Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 5

La marche au Nord-Ouest à la conquête de la Sangha

Par p. 481-498 de l'édition originale 6 331 mots 12 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreAlfred Fourneau. - Brazza dans la Haute-Sangha. — La mission Mizon dans l Adamaoua dans l Adamaoua. - La mission Clozel. — La mission Ponel. - Les prétentions allemandes La convention anglo-allemande du I4 aout 1893. — Protestations françaises. L accord franco- allemand du 4 février 1894. — Les résultats de la mission Clozel. Fondation de Carnot (1894). — La mission Fourneau-Fondère
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ARRIVEE DU LIEUTENANT MIZON A YOLA, d’apres un dessin de Mme Paul Crampel, frontispice
Gravure ARRIVEE DU LIEUTENANT MIZON A YOLA, d’apres un dessin de Mme Paul Crampel, frontispice

La Sangha. — La pénétration allemande. — La pénétration française. La mission Alfred Fourneau. — Brazza dans la Haute-Sangha. — La mission Mizon dans l’Adamaoua. — Entente de Brazza avec les lamidos de l’Adamaoua. — Passage de la mission Maistre dans l’Adamaoua. — La mission Clozel. — La mission Ponel. — Les prétentions allemandes. La convention anglo-allemande du I4 août 1893. — Protestations françaises. L’accord franco-allemand du 4 février 1894. — Les résultats de la mission Clozel. Fondation de Carnot (1894). — La mission Fourneau-Fondère. la conquête de la Sangha⁠ ⁠! Ce fut le second épisode de la grande expansion du Congo français portée en 1890 vers l’inconnu de l’Afrique centrale. Pendant que les missions du Comité de l’Afrique française, puis les missions du Chari réalisaient la poussée vers le Nord, le Chari et le lac Tchad, Savorgnan de Brazza, commissaire général au Congo français, engageait et exécutait avec ses collaborateurs la poussée vers le Nord-Ouest et la Sangha où déjà, en 1888, cherchant l’Oubangui, Albert Dolisie avait fait par hasard une première reconnaissance.

Illustration de l'ouvrage, page 481
Gravure sans légende (page 481)

HISTOIRE DES COLONIES. T. IN

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LA SANGHA

dans lequel elle se jette un peu en aval du confluent de l’Oubangui La Sangha est l’un des principaux affluents de droite du Congo et en amont de celui de l’Alima par un vaste delta placé entre les confluents de la Likouala aux Herbes, au Nord, et de la Likouala Mossaka, au Sud, rivière que Brazza avait atteinte en 1878 et notée sous le nom de Likona, alors qu’il cherchait à s’étendre de ce côté.

La Sangha provient d’un nœud orographique fort intéressant placé au-dessus du 6º latitude Nord et qui lance en éventail autour de lui des contreforts montagneux et des rivières qui font de lui comme le château d’eau de toute la région entre le Chari et l’Atlantique. C’est le massif de Yaé, haut de 800 à I 400 mètres et qui envoie la Sanaga ou Lom à l’océan Atlantique, la Bénoué au Niger, le Logone et la Ouahm Bahr Sara au Chari et quelques affluents même à l’Oubangui. Au Sud il détache deux rivières importantes, la Mambéré et la Kadéi qui se réunissent à Nola pour former la Sangha. La Kadéi et la Sangha ont une longueur de près de I 300 kilomètres. Avec la Mambéré, la Sangha atteint I 790 kilomètres. Celle-ci se grossit de plusieurs affluents, dont le principal lui vient du Nord- Ouest sur sa droite, la Ngoko, ou plus exactement le Djah, cette rivière de I 300 kilomètres que Paul Crampel avait atteinte en 1888-1889 et qui conflue près d’Ouesso. La Sangha est là un fleuve de 8o0 mètres de large, d’une profondeur de plus de 3 mètres et d’un débit moyen de 1 700 mètres cubes. A son confluent, ce débit atteint 4 000 mètres cubes. Elle serait donc une admirable voie de pénétration si elle n’était coupée dans sa partie supérieure entre Nola et Bania par les rapides difficilement franchissables de Djoumbé.

ALLEMANDE

Brazza avait tout de suite aperçu que par là il pouvait utilement chercher une nouvelle route qui, comme récemment l’Ogooué et l’Alima pour le bassin du Congo, le conduirait dans la région alors inconnue qui s’étend vers le Tchad entre l’Oubangui au Sud, le Chari à l’Est, la Bénoué au Nord et le Cameroun à l’Ouest. On savait vaguement d’après Barth, Nachtigal et Flegel qu’il y avait là un grand empire noir, l’Adamaoua, fondé au début du dix-neuvième siècle, vers 1815-1820, par des Foulbés musulmans rejetés de l’Est. Conduits par un chef nommé Adem ou Adamaoum, ils avaient établi leur capitale à Yola, sur la Haute-Bénoué, et ils étaient descendus dans le Sud en faisant la conquête lente des populations fétichistes autochtones. L’explorateur allemand Nachtigal en avait parcouru le Nord en 1872 et son compatriote Flegel y avait voyagé en 1882, mais leurs voyages n’avaient pas eu de résultats politiques. Il était urgent d’éclaircir le mystère de ce blanc de la carte. Brazza espérait aussi, en reconnaissant la Sangha et son bassin, y trouver une voie d’accès soit à la Haute-Bénoué, soit même à quelque fleuve descendant vers le bassin du Chari et par conséquent au Tchad. A cette espérance s’ajoutait une préoccupation d’ordre politique et national. C’était de devancer la pénétration allemande. Depuis 1884 les Allemands, si longtemps réfractaires à la politique coloniale, s’étaient établis au fond du golfe de Guinée et y avaient fondé entre les possessions britanniques du Bas-Niger et notre Gabon une colonie, le Cameroun, dont on savait déjà qu’ils ne se borneraient pas à occuper les côtes. On l’avait bien deviné lors des négociations qui avaient précédé la première délimitation franco-allemande faite par la convention du 24 décembre 1885 après la Conférence africaine de Berlin. Cette convention avait bien déterminé d’une façon précise la limite Sud du Cameroun allemand tracée par une ligne suivant le cours de la rivière Campo depuis son embouchure jusqu’à l’intersection du méridien T 40’ Est de Paris (10° Est Greenwich) et à partir de ce point le parallèle prolongé jusqu’à sa rencontre avec le méridien 12º 40’ Est de Paris (15° Est Greenwich). Mais à l’Est de ce méridien 12º 40’ la convention ne fixait point de délimitation et le champ restait libre aux explorations et aux entreprises des deux pays. Après quelques échanges de vues, on était resté dans l’indécision. Chacune des deux puissances avait voulu réserver l’avenir, comptant sur l’initiative et les succès de ses explorateurs et sur la priorité de découverte et d’occupation. Brazza savait que les Allemands s’efforceraient de s’étendre vers l’Est et d’atteindre ou même de dépasser le méridien I2° 40’ Est de Paris⁠ ⁠; allaient-ils jusqu’à rêver d’accéder au Tchad⁠ ⁠?

