Colonies françaises

Tome IV · La Côte française des Somalis

La Côte française des Somalis

Par p. 577-596 de l'édition originale 6 244 mots 11 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
577
PAR A. MARTINEAU ANCIEN GOUVERNEUR DE LA CÔTE DES SOMALIS
Gravure PAR A. MARTINEAU ANCIEN GOUVERNEUR DE LA CÔTE DES SOMALIS

LA CÔTE FRANÇAISE DES SOMALIS

A SPECT GENERAL DU PAYS. - LES HABITANTS

Aspect général du pays. — Les habitants. — Les premières tentatives d’occupation. - Russel, Lambert, Rivoyre, Soleillet. — M. Lagarde et l’occupation effective. — La convention de janvier 1897 et la mission Bonchamps, Charles Michel. - Le chemin de fer franco-éthiopien. formée de territoires groupés autour du golfe de Notre colonie de la Côte des Somalis est Tadjourah, sur une profondeur variant de 60 à 90 kilomètres dans l’intérieur des terres. Le golfe avec son prolongement, le Goubet Kharab, long de treize milles et large de six, coupe la colonie en deux parties presque égales, orientées l’une au Nord, l’autre au Sud. Elle a pour voisins l’Erythrée italienne, l’empire d’Ethiopie et la Somalie britannique.

Cette colonie n’est ni riche, ni peuplée⁠ ⁠; elle ne compte guère que 85 000 habitants pour une superficie de 23 000 kilomètres carrés, et cette étendue n’est elle- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

578

même qu’un vaste désert, en partie volcanique, où rien ne pousse. Toute la valeur de la colonie réside dans sa capitale, Djibouti, port situé à l’entrée de la mer Rouge, centre du trafic universel et point de départ du chemin de fer qui monte en Abyssinie pour aboutir à Addis-Abeba. Si le pays est assez accidenté et même montagneux en certaines parties, — le mont Goudah au-dessus de Tadjourah s’élève à I 675 mètres, — il n’y a aucun cours d’eau, les pluies sont rares et la nature offre presque partout l’aspect de la désolation. Impression qui n’est pas sans charme mais qu’apprécient peu les hommes d’affaires pour qui la nature ne vaut que par le rendement qu’elle peut donner. « Il ne faut rien demander à la terre ingrate sur laquelle est fondé notre établissement, » écrivait en 1884 M. de Lanessan, dans un rapport à la Chambre des députés. Les habitants qui font paître leurs maigres troupeaux en ces régions sont obligés à la vie nomade pour conduire leur bétail soit aux rares réserves d’eau créées par les pluies, soit à quelques sources naturelles d’un débit intermittent. Aussi nulle habitation, nulle paillote⁠ ⁠; tout le monde vit sous la tente, prêt au moindre déplacement indiqué ou imposé par les éléments. La population sédentaire ne réside guère qu’à Tadjourah et à Djibouti, qui comptent respectivement 4 000 et de 12 à 15000 habitants.

Les richesses minières qui aiment à se cacher sous l’aridité du sol, font ellesmêmes défaut. Les seules richesses de ce genre, production de l’industrie plutôt que de la nature, sont les salines de Djibouti, concédées en 1910 et qui ont pris tout de suite un grand développement.

Que dire des habitants⁠ ⁠? Sans vouloir remonter à leur origine ni discuter les traditions quelque peu confuses qui les concernent, bornons-nous à parler de la situation présente (I). Les Adels ou Danakils, qui habitent au Nord du golfe de Tadjourah et débordent un peu au Sud le long de la rivière abyssine l’Aouache, se prétendent arabes, sans doute à cause de leurs croisements avec ce peuple et de leur conversion à peu près totale à l’islamisme⁠ ⁠; mais en réalité ils se rapprochent beaucoup plus des Gallas et des Somalis, leurs voisins du Sud. Ce sont, en général, des hommes d’une belle taille et d’une grande souplesse. Divisés en I50 tribus environ, ils reconnaissent des chefs héréditaires, nommés sultans ou rés suivant l’importance de la tribu, mais ces chefs ne sont guère que les exécuteurs de la volonté générale qui s’exprime en des palabres ou assemblées. Nul étranger ne peut traverser leur territoire, s’il n’a réclamé la qualité d’hôte et conclu avec eux la confraternité du sang⁠ ⁠; pendant longtemps ils ont été les seuls intermédiaires de nos voyageurs ou commerçants avec l’Abyssinie.

579

Les Somalis qui habitent au Sud de la baie et dont les différentes tribus s’étendent jusqu’au cap Guardafuy, ont des mœurs à peine différentes. Les Issas qui habitent notre territoire se divisent eux-mêmes en trois tribus principales, les Dalol qui résident dans la zone maritime, les Abgal, au Sud des précédents et les Ouardik sur les confins des pays gallas, en Abyssinie. Les Issas ont un grand chef dit okhaz, pris dans la tribu des Ouardik et qui réside en Abyssinie⁠ ⁠; ce chef maintient une certaine unité entre les Issas, mais l’individualisme des tribus domine presque toujours. Mœurs très rudes dans un pays où il faut constamment disputer sa vie à la nature. Richard Burton, qui découvrit le Tanganika, écrivait, il y a près d’un siècle : « L’Issa est en même temps docile et intraitable, farouche et naif, vindicatif et oublieux, généreux et cruel et traître. Le protecteur tuera sans pitié celui auquel il a assuré sa protection. » A notre contact ce tableau a cessé d’être complètement exact.

