Colonies françaises

Tome V · L'Indochine · Chapitre 8

L'Indochine contemporaine

Par p. 547-584 de l'édition originale 13 306 mots 16 illustrations 1932 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Les années récentes. Préoccupations financières depuis 1920. L’essor économique et la crise Les mouvements de l’opinion indigène. Les troubles révolutionnaires. La politique indigène. La réforme des assemblées indochinoises. La question des frontières. — II. Le problème indochinois Le bilan de l’œuvre française. L’évolution indigène. Les difficultés de l’œuvre française. L’œuvre intellectuelle. La mission de la France
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RUE DES POTIERS A HanoI, frontispice
Gravure RUE DES POTIERS A HanoI, frontispice

G. H CHAPITRE VIII I. — LES ANNÉES RÉCENTES. — Préoccupations financières depuis 1920. — L’essor économique et la crise. — Les mouvements de l’opinion indigène. — Les troubles révolutionnaires. — La politique indigène. — La réforme des assemblées indochinoises. — La question des frontières. II. — LE PROBLÈME INDOCHINOIS. — Le bilan de l’œuvre française. — L’évolution indigène. — Les difficultés de l’œuvre française. — L’œuvre intellectuelle. — La mission de la France.

abordant les dernières années de cette histoire, il convient de

Illustration de l'ouvrage, page 547
Gravure sans légende (page 547)

remarquer d’abord que le recul indispensable manque pour juger les hommes et les choses. Si l’importance d’un fait historique se mesure à ses conséquences lointaines, comment mettrions-nous à leur vraie place les événements qui se déroulent sous nos yeux⁠ ⁠? Certains faits cependant s’imposent fortement à l’attention : un essor économique splendide jusqu’en 1929, suivi d’un recul brutal dû à la crise qui secoue le monde entier⁠ ⁠; d’autre part une évolution rapide de l’opinion annamite et des troubles révolution-

548 PREOCCUPATIONS FINAN- CIÈRES DEPUIS

naires graves éclatant au début de 1930 pour s’apaiser peu à peu en 1931. S’il est prématuré d’écrire l’histoire de cette période d’instabilité gouvernementale, où les destinées de la colonie ont été confiées à quatre gouverneurs généraux, MM. Maurice Long (1920-1922), Martial Merlin (1922-1925), Alexandre Varenne (1925-1928) et Pierre Pasquier (1928), et à de nombreux intérimaires parmi lesquels on doit citer MM. M. Monguillot et R. Robin, du moins peut-on tenter de dresser un tableau sommaire des événements avant de présenter en conclusion le problème indochinois actuel. 1920 la guerre, l’Indochine connut une remarquable Dans les années qui suivirent immédiatement prospérité financière. La caisse de réserve du budget général, enrichie déjà des économies faites sur le chapitre des grands travaux suspendus faute de personnel et de matériel, se gonfla d’excédents inespérés dus à d’exceptionnelles récoltes. Une opération monétaire hardie, faite sous le gouvernement de M. Long, vint encore accroître par son heureuse liquidation cette large aisance. Le 27 mars 1920 le gouvernement de l’Indochine dut décréter le cours forcé : l’argent valait alors 84 pence l’once (au lieu de 25 à 30 en 1913), la piastre indochinoise atteignait 16 francs (au lieu de 2 fr. 50 à 3 francs) et les besoins que l’on avait de cette monnaie pour régler les achats du riz exporté augmentaient parallèlement avec sa hausse. Alors les billets furent émis au compte du gouvernement général et à ses risques et périls, mais celui-ci reçut en échange des livres sterling, dollars or, yen, remis en paiement par les acheteurs étrangers. Or, ce rôle de « banquier des banquiers », qui n’était pas sans risque et qui prit fin le ter janvier 1922, se traduisit, à la suite des opérations de change effectuées, par un bénéfice évalué à 5 800 000 dollars or.

Les difficultés budgétaires ne tardèrent cependant pas à apparaître. Le budget général devait venir en aide chaque année aux budgets locaux en déficit⁠ ⁠; la contribution de la colonie aux dépenses incombant à la métropole s’alourdissait jusqu’à atteindre en 1929, 16 millions de piastres, soit 19 pour 100 des recettes du budget général. Les dépenses ne cessaient de progresser, surtout celles de personnel, qui augmentaient de plus de 100 pour 100 de 1919 à 1925 et montaient encore dans les années suivantes.

On fit appel au crédit en 1922 et 1926 : deux emprunts libellés en piastres purent

I. — LES ANNÉES RÉCENTES

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être émis dans la colonie. On fit effort aussi pour augmenter les recettes budgétaires : cette œuvre de redressement financier, commencée par M. Long, continuée par M. Varenne, a été reprise récemment par M. Pasquier. Mais on fit surtout appel à la caisse de réserve, à laquelle on ne demanda pas moins de 26 millions de piastres de 1922 à 1926 pour équilibrer le budget. En 1927, il y eut un léger excédent de recettes et, dès 1929, l’équilibre fut de nouveau compromis.

ET LA CRISE

Le budget général, qui s’élevait à 36 millions de piastres en 1914, à 50 en 1920 et à 87 en 1927, a atteint 1o2 millions de piastres en 1930⁠ ⁠; il a doublé en dix ans et triplé en seize ans, alors que le budget français ne représente en or que deux fois et demie le budget d’avant-guerre. « En Indochine, il semble qu’on ait vu parfois trop grand, qu’on ait cru le pays plus riche qu’il n’était. On s’est engagé un peu à la légère dans des dépenses et dans des initiatives au-dessus de la capacité financière du pays⁠ ⁠; on s’est laissé gagner par la contagion de l’inflation budgétaire. » (Discours du gouverneur général au Grand Conseil, 1931.) La crise actuelle diminuant sensiblement les recettes, la colonie a dû entrer dans une ère de restrictions et d’économies. L’essor a été remarquable pendant les dix années qui ont suivi la guerre. Au moment où la France victorieuse et meurtrie entreprenait de se refaire par un travail acharné et une production accrue, les regards se portèrent vers nos possessions lointaines⁠ ⁠; M. Sarraut, ministre des Colonies, déposa en avril 1921 son grand projet de loi sur la mise en valeur des colonies. Entre tous les pays soumis à la France, l’Indochine, avec ses immenses richesses naturelles, sa population laborieuse et relativement dense, sa monnaie saine, faisait figure de pays privilégié⁠ ⁠; plus que toute autre colonie elle attira l’attention. On la considéra comme une sorte d’Eldorado méconnu, comme le pays français où il était possible de travailler dans les conditions les plus favorables et de créer de la richesse. Capitalistes et techniciens s’empressèrent à l’envi⁠ ⁠; la grande colonisation se développa rapidement dans un pays qui n’avait guère eu jusqu’alors que de petits ou moyens colons. Des sociétés anciennes, comme la « Société des distilleries de l’Indochine », étendirent leur activité à de nouvelles affaires. Un organisme nouveau, la « Société financière et coloniale » (1920), créa en quelques années et finança plus de vingt sociétés agricoles, minières, industrielles ou bancaires. D’autres sociétés financières s’intéressèrent spécialement aux affaires de caoutchouc, aux plantations. Les capitaux investis en Indochine de 1924 à 1929 dépassèrent deux milliards de francs. Une fièvre de production s’empara de la colonie.

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Certes, toutes les tentatives ne réussirent pas : un haut fourneau monté à Haiphong n’eut qu’une existence éphémère, mais la métallurgie du zinc s’implanta au Tonkin, en même temps que des entreprises plus anciennes, cimenterie, industries textiles, etc., prenaient un essor nouveau. Dans le Sud de l’Indochine, on s’attaqua à la forêt vierge qui recouvrait les plateaux de terre rouge et sur ces sols profonds » poreux, riches en acide phosphorique, on créa des plantations de caféier, de théier, surtout d’hévéa. Des fortunes s’édifièrent sur la production du caoutchouc, fa- PHNOM- PENH Banam vorisée d’ailleurs par la res- BE 2, triction volontaire du plan Soai Stevenson dans les colonies

Takéo Gia-Din ien-Hoa britanniques. Bientôt en France Chau-D Plaint SAIGONG l’engouement gagna de proche

RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1880
Gravure RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1880

a-lien Joncs en proche les couches pro- Long fondes du public et les valeurs indochinoises furent parmi les plus recherchées à la bourse de

SURFACES CULTIVÉES

24 2 Paris. Le commerce extérieur de la colonie, qui avait subi une dépression marquée de Samau 1916 à 1919, progressa magni- : 522.000Ma RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1880 fiquement et dépassa dès 1920 =23 Rizières mun Canaux les chiffres d’avant-guerre. 100 Km. En 1928, le commerce spécial atteignit 5536 millions de francs⁠ ⁠; la colonie exporta I 797 000 tonnes de riz valant plus de 2 milliards de francs, un million de tonnes de charbon, Io 0o0 tonnes de caoutchouc. « L’Indochine, proclama M. Varenne devant le conseil de gouvernement, est en passe de devenir l’une des plus riches contrées du monde. » Durant ces années prospères, Hanoi, Haiphong et surtout Saigon devinrent de grands centres d’affaires. Le train de vie des Européens changea rapidement. Commerçants et industriels, « grisés par des profits aussi larges que faciles, imprimèrent à la vie générale du pays une allure de folle dissipation. Considérés avec jalousie par les fonctionnaires, ils suscitèrent chez ceux-ci d’âpres revendications... auxquelles on prit l’habitude de céder. » (Discours du gouverneur général au Grand Conseil, 1931.)