483 LA FESSION TON RED FOURNEAU MISSION ALFRED FOURNEAU

Dès 1885, ils avaient envoyé vers l’intérieur deux missions, l’une par le Nord des établissements du Cameroun sur la côte et confiée au docteur Schwarz et l’autre par le Sud : elles échouèrent. Il s’était fondé à Berlin en 1885 une sorte de Comité de l’Afrique allemande (Afrikanische Gesellschaft in Deutschland)⁠ ⁠; poussé par la découverte intéressante de l’Oubangui que le missionnaire anglais Grenfell avait remonté jusqu’au premier rapide (4° 21’ 30" de latitude Nord), le comité présenta au gouvernement impérial, le 19 janvier 1886, un mémoire signalant l’importance de cette découverte, et demandant des subventions pour acheter un vapeur à lancer sur le Congo afin d’établir des stations allemandes sur l’Oubangui et d’acquérir des territoires entre l’Oubangui et le Cameroun. Un projet de mission parallèle avait été présenté le i1 décembre 1885 par le docteur Zintgraff, revenu d’une mission scientifique au Congo, pour faire la même tentative en partant du Congo même vers le Cameroun. L’extension de notre Congo vers le Nord-Ouest aurait couru alors un réel danger. Heureusement, le gouvernement impérial refusa toutes ces propositions⁠ ⁠; son ambition n’allait pas aussi loin⁠ ⁠; il n’entrevoyait encore que l’installation côtière sur l’Atlantique. En 1887, une expédition fut confiée au capitaine Kund et au lieutenant Tappenbeck. Ils remontèrent le cours du Nyong jusqu’au méridien 12° 90’ Est, mais ne purent atteindre le bassin du Congo qu’ils visaient. A leur retour vers la côte ils furent attaqués par les indigènes. Tappenbeck était allé ensuite fonder une station à Yaoundé entre le Nyong et la Sanaga⁠ ⁠; il y mourut en juillet 1889. Le capitaine Morgen qui succéda à Kund ne fut pas plus heureux : il s’avança dans l’Est vers l’Adamaoua et essaya de gagner Tibati, mais le petit sultan du pays lui refusa l’accès de sa ville et l’obligea à se rabattre vers le Nord pour aller aboutir à la Bénoué. Même sort advint à la mission envoyée par le Nord : conduite par le docteur Zintgraff (1888-1889), elle tenta aussi de pénétrer dans l’Adamaoua, mais elle dut se replier et se retirer à Ybi, sur la moyenne Bénoué. Une seconde tentative de Zintgraff en 1890- RÉGION DE KOUSSOURI 1891 aboutit au même échec. (D’après un dessin de J. Lavée). Le gouvernement impérial ne voulut pas demeurer sur ces insuccès. Une expédition plus forte fut confiée au capitaine von Grafenreuth qui avait succédé au capitaine Morgen : il fut tué par des rebelles en novembre 1891 devant Buéa dans les monts Kameron avant d’avoir pu progresser dans l’intérieur. Son successeur, le lieutenant Ramsay, n’arrivait pas à dépasser Yaoundé. La manière forte dont les Allemands usaient dès ce moment envers les indigènes et la réputation qui déjà les devançait, portaient leurs fruits et les empêchaient de franchir la chaîne montagneuse qui sépare le Cameroun de ce bassin du Congo où ils cherchaient à nous devancer. Çaise par le Sud avait un meilleur succès. Pendant ce temps, la pénétration fran- Dès 1890 à bord du vapeur Ballay, M. Cholet, administrateur, pénétrait dans la Sangha jusqu’au confluent de la Ngoko et signalait son importance que déjà M. Albert Dolisie avait entrevue et que M. Ch. de Chavannes avait reconnue

