Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 9

La formation administrative et l'essor économique de l'Afrique équatoriale française...••

Par p. 565-576 de l'édition originale 3 995 mots 6 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreFormation administrative de l’A. E. F. — La dernière mission de De Brazza (1905) - L’œuvre des explorateurs. — La misère économique de l’A. E. F. — Du régime conces- sionnaire. — Les emprunts. Le chemin de fer. Le port de Pointe-Noire. — Des horizons nouveaux
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Illustration de l'ouvrage, page 565
Gravure sans légende (page 565)
’HISTOIRE

LA FORMATION ADMINISTRATIVE ET L’ESSOR ECONOMIQUE Formation administrative de l’A. E. F. — La dernière mission de De Brazza (1905). — L’œuvre des explorateurs. — La misère économique de l’A. E. F. — Du régime concessionnaire. — Les emprunts. Le chemin de fer. Le port de Pointe- Noire. — Des horizons nouveaux. administrative et économique de l’Afrique Equatoriale française a été tourmentée et lente comme son histoire politique. C’est que le « vieux Congo » a toujours été, de la part de la métropole, la victime d’une sorte d’indifférence inconsciente qui s’est marquée par une pénible indécision et a trop longtemps frappé la colonie d’une stérilité en plein contraste avec le développement régulier et rapide de nos autres possessions d’Afrique. Les causes en étaient multiples, il y avait d’abord l’éloignement : comment ne pas se désintéresser d’une colonie aussi lointaine et risquer des capitaux dans une possession mal desservie par de rares courriers et sur laquelle on n’avait ni cartes ni rapports⁠ ⁠? De plus le Congo n’a pas connu à ses débuts l’intérêt soulevé dans l’opinion par la pénétration armée du Tonkin et du Soudan, par les combats retentissants et les colonnes hardies et périlleuses qui y portaient notre drapeau :

566 FORDANORA MISSION DIVE DE BRAZZA LOS DERNIÈRE MISSION DE DE BRAZZA

elle s’était bien enthousiasmée un instant pour le duel engagé entre Brazza et Stanley, mais elle n’en voyait que le caractère national et en quelque sorte sportif⁠ ⁠; la formation lente et méthodique, coûteuse aussi, d’une colonie française sous l’équateur lui paraissait une charge sans récompense. Tant d’autres plus voisines, mieux placées sous les regards de la métropole, appelaient l’effort de celle-ci. Il fallut de longues années d’expériences souvent infructueuses pour sortir du malaise et c’est aujourd’hui seulement que la colonie en sort vraiment, après avoir réalisé sa formation administrative et nettement marqué son essor économique. (1905) de l’Afrique Equatoriale fran- La formation administrative çaise ne s’est, en réalité, affirmée qu’au début de ce siècle.

Longtemps sous la dépendance des marins qui dirigeaient nos établissements de toute la côte d’Afrique, ceux du Gabon et du Congo ne reçurent leur acte de naissance que lorsque Brazza, après avoir dirigé la mission de l’Ouest africain, prit en 1883 le titre et les fonctions de Commissaire du gouvernement dans l’Ouest africain. Trois ans après, par un décret du 27 avril 1886, il était nommé Commissaire général du gouvernement au Congo français, et un lieutenant gouverneur, son fidèle collaborateur Noël Ballay, était nommé lieutenant gouverneur du Gabon à Libreville, fonctions dans lesquelles devaient lui succéder les deux autres lieutenants principaux de Brazza, M. Charles de Chavannes en 1889 et M. Albert Dolisie en 1894.

Brazza resta en fonctions jusqu’au 2 janvier 1898, continuant d’animer la colonie qu’il avait fondée, entraînant l’admirable équipe de collaborateurs, d’explorateurs et d’administrateurs qu’il avait formée. Des heures nouvelles s’ouvraient pour le Congo, celles de la mise en valeur⁠ ⁠; le gouvernement estima à cette époque que l’œuvre de Brazza était achevée et que le repos était bien dû à près d’un quart de siècle d’une vie tout entière dévouée à l’Afrique et passée en luttes sous les tropiques, à peine interrompues par quelques luttes non moins ardentes pour le bien de la colonie en de rares et utiles séjours dans la métropole.

