsion donnée à l’établissement du réseau routier indochinois (aussi négligé jusqu’alors que les chemins de fer avant M. Doumer), les réformes dans la justice et l’enseignement, les progrès de l’assistance médicale. Il insista encore sur le sens de sa politique indigène, « une politique de développement humain et d’éducation. »
Combien fut clairvoyante cette politique, si amèrement décriée alors par nombre
LABOURAGE DES RIZIÈRES AU TONKIN
HIST. COLONIES, INDE. — T. V.Aquarelle de GEORGES RIPART. PLANCHE VIII.
529de Français, on le comprend aujourd’hui. Le mécontentement s’effaçait pour faire place à la confiance ; la masse annamite s’habituait à voir dans le chef de la colonie un protecteur et un ami. Que fût-il advenu si la guerre avait éclaté cinq ou six ans plus tôt ? Avec une rude franchise, Phan-tru-trinh avait écrit en 1907 : « Si, en cas de guerre de la France avec une puissance étrangère, la fortune ne se prononçait pas tout de suite en votre faveur, la masse du peuple en profiterait pour se livrer à des troubles. L’écume de la population monterait à la surface. » Or, après son redressement moral, l’Indochine allait apporter à la France en guerre le secours de ses bras et de ses richesses.
La déclaration de guerre retentit comme un coup de foudre en Indochine. Le gouverneur général expulsa les ressortissants ennemis, dont plusieurs dirigeaient d’importantes maisons de commerce. En partant, ceux-ci déclarèrent sur un ton arrogant que bientôt ils reviendraient en maîtres. La mobilisation générale des Français fut ordonnée après quelques hésitations, car il fallait éviter de laisser aux seuls étrangers le soin d’assurer la vie économique du pays. Bientôt l’autorité militaire fut en mesure de rendre à la défense nationale d’importants effectifs et du matériel d’armement. Ainsi l’Indochine, malgré la certitude qu’elle ne pourrait en aucun cas être secourue par la métropole, se sentait assez sûre du loyalisme indigène pour se dégarnir d’une partie de ses troupes et de ses canons.
La guerre allait être pour l’Indochine une période d’instabilité gouvernementale. Les premières mesures qu’on vient de rappeler avaient été prises par M. van Vollenhoven. Mais, impatient de prouver sur les champs de bataille son ardent patriotisme, il demanda à être relevé de ses fonctions et partit sous l’uniforme de sergent ; on sait comment le capitaine van Vollenhoven tomba le 19 juillet 1918, glorieusement frappé à la tête de sa compagnie. Pour lui succéder, le gouvernement fit appel à M. Roume, qui apporta à l’Indochine le fruit d’une longue expérience coloniale. Mais l’état de santé du nouveau gouverneur ne devait pas lui permettre de garder longtemps un poste qu’il n’acceptait que par devoir. Au bout de quatorze mois, il rentra en France et M. Charles, résident supérieur en Annam, assura l’intérim jusqu’au jour où M. Sarraut quitta son rang de combattant pour continuer en Indochine l’œuvre commencée dans son premier gouvernement.
Au début de la guerre, la population indigène ne sembla pas comprendre la
HISTOIRE DES COLONIES, T. V.
II. — L’INDOCHINE PENDANT LA GUERRE
530gravité des événements. Pourtant une vague inquiétude se manifesta quand la nouvelle se répandit d’une ruée foudroyante des Allemands sur Paris ; les Chinois, prompts à exploiter la situation, alarmaient les villageois en les poussant à se défaire à tout prix de leurs récoltes et de leurs billets de banque. Cet état d’esprit ne dura pas : on apprit l’entrée du Japon dans la guerre et la victoire de la Marne. Cette victoire eut un profond retentissement. Le rapide accroissement du nombre des alliés, dont les drapeaux étaient en toute occasion arborés aux côtés du drapeau français, vint encore accroître la confiance.
L’attitude des souverains protégés fut irréprochable. Le roi d’Annam envoya au général Joffre sa plus haute décoration, le kim-khanh hors classe. Le roi Sisowath trouva les paroles que l’on pouvait attendre de son loyalisme : « Les membres de la famille royale, les ministres, les fonctionnaires de tout rang, tout le peuple cambodgien et moi-même, nous avons pour la grande France un amour et un dévouement sans bornes... Si jamais le protectorat a besoin d’un secours quelconque, mon gouvernement, mes sujets et moi, nous serons prêts à le lui apporter de toutes nos forces sans aucune hésitation ». Il ordonna des prières publiques, fit supprimer les réjouissances dans les fêtes solennelles et préleva sur sa cassette particulière des sommes importantes pour les œuvres de guerre.