En dehors de ces populations qu’on peut considérer comme autochtones, notre occupation y a attiré environ 550 Européens ou assimilés et un nombre plus considérable de Turcs, Arméniens, Syriens, Egyptiens, Arabes et Indiens qui donnent à Djibouti l’aspect d’une ville cosmopolite sui generis très bruyante et très animée, malgré les ardeurs parfois accablantes du soleil, à la fois animateur et frein de toutes les énergies. - RUSSEL, LAMBERT, RIVOYRE, SOLEILLET ES PREMIERES TENTATIVES D’OCCUPATION relativement récente. Si, dès l’an- Notre occupation est de date née 1860, on eut pour la première fois l’intention de fonder un comptoir dans la mer Rouge ou dans les mers adjacentes, lidée ne fut réalisée qu’en 1884, à la suite d’un ordre émanant de Gambetta, par l’occupation d’Obock et surtout en 1888 par celle de Djibouti. Le percement du canal de Suez, entrepris au temps du second Empire, fut la cause première de cette détermination.

Napoléon III avait déjà envisagé un tel projet, comprenant combien il importait à la France d’avoir, sur la nouvelle route qui s’ouvrait vers l’Extrême-Orient, une escale pouvant servir, en même temps, de base d’opération. Les Anglais nous avaient devancés : dès 1838, ils s’étaient installés à Aden et en 1857 à Perim. Mais il restait encore beaucoup de positions pouvant être occupées utilement, soit dans le golfe d’Aden, soit dans la mer Rouge. Napoléon III jeta son dévolu sur la mer Rouge⁠ ⁠; le point choisi par lui était la baie d’Adulis, un peu au Sud de Massaouah.

580

Le roi du Tigré, Negoussié, de qui dépendait cette baie, était à ce moment en difficultés assez graves avec le négous Théodoros, roi de l’Amhara, qui rêvait de reconstituer à son profit l’unité de l’Abyssinie. Escomptant l’appui que nous pourrions lui prêter, il avait envoyé en 1858 une mission à Napoléon III avec promesse d’un certain territoire en bordure de la mer Rouge. L’empereur jugea Poccasion favorable pour intervenir et le 13 oc- Echelle 120 140Km. VER ARABIE tobre 1859, il chargea le capitaine OUGE de vaisseau Russel d’une mission Poumeira Cheik th-Said (Fr) Djebel B Verim (Angl d’un caractère indéterminé. Mais à Moussa Ali 12045 Mandeb peine celui-ci était-il arrivé dans la oMadghoul mer Rouge qu’il apprit de fâcheuses Moimali Lei oAdaele nouvelles : Théodoros avait fait de °Calassa Lac Hallol Obock grands progrès dans le Tigré et la

de Goum Mts GoudahA Goungouta ° CAmbabo Tadjaurgh Djibouti eg Mouche situation de Negoussié commençait à devenir inquiétante. Sous peine de Allouti Kharab- 5 Ambouli- se trouver lui- M : Hai 320A ,Zeila même en conflit

Illustration de l'ouvrage, page 580
Gravure sans légende (page 580)
ET

Mergada- Galamo -Begader avec Théodoros - Gobad Sabieh BOUT et il ne disposait que d’une escorte de quatorze personnes - il fut impossible à Russel d’aller au delà

PORT DE DJIBOUTI d’Halaye, une localité d’environ 2 000 habitants sur la route d’Adoua, capitale du Tigré. Du moins rapporta-t-il de sa mission un traité signé par Negoussié qui proposait de lui céder soit le ras Doumeirah, presque à la sortie de la mer Rouge, soit au milieu la baie d’Adulis avec, au fond, la ville de Zoula. Russel visita ensuite Massaouah, Amphila, Edd, Assab, sur la mer Rouge, Aden, Obock et Tadjourah dans le golfe d’Aden⁠ ⁠; puis il revint en France.

Si l’occupation de la baie d’Adulis avait suivi l’acte de cession, nous aurions acquis dans la mer Rouge une situation qu’il eût été difficile de nous contester dans la suite⁠ ⁠; mais le traité ne fut communiqué à aucune puissance et on ne prit aucune mesure pour faire reconnaître nos droits.

581

Nous avions perdu ou laissé passer l’occasion de nous établir dans la mer Rouge elle-même⁠ ⁠; restait le golfe d’Aden. Là les circonstances travaillèrent mieux pour nous. Le golfe d’Aden, — surtout sa partie occidentale qui porte le nom particulier de golfe de Tadjourah, — est le débouché naturel de toutes les marchandises qui viennent du Choa, le plus puissant royaume de l’Abyssinie, alors divisée en plusieurs Etats. Déjà en 1842, un de nos compatriotes, Rochet d’Héricourt, était allé jusqu’à Angolola, la capitale de cette époque, et avait obtenu du Négous Sahlé Salassié un traité politique et commercial qui nous accordait des avantages particuliers⁠ ⁠; mais ce traité était resté lettre morte, les commerçants n’étaient pas venus. Dans le même temps, d’autres missions, surtout françaises, d’un caractère purement scientifique, parcouraient le pays et en rapportaient des renseignements précieux pour l’avenir⁠ ⁠; citons notamment les missions Combes et Tamisier, de 1835 à 1837, Ferret, Gallinier et Roger, de 1839 à 1842, enfin les frères Antoine et Arnauld d’Abbadie, dont le premier voyage remonte à 1836. Ces missions pouvaient travailler pour l’avenir⁠ ⁠; dans le présent, elles ne créèrent aucun droit à notre avantage.