CHARLES DE CHAVANNES

Brazza ne devait revoir qu’une seule fois la fille qu’il avait donnée à sa patrie d’adoption et ce fut au cours de ce voyage qu’il mourut. En 1905, à la suite du retentissement qu’avaient eu en France des incidents soulevés au Congo par les conséquences du régime d’exploitation introduit dans la colonie, une mission d’enquête lui fut confiée, alors que sa pensée et son activité restées entières se tournaient à ce moment vers l’Afrique du Nord qu’il habitait et vers le Maroc alors à peine entré dans les vues de la politique française. Sept ans après son départ, son Congo avait bien changé. Il était secoué par les diverses nécessités de la mise en valeur et par les âpres problèmes qu’elle soulevait, notamment celui des transports qui exigeaient un emploi du portage souvent poussé jusqu’à l’abus. Ce n’était plus la préoccupation presque unique de l’indigène qui animait les nouveaux Congolais. Brazza, dont la santé s’était considérablement altérée dès les débuts de ce voyage, s’en trouva affecté et inquiet. Faisant allusion aux abus qui avaient marqué l’exploitation de certaines parties du Congo belge et fait donner parfois au caoutchouc recueilli sur l’autre rive du fleuve le nom terrible de « caoutchouc rouge », il s’écriait souvent et écrivait « qu’on ne fasse pas du Congo français une nouvelle Mongalla⁠ ⁠! » Il dut interrompre son enquête et s’embarqua malade pour rentrer en France. Son état s’aggrava sur le bateau qui le ramenait, malgré les soins de Mme de Brazza qui l’avait accompagné dans sa mission et c’est un mourant qui débarqua à Dakar où il expira le 14 septembre 1905. L’Afrique avait repris et terrassé celui qui l’avait vaincue. Son corps fut ramené en France où des obsèques nationales lui furent faites à Paris le 3 octobre 1905. Combien plus éloquente encore, dans sa forme lapidaire, est cette inscription que rédigea pour sa tombe M. Charles de Chavannes et qui figure sur le tertre de terre d’Afrique dans laquelle il repose aujourd’hui au cimetière qui domine la ville d’Alger. La voici : En des obsèques nationales célébrées à Paris au milieu d’un grand concours de peuple le 3 octobre 1905, la France pleura le fils d’adoption qui avait su, presque seul et sans armes, lui conquérir un empire immense dans l’Afrique inconnue à force de tranquille audace et de foi invincible par la Patience et la Bonté. Sa mission est pure de sang humain. Il succomba le 14 septembre 1905 au cours d’une dernière mission entreprise pour sauvegarder les droits des indigènes et l’honneur de la nation. Sa veuve fit élever ce monument.

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Illustration de l'ouvrage, page 567
Gravure sans légende (page 567)

Africains en passant, saluez ce tombeau. Celui qui dort ici fut le tendre génie Qui se pencha vers vous dans sa marche bénie, Et d’une humanité librement rajeunie Promena sur vos fronts le splendide flambeau.

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Ses successeurs au Commissariat général furent successivement MM. de Lamotte (1897), Albert Grodet (190I), Emile Gentil (1904) et Martial Merlin (1908).

Bien vite M. Merlin comprit qu’un effort résolu était nécessaire pour faire sortir le vieux Congo de la stagnation où il végétait, de cette espèce de poto-poto administratif et économique où croupissaient ses richesses et ses possibilités. « C’est la Cendrillon coloniale, disait-il, laissez-la paraître et vous verrez sa beauté. » Il lui fit d’abord donner un nouveau nom. En 1909 il devint gouverneur général du Congo français et en IgIo il prit le titre de gouverneur général de l’Afrique Equatoriale française, appellation nouvelle et définitive, qui égalait la colonie à sa sœur aînée, l’Afrique Occidentale française.