L’idée d’une assistance militaire fournie par les populations indigènes se répandait peu à peu : on lisait avidement les lettres écrites par quelques Annamites vivant en France qui s’étaient engagés au moment de la déclaration de guerre ; on savait que les rois d’Annam et du Cambodge avaient proposé l’enrôlement de volontaires ; des mandarins du Tonkin offraient de recruter des partisans et d’aller se battre contre l’Allemagne ; des volontaires se présentaient pour partir avec nos soldats. Offres émouvantes, que l’on ne pouvait accepter, car le grand quartier général ne croyait pas possible à ce moment l’utilisation de contingents indochinois en Europe. Du moins les premiers recrutements d’ouvriers pour la France eurent-ils lieu en 1915 au milieu de l’enthousiasme ; un premier groupe s’embarqua le 7 août, un autre le 24 août.
INCIDENTS AUX FRONTIÈRES ET DANS L’INTÉRIEUR DU PAYSLe gouverneur général, M. Roume, voulut rendre un hommage solennel à cet attachement des peuples indochinois à la France. Dans un discours prononcé à la revue du 14 juillet 1915 à Saigon, il les félicita de leur attitude et définit la politique indigène qui s’imposerait désormais : « Ce qui tient le plus au cœur des populations, dit-il, c’est la diffusion de l’enseignement, c’est leur accession à la science moderne... Ces aspirations ont déjà reçu un commencement de satisfaction. Je prends ici l’engagement au nom de la France de poursuivre inlassablement, sans discontinuité, sans retour en arrière, une œuvre si haute et si belle, dont l’accomplissement scellera d’une manière définitive les liens qui l’unissent à ses sujets et protégés d’Indochine et dont les événements actuels viennent de montrer déjà la solidité ». quelques-uns furent assez graves. Pouvait-il Plusieurs incidents se produisirent, dont en être autrement dans un pays travaillé à la fois par la propagande des révolutionnaires annamites et par celle des Allemands ?
531Si l’échec des complots de 1908 et 1913 n’avait pas découragé le parti révolutionnaire annamite, il avait du moins montré à ses chefs la nécessité d’obtenir un appui extérieur. Mais le Japon sur qui ils avaient compté tout d’abord les avait expulsés de son territoire ; la Chine, où ils trouvaient asile, était trop faible et semblait d’ailleurs peu apte à jouer ce rôle, depuis la victoire de Yuan-che-kai. Ils portèrent donc leurs regards vers l’Allemagne : au début de 1914, Cuong-dê entreprit un voyage à Berlin ; à peine était-il revenu en Chine que la guerre éclata.
Quant aux Allemands, ils envisageaient en Asie, comme dans le reste du monde, léventualité d’une guerre et dans l’établissement de leurs plans ils n’avaient eu garde de négliger le parti révolutionnaire annamite qu’ils jugeaient avec raison capable de jouer un rôle conforme aux intérêts allemands. Un consul allemand, établi à Hong-kong, était entré en relation avec le petit groupe des révolutionnaires annamites fixés à Canton. Dès la déclaration de guerre, il lia partie avec eux, leur promettant l’appui de la puissance allemande. Il les encouragea à lancer des attaques sur la frontière tonkinoise. Les révolutionnaires ne seraient pas seuls : l’or allemand allait soudoyer ces bandes chinoises toujours prêtes à se battre pour qui les paie, les postes frontières seraient enlevés grâce à la complicité des légionnaires allemands ; en même temps, des soulèvements seraient fomentés par les révolutionnaires dans l’intérieur de l’Indochine. Il est certain enfin que les Allemands songeaient aussi à utiliser contre nous, le cas échéant, les forces militaires importantes qu’ils avaient à Tsing-tao. Quel appui moral et matériel eût apporté à la rébellion indigène un débarquement de troupes allemandes sur les côtes indochinoises !
Ce plan minutieusement préparé pouvait créer de graves difficultés au gouvernement français, sans entraîner pourtant la chute de notre domination. Quelle est la colonie française qui ne saurait, le cas échéant, se défendre victorieusement contre une expédition « coloniale » ? Et les forces françaises fussent-elles insuffisantes, le bon sens des peuples et les intérêts rivaux des autres puissances seraient encore une protection invincible. Le gouvernement de Berlin, qui se croyait sûr
532 UNE MAISON A MONCAYde la victoire en Europe, avait eu la même illusion pour les colonies. Parmi les grands commerçants allemands de Saigon et de Hanoi ayant une longue expérience du pays, il avait déjà désigné les premiers fonctionnaires impériaux de la nouvelle colonie allemande. Les révolutionnaires annamites n’étaient que des jouets entre ses mains car, bien entendu, il ne travaillait que pour les intérêts allemands. Mais ce plan échoua. Malgré l’aide apportée à sa réalisation par les Allemands expulsés de la colonie et réfugiés au Siam et au Yunnan, jamais la position de la France en Indochine ne fut sérieusement menacée. C’est que les Allemands commettaient une double erreur. D’abord ils ne prévoyaient pas l’intervention japonaise ; or la prise de Tsing-tao (6 novembre 1914) allait rendre caduque toute une partie de leur plan. En second lieu, ils se méprenaient sur les vrais sentiments des populations à l’égard (D’après un dessin de Burnand : Tour du Monde). de la France. Les mouvements anti-français n’allaient rencontrer dans les masses populaires aucune sympathie active et le gouvernement général devait réussir, par quelques mesures énergiques, à s’en rendre maître.