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FEMMES DES BORDS DU CHARI, région de Koussouri, d’après un dessin de J. Lavée
Gravure FEMMES DES BORDS DU CHARI, région de Koussouri, d’après un dessin de J. Lavée
485 DANS L’ADAMAOUA

en 1885. Aussitôt de Brazza avait formé deux missions d’études. L’une, dirigée par MM. Gaillard et Husson, reconnut le cours de la Ngoko à partir de son confluent avec la Sangha. L’autre, confiée à l’administrateur Alfred Fourneau, avait pour instructions de rejoindre la Sangha au point extrême abordé par M. Cholet, puis de marcher au Nord vers le Niger et le lac Tchad en ayant soin de suivre le méridien 12° 40’ du traité franco-allemand de 1885. La mission, composée de MM. Alfred Fourneau, administrateur, Blom et Thiriet, chefs d’exploration, de 23 laptots sénégalais armés et de 65 porteurs loangos, se trouva réunie le 5 mars 1891 au confluent de la Sangha et de la Ngoko, au poste d’Ouesso qui venait d’être fondé. Marchant au Nord par la rive droite de la Sangha, elle franchissait le Kadei le 21 avril et atteignait le 5º de latitude Nord. Attaquée furieusement le 1o mai par les Bouhans du village de Zaourou Koussio et des régions voisines, la petite mission dut soutenir un vigoureux combat où M. Thiriet fut tué, MM. Alfred Fourneau et Blom sérieusement blessés. Il fallut se replier. Les survivants purent trouver quelques pirogues et s’embarquer sur la Mambéré et la Sangha› pagayant nuit et jour, et arrivant enfin à Ouesso le 18 mai. Avec Thiriet, 18 indigènes avaient été tués, les deux autres Européens et 30 indigènes blessés. Mais le chef de la mission avait pu sauver tous ses papiers et ses travaux. Il fallait aller vite là comme vers le Tchad et comme vers le Haut-Oubangui. La BADAN LA tous les renseignements sur les efforts des Allemands. Brazza était revenu au Congo en septembre 1891 avec concurrence des nations était de plus en plus âpre. Il prit donc sous sa direction la pénétration dans la Sangha. La remontant à bord du vapeur Djoué, il parvint le 12 janvier 1892 à Bania où il établit un nouveau poste. Il arrivait ainsi par le Sud- Ouest, au contact de cet Adamaoua tant convoité par les Allemands et par nousmêmes et il venait d’explorer la Haute-Mambéré et la Kadeï, quand à la fin de mars 1892 lui arriva la nouvelle qu’un Européen descendu du Nord, venu de la Bénoué à travers l’Adamoua, l’y avait devancé, mais que cet Européen n’était pas un Allemand, mais un Français, son ancien camarade du Congo, le lieutenant de vaisseau Louis Mizon⁠ ⁠! Louis Mizon avait été l’un des premiers explorateurs de l’Ogooué et du Congo. Il y était parti au service du Comité français de l’Association Internationale africaine, y avait commandé le poste de Franceville et fait plusieurs reconnaissances. Il était détaché en 1890 à l’Observatoire de Paris. On sait que c’est cette année qu’intervint, à la date du 14 juin, la convention qui réglait les intérêts de l’Allemagne et de l’Angleterre en Afrique orientale⁠ ⁠; elle contenait une phrase inquiétante sur l’extension possible des zones d’influence de ces deux pays dans le voisinage du lac Tchad. On savait à Paris que les Allemands du Cameroun s’avançaient de nouveau vers l’intérieur. Pour appuyer l’action espérée de la mission Crampel, ne convenait-il pas de porter un effort direct vers le Sud-Ouest du lac Tchad et vers l’Adamaoua, tandis que Crampel s’avancerait vers le lac par le Sud et Monteil par l’Ouest⁠ ⁠? C’est la mission que sollicita Mizon. Son projet était hardi : se faire débarquer à l’embouchure du Niger avec un petit vapeur, remonter à toute allure le Niger et son grand affluent de gauche, la Bénoué, qui remonte vers le Nord-Est jusqu’au Sud-Ouest du Tchad et qui fait ensuite une boucle au Sud dans l’Adamaoua⁠ ⁠; atteindre la rivière Mayo-Kebbi, affluent de la Bénoué, et le lac ou marais de Toubouri dont le grand explorateur allemand Henri Barth aurait admis qu’il pût se déverser dans le bassin du Chari, et pénétrer ainsi jusqu’au Tchad. Une mission commerciale et scientifique aurait libre accès et libre navigation dans le Niger et la Bénoué d’après l’Acte de Berlin. L’important était d’aller vite pour profiter des hautes eaux.

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FEMME BLANCHE JOULANI, d’après un document de la mission Mizon
Gravure FEMME BLANCHE JOULANI, d’après un document de la mission Mizon
Illustration de l'ouvrage, page 486
Gravure sans légende (page 486)
FEMME BLANCHE JOULANI