M. Martial Merlin, qui, en plus de son rôle administratif et de son action économique, eut à diriger la colonie dans les premières années de la guerre et à régler la reconquête du Cameroun, fut remplacé successivement par M. Gabriel Angoulvant qui réunit pendant la fin de la guerre les deux grands gouvernements généraux de Dakar et de Brazzaville, par M. Augagneur et enfin par M. R. Antonetti, qui dirige actuellement (193ł) les destinées de l’Afrique Équatoriale française.

L’OEUVRA DES EXPLO RATEURS

Celle-ci forme un gouvernement général ayant son siège à Brazzaville où se trouvent tous les services centraux. Le groupe de l’A. E. F. — c’est par ces trois lettres qu’il est couramment désigné — comprend quatre colonies dirigées, sous la haute autorité du gouverneur général et de son secrétaire général, par des lieutenants gouverneurs : le Gabon (chef-lieu Libreville), le Moyen-Congo (chef-lieu Brazzaville), lOubangui-Chari (chef-lieu Bangui) et la colonie du Tchad (chef-lieu Fort- Lamy). La partie de l’ancien Cameroun allemand qui a été confiée par la Société des Nations au mandat français et qui avait été d’abord rattachée à l’Afrique Equatoriale française, possède aujourd’hui une autonomie entière sous la direction d’un gouverneur des colonies qui porte le titre de Commissaire de la République française au Cameroun⁠ ⁠; elle a d’ailleurs bien des intérêts économiques communs avec sa grande voisine. œuvre géographique et scientifique qui souvent l’a pré- Cette œuvre administrative fut accompagnée d’une cédée et rendue possible : celle des explorateurs.

L’Afrique Equatoriale française a été un admirable champ pour les missions d’exploration et d’études. A côté des précurseurs, des pionniers, des conquérants et des pacificateurs dont les pages précédentes ont rappelé les hauts faits, que de noms ont été attachés à l’inventaire du Congo. Dans un tableau publié en 1923 dans le Bulletin de la Société de Géographie de Marseille, M. Georges Bruel n’en citait pas moins de 675. Parmi ceux dont les travaux sont particulièrement notoires, il faut citer : MM. Gaillard, Fredon, Paul Comte (Oubangui), Merlet (Gabon et Oubangui), le capitaine Decœur (Haute Sangha), Alfred Fourneau, Fondère, le lieutenant Lucien Fourneau et le docteur Spire (mission de 1898-1899 de Libreville à la Sangha), Victor Bernard et le docteur Huot (missions dans le Bahr-Sara), Perdrizet (bassin de la Ouahm), Pierre Prins (Oubangui et Chari), Auguste Chevalier, le docteur Decorse (missions scientifiques dans la région du Tchad), le capitaine Tilho (missions scientifiques en Afrique centrale), le lieutenant de vaisseau Audouin (mission dans la Bénoué et missions hydrographiques), le commandant Moll, le capitaine Cottes et le capitaine Périquet (mission de délimitation du Cameroun)⁠ ⁠; le capitaine Lancrenon (mission télégraphique au Tchad), le docteur Martin et ses collaborateurs de la mission d’études de la maladie du sommeil⁠ ⁠; les capitaines du génie Cambier, Lavit et Mornet (études du chemin de fer), lieutenant Dujour (mission scientifique géodésique), Paul Bourdarie (études scientifiques et économiques sur le Congo et l’Oubangui), les capitaines Jacquier et Maurice Martin (missions dans l’Oubangui), le docteur Poutrin (études scientifiques), l’ingénieur hydrographe Roussilhe (missions hydrographiques), A. Gruvel (étude sur la faune atlantique), etc...

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Mais, à côté d’eux, la pléiade a compté bien des modestes, et tous, chefs de missions, administrateurs, savants, officiers, colons et notamment de nombreux missionnaires formés à l’école de Mgr Augouard et de Mgr Le Roy, ont amassé des documents scientifiques, géographiques et économiques dont M. Georges Bruel, qui a été parmi eux l’un des plus actifs, a réuni un premier inventaire dans une précieuse Bibliographie de l’Afrique Equatoriale française.