Toutes différentes furent les conséquences des voyages d’un autre de nos compatriotes, Henri Lambert, dans le golfe de Tadjourah. Lambert était un Breton, né à Redon, dont le frère avait des intérêts à l’ile Maurice. Celui-ci le fit venir, l’associa à ses entreprises et l’envoya, en 1855, à Aden pour y recruter des travailleurs et établir une ligne de navigation entre Aden et Maurice. Toute cette partie de la mer Rouge devint vite familière à Lambert qui, en 1857, fut nommé agent consulaire de France, sans que cette fonction mit obstacle à ses opérations commerciales. Ayant eu l’occasion de rendre un service financier d’une certaine importance à un nommé Abou Bekr, de Tadjourah, fermier des domaines de Zeilah, celui-ci lui proposa de céder à la France le port de Tadjourah et le pays qui en dépendait. La cession ne fut pas réalisée, mais ce fut un germe qui devait fructifier. Lambert se rendait pour la troisième fois à Tadjourah pour regagner ensuite la France, lorsque, pour se venger d’un procès qu’il lui avait fait perdre à Hodeidah, le gouverneur de Zeilah le fit assassiner à bord de son embarcation, le 4 juin 1859, près des îles Moucha. Lambert n’avait que trente et un ans.

Ce meurtre produisit en France une assez vive impression et, quelques mois plus tard, l’empereur envoya dans le golfe d’Aden l’amiral Fleuriot de Langle pour faire une enquête qui, non sans peine, arriva à la découverte et à la livraison des meurtriers. L’amiral visita ensuite les divers points de la côte⁠ ⁠; toutefois, il ne se crut pas autorisé à transformer en droits réels les droits trop vagues que nous tenions de Lambert. Ce ne fut qu’en 1862 que l’affaire fut définitivement réglée par un traité signé à Paris, le Il mars, avec un chef indigène délégué par le Sultan de Tadjourah et les chefs des tribus danakils. En vertu de ce traité, la France acquérait les port, rade et mouillage d’Ouano ou Obock, avec le droit d’y fonder un établissement. C’étaient 25 lieues carrées, mais sans aucun habitant.

582

Pendant plus de vingt ans on n’y fit aucune installation officielle⁠ ⁠; seuls des vaisseaux de guerre paraissaient de loin en loin dans la rade. De rares initiés connaissaient cependant l’existence du traité⁠ ⁠; en 1868, Denis de Rivoyre, ancien souspréfet en France et en Algérie, dans une conférence à la Société de Géographie, révéla, pour ainsi dire, au public l’existence d’Obock. Revenu onze ans plus tard dans le même pays avec un navire de commerce qui poussa jusqu’à Mascate, il en revint avec l’impression que le moment d’agir était arrivé. De graves événements s’étaient accomplis en Extrême-Orient où Francis Garnier avait été assassiné⁠ ⁠; si nous étions véritablement résolus à nous établir en Indochine, il était nécessaire que nous ayons à Obock une base d’opération et que le commerce prêchât d’exemple. Son appel fut entendu et, dès 188I, une, puis deux autres maisons de commerce s’installèrent à Obock, où elles firent les premières constructions. Un des agents de l’une d’elles, la Société française d’Obock, est le fameux Paul Soleillet, qui s’était déjà fait connaître par des explorations périlleuses en Mauritanie.

M. PATION EFFECTIVE

Cependant ces sociétés périclitèrent vite et c’eût été peut-être la mort de la colonie naissante si l’expédition du Tonkin, alors en cours, n’était venue démontrer au gouvernement la mécessité d’avoir enfin aux abords de la mer Rouge une station navale, pour se passer au besoin du concours de l’Angleterre qui pouvait nous refuser du charbon à Aden. Cette fois, l’action fut prompte et décisive⁠ ⁠; un nommé Aubry fut envoyé à Obock pour y installer un dépôt de charbon⁠ ⁠; deux négociants du Havre, Poindet et Mesnier, installèrent des magasins⁠ ⁠; enfin le gouvernement décida d’envoyer un fonctionnaire pour procéder à une organisation administrative du pays. de vingt-quatre ans⁠ ⁠; il arriva à son poste au mois de LAGARDE ET L’OCCU- Ce fonctionnaire fut M. Lagarde, à peine âgé juillet 1884 avec vingt-sept hommes d’infanterie : l’existence officielle de la colonie avait été consacrée par un décret du 24 juin précédent. M. Lagarde avait toutes les qualités nécessaires pour réussir avec les indigènes : beaucoup de finesse d’esprit et de manières, une grande patience, une volonté indomptable et quelques moyens financiers. Sans tarder il se mit en rapport avec les autorités du voisinage et, dès la même année, conclut avec les sultans de Raheita, de Tadjourah et de Gobad, des accords ou traités qui plaçaient leur territoire sous notre protectorat⁠ ⁠; l’année suivante des accords de même nature furent passés avec les chefs somalis établis au Sud du golfe et notamment ceux du ras Djibouti. Toutefois, de 1884 à 1888, nous ne fîmes aucune installation à Tadjourah non plus qu’à la Côte des Somalis⁠ ⁠; Obock resta notre objectif, sans que la colonie servit à autre chose qu’à assurer nos relations avec l’Extrême-Orient⁠ ⁠; il est vrai que telle avait été la principale cause de sa fondation. Notre installation au Sud du golfe n’eut réellement lieu qu’en 1888⁠ ⁠; les négociants n’avaient pas tardé à s’apercevoir qu’à défaut de Zeilah, occupé depuis 1885 par les Anglais, Djibouti était la voie la plus commode et relativement la plus sûre pour envoyer des caravanes à Addis-Abeba, la nouvelle capitale du Choa.

