Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 8
L'établissement du mandat français sur le Cameroun
Les Allemands prennent possession du Cameroun (I4 juillet 1883). — Les explorateurs
’ALLEMAGNEet gouverneurs allemands. — La conquête franco-anglaise (1914-1916). — La coordination des efforts. — Le partage du Cameroun. s’était éveillée en 1883 aux aspirations coloniales, et le prince de Bismarck, qui avait dit jadis que toute l’Afrique ne valait pas les os d’un grenadier poméranien, avait accédé aux sollicitations instantes des Chambres de commerce et des Sénats des villes de Hambourg et de Brême qui rappelaient les grands voyages de Barth, Nachtigal et Flegel dans l’arrière-pays et l’établissement de maisons de commerce hanséatiques dans le fleuve Cameroun. D’urgence et sans bruit le chancelier avait envoyé un commissaire impérial à la côte d’Afrique, un Africain de haut mérite, l’explorateur Nachtigal, alors consul général à Tunis, avec mission d’occuper diverses parties de la côte, notamment entre le delta du Niger et le Gabon ; Nachtigal, parti sur un navire de guerre, la Mowe, avait pris possession du Togo le 5 juillet et du Cameroun le 14, après avoir passé des traités avec les chefs indigènes.
558ES ALLEMANDS PRENNENT POSSESSION
Ainsi avait été fondée la colonie • DU CAMEROUN (14 JUILLET 1883) allemande du Cameroun, devenue aujourd’hui pays sous mandat B confié pour la plus grande partie à la France et pour le reste à l’Angleterre, et qui, quoique séparée administrativement de notre Afrique équatoriale française, a été et est encore trop mêlée à sa vie pour que l’histoire n’en soit pas retracée ici.
LL VERNEURS ALLEMANDS ES EXPLORATEURS ET GOU-L’Allemagne s’était donc insérée entre les possessions naissantes de l’Angleterre au Niger et de la France au Gabon et au Congo. Elle exigea sa part et tout de suite deux conventions diplomatiques la lui tracèrent. Par la première, conclue le 7 mai 1885, l’Angleterre abandonnait au nouveau venu tout le massif du Cameroun et une frontière partant de la côte jusqu’aux rapides de Vieux Calabar dans l’intérieur, qu’un accord du 2 mai 1886 prolongea jusqu’aux environs de la ville de Yola, sur la Bénoué. Par la seconde convention, signée le 24 février 1885, la France reconnaissait au Rio Campo la frontière entre le Cameroun et le Congo français. duré trente ans, de 1884 à 1914. Son histoire La domination allemande sur le Cameroun a compte trois hommes remarquables, l’explorateur Nachtigal qui l’a fondée et qui a envoyé les premières missions d’exploration et d’occupation dans l’intérieur ; le gouverneur von Puttkamer qui, de 1895 à 1907, en a dirigé l’exploitation économique en y développant les plantations, surtout celles du caoutchouc, et en instituant deux grandes compagnies à charte, la Nord-West Kameroun Gesellschaft et la Sud-Kameroun Gesellschaft ; et le ministre des Colonies Dernburg qui vainquit l’indifférence du Reichstag et de l’opinion publique allemande pour les colonies en général et surtout pour le Cameroun. Sous son impulsion, les trois derniers gouverneurs, Seitz (1907-1910), Gleim (1910-1912) et Ebermaier (1912-1914), s’efforcèrent de développer la colonisation par les plantations, comprenant bien que le Cameroun n’était pas un pays de peuplement où l’Allemagne pût songer à déverser des immigrants, mais une colonie d’exploitation destinée à lui fournir des matières premières et à acheter les produits de son industrie. Des chemins de fer et des routes étaient en voie d’exécution. La main-d’œuvre indigène était abondante et, d’ailleurs, par des procédés d’une réelle brutalité, elle était asservie aux plus durs labeurs. La domination allemande s’exerçait par la force qu’appuyait la présence d’une troupe coloniale nombreuse et bien entraînée, la Schutztruppe.
C’est en cet état que le Cameroun allemand allait recevoir le choc de la guerre et voir changer ses maîtres et ses destinées.
559IL A CONQUÊTE FRANCO- ANGLAISE
(1914-1916) Alliés anglais, belges et français et la Grande Guerre, Il y a eu entre la conquête du Cameroun par les un curieux parallélisme. Si l’affaire a été réglée en dix-huit mois, elle a reproduit en petit les mouvements des grands fronts : actions séparées, succès et insuccès, et finalement victoire grâce à la concentration des forces et à l’union des troupes. On avait cru au début que la campagne serait facile. Mais l’ennemi opposa partout une résistance de sanglier, facilitée par les dispositions du terrain et surtout par les forêts et les marigots à travers lesquelles les colonnes françaises durent progresser, se débattre et se battre pendant de longs mois.
