Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 6

La marche vers le Nord-est et la question du haut-Nil

Par p. 499-534 de l'édition originale 13 046 mots 16 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. — L’ANGLETERRE DANS LE HAUT-NIL. — La question du Soudan égyptien II. — TENTATIVES VERS LE NIL DE L’ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO. — Les ambitions croissantes de l’Etat indépendant. — Les premiers établissements français sur l’Oubangui - Victor Liotard. — Les visées de la France vers le Haut-Nil. — Monteil commandan supérieur du Haut-Oubangui. — L’Angleterre introduit l’Etat indépendant dans le bassin du Nil : convention du 12 mai 1894. — La réaction française. — L’accord franco-belge du 14 août 1894 III. - LA MISSION MARCHAND ET L’INCIDENT DE FACHODA. — Le projet d’accord de 1894. — La déclaration d’Édouard Grey. — Le capitaine Marchand propose d’aller à Fachoda (17 juin 1895). — L’Angleterre affirme sa volonté de reconquérir le Soudan égyptien. — Les instructions données à la mission. — Arrivée à Fachoda (IO juillet 1898) — La reconquête par les Anglais du Soudan égyptien : la victoire d’Omdurmam. — Mar chand et Kitchener. — Les négociations franco-anglaises. — La convention du 21 mars 1899 - L’évacuation du Bahr-el-Ghazal
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dessin de l’Illustration, frontispice
Gravure dessin de l’Illustration, frontispice

CHAPITRE VI LA MARCHE VERS LE NORD-EST ET LA QUESTION DU HAUT-NIL I. - L’ANGLETERRE DANS LE HAUT-NIL. — La question du Soudan égyptien. II. — TENTATIVES VERS LE NIL DE L’ETAT INDÉPENDANT DU CONGO. — Les ambitions croissantes de l’Etat indépendant. — Les premiers établissements français sur l’Oubangui. — Victor Liotard. — Les visées de la France vers le Haut-Nil. — Monteil commandant supérieur du Haut-Oubangui. — L’Angleterre introduit l’Etat indépendant dans le bassin du Nil : convention du 12 mai 1894. — La réaction française. L’accord franco-belge du 14 août 1894. HI. — LA MISSION MARCHAND ET L’INCIDENT DE FACHODA. — Le projet d’accord de 1894. — La déclaration d’Edouard Grey. — Le capitaine Marchand propose d’aller à Fachoda (17 juin 1895). — L’Angleterre affirme sa volonté de reconquérir le Soudan égyptien. — Les instructions données à la mission. — Arrivée à Fachoda (IO juillet 1898). — La reconquête par les Anglais du Soudan égyptien : la victoire d’Omdurmam. — Marchand et Kitchener. — Les négociations franco-anglaises. — La convention du 21 mars 1899. — L’évacuation du Bahr-el-Ghazal.

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A marche vers le haut Nil⁠ ⁠! Ce fut le troisième et peut-être le plus émouvant épisode de l’expansion du Congo français de 1890 à 1900. Là aussi explorateurs et conquérants firent des prodiges et là aussi leur œuvre se heurta à la concurrence d’autres nations. Elle aboutit à deux incidents diplomatiques très vifs, un règlement de frontières en 1894 avec l’Angleterre et l’Etat indépendant du Congo et un conflit aigu avec l’Angleterre pour la possession du haut Nil que la mission du capitaine Marchand, poursuivant la pénétration française décidée depuis 1890, avait atteint en juillet 1898 à Fachoda.

Illustration de l'ouvrage, page 500
Gravure sans légende (page 500)

La rencontre des trois puissances devait amener une crise dès que la pénétration française et belge s’élançerait vers le Nord dans le haut Oubangui. Une fois de plus la géographie devait commander l’histoire.

L’Oubangui, ainsi appelée du nom de la tribu des Boubanguis qui en habitent les rives, la « rivière puissante », comme la nomment les indigènes, formée par la rencontre du M’bomou et de l’Ouellé devant le poste des Abiras, est l’un des principaux affluents de droite du Congo dans lequel il se jette près de Liranga. Ainsi que l’avait pressenti le géographe français Desbuissons dès le Congrès de Berlin, il en est même le principal affluent, si l’on considère, selon les lois de la géographie, que l’Ouellé ou Makona avec ses 750 kilomètres n’est que son cours supérieur et qu’il n’y a donc là qu’un seul fleuve, l’Oubangui-Ouellé, long de 2 460 kilomètres. Mais, pour des raisons politiques, les Belges ont soutenu et fait admettre que le nom d’Oubangui ne doit s’appliquer qu’au cours en aval du confluent du M’bomou et de l’Ouellé, ce qui reportait bien plus au Nord à notre détriment les limites de l’Etat indépendant du Congo. L’Oubangui large parfois de I 000 à 2 000 mètres, parfois réduit à 300, avec un débit moyen de 3 300 mètres cubes, serait une belle voie de pénétration s’il n’était coupé, comme la plupart des rivières congolaises, par des rapides dont les principaux sont ceux de Bangui, de l’Eléphant, de Mobaye et de Guélorget. Il reçoit sur sa droite de gros affluents, notamment la Kotto qui a 700 kilomètres, le Rouango, la Kémo qui avec son affluent la Tomi a servi de point de départ à plusieurs missions du Tchad, l’Ombella et le Mbali dont le confluent est un peu en aval de Bangui, le chef-lieu actuel de la colonie de l’Oubangui-Chari. Quant au M’bomou, qui ne devrait être considéré que comme un affluent de droite et qui est admis comme branche supérieure au même titre que l’Ouellé, c’est une rivière de 750 kilomètres de longueur qui atteint dans son cours inférieur 600 à 800 mètres de largeur, avec un débit de 675 mètres cubes, navigable aux hautes eaux pour les pirogues et les baleinières et qui reçoit lui-même sur sa droite des sous-affluents intéressants : le Bokou très sinueux et le Chinko long de 500 kilomètres.

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A vol d’oiseau les affluents de droite de l’Oubangui-M’bomou forment une sorte de large peigne dont les dents, qui sont des rivières plus ou moins navigables, vont s’enfoncer dans la ligne de plateaux peu élevés qui séparent leur bassin de l’inextricable réseau de rivières et de marais dont le Bahr-el-Ghazal porte les eaux au Nil. Par terre les communications sont faciles de l’un à l’autre bassin, car la ligne de faîte est peu élevée et c’est par là que les marchands d’esclaves et djellabas de Khartoum et du Haut-Nil avaient de tout temps fait passer les razzias qui dépeuplèrent les plaines de l’Est du bassin du Chari. daient en 1890, constituait inéluctablement une voie d’accès vers les pays du Nord-Est et les affluents de gauche du Haut-Nil et l’attirance était d’autant plus forte que, depuis l’occupation de l’Egypte par les Anglais en 188I, nous n’avions cessé de réclamer l’évacuation et la fin de l’occupation, selon les engagements pris par l’Angleterre. En 1884, à la suite de la prise de Khartoum par les mahdistes et de la mort de Gordon pacha, l’Egypte qui, depuis 1820, occupait la haute vallée du Nil, perdit, de ce fait, tout contact avec ces territoires. La question du Soudan et du Haut-Nil fut de nouveau en suspens, et elle se trouva, en quelque sorte, rattachée aux découvertes et aux occupations de l’Afrique centrale. Cependant, il y avait, dans la province la plus méridionale, dite Equatoria, un gouverneur égyptien d’origine allemande, Edouard Schnitzer, plus connu sous le nom d’Emin pacha qui ne se laissa pas aisément déposséder, quelque ordre qu’il reçût du khédive lui-même, agissant sous la pression anglaise. A la fin de 1889, seulement, il finit par se replier à Zanzibar. Il semblait donc que l’Angleterre allait être éventuellement maîtresse du terrain, mais elle avait compté sans l’Allemagne, le nouvel Etat du Congo et la France elle-même. Les accords des 14 juin et rer juillet 1890, qui cédaient à l’Allemagne l’ile d’Héligoland en Europe et la colonie du Tanganika, désintéressèrent l’Allemagne. L’Italie, qui avait également quelques visées dans la vallée du Nil, reçut en compensation le long de la mer Rouge une certaine étendue de pays, qui constitue aujourd’hui sa colonie de l’Erythrée (conventions des 24 mars et 15 avril 18g1).

I. — L’ANGLETERRE DANS LE HAUT-NIL

502 CHILLOUKS (VALLÉE DU NIL)

Restaient la France et le nouvel Etat du Congo. L’expansion normale de ces deux puissances devait les porter vers le Nord, l’Oubangui et le Soudan égyptien. C’est un fait singulier que la tranquille désinvolture avec laquelle le jeune Etat indépendant du Congo a tenté, à partir de sa constitution, de sortir des limites qu’il avait lui-même acceptées dans les actes internationaux qui l’avaient constitué. La tactique de Léopold II était d’aller de l’avant, d’occuper n’importe quoi et dans n’importe quelles conditions, comptant sur sa diplomatie, sur les rivalités des grandes puissances et sur sa chance pour gagner quelque nou- 10/49 veau morceau d’Afrique. Le procédé lui avait déjà réussi. Dans l’acte de neutralité qui définissait les limites de l’Etat indépendant il avait annexé, sans qu’aucune puissance y vit clair et protestât, le bassin méridional du Kassaï, le Katanga et le bassin du Ruzizi. Il avait essayé de s’annexer par décret, au détriment des Portugais, le bassin oriental du Kwango et en avait finalement conservé une partie. Il avait projeté de faire porter le drapeau bleu au lac Nyassa. Comment le Haut-Nil ne l’eût-il pas tenté⁠ ⁠?