La mission fut rapidement constituée. Les fonds furent faits une fois encore par les souscripteurs qui avaient fait ceux de la mission Crampel, et qui devaient constituer quelques mois plus tard le noyau du Comité de l’Afrique française, et par une société commerciale, le Syndicat du Haut-Benito, présidé par M. Léon Tharel. Et le Io octobre 1890, Mizon débarquait aux bouches du Niger avec son second, le capitaine Silvestre, M. Tréhot, agent commercial, un sergent fourrier de la flotte et un quartier-maître mécanicien, deux interprètes algériens, une vingtaine de porteurs, sur son canot à vapeur de 8 mètres de long, le René-Caillié, et cinq canots en toile, plus 240 ballots de marchandises. Le tout s’engageait dans le grand fleuve pour gagner la Haute-Bénoué, peut-être le Tchad et tout au moins la Sangha et le Congo, en se plaçant sous la protection de l’Acte de Berlin de 1885. Cette protection fut tout de suite une désillusion et une dérision et peut-être fut-ce à sa défaillance que la mission dut les pires difficultés qu’elle eut à supporter pendant tout le voyage, difficultés que l’énergie tenace de Mizon put seule vaincre. L’autorité maîtresse dans le Bas-Niger et jusque dans la Bénoué, ce n’était pas une autorité officielle britannique, c’était une société commerciale, la Royal Niger Company, laquelle faisait là ses affaires, et de plus était nantie d’une charte lui concédant des droits de quasi souveraineté, comme la fameuse Chartered de l’Afrique du Sud. Elle avait de la part du gouvernement anglais un monopole commercial dans le fleuve. Que venait faire ce hardi Français qui invoquait un acte diplomatique pour passer à travers un pays réservé⁠ ⁠? Sa présence était une gêne, un danger. On le lui fit bien voir⁠ ⁠; Mizon se heurta à toutes les difficultés possibles. Les représentants de la Royal Niger Company lui refusaient assistance et faisaient le vide autour de lui en excitant les indigènes. Ils ne lui refusaient pas le droit de naviguer, mais il n’avait pas celui d’accoster et de trafiquer avec les indigènes. On lui refusait même celui d’acheter du bois pour (D’après un document de la mission Mizon). faire marcher la chaudière de son petit canot⁠ ⁠! Malgré tant d’obstacles, Mizon pénétra dans la Bénoué et le 20 août 189ı il arriva à Yola, capitale de l’Adamaoua, sur la Haute- Bénoué. Il y fut excellemment reçu par le sultan Zoubir (Djiberou), et, grâce à sa protection, il put aller visiter le Mayo-Kebbi en septembre et revenir, convaincu qu’il y avait une communication possible par cette voie et le marais de Toubouri, entre le bassin du Niger-Bénoué et celui du lac Tchad, mais que son bateau n’y pourrait pas passer. Il fallait donc s’en aller par terre à travers l’Adamaoua pour rejoindre la Sangha⁠ ⁠! Le 15 décembre 1891, Mizon repartait de Yola avec le texte provisoire d’un traité conclu avec Zoubir, et franchissant la ligne de partage des eaux entre le bassin du Niger-Bénoué et celui de la Sangha et du Congo, il arriva le 29 janvier 1892 à Ngaoundéré, ville de 25000 habitants, que l’on signalait depuis longtemps comme le grand marché de la région, notamment pour l’ivoire, et que l’Alle-

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mand Flegel avait vue en 1882, mais sans pouvoir y entrer. Le lamido ou gouverneur, Mohammed Abbou ben Aïssa, couramment traité en sultan plus qu’en gouverneur dépendant de Yola, lui fit un excellent accueil et Mizon poursuivit sa route par Koundé et par Gaza pour déboucher dans le haut bassin de la Sangha, entre la Kadei et la Mambéré. Le 7 avril 1892 il rencontrait de Brazza à une cinquantaine de kilomètres en amont du confluent de ces deux rivières au petit îlot de Comaza.

LAMIDOS DE L’ADAMAOUA

Ainsi une jonction était faite entre le Niger et la Bénoué d’une part, et la Sangha et le Congo français d’autre part. Brazza avait tout de suite compris le parti qui pouvait être tiré de cette situation en faveur de l’extension du Congo français vers le Nord-Ouest et peut-être vers le lac Tchad. Appuyée sur ces Etats musulmans de l’Adamaoua, notre action pouvait gagner tout de suite la Bénoué et les rivières tournées vers le Chari. Aussi engagea-t-il envers le lamido Mohammed Abbou ben Aïssa de Ngaoundéré et le sultan Zoubir de Yola et les petits chefs locaux, une habile politique d’approche et d’apprivoisement qui fut une véritable politique de protectorat. Depuis plusieurs années les lamidos tentaient d’établir ou d’étendre leur domination sur les tribus fétichistes du Sud-Est de l’Adamaoua, se heurtant à la résistance d’un chef redoutable Bafio, chef des Bouhans, celui qui en mai 1891 avait fait attaquer la mission Alfred Fourneau. Le plus habile était d’entrer dans leur jeu pour les mettre dans le nôtre. Brazza, qui était allé fonder un nouveau poste à Gaza, en trouva l’occasion dans l’arrivée d’un délégué du lamido, le serki Nfada, qui vint le visiter pour continuer les bonnes relations établies par Mizon et pour lui demander d’aller à Ngaoundéré. Le commissaire général se montra décidé à soutenir les aspirations du lamido que représenterait sur place le chef Ngouachobo favorable aux musulmans, même contre la résistance des fétichistes dirigés et excités par des rebelles comme Djambala et le Bafio. Il ramena donc le Serki avec lui à Bania, le reçut avec honneur et il le mit en présence de Ngouachobo. Les deux hommes s’entendirent aisément⁠ ⁠; Ngouachobo reprit auprès du iamido de Ngaoundéré les fonctions de chef de guerre et assura par là notre prépondérance dans le Sud-Est de l’Adamaoua. Bientôt après, une opération énergiquement menée contre le Bafio et ses 3 000 guerriers par MM. Goujon et Blom en débarrassa le pays.

De cette politique musulmane fondée sur le protectorat, Brazza avait donné les directives dans une lettre qu’il adressait le 24 mars 1891 à l’administrateur de Brazzaville :

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Dans ces régions situées au Nord, au Nord-Est et à l’Est des fleuves Oubangui et Sangha, où les populations sont dans un état politique social et religieux plus avancé, il est à désirer, il faut même que nous arrivions à nous assurer, de la part de l’élément indigène, un concours qui nous a fait défaut parmi les populations fétichistes.