Les premiers incidents furent une tentative des légionnaires allemands de Nam-nang pour passer en Chine avec leurs armes (août 1914), une révolte vite apaisée de montagnards dans la province de Yen-bay, puis deux complots successivement découverts à Hanoi (octobre et décembre 1914). Cette agitation fut enrayée par la
533condamnation et l’exécution immédiate des principaux coupables. En janvier 1915, un complot fut découvert à temps à Moncay et plusieurs meneurs furent arrêtés ; cette tentative était l’œuvre d’agitateurs chinois, dirigés et payés par les consuls allemands. Au même moment, dans l’intérieur du Tonkin, une petite bande échouait dans l’attaque du poste de Phu-tho (6 janvier). En mars, le poste frontière de Ta-lung (province de Cao-bang) fut attaqué sans succès par une centaine de Chinois et d’Annamites révolutionnaires.
Des incidents plus graves éclataient cependant dans la région montagneuse des confins du Tonkin et du Laos, où l’on assistait à un véritable réveil de la piraterie chinoise soutenue par l’or des Allemands du Yunnan. Le 1o novembre 1914, un parti de contrebandiers chinois avait enlevé le poste de Samneua, assassiné le commissaire du gouvernement et pillé le trésor. La bande grossit rapidement : de nombreux Chinois du bassin de la rivière Noire accouraient avec leurs fusils, les chefs laotiens terrorisés faisaient acte de soumission aux rebelles et leur fournissaient des armes et des approvisionnements. Nos troupes entrant en campagne réussirent avec peine à refouler les pirates vers le Nord, sans parvenir à les réduire. Quand les grandes pluies de l’été 1915 vinrent interrompre les opérations, nos ennemis, d’ailleurs courageux et bien armés, étaient fortement installés à Muong-hou, où d’autres bandes chinoises venaient les renforcer. La tactique des pirates et leur armement trahissaient une influence allemande.
Il fallait à tout prix obtenir pendant l’hiver 1915-1916 la victoire décisive que la première campagne n’avait pas donnée. L’extrême difficulté des opérations tenait non seulement à la force des bandes, mais à la nature du pays où il fallait combattre, pays difficile d’accès, très peu peuplé, mal connu de nos officiers, dépourvu de voies de communication et de moyens de transport. Une « colonne du haut Laos », forte de 2 500 hommes, fut constituée sous le commandement du colonel Friquegnon, l’un des anciens compagnons de Pavie. Dès le retour de la saison favorable, les opérations furent conduites avec vigueur. Malgré les positions fortifiées établies par les pirates sur les principales voies d’accès conduisant à Muong-hou, l’élan de nos troupes, divisées en trois colonnes manœuvrant suivant un plan méthodiquement conçu, fut tel que toutes les positions furent rapidement enlevées sans pertes trop sensibles. Dès les premiers jours de 1916, le Laos était débarrassé des pirates chinois.
Une accalmie marqua l’année 1916 au Tonkin. La proclamation de l’indépendance du Yunnan, du Kouang-si et du Kouang-tong, la lutte violente de ces provinces contre le gouvernement central détournaient l’attention des Chinois et retenaient les plus turbulents sur d’autres champs de bataille. Par contre, l’agitation gagna le Sud et le centre de l’Indochine.
534Au Cambodge, on vit en janvier et février 1916 de grandes masses populaires s’assembler pour protester contre le régime des prestations et des réquisitions. Les abus étaient réels et le protectorat s’efforça d’y porter remède, mais la forme insolite de cette protestation fit penser que des excitations extérieures n’y étaient pas étrangères. L’intervention personnelle du roi Sisowath, qui mit avec beaucoup de décision son prestige royal au service de la cause française, permit de calmer l’agitation avant qu’elle devint dangereuse.
Des troubles éclatèrent aussi en Cochinchine, où l’on observait une recrudescence de l’activité des sociétés secrètes et où les perquisitions de la police faisaient découvrir des bombes. Dans la nuit du 14 au I5 février, 300 indigènes environ, armés de lances et de coupe-coupe, débarquèrent à Saigon et, formés en trois groupes, s’avancèrent à trois heures du matin dans la ville. Leur attaque de la prison repoussée, ils refluèrent en désordre vers leurs sampans. Une soixantaine d’hommes armés cependant se dirigerent vers Cholon, mais les gendarmes leur barrèrent la route ; le complot avait échoué. La répression des conseils de guerre fut immédiate et énergique.
