Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 7
La pacification et la délimitation de l'Afrique équatoriale française
I. - LA SITUATION POLITIQUE ET LA DÉLIMITATION DU « VIEUX CONGO ». La délimitation du Mouni. — La sécurité intérieure progressivement établie. II. — LA FRONTIÈRE MOUVANTE DU CAMEROUN ALLEMAND. — Les conflits de frontières. — Le traité du 4 novembre I9II. III. - LA PÉNÉTRATION DU HAUT OUBANGUI. IV. — LA PACIFICATION ET L’OCCUPATION DU BASSIN DU TCHAD. — La fin des Rabistes. La tranquillité au Baguirmi. — Les Senoussistes. — Le Ouadai. — La destruction des Senoussistes. — L’affaire de Bir Alali. — Première occupation d’Ain Galakka dans le Borkou (1907). — L’occupation définitive du Borkou (1913-1914). — Le colonel Largeau. — La fin du senoussisme. — L’occupation du Ouadai. Le prétendant Acyl. — Prise d’Abéché (2 juin 1909). — Expédition dans le Dar-Massalit. Le massacre de l’Ouadi Kadja. — La marche en avant du colonel Moll. — Le désastre de Doroté (9 novembre 1910). — La révolte contre Acyl. Fin de l’empire du Ouadaï. — Convention franco-anglaise du 8 septembre 1919. — La fin du sultan d’El Kouti.
536ENDANT
LA DU MITANTON DU MOUNIles dix années de la grande expansion du Congo vers l’Afrique centrale, l’exploration, les armes, la politique indigène et la diplomatie avaient tracé les grandes lignes des frontières de notre domaine congolais, si largement étendu. Les fondations et les murs de la maison étaient solidement bâtis : l’intérieur et la toiture devaient être achevés. Ce fut l’œuvre des quinze années qui précédèrent la guerre 1914-1918. pour ceux qui ont connu les débuts de l’Afrique équato- Le nom de « Vieux Congo » restera toujours attaché, riale française, aux parties méridionales du groupe, celles que Brazza avec son équipe avait acquises jusqu’en 1890 et qui forment à peu près aujourd’hui les colonies du Gabon et du moyen Congo. La délimitation réglée depuis 1887 et 1894 du côté du Congo belge devait s’achever au regard de la petite enclave portugaise de Cabinda et de la colonie espagnole du Rio-Mouni.
Pour la première, ce fut l’objet d’un accord franco-portugais facilement conclu le 25 janvier 1901.
Avec les Espagnols la négociation fut plus délicate. Partis des îles de Corisco et d’Elobey, ils avaient envoyé des explorateurs assez loin dans l’intérieur et revendiquaient les bassins des rios Mouni et Benito, où pourtant depuis longtemps nos officiers de marine avaient établi la priorité de nos droits. La convention franco-espagnole du 27 janvier 1900, qui a réglé également les frontières du Sahara espagnol et du Rio de Oro avec notre Mauritanie, a donné aux Espagnols de larges satisfactions en leur reconnaissant le pays compris entre le Cameroun allemand d’alors, le r° de latitude Nord et le 9° de longitude Est de Paris, en maintenant toutefois pour nous un droit de préférence en cas de cession.
IL A SÉCURITE INTERIEURE PRO- GRESSIVEMENT ÉTABLIELe « Vieux Congo » avait ainsi ses frontières. depuis 1900 jusqu’à 1910, ce ne fut pas la sécu- A l’intérieur même de ces frontières, si rité absolue, ce fut plutôt faute d’occupation effective que par suite de mouvements indigènes nettement hostiles et caractérisés ; il n’y eut jamais entente entre les tribus pour nous faire la guerre. Ce fut un état général d’insubordination plutôt que d’insurrection. Cet état, il est vrai, se traduisit parfois par des explosions inquiétantes, dues le plus souvent à l’esprit des indigènes rebelles à toute autorité étrangère, mais quelquefois aux colons eux-mêmes. L’une des plus curieuses et qui fit en ce temps-là un certain bruit, fut celle de la N’Goko Sangha, où les indigènes paralysaient soi-disant notre activité commerciale.
537Le gouverneur Martineau, commissaire général par intérim, envoya dans la région deux colonnes conduites l’une par le capitaine Prokos et l’autre par le commandant Garnier, qui rétablirent aisément la paix.
FRONTIÈRESur d’autres parties du territoire, où notre autorité effective ne s’étendait pas au delà de la limite de nos postes, le gouverneur général Merlin ramena le calme en occupant progressivement le pays par une série de petites colonnes, sans gloire mais fort utiles, auxquelles sont restés attachés les noms du commandant Sicre, du lieutenant Drouan, du capitaine Debieuvre, des capitaines Cureau et Geoffroy. Depuis ce redressement méthodique, qui a coûté de rudes efforts, mais peu de pertes à nos troupes, la paix a régné sur toutes ces régions, même aux heures les plus difficiles de la grande guerre. Les Allemands n’ont jamais été en Afrique des voisins de « tout repos ». Par le traité du 15 mars 1894 la France avait pourtant sacrifié aux nécessités du bon voisinage une bonne partie des avantages et des priorités qu’elle tirait des missions de Brazza, Mizon et Maistre. Au fur et à mesure que les Allemands occupaient leur Cameroun, leurs aspirations grandissaient et troublaient bientôt les frontières. Nous nous efforcions de bien préciser celles-ci pour éviter les heurts. Une commission mixte de délimitation fonctionna sur place de 1900 à 1902. La France y était représentée par le docteur Cureau, l’ancien auxiliaire de Liotard dans le haut Oubangui et le haut Nil, devenu administrateur des Colonies, et dont la science et la conscience forcèrent l’admiration des Allemands.
LE TEMBRE 191 NO VEMBRE 1911Les conflits de frontière surgirent tout de même, notamment dans le Sud du Cameroun, à Missoum-Missoum, et les deux gouvernements résolurent alors de procéder à une reconnaissance et à une délimitation sur place. Le commandant Moll dans l’Est du Cameroun, et le capitaine Cottes dans le Sud, procédèrent à cette reconnaissance avec des missions allemandes et il en résulta une nouvelle convention franco-allemande du 18 avril 1908 qui renonçait à la frontière de 1894 en adoptant des cours d’eau à la place des lignes théoriques, et en supprimant aussi dans le Sud du Tchad l’extrémité du « bec de canard » formé au Nord du 1o® parallèle entre le Chari et le Logone. ans. L’Allemagne impériale était lancée à fond depuis Cette nouvelle frontière ne fut établie que pour trois l’incident de Tanger (1905) contre la politique de rapprochement franco-britannique et d’action française au Maroc, et en juillet igıı l’envoi d’une canonnière allemande à Agadir dans les eaux du Sud marocain amena une crise qui eût pu se dénouer par la guerre sans l’esprit de conciliation dont fit preuve le gouvernement français.