II. — LES TENTATIVES VERS LE NIL DE L’ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO
Gravure II. — LES TENTATIVES VERS LE NIL DE L’ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO
ES PREMIERS ETABLISSEMENTS FRANÇAIS

A deux reprises, étant duc de Brabant, en 1853 et en 1862, il avait visité l’Egypte. Il l’avait revue en allant aux Indes. Le grand Nil le séduisait. Les mines d’or de la reine de Saba, supposées en Abyssinie, le fascinaient. En janvier 1884, déjà il avait voulu engager dans l’Association Internationale africaine Gordon pacha, revenu récemment du gouvernement général du Soudan et qui, après avoir accepté, reprit sa liberté pour aller de nouveau commander à Khartoum contre l’insurrection mahdiste, récemment éclatée et dont il fut l’une des premières victimes. La tentative belge vers le Nil ne se précisa qu’en 1891. Le capitaine Van Kerckhoven et le lieutenant Mitz, après avoir concentré leurs troupes à Djabbir, marchèrent vers le Haut-Nil. Le capitaine mourut en route accidentellement le 1o août 1892. Mais le lieutenant Mitz poursuivit⁠ ⁠; il reçut en septembre 1892 la soumission d’anciens officiers et soldats d’Emin pacha, et le 6 octobre il atteignait le Nil à Borou entre Doufilé et Ouadelain, l’ancienne résidence d’Emin qu’il occupa, devançant ainsi les Anglais. En janvier 1894 le capitaine Francqui prenait le bassin nilotique par le Bahr-el-Ghazal où il envoyait plusieurs reconnaissances. Une attaque des mahdistes avait été repoussée et Francqui s’apprêtait à aller occuper dans le Bahr-el-Ghazal Dem-Ziber et Mechra-er-Rek. Il fallait donc compter, sur le Haut-Nil, avec les Belges que le Times traitait, désormais, de flibustiers⁠ ⁠! Il fallait compter aussi avec

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• SUR L’OUBANGUI. - VICTOR LIOTARD les Français. Notre essor vers le Nord, accusé dès 1890 vers le Tchad et vers la Sangha, s’était affirmé aussi le long de la rive droite de l’Oubangui à nous reconnue par la convention franco-congolaise du 29 avril 1887. Ballay, le commandant Rouvier, le capitaine Pleigneur avaient déjà fait flotter le drapeau français de ce côté lors de leur mission de délimitation avec les Belges. Puis Brazza y avait envoyé son collaborateur Albert Dolisie et la montée française n’avait pas tardé à s’accélérer. En 1889 un poste avait été établi à Bangui, qui ne comprenait alors que quelques cases au bord du fleuve, au milieu de tribus hostiles et cannibales, en face du poste belge de Zongo. Ponel avait franchi les rapides de Bangui en 1890 et poussé jusqu’au 5º parallèle. Paul Crampel, allant vers le Chari, avait également étudié le fleuve, et les travaux de ces deux explorateurs avaient servi à dresser la première carte française détaillée de cette partie du cours de l’Oubangui allant jusqu’à Diokoua-Mossoua. M. Gaillard avait également rayonné au Nord de Bangui. Puis Léon de Poumayrac avait créé en 1891 le poste des Abiras au confluent du M’bomou et de l’Ouellé. Enfin, en avril 1890, Brazza avait envoyé là un de ces hommes qui dans l’histoire de l’expansion coloniale sont toujours venus à leur heure et à leur place : Victor Liotard, alors pharmacien de la marine et âgé de trente-deux ans, et qui allait diriger l’action française dans cette région à laquelle son nom restera attaché. Il avait déjà fait des reconnaissances au Gabon et il était chargé d’une vague mission scientifique du ministère de l’Instruction publique, mais Brazza avait deviné ses qualités et dès 1890 — Liotard lui-même l’a raconté en 1898 — il l’avait chargé « d’occuper progressivement les territoires dans lesquels nous avions accès, notamment le haut Oubangui, et d’en faire une région française ayant une porte ouverte sur le Nil. » Liotard accomplit cette mission en deux séjours, l’un de 1890 à 1894 et l’autre de 1895 à 1898. L’élève Liotard se montra bien vite digne de son maître Brazza et, avec le titre assez étrange et très peu administratif de « directeur délégué du commissaire général dans le haut Oubangui », il engagea tout de suite avec quelques collaborateurs d’élite, dont le plus assidu a été l’administrateur Henri Bobichon, une pénétration destinée à rallier politiquement les chefs de la rive droite au drapeau français que dès ce moment ils appelaient du nom touchant de « Pavillon Justice ». Il y eut ainsi dans lOubangui une sorte de « politique des sultans ». C’était un rayonnement lent, méthodique, pacifique parmi les tribus Zandés, les Niam-Niam de Schweinfurth, dirigés par les sultans tels que Sémio ou Rafaï et les Sakkaras soumis au sultan

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Illustration de l'ouvrage, page 504
Gravure sans légende (page 504)

(D’après un dessin du Tour du Monde). EMBOUCHURE DE LA SANGHA Bangasso, tous roitelets plus ou moins esclavagistes cherchant à sauver leur mise entre les Egyptiens d’autrefois, les Madhistes triomphants, Rabah qui grandissait et les Français et les Belges qui venaient.

LE DUC DUZES

Mais la base même de ce rayonnement, Bangui, manquait de sécurité⁠ ⁠; des incidents tragiques l’avaient prouvé : en 1890 Musy, chef du poste de Bangui, avait été tué et mangé, et Paul Crampel avait dû venger sa mort avant de monter au Chari⁠ ⁠; le 17 mai 1892, le chef du poste des Abiras, de Poumayrac, étant allé visiter le chef Sakkara Pakourou, avait été tué au retour dans un engagement avec les Boubous, peuplade de la rive droite de la Kotto : son escorte, composée de 6 Sénégalais, 30 Sakkaras et quelques Yakomas et Bongos avait été également massacrée⁠ ⁠; tous avaient été mangés. au concours de la mission dirigée par le duc Jacques d’Uzès. Ce massacre avait été heureusement vengé par Liotard grâce Venu au Congo dans la pensée de traverser l’Afrique, le jeune duc, qui était accompagné du docteur Jean Hess et du lieutenant Julien, avait dû renoncer à son projet à la suite d’une forte révolte des Arabes du haut Congo qui venaient de massacrer la mission belge Hodister, et il avait porté ses projets vers le M’bomou. Il ne put malheureusement continuer son exploration, étant mort, en juin 1892, à la côte où il était allé pour faire venir quelques renforts et ravitaillements pour sa mission. L’hostilité et la barbarie des indigènes n’étaient pas les seules difficultés auxquelles devaient s’appliquer la force morale et l’énergie de Liotard et de ses collaborateurs. Un « contesté » entre l’Etat indépendant du Congo et la France était venu l’aggraver. Nos agents se trouvaient bien vite en butte à des agissements inquiétants venus de leurs voisins du Sud, les « Congolais », comme on les désignait à cette époque où cet Etat n’était pas encore colonie belge. Déjà l’Etat indépendant avait soutenu la thèse d’après laquelle le cours de l’Oubangui, indiqué comme frontière par l’accord franco-congolais du 29 avril 1887, s’arrêtait au confluent du M’bomou et de l’Ouellé, que cet Ouellé, malgré les constatations de l’explorateur russe Junker et les conclusions du géographe belge A.-J. Wauters et du géographe français Desbuissons, n’était pas le cours supérieur de l’Oubangui, mais un affluent, et que le vrai cours était le M’bomou⁠ ⁠; la frontière de 1887 devait donc, d’après les Belges, suivre ce dernier cours d’eau et non l’Ouellé, ce qui reportait bien plus au Nord le territoire congolais. Et ils avaient bien vite occupé la région entre l’Ouellé et le M’bomou.

505 VICTOR LIOTARD

La patience et la bonne volonté de nos agents pouvaient bien aplanir les petits incidents de frontière, mâts de pavillon abattus, querelles et parfois coups de fusils entre indigènes, etc... qui étaient si fréquents quand deux pays africains n’avaient que le cours d’une rivière pour les séparer. Mais bientôt la situation empira. Les prétentions des voisins de la rive gauche, ce que M. Robert de Caix dans son livre Fachoda a appelé si justement la « fureur d’annexion » du souverain et des agents de l’Etat indépendant du Congo, posait le principe même de la délimitation. Ce n’était plus simplement le M’bomou que les Congolais réclamaient, c’était le Chinko et au delà, et ils ne cachaient plus que leurs postes étaient déjà poussés plus loin dans le Nord. A leurs yeux la frontière de l’Oubangui, tracée par la convention francocongolaise du 29 avril 1887, s’arrêtait au confluent du M’bomou et de l’Ouellé. Si on leur faisait observer qu’en tout cas ils dépassaient le 4° degré de latitude Nord inscrit dans les documents constitutifs de l’Etat indépendant du Congo, ils essayaient de nous offrir leur aide et celle des sultans qu’ils avaient ralliés pour appuyer, disaient-ils, nos propres entreprises de pénétration vers le haut M’bomou et vers le Bahr-el-Ghazal. En attendant ils agissaient, avançaient et ils occupaient d’après la formule audacieuse de Léopold II. Comme il rêvait de s’établir sur le Nil, il rêvait aussi d’aller jusqu’au Tchad. Dès l’été de 189I, nos agents signalaient les incursions belges dans notre zone et l’établissement de postes qui allaient s’enchevêtrer avec les nôtres. Les capitaines Van Gèle et Roget avaient passé des traités avec les sultans Bangassou et Djabbir. Les protestations de Liotard et de Dolisie restaient sans effet. Les commissaires de l’Etat indépendant, MM. Delcommune et Le Marinel, n’en tenaient aucun compte. Bientôt les missions congolaises, de plus en plus actives, ne connurent plus de limites. C’est ainsi qu’en 1893, sous la direction du commandant Van Kerkhoven, ces reconnaissances s’étendirent au delà du Chinko comme au Bahr-el-Ghazal. Le lieutenant de la Kéthulle de Ryhove, qui résidait auprès du sultan Rafaï, pénétra hardiment en juin 1893, avec le lieutenant Nilis, jusqu’au bassin nilotique de l’Ada, affluent occidental du Bahr-el-Arab, lui-même affluent du Nil⁠ ⁠; ils établirent un poste à Katuaka et rapportèrent même un traité passé avec un sultan local pour l’exploitation des mines de cuivre de Hofrah en Nahas. Plus encore, les Congolais avaient cherché à appuyer sur Rabah leurs tentatives de pénétration. Parti de Bangassou sur le M’bomou en mars 1894 avec 3 Européens, I51 laptots et 400 porteurs, le lieutenant Hanolet était chargé de rayonner dans le pays des Kreichs, au Dar-Rounga, au Dar-Kouti et auprès de Rabah. Il avait pénétré dans le bassin oriental du Chari, franchi le Bangoran et établi un poste à Mbélé, un peu au Sud-Est de Ndélé, la capitale Senoussi d’El-Kouti⁠ ⁠; il avait même poussé jusqu’au marché de Kuka, à l’entrée du Dar-Rounga, par 9° 40’ de latitude Nord, point extrême atteint par les incursions belges.

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Illustration de l'ouvrage, page 506
Gravure sans légende (page 506)

Ainsi la « désinvolture » des Congolais — c’est le mot que nous employions à cette époque — les avait conduits à occuper des territoires incontestablement reconnus à la France et à menacer de couper les communications entre le bassin du Chari et celui du M’bomou. Notre voie d’accès vers le Bahr-el-Ghazal et le Nil allait être barrée.

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L ES VISEES DE LA FRANCE DANS LE HAUT-NIL.