Une fois renseignés par nos explorations sur l’organisation et le groupement des indigènes et sur l’influence relative des chefs qui les dirigent, notre action politique peut se manifester par une protection effective accordée à quelques-uns de ces chefs, en échange de l’acceptation de notre protectorat et de ses conséquences notamment dans les relations futures de ces petits potentats indigènes avec des nations européennes, ces relations devant se faire par notre intermédiaire.

Quant aux relations intérieures, les chefs protégés devront s’abstenir de toute hostilité entre eux et s’engager à recourir à notre médiation pour régler leurs différends. La remise aux chefs protégés d’un pavillon portant la marque spéciale ou l’emblème adopté par le pays protégé représentera notre protectorat. La présence d’une garde d’honneur du pavillon constituera la force effective mise à leur disposition pour accroître leur autorité et les défendre au besoin contre les entreprises de leurs ennemis...

PASSAGE DE LA MISSION MAISTRE DANS L’ADAMAOUA

A la fin de 1892, l’action de Brazza fut encore facilitée par l’arrivée de la petite vedette Courbet. Non sans peine, et après douze jours d’efforts, l’enseigne de vaisseau Gentil, Frédon et le mécanicien Besançon parvinrent à la faire passer en amont des rapides. Brazza s’y embarqua le 23 octobre avec MM. Blom, Ponel et le serki Mada, et le 3ı il parvenait à l’extrême point de la navigation de la Membéré, à Baboua, par 5° 7’ de latitude Nord. tion avec les Foulbés s’affirmait sur la Sangha, Pendant que cette politique de collaboraune autre heureuse intervention française se produisait dans le Nord de la future frontière. C’était l’arrivée sur la Bénoué de la mission Casimir Maistre envoyée en 1891 par le Comité de l’Afrique française pour reprendre l’œuvre de la mission Paul Crampel massacrée. Maistre et ses compagnons, après avoir atteint le Gribingui et manquant de bateau pour descendre le Chari, avaient marché vers l’Ouest, débouché en novembre 1892 dans la vallée du Logone, visité Laï, traversé en décembre le plateau rocheux qui sépare le bassin du Chari-Tchad de celui de la Bénoué-Niger, franchi le pays des Lakas en traitant avec les divers chefs, passé le 1o janvier 1894 à Lamé, débouché dans le Haut-Adamaoua et atteint la Bénoué le 21 janvier 1893 un peu en amont de l’embouchure du Mayo-Kebbi. Reçue à Yola par un représentant du sultan Zoubir alors en expédition, la mission avait dû continuer sa route à pied à cause de la baisse des eaux. Elle avait retrouvé près du Niger le 2 mars M. Albert Nebout, second de la deuxième mission Mizon, qui attendait le retour de son chef parti dans le Mouri. Puis elle était rentrée en France, mai 1893, rapportant 5000 kilomètres d’itinéraires, dont I 500 en pays nouveau et aussi les traités qu’elle avait conclus entre le Logone et la Bénoué et qui firent de toute la région comprise entre l’Oubangui au Sud, le Chari à l’Est, le Baguirmi au Nord et l’Adamaoua à l’Ouest un pays français.

490 LA MISSION CLOZEL

Ayant laissé un instant, en août 1893, le commandement à son collaborateur Goujon, Brazza revint dans la Sangha en décembre avec le docteur Cureau et MM. Blom et Pottier. De nouveau, il déploya toute sa méthode d’apprivoisement aussi bien avec les fétichistes du bas qu’avec les musulmans du haut. Au début de 1894, établi à Berberati, il avait détaché Goujon à Ngaoundéré auprès du lamido qui ne cessait de l’inviter à aller auprès de lui. Il était allé lui-même à Koundé en avril-mai 1894. Sur toute la ligne de pénétration le mot d’ordre était : politique de protectorat, l’attraction des musulmans foulbés et haoussas, la politique musulmane. la venue à la fin de 1893 d’une nouvelle mission confiée à C’était dans cette pensée que de Brazza avait autorisé M. F.-J. Clozel, l’ancien membre de la , qui avait pour programme

UN MARCHÉ DANS L’ADAMAOUA (Mission Maistre. D’après un dessin de M. Perret, Tour du Monde (1893)

UN MARCHÉ DANS L’ADAMAOUA (Mission Maistre. D’après un dessin de M. Perret, Tour du Monde (1893)
Gravure UN MARCHÉ DANS L’ADAMAOUA (Mission Maistre. D’après un dessin de M. Perret, Tour du Monde (1893)

UN MARCHÉ DANS L’ADAMAOUA, mission Maistre

491 IL A MISSION

de tracer le plus à l’Ouest et le plus au Nord possible de nos postes de la haute Sangha, un nouvel itinéraire à opposer aux prétentions étrangères, et d’entrer en relations avec les sultans, lamidos et populations musulmanes entre la Sangha, la Bénoué et le Tchad. Clozel était lui aussi un islamisant et il avait déjà fait dans la mission Maistre la preuve de son expérience. Comme une sorte de passeport auprès des Musulmans, il emportait une fetoua, une « consultation » donnée pour lui par les chérifs de la Mecque et qu’il n’eut pas l’occasion d’utiliser. Enfin de Brazza avait les meilleures nouvelles de la mission

PONEL de Ponel dans l’Adamaoua. Il l’avait envoyé pour apprivoiser en quelque sorte et attirer le lamido Abbou ben Aïssa de Ngaoundéré et même le sultan de Yola Zoubir, qui tous les deux avaient bien accueilli Mizon. Ponel partit le 26 décembre 1892 du poste de Batouri, établi au Nord de Bania. Il n’avait avec lui que quatre Sénégalais. A Ngaoundéré le 15 février 1893 il fut fort bien reçu par Abbou : le lamido ne voulant avoir affaire qu’aux Français, et il le prouva en refusant plus tard l’entrée de la mission allemande dans sa ville même. Par contre, à Yola où Ponel arriva le Io avril, l’accueil du sultan Zoubir fut malveillant et presque hostile. Il était visible que l’agent de la Royal Niger Company, M. Bradshaw, qui alla jusqu’à refuser de vendre des vivres à Ponel, avait agi sur l’esprit du Sultan et détruit les dispositions favorables aux Français en lui disant qu’ils voulaient lui prendre l’Adamaoua. Ponel, édifié et renseigné, rentra sur la Sangha en mai.