II. — LA FRONTIÈRE MOUVANTE DU CAMEROUN ALLEMAND
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L’Allemagne avait sur l’Afrique centrale des visées qui ne furent bien connues que plus tard, par les documents publiés depuis la guerre. Elle rêvait d’une conjonction entre son Cameroun et ses possessions de l’Afrique orientale. Une sorte de Mittel-Afrika allemande eût barré la route à la jonction britannique du Cap au Caire. Aussi, pour prix de son adhésion à la situation de la France au Maroc, elle exigea, au traité du 4 novembre IgII qui termina la crise d’Agadir, la cession de deux prolongements du Cameroun qui venaient aboutir l’un sur le Congo entre les deux Likoualas en lui donnant le cours inférieur de la Sangha, l’autre sur l’Oubangui, le long de la Lobaye, en amont de Bangui, avec un débouché de quelques kilomètres auprès de Zinga. Notre colonie était ainsi séparée en trois tronçons qui ne se joignaient plus que par les fleuves. L’Allemagne recevait encore de notables extensions territoriales dans le bassin du haut Bahr-Sara et le Logone dont le cours devenait frontière. Des points qui avaient joué un grand rôle dans l’expansion du Congo vers l’Ouest comme Ouesso, Bania, Carnot, passaient aux Allemands. La rétrocession à la France du reste du « bec de canard » n’était, même au point de vue national, qu’une bien légère compensation : nous cédions 275 000 kilomètres carrés pour en recevoir 15 000 ! Le sacrifice était dur ! En vain, dans la séance de la Chambre des députés du I4 décembre I9II, le comte Albert de Mun s’opposa-t-il dans un éloquent discours à la mutilation que le Congo allait subir. La politique générale de la France parut commander ce sacrifice. L’intégrité de l’Afrique équatoriale était la sévère rançon du Protectorat marocain.
PALMERAIE SUR LA LIKOUALA (D’après un dessin de Boudier).
539La grande guerre régla cette nouvelle usurpation territoriale. Nos troupes y mirent fin en conquérant le Cameroun, et l’article 11g du traité de Versailles prononça le retour pur et simple à la France des territoires cédés. Ils ont repris leur ancienne place dans l’Afrique équatoriale française et la frontière, restaurée, ne sépare plus l’Afrique équatoriale française que d’un Cameroun placé sous le mandat et le drapeau de la France.
Dans le bassin de l’Oubangui et du M’bomou, notre ancien champ d’action, devenu la colonie de l’Oubangui-Chari, se réduisait en fait à l’occupation de la vieille route du Tchad joignant l’Oubangui au Chari et à la route de l’Oubangui- M’bomou par les sultanats du fleuve. Là aussi il fallait manifester la volonté et la force françaises sans rien brusquer.
D’avril à juillet 1909, le capitaine Jacquier alla explorer l’arrière-pays de la Kotto et du Kouango en installant des postes à Bria et à Bambari et en détruisant les bandes d’un chef ennemi, Baram Bakié, dont le repaire fortifié de Ndahaye fut enlevé le 1o mai. Puis le capitaine Devaux, en mai I9Io, réduisit les Yacjas et brisa le chef Mbia. En 1912 ce fut dans l’Ouest de la colonie, dans les circonscriptions du Kouango, de la Kandjia-Kouango et dans la circonscription d’administration civile de la Kémo que fut poursuivie la soumission des Togbos, Langouassis et Dekoas, voisins de la route du Tchad. Une jonction était faite en juin IgIo avec l’officier anglais installé à Kafiakingui, de l’autre côté de la frontière par le capitaine Modat, chargé du Dar-Kouti, avant que cet officier intervint, comme on le verra, pour la paix du Tchad en brisant le sultan Senoussi. Enfin, d’octobre I910 à février I9II, le capitaine Jacquier et le lieutenant Martin firent dans le haut M’bomou de fructueuses opérations et occupèrent la vallée du Mbari. Des postes étaient créés çà et là. Les divers éléments du bataillon de l’Oubangui-Chari avaient rempli leur mission : bientôt les territoires allaient passer à l’autorité civile. IV. - LA PACIFICATION ET L’OCCUPATION DU BASSIN DU TCHAD
III. — LA PÉNÉTRATION DU HAUT OUBANGUI
540 TRANQUILLITÉ AU BAGUIRMIIci, l’effort fut plus grand, plus long, plus sanglant, plus glorieux aussi, et il a couronné notre établissement dans l’Afrique centrale.
GAOURANG, SULTAN DU BAGUIRMILa chute de l’empire de Rabah avait libéré du côté de l’Ouest notre expansion au Tchad. Une vigoureuse opération acheva l’effet de la victoire de Kousseri. Le premier acte du premier commandant du nouveau territoire militaire du Tchad, le lieutenant-colonel Destenave, fut d’envoyer une reconnaissance rapide à la poursuite des deux fils de Rabah, Fadel-Allah et Niébé, qui s’étaient réfugiés dans le Bornou théoriquement allemand, mais encore inoccupé, et essayaient de reconstruire la puissance rabiste autour de Dikoa. Vigoureusement menée par les routes du Sud, malgré les marécages et les inondations qui lui barraient la route, la petite colonne surprit et défit les rabistes à quelques kilomètres de Dikoa : le principal chef de bannière Hite fut tué dans le combat. Fadel-Allah avait fui jusqu’à Bourgouman, en plein Bornou anglais. L’escadron du capitaine Dangerville l’y atteignit à Goudjba le 23 août, le battit et le tua. Cette fois c’était bien la fin : Niébé et le reste des bandes firent leur soumission. D’autre part, au Baguirmi, notre protégé, le sultan Abden-Lamou Gaourang jouissait en paix de notre protection et installait sa capitale à Tchekna en remplacement de Massenya détruite. Il est mort en 1918 après avoir vu tomber ou
disparaître tous les grands acteurs noirs du drame du Tchad, Rabah, Senoussi, Doudmourah, Fadel-Allah, qui n’avaient pas comme lui misé dès le début et franchement sur la chance de la France. Son fils Mohammed, né en 1894, et qui a visité la France en 1905, règne aujourd’hui sans histoire sur le Baguirmi.