M ONTEIL COMMANDANT SUPE- RIEUR DU HAUT-OUBANGUI

tion un problème qui, se rattachant à la question La France naturellement surveillait avec attend’Egypte, restait toujours en suspens. Dès 1890, les instructions données à Liotard par Brazza se précisaient dans des instructions dont la lettre du 5 février 1891 adressée à l’administrateur de Brazzaville : « Quant à notre action vers le Nord-Est le simple fait de pousser de ce côté nos explorations jusqu’aux affluents du haut Nil a une importance considérable. » Cette orientation s’accentua en 1893, alors que M. Delcassé était sous-secrétaire d’Etat des Colonies, et elle fut particulièrement marquée par M. Sadi Carnot, président de la République, qui s’intéressait beaucoup aux questions africaines. son ampleur le plan français d’action sur le Le président Carnot avait vu dans toute Nil tel qu’il devait être engagé plus tard — trop tard - après sa mort. Le 26 mai 1893, trois semaines après que Monteil avait été désigné pour l’Oubangui, il avait entretenu des questions africaines Casimir Maistre, qui venait de conduire la mission du Congo au Niger par le Chari et la Bénoué. En présence du prince Auguste d’Arenberg, Sadi Carnot avait interrogé avec précision de ce sujet le jeune explorateur, à peine revenu de sa longue et dure mission et, en 1894, c’est sous son influence personnelle, que M. G. Hanotaux, non parlementaire, mais chargé du service des protectorats au quai d’Orsay, fut appelé au ministère des Affaires Etrangères.

Monteil, en particulier, fut chargé d’organiser les postes français de l’Oubangui. Le haut Oubangui constituait désormais un territoire autonome détaché du Congo français et Monteil prenait le titre de Commandant supérieur du haut Oubangui. L’exécution du projet parut s’engager. Le Io juin 1893 le commandant faisait partir de France le premier échelon de sa mission, placé sous les ordres de son second, le capitaine Decazes, ancien compagnon de Brazza⁠ ⁠; à la fin d’août partait le capitaine Julien avec un second échelon. Personnel et matériel allaient monter en toute hâte dans l’Oubangui. Le plan avait été envisagé comme pouvant se réaliser progressivement tandis que la question du haut Nil n’était pas soulevée. C’était une question de rapidité et de discrétion, comme l’avaient été tant d’autres questions africaines. Puisque le Soudan égyptien était terra nullius et que les visées d’annexion de l’Angleterre se lisaient dans toute sa politique récente, la France qui avait toujours été et qui restait fidèle au principe de l’intégrité de l’Egypte et de sa suzeraine la Turquie, était fondée à chercher ses contacts avec le Nil même, pour le jour du règlement final⁠ ⁠; en même temps, elle allait défendre ses positions contre les entreprises de l’Etat indépendant du Congo qui, débordant au Nord de ses frontières conventionnelles, tentait de s’insinuer entre l’Angleterre et la France dans le Bahr-el-Ghazal et jusque dans l’Est du bassin du Tchad. Ainsi pourrait être réparée, dans une certaine mesure, la faute commise par la défaillance française de I88I en Egypte et reprise notre intervention dans l’affaire égyptienne. - La conception de ce plan était hardie. Malheureusement l’exécution ne fut pas poussée avec la même décision. Le commandant Monteil avait rapidement achevé les préparations de sa mission et il allait s’embarquer le Io octobre 1893 pour rejoindre ses premiers échelons. La veille L’OUBANGUI

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Illustration de l'ouvrage, page 508
Gravure sans légende (page 508)
L E CAPITAINE DECAZES DANS LE HAUT-OUBANGUI

(D’après un croquis de Ch. Castellani). de son départ arriva à Paris un télégramme de Brazza, commissaire général du Congo, disant que les Belges de l’Etat indépendant du Congo menaçaient d’employer même la force pour empêcher la mission Monteil de gagner l’Oubangui et conseillant de surseoir au départ du commandant. C’était la conséquence des incidents locaux du haut Oubangui, on en prit texte pour ajourner le départ : Monteil fut envoyé à Berlin pour négocier avec les Allemands la nouvelle frontière du Cameroun. indépendant essayaient d’endormir notre vigilance Pendant qu’à Paris les diplomates de l’Etat par l’offre vague d’une collaboration sur le Nil en dehors des Anglais, là-bas le second de la mission Monteil, le capitaine Decazes, avait, à la fin de 1893 et au début de 1894, la tâche délicate et pénible de soutenir nos droits en face des entreprises des agents de l’Etat indépendant. Du poste des Abiras il dirigea une expédition contre les Boubous qui avaient assassiné M. de Poumayrac et fit reconnaître la région, la Kotto, le M’bomou, le Chinko, les pays Sakkaras par les officiers et fonctionnaires qui en petit nombre maintenaient là-bas notre situation. Tous attendaient l’arrivée de Monteil et l’ordre d’avancer. Ils ne recevaient de Paris que l’instruction d’éviter les incidents dans les territoires contestés et d’attendre les résultats des conversations diplomatiques de Paris et de Bruxelles. Celles-ci n’avaient encore abouti qu’à un protocole signé le 20 mars 1894, disant que les deux gouvernements, français et belge, « s’efforceraient de résoudre au moyen d’une négociation directe le différend territorial » et nommeraient des délégués chargés de rechercher les bases d’une entente et qu’en attendant des ordres télégraphiques, prescriraient aux agents sur place de respecter réciproquement leurs positions. : CONVENTION DU 12 MAI 1894 avaient été suivis avec Tous ces mouvements attention à Londres⁠ ⁠; pour parer aux deux dangers, la politique britannique s’avisa de neutraliser l’un par l’autre en introduisant l’Etat indépendant du Congo, dans le bassin du Nil et en faisant de lui une sorte de tampon entre ce bassin et les ambitions françaises. Ce fut l’objet d’une convention anglo-congolaise du 12 mai 1894 dont la publication soudaine vint troubler la sérénité et la confiance du gouvernement français. Par cette convention, la Grande-Bretagne donnait à bail au souverain du Congo, pour être occupée et administrée par lui pendant la durée de son règne, la rive gauche du Nil depuis Mahagi sur le lac Albert jusqu’à Fachoda, ainsi que la partie du bassin du Bahr-el-Ghazal limitée à l’ouest par le 25° méridien et au nord par le 1o° parallèle. A la mort de Léopold II, une partie des territoires ainsi cédés, comprise entre le Nil et le 30º méridien, ferait retour à l’Angleterre, tandis que l’Etat du Congo (ou ses ayants droit) resterait propriétaire ou locataire emphythéotique de toute la portion du bassin du Bahr-el-Ghazal comprise entre le 25° et le 30° méridien. De plus, était cédée au Congo belge une route de 25 kilomètres de largeur entre la frontière la plus proche de l’Etat, et Mahagi sur le lac Albert. En retour de ces concessions, l’Etat du Congo donnait à bail à l’Angleterre une bande de terrain de 25 kilomètres de large longeant sa frontière Est et allant de l’extrémité Sud du lac Albert-Edouard à l’extrémité Nord du Tanganyka sur une longueur d’environ 2 degrés et demi : par cette dernière clause l’Angleterre pensait faire tomber le seul obstacle qui pouvait s’opposer même après que le Congo portugais eût été définitivement séparé et coupé de la colonie de Mozambique à l’établissement de la voie ferrée britannique du Cap à Alexandrie. Cet accord faisait du Congo « le mandataire de la politique britannique et l’introduisait comme tenancier de l’Angleterre dans le bassin du Nil ».

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La première protestation vint de l’Allemagne. Elle s’était laissé mettre hors du bassin du Nil. Mais elle ne pouvait admettre une bande de territoire anglais au lieu de l’Etat indépendant comme frontière occidentale de sa colonie qui eût été ainsi entièrement entourée de territoires britanniques. Dès le mois de juin satisfaction lui était donnée et la bande de 25 kilomètres annulée.

510 COURS DE M. G. HANOTAUX

Pendant que des négociations suivaient leur cours et que notre diplomatie s’employait loyalement à chercher une formule d’entente, un fait grave s’était produit : l’Etat indépendant traitait sans nous et contre nous avec l’Angleterre, il obtenait de cette puissance, qui n’avait aucun droit sur eux, certains des territoires qui étaient en litige diplomatique entre lui et nous⁠ ⁠! Bien plus, il violait le droit de préférence reconnu à la France en cédant en échange une bande de son propre terrain à une tierce puissance, l’Angleterre.

Que n’avait-on marché plus vite et donné l’ordre à Monteil de se porter sur les lieux⁠ ⁠?... Les sentiments français se traduisirent par une interpellation développée, le 7 juin 1894, devant la Chambre des députés par M. Eugène Etienne et qui affirma l’unanimité française devant ce coup de surprise. M. Gabriel Hanotaux venait d’être nommé ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Charles Dupuy⁠ ⁠; il exposa avec une énergie émue la position du gouvernement français et l’excellente thèse juridique sur laquelle elle était fondée. Il énuméra les firmans ottomans en vertu desquels la souveraineté de l’Egypte avait été étendue sur le Soudan et rappela les traités qui avaient garanti l’intégrité de l’Empire ottoman. C’était alors l’un des principes fondamentaux de notre politique extérieure, celui que nous avions soutenu dans les affaires d’Egypte, de Tripoli, etc. La France avait toujours été fidèle à ce principe. Elle n’avait pas voulu le sacrifier même aux offres que l’Etat indépendant du Congo lui avait faites deux ans auparavant en faisant briller à ses yeux un partage possible du Soudan égyptien. Ces avances qui révélaient le double jeu de la tentative congolaise misant à la fois sur la chance de l’Angleterre et sur celle de la France, M. Gabriel Hanotaux les mit en pleine lumière et il déclara avec un parfait sang-froid qu’aux yeux de la France la convention comportant concession à bail et cession de terrain était nulle et non avenue.

Son langage, empreint d’énergie et de loyauté et qui prouvait que la longanimité française ne pouvait supporter plus longtemps la désinvolture des signataires de l’accord anglo-congolais, recueillit l’adhésion de la Chambre qui affirma, dans un ordre du jour précis, sa confiance dans le gouvernement pour faire respecter nos droits en Afrique. Le vote avait été rendu à l’unanimité, sauf les voix de quelques socialistes restés avec M. Jaurès dans l’abstention.