L ES PRÉTENTIONS ALLEMANDES.

Ainsi, au début de 1894, de Brazza et les explorateurs français avaient acquis à la France une forte position tout le long du Cameroun, de la moyenne Sangha jusqu’à la Bénoué. La priorité de leurs découvertes et de leurs occupations encerclait pour ainsi dire la colonie allemande d’une ligne appuyée dans le Nord sur les résultats des missions Mizon, Maistre et Ponel, et dans le Sud sur les postes établis notamment à Nola, à Bania, à Djambala, à Batouri, à Berbérati, à Gaza, à Tchekani et jusqu’à Koundé. - LA CONVEN- TION ANGLO-ALLEMANDE DU 14 AOÛT 1893 Sions allemandes s’acharnaient En vain de nouvelles misà la même époque à pénétrer dans l’Est. C’était sans grand succès. Le lieutenant von Stetten en février 1893 s’était vu refuser par le sultan de Tibati l’accès de son pays, et avait dû gagner Yola par la voie la plus courte. Un « comité du Cameroun » s’était fondé en Allemagne à l’exemple du Comité de l’Afrique française. Il envoya par le Niger et la Bénoué, le lieutenant von Uchtritz et le docteur Passarge qui visitèrent de novembre 1893 à janvier 1894 une partie de l’Adamaoua oriental. Ils atteignirent le pays de Boubandjidda, Maroua et Ngaoundéré, mais sans pouvoir traiter avec les chefs et lamidos. Aucun explorateur allemand n’avait pu dépasser le 15° Est de Greenwich.

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Si faible qu’eût été le rendement de leurs missions, les Allemands n’en défendaient pas avec moins d’âpreté leurs prétentions et leurs aspirations. Ils soutenaient depuis longtemps que le méridien 12° 40’ Est de Paris (15° Est de Greenwich), formait la limite d’ores et déjà reconnue par la convention francoallemande de 1885 jusqu’à sa rencontre avec le lac Tchad⁠ ⁠; que par conséquent tous les pays à l’Ouest de ce méridien, notamment une partie du Bornou, les deux rives du Bas-Chari et son embouchure dans le Tchad et l’Adamaoua en entier, étaient déjà reconnus allemands, et que les négociations diplomatiques ne pouvaient donc plus porter que sur le pays à l’Est de cette ligne. Ils en concluaient que tous les agents français, Brazza, Mizon, Maistre et Ponel, qui avaient politiquement opéré à l’Ouest de cette ligne avaient agi en violation de la convention de 1885, loin d’acquérir de nouveaux titres à la France.

PROTESTATIONS FRANCATSES,

Un appui inattendu leur vint à ce moment de l’Angleterre. De même qu’elle avait avancé en 1884 le pion portugais sur l’échiquier e la France et le futur Etat indépendant du Congo, (Mission Maistre). elle tenta de jouer ici le pion allemand contre les efforts français vers le Tchad. Elle avait pourtant déjà limité nos tentatives sur la rive occidentale du lac Tchad en nous faisant accepter par la convention franco-britannique du 5 août 1890, la reconnaissance d’une ligne allant de Say sur le Niger, à Barroua sur le lac Tchad, et qui nous interdisait désormais toute expansion dans les grands sultanats de Sokoto et du Bornou où le passage de la mission Monteil montra un peu plus tard qu’elle n’avait pourtant encore acquis aucune espèce d’influence réelle. Or, de son côté aussi, l’Allemagne, ayant insinué son jeune Cameroun entre les possessions britanniques du Bas-Niger et nos possessions du Congo français, essayait de rayonner. Bien vite l’Angleterre l’arrêta par une convention signée à Berlin, le 14 août 1893. Cette convention traçait d’abord la frontière occidentale du Cameroun allemand par une ligne partant de la côte atlantique près de Vieux-Calabar et montant au Nord-Est jusqu’au lac Tchad à l’intersection du 14° Est de Greenwich avec la rive Sud de ce lac mais en décrivant un large arc de cercle autour de la ville de Yola pour que celle-ci restât anglaise. Nous revendiquions pourtant Yola, la Haute-Bénoué, le Bornou oriental et le Mouri. Le nouvel accord anglo-allemand nous excluait de toutes ces régions sans que nos revendications eussent été même écoutées ou discutées, mais plus encore, la convention réglait sans nous l’expansion possible de l’Allemagne vers l’Est, vers le Chari, vers le Tchad. Comme elle avait voulu reconnaître en 1884 le Bas- Congo au Portugal, l’Angleterre, appuyant les visées de l’Allemagne, déclarait simplement que « les pays situés à l’Ouest de la ligne de démarcation tombaient dans la sphère d’intérêts anglais, et ceux situés à l’Est dans la sphère d’intérêts allemands ». L’Allemagne s’engageait seulement à ne pas combattre l’influence anglaise à l’Est du bassin du Chari, notamment dans le Kordofan, le Darfour et le Bahr-el-Ghazal, c’est-à-dire dans le Haut-Nil. L’Angleterre renonçait à agir dans le bassin du Chari et laissait l’Allemagne libre de s’y étendre jusqu’à la limite du bassin du Nil⁠ ⁠! - L’ACCORD FRANCO-ALLEMAND DU 4 FÉVRIER 1894 trop nette pour qu’ils pussent être L’évidence de nos droits était ainsi négligés⁠ ⁠; on ne pouvait supprimer la ligne des postes créés par de Brazza, les relations établies par Mizon et Ponel avec Ngaoundéré, et les traités de la mission Casimir Maistre entre le Chari- Logone et la Bénoué. Le gouvernement allemand l’admit d’autant plus vite que la politique générale de l’Allemagne envers la France s’était un peu détendue à la suite de la visite récente de l’escadre russe de l’amiral Avelane à Toulon et de l’orientation nouvelle que tentaient de donner alors aux