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Ce prodigieux essor économique, cette vie large et facile ne sont plus aujourd’hui que des souvenirs : la crise qui a commencé aux Etats-Unis en 1929 et qui sévit aujourd’hui dans le monde entier frappe durement l’Indochine. Les cours moyens du riz à Saigon, qui étaient de 1o à ii piastres sont de 5 à 7 piastres à la fin de 1930 et au début de 1931. L’exportation du riz est tombée en 1930 à I I21 000 tonnes. Dans une atmosphère de panique, le syndicat des riziculteurs de Cochinchine a réclamé, sans succès, l’établissement d’un moratoire (juillet 1931). L’avilissement PHNOM des produits de plantations PENH Ninh aurait causé la ruine complète Banam des planteurs sans l’octroi de P primes. Les mines métalliques Takeo ien-Hoa ont restreint leur extraction. Chau-Doc Plaini De 1929 à 1930, les exporta- Jonct tions indochinoises ont baissé Jacques en valeur de 24 pour 100 et les importations de 22 pour 100. Les grandes entreprises et les maisons de commerce de la colonie ont dû renvoyer en France une partie de leur lac-Lieu : personnel. SURFACES CULTIVEES :2443.000Ha RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1930

RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1930
Gravure RIZIÈRES DE COCHINCHINE EN 1930

Deux grandes réformes ont Ess Rizières au Canaux cependant été réalisées pour 100 Km. donner au régime des échanges entre l’Indochine et l’extérieur une base plus ferme et plus rationnelle. La stabilisation de la piastre a été décrétée le 3I mai 1930 : la piastre est aujourd’hui l’équivalent de 655 milligrammes d’or au titre de 900 millièmes, c’est-à-dire qu’elle vaut 1o francs. Ainsi prennent fin les oscillations de la monnaie indochinoise, qui ont été si longtemps une cause de difficulté budgétaire pour la colonie et de trouble pour le commerce (car la piastre haute facilitait l’importation des produits d’Europe et gênait l’exportation, tandis que la piastre basse agissait en sens inverse). D’autre part, la loi du 13 avril 1928 a modifié le régime douanier appliqué depuis 1892 aux colonies assimilées. Métropole et colonies sont placées désormais sur un pied d’égalité absolue : si toutes les marchandises françaises sont admises en fran-

552 LES MOUVEMENTS DE

chise dans l’Indochine, toutes les marchandises indochinoises le sont aussi sur le territoire français. Les colonies peuvent d’ailleurs obtenir par simple décret les tarifications spéciales qui leur sont nécessaires. Le nouveau tarif douanier indochinois, plus élevé dans de nombreux cas que le précédent, est entré en vigueur le Io juillet 1929. L’orientation nouvelle de l’activité française après

• L’OPINION INDIGÈNE la guerre surprit et inquiéta les plus éclairés des indigènes : « Un revirement d’opinion s’opère sous nos yeux chez le peuple annamite vis-à-vis de la France... Les discours prononcés par les représentants de la France depuis la paix paraissent d’un matérialisme pénible à constater au regard du langage élevé et tout imprégné d’idéalisme tenu par les mêmes personnages pendant la guerre. Il n’y est question que de la mise en valeur des colonies, au moyen des populations autochtones considérées comme le capital, le matériel humain de la France. » (Lettre à l’Asie française, 1921.) Quatre ans plus tard, le 27 novembre 1925, un Cochinchinois, M. Nguyên-phan-long, exprimait avec force la même idée en présentant à M. Varenne le Cahier des vœux annamites : « Les Annamites ont soif d’aimer et d’être aimés. Un de vos prédécesseurs a conquis leur affection pour avoir bercé leurs rêves, magnifié leurs espoirs... Hélas⁠ ⁠! lorsque le magicien du verbe se tut, la grande illusion se dissipa⁠ ⁠; sans transition les préoccupations économiques devinrent le thème des discours officiels⁠ ⁠; dans les sphères gouvernementales la politique fut reléguée avec ostentation à l’arrière-plan. »

L’élite indigène avait en effet conçu pendant la grande guerre de vastes espérances. Avec une attention passionnée, elle avait suivi les phases d’une lutte dont on lui avait montré à maintes reprises la signification : la France combattant pour le droit et pour la justice, la victoire alliée consacrant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette élite avait eu le sentiment que la participation de l’Indochine au formidable effort de la guerre grandissait sa position par rapport à la France⁠ ⁠; elle avait rêvé d’une transformation soudaine de l’ordre de choses établi. Ce rêve magnifique et vague n’ayant pas été comblé, une sourde déception avait envahi l’âme indigène.

Une autre cause plus grave allait bientôt accroître le trouble des esprits. De même que les autres pays de l’Asie orientale, l’Indochine a subi dans les années récentes (surtout à partir de 1924) la propagande bolcheviste. On a très justement observé que le caractère annamite populaire, profondément imbu des principes d’ordre social, répugne à la doctrine communiste : le moindre paysan est attaché à l’idée de propriété, la commune dont il fait partie est « fondée sur l’union des intérêts privés, non sur leur fusion au profit d’une collectivité abstraite. » Mais Moscou ne s’est guère soucié de prêcher la pure doctrine communiste dans les colonies européennes de l’Asie, il a bien plutôt travaillé à exalter le nationalisme indigène et à semer l’esprit de révolte. Cette dangereuse propagande a trouvé en Indochine des oreilles complaisantes.

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On a vu des Annamites participer à un congrès de la IIIe Internationale. Aux portes même de l’Indochine, Canton est devenu un centre de propagande communiste qui a entretenu des relations suspectes avec nos possessions : dans l’école militaire communiste de cette ville, créée sous les auspices de la « Ligue des peuples opprimés », il y a eu une section annamite, où des centaines de nos protégés sont allés recevoir un enseignement révolutionnaire pour servir ensuite dans les armées Kouomingtang et, le cas échéant, dans les « armées de l’indépendance de l’Annam ». A Paris, le parti communiste a accaparé nombre d’étudiants et d’ouvriers annamites perdus dans la grande ville. En Indochine même, la propagande s’est faite par la parole et par l’exemple, de proche en proche, et par des tracts clandestins, visant surtout à exciter l’esprit de révolte et la haine des Français : « Y a-t-il chose plus humiliante, déclare l’un de ces pamphlets en quôc-ngu, expédié de Paris en 1924, que d’être les serviteurs de ces Européens aussi féroces que des chiens⁠ ⁠?... On s’est emparé injustement de notre pays, on nous exploite. Il faut mettre un terme à ces iniquités⁠ ⁠; c’est ce que veut l’Internationale communiste. » Les révolutionnaires ont organisé des cellules, travaillé les ouvriers et fomenté des grèves⁠ ⁠; ils ont surtout agi — non sans succès — sur la jeunesse universitaire qui formera l’élite de demain. Dans cette œuvre néfaste, ils ont eu l’aide d’une partie de la presse indigène. Certains journalistes se sont donné pour tâche de bafouer l’ordre établi⁠ ⁠; par eux nos actes ont été dénaturés, nos meilleures intentions travesties, M. Sarraut, naguère si vénéré, a été traité d’ « empoisonneur ». Ils ont tourné en ridicule les habitants paisibles et les fonctionnaires loyaux. Ils ont exalté l’indiscipline, répétant sans cesse au peuple annamite qu’il est opprimé et exploité par les mandarins, par les notables, par les chefs d’entreprises et surtout par les maîtres étrangers, que ces « cœur-de-chien » s’engraissent de ses dépouilles, le méprisent, le traitent « comme des buffles et des bœufs » et qu’il en sera ainsi tant qu’il n’aura pas chassé tous ces parasites pour devenir le maître.

Au début de 1925, à Canton, un révolutionnaire annamite lança une bombe sur un banquet présidé par le gouverneur général⁠ ⁠; M. Merlin échappa à l’attentat, mais il y eut plusieurs victimes parmi nos compatriotes. On vit, la même année,

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des étudiants promener dans Hano : des bannières avec l’inscription : « Vive le socialiste Varenne⁠ ⁠! A bas le colonialisme à la trique⁠ ⁠! » Puis ce furent de nombreux incidents significatifs, des grèves inexplicables dans diverses entreprises françaises ainsi qu’à la Banque de l’Indochine et à l’arsenal de Saigon, et plus fréquemment encore des manifestations d’écoliers, des grèves scolaires dans les villes de Haiphong, Hanoi, Saigon, My-tho, etc... Différents indices prouvaient un renouveau d’activité des groupements révolutionnaires et des sociétés secrètes. Pourtant la paix intérieure de l’Indochine ne fut pas sérieusement troublée. Les adversaires de notre autorité, mieux renseignés sur la force française que ceux qui les avaient précédés, hésitaient-ils à risquer un mouvement inconsidéré de rébellion⁠ ⁠? Un journal indigène du Tonkin avouait en 1926 avec quelque ingénuité : « Le peuple a reconnu que toute agitation est œuvre vaine... Doit-il lever des hommes et se révolter⁠ ⁠? Non, car les grands bateaux, les fusils et les canons, les soldats, les généraux nous feraient défaut. » Durant ces années où le malaise indochinois alla croissant, il ne semble pas que le gouvernement français ait nettement conçu et formulé le programme politique à la fois libéral et ferme qui s’imposait en Indochine. Les gouverneurs généraux, qui n’étaient pas tous également familiarisés avec les problèmes indochinois, furent livrés à eux-mêmes⁠ ⁠; chacun agit de son mieux, selon les circonstances et aussi selon ses sentiments personnels. Des mesures de bienveillance comme la grâce de Phan-boi-châu furent considérées par les indigènes comme des actes de faiblesse. On n’attacha pas toute l’importance qui convenait aux incidents qui se multipliaient. On oublia

MANDARIN PROVINCIAL EN COSTUME DE CÉRÉMONIE
Gravure MANDARIN PROVINCIAL EN COSTUME DE CÉRÉMONIE
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parfois qu’un chef a moins la mission de parler que d’agir : des déclarations imprudentes vinrent à plusieurs reprises troubler l’opinion.

L ES TROUBLES RE- VOLUTIONNAIRES

Impressionnée par l’apparente faiblesse du pouvoir, l’élite annamite formula ses revendications avec une hardiesse accrue. Dans le « Cahier des vœux annamites » et dans les journaux indigènes de langue française elle réclama l’établissement immédiat d’un régime moderne, dont voici quelques traits caractéristiques : liberté de réunion et d’association, libre circulation à l’intérieur et à l’extérieur de l’Indochine, liberté de la presse, accession des indigènes aux fonctions publiques, représentation des indigènes dans les assemblées sur un pied d’égalité avec les Français. Ce programme hardi (dont quelques parties sont aujourd’hui réalisées) était l’œuvre de la fraction la plus prudente et la plus réfléchie de l’opinion annamite. Il évitait de combattre ouvertement la tutelle française, mais il n’en constituait pas moins, dans la pensée de certains de ses auteurs, le prélude de l’affranchissement du pays délai et par la violence le renversement de la domination D’autres Annamites ont entrepris de réaliser sans française et le bouleversement de l’ordre social. En 1928 et 1929 les groupes révolutionnaires et les sociétés secrètes s’organisent pour l’action. Il y a le Cong-sanh, communiste, et le Viêt-nam-quôc-dan-dang, qui est conçu dans la forme traditionnelle annamite. Celui-ci connaît au Tonkin surtout un succès grandissant : il se donne comme un parti national. Dirigé par des hommes jeunes et actifs, le Viêt-nam promet honneurs et places à tous les mécontents et les aigris, qu’il groupe en sections (chi-bo). Par la menace il extorque des centaines ou des milliers de piastres aux riches villageois, qu’il retient ensuite par le serment du sang et par la crainte de représailles sanglantes. Dès le printemps de 1929, ces groupements passent à l’action⁠ ⁠; ils entreprennent de dominer tout le pays par la terreur : leurs équipes de sicaires commettent à Saigon, à Hanoi, à Haiphong des assassinats qui plongent la population dans une douloureuse stupeur. Aussitôt, l’autorité alertée ordonne des arrestations, procède à des enquêtes et découvre l’organisation révolutionnaire. 300 condamnations sont prononcées et à partir du mois de septembre 1929 le calme semble renaître dans le pays.

Mais dans la nuit du 9 au 1o février 1930 éclate l’attentat de Yen-bay, accompagné de troubles violents au Tonkin⁠ ⁠; ce sont ensuite les manifestations des provinces cochinchinoises, enfin les mouvements révolutionnaires du Nord de l’Annam, aujourd’hui calmés. Ces dramatiques événements, qui sont d’hier, ont provoqué au Parlement des débats passionnés et dans la France entière une pénible surprise.