L’ACCORD RONGO BELGE DU 14 AOÛT 1894

Cette fois des actes allaient suivre les paroles. Sur l’insistance de M. G. Hanotaux le Parlement vota un crédit de I 800 000 francs « pour renforcer nos postes sur le haut Oubangui et les relier à la côte par des communications télégraphiques et fluviales ». Un décret du 13 juillet 1894 signé par M. Delcassé, ministre des Colonies, plaça le haut Oubangui et les territoires situés à l’Est d’une ligne allant de Bangui au point où le Logone est coupé par le 1oe parallèle sous les ordres d’un commandant supérieur correspondant directement avec le ministre des Colonies, mais communiquant le double de ses rapports au commissaire général. C’était la mission de nouveau confiée au lieutenant-colonel Monteil. Il recevait enfin l’ordre d’embarquement et, le 16 juillet, il quittait la France pour aller prendre avec des renforts le commandement de la mission dont il avait été chargé un an auparavant et dont l’incertitude gouvernementale avait si longtemps retardé le départ. Devant la volonté expresse du Parlement cette mission, dans son cadre d’exploration extensive, allait-elle enfin s’accomplir⁠ ⁠? par la France donna lieu à une tentative d’inti- En Angleterre et en Belgique la position prise midation qui n’a pas été connue du public. Lord Dufferin, alors ambassadeur d’Angleterre à Paris, eut une entrevue des plus pénibles avec M. G. Hanotaux et comme en 1830, lors de l’expédition d’Alger, parla de regagner Londres en faisant le geste de tirer de sa poche une lettre de rappel. La bonne grâce mutuelle des relations personnelles reprit vite le dessus, et le roi Léopold fut abandonné à lui-même. Le roi avait compris de son côté l’étendue de sa faute et l’incident fut le point de départ d’une modification complète de ses relations avec la France qui, dès lors, furent empreintes d’une parfaite entente et cordialité. Le 14 août 1894, MM. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères et Haussmann, directeur au ministère des Colonies, pour la France, Devolder et le baron Goffinet, délégués de l’Etat indépendant, signèrent à Paris une convention stipulant que la frontière du Congo français et de l’Etat indépendant serait constituée par le M’bomou jusqu’à sa source et ensuite par la ligne de partage des eaux du Congo et du Nil jusqu’au 30° Est de Greenwich : les postes fondés par l’Etat indépendant au nord du M’bomou revenaient donc à la France. A partir du point où la ligne de partage des eaux est coupée par le 30° Est de Greenwich la frontière devait suivre ce méridien jusqu’au 5° 30’ de latitude Nord et enfin longer vers l’Est ce parallèle jusqu’au Nil. L’Etat indépendant s’engageait à renoncer à toute occupation et à n’exercer à l’avenir aucune action politique à l’Ouest et au Nord de la ligne ainsi déterminée. Cette ligne laissait d’ailleurs aux Congolais l’enclave de Lado sur le Nil. Elle ne devait leur servir à rien : si le capitaine Chaltin occupa Redjaf le 18 février 1897, l’expédition envoyée sous les ordres du commandant baron Dhanis et qui visait Fachoda se heurta en avril 1897 à une révolte des troupes congolaises qui l’obligea à battre en retraite vers Stanley-Falls. Tous les efforts furent impuissants. L’Etat indépendant n’avait plus rien à espérer sur le Nil, et une convention anglo-congolaise du 9 mai 1906 ne fera, plus tard, que consacrer le retrait définitif du drapeau bleu des territoires nilotiques dont la possession avait hanté les rêves de Léopold II. Cette convention franco-belge de 1894, qui assurait définitivement nos frontières et nos bons rapports avec l’Etat indépendant du Congo et par suite avec la colonie belge qui lui a succédé, écartait cet Etat de notre route et nous ouvrait l’accès au Nil. L’alerte qu’elle achevait heureusement aurait dû déterminer de notre part une action rapide et forte dans cette direction. Mais de nouveau l’élan, pour des raisons qui n’ont jamais été expliquées clairement, fut brisé. Le lieutenant-colonel Monteil était arrivé le 7 août 1894 à Loango avec plusieurs officiers et des renforts quand il reçut, le 22 août, un câblogramme du ministère des Colonies qui lui annonçait la conclusion de l’accord franco-belge, et, contrairement au vote du Parlement, l’envoyait avec la plus grande partie de ses effectifs à la Côte d’Ivoire pour combattre notre vieil et redoutable adversaire Samori et secourir la ville de Kong investie par les sofas de l’almamy. On supprimait tout simplement, par un coup d’autorité, la mission Monteil vers le Nil⁠ ⁠! Là haut, dans l’Oubangui, le commandant Decazes, que Monteil avait envoyé en échelon d’avant-garde et qui devait être son second, réoccupait avec ses collaborateurs les postes de Bangassou et de Rafai évacués par les agents de l’Etat indépendant et s’attachait à rallier à nous les populations de la rive droite du M’bomou. Il continuait la pénétration lente au Nord-Est, que Liotard avait engagée et conduite avec tant de tact et de succès. L’éventualité d’un conflit n’était-elle pas écartée⁠ ⁠?

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Du moins, la direction sur place fut de nouveau confiée à Victor Liotard, nommé gouverneur des colonies et qu’un décret du 20 octobre 1894 appelait aux fonctions nouvelles de commissaire du gouvernement dans les territoires français limités à l’Ouest « par une ligne allant de Bangui à El-Facher », la capitale du Darfour, et il s’embarqua immédiatement pour rejoindre son poste. Mais, des quatre compagnies de tirailleurs que Monteil devait emmener, deux seulement étaient montées au M’bomou. « L’éventualité d’un conflit étant écartée, disait de nouveau M. Chautemps, ministre des Colonies, à la Chambre, le 2 mars 1895, il n’y avait plus à diriger vers le M’bomou que les effectifs suffisants pour occuper les postes que les autorités congolaises allaient nous remettre. »

LE COMMANDANT MARCHAND A FACHODA
Gravure LE COMMANDANT MARCHAND A FACHODA
HIST. COLONIES. — AFRIQUE.

- Caire Nov. 18. D’après le tableau de P. PHILIPPOTEAUx. Le Caire. Novembre 18g8. (Musée permanent des Colonies.) PLANCHE VIT.

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Ce devait être une nouvelle période de quelques mois d’inaction, alors que le temps pressait plus que jamais... Si la mission Monteil n’eût pas été retardée, puis détournée, si elle fût partie en 1893 ou au plus tard en 1894, elle eût atteint le M’bomou et, profitant de la bonne préparation de Liotard et de Decazes, elle eût débouché au Bahr-el-Ghazal avant la fin de 1895 : elle fût sans doute arrivée au Nil avant 1896, alors que l’Angleterre, comme nous allons l’indiquer, n’avait nulle intention de s’opposer à notre expansion dans cette région. Il n’y eût pas eu d’incident de Fachoda puisque aucune force anglaise ne se fût trouvée sur les lieux.

Du moins Liotard, dès son arrivée, activait-il la réoccupation des sultanats. Le lieutenant Vermot s’était installé à Rafaï à la fin de 1894. Liotard occupa Semio le Io juillet 1895. Il commençait à déborder sur le Bahr-el-Ghazal et y avait fait fonder en février 1896, dans le bassin du Soueh, un poste auprès du sultan de Tamboura par le capitaine Hessinger, qui fut assassiné quelques mois après. L’action locale était exercée lentement, prudemment. Toujours avec la même prudence et en faisant la tache d’huile, Liotard visait ensuite Dem-Ziber, l’ancienne capitale de la province du Bahr-el-Ghazal, et, à la suite d’une bonne préparation politique menée par l’officier interprète Grech, il faisait occuper le 7 avril 1897 l’ancienne moudirieh de Lupton-Bey à Dem-Ziber, d’où il nouait des intrigues avec les petits sultans locaux afin de s’ouvrir la route de terre vers le pays des Mahdistes : en même temps il rayonnait vers l’Est dans l’intention d’étendre son action sur tout l’ancien bassin du Bahr-el-Ghazal. De Tamboura, Hossinger, après avoir fait reconnaître une partie du Soueh, avait fondé le poste de Kodjili (Fort-Gouy). En mars 1897, le lieutenant Gouly put atteindre la rivière Nam-Djaoun ou Roah et voir le chef Mbia, chez lequel il mourut et dont le village allait être occupé le rer janvier 1898 par le capitaine Roulet. L’action méthodique et lente de Liotard asseyait ainsi solidement les bases de la pénétration nilotique, dont il avait été chargé dès 1891.

Mais cette poignée de pionniers suffisait-elle devant les difficultés de la tâche⁠ ⁠? Le plan français, le grand projet de pénétration vers le Nil, allait-il tomber en sommeil ou tout au moins en veilleuse⁠ ⁠?

Illustration de l'ouvrage, page 513
Gravure sans légende (page 513)

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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toriale de l’Egypte et de sa suzeraine la Turquie, elles opposeraient l’Egypte elle-même. Parlementaires et journaux britanniques sommaient le gouvernement de s’expliquer. Déjà, le Il mars 1895, interrogé par un député qui lui demandait si la sphère d’influence britannique couvrait tout le cours du Nil, sir Edward Grey, sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, avait répondu : « Non, mais les sphères d’influence égyptienne et britannique ensemble couvrent tout le cours du Nil. » Le 28 mars 1895, sir Edward Grey, de nouveau interrogé, fut encore plus net. Précisant et complétant sa déclaration du II mars, il dit, — et son langage devait peser plus tard lourdement sur le conflit de Fachoda : Nous n’avons aucune ’irai plus loin : je dirai que, en raison de nos revendications fondées sur les arrangements que nous avons passés et en raison aussi des revendications de l’Égypte, dans la vallée du Nil, et que, étant donné enfin que ces revendications et les vues du gouvernement à ce sujet sont pleinement et clairement connues du gouvernement français, je ne crois pas possible que ces rumeurs méritent créance, parce que la marche en avant d’une expédition française, munie d’instructions secrètes et se dirigeant de l’Afrique occidentale vers un territoire sur lequel nos droits sont connus depuis si longtemps, ne serait pas simplement un acte inconséquent et inattendu⁠ ⁠; le gouvernement français doit savoir parfaitement bien que ce serait un acte inamical (unfriendly) et qu’il serait considéré comme tel par l’Angleterre.

PLAGE DE LIRANGA, d’après un croquis de Ch. Castellani CASES, RÉGION DU LOGONE OUEST. •
Gravure PLAGE DE LIRANGA, d’après un croquis de Ch. Castellani CASES, RÉGION DU LOGONE OUEST. •
517 L LORD KIMBERLEY

On a su depuis par la publication des Mémoires de lord Grey publiés depuis la guerre de 1914 et par conséquent longtemps après les événements du Congo, que sir Edward Grey, arrivant au pouvoir et ayant été surpris par la question qui lui était posée, n’avait pas le dossier sous les yeux et que sa réponse ne s’appliquait pas exactement à la question débattue. Pour l’Angleterre, ce fut une heureuse faute. Mais on comprend la surprise du gouvernement français qui en était toujours à la négociation de janvier 1915 et à la limitation à Khartoum des revendications égyptiennes. cations au gouvernement britannique sur cette these ES EXPLICATIONS DE M. G. Hanotaux s’empressa de demander des explinouvelle qui revendiquait pour l’Angleterre, par une déclaration unilatérale, toute une région de l’Afrique sur laquelle-elle n’avait ni occupation ni droit. Lord Kimberley, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères du cabinet Roseberry, reconnut tout de suite, en le confirmant par une déclaration écrite adressée à M. de Courcel, ambassadeur de France, que les paroles de sir Edward Grey qui avaient soulevé en France et en Angleterre une si vive émotion, étaient celles d’un « simple soussecrétaire d’Etat et non pas du ministre lui-même ». Quant au fond des choses, « ce que sir Edward Grey avait dit du cours du Nil ne devait pas être considéré comme équivalant à une prise de possession, ses affirmations représentant seulement la thèse, la prétention (claim) de l’Angleterre. Cette thèse, cette prétention étaient combattues par la France qui restait libre de ne pas les accepter et qui, en les contredisant, maintiendrait assurément sa position antérieure. La question restait donc ouverte au débat. » En même temps, sir Edward Grey rectifiait sa déclaration en écrivant au Times qu’il avait voulu dire que la sphère d’influence de l’Angleterre et celle de l’Egypte ensemble couvraient la vallée du Nil. Au surplus, ajoutèrent les hommes d’Etat britanniques, l’Angleterre ne cherchait qu’à récupérer pour l’Egypte elle-même les provinces soudanaises : ne s’était-elle pas engagée à évacuer l’Egypte, un jour ou l’autre⁠ ⁠? La diplomatie française, en restreignant ainsi tout de suite l’importance de la déclaration Grey, marquait un point que M. Gabriel Hanotaux précisa ainsi dans une déclaration portée au Sénat : qu’il y avait lieu de l’examiner de bonne foi, au mieux des intérêts de tous et dans un esprit de concorde. En attendant, chacun conservait sa liberté.