FEMME LAI, mission Maistre

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VILLAGE DE GARENKI SUR LE BAHR SARA (Mission Maistre).

VILLAGE DE GARENKI SUR LE BAHR SARA, mission Maistre
Gravure VILLAGE DE GARENKI SUR LE BAHR SARA, mission Maistre
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relations franco-allemandes l’empereur d’Allemagne et son chancelier, le général de Caprivi. Ce fut l’Allemagne qui demanda l’ouverture de nouvelles négociations et il fut tout de suite convenu qu’elles seraient engagées à Berlin.

Elles furent très difficiles au début. Les deux techniciens allemands se montraient intransigeants. Nos délégués, Haussmann et Monteil, avaient beau exposer que le nombre, l’importance et la précision des positions acquises par nos explorateurs dépassaient considérablement les résultats des missions allemandes, que le poste créé par de Brazza à Gaza n’était pas comme le disaient les cartes allemandes par 12º I0’ Est de Paris, mais par 13° 23, c’est-à-dire à l’Est du méridien 12° 40’ indiqué par la convention de 1885⁠ ⁠; que, par conséquent, tous les postes établis par de Brazza dans le bassin de la Sangha étaient bien situés dans la zone que la convention de 1885 n’avait pas voulu partager, mais laisser ouverte à la compétition des deux puissances. Malgré les concessions amiables faites par les délégués français, les négociations allaient être rompues quand, sur l’intervention énergique du quai d’Orsay, un ordre direct de l’Empereur — c’est le colonel Monteil qui le raconte dans ses Quelques feuillets de l’Histoire coloniale — prescrivit aux délégués allemands de donner satisfaction aux demandes françaises. Le protocole fut donc paraphé par les quatre négociateurs le 4 février 1894. Le 15 mars il était confirmé par un acte signé par notre ambassadeur Jules Herbette et le baron de Marshall, secrétaire d’Etat des Affaires étrangères de l’Empire d’Allemagne.

L’accord était fait de concessions réciproques. En ce qui concernait la Sangha et la Bénoué, la base en était la suivante : accès de la France au point extrême de la navigation sur la Bénoué, afin de conserver la possibilité d’atteindre le lac Tchad par la voie du Niger, et accès de l’Allemagne à la Sangha navigable de façon à pouvoir naviguer sur cette rivière et atteindre le bassin du Congo. En ce qui concernait le Bas-Chari, le traité attribuait la rive gauche à l’Allemagne et la rive droite à la France : l’Allemagne gardait l’Adamaoua et Ngaoundéré, mais elle reconnaissait à la France la ligne des postes établis par de Brazza d’Ouesso à Koundé et les pays où Maistre avait conclu des traités.

Des annexes à l’accord prévoyaient le cas où des erreurs géographiques devaient être corrigées et des avantages compensatoires donnés à l’une ou à l’autre partie.

Si la France devait renoncer à toute expansion vers l’Adamaoua et le Bornou, elle conservait tout le reste des acquisitions dues à ses explorateurs, l’accès à la Bénoué et au Mayo-Kebbi par Bifara, Lamé, Koundé et les postes par lesquels de Brazza avait barré la route à l’extension du Cameroun vers l’Est. Les explorateurs avaient ici encore bien travaillé par des méthodes pacifiques et au prix de rudes souffrances. Dans la séance de la Chambre du 1o juillet, M. Francis Charmes, en lisant le rapport favorable à la loi qui approuvait le traité, au nom de la Commission des Affaires étrangères, adressa des remerciements aux artisans de l’œuvre, à de Brazza et à ses collaborateurs, à Mizon, à Maistre et à ses compagnons de voyage, ainsi qu’au Comité de l’Afrique française.

495 FONDATION DE CARNOT (1894)

Les coloniaux allemands étaient moins satisfaits, bien que l’Allemagne eût obtenu l’accès au Chari et, par la Sangha, au bassin conventionnel du Congo. Ils avaient accepté avec peine, malgré la pointe jusque sur la Sangha, la limitation au 12° 40’ Est de Paris. Ils regrettaient particulièrement l’aban- CASES PEINTES don de K e Bifara et l’angle rentrant que le territoire français faisait dans le Haut-Cameroun jusqu’à la Bénoué. Sur les bords du Chari la frontière venait accéder au fleuve par un tracé horizontal le long du 10° parallèle et formant un angle aigu avec le cours du Chari : « Oh⁠ ⁠! ce bec de canard, disait le docteur Kayser, délégué allemand, le jour même de la signature, les coloniaux allemands ne me pardonneront jamais de l’avoir accepté. » C’était vrai, et la frontière orientale du Cameroun à peine esquissée par l’accord franco-allemand du 24 décembre 1885 et précisée par celui du 4 février-15 mars 1894, devait subir, en ı9ıI, une nouvelle forme par l’amputation des territoires si chèrement et si vaillamment acquis par le Congo français et cédés à l’Allemagne à la suite de l’incident d’Agadir. La bataille pour la frontière de l’Ouest de notre colonie était terminée. Brazza, qui l’avait conduite en y sacrifiant sa santé, rentra à Brazzaville le 30 septembre 1894, ayant ajouté la Sangha au Congo dans la liste des gains que la France devait à son action personnelle. Il avait pu mener cette rude campagne de 1891 à 1894 grâce à sa prodigieuse activité et au dévouement passionné de sa nouvelle équipe, tout en contrôlant les efforts de pénétration tentés sur les autres