Les menées révolutionnaires s’étendirent jusqu’à la cour de Hué. Le jeune roi d’Annam, Duy-tân, à qui le protectorat faisait donner une instruction française et qui manifestait en toute occasion ses sentiments loyalistes, prépara avec une incroyable force de dissimulation sa participation à un complot destiné à chasser les Français. La révolte devait éclater dans la nuit du 3 au 4 mai dans les provinces de Quangnam, Quang-ngai et Thua-thien. La découverte du complot le 3 mai le fit échouer. Quelques groupes d’hommes armés de lances et de coupe-coupe furent aperçus dans la campagne et, en un seul point, un engagement eut lieu entre eux et la milice. A Hué même, les conjurés n’étaient qu’une cinquantaine, mais ils comptaient débaucher les tirailleurs engagés volontaires et ils espéraient surtout que la présence du roi parmi eux entraînerait le peuple. Duy-tân en effet s’enfuit du palais à dix heures du soir pour se mettre à la tête des rebelles ; il avait signé des ordonnances destinées à être répandues dans tout l’Annam, où il prescrivait aux mandarins, étudiants et habitants de se soulever. Mais on arrêta avant minuit plus de la moitié des meneurs, la masse de la population ne bougea pas, et le 6 mai le jeune roi fugitif fut lui-même arrêté près de Hué. Le coup était manqué. Conformément à la tradition annamite, les chefs du complot avaient espéré qu’un premier succès partiel grossirait rapidement leurs troupes, mais ce premier succès ne s’était pas produit. La seule
535
S. M. SISOWATH
536conséquence du complot de l’Annam fut un changement de règne : Duy-tân déposé et exilé fut remplacé par le fils de Dông-khanh, ce premier roi choisi par la France, qui avait toujours été à notre égard d’un irréprochable loyalisme. Le nouveau souverain, Khai-dinh, devait pendant tout son règne justifier ce choix tant par sa haute conception de ses devoirs de roi que par ses sentiments à l’égard de la France.
Durant les deux dernières années de la guerre, l’agitation se localisa de nouveau au Tonkin. A plusieurs reprises, nos postes frontières furent attaqués par des bandes de pirates et de révolutionnaires, en mars 1917, en février, juillet et septembre 1918 ; chaque fois, en moins de vingt-quatre heures, les assaillants furent rejetés en Chine. Des événements plus graves survinrent seulement à Thai-nguyen et dans le premier territoire militaire.
Le 30 août 1917, les miliciens de Thai-nguyen ouvraient les portes du pénitencier, libéraient les prisonniers, pillaient le magasin d’armes et le trésor et mettaient la ville à sac après avoir assassiné plusieurs Français ; ils se fortifiaient alors dans Thai-nguyen et creusaient des tranchées dans les environs de la ville. Nos troupes réussirent en peu de jours à les chasser de leur repaire et deux cent cinquante rebelles bien armés, abondamment pourvus de munitions et d’argent, prirent la brousse, commandés par un chef énergique, le doi (sergent) Cam, qui faisait décapiter sur l’heure les hésitants et les traîtres. Contre eux le colonel Maillard dut faire campagne pendant quatre mois, campagne difficile et meurtrière, rappelant celle que le commandant Bonifacy avait naguère menée contre les pirates.
A la différence de cette révolte, qui avait surpris tout le monde par sa soudaineté, celle qui éclata en novembre 1918 dans le yer territoire militaire fut prévue et annoncée. Cette province de Moncay était un milieu favorable aux entreprises révolutionnaires. Sans communication avec le reste du Tonkin sauf par mer, peuplée surtout de Chinois, elle était gardée par un bataillon de tirailleurs chinois, dont certains, recrutés hâtivement pendant la guerre, n’étaient pas considérés comme très sûrs : habitants et soldats pouvaient être sensibles aux excitations des révolutionnaires condamnés par contumace en 1915, qui, installés en territoire chinois, narguaient les autorités françaises. Le service de renseignements du territoire signala en juillet 1918 la formation d’un complot dont il suivit les progrès de semaine en semaine. Toutes les précautions qu’il fut possible de prendre sur place le furent ; malheureusement, ni le gouvernement général ni l’état-major de Hanoi, rassurés peut-être par la déclaration de guerre de la Chine à l’Allemagne, ne voulurent voir la gravité de la situation : on eût pu renforcer la garnison du territoire, faire surveiller par une canonnière la côte menacée d’un débarquement de pirates