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A cette mise au point qui maintenait la liberté de chacun, il ne fut rien répondu à Londres. Ce nouvel incident était réglé.

LE CAPITAINE MARCHAND PROPOSE D’ALLER A FA- CHODA

Puisque lord Kimberley avait reconnu que « la question restait ouverte au débat », l’avantage pouvait être à la priorité de l’exécution sur place. Mais celle-ci, de notre côté, resta encore une fois indécise pendant quelques mois. Quels nouveaux regrets à ce moment qu’on eût arrêté la mission Monteil à son départ de 1893, puis de 1894, vers l’Oubangui et le Nil pour l’envoyer au secours de Kong dans cette campagne contre Samori qui avait été un échec lamentable⁠ ⁠! (17 JUIN 1895). — LA MISSION DECIDEE notaux, de nouveau ministre Le 17 juin 1895 M. Hades Affaires étrangères dans le cabinet Ribot, reçut verbalement du capitaine d’infanterie de marine

72. sent de quant per la mission par les belles pages de guerre et d’exploration Marchand, déjà connu qu’il avait vécues au Sousection. dan français et à la Côte d’Ivoire, un projet d’occupation de Fachoda et de la rive gauche du Nil. Le jeune officier fixait là le point stratégique qui permettait de dominer le haut Nil, le Bahr-el- CARTE DESSINÉE PAR LE COMMANDANT MARCHAND AVANT LE DÉPART DE LA MISSION Ghazal et le Sobat. Le (D’après Castellani, Marchand l’Africain). projet qu’il dressa et soumit à M. Chautemps, ce dernier ministre des Colonies, fut présenté en septembre 1895 à l’examen des deux ministères, mais resta sans réponse. M. Hanotaux avait conçu le projet de reprendre, sous une autre forme, la négociation interrompue et d’agir surtout par les voies diplomatiques. Une crise ministérielle se produisit et M. Berthelot succéda à M. G. Hanotaux dans un cabinet Bourgeois. A la suite de certaines circonstances qui n’ont pas été élucidées et qui mirent la France et l’Angleterre en présence d’une rupture, M. Berthelot donna sa démission et fut remplacé par M. Léon Bourgeois au Quai d’Orsay. C’est alors, le 24 février 1896, que M. Paul Guieysse, ministre des

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Gravure sans légende (page 518)
519 L’ANGLETERRE AFFIRME SA VOLONTE DE RECON QUÉRIR LE SOUDAN EGYPTIEN

Colonies dans le cabinet Léon Bourgeois, décida d’envoyer la mission Marchand et signa ses instructions, instructions donnant au vaillant explorateur l’ordre de se porter sur le Nil avec pour objectif Fachoda et pour voie de retour Djibouti. Marchand, comprenant la grandeur de sa tâche, ne perdit pas de temps. Dès les mois d’avril et mai 1896, les premiers échelons de la mission avaient été mis en route et le chef annonçait son départ pour le mois de juin. (14 MARS 1896) avait pris, de son côté, une Mais, déjà, l’Angleterre résolution analogue. Le 14 mars 1896, elle avait annoncé qu’elle allait reconquérir par les armes Dongola, la première grande ville du Soudan occupée par les Mahdistes. Dongola sans doute n’était qu’une étape, et le but, après Khartoum, pouvait être le haut Nil visé par les Français.

A NEES A LA MISSION

Jamais l’occasion n’avait été plus favorable pour l’Angleterre : l’armée égyptienne était réorganisée et encadrée par le commandement anglais⁠ ⁠; le mahdisme se désagrégeait au témoignage de Slatin pacha, longtemps prisonnier du Mahdi et récemment évadé d’Omdurman⁠ ⁠; les provinces équatoriales s’arrachaient l’une après l’autre à la tyrannie du second Mahdi⁠ ⁠; d’autre part, le désastre subi par les Italiens à Adoua sous les coups des Ethiopiens le Ier mars 1896 pouvait amener Ménélik à tenter une avance sur le Sobat et le Nil. L’importance du Soudan s’affirmait tandis que le rêve « du Cap au Nil » semblait prendre corps. La puissante expédition commandée par le sirdar égyptien, sir Herbert Kitchener, s’élançait en disposant des moyens de la riche Angleterre pour arriver la première sur les territoires contestés du Soudan. La mission Marchand, officiellement mission Congo-Nil, n’avait rien d’un « coup de tête » ou d’une provocation. Mais il faut bien reconnaître et, on le sut par la suite, que la politique du cabinet Bourgeois à l’égard de l’Angleterre avait été des plus risquées, des plus périlleuses. Un moment on avait accepté l’idée d’une rupture, situation critique que M. G. Hanotaux, rappelé bientôt au ministère avec le cabinet Méline, devait avoir la tâche difficile de retourner. Ceci dit, l’intervention de la mission Marchand dans le bassin du Nil s’appuyait sur une position juridique très forte et que le gouvernement anglais lui-même avait reconnue. Elle n’était, en somme, que la continuation de l’effort français engagé vers le M’bomou et le Nil depuis notre arrivée sur l’Oubangui en 1890. C’est ce que disaient très nettement les instructions données au capitaine Marchand le 24 février 1896 par M. Guieysse.

520 LA COMMPOSSON DE LA MISSION

La mission, qui allait ainsi renforcer et étendre l’action de M. Liotard, devait tenter, en évitant les conflits armés sur la route, d’arriver le plus vite possible à Fachoda et d’y devancer à la fois l’expédition anglaise Colvile, qui cherchait à s’avancer de la côte orientale d’Afrique par le grand fleuve, et surtout la reconquête du Soudan que la politique anglaise allait certainement pousser à fond. Le sens de ces instructions fut encore précisé par celles que donna le nouveau ministre des colonies, M. André Lebon, ministre dans le cabinet Méline, constitué en avril 1896, tandis que M. G. Hanotaux manœuvrait pour dégager la politique générale de la France. En même temps que, par un décret du 19 juin 1896, le ministre des Colonies conférait à M. Liotard le grade de gouverneur des colonies, il prenait un arrêté lui subordonnant la mission Marchand et, dans une dépêche du 23 juin 1896 au premier de ces agents, il définissait les attributions et le rôle de l’un et de l’autre en précisant une fois pour toutes la continuité, les moyens et les buts de la pénétration qui allait se poursuivre dans des conditions nouvelles. Les premiers échelons de la mission Marchand s’étaient embarqués le 25 avril, les 1o et 25 mai 1896. Le 26 juin Marchand s’embarquait lui-même à Marseille pour le Congo avec, pour but, Fachoda. fut la mission Congo-Nil, populaire sous le nom de « Mis- On ne saurait mieux résumer l’épopée africaine que sion Marchand » qu’en lui appliquant ces mots par lesquels Etienne Lamy, dans sa préface au Journal de route du docteur Emily, présentait ce livre : « Une odyssée qui a des pages d’Iliade. » Celles-ci furent écrites surtout à Fachoda même. L’Iliade

LE COMMANDANT MARCHAND
Gravure LE COMMANDANT MARCHAND
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conduisit la mission du Congo au Nil ou plutôt de l’océan Atlantique à la mer Rouge à travers des obstacles que la vieille Afrique semblait accumuler devant les hommes audacieux qui, du Sud-Ouest au Nord-Est, allaient traverser le continent noir, ses réseaux fluviaux, ses marais et ses montagnes.

D E LOANGO A BRAZZAVILLE

Ces difficultés n’étaient pas au-dessus de l’énergie et de l’expérience du jeune chef et de la poignée d’officiers qui l’entouraient. Ils étaient, dans le sens le plus élevé du mot, des « Africains . Le capitaine d’infanterie de marine J.-B. Marchand s’était déjà fait connaître dans les expéditions du Soudan, par une mission délicate auprès du roi soudanais Tiéba, par une exploration du Baoulé et par le rôle qu’il avait joué dans la préparation et l’exécution de la colonne que le colonel Monteil avait été chargé de conduire en Côte d’Ivoire contre les incursions de Samori et au secours de la ville de Kong. Africains aussi et Soudanais pour la plupart — plusieurs venaient aussi de la colonne de Kong — les jeunes et ardents officiers qui constituaient autour de lui une équipe très complète et très homogène, son second, le capitaine d’artillerie de marine Germain, le capitaine de cavalerie Baratier, les lieutenants d’infanterie de marine Charles Mangin, Emmanuel Largeau, commandant la compagnie d’escorte⁠ ⁠; le lieutenant Simon des tirailleurs algériens, qui dut être évacué pour maladie et fut remplacé en mai 1886 par le lieutenant Fouque, l’enseigne de vaisseau A.-H. Dyé, le médecin de deuxième classe de la marine J. Emily et l’interprète militaire Landeroin. Quatre bons sous-officiers d’infanterie de marine complétaient le cadre français : l’adjudant de Prat, les sergents Dat, Venail et Bernard. y compris la compagnie de I50 tirailleurs sénégalais que Le 24 juillet 1896 la mission était au complet à Loango, le lieutenant Mangin était allé recruter au Sénégal et au Soudan. C’était le point de départ sur l’océan Atlantique. De là, il fallait d’abord gagner Brazzaville et le Congo navigable et y transporter les 5000 charges de la mission⁠ ⁠; c’était la vieille route des caravanes, la route du Mayombe avec un détour pour quelques éléments de la mission par le Niari-Kouilou, la route du portage que chacun, même Européen, devait faire à pied, « avec son pied », comme disent les noirs. Déjà en temps normal que de mécomptes et de complications du fait du portage⁠ ⁠!