583
M. LAGARDE
Gravure M. LAGARDE

La ville ne tarda pas à prospérer⁠ ⁠; les paillotes et les constructions de M. LAGARDE pierre s’y multiplièrent et bientôt elle FONDATEUR DE LA COLONIE D’OBOCK-DJIBOUTI prit une telle importance que M. Lagarde y fit construire un hôtel du gouvernement et qu’en 1896, sur des propositions qu’il soumit au ministère Méline et qui furent le point de départ d’une nouvelle orientation politique, il fut muni des ressources nécessaires pour y installer les services publics. Obock avait vécu en tant que capitale⁠ ⁠; le rôle de Djibouti commençait⁠ ⁠; la colonie française de la Côte des Somalis était constituée. Une convention du 20 mars régla nos frontières avec la Somalie anglaise et une autre du 20 mai avec l’Ethiopie, nom unitaire de l’Abyssinie divisée. Cette année 1897 est une date toire de notre colonie. Depuis 1843, date du traité Rochet d’Héricourt, la France n’avait, pour ainsi dire, pas eu de rapports avec le Choa : Obock était trop mal placé pour les faciliter. Notre installation à Djibouti et d’autres circonstances modifièrent en un instant cette situation. Ménélik, roi du Choa, venait de reconstituer l’unité politique de l’Ethiopie et avait donné comme une consécration suprême à son empire en battant les Italiens à Adoua. Il parut que l’heure était sonnée de préciser cette situation et M. Lagarde, d’après les instructions mûrement étudiées par le ministère des Affaires étrangères et le ministère des Colonies,

584
CARTE DES MISSIONS DE BONCHAMPS, CLOCHETTE, CHARLES MICHEL
Gravure CARTE DES MISSIONS DE BONCHAMPS, CLOCHETTE, CHARLES MICHEL

des eppe Chendi Echelle 40 km. N Khartoum Kassala le de Méroe Massaguat MARABIE oSana Hodeidah

8 Quad- ledani Toma m 0 G Y P T 2 El Obéid Kosti Moka Ras Dajany Cheikh- -Gonda 620 Said (Fr.) gAd

du Nouba o Collines Renk Roseires le osamara V Bat Ader

• Kodok (Fachoda) BENT *Tebok Monkorer el Ghaza Nasser HONGOU b Kirin CAddis-A gba Addisei Entotto Ankobe Pire Daoua 10S Harar ANGSE Dendjak Bour ARDUSSA Chaba Chambé 40. Bongal Abéra Mongalla fut chargé d’entrer en rapports directs avec lui. Tel fut l’objet du premier voyage de M. Lagarde à Addis-Abeba en janvier 1897. De ce voyage résulta, en mars 1897, le renouvellement du traité Rochet d’Héricourt, par la convention du 20 mars 1897 qui déterminait les frontières de nos possessions avec l’Abyssinie et qui en consacrait ainsi l’existence (I). Cette convention fut complétée par un motu proprio

(I) Les frontières avec les possessions anglaises de la côte somali avaient été fixées par un arrangement avec l’Angleterre en date du 2-9 février 1888⁠ ⁠; et les frontières avec les possessions italiennes le furent par un arrangement conclu à Rome le 24 janvier 1900. (Voir le texte des trois arrangements dans le livre de M. G. HANOTAUX : Fachoda. Appendice, p. 343 et suiv.) de l’empereur d’où il résultait que le port de Djibouti était considéré de part et d’autre comme le débouché du commerce éthiopien, avec faculté pour le Négous d’introduire par ce port tout le matériel de guerre nécessaire à l’empire éthiopien. Le traité devenait ainsi comme une garantie de son indépendance. Peu après M. Lagarde, tout en conservant pour deux ans encore son poste de gouverneur de la Côte des Somalis, était nommé ministre de France à Addis-Abeba, fonction qu’il a conservée jusqu’en 1907.

585
RETOUR, d’après Michel : Vers Fachoda
Gravure RETOUR, d’après Michel : Vers Fachoda

Il faudrait toutefois se garder de voir en ces tractations une prédilection exclusive de Ménélik pour la France⁠ ⁠; ce prince entendait entretenir les meilleures relations avec toutes les puissances et, peu de temps après avoir signé avec nous l’accord du mois de janvier, il signait le 24 mai à Addis- • Le lion de la tribu de Juda est vaingueur. = Abeba un traité de MÉNÉLIK 1I, PAR LA GRACE DE DIEU, ROT DES ROIS D’ÉTHIOPIE commerce avec Rennell Que cela parvienne & Monsieur Michel⁠ ⁠! Rodd, représentant de content. Maintenant, quand vous reviendrez, moi, je vous ferai repartir par la route que nous Que Dieu vous récompense pour le voyage que vous avez fait et dont j’ai été très l’Angleterre. conviendrons la meilleure. Guembote.