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A Yen-bay, dans la nuit tragique, des hommes du Viêt-nam tentent de s’emparer de la caserne et du fort avec la complicité d’une soixantaine de tirailleurs du bataillon qui y tient garnison. Un clairon complice sonne la générale et aussitôt les sousofficiers ouvrent les magasins d’armes⁠ ⁠; les conjurés peuvent s’armer. Ils attaquent dans leurs logements les officiers et sous-officiers français, dont dix sont tués ou blessés. Enfin le jour paraît⁠ ⁠; le commandant réussit à rallier les tirailleurs fidèles et à reprendre la situation en main, pendant que les rebelles s’enfuient.

Dans la soirée du Io février, à Hanoi, des révolutionnaires lancent une vingtaine de bombes. Peu de jours après, des attaques à main armée ont lieu contre divers postes administratifs du delta⁠ ⁠; un mandarin est assassiné. Une répression énergique et immédiate s’impose⁠ ⁠; elle est ordonnée par le résident supérieur, M. Robin. Le repaire des révolutionnaires, qui est établi dans le village de Co-am, est bombardé par des avions et détruit le 16 février⁠ ⁠; des colonnes de garde indigène parcourent les provinces, arrêtent de nombreux rebelles et punissent les villages complices en rasant les haies de bambous qui les entourent. Le Viêt-nam, dont la plupart des chefs sont prisonniers et vont être traduits devant la commission criminelle, est complètement désorganisé.

Le mouvement révolutionnaire tonkinois se disait avant tout nationaliste et antifrançais. Comment en effet le petit groupe d’ennemis irréductibles de notre domination, qui avait tenté naguère sans succès de s’appuyer sur le Japon et sur la Chine et qui avait lié partie pendant la guerre avec l’Allemagne, n’aurait-il pas accueilli avec empressement le secours inespéré que le communisme lui apportait⁠ ⁠?

A partir du mois de mars, c’est le « parti communiste indochinois » qui assume la direction. Il a formé un peu partout des « unions paysannes », des « unions ouvrières », des « unions de jeunes communistes », il a discipliné ses meneurs. Les principaux militants, formés à l’école de Canton, choisissent comme foyers de leurs opérations les provinces dont ils sont originaires, Sadec en Cochinchine, le Nghê-an et le Ha-tinh dans le Nord de l’Annam. Le mouvement révolutionnaire change de caractère. De politique, il devient social. Ni les meneurs ni les manifestants fanatisés ne s’en prennent directement aux Français : aux heures les plus graves, on voit dans les campagnes cochinchinoises des paysans apeurés chercher protection auprès d’un colon français isolé, que nul ne songe à inquiéter⁠ ⁠; dans les horribles jacqueries du Nord de l’Annam, aucun fonctionnaire ou colon français n’est molesté.

Dès le rer mai 1930, quelques troubles éclatent en Annam. A la même date, de grosses colonnes de manifestants comprenant I 000 à I 500 hommes porteurs de drapeaux rouges et d’insignes soviétiques commencent à se montrer sur les routes de Cochinchine. Ce sont de misérables ta-dien (métayers), vrai prolétariat rural, vivant dans un endettement perpétuel sur les terres des grands propriétaires annamites et sur qui l’impôt personnel pèse lourdement. On a affirmé à ces pauvres gens que leurs singulières démonstrations pacifiques forceraient l’autorité à faire une réforme sociale et à supprimer l’impôt. On leur a dit aussi, pour affermir leur courage, qu’ils étaient invulnérables aux balles des miliciens. Ils ont cru tout cela et ils sont partis, en longues colonnes, vers les chefs-lieux. Cependant l’ordre est gravement troublé et les gardes civils doivent à plusieurs reprises faire usage de leurs armes pour se dégager. Et chaque fois il reste sur le terrain des morts et des blessés.

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OFFICIER ET SON PETIT CHEVAL TONKINOIS
Gravure OFFICIER ET SON PETIT CHEVAL TONKINOIS

L’agitation grandit en Annam, à Vinh et à Ha-tinh, d’où elle va gagner le Quang-ngai. Cette population paysanne, dense et pauvre, souffre de l’irrégularité des récoltes qui engendre trop souvent la famine⁠ ⁠; elle souffre aussi de la cupidité des mandarins et des notables⁠ ⁠; en elle fermentent encore les vieux levains de révolte qui ont provoqué tant de soulèvements autrefois contre OFFICIER ET SON PETIT CHEVAL TONKINOIS le gouvernement de Hué et, après 1885, contre le protectorat français. L’agitation atteint son paroxysme au mois de septembre. C’est une véritable jacquerie, dont l’explosion soudaine surprend les autorités françaises, car les mandarins, qui ont suivi les préparatifs de l’émeute avec anxiété ou indifférence, n’ont rien dévoilé. Et l’on se trouve tout d’un coup devant une région entière de l’Annam soustraite à l’autorité et livrée à l’émeute. Sans mettre en avant la moindre revendication, des colonnes de 500 ou 1 000 individus, et parfois beaucoup plus, armés de bâtons et de piques de bambou, précédés de drapeaux rouges marqués du signe soviétique, attaquent les sièges des phu et des huyen, les postes de la garde indigène, les gares. Elles pillent et brûlent des écoles, des pagodes, des maisons de notables⁠ ⁠; elles torturent et elles massacrent.

L’événement le plus grave survient le 12 septembre près de Vinh : on signale que des colonnes de rebelles ne comptant pas moins de 8 0o0 hommes marchent

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sur le chef-lieu. L’ordre est donné d’enrayer coûte que coûte leur avance : il faut empêcher les révolutionnaires de prendre pied dans les centres habités, d’où l’on ne pourrait les déloger qu’en faisant d’innombrables victimes innocentes. La garde indigène intervient sans succès, car les manifestants fanatisés se croient invulnérables et sont convaincus qu’un débarquement étranger sur la côte de Vinh va assurer le succès de leur entreprise. Les avions, en manière d’avertissement, laissent tomber quelques bombes devant la tête de la colonne. Celle-ci continue d’avancer. Alors trois avions bombardent la colonne elle-même. Aussitôt les rebelles refluent en désordre en abandonnant plus de 100 morts et blessés. Quelques groupes qui tentent de se reformer sont pourchassés à la mitrailleuse.

La situation en Annam est d’autant plus grave que le gouvernement de Hué ne montre qu’un médiocre empressement à collaborer au rétablissement de l’ordre. Le gouverneur général fait envoyer du Tonkin des compagnies de légion étrangère qui vont soutenir la garde indigène⁠ ⁠; il crée des délégations administratives nouvelles et de nombreux postes militaires⁠ ⁠; le Nord de l’Annam est rattaché au service de la sûreté du Tonkin. Et peu à peu le calme revient, les autorités reçoivent des soumissions⁠ ⁠; au commencement de 1931, les provinces rebelles sont à peu près complètement rentrées dans l’ordre.

INDIGÈNE

Ainsi le communisme a réussi à organiser et à discipliner, d’une manière heureusement imparfaite, tous les mécontents et les aigris, tous les malheureux aussi. Dans la crise de 1930, nous avons eu affaire non à des actes isolés ou à des mouvements locaux comme naguère, mais à une tentative d’agitation générale. Cependant, le violent mouvement qui, sous des formes diverses, a secoué le Tonkin, la Cochinchine et l’Annam, a épargné le Cambodge et le Laos. C’est un mouvement purement annamite. Ni les difficultés politiques ni les préoccupations d’ordre économique et financier n’ont interrompu depuis 1920 le progrès des institutions libérales. Les réformes se sont succédé suivant un rythme plus ou moins rapide, surtout accéléré sous le gouvernement de M. Varenne⁠ ⁠; mais à aucun moment une réaction n’est venue modifier le sens général de notre politique indigène, fixé par M. Beau et M. Sarraut.

L’œuvre scolaire a été poursuivie. Dans l’enseignement supérieur, l’Ecole de médecine de Hanoi est devenue une Ecole de plein exercice (1920), l’Université indochinoise a été dotée d’un cadre de professeurs spéciaux (1924), une Ecole supérieure de droit a été fondée (1931). L’enseignement complémentaire s’est développé

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en un enseignement primaire supérieur franco-indigène. Dans le cycle primaire, les écoles ont été multipliées et l’effort des maîtres a été guidé par la publication de nombreux manuels scolaires. Mais la langue française a été éliminée des écoles élémentaires des villages et si cette réforme, conforme aux vœux de l’élite, présente un incontestable avantage pédagogique, elle sépare complètement de nous la masse du peuple, dont la direction morale nous échappe. Cet enseignement élémentaire nouveau a déjà pu être déclaré obligatoire en Cochinchine (1927). Dans le même temps, un véritable exode de la jeunesse intellectuelle s’est produit vers la France, où des centaines de jeunes Annamites sont venus suivre les cours de nos lycées, de nos facultés et de nos écoles techniques, et cet exode n’est pas sans inconvenient.

Le Crédit mutuel agricole (1926) fonctionne aujourd’hui dans toutes les parties de la Cochinchine⁠ ⁠; il prête assistance aux paysans laborieux qu’il soustrait à l’usurier. Les pays de protectorat, s’inspirant de cet exemple, ont fondé des banques provinciales de crédit agricole. En 1927, le gouvernement, s’attachant à l’œuvre indispensable de la réglementation du travail en Indochine, a créé une Inspection générale du travail. N’avons-nous pas le devoir d’assurer la protection de l’Etat aux engagés qui affluent sur nos grandes plantations, loin de la tutelle traditionnelle de leurs villages⁠ ⁠?

Un large accès aux emplois publics a été accordé aux indigènes. Depuis notre installation, les Annamites, toujours convaincus que l’acquisition du savoir doit avoir sa meilleure récompense dans l’obtention d’une fonction officielle, souffraient de se voir refuser l’accès d’emplois importants. Certains d’entre eux, devenus docteurs, licenciés ou ingénieurs, demandaient avec insistance la naturalisation française, afin de poursuivre dans nos administrations une carrière honorée et avantageuse. M. Long jugea opportun de leur donner satisfaction sans les astreindre à sortir de la « cité indigène »⁠ ⁠; il créa en 1921 des cadres latéraux dans toutes les administrations françaises autres que la Justice et les Services civils. M. Varenne, allant encore plus loin en 1926, ouvrit délibérément aux indigènes, à égalité de titres et de diplômes, l’accès des services publics de la colonie, en exceptant toujours les fonctions d’ordre politique et judiciaire.

Chacun des pays de l’Union a eu aussi ses réformes et a participé au progrès. Le Cambodge, dans les dernières années du règne de Sisowath (mort le 9 août 1927), a vu consolider l’organisation communale que l’ordonnance royale de 1908 avait tenté de créer. Le vieil impôt cambodgien sur les paddys, sorte d’impôt sur le revenu, ouvert à tous les abus, a été remplacé par l’ « impôt sur les terres de culture » et les

L’INDOCHINE GONTEMPORAINE

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ordonnances royales de I92I et 1925 ont fait faire au Cambodge un pas décisif vers l’établissement d’un véritable impôt foncier. Au Laos, une assemblée consultative indigène a été instituée en 1923. En Cochinchine le conseil colonial a été réorganisé pour augmenter la représentation des indigènes. Le Tonkin a vu s’accomplir la réforme communale de 1921, qui a substitué aux notables de chaque village un conseil administratif élu, et la réorganisation de la justice indigène de 1923, qui a créé un cadre de mandarins judiciaires spécialisés.