L ES SENOUSSISTESL’occupation française s’établissait méthodiquement sur le Chari et sur le Logone. Dès ce moment, le Centre et l’Ouest ne nous donnèrent plus aucune préoccupation grave. territoire militaire ne voyait que des menaces déclarées ou Mais au Nord, à l’Est et même au Sud, le nouveau obliques.
Au Nord, c’était l’hostilité résolue de la Senoussia, cette grande confrérie islamique qui a tenu sous sa domination et son exploitation pendant toute la fin du dix-neuvième siècle et les débuts du vingtième les vastes territoires situés entre l’Egypte, la Tripolitaine, le Sud-Algérien et les régions de l’Est du lac Tchad, et notamment la Libye aux trois quarts désertique. C’est à la Mecque que le cheikh Mohammed ben Senoussi, originaire de l’Algérie, avait fondé en 1835 une secte nouvelle dont il transporta bientôt la zaouia dans l’arrière-pays de la Tripolitaine, à Djarboub où il mourut en 1895. C’était le Mahdi, le saint qui devait rénover l’Islam. Son second fils, Si Cheikh el-Mahdi, lui succéda et continua sa politique. Installé à Kébabo dans l’une des oasis du groupe de Koufra, il envoyait ses mokaddems (lieutenants) et ses khouans (frères) vers l’Air, le Zinder, le Kanem, fondant des zaouias et recueillant des aumônes le plus souvent forcées, rançonnant les caravanes tripolitaines et recrutant esclaves et captives. Se portant plus près encore de ces pays où sa confrérie avait tant d’avenir, il s’installa à Gouro dans le Nord du Borkou. Il avait ainsi devant lui et presque sous sa main, vers le Sud- Est le Ouadai et peut-être l’empire voisin non moins important, le Dar-Four, et au Sud et au Sud-Ouest, l’Ennedi, le Kanem, tous pays que la France s’était vu attribuer par la convention franco-anglaise du 21 mars 1899, mais qu’elle était loin d’occuper encore.
Libérée de Rabah elle allait s’attacher à y établir ses droits. C’est alors que Si Cheik el-Mahdi envoya un de ses meilleurs mokaddems, Barrani (l’étranger), fonder une zaouia en plein Kanem septentrional, près du lac Tchad, à Bir-Alali. Le Kanem, comme le Borkou, l’Ennedi et le Ouadaï, s’ouvrit sans difficultés à la Senoussia et Barrani groupa bien vite autour de sa zaouia des Touareg chassés de la région de Zinder par l’avance française, des Tedas descendus des montagnes du Nord, des Arabes Ouled Iliman venus autrefois du Sud-Algérien. C’était un foyer actif de fanatisme ardemment tourné contre les Français maudits, ces Nassaras (chrétiens) installés au Sud sur le Chari et aux bords du lac. De ce côté l’hostilité était évidente et immédiate. LE OUADAT Rabah n’avait pas osé attaquer était pour nous l’inconnu. On en Vers l’Est elle était probable. Le grand empire du Ouadai que savait l’histoire et l’importance surtout par le voyage du grand explorateur allemand Nachtigal qui l’avait visité en 1873. C’est dans les dernières années du dix-huitième siècle qu’une tribu appelée Kodoï ou Sennouya s’était imposée aux autres et avait proclamé le premier souverain du Ouadai : Mohammed Saleh, en 1785. L’histoire de l’Empire avait été pendant le dix-neuvième siècle, à l’intérieur, une série de révoltes de palais : tout nouveau souverain crevait les yeux de ses frères et de ses parents capables d’une compétition ; à l’extérieur c’était la lutte perpétuelle contre les attaques du Dar Four, voisin de l’Est, ou du Baguirmi, ennemi de l’Ouest, plus tard, contre les bandes des Mahdistes de Khartoum et enfin les bandes de Rabah. Le Ouadai prétendait absorber les divers petits Etats qui l’entouraient. Le plus célèbre de ces souverains, Mohammed Chérif, qui était allé au Hedjaz en 1834, avait étendu sa domination jusqu’au Bahr-Salamat et au Tchad, et fondé la capitale Abéché (la Réjouie), en remplacement de l’ancienne capitale Ouara. Au moment où nous arrivions au contact du Ouadaï, ce pays venait encore de traverser une crise de compétitions et d’anarchie. A la mort du sultan Youssef (1898), qui avait refusé de se soumettre à Rabah, son fils Ibrahim avait été proclamé, quoique né d’une mère forienne (du Dar Four), contrairement à la tradition nationale. Mais une révolte menée par des grands dignitaires ou aguids, l’aguid Cherfeddine chargé de la frontière du Salamat et le puissant djerma Othman, sorte de connétable, l’avait remplacé en 1900 par le fils d’un ancien sultan Ahmed Abou el-Ghazali. Mais, dès 1901, celui-ci voyait à son tour se dresser contre lui un compétiteur jeune et ardent, Acyl, petit-fils de l’ancien grand sultan, Mohammed Chérif, fortement soutenu par le djerma Othman. Puis, un nouveau sultan, Doudmourah, âgé de vingt-cinq ans, fils du sultan Yousset, était proclamé en décembre 1901. Quelle serait envers nous l’attitude de Doudmourah, obligé peut-être de faire pardonner par un nationalisme ardent sa naissance d’une mère étrangère, et quelle serait celle du djerma Othman, son puissant protecteur ?
542Enfin — troisième menace — le sultan Senoussi d’el-Kouti, quoique on lui eût pardonné le massacre de la mission Crampel, malgré les avantages qu’il tirait du traité de protectorat à lui consenti par Emile Gentil, restait indécis, suspect, habile à tirer profit de notre amitié, organisant des razzias de captifs et de butin dans son repaire de Ndélé, presque sous les yeux de notre résident.
543Tel était le réseau d’hostilités et d’intrigues contre lequel le jeune territoire militaire du Tchad allait avoir à se défendre et auquel il devait mettre fin pour protéger nos établissements et nos alliés.