Cependant une occasion parut s’offrir où l N RETOUR convention franco-éthio- (D’après Michel, Vers Fachoda). pienne de 1897 pouvait être quelque chose de plus et de mieux qu’un simple traité de commerce. M. Lagarde était arrivé à Addis-Abeba avec des instructions de notre gouvernement d’après lesquelles il devait organiser et envoyer, sous la direction du capitaine Clochette, une mission qui appuierait celle du capitaine Marchand en route depuis deux ans pour atteindre le Haut Nil par l’Oubangui et par le Bahr-cl-Ghazal. On ajoutait que la mission Clochette serait suivie de très près par une autre, partie de France avec M. Bonvalot.

FAC-SIMILÉ DE LA LETTRE ENVOYÉE PAR MÉNÉLIK A M. CHARLES MICHEL POUR LUI FACILITER SON

586

Ces deux missions, qui avaient un but mal défini, but qui se rapportait à l’état de tension existant avec l’Angleterre sous le cabinet Bourgeois, furent, d’ailleurs, organisées l’une et l’autre avec des moyens insuffisants. La première ne comprenait que trois Européens y compris le capitaine, et la seconde cinq seulement⁠ ⁠; aucune d’elles n’avait à sa disposition de force véritable. M. Bonvalot abandonna tout de suite la partie à l’administrateur des colonies de Bonchamps, secondé luimême par M. Charles Michel et les deux missions se mirent en route, se suivant de fort près. Préparées sans que nous nous fussions mis d’accord avec Ménélik sur l’importance du concours qu’il pourrait nous donner, elles ne pouvaient aboutir qu’à un échec et peut-être pis encore. Clochette, parti malade, mourut quelques jours après son départ d’Addis-Abeba, et sa faible escorte rallia de Bonchamps, qui n’en fut pas sérieusement renforcé. Et ce fut à travers le pays jusqu’au Sobat, affluent du Nil, une marche des plus pénibles⁠ ⁠; Ménélik avait donné des instructions pour la faciliter, mais les chefs locaux, encore mal soumis, n’en tenaient aucun compte. Quand la mission arriva au Sobat, elle se trouva devant une plaine inondée par le débordement du Nil sur 200 kilomètres de large⁠ ⁠; il lui fallut revenir sur ses pas. En vain deux membres de la mission, Faivre et Véron, secondant une nouvelle expédition que M. Charles Michel avait décidé le dedjaz Tessama à envoyer jusqu’au Nil, arrivèrent en effet jusqu’au bord du fleuve le 23 juin 1898⁠ ⁠; ils n’y trouvèrent personne et, la crue du fleuve devenant menaçante, ils regagnèrent la côte orientale aussitôt.

Marchand arrivait dix-huit jours plus tard à Fachoda. On sait déjà que son expédition se termina à Djibouti où il arriva le 15 mai 1899, pour revenir en France quatre jours après. Son passage à travers l’Abyssinie s’était effectué dans un ordre parfait, sans soulever le moindre incident.

FRANCO-ÉTHIOPIEN M.

Depuis ce moment, la vie de la colonie se confond pour ainsi dire avec celle du chemin de fer, dont l’histoire constitue une odyssée d’une autre nature. L’idée première de cette construction revient à Savouré, un négociant français établi en Abyssinie⁠ ⁠; c’était le temps où les Italiens, établis à Massouah depuis 1888, menaçaient l’indépendance de ce pays⁠ ⁠; mais ce ne fut pas lui qui réalisa l’idée. Celle-ci fut reprise peu d’années après par un Suisse, M. Ilg, et un Français, M. Chefneux, tous deux fixés à Addis-Abeba et devenus conseillers du Négous. Le premier obtint la concession nécessaire pour les travaux le r1 février 1893, s’associa l’année suivante M. Chefneux et aussitôt une société de construction et d’exploitation fut constituée sous le nom de « Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens » avec un capital initial de 4 millions, bientôt porté à 8 puis à 1o et enfin à 18, où il se trouva stabilisé. L’entreprise en fut confiée à MM. Duparchy et Vigouroux, M. Chefneux étant président du conseil d’administration de la société. La longueur totale de la ligne de Djibouti à Addis-Abeba devait d’être environ 800 kilomètres⁠ ⁠; elle fut exactement de 783. Les travaux commencèrent en octobre 1898 et furent activement poussés. Mais les difficultés financières, qui devaient entraîner la chute de la Compagnie, commencèrent presque aussitôt. Le capital souscrit était insuffisant, il fallut emprunter et ce furent des sociétés anglaises, notamment l’International Ethiopien Railway Trust, présidée par M. Ochs, qui apportèrent l’argent. Ces ressources permirent à la société d’atteindre et même de dépasser assez vite la frontière française qui se trouve vers le centième kilomètre, et le 20 août 1900 on ouvrit une première section à l’exploitation. Mais ces ressources elles-mêmes étant épuisées ou devenant fort onéreuses, M. Chefneux écrivit le 29 octobre I90I au gouvernement français pour lui demander son appui. Il en résulta une convention portant la date du 6 février 1902, en vertu de laquelle l’Etat français s’engageait à assurer à la Compagnie impériale une subvention annuelle de 500 000 francs, sous la réserve que celle-ci ne pourrait émettre aucune obligation nouvelle ni souscrire aucun emprunt sans son autorisation. La Compagnie, pressée par de nouvelles nécessités financières, ne tint guère compte de cette réserve⁠ ⁠; la ligne non terminée étant encore presque improductive, elle continua à emprunter à l’International Trust et paya les coupons de ses actions et obligations avec de nouvelles obligations émises sans l’assentiment du gouvernement français. Cependant à Addis-Abeba, les ministres anglais et italien, Harrington et Ciccodicola, s’entendaient pour persuader Ménélik qu’il devrait empêcher la continuation de la ligne au delà de Diré Daoua, qui est au kil. 3II, à moins qu’elle