L’Afrique équatoriale française se dressa d’autant plus ardemment à l’appel de la mobilisation, que la guerre mettait en évidence les conséquences stratégiques des deux antennes abandonnées aux Allemands sur l’Oubangui et le Congo par la convention de IgII, et de la coupure de la colonie en trois parties ainsi opérée il y avait trois ans. M. Estèbe, gouverneur général intérimaire, fit sans tarder réoccuper Bonga, Zinga et le Nord du Gabon. De son côté, le général Aymerich, commandant supérieur des troupes de l’Afrique équatoriale française, apprenant que les Allemands avaient occupé le poste d’Ouesso, sur la Sangha, le fit reprendre le 3I août par le commandant Joly.
Le retour de M. le gouverneur général Merlin dans la colonie le 7 septembre 1914 allait déclancher tout de suite la reprise du Nouveau-Cameroun et une première offensive en coup de sonde et restreinte par les frontières de l’Afrique équatoriale française. Ce fut la mission de quatre colonnes françaises qui allaient opérer sur les frontières pendant que le corps expéditionnaire franco-anglais, formé des troupes britanniques du général Dobell et des troupes françaises de l’Afrique occidentale commandées par le colonel Mayer, attaquerait par la côte. Une première coopération allait ainsi s’engager, mais sans plan d’ensemble bien ordonné.
Les colonnes françaises s’élancèrent avec joie à la reconquête des régions perdues en IgII. Au nord du Gabon, dont la capitale Libreville fut protégée dès le 19 septembre par l’occupation de Cocobeach, et où, dès le 3 septembre, les Allemands avaient attaqué un de nos détachements à Mimbang en tuant le chef de bataillon Dubois de Saligny, la situation fut un instant critique. Mais les colonnes Le Meillour, Miquelard et Defert rétablirent la situation.
Dans la Sangha, le colonel Hutin, à travers un pays difficile, parvint à enlever Nola le 18 octobre. Pour le dégager et le soutenir, le général Aymerich alla de Ouesso, avec des troupes françaises et belges transportées par flottilles, attaquer le 25 octobre le poste allemand de N’zimou : il se heurta à une forte résistance au cours de laquelle le gouverneur Lucien Fourneau fut grièvement blessé de deux projectiles. Après un rude combat de deux jours, cette forte position tombait entre nos mains le 28 octobre.
560Dans le Logone, le colonel Morisson nettoyait toute l’antenne Nord concédée aux Allemands et s’engageait déjà sur la route de la capitale Yaoundé en enlevant Bertoua.
FEMME PAHOUINEDans le Nord le colonel Largeau, après une première attaque infructueuse sur Kousseri, avait enlevé le 20 septembre le réduit allemand de Kousseri, délivré Laï occupé le 21 août par l’ennemi, et déclenché, sous le commandement du colonel Brisset et en conjonction avec des troupes anglaises venues de la Nigéria, une colonne qui alla bloquer le fort de Mora, occupa Maroua le 14 octobre et poussa sa marche vers le Sud, ayant ainsi libéré les anciens territoires cédés en I9II, et envahi le Cameroun même. Pendant ce temps sur la côte, la colonne expéditionnaire Dobell- Mayer avait débarqué le 26 septembre à Douala, occupé cette ville, et commencé avec la colonne fran- (Croquis original sur nature). çaise Mayer et la colonne britannique Gorges des mouvements en avant qui lui permettaient d’occuper Yabassi, Edéa, Buéa, mais en se limitant à l’occupation effective de ces premières régions conquises.
La tactique du colonel Zimmermann, chef des troupes ennemies, consistait à résister partout et le plus possible grâce aux organisations de défense bien préparées depuis plusieurs mois déjà, à attaquer très souvent et surtout en pays forestier et marécageux, à évacuer les positions et à fuir dès qu’elles n’étaient plus tenables. Il était à craindre qué ces divers détachements pussent se réunir et obtenir ainsi la supériorité du nombre. Les Alliés devaient donc, eux aussi, attaquer partout, pour fixer l’ennemi sur les diverses parties du front. Leurs colonnes avaient moins de mobilité, il leur fallait donc plus de cohésion. Ce fut la tactique qui peu à peu s’imposa partout et qui réussit grâce aux efforts du gouverneur général Merlin et du général Aymerich et qui, après dix-huit mois de campagne, amena la victoire totale.