ILA DESTAFIN DE BIENOUSSISTES. L’AFFAIRE DE BIR-ALALICe fut une œuvre de près de quinze années d’efforts et de campagnes. lointaine de Gouro, appuyé sur le Kanem Installé en toute sécurité dans l’oasis par son lieutenant Barrani et sur le Ouadai par son lieutenant Mohammed Sunni, maître ainsi du Borkou et de l’Ennedi grâce à ses fidèles goranes, Cheikh el-Mahdi croyait pouvoir braver les Français. Aussi repoussa-t-il les propositions de paix qu’on lui faisait porter. Nos émissaires étaient tués ou gardés prisonniers.
Le colonel Destenave commandant du territoire militaire, envoya donc au Kanem une forte colonne. Mais le 9 novembre 190I, un détachement de 200 hommes commandé par le capitaine Millot se portant vers le Nord où des rassemblements étaient signalés, se heurta au nord de Mao à un ennemi nombreux et, après un vif combat, n’arriva à se dégager qu’après avoir perdu le capitaine Millot et cinq indigènes. Deux postes furent fondés, l’un à Ngouri (Fort-Millot) et l’autre à Mondo. Le 20 janvier 1902, une colonne de 500 hommes, aux ordres du commandant Tétard, attaquait la Zaouia de Bir-Alali, protégée par des tranchées nombreuses et défendue par des guerriers fanatisés. L’assaut alla jusqu’au corps à corps et près de 15o défenseurs armés de fusils à tir rapide se firent tuer à leur poste de combat. Le succès nous coûtait la mort du lieutenant Pradié et de six tirailleurs.
L’adversaire ne désarma pas et le poste français établi près de Bir-Alali (Fort- Pradié) ne cessait d’être alerté par des attaques dont Barrani conduisit lui-même vainement la première le ter juin. La mort de Cheik el-Mahdi es Senoussi, décédé à Gouro, et son remplacement par son neveu Ahmed ben Chérif, semblèrent enflammer encore le fanatisme des Khouans. Le 3 décembre 1902, l’un des chefs senoussistes, Abou Aguila, se jeta à l’improviste et avec tous ses fanatiques sur le petit poste. Son courage, son prestige, sa chance, sa « baraka » exaltaient ses guerriers, et parmi eux, ses cent Touareg, particulièrement farouches, avaient creusé entre le poste et le puits une tranchée où ils s’étaient mutuellement lié les jambes pour ne pas reculer ; 4 000 adversaires s’abattaient sur la petite garnison composée d’une compagnie de tirailleurs sénégalais. Le capitaine Fouque et le lieutenant Poupard tinrent tête, puis le 4 décembre contre-attaquèrent à la baïonnette avec un élan qui bouscula et mit en déroute les guerriers d’Abou Aguila :
544Echelle Casus de Koufra Trop du Cance de Toummo Toummo Massif 2 du OSarra
S H A R A Djado ° Fachi oBilma •Yat Jibesti 43250 Toussidé •Bardar o Ain Galakka Emi Koussi 400 4 Faya Gouro • Yoa Tekro 2 Monts ERDI de EGYPTIEN RIQ •Agadem (Koro Kidinga ? Oueyta 2 J’Ennedi
ENTALI Bédouaram Hangara EGUEY Lays-bas du Tchad Hacha Haouach Chalouba 60um- OCCID Baroua Koufei N’Gour’• BinAlbli poiguei /Safe MORTCHA H D LIN El Facher
DAR Bir tout FOURR
Coulei :Lamy Lac Filtri Birket- FatmaBatha S Tourah D be Isseri BAGUIRMI on retrouva le cadavre de ce chef près de la tranchée où les Touareg s’étaient fait bravement tuer, sans reculer d’un pas. Nous avions 43 tués et le capitaine Fouque avait été grièvement blessé.
JPREMIÈRE OCCUPATIONCes sanglants combats chassèrent la Senoussia du Kanem et amenèrent les sédentaires à soumission. Une heureuse mesure fut la création au Kanem d’un peloton de méharistes dont les randonnées portèrent très loin la surveillance et le rayonnement de nos armes. Bien tenue par son chef, le capitaine Bablon, la circonscription du Kanem était protégée par les incessants raids que, pendant le commandement du lieutenant-colonel Gouraud (1904-1906), les méharistes des lieutenants Poupard, Georges Mangin, poussèrent dans le Manga et chez les Ouled Sliman et les Tedas. D’AÏN-GAŁAKKA, DANS LE BORKOU (1907). - SUCCÈS ET REVERS Senoussia avait transporté sa zaouia Ce n’était qu’une trêve. La principale dans une oasis plus rapprochée, mais qu’elle croyait inabordable : Ain- Galakka, en plein Borkou, à 600 kilomètres du lac Tchad. Mohammed Sunni et Barrani s’y jugeaient cette fois invulnérables malgré la réputation de nos méharistes dont l’allant et la quasi ubiquité faisaient l’admiration et la crainte des Sahariens les plus éprouvés. Et voici que ces méharistes prononçaient une attaque inattendue sur la zaouia lointaine ! En effet le lieutenant-colonel Largeau, appelé une seconde fois au commandement du territoire (1906-1908), avait décidé de se donner de l’air du côté du Borkou. Le capitaine Bordeaux, commandant de la circonscription du Kanem, avait dès 1906 conduit ses troupes jusqu’à Oum-Loubia, à 70 kilomètres d’Abéché, et en 1907 il était parti pour mener une reconnaissance à Oueyta. Une fois entré dans l’Ennedi, il avait occupé la zaouia de Faya, puis hardiment il s’était porté sur celle d’Aïn-Galakka où Barrani était établi avec ses bandes. Le 2o avril la zaouia était attaquée, bombardée, investie, dans un combat très dur où Barrani fut tué ; le lendemain elle était occupée : les Senoussistes avaient fui, ayant appris que, même dans leurs palmeraies lointaines, ils n’étaient plus à l’abri de nos méharistes, de nos spahis et de nos tirailleurs.
545Pour exploiter ce succès, les méharistes s’empressèrent d’escadronner plus loin encore dans le Borkou et l’Ennedi. En août et septembre les lieutenants Ferrandi et Gauckler les conduisaient dans l’Ouadi-Haouan. Puis en mai-juin 1909, le lieutenant Ferrandi reconnaissait le Mortcha avec 45 tirailleurs, en passant par Koro-Toro et en stationnant quelques jours à Oum-Chalouba, chez les Nekazzas dont il forçait la soumission.