587
M. CHEFNEUX
Gravure M. CHEFNEUX
588 S. M. MÉNÉLIK II

ne devint internationale. Sans aboutir complètement au but poursuivi, leurs suggestions déterminèrent cependant, d’abord, l’arrêt des travaux de construction à Diré-Daoua, puis l’ouverture à Londres des négociations qui durèrent dix-huit mois et se terminèrent, le 6 juillet 1906, par une convention dite convention tripartite en vertu de laquelle l’Abyssinie elle-même n’était pas neutralisée, pas plus que la compagnie française n’était supprimée ou internationalisée. Mais, avec une science consommée du dosage et de l’équilibre, on répartit entre la France, l’Italie, l’Angleterre, les voies ferrées construites ou à construire, la France gardant sa part jusqu’à Addis-Abeba, et l’Angleterre se réservant avec l’Italie le privilège des autres entreprises. Conclu sans que Ménélik ait été appelé à prendre part aux négociations, l’acte fut porté à sa connaissance avant sa signature définitive et le simple accusé de réception de ce prince permit de sceller définitivement l’accord le 13 décembre de la même année. La « Compagnie impériale » restée également étrangère à ces tractations, les apprenait par voie indirecte et cependant continuait à s’enliser avec rapidité dans la mer trouble des emprunts et des négociations irrégulièrement émises. Mis au courant de sa gestion à la suite d’une enquête ouverte dès le mois de mars 1906 par le gouvernement français, celui-ci, après quelques tergiversations, conclut le 14 février 1907 à la déchéance de la Compagnie⁠ ⁠; toutefois, avant de la prononcer, il jugea bon d’envoyer une mission en Ethiopie pour se concerter avec Ménélik de qui la Compagnie tenait tous ses droits. M. Klobukowski, qui en fut chargé, partit avec l’assurance qu’une société nouvelle, formée en France, était toute prête à recueillir la succession de l’ancienne, si Ménélik y consentait. Il ne s’y détermina pas sans peine⁠ ⁠; mais à la fin, le 30 janvier 1908, il se décida à transférer à son médecin, le docteur Vitalien, un Français, prête-nom de la Société nouvelle, l’acte de concession donné à M. Ilg en 1894.

S. M. MÉNÉLIK II
Gravure S. M. MÉNÉLIK II

Lorsqu’elle connut ce transfert, l’ancienne Compagnie fit toutes ses réserves sur la validité de l’acte et il ne fallut pas moins d’une année pour l’amener à composition. Enfin le 8 décembre, la déchéance dont elle était menacée depuis près de deux ans fut officiellement prononcée et, le même jour, le gouvernement déposait sur le bureau de la Chambre un projet de loi portant approbation des arrangements conclus avec la nouvelle Compagnie.

589

La discussion au Parlement ne souleva aucune difficulté⁠ ⁠; pour sauvegarder dans une certaine mesure les intérêts des anciens actionnaires, il fut stipulé que la nouvelle Compagnie leur servirait comme intérêt de leurs actions une annuité de 610 748 francs correspondant à un capital de 18 millions placés à 3,25 pour 100. Moyennant cette concession, l’ancienne Compagnie renonça au pourvoi qu’elle avait formé devant le Conseil d’Etat et à toute revendication ultérieure. Un concordat intervenu le 21 mai 1909 régla définitivement cette question des annuités et par suite toutes les autres. Avec ce concordat la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens avait vécu.

La nouvelle, dite « Compagnie du chemin de fer franco-éthiopien », avait été constituée au capital de 17300000 francs et sur des bases mieux étudiées que la devancière⁠ ⁠; elle a été aussi mieux sauvegardée contre toute emprise internationale, et son administration, aussi bien en France qu’en Ethiopie, a tout de suite donné des résultats plus satisfaisants. Elle est parvenue, malgré d’assez nombreuses difficultés, à prolonger la ligne primitive de Diré-Daoua à Addis-Abeba et à se passer de toute garantie dès 1923. Si des compétitions internationales ou une fiscalité excessive, trop favorisée par les idées modernes, ne viennent pas entraver son action, on peut prévoir, aussi bien pour elle que pour notre colonie de la Côte des Somalis dont les intérêts sont solidaires, quoique non associés, de longues années de tranquillité et de prospérité. Ainsi le double but que s’étaient proposé les fondateurs de la colonie est atteint : d’une part, une escale d’un réel intérêt est assurée à la France sur la route de Madagascar de l’Océan Indien, de l’Océanie et de l’Indochine⁠ ⁠; d’autre part, un privilège d’amitié et de commerce de la plus réelle efficacité lui est accordé vers cette importante et mystérieuse contrée africaine qui a su garder sa civilisation propre et son indépendance, l’Abyssinie.