Une coopération déjà plus efficace des troupes alliées fut donc décidée dans
561une conférence qui fut tenue à Douala, le 12 mars I915, entre le général Dobell et M. Lucien Fourneau, lieutenant gouverneur du Moyen-Congo, représentant l’Afrique équatoriale française. Des dispositions furent arrêtées pour l’action commune et sur tous les points des colonnes repartirent à l’assaut du Cameroun. Au Gabon, le commandant Miquelard enlevait Oyem et Bitam, et, en juillet, il tenait la ligne du Ntem ; mais le colonel Le Meillour n’avait pu enlever Akoafim. A la tête des colonnes de la Sangha et de la Lobaye, le général Aymerich manquait de ravitaillement et le terrain lui était plus redoutable que les Allemands : les colonnes Hutin et Morisson finissaient par se joindre et par former la colonne Est-Cameroun après occupation de Lomié et de Doumé. Mais, par suite de retards, la colonne Morisson avait dû enrayer son offensive et celle du détachement qu’elle avait lancé en CAVALIERS FOULBÉ (NORD DU CAMEROUN) (Croquis original sur nature). avant. Au Nord, la colonne du Nord-Cameroun du colonel Brisset, rejointe par le général anglais Cunliffe, finit par faire capituler Garoua le 1o juin, grâce à un canon de 95 envoyé par le général Largeau. La colonne se remit en marche par Ngaoundéré et Tibati, clefs du plateau du Cameroun, se reliant ainsi aux troupes de la colonne française Est-Cameroun. De la colonne expéditionnaire Dobell, le colonel Mayer était allé enlever, le Il mai, Eséka, terminus du chemin de fer et quartier général du commandement allemand, et en contact avec la colonne anglaise Haywood, elle s’approchait de Yaoundé.
Cette offensive, habilement concentrée, avait forcé l’ennemi à se resserrer. Mais le triple commandement des généraux Dobell sur la côte, Cunliffe dans le Nord et Aymerich dans l’Est, empêchait d’utiliser à fond les efforts de ces colonnes marchant presque dans l’inconnu. La coordination n’était pas suffisante et la saison des pluies arrivait. Le général Dobell, qui avait encore plus de I 000 fusils contre lui dans le Sud-Ouest du Cameroun, suspendit les opérations.
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV
562 LA COORDIVOTOSPuis il demanda lui-même une nouvelle conférence avec le gouverneur général Merlin et le général Aymerich. ) DES EFFORTS fois elle fut décisive. L’offensive générale et coordonnée Elle eut lieu les 25 et 26 août 1915 à Douala et cette fut décidée avec Yaoundé pour objectif. Les deux détachements du corps expéditionnaire : la colonne anglaise Haywood et la colonne française Mayer, bien appuyées sur Eséka et sur Woum-Biagas, brisèrent les dures résistances de l’ennemi et arrivèrent le rer décembre à Foumban. La colonne Brisset et la colonne Cunliffe, venues du Nord, occupaient l’une Tibati, l’autre Yobo. La colonne de l’Est- Cameroun trouvait une fois encore devant elle les pires difficultés, la forêt hostile et inondée, pleine d’embûches, d’embuscades et de troncs d’arbres en travers des rares pistes, des marigots débordés et bourbeux, et aussi un ennemi très mordant et presque insaisissable. Sous l’action du général Aymerich les deux colonnes poussèrent de l’avant et le 4 décembre le colonel Hutin occupait la forte position que l’ennemi avait organisée à Mougouri
Cette fois, le cercle se fermait autour de Yaoundé. Le Ier janvier la colonne Haywood occupait la ville et le 8 le général y arrivait à son tour avec les vaillantes troupes des colonnes Nord-Cameroun et Est-Cameroun. L’ennemi avait pu fuir. Le colonel Zimmermann, ses officiers et ses derniers soldats, échappant à la vigilance des colonnes alliées, réussirent à gagner la frontière de la Guinée espagnole et al èrent se faire interner dans ce pays neutre. Quelques jours après, dans le Nord, le fort allemand de Mora, investi depuis quinze mois, capitulait.
CAMEROUNLa conquête du Cameroun était terminée. Les Allemands ainsi chassés du Cameroun, les Alliés devaient régler le sort de la colonie.