537 DES OUVRIERSchinois. Rien ne fut fait et le complot finit par éclater. Le 15 novembre les tirailleurs du poste de Binh-lieu assassinèrent leurs chefs français et passèrent en Chine avec leurs armes, entraînant au passage la garnison d’un autre poste ; ils revinrent bientôt en force. Ce fut le début d’une lutte pénible qui ne dura pas moins de sept mois et s’étendit jusqu’à la province de Quang-yen. D’importants effectifs durent être mis en ligne sous le commandement du colonel Véron, puis du général Noguès ; enfin, en juin 1919, l’ordre fut rétabli. Cet épisode terminait la longue série as plus que les précédents, il n’avait réussi à compromettre la solidité de notre établissement. Le loyalisme indigène s’affirma dans les opérations de recrutement d’ouvriers et de tirailleurs pour la France. Dès I915, quelques centaines d’ouvriers spécialisés avaient été dirigés sur la métropole, mais il apparut bientôt qu’une très nombreuse main-d’œuvre serait nécessaire pour assurer le fonctionnement des usines de guerre. Le général Gallieni, ministre de la Guerre dans les derniers mois de 1915, vit dans un appel aux travailleurs coloniaux la solution de ce problème national. Mais autre chose était de recruter quelques spécialistes relativement instruits, habitués au contact des Européens, autre chose de trouver des dizaines de milliers de travailleurs volontaires dans une population rurale routinière et méfiante. Par des conférences et des affiches on fit connaître les avantages matériels et honorifiques consentis aux volontaires ; une vaste propagande fut organisée avec le concours des mandarins. Au début, les volontaires furent rares, la population hésitait. Puis, des lettres arrivèrent des premiers ouvriers partis ; ils décrivaient leur vie nouvelle, ils envoyaient de l’argent à leurs familles. Ces lettres circulèrent dans les villages et furent reproduites par les journaux annamites. Un large courant d’opinion se créa ainsi et les volontaires se présentèrent bientôt si nombreux que beaucoup ne purent être pris. En 1915, 4 631 ouvriers indochinois partirent pour la France ; en 1916, 26 098 ; en 1917, II 719 ; en 1918, 5 806 ; en 1919, 727 ; soit au total 48 981. Cette armée de travailleurs fut encadrée de chefs et d’interprètes ; on forma des « bataillons de travailleurs » O. S. et O. N. S. (ouvriers spécialisés et ouvriers non spécialisés), où la discipline nécessaire fut maintenue et où un système d’avancement et de récompenses vint encourager les meilleurs ouvriers.
L’adaptation au travail industriel français de tous ces paysans déracinés n’alla pas sans quelque difficulté. Au début, on remplaça simplement un Français par un Annamite et les résultats furent médiocres. L’Indochinois est moins fort que le
LA MAIN-D’ŒUVRE INDOCHINOISE PENDANT LA GUERRE
538 LEURS EN FRANCEFrançais, mais il est adroit, patient, il peut exécuter des travaux minutieux et délicats. Les chefs d’industrie finirent par s’en rendre compte et obtinrent alors des rendements très satisfaisants. Partout on observa que l’Annamite est très sensible aux récompenses et aux distinctions honorifiques ; partout aussi on constata sa docilité et son esprit de discipline. Lorsque des grèves criminelles menacèrent de désorganiser la défense na ssa pas détourner de son devoir. Cependant la rigueur du climat, l’éloignement, le changement brutal d’existence pouvaient engendrer le découragement et la nostalgie. Le gouvernement institua le 29 juin 1916 un Service du contrôle de la main-d’œuvre indochinoise avec des administrateurs et quelques mandarins, chargés de visiter fréquemment leurs compatriotes et de seconder l’action des directeurs de groupements « en ce qui concerne surtout la discipline et la tenue morale des travailleurs ». L’initiative privée fit mieux encore. Un Comité d’assistance aux travailleurs indochinois se constitua le 8 janvier 1916 pour accomplir une ouvre « de préservation morale et de philanthropie pratique » ; il veilla sur les ouvriers en dehors des heures de travail et leur fournit des distractions et des jeux ; il organisa aussi des hôpitaux et des maisons de convalescence. La France demandait aussi des soldats. L’appel des réservistes indigènes fournit des hommes et des sous-officiers rompus au service, mais peu nombreux. On recourut aux volontaires, à qui l’on promit une haute paie et diverses primes et allocations, et, dès la première moitié de l’année 1916, les engagements militaires affluèrent comme les engagements de travailleurs.
Le Tonkin donna le plus grand nombre de soldats, mais les autres pays en envoyèrent aussi. Malgré la répugnance du Cambodgien à porter les armes et à s’expatrier, on put constituer à Phnom-penh plusieurs unités. Dans le royaume d’Annam, entre le 22 janvier et le 3o mars 1916, on n’incorpora pas moins de 5 000 tirailleurs et 13 000 ouvriers, choisis dans une masse de plus de 6o ooo volontaires.