Malheureusement les choses se gâtèrent de nouveau de ce côté, au moment même où, sous le commandement du lieutenant-colonel Millot (1908-1909), nos troupes résolvaient brusquement la question du Ouadai par la prise d’Abéché. En effet, si, en mai 1909, le lieutenant Ferrandi réussissait à conduire un troisième raid jus- HISTOIRE DES COLONIES, T. IV.
546qu’à Oum-Chalouba, une nouvelle attaque tentée à la fin de 1908 par le capitaine Cellier contre Ain-Galakka avait échoué. De plus, en novembre 1909, au moment même où le nouveau commandant du territoire, le colonel Moll, se mettait de France en route pour le Tchad, le peloton méhariste du Kanem subissait un grave échec. Le 27 novembre 1909 une partie du détachement de méharistes du poste de Zigueï, installée au pâturage de Ouachenkalé, à 45 kilomètres au Sud-Ouest de Ziguéi, se croyant en sécurité, fut attaqué à 3 heures du matin par les bandes de Abdallah Tower, le nouveau chef d’Aïn-Galakka, qui enlevèrent et pillèrent le camp ; le lieutenant Moutot, gravement blessé, était obligé de reculer en perdant 34 tués et 22 blessés.
Absorbé par les événements du Ouadaï, le commandement ne put agir tout de suite et dut ajourner sa revanche. C’était bien le Borkou et le montueux Ennedi dressés contre les Français du Kanem. Pendant que le Mahdi était allé s’établir à Koufra, il laissait devant nous deux lieutenants énergiques, Abdallah Tooueur au Borkou et Si Salah Abou Kreimi au Kanem.
Le colonel Largeau, nommé une troisième fois en I9II au commandement du territoire, jugea l’heure propice pour liquider l’hostilité de la Senoussia en même temps qu’il rétablissait la situation au Ouadaï. Le commandant Hilaire alla reconnaître l’Ennedi, s’empara, le 14 mai, des troupeaux du chef Kassen et le 20, à Kefra, il mettait en déroute Si Salah lui-même. Plus loin encore, en juillet, le commandant Colonna de Leca alla jusqu’au nord de l’Ennedi, jusqu’à la frontière théorique de l’accord franco-anglais de 1899, en pays presque inhabité.
Un élément inattendu était venu compliquer encore la situation. Des réguliers turcs, sous le commandement du capitaine Rifky, essayaient de se faufiler derrière les senoussistes, afin d’affirmer les prétentions turques sur le Borkou et s’étaient installés à Yen, près d’Ain-Galakka. Ces malheureux étaient là sans ressources, à la merci des senoussistes et sous la protection un peu apitoyée des officiers français. Le colonel Largeau avait protesté contre leur présence dans ces régions, tout en leur permettant, par civilisation et humanité, de vivre en attendant que les diplomates eussent tranché la question. L’établissement de l’Italie en Libye supprima la question.
L’OCCUPATION DÉFINITIVE DU BORKOU (1913-1914) LE COLONEL LARGEAUMais il fallait aboutir. de I9ı2, le colonel Largeau Venu en France à la fin avait démontré au gouvernement qu’il était indispensable de mettre fin à cette guerre d’usure et de nettoyer définitivement le Borkou des bandes de la Senoussia. On décida la colonne du Borkou pour 1913-1914.
547 LE COLONEL LARGEAUL’occasion était propice. L’Afrique occidentale française demandait, elle aussi, qu’on en finit avec l’insécurité de la frontière de l’Est. Au mois de juin 1913, le ministre des Colonies, avec approbation du Conseil des ministres, autorisait le colonel Largeau « à étendre notre action administrative sur le Borkou ». La colonne, réunissant les contingents du Kanem et du Ouadai, soit 33 Européens, 400 tirailleurs et 300 auxiliaires indigènes, fut concentrée à Youggué dans le Djourab à la fin de novembre. Le colonel Largeau, avec le chef de bataillon Tilho comme chef d’état-major et le capitaine Ferrandi comme adjoint, avait excellemment préparé et disposé ses unités et était entouré d’officiers bien préparés à cette campagne. L’ennemi s’attendait plutôt à une attaque sur Faya. Le colonel jugea qu’il valait mieux frapper tout de suite au plus fort de sa position et marcher sur la zaouia retranchée d’Ain-Galakka dont la chute mettrait fin à toute autre résistance. Avec Mohammed bou Arida pour chef, c’était de là quetaient partis tous les rezzous récents. Le 26 novembre I913, au soir, la colonne parvint devant la zaouia totalement surprise, et le 27 au matin l’attaque commença par une préparation d’artillerie qui ouvrit des brèches dans l’enceinte. Puis ce fut l’assaut, et à une heure de l’après-midi le drapeau flottait, définitivement cette fois, sur le repaire senoussiste en flammes et en ruines. L’affaire avait été dure. Elle nous coûtait 3 Européens tués, le capitaine Maignan, le lieutenant Berrier-Fontaine, l’adjudant Lagrion ; 13 indigènes tués, et 23 blessés. Les senoussistes laissaient sur place de nombreux morts, parmi lesquels Mohammed bou Arida.
Il fallait profiter de ce succès et essayer de saisir Mohammed Sunni qui continuait de diriger de Gouro la propagande senoussiste. La colonne commença par occuper Faya le 3 décembre et elle surprenait et enlevait le 14 décembre la palmeraie et la zaouia de Gouro. Mais le chef senoussiste avait eu le temps de fuir à cheval. Toutes les routes menant vers la Libye étaient désormais tenues par les postes qui étaient installés dans les diverses palmeraies si rapidement et si vigoureusement enlevées. Le 7 janvier I914, la colonne du Borkou était disloquée à Faya ; elle avait mis fin à la question de la Senoussia en Afrique équatoriale française. Depuis lors quelques postes tiennent cette marche avancée de notre colonie, et nos méharistes y font une police active et silencieuse. De bien faible valeur économique, ce Borkou et cet Ennedi nous servent à assurer la tranquillité de nos pays du Tchad et du Kanem jusqu’au Ouadaï. En 1930, le Tibesti a été détaché de l’Afrique occidentale française pour être rattaché à la colonie du Tchad et à l’Afrique équatoriale française. C’est le régiment de tirailleurs du Tchad qui fournit tous les éléments de cette rude police rendue plus difficile encore par les immigrations venues du Fezzan à la suite de l’avance des Italiens et de l’occupation de l’arrière-pays de la Libye par leurs troupes. toire militaire du Tchad envers le grand empire noir Pendant plusieurs années, la politique du terride l’Est fut toute d’expectative.