590 591
CONCLUSION
Gravure CONCLUSION

L’œuvre médicale de la France dans les colonies africaines. serait souverainement injuste de négliger, dans une Histoire de la France coloniale moderne, l’effort accompli par la médecine française pour améliorer la santé et les conditions d’existence des peuples indigènes. La science et le dévouement français sauvent et sauveront les populations africaines : voilà le fait, et c’est un des plus grands faits et bienfaits de l’histoire. En 1900, j’étais malade en cette terre d’Afrique où j’allais étudier les problèmes économiques relatifs à notre expansion vers le Sud, et je disais au docteur Gasser, plus tard sénateur d’Oran, qui me soignait avec une cordiale vigilance : « Docteur, l’avenir de cette Afrique que nous avons marquée, désormais de l’empreinte française, dépend de vous, médecins : car, en Afrique, le grand adversaire de toute expansion et de toute prospérité c’est « la mouche », — la mouche mère de la maladie du sommeil, exterminatrice du paysan noir. Soyez maîtres de la mouche et le continent est sauvé⁠ ⁠! » Ces paroles prévoyaient, en quelque sorte, la lutte que la science et l’art allaient engager : les recherches victorieuses des Laveran, des Yersin, des Nicolle, la découverte de l’atoxil, de l’orsaline ou 270 de Fourneau, du tryponarsyl, de la germanine ou moranyl, l’emploi de la ponction lombaire et de ces adjuvants variés de la thérapeuthique et de l’hygiène sociale ont réalisé ce qui n’était qu’un bien vague espoir.

592

Aujourd’hui, après trente ans, on peut dire, sinon que la bataille est gagnée, du moins que la manoeuvre est conduite à fond avec les armes adéquates, et que les temps sont proches où l’on aura tiré de la ruine profonde à laquelle il était voué le « paysan noir », seul capable de cultiver et d’exhausser jusqu’à une prospérité constante « le continent noir ». C’est ce qu’a compris, sous les directions de la science, l’autorité française, éveillée elle-même par la responsabilité française. La France sait, maintenant, qu’elle est en Afrique surtout pour cela⁠ ⁠; elle colonise avec son esprit d’entreprise, c’est entendu, mais aussi avec son intelligence et sa charité. On disait encore, il y a peu de temps : « Les colonies⁠ ⁠! A quoi servent-elles⁠ ⁠? Qu’est-ce qu’elles rapportent⁠ ⁠? » Notre génération répond : « Une colonie rapporte, d’abord, des

LE MÉDECIN COLONIAL EN COLONNE, d’après un croquis de la mission Gentil
Gravure LE MÉDECIN COLONIAL EN COLONNE, d’après un croquis de la mission Gentil

LE MÉDECIN COLONIAL EN COLONNE (D’après un croquis de la mission Gentil). hommes. » L’Amérique du Nord a été colonisée par le commerce⁠ ⁠; or le commerce en sa dureté a détruit la race indigène⁠ ⁠; l’Amérique latine a été colonisée par la charité chrétienne⁠ ⁠; or les races indigènes ont subsisté et, mêlées aux survenants européens, tiennent maintenant leur place, leur grande place dans le cortège des peuples civilisés.

Le problème a été suivi de plus près et résolu, plus promptement encore en Afrique, par l’humanité française à l’égard des populations indigènes : les premiers bienfaits de notre intervention ont été la disparition de la guerre à l’état endémique, de la famine, du cannibalisme, de la traite des noirs, de l’esclavage. Mais bientôt la métropole s’est fait un devoir de protéger ses peuples africains contre les maladies inhérentes au continent, contre la maladie du sommeil, la lèpre, la peste, — en un mot contre le pays lui-même. Et cette œuvre, qui embrasse un monde, est en voie d’accomplissement.

D’abord, il y eut l’Institut Pasteur. Pasteur, parmi ses autres titres, est le grand

593

maître moderne de la colonisation. Il a muni celle-ci du petit tube à vaccin qui lui permet de se présenter avec certitude comme une bienfaitrice. Le médecin qui arrive en terre nouvelle attire à lui, comme un aimant, les peuples confiants. Le maréchal Lyautey citait, à la séance d’ouverture des nombreux congrès médicaux qui ont été l’honneur de l’Exposition coloniale, cette lettre de Gallieni au gouvernement, pendant la période d’établissement à Madagascar : « Si vous pouvez m’envoyer quatre médecins de plus, je vous renvoie quatre compagnies. »

CONCLUSION
Gravure CONCLUSION

Premier point : l’Institut Pasteur a fondé partout dans nos colonies, des filiales qui sont des instituts scientifiques en même temps que des organismes de santé, d’hygiène et de salubrité.

Second point : La science de Pasteur ayant à sa disposition ces filiales dans les diverses parties du monde colonial, une science coloniale s’est créée et développée avec une rapidité extraordi- naire dans les laboratoire tudie, où l’on découvre, où l’on apporte à la science métropolitaine, en échange de ses dons, un concours magnifique, d’ores et déjà irremplaçable : Yersin en Indochine, Nicolle en Tunisie, Marchoux, Lasnet et tant d’autres dans nos diverses Afriques, sont des maîtres comme les Roux et les Calmette à Paris⁠ ⁠; la colonisation scientifique médicale est devenue une des plus nobles adjuvantes de la science française.

Non seulement cette expansion a produit de grands savants admirés du monde entier, mais elle a instruit par centaines et bientôt par milliers, de modestes praticiens anonymes, véritables missi dominici de la patrie bienfaisante : médecins et pharmaciens français, docteurs indigènes, infirmiers et infirmières,

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

INFIRMIÈRE INDIGÈNE, INSTITUT PASTEUR DE BRAZZAVILLE. Croquis sur nature

594

sages-femmes et simples aides même, — comme ce Baury, de Dakar, — qui ont montré partout ce que peuvent la patience jointe à la pratique, à l’expérience et au dévouement.