CASES PEINTES (mission Maistre)
Gravure CASES PEINTES (mission Maistre)
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avancées du Congo français et ceux de l’administration proprement dite de la colonie confiée directement à ses lieutenants Charles de Chavannes et Albert Dolisie.

F.-J. CLOZEL

Il ne quitta pas la Sangha sans donner le 15 septembre 1894 à l’adresse de M. Goujon qu’il laissait comme commandant de la nouvelle « Région de la Haute- Sangha » des instructions précises qui sont une belle page de politique indigène. Elles prévoyaient les moindres détails de l’action politique dans cette région. Elles ont terminé la carrière propre d’explorateur de Brazza qui devait désormais durant les quatre dernières années de sa carrière coloniale occuper des fonctions politiques et administratives, lui permettant d’organiser les pays devenus, grâce à lui, terres françaises et poursuivre leur extension vers le Tchad et vers le Nord-Est. Le programme initial de la mission Clozel n’avait plus d’objet. Brazza, alors au poste de Berberati, au Nord-Ouest de Bania, le chargea, comme suite à la reconnaissance que Ponel avait faite en juin 1892 jusqu’au Bali, d’aller établir sur la Haute-Mambéré un poste destiné à servir de base d’opérations, et de chercher dans l’Est un cours d’eau navigable appartenant au système fluvial du Tchad. Le 24 août 1894, Clozel partait de Berberati en compagnie de son second, le docteur Herr, du sergent Gérardin et d’un interprète algérien : il laissait là le jeune Vival que sa santé forçait de rentrer à la côte. Après avoir été bien accueilli par le chef Ngouachobo, depuis longtemps rallié, et par Bafio qui venait enfin de nous faire sa soumission, il parvint au confluent de la Mambéré et de la Nana et, près du village de Tendira, il édifia le 25 septembre 1894 le poste auquel fut donné le nom de « Carnot » en l’honneur du président de la République assassiné quelques mois plus tôt à Lyon. Bientôt la mission passait dans le bassin du Tchad, reconnaissait le Bali vu par Ponel et arrivait le I5 décembre à la rivière Wôm, large de 6o mètres, profonde de I m. 5o à 2 m. 80, dominée au Nord par les monts Karé et que Clozel crut pouvoir identifier avec l’une des branches supérieures de ce grand fleuve Logone qu’il avait traversé deux ans auparavant avec la mission Maistre. L’absence de toute embarcation empêcha la mission de descendre la rivière qu’elle avait découverte et de reconnaître ainsi que cette Wôm ou Ouahm

F.-J. CLOZEL
Gravure F.-J. CLOZEL
497 NEAU-FONDÈRE

n’est pas une branche supérieure du Logone, mais le cours supérieur d’une autre importante rivière, le Bahr Sara, qui va se jeter dans le Chari un peu en aval de Fort-Archambault. La mission rentra en janvier à la Sangha. Le chef d’exploration Perdrizet devait dès 1899 établir le véritable cours de la Ouahm-Bahr Sara. Déjà on songeait à atteindre la Sangha par d’autres voies. En 1898, l’administrateur des colonies Alfred Fourneau, accompagné de l’administrateur des colonies Fondère, du lieutenant d’artillerie Lucien Fourneau et du docteur Camille Spire, médecin des troupes coloniales, fut chargé d’une étude permettant de jeter les bases d’un avant-projet de chemin de fer entre Libreville et la Sangha. Partie de Ouesso en février 1899, la mission traversait le pays Missenga, reconnaissait la Haute-Mossaka, le bassin de l’Ivindo et les pays situés au Nord de l’Ogooué. Elle arrivait à Libreville en juin 1899, rapportant environ I 200 kilomètres d’itinéraires et de nombreux documents sur les régions parcourues. Le résultat de cette exploration fut la con- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

PASSAGE DE LA MISSION MAISTRE DANS LES MARAIS DE KASSINDA (D’après un dessin d’Al. Paris. Tour du monde (1893).

PASSAGE DE LA MISSION MAISTRE DANS LES MARAIS DE KASSINDA (D’après un dessin d’Al. Paris. Tour du monde (1893).
Gravure PASSAGE DE LA MISSION MAISTRE DANS LES MARAIS DE KASSINDA (D’après un dessin d’Al. Paris. Tour du monde (1893).
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clusion motivée présentée par M. Alfred Fourneau qu’une voie ferrée pouvait être construite de la Sangha au Gabon.

Mais la région de la Sangha, où pourtant les explorations continuèrent, allait rester tranquille et un peu ignorée jusqu’à la nouvelle offensive diplomatique allemande qui, en I9II, allait momentanément, y détruire l’œuvre de de Brazza, de Mizon et de Maistre. 498

Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « La marche au Nord-Ouest à la conquête de la Sangha », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 481-498.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/la-marche-au-nord-ouest-a-la-conquete-de-la-sangha/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d