548Le prétendant Acyl, qui, pour n’avoir pas les yeux crevés, avait fui devant le succès de son cousin Doudmourah, avait tout de suite misé sur le jeu français. Réfugié aux frontières du Ouadai et de nos possessions, il avait demandé au colonel Destenave son appui et son investiture. Il fut agréé comme candidat sympathique à la France et, installé au Medogo avec une bande de fidèles, il continua d’observer les événements d’Abéché, mais en vivant sur le pays. Il en abusa de telle sorte qu’il fut arrêté en juin 1903 et exilé à Fort-Lamy. Mais il sut regagner la confiance des autorités du territoire et revint ainsi sur le front ouadaïen pour continuer ses intrigues et aussi, malheureusement et à notre insu, ses exactions et ses déprédations.
RISE D’ABECHECe front, sur lequel nous observions à ce moment une immobilité prudente, était assez souvent mis à feu et à sang par les incursions ouadaïennes. Doudmourah avait reconstitué à son profit l’unité de l’empire, en s’appuyant fortement sur deux puissants dignitaires : le djerma Othman et l’aguid Mohammed, comparables par leur influence à ces grands leudes qui, autrefois, appuyèrent nos rois et pouvaient au besoin les renverser. Dès 1903 le colonel Largeau avait établi des postes de surveillance à Yao sur le Fittri, à Bokoro et à Boullory et nos spahis ne cessaient d’escadronner à la poursuite des bandes ouadaïennes. Le 15 mai 1904, le lieutenant Dufour avait infligé une défaite sérieuse aux gens de l’aguid Salamat. Une violente attaque fut même menée le 3I janvier 1906 contre le poste de Yao où le lieutenant Repoux avec 40 tirailleurs, tint tête à une troupe nombreuse et bien armée. Au début de 1908, le commandant Julien et le capitaine Jérusalémy accusèrent une progression sensible par le Batha, mais ils trouvèrent devant eux une résistance qu’ils durent briser aux combats de Dogotchi et de Djouah. Là encore les événements tout à coup se précipitèrent.
549 MARCHÉ D’ABÉCHÉ(2 JUIN 1909) Cette ville d’Abéché, contre laquelle on redoutait d’avoir à employer une forte, longue et difficile colonne, allait tomber entre nos mains dans un coup de surprise et presque sans pertes, comme un fruit mûr ! En mars 1909, le lieutenantcolonel Millot avait fait une tournée dans l’Est de nos territoires et constaté l’influence croissante du prétendant Acyl qu’il autorisa à se transporter à 1oo kilomètres plus à l’Est de sa résidence de Barouella et d’Ati,jusqu’à Birket-Fatmé. C’était un nouveau bond vers le Ouadaï. Des reconnaissances françaises établirent la protection de cette avancée vers l’Est. Les Ouadaïens y répondirent par des concentrations de troupes dont l’objectif était évidemment d’enlever Birket-Fatmé et de capturer Acyl. Le capitaine Fiegenschuch décida de les briser et organisa une colonne qui devait « pousser en avant, écrivait-il, aussi loin que possible pour mettre un terme à la menace ouadaïenne ». Partie le 23 mai 1909 de Birket-Fatmé, la colonne, composée de 12 officiers et sousofficiers européens, de 250 tirailleurs et de 300 partisans aux ordres d’Acyl, fonda d’abord un poste à Am-Hadger, limite du Ouadaï. Puis, renseigné sur
l’indécision des Ouadaïens, Fiegenschuch décida de marcher sur l’ennemi, le bouscula et le refoula le rer juin à l’Ouadi-Chank dans un combat très vif où il fut grièvement blessé. « En avant sur Abéché ! » cria-t-il au lieutenant Bourreau qui prenait le commandement à sa place. Le matin (2 juin) la colonne brisa encore la résistance des Ouadaïens presque sous les murs de la ville et commençait à la bombarder quand les habitants terrifiés firent dire que Doudmourah avait fui avec ses fidèles et qu’ils se soumettaient. Bientôt le drapeau français flottait sur le palais du sultan et sur la ville la veille encore toute mystérieuse. La campagne n’avait coûté que 7 tirailleurs ou irréguliers tués et une trentaine de blessés. sultan. Le commandant Brisset était nommé commandant Bien vite les soumissions affluèrent. Acyl était proclamé militaire et les officiers procédaient à la pacification et à la soumission des diverses provinces. Le lieutenant Lucien poussa même dans le nord jusqu’à Oum-Chalouba et Arada.