CORNICHE SCULPTÉE A WAT PHOU

Quant à l’Annam, il demeurait archaïque⁠ ⁠; ses institutions, à l’abri de nos réformes par les stipulations des traités, n’étaient plus en harmonie avec l’évolution du pays ni avec le progrès des idées. Devant les abus qui se perpétuaient, les représentants de la France étaient à peu près impuissants. L’opinion indigène non moins que l’opinion française demandait des réformes, et certains Annamites allaient jusqu’à réclamer la suppression de la dynastie. Le roi Khai-dinh, qui montra toujours un (D’après un croquis de M. Delaporte : F. Garnier, Voyage d’exploration en loyalisme sincère, fit en 1922 un

d’exploration en Indochine
Gravure d’exploration en Indochine

Indochine). voyage à Paris pour apporter à la France victorieuse « ses plus chaleureuses félicitations en même temps que ses sentiments de gratitude »⁠ ⁠; il confia son fils à la France pour lui assurer une instruction occidentale et le préparer à devenir un « roi moderne ». Le 6 novembre 1925, il mourut, et le même jour, entre un conseil de régence aussitôt constitué et le gouvernement français intervint une convention qui modernisa le régime du protectorat.

Le pouvoir royal a été conservé avec le caractère rituel et religieux qu’il tient de la tradition, mais toutes les dépenses civiles et militaires du gouvernement annamite sont rattachées au budget local⁠ ⁠; les mandarins sont nommés par le protectorat français⁠ ⁠; le conseil des ministres est présidé par le résident supérieur⁠ ⁠; la population enfin est appelée à participer aux affaires publiques dans la Chambre des représentants du peuple. Ainsi la convention du 6 novembre renforce les pouvoirs de l’administration française et marque en même temps une tendance libérale.

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LA RETOR INDOCHINSOISMS BLÉES INDOCHINOISES

chine date du début du gouvernement de M. Pas- La dernière grande réforme accomplie en Indoquier. Seule de toutes nos grandes possessions, l’Indochine ne possédait pas un système cohérent d’assemblées élues⁠ ⁠; elle n’avait rien de comparable aux Délégations financières algériennes, au Grand Conseil de Tunisie, aux Délégations financières de Madagascar. L’opinion française et indigène demandait instamment la réforme du conseil de gouvernement, surtout composé de fonctionnaires. Les décrets du 4 novembre 1928 ont réorganisé sur de nouvelles bases les assemblées indochinoises.

En pays de protectorat, où aucune représentation française n’existait en face de l’assemblée consultative indigène, un Conseil des intérêts français économiques et financiers, consultatif lui aussi, assure à la population française un moyen de faire entendre sa voix. Cette assemblée est créée immédiatement au Tonkin, en Annam et au Cambodge. Le gouvernement général pourra la créer au Laos dès qu’il le jugera possible.

TYPE MOI
Gravure TYPE MOI

Plus important est le Grand Conseil des intérêts économiques et financiers de l’Indochine, qui est appelé à représenter auprès du gouverneur général l’ensemble de la colonie. Comprenant des délégués des assemblées locales françaises et indigènes ainsi que quelques notabilités désignées par le gouverneur général, il est G.H. « la représentation de tous les intérêts des divers pays TYPE MOI et des différentes races groupées dans l’Union indochinoise »⁠ ⁠; ses membres délibèrent en commun. Le Grand Conseil siège régulièrement une fois l’an, en une session où il examine les grandes questions indochinoises : projet de budget général ordinaire et extraordinaire, dernier compte définitif, concessions de travaux. Il peut émettre des vœux sur des questions d’ordre économique et financier en dehors de celles sur lesquelles il est obligatoirement consulté. Quant au conseil de gouvernement, il a été conservé, mais avec une composition et un rôle légèrement modifiés : il assiste le gouverneur général dans l’examen des grandes questions politiques et administratives et éclaire ses décisions.

Cette réforme à la fois libérale et prudente a été accueillie avec faveur et fonc- HISTOIRE DES COLONIES. T. V

562 LA PRONONDES FRONTIÈRES

tionne bien. Il ne faut cependant pas se dissimuler que sans satisfaire complètement l’opinion française elle reste forcément très en deçà de ce que demandent les chefs de l’opinion indigène. est achevé. La préoccupation essentielle a donc été d’entre- Depuis 1907, le développement territorial de l’Indochine tenir des relations de bon voisinage avec les Etats limitrophes. Tâche aisée sans doute du côté de la Birmanie, qu’une zone montagneuse d’accès difficile et presque déserte isole des centres vitaux de l’Indochine française, mais plus délicate en ce qui concerne la Chine en pleine anarchie et le Siam en plein progrès politique et économique.

Du côté chinois, les incidents n’ont pas manqué au cours des années récentes sur la ligne française du Yunnan et tout au long de la frontière tonkinoise : enlèvement d’ingénieurs français, assassinat du consul de France de Long-tcheou, sans compter quelques incursions de bandes armées en territoire français. Sur cette façade Nord de l’Indochine la plus grande vigilance s’imposait. La police frontière y a été exercée avec sévérité⁠ ⁠; des renforts militaires sont venus, surtout depuis 1926, reconstituer nos moyens d’action diminués par la guerre et le Tonkin a reçu, pour garantir sa sécurité, quelques bataillons nouveaux et un armement moderne.

Tout autre est la situation sur les frontières occidentales. Avec un remarquable esprit de suite, les souverains du Siam, aidés de conseillers étrangers, ont poursuivi leur œuvre d’organisation politique, unifiant leurs territoires, créant une solide armature administrative et militaire ainsi qu’un réseau complet de voies ferrées. Le Siam s’est rangé du côté des alliés pendant la guerre et est entré ensuite dans la Société des Nations. Il a modernisé ses institutions et ses codes. Il a enfin entrepris de recouvrer tous ses droits d’Etat souverain en obtenant des puissances la reconnaissance de son autonomie douanière et la suppression des juridictions consulaires. La Grande-Bretagne, le Danemark, puis en 1920 les Etats-Unis avaient déjà accédé à ses demandes. La France, maîtresse de l’Indochine, ne pouvait agir autrement⁠ ⁠; elle avait un intérêt majeur à se rapprocher du Siam pour pratiquer une politique d’entente et de collaboration avec un petit Etat stable et ordonné, en plein essor économique, comme l’Indochine elle-même.

Ainsi furent signés le traité franco-siamois du 14 février 1925 et la convention entre le Siam et l’Indochine du 25 août 1926. Par le traité, la France donna largement satisfaction aux demandes siamoises touchant l’autonomie douanière et juridictionnelle. Par la convention, le Mékong, jusqu’alors fleuve français, devint fleuve international et la frontière fut fixée à son thalweg⁠ ⁠; deux zones parallèles de 25 kilomètres de largeur furent démilitarisées sur ses rives⁠ ⁠; une « haute commission franco-siamoise du Mékong » fut instituée pour veiller à l’application du régime nouveau et régler toutes les contestations.

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MUSICIENNE ANNAMITE
Gravure MUSICIENNE ANNAMITE

Ces concessions françaises n’étaient pas sans importance, mais la convention établissait aussi la collaboration des administrations et des polices, elle amorçait un accord douanier et une active coopération pour le développement des moyens de communication et des échanges. A l’heure où une grande partie de l’Asie est troublée, non seulement dans la Chine mais même à certains moments aux Indes et à Java, MUSICIENNE ANNAMITE il convenait de resserrer l’intimité francosiamoise, qui apparaît comme une garantie du maintien de la paix et de la prospérité dans cette partie de l’Extrême-Orient. II. — LE PROBLÈME INDOCHINOIS

Entre l’Indochine ancienne et l’Indochine française d’aujourd’hui le contraste est absolu. A un groupe de petits royaumes gouvernés despotiquement, cristallisés dans une civilisation archaïque, pauvres, fréquemment dévastés par la guerre, a succédé un Etat moderne riche et actif, doté de routes, de chemins de fer et de grands ports, où la paix règne, où des institutions représentatives commencent à fonctionner. Cet empire asiatique, la France le doit pour une large part à la clairvoyance et à la ténacité de quelques-uns de ses enfants. Les meilleurs pionniers de l’œuvre indochinoise n’ont pas toujours eu l’encouragement du gouvernement et encore moins celui de l’opinion publique, trop souvent indifférente.

LE BILAN DE LEUVRE FRANÇAISE

En s’installant en Indochine, la France suivait l’exemple de toutes les grandes nations coloniales⁠ ⁠; elle reprenait sa propre épopée asiatique tragiquement interrompue dans l’Inde au dix-huitième siècle. Mais, du contact étroit qui se trouvait dès lors établi entre la civilisation française et les sociétés archaïques de l’Asie orientale allait résulter pour l’Indochine un ensemble de transformations profondes, les unes expressément voulues par les Français dans l’ordre politique et économique, d’autres d’un caractère social, moral, intellectuel et même politique, assez malaisément discernables dans leur progrès insensible d’année en année, mais graves par leurs conséquences. notre action politique l’Indochine actuelle en porte la Une singulière diversité de conceptions a marqué trace. On voit à côté d’une colonie française, la Cochinchine, représentée au Parlement, plusieurs Etats protégés en vertu de traités fort différents. La forte armature qui unit aujourd’hui tous ces pays est la souveraineté française s’exprimant par le gouvernement général dont M. Doumer a fait une réalité puissante. Par là s’impose depuis plus de trente ans à toute l’Union une même impulsion politique et économique, une volonté unique de progrès.

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L’organisation financière, que l’Indochine doit également à M. Doumer, correspond à son organisation politique. Chaque pays a un budget local, alimenté principalement par l’impôt direct (impôt personnel et impôt foncier) et subvenant aux dépenses d’intérêt local. A ces budgets locaux se superpose le budget général, groupant les dépenses d’intérêt commun à toute l’Indochine⁠ ⁠; ses recettes sont principalement fournies par l’impôt indirect : taxes de consommation, douanes, régies de l’alcool, du sel et de l’opium.

Cette organisation simple et forte, remarquablement adaptée aux besoins de l’époque où elle a été conçue, a rendu pendant plus d’un quart de siècle les plus grands services à la colonie dont elle a favorisé l’essor. Mais, en raison même des progrès réalisés, on se demande si elle est encore à la mesure de l’Indochine d’aujourd’hui. La création du Grand Conseil en 1928 est une première tentative faite pour mettre les institutions d’accord avec les besoins et les aspirations d’une population qui évolue rapidement. D’autres réformes sont déjà envisagées tant dans le domaine politique que dans l’organisation financière et le régime fiscal.

La France a apporté à l’Indochine les multiples avantages matériels de la civilisation occidentale. Nous avons construit 2 400 kilomètres de chemins de fer, un réseau routier de 14000 kilomètres, d’immenses ponts qui suppriment l’obstacle des fleuves et des estuaires. Par le train et par l’automobile il existe une circulation générale des hommes et des marchandises, qui faisait défaut autrefois. Dans les grands ports modernes de Saigon et Haiphong, paquebots et cargos viennent réaliser la jonction de l’Indochine avec le reste du monde.