DE L’A. E. F.

Ainsi s’établit peu à peu une grande carte de l’Afrique Equatoriale française qu’il sera un jour bien émouvant de mettre en regard des vieilles cartes où le cours du Congo était si fantaisiste et où abondaient les terre incognitce, souvent figurées par des animaux étranges et des Noirs géants ou des pygmées, entraînés dans les caravanes de négriers. L’histoire économique de l’Afrique Equatoriale française est certainement la moins brillante de celles que nous venons de successivement raconter. C’est dans ce domaine que la stagnation générale de la colonie s’est surtout manifestée. La comparaison de deux chiffres en donnera la mesure. En 1913, dernière année normale d’avant-

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guerre, le groupe faisait un commerce extérieur de 57 millions de francs, représenté par 21 millions d’importation et 36 millions d’exportation. En 1929, le total ne s’est élevé qu’à 428 millions de francs, représenté par 276 millions d’importation et 152 millions d’exportation. Ramené au coefficient de l’or, le total de 1929 ne donne que 85 millions. C’est peu en regard des statistiques impressionnantes et en ascension rapide du Congo belge ou de l’Afrique britannique du Sud.

INDIGÈNES CHARGEANT UNE BILLE D’OKOUMÉ (Dessin original sur nature).
Gravure INDIGÈNES CHARGEANT UNE BILLE D’OKOUMÉ (Dessin original sur nature).

Et pourtant les richesses de l’A. E. F. sont abondantes et variées. Les bois en forment l’élément principal et parmi eux l’okoumé, bois précieux à la fois pour la menuiserie et l’ébénisterie. Avec eux l’Afrique Equatoriale exporte du caoutchouc, des noix palmistes, du café, du coton, de l’ivoire, les produits de ses chasses, petites et grandes, et de la pêche. Ses forêts sont presque inépuisables, son sol n’a jamais été cultivé par des procédés modernes, elle est encore à la période de la cueillette. Le cheptel du Tchad est extrêmement riche. Et voici que son sous-sol se révèle comme un réservoir de richesses hier encore insoupçonnées et qui vont des vieilles mines de cuivre de Mindouli dans le Bas-Congo jusqu’à l’or et peutêtre le pétrole, dans la région de l’Oubangui.

D’où vient que l’exploitation en a été si retardée⁠ ⁠? C’est qu’aux raisons générales de la stagnation du Congo : éloignement, ignorances et incertitudes de la métropole, indifférence des pouvoirs publics, hésitation des capitaux, difficultés matérielles des transports et du commerce, complexités d’un tarif douanier qui imposait l’égalité des tarifs à toute la région que l’Acte international de Berlin de 1885 a défini comme étant le bassin conventionnel du Congo, s’ajoutent deux causes principales qu’un effort de l’Etat aurait seul pu écarter, l’absence de tout outillage économique et la rareté de la main-d’œuvre.

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C’est une vérité évidente que dans les pays neufs la condition essentielle de tout progrès économique est l’outillage, c’est-à-dire, en fait, la création de moyens de communication : ports, routes et chemins de fer. Or, le Congo n’avait que des ports bien modestes, pourvus de moyens insuffisants⁠ ⁠; pas de routes, mais quelques pistes marquées par le passage des caravanes de porteurs⁠ ⁠; pas de chemin de fer, et des rivières dont les chenaux navigables étaient séparés par des rapides infranchissables, même aux hautes eaux. Le portage à dos d’homme entre les postes et le transport par baleinières sur les biefs de rivières compliquaient, alourdissaient, ralentissaient et grevaient de frais considérables toute circulation.