539LA CRISE ET LE REDRESSEMENT En trois ans, 43 430 tirailleurs s’embarquèrent pour l’Europe ; mais tous ne devaient pas être appelés à combattre. Beaucoup de grands chefs en effet ne croyaient pas à la valeur militaire des Indochinois sur les champs de bataille de l’Europe. Aussi deux bataillons seulement furent-ils « bataillons de guerre », les autres, cons titués en unités d’étapes, furent chargés d’effectuer derrière le front les travaux et transports nécessaires à l’armée combattante. Les deux bataillons de guerre figurèrent avec honneur sur le front français à Verdun, dans les Vosges, au chemin des Dames. Deux bataillons annamites de l’armée d’Orient, désignés pour le service des étapes, devinrent également des unités de guerre et combattirent sur le front albanais. Le commandant du 21e bataillon a énuméré dans un rapport officiel les qualités militaires de ses soldats annamites : « Très belle tenue sous les bombardements quels qu’ils soient, obéissance absolue aux consignes..., aptitude
particulière comme guetteurs, compréhension rapide et utilisation judicieuse des engins nouveaux. » Et il ajoute :
L’ADE DE FRANCHINE A LA FRANCE« Ce sont, je crois, les seules troupes indigènes où l’on puisse dresser des observateurs sachant lire une carte et y situer les observations, des téléphonistes, etc... » La souplesse d’adaptation des Indochinois fut utilisée de bien des façons : le contingent amené en France fournit 9019 infirmiers colo- 1914-1918 niaux et 5339 ouvriers d’administration coloniaux ; par ailleurs on préleva 5 000 hommes sur les bataillons d’étapes pour en faire des automobilistes qui servirent dans la zone des armées. Si les tirailleurs indochinois jouèrent dans l’ensemble un rôle peut-être moins frappant que celui d’autres contingents coloniaux, ils s’acquittèrent avec dévouement et intelligence des services indispensables qui leur furent confiés. pas au recrutement d’une centaine de milliers d’in- L’effort militaire de l’Indochine ne se borna digènes. Des canons, des mortiers, des obus, les grosses pièces du cap Saint- Jacques furent transportés en France dans la première partie de la guerre. Près de 6 ooo officiers et hommes de troupe, militaires de carrière, ainsi que I 309 mobilisés, allèrent combattre en occident dans ces régiments coloniaux qui se couvrirent de gloire sur tous les points du front.
540La colonie mit aussi au service de la France sa puissance économique. On vit le service du ravitaillement acheter, cultiver, usiner, expédier des milliers de tonnes de marchandises : 240 000 hectolitres d’alcool pour les poudreries, I 750 tonnes de caoutchouc, 2 800 tonnes de ricin pour fabriquer l’huile de graissage des avions, 4 300 mètres cubes de bois de bang-lang pour faire des fusils, puis 500 000 tonnes de riz et de maïs, 6 300 tonnes de haricots, etc... Avec quel empressement furent
GUERRE 1914-1918fournies toutes ces denrées nécessaires à la subsistance ou à la défense de la métropole ! Et avec quel souci de ménager les finances françaises ! « Il nous a paru, dit M. Roume au conseil de gouvernement de 1915, qu’une situation financière prospère imposait à l’Indochine des devoirs particuliers envers la mère patrie, au milieu de la crise sans précédent qu’elle traverse, alors que son or s’écoule à flots pressés en même temps que son sang. C’est dans ce sentiment de piété filiale que nous vous proposons de prendre à la charge du budget général de l’Indochine, par imputation sur sa caisse de réserve, les dépenses en approvisionnements que nous avons effectuées ou engagées jusqu’à cette date pour le compte de la métropole et qui s’élèvent au chiffre approximatif de 4245 000 piastres. » L’Indochine devint en quelque sorte le banquier de la France en Extrême-Orient : elle fit des avances pour l’acquisition de toutes sortes de denrées, elle en fit aussi pour l’achat de bateaux au Japon ; en 1916, elle paya 54 millions de francs pour le compte de la France et, en 1917, plus de ioo millions. Le service du ravitaillement, s’improvisant armateur, traita des opérations d’affrétement qui se montèrent à des millions de francs. L’Indochine finit même par avoir, sous le gouvernement de M. Sarraut, sa flotte d’Etat. Cette « flotte indochinoise », dans une période critique où les transports sur l’Europe devenaient presque impossibles, rendit d’inappréciables services. La plus riche des colonies françaises se devait enfin de souscrire largement aux emprunts de guerre. Les caisses de réserve y consacrèrent leurs dernières disponibilités ; les Français donnèrent beaucoup et leur exemple fut suivi par les gros commerçants asiatiques. Les indigènes sollicités apportèrent eux aussi leurs souscriptions individuelles ou collectives : il n’est guère de village qui ne devint pro-
priétaire d’un titre de rente. Le total des souscriptions indochinoises s’éleva à plus de 19o millions de francs. La durée de la guerre dépassant toutes les prévisions, il fallait, tout en comptant avec elle, assurer le progrès normal de la colonie, il fallait aussi veiller à l’avenir et préparer la solution des problèmes de l’après-guerre. A cette double tâche fut consacré le second gouvernement de M. A. Sarraut.
Les cadres européens des administrations indochinoises furent réorganisés. Une direction du service judiciaire fut créée pour être en quelque sorte un organe de liaison entre le gouvernement général et les parquets généraux de Saigon et de Hanoi.
L’outillage matériel et scientifique de la colonie fut complété par la création de services et d’établissements nouveaux : aviation indochinoise, service radiotélégraphique, Institut scientifique de Saigon, service des archives, musée de Phnom-penh.
Pour permettre un vigoureux essor économique dès la fin des hostilités, pour guider aussi l’effort de la colonisation française tout en protégeant la main-d’œuvre locale, on créa un Contrôle général du travail et de la colonisation. En Cochinchine, où la mise en culture des terres progressait rapidement, l’arrêté du II novembre 1918 fut une véritable charte du travail, réglant la situation des « engagés » sur les plantations. Enfin, on institua à Paris une Agence économique de l’Indochine, destinée à mettre en relation le producteur indochinois et le consommateur européen, à renseigner les futurs colons, à atteindre le public français par une propagande appropriée (1919).