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Nos ingénieurs ont modifié l’hydrographie des grandes plaines en vue d’étendre et de régulariser la production agricole. Le creusement des canaux de l’Ouest de la Cochinchine a permis le drainage et la mise en valeur de terres immenses recouvertes naguère par des jones : de 1879 à 1929, plus de 2 millions d’hectares ont été gagnés à la culture. Alors qu’au début de notre occupation la Cochinchine ne produisait guère que le riz nécessaire à sa consommation, elle dispose aujourd’hui d’un excédent annuel d’environ un million et demi de tonnes. Sa population s’est à la fois enrichie et accrue en nombre⁠ ⁠; l’exportation du riz est devenue l’une des bases fondamentales de la prospérité indochinoise. D’autre part, les réseaux d’irrigation créés au Tonkin à Kep et au Vinh-yen, dans le Nord de l’Annam à Thanh-hoa assurent à des régions fortement peuplées un bien-être qu’elles n’avaient jamais connu : la terre irriguée vaut trois à quatre cents piastres de plus par hectare, la plus-value de la récolte atteint environ 50 pour 100. De S. M. BAO DAI, EMPEREUR D’ANNAM même que les canaux cochinchinois, les réseaux d’irrigation sont vraiment des « travaux à bénéfices directs ».

S. M. BAO DAI, EMPEREUR D’ANNAM
Gravure S. M. BAO DAI, EMPEREUR D’ANNAM

Cet outillage économique est activement poursuivi sous nos yeux : de nouveaux réseaux d’irrigation sont en cours d’établissement au Tonkin et en Annam⁠ ⁠; un jour viendra où, grâce à l’électricité, le delta tonkinois tout entier portera deux récoltes par an, le pompage mécanique assurant l’irrigation des terrains hauts en hiver et l’asséchement des terrains bas en été. Et l’on entrevoit aussi le moment où

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le chemin de fer transindochinois voulu par M. Doumer sera enfin achevé et où une communication par rail existera entre le Laos débloqué et la côte de l’Annam.

Des travaux d’un autre genre, tout aussi considérables, ont été exécutés pour mettre le delta tonkinois à l’abri des inondations dévastatrices du fleuve Rouge. On a donné au réseau des anciennes digues annamites un tracé plus rationnel et une plus grande force de résistance⁠ ⁠; les digues sont aujourd’hui quatre fois plus volumineuses qu’au moment de notre arrivée au Tonkin. Si tout danger de rupture n’est pas écarté, du moins les catastrophes ne se produisent-elles plus que lors des crues exceptionnelles, tandis qu’autrefois la submersion d’une ou de plusieurs provinces était un événement à peu près normal dont on attendait avec anxiété le retour annuel.

L’œuvre accomplie par nos colons n’est pas moins importante : par leur science et par leurs capitaux ils ont vivifié toutes les branches de la production indochinoise. Ils ont créé des plantations de caféier et d’arbre à thé au Tonkin et en Annam, d’hévéa et de canne à sucre en Cochinchine, de poivre en Cochinchine et au Cambodge. Ils ont mis en exploitation au Tonkin les mines d’anthracite de Hongay, de Ke-bao, du Dong-trieu, les mines de charbon gras de Phan-mê, des mines de zinc⁠ ⁠; au Laos et au Tonkin des mines d’étain. Ils ont enfin créé une grande industrie métallurgique, mécanique, chimique et textile, surtout localisée au Tonkin.

Ce progrès économique, dont l’empreinte s’observe partout, dans l’extension des rizières cochinchinoises, dans l’apparition des usines du Tonkin comme dans la splendeur des cités que nous avons assainies, agrandies et embellies, a largement profité à nos colons et à la France elle-même. Il n’a pas moins profité aux indigènes chez qui s’est développée rapidement une bourgeoisie aisée, classe sociale nouvelle, active et influente. Il est vrai que, par un contre-coup qui ne saurait surprendre, l’extension des grandes entreprises de toute sorte a créé aussi un prolétariat qui n’existait pas naguère : engagés sur les plantations, petits métayers des rizières de Cochinchine, ouvriers dans les mines et les usines.

Non moins saisissants sont les résultats de notre œuvre sociale. Contre la maladie, la mortalité infantile et les épidémies qui faisaient naguère de si effroyables ravages, la vie humaine est aujourd’hui défendue. L’Assistance médicale ne compte pas moins de 160 docteurs en médecine français ou indigènes secondés par 270 médecins auxiliaires sortis de l’Ecole de Hanoi⁠ ⁠; elle possède 6o0 hôpitaux et formations sanitaires. De nombreuses sages-femmes ont été formées dans des écoles spéciales et presque tous les chefs-lieux de province ont leur maternité. Partout l’empirisme chinois et les recettes bizarres des sorciers reculent devant notre science médicale.

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Le développement de l’instruction publique à tous ses degrés est considérable⁠ ⁠; nulle autre colonie française ne peut s’enorgueillir d’un pareil progrès : 450 000 enfants et adolescents se pressent dans 9 000 écoles. Et ce développement scolaire eût été encore plus rapide sans la difficulté de former un suffisant nombre de maîtres qualifiés.

Le crédit populaire agricole vient en aide au cultivateur et le soustrait à l’usure. L’Indochine possède enfin, grâce à M. Sarraut et à M. Varenne, une réglementation du travail : un service spécial veille au respect des règlements, assure la sécurité et l’hygiène des travailleurs, garantit la constitution de l’épargne ouvrière.

Dans l’accomplissement de cette œuvre sociale, l’Etat est aidé par l’initiative privée : ce sont des sociétés particulières qui recueillent les enfants métis abandonnés, les élèvent, les instruisent et les mettent à même de gagner honorablement leur vie en Indochine ou en France. D’autres sociétés dirigent, dans des « Instituts du radium », la lutte contre le cancer.

INDIGENE

L’Etat est secondé aussi, et de la manière la plus efficace et la plus bienfaisante, par les missions catholiques. La Société des Missions étrangères de Paris est toujours au premier rang avec neuf vicariats apostoliques⁠ ⁠; à côté d’elle, les Dominicains espagnols de la province de Manille occupent l’Est et le Nord du Tonkin Malgré les persécutions du dix-neuvième siècle, l’Indochine compte aujourd’hui I 300 000 chrétiens évangélisés par 410 missionnaires et I 350 prêtres indigènes. Deux cent soixante-dix religieux et 3 6o0 religieuses prêtent leur concours à l’apostolat et aux œuvres sociales et charitables de la Mission. Celles-ci sont considérables : la Mission instruit dans un millier d’écoles plus de 66 oo0 élèves, elle recueille dans 140 orphelinats 10 000 orphelins indigènes⁠ ⁠; elle a aussi ses hospices, ses ouvroirs, ses dispensaires et ses léproseries. Ces transformations si apparentes à l’époque contemporaine ont été précédées et accompagnées par une évolution sociale et morale qui s’impose à l’attention quand on l’examine avec un recul suffisant. A peine perceptible au Laos et chez les populations montagnardes encore peu touchées par notre action, peu sensible même au Cambodge, elle est par contre très nette dans les pays annamites, où notre installation est venue saper par la base le vieil édifice social tout imprégné d’influence chinoise.

A ces pays nous avons donné la sécurité et un outillage économique moderne.

568 TYPE DE MAISON MOI SUR PILOTIS

L’individu, protégé sur l’ensemble du territoire, attiré par l’appât du gain, est sorti de son village. Nous avons nous-mêmes recruté de nombreux auxiliaires indigènes nécessaires à notre œuvre de colonisation et nous avons récompensé le dévouement de ces hommes qui, hors du cadre traditionnel de la commune, attachaient leur fortune à la nôtre. A l’époque contemporaine, l’évolution s’est encore accélérée⁠ ⁠; on a vu des Annamites devenir planteurs en Cochinchine, armateurs ou industriels au Tonkin. Mais l’indi- 160 vidu affranchi de la collectivité a rencontré une complexité de relations et s’est heurté à des difficultés que ni la loi ni la tradition n’avaient pu prévoir. Il a cherché à obtenir la reconnaissance de ses droits, et peu à peu l’individualisme est né. Par la suite, notre enseignement a contribué à formuler des idées nouvelles, parfois même peu adaptées, et à les répandre dans la masse. Une crise morale a accompagné cette évolution de la société, fait grave puisque certains ont voulu en tirer une condamnation de l’action européenne en Extrême-Orient. Pouvait-il en être autrement dans un milieu humain où la loi et la morale, l’autorité politique et religieuse étaient aussi intimement unies⁠ ⁠? Tout le monde autrefois se pliait à l’obéissance non seulement parce que l’on avait appris à l’école les règles de la conduite et les formes du respect, mais parce que le devoir se présentait comme lié à la protection de l’individu privé de droits et que ce rapport simple était compris par tous. Mais dans une société devenue plus individualiste, la notion du devoir ne se dégage pas immédiatement de celle de l’intérêt personnel⁠ ⁠; notre morale occidentale a des racines plus profondes, mais qui doivent être ménagées dans leur transplantation. Aussi la substitution de principes nouveaux à ceux

TYPE DE MAISON MOI SUR PILOTIS
Gravure TYPE DE MAISON MOI SUR PILOTIS
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qui tendaient à décliner avec l’affaiblissement de la famille et la désagrégation de la commune n’a-t-elle pas pu se faire aussi vite que se produisait l’affranchissement de l’individu. De là un certain trouble moral que les Français d’Indochine ont dû constater et que les meilleurs éléments de la population indigène ont déploré avec amertume.

Une autre conséquence de l’individualisme a été plus longue à se dégager, mais elle apparaît aujourd’hui en pleine lumière, c’est le développement d’un patriotisme annamite. Il n’est plus question ici de l’amour de la petite patrie, du . village, sentiment ancien et du reste encore vivace, mais de l’amour du pays tout entier. En 1907, le lettré Tran-tan-binh revenant de France exprimait son étonnement d’avoir constaté que « le Français est chez lui dans toute l’étendue de la France », puis il critiquait « l’esprit casanier des Annamites, leur patriotisme qui s’arrête à la porte du village, l’absence de tout sentiment de solidarité ». Et pourtant un certain patriotisme existait déjà⁠ ⁠; depuis lors, il n’a cessé de s’élargir, car aussi longtemps que l’activité rudimentaire des Annamites restait confinée dans l’enceinte du village, elle demeurait pour ainsi dire hors de l’atteinte de l’étranger. Indigènes et colonisateurs agissaient dans des domaines différents, ce qui avait l’avantage d’exclure les oppositions d’intérêts et les animosités les plus graves⁠ ⁠; seuls les lettrés, dépossédés du pouvoir administratif, nous témoignaient leur hostilité systématique. La situation est bien différente depuis qu’un grand nombre d’Annamites participent à la vie intellectuelle et économique occidentale. Ils ont oublié le temps où les grands ravageurs chinois ou indigènes rendaient tout bien-être impossible. Ils se sont heurtés aux situations acquises par les étrangers, les Chinois dans le commerce, les Français dans tous les domaines. Et ainsi est né le sentiment d’une solidarité annamite qui souffre de voir des étrangers exploiter les richesses du pays, le gouverner et l’administrer, et qui s’oriente vers une évolution autonomiste.