Quant à la main-d’œuvre, elle était rare et sans grande valeur. Le vieux Congo avait été de tout temps dépeuplé par l’esclavage, aussi bien par la traite maritime que la France et l’Angleterre ont supprimée au début du dix-neuvième siècle que par la traite intérieure, plus dévastatrice encore. A ces maux il fallait joindre le cannibalisme, les méfaits des féticheurs et sorciers qui empoisonnèrent tant de malheureuses victimes, la mortalité infantile qui abattait les enfants, mal nourris et mal vêtus. Le nombre de ceux-ci était faible aussi du fait d’un autre mal social, une gérontocratie qui réservait aux seuls vieillards riches la possibilité de fournir la dot nécessaire pour l’achat des femmes. Joignons-y encore la mauvaise alimentation de tous ces indigènes, incapables de tirer de leur sol même ce qui était indispensable à leur nourriture immédiate et surtout de se prémunir pour les semailles et contre les famines. Enfin les épidémies, comme la maladie du sommeil, la variole et le typhus sévissaient sur ces pauvres êtres inférieurs. C’est ainsi que l’Afrique Equatoriale française, d’une superficie de plus de 2 500 000 kilomètres carrés, ne possède aujourd’hui qu’une population d’à peine 3 millions d’habitants, soit 1,3 par kilomètre carré. Comment trouver dans ces primitifs, trop souvent déchus, même physiquement, les bras solides capables d’aider les dirigeants européens à ouvrir leur sol riche, mais infécondé⁠ ⁠?

Cette indifférence résignée et distante des pouvoirs publics laissait la colonie à sa pauvreté en lui distribuant parcimonieusement les quelques crédits qui assuraient sa petite vie végétative et sans avenir. En vain les administrateurs appelaient

572 TRANSPORT DE L’HUILE DE PALME

la métropole au secours en assurant que la colonie payerait, elle aussi, les mises de fonds, officielles ou privées qu’elle sollicitait. Il fallut l’exemple d’un voisin pour que fût tenté au Congo français un premier essai de mise en valeur qui fut d’ailleurs malheureux. Sous la vigoureuse impulsion du roi Léopold, le Congo belge était déjà entré en plein essor. Ouvert par le chemin de fer que l’énergie du colonel Thys avait établi du port atlantique de Matadi au Stanley-Pool et qui avait été inauguré en 1898, le Congo belge enrichissait ses propres finances et celles des capitalistes qui avaient répondu à l’appel du roi. Les sociétés concessionnaires y étaient florissantes. On crut trouver dans leur exemple une solution paresseuse et peu coûteuse qui pouvait dispenser l’Etat français de l’effort d’argent que notre colonie appelait. L’engouement qu’on avait alors pour les (D’après un croquis sur nature). grandes concessions territoriales s’appuyait aussi sur le succès fameux de la Chartered Sud-Africaine et de la Royal-Niger-Company.

TRANSPORT DE L’HUILE DE PALME, croquis d’après nature
Gravure TRANSPORT DE L’HUILE DE PALME, croquis d’après nature

On en fit l’application en 1899. Déjà quelques larges concessions avaient été données sur des territoires du Gabon. Cette fois, ce fut l’essai d’un régime général qui s’appliquait à toute la colonie.

M. Guillain, ministre des Colonies en 1899, convaincu que l’introduction au Congo de grandes sociétés de colonisation serait plus profitable que les essais timides de colons particuliers souvent dépourvus de capitaux, décida par un décret du 28 mars 1899 l’institution de grandes concessions qui, d’après un cahier des charges type, recevraient pour trente années des concessions d’une étendue supérieure à 10 000 hectares et en auraient l’exploitation exclusive moyennant un versement de redevances à l’Etat et à la colonie et sous certaines conditions tendant à sauvegarder les intérêts des indigènes sous le contrôle de l’administration. Une quarantaine de concessions furent ainsi attribuées, couvrant près des 19/20es de la colonie. On attendait de cette large tentative des résultats décisifs d’autant plus que des groupements étrangers, et notamment belges, avaient cherché à se faire attribuer des concessions territoriales chez nous.