IL L’UNIVERSITÉ DE HANOIMais le second gouvernement de M. Sarraut fut, comme le premier, marqué surtout par la préoccupation d’améliorer le sort matériel et moral de l’indigène. Ce souci s’affirma dans tous les domaines : octroi de pensions aux veuves et aux orphelins des militaires indigènes, nouvelle réglementation des hôpitaux provinciaux, création d’un Institut ophtalmologique à Hanoi, organisation de la Poste rurale au Tonkin et au Cambodge, refonte des cadres des fonctionnaires indigènes, etc... La justice indigène fut réformée au Tonkin. Par suite du développement du pays, le droit civil tendait à se créer : il fallait séparer, différencier le droit pénal du droit civil, il fallait aussi organiser les tribunaux indigènes et déterminer la procédure à suivre devant eux. Une commission travaillait depuis IgrI à élaborer de nouveaux textes, que la cour d’Annam, sur la demande de M. Roume, avait examinés. Les codes furent promulgués (1917). En même temps une ordonnance royale institua au Tonkin deux catégories de tribunaux, les uns du premier degré présidés par un mandarin, les autres du second degré présidés par le chef de province ou par un magistrat de l’ordre judiciaire. réforme de l’Instruction publique. Cette réforme "INSTRUCTION PUBLIQUE, L’œuvre maîtresse de M. A. Sarraut fut la était ardemment désirée par l’opinion indigène, surtout en pays annamites. Le dernier des concours triennaux avait eu lieu à Nam-dinh en 1915 et cette institution séculaire avait pris fin au milieu de l’indifférence générale, mais le goût traditionnel des Annamites pour l’instruction n’en était pas diminué. Ce peuple qui, pendant des siècles, avait eu pour ambition suprême la conquête des grades littéraires, se tournait maintenant avec passion vers l’enseignement occidental. L’opinion française en Indochine était, à vrai dire, peu favorable à une extension de l’enseignement indigène, qui lui paraissait contenir le germe d’un danger politique. M. Sarraut par contre eut foi dans les bienfaits d’une instruction moderne développée. L’instruction, dit-il au conseil de gouvernement de 1917, « sera non un danger mais une force pour nous si elle aide l’indigène à mieux apercevoir notre effort permanent de bien et de progrès. » Il considéra le développement de l’instruction comme le moyen le plus sûr de rapprocher les peuples indochinois de la France. Il vit la possibilité d’utiliser l’extraordinaire faculté d’assimilation des Annamites non seulement pour faire d’eux les associés de l’œuvre française dans l’ordre administratif, mais pour les amener à jouer un rôle dans la vie économique du pays. Conception à la fois généreuse et clairvoyante, car la colonie devait sans doute souffrir au lendemain de la guerre d’une diminution du personnel européen et il importait de préparer la substitution d’un personnel indigène sélectionné aux agents européens qui feraient défaut.
542En 1917, dans l’instant même où de douloureux événements sur le front français faisaient presque douter de la victoire, on travailla en Indochine avec une foi absolue à construire pour l’avenir un ensemble complet d’institutions scolaires. Le 8 juillet, le gouverneur général institua une direction de l’Enseignement supérieur, chargée de préparer la création des Ecoles supérieures qui formeraient l’Université. En même temps il réorganisait complètement l’Instruction publique, supprimant les institutions désuètes et les réglementations contradictoires, coordonnant les écoles, fixant les programmes et imprimant à l’ensemble une unité et une cohésion jusqu’alors inconnues. Le Règlement général de l’Instruction publique, promulgué le 21 décembre 1917, détermina le domaine des divers enseignements : primaire, complémentaire, secondaire et supérieur.
543 PAGODE A HANOILe premier, ouvert à la masse du peuple, bénéficiait de programmes uniformes et d’une sanction identique dans toute l’Indochine ; en cinq années d’études, il conduisait l’enfant au certificat d’études primaires franco-indigènes. Le second, également doté de règlements et de programmes uniformes, était distribué dans les collèges des capitales et préparait les jeunes gens à l’obtention du diplôme de fin d’études complémentaires. L’institution au lycée de Hanoi d’un c ’études secondaires aboutissant à un baccalauréat local devait perfectionner en deux ans les meilleurs élèves des collèges complémentaires et leur ouvrir l’accès de l’Université. A tous les degrés, les programmes modernisés comprenaient le français, les sciences, la géographie et l’histoire. Si les langues indigènes y avaient une certaine place, la langue d’enseignement devait être partout la langue française, étant entendu toutefois que dans les écoles de villages l’enseignement serait donné longtemps encore en langue indigène. Ainsi le français prenait dans l’édifice scolaire indochinois la place éminente qu’avait tenue pendant tant de siècles une autre langue étrangère, le chinois.