BANGUI EN 1896

Marchand s’attendait à ces complications. Mais, première difficulté inattendue et supplémentaire : la route était coupée⁠ ⁠! A la suite de dissentiments avec l’administration, le chef du village de Makabendidou, Mabala, s’était révolté. Des caravanes avaient été attaquées et pillées. Les porteurs avaient jeté leurs charges sur la piste et dans la brousse et refusaient le portage. Il fallait d’abord conquérir la route officielle. De Brazza en chargea la mission, proclama l’état de siège le 3I août, et une campagne fut rapidement menée. Le résultat fut l’ordre rétabli et aussi l’amenée à Brazzaville, non seulement des 5000 charges de la mission, mais encore de 5000 autres charges appartenant à l’administration ou à des commerçants et qui gisaient sur la route. Mais c’était aussi pour la mission un retard de deux mois. En novembre 1896 enfin elle était concentrée à Brazzaville sur le Congo. et arriva en mars 1897 au poste des Abiras situé au confluent du Bien vite la mission monta dans l’Oubangui, dépassa Bangui M’bomou et de l’Ouellé. Elle avait là ses 6 ooo charges, ses chalands, et la canonnière Faidherbe que l’enseigne Dyé avait pu faire passer en amont des rapides de Bangui. Tout cela allait monter par le M’bomou à travers les sultanats de Bangassou, Rafaï et Sémio ralliés à nous par la bonne politique de Liotard, pour suivre ensuite la route qui était dans le programme de Marchand. Nouvelle difficulté inat- (D’après une peinture de Ch. Castellani). tendue et supplémentaire : dans sa longue et minutieuse préparation Marchand avait décidé de prendre la voie de terre au Nord du M’bomou, celle qui passait par Dem-Ziber, l’ancienne moudirieh (préfecture) de Lupton-bey, afin de gagner par terre le Bahr-el-Arab, gros affluent de gauche du Nil, et d’éviter ainsi les marais du Bahr-el-Ghazal dont il connaissait les difficultés de navigation par les récits des explorateurs. Or, étant à Mobaye en avril, il recevait une lettre de M. Liotard qui bouleversait tout son programme. Le commissaire du gouvernement faisait connaître qu’il négociait à ce moment l’occupation de Dem-Ziber et il priait donc Marchand, dans l’intérêt de l’œuvre commune, de renoncer à la voie de terre par Dem-Ziber et de prendre la voie fluviale par le poste de Tamboura récemment

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BANGUI EN 1896, d’après la peinture de Ch. Castellani
Gravure BANGUI EN 1896, d’après la peinture de Ch. Castellani
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fondé sur le Soueh et dans la direction de Mechra-er-Rek. Marchand savait qu’il allait tomber ainsi dans la mer de marais et de roselières du Bahr-el-Ghazal avec risque d’aboutir à un cul-de-sac. Néanmoins il se conforme à l’ordre donné : il prend la décision de faire passer la mission et sa flottille par terre du bassin de POubangui dans celui du Nil⁠ ⁠! Ce tour de force paraissait irréalisable. Il fut accompli en deux mouvements : tout d’abord il fallut atteindre le point navigable le plus extrême des eaux de l’Oubangui, puis passer dans celles du Bahr-el-Ghazal.

EL-GHAZAL

C’était, des Abiras au Soueh, I 000 kilomètres à franchir. Le M’bomou dans son cours inférieur n’est pas navigable⁠ ⁠; au-dessus il est inconnu. La reconnaissance du bief hostile fut faite avec soin. Le Faidherbe avait été démonté. On avait relevé tous les obstacles et aménagé des routes de fortune le long des plus difficiles. Et, tantôt naviguant sur les courts biefs praticables avec l’aide des piroguiers que les administrateurs Henri Bobichon et Georges Bruel recrutaient et guidaient, tantôt traînée à la corde par près de I 800 indigènes sur les routes qui tournaient les chutes, la flottille passa la zone difficile jusqu’à Baguessé. Elle trouva là, par bonheur, un bief navigable insoupçonné qui, en 800 kilomètres, lui permit d’atteindre le 3 septembre 1897, la rivière ou plutôt le ruisseau de Méré au confluent de l’Ada et du Bokou. La mission était ainsi à 35 kilomètres de la ligne de partage des eaux du Congo et du Nil, à 8o kilomètres de Tamboura, à 150 kilomètres de Kodjili. Un nouvel effort s’imposait dans les mêmes conditions pour passer des eaux extrêmes de l’Oubangui aux eaux extrêmes de Soueh. Marchand était allé lui-même à la recherche du point navigable.

Il partit le 5 août dans le but de se renseigner sur la situation des Belges à Lado et des Anglais à Ouadelaï, il fit en trois jours une reconnaissance de 350 kilomètres et revint avec la conviction que la flottille pouvait passer. Et du point terminus de la navigation sur l’Oubangui à l’embarcadère de Kodjili sur le Soueh, elle le traversa, en effet, en moins d’un mois. En même temps, il occupait Fort-Desaix, à 7 kilomètres en aval du Soueh et du Bahr-el-Ghazal. Durant toute la fin de 1897 et les premiers mois de 1898 le gros de la mission séjourna à Fort-Desaix, en attendant que la hausse des eaux permît la reprise de la marche vers le Nil. Il passa ce temps à reconnaître le pays et à créer quelques postes secondaires.

A RRIVÉE A FACHODA

Enfin, le 4 juin, le capitaine Marchand quittait Fort-Desaix. Cinq embarcations légères en acier et en aluminium emmenèrent ce premier échelon de l’expédition par la route que Baratier, Landeroin et Largeau venaient de reconnaître et au cours de laquelle les deux premiers avaient failli se perdre dans les marécages : la descente du Soueh, la traversée du vaste marais qui constitue son embouchure avec le Bahr-el-Ghazal, puis la navigation sur ce fleuve jusqu’au Nil blanc et Fachoda. Cette marche dans les marais particuliers à travers une région malsaine, tantôt sous un soleil de feu et tantôt sous les tornades, par des rivières où les hommes devaient se jeter à l’eau pour faire avancer les embarcations, fut la période la plus pénible de la mission. Mais Marchand et ses camarades étaient soutenus par la certitude que cette fois ils arrivaient au but de leurs efforts. Le dimanche Io juillet 1898, à cinq heures du soir, la mission arrivait à Fachoda. (10 JUILLET 1898) de France, le but était atteint : Fachoda, centre d’un Ainsi, après tant de retard, deux ans après le départ réseau fluvial navigable de 2 500 kilomètres composé du grand Nil, du Sobat et du Bahr-el-Ghazal, Fachoda, l’antique métropole Denab des Ethiopiens, l’ancienne moudirieh égyptienne, forte jadis d’une citadelle bien construite et d’une garnison qui avait compris jusqu’à 8o0 hommes de 1863 à 1884. Le drapeau français fut solennellement hissé.

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LE « FAIDHERBE » DEVANT FACHODA, d’après la peinture de Ch. Castellani
Gravure LE « FAIDHERBE » DEVANT FACHODA, d’après la peinture de Ch. Castellani

Mais Fachoda maintenant n’était qu’une ruine. Les Mahdistes avaient passé là et tout détruit. La citadelle ne montrait plus que des murs délabrés. Dans le voisinage se trouvaient des peuplades Chillouk indifférentes ou peut-être hostiles devant le petit nombre de ces Français qui osaient venir disputer le Nil aux Mahdistes. Où étaient ces Mahdistes⁠ ⁠? On ne savait. La mission campait dans l’inconnu. Le premier soin fut de faire édifier un fort solide sur l’emplacement de l’ancien fort égyptien, au bord du Nil.

LE « FAIDHERBE » DEVANT FACHODA (D’après une peinture de Ch. Castellani).

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L’arrivée à Fachoda, c’était la fin de l’exploration proprement dite, de l’odyssée de l’Atlantique au Nil. Mais c’était le commencement des difficultés politiques, militaires et internationales. Certes la mission était solidement établie avec un fort ravitaillement, ses jonctions assurées par le Faidherbe avec les postes du Bahr-el-Ghazal. Mais qu’allait-elle voir devant elle⁠ ⁠? Où étaient les Ethiopiens espérés⁠ ⁠? Qu’étaient devenus les Mahdistes incertains et avec lesquels les Français du Bahr-el-Ghazal avaient pu éviter jusqu’à ce jour tout conflit⁠ ⁠? Où en était enfin la conquête anglaise du Soudan commencée en 1896⁠ ⁠?

L’ MARDISTES MAHDISTES

Quand l’enseigne Dyé, envoyé avec le Faidherbe sur le Sobat pour aller chercher les Ethiopiens attendus, revint à Fachoda, ce fut une déception pour la mission : rien ne lui viendrait de l’Est, ni renforts, ni ravitaillement. Les alliés qu’on espérait trouver là, manquaient. Elle était seule, obligée de faire front à ce qui allait venir contre elle du Nord. des Somalis, les Ethiopiens amis n’avaient pu arriver⁠ ⁠; par Comme nous le verrons au chapitre consacré à la Côte contre, les Mahdistes, jusque-là incertains, apparurent en ennemis.

Ils avaient un poste à Reng, à 75 kilomètres en aval de Fachoda, et de là ils envoyèrent une colonne portée sur deux vapeurs blindés : le Safieh et le Tewfik, et sept chalands. Le 25 août au petit jour le poste de Fachoda les voyait surgir. Amis ou ennemis⁠ ⁠? On ne tarda pas à être fixé. C’étaient deux vapeurs et plusieurs dahabiehs montés par les Derviches. Ils prétendent débarquer⁠ ⁠; notre tir d’artillerie les arrête. Leurs navires sont criblés de balles, et bientôt hors de service. Les Derviches, hors de combat, ne s’obstinent pas : ils abandonnent la partie.

Après cette victoire, il y eut quelques jours de tranquillité pendant lesquels le Faidherbe arrivait avec le capitaine Germain, le reste de la mission, un supplément d’approvisionnement, deux canons, et l’assurance que grâce à nos postes tout était tranquille dans le Bahr-el-Ghazal.

DAN ÉGYPTIEN

Puis ce fut tout autre chose : l’arrivée du sirdar Kitchener et des troupes égyptiennes. Les événements avaient mar- : LA VICTOIRE D’OMDURMAN ché sur le Nil de 1896 à 1898 pendant que la mission Marchand de l’Atlantique gagnait si péniblement Fachoda.

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La reconquête du Soudan, décidée par les Anglais au début de 1896, à la suite des informations reçues sur la désagrégation et la faiblesse du mahdisme et en vue de parer à la menace d’intervention des Français ou des Belges dans le haut Nil, avait été menée énergiquement et méthodiquement par le général Kitchener, qui exerçait les fonctions de sirdar (commandant en chef) de l’armée égyptienne. Les trois campagnes de 1896, 1897 et 1898 avaient abouti à des succès et le couronnement en avait été la défaite complète de l’armée Mahdiste devant Omdurman le 2 septembre 1898 et la réoccupation de Khartoum perdu dix ans auparavant.