573 LE PORT DE POINTE-NOIRE

L’essai ne fut pas heureux. Il était vicié dans sa base même. Les concessionnaires, souvent ignorant des réalités du Congo français et uniquement alléchés par les beaux rendements des sociétés belges, se heurtaient bien vite à l’impossibilité de cueillir ou d’exporter les produits de leurs concessions qu’ils n’avaient pas préalablement fait étudier. Agents de direction et d’exécution, main-d’œuvre, moyens de transport, compétence agricole, connaissance de la politique indigène, pratique des relations avec les autorités administratives, tout leur manquait. Les misères et les déceptions apparurent vite, encore soulignées par des abus qui portaient surtout sur les exigences de la métropole ou sur les excès du travail forcé et du portage imposé aux indigènes. Ce furent les plaintes et les protestations soulevées par ce régime qui provoquèrent, en 1905, l’enquête confiée à Brazza et dont il revint mourant. Plusieurs de ces sociétés disparurent et quelques-unes tout de suite. D’autres résistèrent et devinrent de simples exploitantes des territoires qui leur avaient été concédés en exclusivité. Les capitaux que toutes ont investis n’ont certes pas été perdus, ils ont bénéficié tout au moins à l’essor général de la colonie dont quelques-uns ont heureusement et justement profité. Mais le régime lui-même était une erreur. Il a pris définitivement fin en 1930 par des accords amiables passés entre le ministère des Colonies et les derniers concessionnaires qui, sous certains avantages, ne sont plus que des sociétés de colonisation sans monopole. Dès les premières années de ce siècle, l’Etat français était ainsi ramené à la conception de ses devoirs qu’il avait voulu éluder. Courageusement les chefs de la colonie se plaçaient en face des nécessités qui s’imposaient. Emile Gentil, qui d’explorateur et de commandant du territoire du Tchad était devenu Commissaire

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général, y appliqua vainement ses efforts jusqu’à écrire à un membre de la commission du budget de la Chambre : « On peut toujours mourir, mais on ne peut faire vivre le Congo avec rien. » Son successeur, M. Martial Merlin posa nettement le problème. Il fallait à la colonie un outillage économique, un port, des routes, un chemin de fer joignant le grand fleuve à l’Océan, des télégraphes, des travaux de balisage sur les rivières et aussi pour l’indigène une assistance médicale mieux organisée, un enseignement qui devait devenir surtout d’ordre professionnel, tout un programme de vie meilleure et de bonne administration.

Le mauvais charme semblait enfin rompu. Au premier emprunt de 21 millions qui avait permis en IgIo les premières études du port en eau profonde de Pointe- Noire et du nouveau tracé de chemin de fer de Brazzaville à ce port, une loi du 13 juillet 1914 ajouta 171 millions qui allaient permettre de déclencher les travaux. La guerre arrêta cet élan.

Mais il ne pouvait être brisé que pour un temps. Il fut repris après la guerre, avec une confiance et une hardiesse qui durent encore vaincre bien des obstacles et que le gouverneur général actuel porte à leur effet le plus grand et le plus heureux. Un emprunt de 300 millions qu’il obtint du Parlement en 1925 donna à la colonie les moyens financiers nécessaires pour l’accélération résolue des travaux du chemin de fer de Brazzaville-Océan et du port de Pointe-Noire, et en 1931 dans les grands emprunts accordés aux colonies pour la réalisation de leur outillage, 500 millions nouveaux ont été autorisés pour l’Afrique Equatoriale française en vue de l’extension de ses travaux publics et de son programme d’hygiène.