L’Université, qui fut inaugurée solennellement à Hanoi le 28 avril 1918 par M. Sarraut en présence du roi d’Annam, fut le couronnement de cette organisation scolaire. Différente de la première université un peu hâtivement créée sans programmes ni sanctions par M. Beau, différente aussi de nos universités françaises, avec lesquelles quelques esprits chagrins affectèrent de la comparer, elle était en réalité un groupement d’Ecoles supérieures, dont les unes existaient déjà et dont les autres venaient d’être créées : Ecole de médecine et de pharmacie, Ecole vétérinaire, Ecole de droit et d’administration, Ecole de pédagogie, Ecole d’agriculture et de sylviculture, Ecole des travaux publics. Conçue avec une grande prudence, cette Université montrait la volonté de la France de dispenser aux indigènes une haute culture intellectuelle, mais elle s’efforçait de ne pas faire de déclassés, car tous les diplômés des Ecoles supérieures pouvaient, dans cette période de début, trouver leur place, pensait-on, dans les cadres élargis à leur intention des divers services publics. Le Il novembre 1918, les salves d’artillerie et les sonneries
• DE LA GUERRE de cloches retentirent, et jusqu’au fond des campagnes les gongs des pagodes résonnèrent pour annoncer l’heureuse nouvelle de l’armistice. A l’allégresse de la victoire s’ajoutait le sentiment profond que l’Indochine s’était montrée digne de la France. L’opinion indigène unissait dans un même élan enthousiaste sa confiance dans les destinées de la France et sa reconnaissance envers un gouverneur qui avait su comprendre ses aspirations. Toutes les créations de M. Sarraut étaient entrées en fonctionnement malgré les difficultés causées par la guerre. L’Université avait ouvert ses portes. Dans toutes les villes on voyait sortir de terre des bâtiments scolaires.
Sur le point de partir pour la France, M. A. Sarraut, ayant accompli sa mission, parla aux notabilités françaises et indigènes de Hanoi réunies à la pagode de Confucius. Il montra les progrès de l’Indochine pendant la guerre : 9 000 kilomètres de routes en 1919 contre 3 500 en I9II, plus d’un milliard de francs de commerce extérieur en 1918 contre 678 millions en I911, 78 millions de piastres de recettes budgétaires en 1918 contre 57 millions en IgII, près de 100 000 malades hospitalisés en 1918 contre 63 000 en IgII. Il réclama la liberté d’action nécessaire à la colonie pour poursuivre ses progrès. Il affirma de nouveau sa foi dans les résultats de la politique scolaire : « Par l’instruction, dit-il, je veux vous grandir, développer votre conscience, votre savoir, vos facultés, vous rendre capables de donner tout ce que vous pouvez donner... » Il esquissa enfin un plan politique pour l’avenir : « Le gouvernement
545général et les pouvoirs locaux qui lui sont subordonnés agiront avec la collaboration et le contrôle des représentants dûment qualifiés des populations française et indigène... Ces représentants seront désignés ou élus par un choix et par un suffrage plus large et plus équitable que ceux qui existent aujourd’hui. » Ces promesses furent accueillies avec enthousiasme par la population indigène. La popularité de M. A. Sarraut fut immense.
HISTOIRE DES COLONIES, T. V.
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M. Sing G -PRABA M. Roue : Phu-Thờ sinh-Yerg, c Sac-Ninh Quang 22 Hac-Giang
L’INDOCHINE POLITIQUE
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PROYAUM M. Khoses" Xieng Khouans" Yang-Vieng M. Rorikan nhr (Nghé Am plan-Ap porte-l’Anam Đong-Hoi luang-Binh) Ailaco Nakhon Quang In (Savannakhé HUE Galasin M.Saravane, Tourane ởi Fo (Quang Nom) OM. Kam-Tong-Via. Binh-Ha e Bassac, ne oPsh-Se P Duc-fod Quang Ngai M.Attoped 1 Kgntum) Mulpumak Pleika sophon Kralant @Angkor •Siemréap Tang S.y -Melguprey Stung-Trent B. Keba Cheo-Reo ? ubnng-Cau tPhuctent (ui-Nhorr Chikrenc Battam Kg Thom G Darlad (Ban-Methu 9 Barai 0 Kratié /Khan-HaadeNha Trang tort Darot" de. Siam 1. KongL PHNƠM-PENP Chhnong Kg. Spew Judona *Kg Cham ! gr Stung-Trang Da Dong) oDjining Phan-Rang ) Cam-Hanh Také ieng ANg. Som holon. NGON’ -Din tE han-Thiet. (Ring-Thuant Tanan o ¿Panto Cácir du Mer I.de Phu-Quoc Bentre , Cop S.Uooqres Tra-Vinh- -rang
Echelle Lieu 100 200 Km. Poulo Condore
Citer ce chapitre
Edmond Chassigneux, « La crise et le redressement », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 517-546.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/la-crise-et-le-redressement/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t