LES DIFFICULTÉS DE

Cette évolution indigène a été précipitée depuis vingt-cinq ans par les contrecoups de toute une série d’événements extérieurs : la victoire du Japon sur la Russie en 1905, les mouvements qui ont précédé et accompagné la révolution chinoise, puis la grande guerre qui a fait pénétrer jusqu’au fond de l’Asie un souffle d’émancipation, enfin, dans les dernières années, l’excitation révolutionnaire à forme nationaliste que Moscou a prodiguée dans tout l’Extrême-Orient. • L’ŒUVRE FRANCAISE apparaît divisée aujourd’hui. Une fraction numé- La société annamite, autrefois si homogène, riquement peu importante, instruite, parlant français, active, s’est détachée de la

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masse. Cette élite réclame de la France démocratique un ensemble de réformes immédiates destinées à fonder un ordre de choses entièrement nouveau. Mais à côté des constitutionnalistes de Cochinchine, des nationalistes et réformistes de toutes nuances, le peuple semble attendre de nous la paix et le bien-être, ainsi que le maintien des vieux usages et de ce qui subsiste des prérogatives communales⁠ ⁠; les villages restent des foyers de conservation sociale. Cette dualité d’aspirations, qui n’apparaît en pleine clarté que depuis quelques années, constitue l’une des difficultés de l’œuvre française : telle mesure libérale réclamée par l’élite peut sembler tyrannique à la masse rurale⁠ ⁠; par contre une politique de conservation sociale, que les indigènes les plus évolués jugent oppressive, peut avoir l’approbation du plus grand nombre. S’il est vrai que la législation d’un pays doive enregistrer les résultats déjà acquis dans les mœurs, comment devons-nous donc agir⁠ ⁠?

En fait, sauf en Cochinchine, où les Français ont par un acte d’autorité brisé volontairement avec la tradition, ils ont le plus souvent suivi l’évolution avec prudence. Aujourd’hui, le vieux despotisme asiatique a vécu. Les populations indigènes ont le moyen de faire entendre leur voix, des assemblées consultatives existent dans tous les pays de protectorat : l’une d’elles, à Hué même, siège sous le nom d’« Assemblée du peuple » à côté de celui que l’on nomme encore le Fils du Ciel, « père et mère » de son peuple. Le principe occidental de la séparation des pouvoirs, qui n’est pas en contradiction moins flagrante avec les vieilles institutions, d’abord introduit en Cochinchine, a été progressivement étendu. La responsabilité collective des villages a été supprimée. Des codes nouveaux ont été rédigés par nos juristes, qui ont fait effort pour fondre ensemble les principes du droit français et ceux du droit indigène. Ont-ils réussi⁠ ⁠? Dans le code pénal promulgué au Tonkin en 1917, l’adultère (autrefois réprimé par la strangulation avec ou sans sursis) est puni de trois mois à deux ans de prison et la peine peut être abaissée par l’admission de circonstances atténuantes⁠ ⁠; la désobéissance filiale n’est plus sanctionnée que dans certains cas expressément indiqués et après vingt et un ans le fils n’est plus tenu, pénalement, d’obéir à son père. Si cette législation nouvelle a consacré un affaiblissement de l’autorité familiale déjà réalisé dans maintes familles indigènes, n’a-t-elle pas troublé bien des consciences⁠ ⁠?

Une autre cause de difficulté, peut-être encore plus grave, réside dans l’attitude adoptée à notre égard par les diverses fractions de la population. La jeunesse instruite, qui a acquis dans nos grandes écoles et nos facultés une culture à forme européenne, a parfois affiché des sentiments d’hostilité envers la France. La

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bourgeoisie annamite aisée et les fonctionnaires indigènes qui nous doivent tout, comprennent mieux la signification de notre œuvre indochinoise⁠ ⁠; ils sont d’ailleurs trop renseignés sur la force française pour obéir aveuglément aux conseils de violence. Mais ils nous apportent rarement une franche collaboration et prennent volontiers à notre égard une attitude réservée et distante.

Quant à la masse paysanne, traditionnellement dressée à l’obéissance, bien qu’elle sente confusément que la tutelle française est pour elle un gage de paix et de bien-être et qu’elle apprécie les avantages matériels que nous lui apportons, elle est aujourd’hui, comme elle a toujours été, infiniment crédule et impressionnable. Les hommes qui la connaissent bien redoutent toujours cette instabilité dont elle a donné tant d’exemples au cours de l’histoire. Bien avant les tragiques événements de Yen-bay, M. Pasquier avait dit : La masse rurale « rêve d’un régime meilleur, oublie les services reçus, se laisse bercer par les mots et les chimères... Pour une heure d’ivresse, le peuple est prêt à suivre tous ceux qui parleront à sa chimère, quitte à payer ces heures d’égarement par de longues années d’oppression et de souffrance ». Des paysans se sont levés hier à l’appel des communistes, comme ils avaient obéi naguère à Phan-boi-châu et comme leurs ancêtres avaient aveuglément suivi en Cochinchine les Tay-son, au Tonkin les partisans du prétendant Lê. Dans tous ces cas de « psychose collective », l’élan initial, violent et fanatique, a été suivi par un dur retour à la réalité : une répression sévère (moins cruelle aujourd’hui que sous les souverains annamites) et le sentiment d’avoir été trompé par des meneurs sans scrupule.

LECTUELLE

Devant toutes ces difficultés, on ne peut s’empêcher de penser au mot prophétique de Paul Leroy-Beaulieu : « Le dix-neuvième siècle aura été l’âge héroïque de la nouvelle colonisation européenne, il se pourrait que le vingtième siècle en fût l’âge critique. » Si pourtant la difficulté de notre tâche peut être atténuée, n’est-ce pas par le souci très vif des Français de mieux connaître les pays et les peuples dont ils entreprennent de guider la destinée⁠ ⁠? Ce souci ils Pont montré dès les débuts. A peine débarqués en Cochinchine, nos officiers s’appliquèrent à l’étude des textes officiels rédigés en caractères chinois. Bientôt de nombreuses missions parcoururent en tous sens l’Indochine : mission d’exploration du Mékong, mission Delaporte au Cambodge, mission du docteur Harmand au Cambodge et au Laos, mission Aymonnier au Cambodge, au Laos et en Annam, enfin mission Pavie. Aujourd’hui la recherche scientifique incombe à des services

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spécialisés, dont les premiers furent créés par M. Doumer : Service géographique, Service géologique, Service météorologique, Ecole française d’Extrême-Orient. Dans le domaine de la biologie, si la Mission scientifique permanente de M. Beau et l’Institut scientifique de M. Sarraut n’ont eu qu’une existence éphémère, du moins les Instituts Pas e, le Service océanographique des pêches, l’Institut des recherches agronomiques, dotés d’un remarquable outillage, poursuivent des recherches d’un haut intérêt scientifique.

Ainsi, sur les confins du Pacifique, a été créé un grand foyer de travail intellectuel qui n’est certes pas le moindre titre de gloire de notre colonisation. Et ne faut-il pas mentionner encore l’œuvre de ces écrivains qui ont enrichi les lettres françaises en puisant à une nouvelles source d’inspiration, la nature indochinoise et l’âme indigène⁠ ⁠? Le plus grand est peut-être J. Boissière qui écrivit en 1898 Fumeurs d’opium. Mais à côté de lui combien d’œuvres il faudrait citer : L’Annam sanglant et La greffe d’A. de Pouvourville, Sao-van-di de J. Ajalbert, De la rizière à la montagne et Du village à la cité de J. Marquet, Hiên le maboul et La barque annamite d’Emile Nolly, d’autres encore... On ne doit pas méconnaître la signification profonde de cet effort d’une élite française pour pénétrer les secrets de la nature indochinoise, pour étudier scientifiquement les populations dans leur passé, leurs langages et leurs croyances, pour interpréter dans des œuvres littéraires des sentiments et des idées si étrangement différents des nôtres. Cet effort français est la contre-partie nécessaire du zèle par lequel tant de milliers d’indigènes fréquentent nos écoles, acquièrent l’usage de notre langue et font effort pour nous comprendre.

WAT PHOU : DESSUS DE PORTE SCULPTÉ (D’après un croquis de M. Delaporte : F. Garnier, Voyage d’exploration en Indochine).

WAT PHOU : DESSUS DE PORTE SCULPTÉ (D’après un croquis de M. Delaporte : F. Garnier, Voyage d’exploration en Indochine).
Gravure WAT PHOU : DESSUS DE PORTE SCULPTÉ (D’après un croquis de M. Delaporte : F. Garnier, Voyage d’exploration en Indochine).

tion en Indochine

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LA M FRANCE LA FRANCE

N

a trouvé dans son installation sur les rivages de la mer de Chine Après la perte de l’Inde au dix-huitième siècle, la France de solides avantages. Par l’Indochine elle est présente dans le monde de l’Extrême- Echelle O Tu Duc Long thonh SAIGON Echelle 300 1000 м © Baria Baie de Ganh-Rai Station Balr Phare P Long hai Cap Ii Ou

RADE ET PORT DE SAIGON
Gravure RADE ET PORT DE SAIGON

Cocong Bides du Cap St Jacques MER DE CHINE cap’S⁠ ⁠! Jeeques Orient. L’idée essentielle de Francis Garnier, de Jean Dupuis, de Jules Ferry lui-même n’était-elle pas d’assurer aux Français la pénétration commerciale de l’immense marché chinois⁠ ⁠? Dans les années récentes, l’Indochine, « métropole seconde », a apporté son aide à nos colonies de l’Océanie, riches en produits mais

500 1000 M

RADE ET PORT DE SAIGON

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pauvres en argent et en hommes. Néanmoins, c’est surtout par elle-même que vaut la colonie : le commerce actif qu’elle entretient avec la métropole, les bénéfices qui ont récompensé l’initiative de nos colons montrent assez quel appoint de richesse et d’activité économique elle apporte à la France. Mais la France n’est pas moins utile à l’Indochine. Elle lui assure le bien-être matériel et la paix⁠ ⁠; bien plus, elle est la « clef de voûte » de cette union de pays hétérogènes et de peuples divers, et si par impossible elle disparaissait, l’Indochine serait vouée au pire destin.