NER FACE A FACE

Or, le lendemain même de la reprise de Khartoum, arrivait le Safieh revenant du combat de Fachoda, désemparé, vaincu, perforé, abîmé, et qui, aussitôt capturé par les Anglo-Egyptiens, raconta la bataille qu’il avait livrée à des Européens. Quels Européens⁠ ⁠? Dans la coque on retrouvait des balles marquées Bs et les Anglais en concluaient que ces marques signifiaient Bruxelles et indiquaient donc des Belges, ignorant que ces lettres étaient la marque de notre fonderie d’armes de Bourges. Pourtant Kitchener se doutait bien que Marchand devait être devant lui sur le Nil. Il avait suivi toutes les informations répandues sur la mission Congo- Nil : au mois de décembre 1897 le bruit avait été, peut-être intentionnellement, lancé qu’elle avait été massacrée et bien vite les journaux français l’avaient démenti, mais en donnant tous les détails alors connus sur sa marche. Aussi, sans plus attendre, Kitchener, qui venait d’être nommé lord en récompense de sa victoire, se mit en route par le Nil avec quelques officiers, cinq canonnières, deux bataillons de soldats égyptiens, une compagnie de highlanders et une batterie d’artillerie. Que pesaient devant une pareille armée les i2o tirailleurs et les deux canons de Marchand⁠ ⁠? En approchant de Fachoda, Kitchener envoya « au chef d’une mission européenne, à Fachoda », une lettre l’informant de son arrivée. Une lutte diplomatique, courtoise, mais serrée, allait s’engager entre les deux soldats, tous deux vainqueurs des Mahdistes. Marchand, par une lettre du 9 septembre, répondit au général en le félicitant de sa victoire, en lui faisant connaître que, par ordre de son gouvernement, il avait occupé le Bahr-el-Ghazal, puis le pays chillouk jusqu’à Fachoda, et en lui apprenant son succès du 25 août sur les Mahdistes. « Je vous présente donc mes souhaits de bienvenue dans le haut Nil, concluait-il, et je prends bonne note de votre intention de venir à Fachoda où je serai heureux de vous saluer au nom de la France. » Ce même jour (19 septembre) la flottille anglo-égyptienne arrivait devant Fachoda. Marchand, dont le rapport n’a jamais été publié et qui n’a pas écrit de livre sur sa mission, a pourtant publié quelques articles dont l’un, paru dans le Figaro du 26 août 1904, donne ainsi le compte rendu de cette entrevue où le jeune chef fit preuve d’énergie, de sang-froid et de diplomatie devant le général britannique qui essayait de l’intimider : Une dizaine de bateaux apparaissaient à l’horizon. Ils portaient le drapeau égyptien⁠ ⁠; les hommes y étaient entassés sur des ponts étagés. Le premier de ces bateaux s’approcha du fort en arborant le pavillon parlementaire. Nous facilitâmes son accostage et nous aidâmes à poser une passerelle qui établit une communication entre le bord et la terre ferme. Par cette passerelle descendit un officier anglais. C’était lord Cecil, fils du marquis de Salisbury. Il venait m’informer de l’arrivée du sirdar de l’armée égyptienne, et m’inviter, étant d’un grade inférieur, à faire, conformément aux règles internationales, la première visite au général. Il n’y avait rien d’insolite dans cette démarche. Je me rendis aussitôt auprès du général Kitchener. Il était seul sur la passerelle de son bateau, un poste très élevé d’où le regard s’étendait au loin. Je saluai⁠ ⁠; le général salua et vint vers moi, la main tendue⁠ ⁠; il me fit asseoir et me complimenta. Il parlait bien le français, mais avec lenteur, cherchant ses mots, semblant traduire des pensées qu’il avait eues en anglais. Sa phrase était claire, mais chargée de tournures étrangères, et il avait l’accent bien connu de ses compatriotes. En parlant de la France, il disait : « le Franse. » Il prononçait Angleterre comme s’il y eût mis un h aspiré : « Hang-leterre. » Au cours de notre conversation, il me nomma toujours « major » (il disait « madjor »), bien que je ne fusse alors que capitaine. — Major, me dit-il après les préliminaires, je suis le sirdar de l’armée égyptienne, commandant au nom de S. A. (ii prononçait « Haltess ») le Khédive et de la Sublime Porte. Je suis en possession des territoires appartenant à S. A. le Khédive. — Mon général, je suis le capitaine Marchand, de l’armée française. Je suis venu ici sur l’ordre du gouvernement français. - Il n’y a pas ici de général anglais, major. Je suis le sirdar de l’armée égyptienne. Je n’agis que pour S. A. le Khédive et pour la Sublime Porte qui reconquièrent leur domaine. Je suis venu planter ici le drapeau égyptien. - Mon général, l’Égypte avait abandonné ces territoires et y avait renoncé à la souveraineté. La France n’a jamais reconnu cette revendication... — Quelles sont vos intentions, major⁠ ⁠? - J’attends des instructions de mon gouvernement, mon général. — Vous ne voulez pas vous retirer après la magnifique exploration que vous avez faite⁠ ⁠? — Non, mon général, j’attends les ordres... — Il y a longtemps que vous êtes sans nouvelles de France⁠ ⁠?... - Quelques mois, mon général... Mes ordres sont d’attendre ici... - Major, je mettrai à votre disposition mes bateaux pour rentrer en Europe par le Nil. - Mon général, je vous remercie, mais je ne puis pas accepter... J’attends mes ordres de mon gouvernement. — Il s’est passé beaucoup de choses depuis que vous êtes en route... — Mon général, quoi qu’il soit arrivé, la France, qui n’a pas pour habitude d’abandonner ses officiers, m’enverra des ordres. — Major, il faut que je place à Fachoda le drapeau de S. A. le Khédive... — Mon général, je suis prêt à l’arborer moi-même sur le village...

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- Sur le fort, major. — Je ne puis pas le permettre, mon général, puisque le drapeau français y est. — Et si mes instructions me prescrivaient d’arborer sur le fort le drapeau de S. A. le Khédive⁠ ⁠? — Je serais obligé de m’y opposer, mon général. — Savez-vous, major, que de cette affaire pourrait sortir la guerre entre la France et l’Angleterre⁠ ⁠?... Je m’inclinai, sans répondre. Le général Kitchener se leva⁠ ⁠; il était très pâle, je me levai aussi. Il promena son regard sur sa nombreuse flottille où les hommes, deux mille au moins, étaient pressés les uns contre les autres. Puis il se retourna vers notre fort, au sommet duquel on voyait briller des baïonnettes. Cette inspection muette passée, le général eut un geste large du bras au-dessus de sa flottille, puis abaissant la main vers notre fort, il me dit avec lenteur : - Major, la suprématie...

ENTREVUE DU CAPITAINE MARCHAND ET DU SIRDAR KITCHENER (D’après un croquis original publié par l’Illustration).

ENTREVUE DU CAPITAINE MARCHAND ET DU SIRDAR KITCHENER (D’après un croquis original publié par l’Illustration).
Gravure ENTREVUE DU CAPITAINE MARCHAND ET DU SIRDAR KITCHENER (D’après un croquis original publié par l’Illustration).
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- Mon général, la suprématie militaire ne peut s’établir que par le combat... — Vous avez raison, major... Mais il faut que j’arbore le drapeau de S. A. le Khédive... Sur le fort, vous ne voulez pas⁠ ⁠?

- C’est impossible, mon général... Placez-le sur le village... - Je crois, major, que la conversation officielle est terminée, maintenant... — Comme il vous plaira, mon général. Le drapeau égyptien fut donc hissé sur le bastion

, RÉTABLI A FACHODA de l’enceinte extérieure de l’ancienne citadelle et le colonel anglais Jackson bey fut installé comme caïmacan au nom de l’Egypte. Le sirdar remonta ensuite le Nil, établit un poste sur le Sobat et remonta enfin vers Khartoum en informant par lettre le capitaine Marchand que le pays était sous l’autorité militaire, et que par conséquent tout transport de matériel de guerre sur ce fleuve était interdit. Le but du sirdar était évidemment de lasser la ténacité du chef de la mission française et de l’amener à accepter un retour immédiat et amiable par le Nil afin de résoudre l’incident. Les autorités anglaises allèrent jusqu’à annoncer à Londres et à Paris que la situation de la mission était critique et que sans l’arrivée des troupes anglo-égyptiennes elle eût été massacrée par les mahdistes⁠ ⁠!

Il faut reconnaître pourtant que les relations entre Français et Anglais sur place étaient bonnes. Ceux-ci ne pouvaient se défendre d’une grande admiration pour leurs camarades français qui avaient si vaillamment traversé l’Afrique et qui se groupaient si résolument autour de leur drapeau. On fraternisait entre les deux postes voisins. Au général Kitchener qui, à sa rentrée vers le Nord, lui avait envoyé une caisse de vins, Marchand répondait spirituellement par un envoi de salades prises dans le jardin du poste français de Fachoda. L" FRANGO-ANGLAISES FRANCO-ANGLAISES une violence qu’accroissaient encore la crise intérieure Mais à Londres et à Paris, l’incident avait éclaté avec qui, à ce moment, divisait la France, et aussi les nouvelles tendancieuses et même fausses que la presse impérialiste britannique répandait et exploitait avec fureur. A diverses reprises, depuis un an, le gouvernement britannique avait tenté de sonder les projets français et notamment le Io décembre 1897, sir Edward Monson, ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, avait repris la conversation à ce sujet avec M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, qui, le 24 décembre, lui avait répondu par les réserves que le gouvernement français n’avait jamais manqué d’exprimer toutes les fois que les questions afférentes à la vallée du Nil avaient

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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pu être mises en cause. A ce moment même, en juin 1898, les deux gouvernements signaient amicalement la convention du 14 juin qui réglait tous les différends existant entre les deux puissances dans l’Ouest et le Centre africain. A diverses reprises, au cours des longs entretiens qui avaient amené cet accord, il avait été convenu que les négociations se poursuivraient ensuite au sujet de l’Afrique orientale, au delà du lac Tchad. Le 9 septembre, à la nouvelle de la victoire d’Omdurman, l’ambassadeur d’Angleterre à Paris communiquait à notre ministère des Affaires étrangères un télégramme de lord Salisbury disant que « tous les territoires soumis au khalife passent, après les événements de la semaine dernière, aux gouvernements britannique et égyptien », et que « le gouvernement de la reine est d’avis que ce droit n’admet pas de discussion ». L’évacuation immédiate de Fachoda était demandée, exigée par le Parlement et par la presse britannique. Le débat courtois de Fachoda entre Kitchener et Marchand était transposé sur un terrain diplomatique mouvementé et ardent.

Les deux thèses s’opposaient⁠ ⁠; mais ce n’était pas la première fois que ces débats avaient abouti à des solutions satisfaisantes. Depuis des années, M. G. Hanotaux négociait pied à pied avec l’Angleterre et partout, à Tunis, à Madagascar, à Obock, en Indochine, on était arrivé à des résultats favorables. Les relations avec l’Angleterre avaient repris leur état normal. Il fallait négocier, et il était entendu qu’on négocierait. Or, le lendemain de la signature de la convention du 14 juin, M. G. Hanotaux était renversé avec le cabinet Méline. M. Delcassé, ancien ministre des Colonies, lui succédait aux Affaires étrangères.