Médecins, chirurgiens, hommes de laboratoire, observateurs, colporteurs du remède pénétrant la forêt, s’enfonçant dans les marécages, dépistant la maladie là où elle couve, la traquant là où elle se cache, interrogeant le mal pour lui emprunter son propre remède, le tout au péril de leur vie, ces hommes et ces femmes ont obtenu les résultats que nous allons indiquer, ne pouvant, malheureusement, les exposer dans toute leur ampleur.

Troisième point. Et en plus de ces bienfaits, ils ont apporté aux colonies françaises et, en particulier, à l’Afrique, une méthode, la médecine sociale : c’est-à-dire que ces équipes soignent désormais et sauvent non seulement les individus mais les collectivités. Ils jugulent le mal, non seulement par l’intervention et par l’application du remède mais par la divination et l’hygiène⁠ ⁠; ils lui interdisent l’entrée, douaniers de la santé publique. L’eau, la terre, le ciel sont assainis, les marigots sont asséchés, les villes et villages sont déplacés et portés en des lieux sains, la contamination est interdite, en un mot la contre-offensive contre l’invasion est d’avance réglementée. Il arrivera et à une prochaine échéance que le blanc aura fait disparaître la contagion noire en tuant son perfide transporteur le moustique : « On n’entre pas. » A cette prévision et réglementation préventive, nos vieilles civilisations s’étaient trouvées, jusqu’ici, pour elles-mêmes, à peu près réfractaires⁠ ⁠; et ce sont nos colonies qui leur donnent l’exemple et qui, sans doute, contre-importeront ce bienfait.

Donnons maintenant, pour esquisser le tableau de cette histoire contemporaine, quelques aperçus sur les résultats dus à l’œuvre médicale en Afrique : la population indigène s’élevait à 3 millions et demi d’âmes, en Algérie, lors de la conquête⁠ ⁠; elle est maintenant de 5 millions. Il y avait 3 millions d’habitants à Madagascar en 1900, il y en avait 3 700 000 en 1931. La mortalité infantile était en moyenne de 8o pour 100 dans les colonies du centre africain, elle est tombée à 32 pour 100. « La maladie du sommeil, qui dépeuplait le Cameroun, est maintenant en régression. Les « grands sommeilleurs » deviennent une rareté. Les cas mortels sont en nombre inférieur aux taux de la mortalité générale dans les régions indemnes. »

Fait capital : dans les régions de l’Afrique équatoriale que la maladie avait dépeuplées et où, faute de main-d’œuvre, l’odieux portage accumulait toutes ses misères, une première tentative d’acclimatation des populations asiatiques avait complète-

595

ment échoué : or une nouvelle tentative, faite récemment dans des conditions d’hygiène minutieusement préparées, vient de donner un résultat inespéré, qui fournira sans doute à l’Afrique une main-d’œuvre indispensable : « Les 750 travailleurs importés n’ont subi qu’une mortalité de 5 pour 100, très inférieure à celle des autochtones. » (J. de Prièssac.)

A l’honneur de la métropole et de l’administration coloniale, il faut dire que les sacrifices nécessaires ont été faits largement : les crédits annuels sont passés de 80 millions en 1924, à 21I millions en 1930⁠ ⁠; ils vont être accrus et doublés à la suite de l’émission des emprunts prévus pour les colonies⁠ ⁠; les médecins civils et militaires se pressent dans des promotions de plus en plus nombreuses et leurs traitements, leurs conditions d’existence se sont sensiblement améliorés.

Mais ces résultats, si intéressants soient-ils, ne sont encore qu’une ébauche de ce qu’il y a à faire. La campagne de salut doit se développer dans des proportions illimitées. Il faut persévérer, il faut développer le sens médical, dans l’administration, chez les colons, parmi les populations. L’Afrique se guérira elle-même. « Quelle disproportion, a-t-on écrit avec raison, entre les milliers de kilomètres carrés de l’Afrique équatoriale française et les quelques douzaines de médecins qui la desservent⁠ ⁠! »

Or un grand mouvement commence qui fait appel, maintenant, à l’initiative particulière, aux infirmières volontaires, aux missions toujours sur la brèche, aux largesses individuelles, et par-dessus tout, au concours directeur de la Croix-Rouge. Dispensée par la paix française, du service en Europe, qui fut le sien en temps de guerre, elle voit ce champ nouveau s’ouvrir devant elle : l’Afrique et notre empire colonial.

La Croix-Rouge des noirs répond d’ores et déjà à cet appel. Aidée par un puissant mouvement d’opinion, elle achèvera l’indispensable miracle, le salut des races indigènes. La France deviendra véritablement colonisatrice et civilisatrice parce qu’elle aura été d’abord, et avant tout, bienfaitrice. Gabriel HANOTAUX, de l’Académie française.

CONCLUSION

596
LE TRONC GÉANT DE KINTAMPO, d’après un croquis du capitaine Binger
Planche LE TRONC GÉANT DE KINTAMPO, d’après un croquis du capitaine Binger

LE TRONC GÉANT DE KINTAMPO (d’après un croquis du capitaine Binger).

Notes de l'édition originale

  1. p. 578 (I) Sur les origines de ces populations, consulter le grand ouvrage de M. KAMMERER : la Mer Rouge, l’ Abyssinie et l’Arabie depuis l’antiquité. Le Caire, 1929. Préface de G. HANOTAUX.

Citer ce chapitre

Alfred Martineau, « La Côte française des Somalis », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 577-596.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/somalis/la-cote-francaise-des-somalis/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d