Aussi, qui peut songer à abandonner notre œuvre de colonisation indochinoise⁠ ⁠? Le livre d’O. Reclus publié avant la guerre Lâchons l’Asie, prenons P Afrique est resté sans écho⁠ ⁠; la suggestion, timidement faite après la guerre d’assurer par la vente de certaines colonies notre restauration financière a soulevé l’indignation. C’est qu’une grande nation qui intervient en pays lointain pour y accomplir une œuvre de civilisation, si elle acquiert des droits historiques dont elle peut justement se prévaloir, contracte en même temps des devoirs. Nous avons derrière nous en Indochine une histoire qui n’a été exempte ni de tâtonnements ni d’erreurs, mais dont les résultats s’imposent aujourd’hui à l’admiration⁠ ⁠; c’est de cette histoire que découle la mission qui nous incombe. BROUETTE ANNAMITE

BROUETTE ANNAMITE
Gravure BROUETTE ANNAMITE

L’œuvre matérielle et économique doit être poursuivie, c’est la partie la plus aisée de notre tâche. Mais nous devons aussi associer largement l’élite indigène à notre autorité locale et mondiale : cette élite que nous avons formée doit trouver son emploi dans la gestion des grands intérêts publics et privés de la colonie. Il nous faut enfin nous rapprocher du peuple, veiller au sort des humbles, surtout de ce prolétariat que notre colonisation développe loin de la protection des autorités communales, diriger l’éducation économique, sociale et morale de la masse, de façon à la faire entrer dans le grand sillage de la France. Et en échange, par une collaboration étroite des indigènes avec les Français, l’Indochine sera en mesure de donner à la France l’appoint considérable de pouvoir économique et de force morale que l’histoire des années écoulées permet d’entrevoir.

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A la suite de la guerre de l’opium, provoquée en 1842 par les Anglais, cinq nouveaux ports furent ouverts en Chine au commerce européen, qui depuis plus de deux cents ans se faisait dans la seule ville de Canton. L’un de ces ports était Changhai, cité encore de médiocre importance, située sur le Hoang-Pou, un des bras ou affluents du Yang Tsé Kiang, à une distance de vingt kilomètres de la mer à vol d’oiseau, un peu plus par le cours de la rivière. Le gouvernement français décida aussitôt de profiter de ces avantages tels quels et envoya en Chine une mission diplomatique confiée à un ministre plénipotentiaire, Théodore de Lagrené. Celui-ci signa le 24 octobre 1844 avec les autorités du pays une convention en 36 articles, dite traité de Wampoa, en vertu de laquelle il nous était accordé les droits, déjà reconnus aux Anglais depuis deux ans, de louer dans la ville chinoise des magasins ou maisons pour nos marchandises, d’affermer des terrains, et même d’y bâtir des églises, des hôpitaux et des écoles. Ce résultat obtenu, nous sup-

LA CONCESSION FRANÇAISE DE CHANGHAI

CHANGHAI. LE QUARTIER CHINOIS

CHANGHAI : LE QUARTIER CHINOIS
Gravure CHANGHAI : LE QUARTIER CHINOIS
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primâmes les deux grands consulats que nous entretenions dans la région, l’un à Manille et l’autre à Canton, et nous créâmes une légation permanente à Pékin avec un vice-consulat à Changhai. Le premier consul désigné fut M. de Montigny.

Lorsqu’il arriva, en 1847, pour prendre possession de son poste, aucune maison française n’existait encore à Changhai. Tout était à créer, le terrain sur lequel il nous avait été permis de nous établir se trouvait au bord de la rivière, par conséquent d’un accès facile, mais il était marécageux, sans végétation et servait de dépotoir à tous les résidus de la ville chinoise, située vers le Sud-Ouest. M. de Montigny avait alors quarante-trois ans⁠ ⁠; c’était un homme d’une activité féconde, encore qu’il manquât parfois de souplesse. Il resta à Changhai jusqu’en 1853⁠ ⁠; c’est donc lui qui présida à notre installation.

Elle ne paraissait pas devoir soulever des difficultés sérieuses⁠ ⁠; les Anglais étaient établis dans un terrain contigu au nôtre, qui porte aujourd’hui le nom de concession internationale, où ils avaient déjà attiré une centaine de leurs compatriotes. S’ils n’avaient pas trouvé auprès des Chinois un accueil empressé, sans être toutefois accueillis avec trop de défiance, pourquoi serions-nous plus mal favorisés⁠ ⁠?

Le premier Français qui vint s’établir dans notre concession fut un négociant déjà installé à Canton, un certain Rémy, dont le nom resta associé pendant de longues années au progrès de notre établissement. Il acheta, le 6 août 1848, un terrain dont l’acquisition souleva presque aussitôt des questions assez délicates. Il n’avait été rien prévu dans le traité pour les expropriations et, quoiqu’on eût pris soin de définir les limites de la concession, il y avait des points où les précisions n’étaient pas suffisantes. Montigny régla fort heureusement ces difficultés avec le taotai ou gouverneur de Changhai par un accord en date du 26 avril 1849, qui peut être considéré comme la charte constitutive de notre concession. En voici les dispositions essentielles : « Nous sommes convenus que si le terrain désigné devenait un jour insuffisant, alors, après délibération commune, on en désignerait un autre et la désignation par délibération commune aurait ainsi lieu toutes les fois qu’il serait nécessaire de marquer un nouveau terrain. »

Ainsi le développement de la concession française n’était pas arrêté, dans son principe, par des dispositions qui l’eussent à jamais paralysé⁠ ⁠; une extension indéfinie s’adaptant aux circonstances pouvait être envisagée et, de fait, notre concession qui ne comprenait à l’origine que 49 hectares, en comprend aujourd’hui I 022 par des accroissements successifs qui se sont produits en 1861, en 1900 et en 1924. Les Messageries Impériales, qui se proposaient de faire un service régulier de navigation entre la France et l’Extrême-Orient, furent la première grosse firme qui bénéficia, dès 1861, de ces dispositions libérales.

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Montigny fut remplacé par Edan qui fut, lui aussi, un consul actif et intelligent. Ce fut au cours de sa gestion que se produisit le grand mouvement insurrectionnel des Taïpings, qui dura onze ans, de 1853 à 1864, et qui faillit un moment compromettre l’unité chinoise. Les insurgés occupèrent pendant deux ans la ville purement chinoise de Changhai, mais ne touchèrent pas aux concessions. L’appréhension d’un danger commun obligea cependant celles-ci à unir leurs efforts⁠ ⁠; il en résulta, d’accord avec les Chinois eux-mêmes, une organisation douanière destinée à sauvegarder au moins les finances de l’Empire, et dont la direction fut longtemps confiée à un Anglais, sir Robert Hart, dont le nom est resté célèbre dans les fastes de l’histoire orientale. Ce mouvement eut encore un autre résultat : à côté des Français et des Anglais, les Américains étaient également venus s’établir⁠ ⁠; il apparut, aux Britanniques tout au moins, qu’il y avait intérêt à être plus étroitement unis et, en 1863, la concession anglaise et la concession américaine fusionnèrent et devinrent la concession internationale qui existe encore aujourd’hui et dont la superficie est presque le double de celle de la concession française.

A partir de ce moment, l’histoire des deux concessions n’offre plus grand intérêt au point de vue épisodique. Les deux organismes fonctionnent régulièrement, sans incidents graves, au milieu d’une prospérité sans cesse croissante. Changhai, tout Changhai, aussi bien la ville purement chinoise que celle des concessions, devient une nouvelle Carthage, où le souci des affaires absorbe toutes les préoccupations et où le culte de l’argent est tenu en grand honneur. Minerve et Mercure y ont des temples d’importance très différente.

Si la concession internationale se développa avec une grande rapidité, la nôtre ne fit pas des progrès moins sensibles. A partir de 1854, les demandes d’acquisition de terrain commencent à affluer⁠ ⁠; on défriche, on assainit, on bâtit. Les premiers travaux d’édilité sont accomplis avec l’aide fort opportune de plusieurs centaines de familles chinoises, fuyant devant les Taïpings : on trace alors des rues, et l’on construit un pont reliant ensemble deux quartiers.

Tous ces travaux et d’autres que l’on envisage nécessitant une mise de fonds, à défaut d’organisme régulièrement constitué, notre consul prend l’initiative d’imposer une taxe proportionelle à leur fortune apparente à tous les propriétaires fonciers. Aucun ne proteste⁠ ⁠; tous comprennent que les travaux ne sont inspirés que par l’intérêt commun. A ce moment, il y avait sur notre concession treize immeubles appartenant à des Européens, dont un tiers au seul Rémy⁠ ⁠; ils cons- HISTOIRE DES COLONIES. T. V.

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tituaient une valeur approximative de 160 000 taëls, qui représente aujourd’hui des millions.

A CHANGHAI. COOLIES CONDUCTEURS DE BROUETTES

La concession continuant à se développer, la nécessité d’une organisation financière apparut aussitôt dans les deux concessions et des mesures à peu près identiques furent prises presque en même temps aussi bien dans l’une que dans l’autre. En mars 1857, M. Edan convoqua les commerçants établis sur notre concession pour discuter avec eux les conditions dans lesquelles pourraient être établies et réparties des taxes devant servir pour l’avenir à des travaux d’édilité. Six propriétaires sur treize assistèrent à cette réunion, où les projets du consul furent adoptés. Ce n’était pas encore un conseil municipal régulier, mais c’en était l’embryon. La municipalité ne fut instituée qu’en 1862. Edan, qui l’avait vue naître, ne la vit pas se développer⁠ ⁠; cette même année, il fut désigné pour le poste de Tien Tsin, et après quatorze ans de séjour, il quitta la concession, dont il est juste de dire, qu’avec Montigny, il est le véritable créateur.

CHANGHAI : COOLIES CONDUCTEURS DE BROUETTES
Gravure CHANGHAI : COOLIES CONDUCTEURS DE BROUETTES

Le conseil municipal créé était composé de huit membres fixés dans la localité, dont quatre pouvaient ne pas être des Français. Ainsi nul intérêt fondamental ne risquait d’être sacrifié. Le consul avait la présidence. Le rôle de ce conseil n’était nullement politique et il ne l’est pas devenu par la suite⁠ ⁠; la souveraineté territoriale du gouvernement chinois n’a jamais été mise en cause. L’organisation municipale propre aux concessions étrangères est née de la guerre des Taïpings⁠ ⁠; elle s’est ensuite maintenue, moins par la force de la tradition que par l’absence en Chine d’un pouvoir central pouvant garantir aux Européens une administration régulière. Et les Européens eux-mêmes sont restés dans les concessions moins en vertu des droits qu’ils tiennent des traités de 1842 et de 1854 qu’en raison des avantages fiscaux et de la prospérité que le commerce européen procurait aux Chinois, conditions que leur gouvernement lui-même ne leur procurait pas.

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La ville de Changhai s’est bien transformée depuis ces temps déjà lointains⁠ ⁠; la ville purement chinoise et qu’on nomme ordinairement le Grand Changhai s’est développée au nord des concessions étrangères pour se rapprocher Batteries) Fort de Woo-sung Yang-tse de la mer, tandis qu’au sud-est elle encercle la vieille cité chinoise, restée Crique de Woo- sung à peu près intacte depuis cent ans Woo-sung* avec ses vieilles rues et son aspect misérable, englobe Nantao et s’étend Miao hung chen, complaisamment vers l’ouest le long population totale de plus d’un million du cours du Hoang Pou, avec une et demi d’habitants. Les concessions Le plus grand Kiang Quan - Pei chiaq + Yang-chia-hung igue étrangères se trouvent ainsi dans le centre de l’agglomération même de Changai Shen-chia chiao toute la ville de Changhai, dont elles Chang-chía-cha • Kao chia-chai ne sont séparées que par des rues ou • Tai-chia chiao des boulevards, que rien n’indique Nankin verd Pao chan _Wang chia comme étant des barrières ou des Gare du limites. CHAPEI des diverses organisations municipales Nous n’entrerons pas dans le détail CONCES CHANGHAI qui se sont succédé dans la concession française depuis 1862⁠ ⁠; ce serait le CONCESON FRANÇAISE du Su Gar chinoise 3 4 5 K récit un peu monotone de questions CHANGHAI purement locales, que notr résident né de l’assemblée municipale, a pu généralement régler sans soulever de conflits durables avec les représentants de la communauté. Grâce à leur bonne entente, on est parvenu à sillonner la concession française d’un réseau de rues et de routes de 92 kilomètres, tandis que s’élevaient des constructions d’utilité générale, telles que la municipalité, l’école municipale, l’université Aurore, appartenant aux Jésuites, l’Institut commercial et industriel, qui sans être tous de très beaux monuments, répondent néanmoins à un besoin suffisant de l’esthétique.