M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, successeur de M. Hanotaux, déclara à sir E. Monson, ambassadeur d’Angleterre, que « le capitaine Marchand est un officier d’infanterie de marine qui a été chargé à la fois d’opérer la relève des troupes ayant achevé leur temps de service et d’assurer, sous la haute direction du commissaire du gouvernement Liotard, l’occupation et la défense des régions que la convention franco-congolaise nous a notamment reconnues » et que « le seul chef de la mission est M. Liotard »⁠ ⁠; « cette mission, qui lui a été confiée par moi-même comme ministre des Colonies, remonte à 1893, c’est-à-dire à une date bien antérieure aux déclarations de sir Edward Grey ». Cette base de négociation, un peu nouvelle, il faut le reconnaître, était appuyée par M. Liotard, débarqué en France en septembre 1898 et qui rappelait que, dès 1890, Brazza l’avait chargé d’occuper progressivement les territoires dans lesquels nous avions accès, notamment le haut Oubangui, et d’en faire une région française ayant porte ouverte sur le Nil, que M. Delcassé lui avait continué la même mission en 1893, si bien que nous avions poursuivi depuis 1890 « cette œuvre dont le résultat le plus clair est la présence dans le Nil de l’expédition dirigée par M. le commandant Marchand ». En vain le capitaine Baratier fut-il appelé au Caire d’abord, à Paris ensuite, pour apporter les rapports de Marchand et exposer l’œuvre accomplie là-bas. En vain Marchand, nommé chef de bataillon, vint-il lui-même au Caire pour appuyer par ses informations et ses télégrammes la thèse française. En vain même notre ambassadeur à Londres, le baron de Courcel, demanda-t-il en quoi la présence de nos troupes à Fachoda était « plus incompatible avec l’autorité du khédive que la présence des troupes anglaises dans d’autres parties des territoires plus incontestablement égyptiens que le Bahr-el-Ghazal où la domination égyptienne n’avait duré que trois ou quatre années ». La thèse française, qui eût pu s’appuyer sur le projet de convention Phipps-Hanotaux, non ratifiée il est vrai, mais reconnue à double reprise par les autorités anglaises et par lord Kimberley, se heurtait à une opinion britannique de plus en plus excitée et qui, par le retard apporté à la discussion, pesait lourdement sur les sentiments d’abord plus favorables de lord Salisbury.

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Le gouvernement et l’opinion britanniques mettaient au-dessus de toute décision le rappel de Marchand et l’évacuation du poste français de Fachoda. Soudain la négociation arriva à un point mort. On était en présence d’une mise en demeure... Le 4 novembre 1898, le Conseil des ministres français décidait lévacuation de Fachoda. Marchand obtint, du moins, de pouvoir rentrer non pas par la route d’aller, mais par l’Ethiopie et Djibouti d’où le croiseur d’Assas le ramena en France à la fin de mai 1899 parmi des ovations qui, du moins, atténuèrent en lui et en ses camarades la douleur de l’effort vaillamment accompli, au delà même de toute espérance, mais rendu vain par l’ambiguité de la question du Nil et par les retards incroyables apportés dans l’exécution des vues françaises dans cette question spéciale. La politique britannique avait obtenu en un bref incident le résultat qu’elle avait longtemps visé par d’autres moyens depuis l’explosion du mahdisme : le Soudan égyptien lui était ouvert sans concurrent. Les visées britanniques n’avaient plus à compter qu’avec les aspirations de la souveraineté et de l’indépendance égyptienne. Les eaux du Nil blanc et du Nil bleu et les champs de coton de la Ghezireh étaient désormais acquis aux maîtres de l’Egypte. L’affaire de Fachoda assurait, pour le moment, à l’Angleterre ce résultat. Heureusement la convention de juin 1898 assurait, d’autre part, à la France l’unité de son empire africain. Quant à la fameuse ligne du « Cap au Caire », elle était pour longtemps, peut-être pour toujours, rejetée dans les limbes.

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Après le rappel de la mission Marchand, deux mois de

21 MARS 1899 détente et d’apaisement s’écoulèrent. Dès le début de janvier 1899 les pourparlers franco-britanniques furent repris à Londres par notre nouvel ambassadeur, M. Paul Cambon, avec le gouvernement de lord Salisbury. Dès sa première entrevue en date du 12 janvier, notre ambassadeur donnait son impression sur les bases possibles de l’accord :

L’opposition du gouvernement britannique à un établissement politique dans la vallée du Haut-Nil est toujours aussi vive. Si nous voulons arriver à un accord, il conviendra de nous borner à la recherche d’une route commerciale vers le Haut-Nil et de nous assurer en échange de nos concessions sur ce point une bonne délimitation de notre zone d’influence à l’Est du Tchad.

M. Delcassé et M. Paul Cambon demandèrent une frontière qui suivit la ligne de partage des eaux du Congo et du Nil en laissant à la France tout le Ouadai et à l’Angleterre tout le Darfour, et à la France encore l’intégralité du Tibesti, du Borkou, de l’Ounyanga et de l’Ennedi. L’accord fut signé à Londres le 21 mars 1899. Il constituait une annexe de la convention franco-anglaise du 14 juin 1898 relative au Niger.

La déclaration du 21 mars 1899 reconnaissait, comme limite du Congo français, la ligne de partage des eaux séparant les bassins du Congo et du Nil, du nord des sources du M’bomou jusqu’au Io® latitude Nord, puis une ligne à déterminer ultérieurement entre les territoires dépendant du Ouadai et devant rester français, et les territoires dépendant du Dar-Four et devant rester anglais : on ignorait alors la situation politique et géographique exacte des divers Etats ou Dars, Massalit, Tama, Guimr, Sila, situés le long de cette frontière théorique. Au Nord du 15° de latitude Nord, le 24° de longitude Est de Greenwich devait être la limite jusqu’au point où il serait coupé par une ligne droite orientée Sud-Est venant du point où le 16° de longitude Est de Greenwich coupe le Tropique du Cancer. L’accord du 21 mars 1899 ne consacrait pas seule- BAHR - EL-GHAZAI ment l’évacuation de Fachoda. Il vidait le bassin du Nil et celui du Bahr-el-Ghazal de toutes les positions françaises qui s’y étaient développées depuis la première action de Liotard et qui servaient en quelque sorte de base à la pointe poussée jusqu’à Fachoda par la mission Congo-Nil. Il y avait eu là toute une expansion, résolue, mais silencieuse, qui avait fortement établi dans l’ouest des territoires du Bahr-el-Ghazal les positions françaises. C’était la suite de la pénétration que Victor Liotard avait commencée dès 1893 et qui l’avait conduit d’abord à l’occupation des sultanats de Bangassou, Rafai et Semio, puis à celle de Tamboura par le capitaine Hossinger en mars 1896, en plein bassin du haut Nil, et enfin à l’occupation de Dem-Ziber, la moudirieh de Lupton bey, en avril 1897. Il faut rappeler que Hossinger avait fait reconnaître une partie du Soueh et fondé le poste de Kodjali (Fort-Gouly). Le lieutenant Angot avait poussé des reconnaissances vers le Tondj. Liotard parti pour la France, sa mission avait été remise à un collaborateur digne de lui par ses qualités comme par sa modestie, le docteur Ad. Cureau, qui lui avait été adjoint en mars 1896 et lui avait succédé en août 1897. Tout de suite Cureau avait compris que, pendant que la mission Marchand allait en flèche vers le Nord, il fallait consolider à l’arrière et surtout étendre vers l’Est la position française.

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Illustration de l'ouvrage, page 533
Gravure sans légende (page 533)

Ce fut la mission confiée au capitaine Roulet arrivé avec un renfort de tirailleurs et qui tout de suite se porta vers Fort-Desaix en soutien LE M’BOMOU éventuel de la mission (D’après un tableau de Castellani). Marchand. Puis il fut chargé de pénétrer dans l’Est et de chercher un aboutissement sur le Nil dans les environs de Gamba-Schambé. Le 19 décembre le capitaine Roulet se mettait en route vers l’Est⁠ ⁠; le rer janvier 1899, il fondait un poste à Mbia sur le Roah. La marche fut immédiatement reprise à travers un pays difficile, et le 20 mars 1899 la petite colonne arrivait au Nil, à Gamba-Schambé, sur l’emplacement même que les Egyptiens, puis les Mahdistes, avaient occupé. Un poste y était établi et immédiatement le capitaine Roulet se préoccupait d’organiser une ligne de postes entre Fort-Desaix et Gamba-Schambé, si bien que l’organisation de la région du Bahrel-Ghazal comprenait trois cercles : le cercle du Roah avec postes à Gamba-Schambé, Abu-Kuka, Ayack et Mbia⁠ ⁠; le cercle du Bahr-el-Ghazal avec postes à Fort-Desaix, sur la Longo, la Waou, les Rapides, Mechra-er-Rek et Djour-Gattass⁠ ⁠; le cercle du Souch avec postes à Fort-Hossinger (Tamboura), Fort-Gouly et M’Bima. Au total l’occupation du Bahr-el-Ghazal, celle qui avait été réalisée par le docteur Cureau avec le capitaine Roulet et 200 tirailleurs à peine, comprenait treize postes en jonction et bien échelonnés entre Fort-Desaix et le Nil. Mais les ordres étaient formels. Tout le bassin du Nil passait aux Anglo-Egyptiens, il fallut détruire cette organisation et évacuer ces postes, notamment celui de Gamba-Schambé où, une seconde fois, le drapeau français avait flotté sur le haut Nil.

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C’était le repli définitif et complet sur le M’bomou et le haut Oubangui. Le Commissaire du gouvernement Liotard fut envoyé comme gouverneur au Dahomey. Le docteur Cureau, puis M. Henry, exercèrent par intérim les fonctions de Commissaire du gouvernement dans le haut Oubangui, après eux M. Henri Bobichon fut nommé délégué du commissaire général avec les attributions et les pouvoirs de lieutenant-gouverneur. La colonie nouvelle de l’Oubangui-Chari-Tchad fut constituée en gouvernement avec M. Merwart comme lieutenant-gouverneur.

Maintenant que l’incident de Fachoda a repris ses véritables proportions et qué le nom de ce lieudit lui-même a disparu et a été remplacé, sur la carte, par celui de Kodok, maintenant que l’indépendance de l’Egypte a été reconnue et que le projet du Cap au Caire est apparu pour ainsi dire irréalisable, on mesure la disproportion entre le bruit fait autour de cette affaire et les intérêts réels qui y étaient engagés. Si l’on eût su se hâter, négocier et conclure, elle n’eût été qu’un des nombreux incidents de la concurrence coloniale entre deux pays qui en avaient réglé bien d’autres et dont les étroites relations de voisinage et d’amitié, un instant envenimées⁠ ⁠; ont toujours survécu à tant de passions superficielles si dangereusement remuées.

Ceci dit, ajoutons que si, de 1890 à 1900, l’expansion française vers le Nord- Est, n’avait porté le drapeau dans le bassin du Nil que pour la gloire, elle avait du moins assuré l’extension du Congo français sur le haut Oubangui et à l’Est du lac Tchad. Là encore, les ouvriers avaient été excellents et l’œuvre africaine française subsiste dans sa magnifique unité.

BALINÉ, VILLAGE CANNIBALE, cul-de-lampe
Gravure BALINÉ, VILLAGE CANNIBALE, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « La marche vers le Nord-est et la question du haut-Nil », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 499-534.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/la-marche-vers-le-nord-est-et-la-question-du-haut-nil/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d