MASSACRE DE L’OUADI KADJA (JANVIERMais une grave question se posait vers l’Est. Où finissait l’autorité du Ouadaï ? Il y avait là une série de petits Etats dont le Ouadai avait toujours revendiqué la souveraineté, mais qui parfois se déclaraient indépendants, ou bien que l’empire du Dar-Four réclamait comme siens. L’avènement d’Acyl leur fut notifié. La prise de possession effective était d’autant plus nécessaire que l’accord franco-anglais du 21 mars 1899, en attribuant le Ouadaï à la France et le Dar-Four à l’Angleterre, n’avait pu, faute de renseignements, tracer la frontière entre ces deux pays. Aussi le lieutenant Georg alla porter le drapeau à Goz-Beida au Dar-Sila, où le sultan Bakhit lui fit bon accueil. Le lieutenant-colonel Millot alla installer un sultan nouveau et dévoué à Nieri, chef-lieu du Dar-Tama. Le Dar-Guimr et le Dar- Rounga paraissaient soumis. Seul restait incertain le plus 1910) important de ces Dars, le Dar- Massalit, dont le sultan Tadjeddine, installé dans sa capitale Dridjel se réservait, appuyé d’ailleurs par l’hostilité nette du sultan du Dar-Four, Ali-Dinar, qui, de sa capitale lointaine El-Facher, sommait le commandant d’Abéché d’évacuer le Ouadaï. Il fallait connaître la situation exacte du Massalit et les intentions de son sultan. C’est pour y parvenir que le capitaine Fiegenschuch, commandant la circonscription du Ouadaï, se mettait en route à la fin de décembre 1909, avec une colonne composée de trois officiers et deux sous-officiers européens, une centaine de tirailleurs et quelques partisans. Une lettre du sultan du Massalit, Tadjeddine, rassurait le capitaine sur ses intentions et, pour endormir plus encore sa méfiance, une seconde lettre lui était apportée le 4 janvier I9Io au bivouac de la colonne sur l’Ouadi-Kadja pour le prier d’attendre un jour avant d’avancer afin que le campement nécessaire fût prêt. C’était l’annonce du guet-apens où la petite colonne allait sombrer. Pendant que la colonne avançait lentement, les Massalits l’entourèrent et, à un signal, se jetèrent sur elle dans un passage étroit : le capitaine Fiegenschuch, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le maréchal des logis Breuillac, le sergent Béranger, cent tirailleurs, quatre-vingts partisans étaient tués. Neuf tirailleurs seulement et une dizaine d’auxiliaires échappèrent à ce massacre. prendre le commandement du territoire, apprenait ce Le lieutenant-colonel Moll qui venait de France pour drame à son arrivée ; il prit tout de suite les mesures nécessaires pour calmer l’agitation que le massacre de l’Ouadi-Kadja menaçait de répandre dans tout le Ouadai et qui ranimait l’hostilité du Massalit, l’incertitude du Sila et jusqu’aux espérances de Doudmourah détrôné. La menace la plus forte vint par le Dar-Tama, où près de 4000 Foriens (gens du Dar-Four) s’avançaient jusqu’à 50 kilomètres d’Abéché en brûlant les villages et en razziant un fort butin et des esclaves ; avec une colonne de 200 tirailleurs, le capitaine Chauvelot atteignit les bandes foriennes le 7 avril à Guéréda, les mit en déroute et libéra ainsi le Tama de ses envahisseurs. Au même moment, Doudmourah lui-même essayait de rentrer en scène par le Nord, et le capitaine Chauvelot allait, le 22 avril, le déloger de Kapka. Retourné avec les Massalits, le déchu essaya encore en mai d’entrer au cœur du Ouadai par l’Est et pénétra jusqu’à Bir-Taouil. On sentait qu’il y avait entente entre lui, Tadjeddine du Massalit et Ali-Dinar du Dar-Four.
551L’heure n’était-elle pas venue de briser cette résistance ? Le 4 novembre 1910, le colonel Moll, qui avait reçu du gouverneur général de l’Afrique équatoriale l’autorisation d’agir au moment qui serait favorable, partit avec une colonne composée de 3io tirailleurs et canonniers et une section d’artillerie. Son intention était de marcher contre les forces de Tadjeddine et Doudmourah signalées aux environs de la capitale Dridjel. En même temps il formait une colonne secondaire confiée au capitaine Arnaud et composée de 3 officiers et 130 tirailleurs et dont la mission était de se porter par le Nord, afin de barrer la route à Doudmourah, de dresser contre lui les populations et d’essayer de le capturer.
552 COLONEL LARGEAU RETABLIT LA SITUATIONRapidement la colonne principale se porta sur l’Ouadi-Kadja, où elle rendit les honneurs aux morts du guet-apens du 4 janvier, puis vers Dridjel et, pour trouver l’eau, elle installa son campement près de là, à Doroté. Vers 9 heures du matin, au campement, le lieutenantcolonel Moll apprit soudain qu’au delà de la crête située devant lui, des masses ennemies arrivaient à toute allure. La formation de combat fut prise, mais le colonel n’ouvrit pas tout de suite le feu, comptant frapper plus fort et de plus près dans la horde hurlante de cavaliers et de fantassins confondus, — 4000 hommes au moins armés de fusils, de lances et de sagaies, qui s’avançaient en courant précédés de Tadjeddine et de ses principaux aguids. Le feu commença ; mais il affola nos chameaux qui se débandèrent sur une partie du campement. Le carré était envahi ! Ce fut alors un horrible corps à corps où officiers et tirailleurs se défendaient individuellement et héroïquement. Le colonel Moll tomba l’un des premiers. Au lieu de mener à fond la poursuite, les Massalits se mirent à piller le campement, ce qui permit aux officiers survivants de rallier une centaine de tirailleurs, ’de former le carré et de reprendre le camp dévasté. A Il heures et demie l’engagement prenait fin. Le colonel Moll et sept officiers ou sous-officiers français et 40 tirailleurs étaient tués, ainsi que 6o0 Massalits et Tadjeddine, notre implacable adversaire.
Le capitaine Chauvelot, qui avait pris le commandement, organisa le service de sûreté de la colonne. La colonne secondaire n’arrivant pas, il décida le retour : les blessés furent hissés sur les quelques chevaux qui restaient, les canons traînés à la bride, les munitions et vivres transportés par les tirailleurs, tout le reste brûlé. Le lendemain la colonne secondaire rejoignait enfin : elle avait opéré dans le Nord, puis avait été retardée, et enfin détournée un instant de sa marche vers ia colonne principale par de faux renseignements. Le Io décembre les deux colonnes étaient de retour à Abéché.
LA REVOLTE CONTRE ACYL.Le retentissement de cette douloureuse affaire risquait de mettre une fois encore en péril notre établissement au Ouadaï même. Il fallait d’urgence redresser la situation. Le soin en fut confié au colonel Largeau qui, pour la troisième fois, allait au début de igıı prendre le commandement du territoire. Le chef de bataillon Maillard, qui avait pris l’intérim, organisait une colonne de 520 tirailleurs chargée de protéger la frontière ouadaïenne contre les incursions des Massalits. Le 25 janvier I9II, dans la même plaine de Doroté, il mettait en déroute les contingents de Doudmourah et du successeur de Tadjeddine, Andoka, qui s’enfuirent vers le Dar-Four où nous n’avions pas le droit de les poursuivre. Le prestige français était rétabli et la colonne, rentrée le 2 mars à Abéché, y rapportait les ossements des victimes des drames de l’Ouadi-Kadja et de Doroté pour les inhumer en terre française. - FIN DE L’EMPIRE DU OUADAÏ éclata peu après que le colonel Largeau fut arrivé Mais ce fut au Ouadaï même que la révolte à Fort-Lamy, siège du commandement, mars I9II. Acyl, roi fainéant et ivrogne, s’était entouré d’une bande de fidèles sans scrupules qui exploitaient la ville et le pays et se partageaient les grands commandements territoriaux. Il pillait les villages, razziait les troupeaux, levait de lourds impôts. La révolte fut marquée par l’assassinat du docteur Pouillot le 5 juin, à Ngazéré. Le commandant Hilaire fut chargé de la répression. Toute une série de petites rébellions furent brisées pendant une campagne de deux mois avec de très faibles effectifs. Le Sila, où le sultan Bakhit s’était montré hésitant malgré ses anciennes promesses, fut occupé le Ier janvier par une colonne qui y établit un poste permanent. FEMMES ARABES DES BORDS DU TCHAD
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Mais le résultat essentiel allait récompenser ces efforts. Partout vaincu, découragé, abandonné, résigné, attiré aussi par nos démarches politiques et nos promesses de pardon, Doudmourah abandonnait soudain la lutte. Il alla se livrer à notre discrétion au poste de Bir-Taouil. Quelques jours après il était interné à Fort-Lamy où il a vécu, oublié et renié par les siens, jusqu’à sa mort en 1928.