Le chemin de fer du Congo va donc achever une histoire qui a été, elle aussi, très mouvementée. Brazza en avait projeté la création et confié l’étude en 1886-1887 à l’ingénieur Jacob. On crut un instant qu’il serait réalisé par l’initiative privée, mais il resta à l’état de projet et bien longtemps encore, les transports de Loango à Brazzaville ne furent assurés que par les longs, pénibles et coûteux convois de porteurs qui parcouraient et souvent semaient de leurs charges la piste mal tracée à travers les forêts et les montagnes du Mayumbe. A l’ouverture de la ligne belge de Matadi au Pool en 1898, nos transports, même officiels, prirent cette voie plus commode qui bientôt ne suffit plus aux besoins de l’immense pays intérieur qu’elle desservait. C’est ainsi que prit naissance d’abord, et corps ensuite le projet français du chemin de fer du Congo à l’Océan dont le tracé longuement étudié par des missions techniques fut définitivement fixé de Brazzaville à Pointe-Noire et construit grâce aux larges dotations des emprunts.

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Lorsque la ligne sera achevée, l’Afrique Equatoriale française aura enfin un moyen d’évacuer ses richesses.

Quant au port que les études des missions hydrographiques ont fixé à Pointe- Noire en eau profonde, un wharf, des quais, des aménagements divers et une excellente alimentation en eau potable, devront faire un jour de Pointe-Noire le Dakar de l’Afrique Equatoriale française.

D ES HORIZONS NOUVEAUX

Comme affluents de ces grands moyens de communication, la colonie, qui ne comptait encore en 1923 que quelques centaines de kilomètres de routes, possède aujourd’hui un réseau routier de plus de 12 000 kilomètres de bonnes routes ouvertes à l’automobile et dont l’une relie aujourd’hui le Cameroun français et la colonie de l’Oubangui par une voie directe qui met désormais Bangui à vingt-cinq jours seulement de France. circulation des voyageurs et des produits s’accompagne de L’ouverture des voies de pénétration qui assurent enfin la l’application d’un large programme médical, social et humain qui doit donner aux populations indigènes le bien-être et la vie et aussi accroître leur nombre. La maladie du sommeil, les épidémies et surtout la terrible mortalité infantile sont l’objet d’une campagne méthodique et qui s’étend peu à peu aux régions les plus lointaines.

LES ÉTENDARDS DE RABAH, d’après un document de la mission Gentil
Gravure LES ÉTENDARDS DE RABAH, d’après un document de la mission Gentil

Ainsi battront les ar- LES ÉTENDARDS DE RABA l). puissant, fécond et sain qui fut si longtemps paralysé par l’inertie des pouvoirs publics métropolitains et par la pauvreté des moyens de vie qui le laissaient en arrière des autres colonies françaises.

Riche en produits naturels, dotée de voies de communication qui distribuent la vie dans sa vaste étendue, l’Afrique Equatoriale française, née de la modeste action côtière des marins du début du dix-neuvième siècle, formée par le génie Brazza, agrandie par l’effort des explorateurs, des administrateurs, des diplomates, des soldats, des missionnaires et des colons, entrevoit aujourd’hui son avenir au delà même de ses frontières. Le port de Pointe-Noire, desservi par le chemin de fer de Brazzaville, rivalisera comme débouché des immenses et riches régions du Katanga et du haut Congo non seulement avec le port, aujourd’hui bien insuffisant, de Matadi que les Belges songent à remplacer par un port abordable et plus moderne dans l’estuaire même du Congo, mais avec les ports et les chemins de fer qui de Lobito à travers l’Angola portugais, de Beira et de Lourenço-Marques à travers le Mozambique et même du Cap, se disputent déjà le débouché du centre du haut bassin du Congo et de la partie septentrionale de l’Afrique australe britannique.

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C’est sur ces espérances que se termine l’histoire passée de l’Afrique Equatoriale française. Une nouvelle histoire commence pour elle. L’aube en est lumineuse. Elle coûtera moins d’efforts, de sacrifices et de sang. La semence jetée pendant près de cent ans par les précurseurs et les pionniers lèvera en une riche moisson.

CASE KIRDI MASSA (TCHAD), cul-de-lampe
Gravure CASE KIRDI MASSA (TCHAD), cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « La formation administrative et l'essor économique de l'Afrique équatoriale française...•• », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 565-576.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/la-formation-administrative-et-l-essor-economique-de-l/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d