Dès l’occupation de Douala la France et l’Angleterre avaient établi au Cameroun un condominium pour assurer l’administration des territoires progressivement occupés. La campagne finie, elles s’accordèrent pour la solution du partage qui seule permettait à chacune d’elles d’administrer selon ses « méthodes » en toute liberté, et un accord du 14 mars I916 détermina les frontières des zones d’influence respectives : outre les territoires cédés à l’Allemagne en I9II, la France recevait en charge la presque totalité du Cameroun, l’Angleterre se réservant uniquement une bande limitrophe de la Nigéria et une partie du Bornou ; le port de Douala revenait à la France, celui de Victoria à l’Angleterre. L’accord était
563avantageux pour la France, dont il récompensait les sacrifices en effaçant l’humiliation des cessions congolaises de IgII. Le gouvernement désigna comme commissaire de la République le général Aymerich qui commença dès I916 la réorganisation des territoires conquis ; puis le 5 septembre 1916, le gouverneur des colonies Lucien Fourneau, le glorieux blessé de Nzimou, qui, avec sa grande expérience des choses d’Afrique, réussit en trois ans à rétablir l’ordre et la paix, à rallier les populations encore frémissantes de la guerre, bref à réparer par une politique pacifique et ferme les ruines de la guerre.
Vinrent l’armistice et les négociations de la paix. Le sort des colonies allemandes fut réglé dans les délibérations de Versailles. Tout de suite l’accord s’y était fait entre les puissances alliées et associées sur « l’incapacité coloniale » de l’Allemagne. La conférence avait été très émue des faits de barbarie et des atrocités commis dans les colonies allemandes et qui provenaient d’une brutale politique indigène de l’Allemagne. Les témoignages abondaient et affluaient de toutes ses anciennes colonies. Ceux qui provenaient du Cameroun étaient particulièrement formels. S’il était juste de reconnaître que les autorités allemandes y avaient fait d’utiles efforts en matière d’assistance médicale et notamment dans la lutte contre la maladie du sommeil, il faut ajouter que l’indigène y était soumis à un régime fondé sur la force, excluant les principes d’humanité. Les documents sont sur ce point nombreux et affligeants.
Aussi le traité de Versailles du 28 juin 1919 prononça-t-il la déchéance de l’Allemagne. Par l’article 125, celle-ci renonçait purement et simplement aux territoires qu’elle avait obtenus par la convention franco-allemande du 4 novembre I9II. Par l’article 119, l’Allemagne renonçait encore en faveur des principales puissances alliées et associées à tous ses droits et titres sur ses possessions d’outre-mer. La répartition était déjà faite par les négociateurs alliés, et une déclaration francobritannique du to juillet 1919 confirma l’accord provisoire du 4 mars 1916 et fixa définitivement la frontière franco-britannique.
Mais, en attribuant les anciennes colonies allemandes à diverses puissances alliées, le traité de Versailles les grevait par l’article 22 du Pacte de la Société des Nations, d’une obligation qui en modifiait singulièrement le caractère juridique : celle du « mandat ». La gestion de ces territoires devait être subordonnée à un contrôle et à certaines conditions déterminées : distinction du territoire « sous mandat » du territoire de l’Etat mandataire, distinction des finances de l’un et de l’autre, sauvegarde de la nationalité des indigènes de territoire sous mandat, interdiction de les soumettre au service militaire, ctc... Cette forme du
564mandat appliquée au Cameroun comme au Togo, est celle du mandat B.
Sous la réserve de ces obligations toujours strictement remplies et dont il est rendu compte chaque année à la Commission des mandats de la Société des Nations, la France a donc pris en mains, dès I919, la gestion du Cameroun français en organisant son administration et sa mise en valeur. Ce fut l’œuvre des deux commissaires du gouvernement sous régime de mandat, M. J. Carde et M. Marchand. La paix française règne au Cameroun et, grâce à l’amélioration du port de Douala, grâce aux chemins de fer et aux routes, dont l’une permet à la colonie de l’Oubangui-Chari d’avoir un débouché direct vers le port de Douala, la production agricole s’est puissamment développée, notamment en bois, en cacao, en oléagineux, en tabac et en caoutchouc.
Appuyé sur un budget sain dont les recettes oscillent autour de 70 millions de francs, le Cameroun, qui a été le théâtre de tant de rivalités, depuis lors, n’a plus d’histoire.
Citer ce chapitre
Auguste Terrier, « L'établissement du mandat français sur le Cameroun », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 557-564.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/l-etablissement-du-mandat-francais-sur-le-cameroun/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d