Quant à Acyl il avait bien signé une convention par laquelle il s’engageait à ’renoncer aux errements qui avaient provoqué la révolte de I9II, mais l’ancien chef de bande l’emportait toujours en lui sur le sultan. De nouveau les exactions reprirent, et les abus et les plaintes et, plus graves encore, des relations secrètes avec les Massalits et la Senoussia. Le 9 juin 1912, Acyl fut arrêté, détrôné et envoyé à Fort-Lamy comme son cousin Doudmourah, et finalement interné à Lai sur le Logone où il vit avec une dotation honorable.
554Le dernier sultan du Ouadaï avait disparu de la scène. La crise ouadaïenne, remontant à notre arrivée au Chari, mais vraiment ouverte par le coup de main de la prise d’Abéché n’avait ainsi duré que trois ans, malgré l’hostilité du pays et des voisins de l’Est et malgré les intrigues de la Senoussia.
CONVENTION FRANCO-ANGLAISE DU 8 SEPTEMBRE 1919L’administration directe était établie au Ouadaï. Dorénavant son histoire n’était plus que d’ordre administratif. vement soit à la France soit à l’Angleterre les Il ne restait plus qu’à attribuer définitipetits Etats non attribués par l’accord de 1899. Ce fut l’objet d’une nouvelle convention franco-britannique signée le 8 septembre 1919 à Paris. La France obtenait le Dar-Tama, le Dar-Sila et le Dar-Kouti, et l’Angleterre le Dar-Guimr et le Dar-Massalit. La frontière ainsi tracée était encore imprécise sur certains points. Une commission mixte de délimitation fit sur place la reconnaissance géodésique et l’abornement de I92I à 1923. Les résultats en furent consignés dans un protocole du 19 janvier 1924 dûment approuvé par une déclaration franco-britannique signée à Londres le 21 janvier 1924.
LATAR EU KUTDepuis lors les relations n’ont cessé d’être courtoises entre les autorités françaises et britanniques et il arrive même fréquemment que des officiers et des fonctionnaires français, pour revenir de la colonie du Tchad en France, passent par la voie du Dar-Four et du Nil. Restait Mohammed es Senoussi d’El-Kouti. TAN D’EL KOUTI L’assassin de la mission Crampel avait, pour ainsi dire, passé à travers les balles qui s’étaient échangées dans le bassin du Chari, du Tchad et du haut Oubangui, pendant les dernières années du dix-neuvième siècle. Le traité de protectorat qu’Emile Gentil lui avait accordé avait même été amélioré par un nouveau traité conclu le 27 février 1903 par l’administrateur en chef A. Fourneau et par lequel le sultan s’engageait à fournir un tribut de caoutchouc, d’ivoire, de chevaux, de bœufs et de moutons et à assurer l’entretien du résident français, contre une rente en argent et en marchandises et quelques armes. Mais, retors, perfide, et d’ailleurs fort intéressé, Senoussi ne cessait d’éluder ses engagements et, en cette même année 1903, les capitaines Mahieu, Brunet et Ruef, n’avaient pu vaincre son inertie et sa duplicité qu’en se faisant accompagner d’une escorte de tirailleurs. Bien plus, Senoussi avait repris ses incursions et ses razzias d’esclaves dans tous les pays voisins. Aussi en octobre 1909 une compagnie de tirailleurs fut envoyée à Ndélé avec le capitaine Modat pour appuyer nos remontrances. Senoussi signa le nouveau traité que le capitaine Mongin lui présenta en demandant même s’il n’y en avait pas d’autres à signer, tellement il y attachait peu d’importance, et au même moment son fils Adoum faisait une razzia chez les Saras. Parfois, sous une menace plus directe, il promettait une fois encore de renoncer à ses razzias, mais c’était un leurre. Tout un parti de la guerre s’était créé autour de son fils Adoum. Revenant d’une tournée qu’il avait faite en mai-juin I9Io jusqu’à Kafiakingi chez les Anglais voisins, le capitaine Modat s’était convaincu de la mauvaise foi de Senoussi. L’ordre d’en finir était arrivé au capitaine Modat qui disposait de 3 officiers et 230 tirailleurs contre les bannières de Senoussi : plus de 2 0o0 fusils. Le 7 février I9II à l’aube une attaque fut lancée contre les tatas situés au fond de la cuvette de Ndélé. Arrivé en présence de Senoussi et d’Adoum, le lieutenant Grunfelder, entre en conversation avec eux ; menacé, il abat Adoum d’un coup de revolver, puis engage avec Senoussi une lutte corps à corps et il l’abat d’un coup de revolver. Les bazinguers se défendirent pendant toute la journée. Mais le soir la résistance, qui nous avait coûté 9 tués et 20 blessés, était brisée.
555Quinze jours après, toute la population du Kouti était soumise. Une dernière bande, réunie autour de Kamoun, fils de Senoussi, tint encore quelque temps la brousse autour de Ouanda-Djallé d’où le capitaine Souclier la dispersa en décembre 1912.
Le massacre de la mission Crampel et de longues années de razzias étaient châtiés. Le Dar-Kouti n’existait plus. Les populations traditionnellement résignées à l’esclavage devenaient enfin libres.
Citer ce chapitre
Auguste Terrier, « La pacification et la délimitation de l'Afrique équatoriale française », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 535-556.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/la-pacification-et-la-delimitation-de-l-afrique-equatoriale/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d