CHANGHAI : LES CONCESSIONS ET LE PLUS GRAND CHANGHAI

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Telle est dans ses grandes lignes l’œuvre française à Changhai, œuvre dont se sont inspirés les Chinois eux-mêmes tant pour l’agrandissement de leur ville que pour leur organisation municipale qui est, elle aussi, tout à fait autonome vis-à-vis du pouvoir central, à tel point qu’on la nomme quelquefois la concession chinoise. Aussi n’est-il pas étonnant que les étrangers à Changhai n’y soient pas considérés comme des ennemis, mais plutôt comme des alliés pour la défense commune de libertés locales, qui sont la condition même de leur prospérité.

Ajoutons, pour terminer, que la concession française, d’une superficie actuelle de 1 022 hectares, compte une population totale de 440 000 habitants, dont 425 000 Chinois, tandis que la concession internationale, d’une superficie de 2234 hectares, compte I 000 000 d’habitants, dont 920000 Chinois : les 8o 000 étrangers étant surtout des Japonais.

Le territoire de Kouang-Tchéou-Wan que la Chine céda à bail à la France en 1898 pour une période de quatre-vingt-dix-neuf ans, a été annexé en 1900 à l’Union indochinoise.

Situé au nord-est de la presqu’ile de Leitcheou qui, avec la grande île de Hainan, entoure le golfe du Tonkin, ce territoire, détaché de la province chinoise du Kouang-Tong, couvre une superficie de 84 244 hectares. Il comprend une bande de terre coupée par l’estuaire de la Matché et un groupe d’iles dont deux, les plus importantes, ferment l’entrée de la baie. Par de nombreuses découpures, les eaux marines pénètrent à l’intérieur des terres. A la marée basse, des plages se découvrent. On aperçoit parmi les champs ondulés de nombreux villages cachés derrière des abris de bambous. Au loin court une ligne de collines.

Les principales agglomérations : Matché et Tchekam, sont situés sur les deux rives opposées de l’estuaire.

On compte près de 210 000 indigènes. Cette population est composée de Cantonais et d’une race particulière connue sous le nom de Laï qui tire son origine d’une fusion des autochtones avec des éléments venus de divers points de la Chine méridionale.

La baie de Kouang-Tchéou-Wan fut longtemps un repaire de pirates et de contrebandiers.

LE TERRITOIRE DE KOUANG-TCHÉOU-WAN

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En 1701, l’Amphitrite, bateau de la compagnie royale de Chine, avait pénétré, pour fuir la tempête, au milieu de ces îlots.

« Nous sommes présentement dans un bassin, mouillés par huit brasses, écrivait l’aumônier du bord. La terre nous environne de tous côtés, de sorte que les malades qui étaient au lit quand nous entrâmes n’ont pu reconnaître par où nous étions venus. Nous sommes aussi tranquillement ici que nous le serions dans une chambre. »

Mettant à profit leurs loisirs forcés, les officiers de l’Amphitrite explorèrent la côte. Une carte en fut dressée qui resta enfouie deux siècles dans les archives du ministère de la Marine. Elle fut utilement consultée quand, le lendemain de la guerre sino-japonaise de 1895-1896, à l’époque de la politique des points d’appui et des sphères d’influence, la France se préoccupait de la création d’une base navale en Chine méridionale.

La Russie avait occupé, en Mandchourie, Dalny et Port-Arthur⁠ ⁠; l’Allemagne s’était installée à Kiaotchéou, dans le Chantoung⁠ ⁠; l’Angleterre avait pris pied à Kowloon, territoire de la province du Kouangtong faisant vis-à-vis à Hongkong.

En tant que grande puissance et en raison des intérêts importants qu’elle possède en Extrême-Orient, la France était autorisée à réclamer la cession d’une terre sur le littoral chinois. Nous désirions cet établissement dans le voisinage de l’Indochine, base de notre expansion dans la Chine méridionale. Une autre raison dirigeait le choix d’un point d’appui favorable à nos desseins. Il importait de ne pas laisser l’Angleterre étendre sa zone d’influence de la Birmanie au Kouangtong. Nos yeux se portèrent sur la grande île de Hainan. Le gouvernement impérial de Pékin, sous l’influence de la diplomatie britannique, ne parut pas disposé à nous donner satisfaction. A défaut de Hainan, la politique de M. Hanotaux, en accord avec celle de M. Doumer, gouverneur général de l’Indochine, et avec les vues de la marine, nous fit obtenir le 10 avril 1898 la baie de Kouang-Tchéou-Wan.

Le 22 avril 1898, le Jean-Bart entre dans la baie. Sur un fortin abandonné, l’amiral Gigault de la Bédollière fait flotter le pavillon national. L’occupation était assurée par des compagnies de débarquement de l’escadre. Mais le 30 juin le fortin est attaqué⁠ ⁠; il résiste à la poussée de nombreux assaillants. On le nomme Fort-Bayard et le chef-lieu de l’agglomération établie plus tard sur cet emplacement conservera ce nom. Cependant l’agitation persiste. Dans un but de défense, l’amiral de Beaumont s’efforce de délimiter le territoire. Le corps d’occupation est renforcé. De leur côté, les Chinois se fortifient. Les enseignes de vaisseau Gourlaouen

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et Koum sont assassinés au moment où ils exécutaient des opérations topographiques. L’amiral Courejolles demande la tête des coupables. Il fait attaquer un réduit dangereux. Dès le lendemain, le 16 novembre 1898, une convention, signée par l’amiral Courejolles et par le maréchal Sou, cédait à bail à la France le territoire de Kouang-Tchéou-Wan « pour y établir une station navale avec dépôt de charbon ». Un an plus tard, la commission de délimitation termina ses travaux. Le 5 janvier 1900, le gouverneur général d’Indochine fut chargé de l’administration du territoire. Il prend un arrêté déterminant l’organisation administrative. Le pays cédé fut placé sous l’autorité d’un administrateur en chef de l’Indochine et divisé en trois sections ayant chacune à sa tête un fonctionnaire des services civils.

Notre installation à Kouang-Tchéou-Wan nous avait fait concevoir de grandes espérances. On avait rêvé de voir l’excellente rade, longue de 30 kilomètres et large de 1o à 12 kilomètres, rivaliser un jour avec le port de Hongkong. Nous avions projeté de créer des voies de pénétration dans l’arrière-pays. La France avait obtenu l’autorisation de construire un chemin de fer reliant le territoire à un point à désigner et d’exploiter les mines de la contrée. On envisageait le drainage vers Kouang-Tchéou-Wan du commerce de la rivière de l’Ouest et de la presqu’île de Leitchéou.

Tous ces espoirs ne se réalisèrent pas. Du moins l’administration française a poursuivi à Kouang-Tchéou-Wan l’œuvre de colonisation civilisatrice à laquelle elle s’est attachée en Indochine. Elle a construit 135 kilomètres de route qui atteignent les principaux marchés environnants⁠ ⁠; elle a aménagé les deux ports de Fort-Bayard et de Tchekam. De grands travaux de voirie ont été exécutés. En matière d’assistance médicale, il faut citer la création d’un hôpital indigène à Fort- Bayard et à Tchekam. L’assainissement du pays se poursuit suivant les méthodes si heureusement appliquées en Indochine. Enfin l’administration s’est efforcée d’organiser l’instruction publique. Plusieurs écoles gratuites fonctionnent dans les principaux centres. Le collège Albert Sarraut à Fort-Bayard comprend un enseignement élémentaire franco-annamite, un enseignement franco-chinois, un enseignement chinois.

La justice est rendue par un tribunal de paix et par un tribunal mixte, composé d’un fonctionnaire et d’assesseurs indigènes. Un tribunal du premier degré fonctionne avec un juge unique chinois. Enfin une commission de révision est présidée par l’administrateur en chef.

Malgré l’effort de modernisation, la physionomie du pays s’est conservée, le colonisateur ayant respecté les mours, les coutumes, les sentiments de l’indigène.

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L’administration chinoise se retrouve à peu près telle qu’elle était. Des conseils de notables règlent les affaires communales suivant les usages et les reglements Locaux. En 1922, un conseil consultatif de dix membres a été constitué.

L’essor économique du territoire a été favorisé par le développement des communications et l’organisation de la sécurité côtière. Mais les relations avec le Tonkin sont à peu près inexistantes. Hongkong domine l’activité commerciale du territoire. Tout ce qui provient de Haiphong est destiné aux besoins de l’administration et des colons français ou annamites.

La faiblesse des échanges entre l’Indochine et le territoire que l’on se plaisait à nommer autrefois « le bastion économique du Tonkin », est attribuée à diverses causes : l’insuffisance des relations maritimes, l’identité des matières premières des deux pays, les difficultés douanières en Indochine qui n’existent pas à Hongkong, port franc.

Avant tout, Kouang-Tchéou-Wan est un centre de distribution. Les marchandises importées du grand port anglais voisin sont dirigées vers les vastes débouchés de l’intérieur. Il n’en reste pas beaucoup sur le territoire, la consommation locale étant restreinte. Quant à l’exportation des produits locaux, elle se compose de riz, d’arachides, de patates, de cannes à sucre, de bœufs, de porcs, de volailles, etc. L’industrie territoriale se développe, elle fournit à l’exportation des poissons salés, des nattes, des pétards, de l’huile d’arachide.

L’activité économique tend nettement à croître. A Kouang-Tchéou-Wan nous nous trouvons en présence d’un cas très particulier de la politique coloniale. La France a su créer, dans un pays troublé, des conditions d’existence prospère et saine.

Depuis 1911, de nombreuses familles des deux Kouang se sont établies sur notre possession, y ont trouvé une honnête aisance et le bien le plus précieux, la sécurité. Leur installation à Tchekam a fait la fortune de cette ville.

Situé hors du cadre géographique de l’Union indochinoise, le territoire de Kouang-Tchéou-Wan apparaît comme un rejeton de notre grande colonie. C’est une pierre d’attente, dont l’avenir, si obscur dans ces mers, peut démontrer soudain le prix. D’ores et déjà un asile, ce port sera, peut-être demain, une ressource et un point d’appui.

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Citer ce chapitre

Edmond Chassigneux, « L'Indochine contemporaine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. V, L'Inde — L'Indochine, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1932, p. 547-584.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-5/indochine/l-indochine-contemporaine/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100275t