Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 4

La marche au Nord et la conquête du lac Tchad (1890-1900)

Par p. 441-480 de l'édition originale 15 413 mots 25 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLes missions de 1890. — Le lac Tchad et le Chari. — Le plan Crampel sultan d’El Kouti. — Rabah : ses origines. — Rabah au centre de l’ Afrique. — La mort de Crampel et le drame d’El Kouti (avril 1891). — La mission Dyboruski. — La mission Maistre II. — LA PREMIÈRE MISSION GENTIL — Le Baguirmi. Le sultan Gaourang. — Gentil au Tchad. - Le traité avec Mohammed es Senoussi (1898) Bretonnet. — Ferdinand de Behagle. — Bretonnet rejoint Gaourang. — Le désastre d III. — LE MASSACRE DE LA MISSION BRETONNET. — Rabah envahit le Baguirmi. - Togbao (17 juillet 1899) IV. — LA SECONDE MISSION GENTIL ET LA DÉFAITE DE RABAH. — La mission se con- centre à Fort-Archambault (27 octobre 1899). — Attaque de Kouno (28 octobre). — Gentil prépare la marche en avant. — Jonction avec les missions joalland-Meynier et Foureau- Lamy. - La bataille de Kousser et la mort de Rabah (22 avril). — A la poursuite de Fadel-Allah. - Dislocation de la colonne. - Création du territoire militaire
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Illustration de l'ouvrage, page 441
Gravure sans légende (page 441)

CHAPITRE IV LA MARCHE AU NORD ET LA CONQUETE DU LAC TCHAD (1890-1900) I. - LES MISSIONS PAUL CRAMPEL, JEAN DYBOWSKI ET CASIMIR MAISTRE. - La Mission Paul Crampel. — Dans le bassin du Chari. - Les empires noirs du Tchad. — Le sultan d’El Kouti. - Rabah : ses origines. — Rabah au centre de l’Afrique. — La mort de Crampel et le drame d’El Kouti (avril 189I). — La mission Dybowski. — La mission Maistre. II. — LA PREMIÈRE MISSION GENTIL. — Le Baguirmi. Le sultan Gaourang. — Gentil au Tchad. — Le traité avec Mohammed es Senoussi (1898). III. — LE MASSACRE DE LA MISSION BRETONNET. — Rabah envahit le Baguirmi. — Bretonnet. — Ferdinand de Behagle. — Bretonnet rejoint Gaourang. — Le désastre de Togbao (17 juillet 1899). IV. — LA SECONDE MISSION GENTIL ET LA DÉFAITE DE RABAH. — La mission se concentre à Fort-Archambault (27 octobre 1899). — Attaque à Kouno (28 octobre). — Gentil prépare la marche en avant. — Fonction avec les missions Foalland-Meynier et Foureau-Lamy. — La bataille de Kousseri et la mort de Rabah (22 avril). — A la poursuite de Fadel- Allah. — Dislocation de la colonne. — Création du territoire militaire du Tchad.

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la conquête du lac Tchad⁠ ⁠! Ce fut en 1890 la devise de la nouvelle croisade africaine. C’était vers le Tchad que dès le mois de mars 1890, Paul Crampel s’était mis en route par le Congo et l’Oubangui, allant dans l’inconnu. Il était parti depuis plus de quatre mois quand la France et l’Angleterre signèrent le 5 août la déclaration par laquelle la France acceptait entre le Niger et le Tchad la frontière tracée de Say à Barroua de manière à laisser à l’Angleterre « tout ce qui appartient équitablement au royaume de Sokoto », c’est-à-dire la Nigeria d’aujourd’hui, c’est-à-dire la part du lion.

Illustration de l'ouvrage, page 442
Gravure sans légende (page 442)

C’est après cette bataille diplomatique perdue pour nous qu’étaient enfin envoyées d’autres missions françaises à la conquête, elles aussi, du lac Tchad. Le capitaine Monteil, de l’infanterie de marine, était parti du Sénégal en octobre 1890 et parvenu sur le Niger à Say le 19 août 189ı pour accomplir l’admirable voyage qui, par Sokoto et Kano, le conduisit en mars 1892 au lac Tchad d’où il revint par le Sahara et la Tripolitaine, joignant l’océan Atlantique à la mer Méditerranée. Le lieutenant de vaisseau Mizon était parti de France en septembre 1890 pour le Niger dont il devait remonter le cours inférieur et l’affluent de gauche, la Bénoué, pour essayer de passer dans le bassin du Chari et du Tchad. Les déceptions de la déclaration franco-britannique faisaient regretter que ces missions n’eussent pas été envoyées un an plus tôt. On espérait du moins qu’elles se réuniraient aux bords du grand lac.

On avait alors des notions encore bien imprécises sur le Tchad. Il avait été exploré pour la première fois en 1823 par le major Denham, le docteur Oudney et le lieutenant Clapperton venus de la Tripolitaine par Mourzouk et Bilma. Plus tard, plusieurs voyageurs y accédèrent. Mais il était connu surtout par les explorations détaillées et très scientifiques des Allemands Henri Barth (1853) et Nachtigal (1870-1871). Aujourd’hui il a révélé tous ses secrets, surtout depuis les études scientifiques du colonel Tilho. C’est une cuvette de 24 000 kilomètres carrés avec 2 500 kilomètres d’iles. Sa surface d’eau est d’environ 18 000 kilomètres carrés, soit 42 fois plus que celle du lac de Genève. Si sa profondeur va parfois à 6 mètres, elle n’est en moyenne que d’un mètre cinquante. La partie Nord s’assèche au point d’avoir été presque abandonnée par l’eau en 1907. Les variations de niveau dépendent des précipitations atmosphériques et surtout des apports de ses affluents, notamment de celui du Sud, le Chari. Il a des eaux légèrement salées. Ses rives sont encombrées d’une végétation épaisse de roseaux, de papyrus, de nénuphars et notamment d’un arbuste résistant, l’ambadj. Aucune richesse, plus ou moins mystérieuse, ne pouvait récompenser l’attirance que le Tchad exerçait dès ce moment sur tous les voyageurs français.

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Son principal affluent, le Chari, n’était pas mieux connu. Ce fleuve puissant a I 100 kilomètres de longueur et son bassin compte 660 000 kilomètres carrés. Son débit annuel moyen est de 25 300 mètres cubes, mais s’élève aux hautes eaux et pluies de 40 000 mètres cubes. On admet que son cours supérieur est le Bamingui, « Eau beaucoup », qui prend sa source loin dans le Sud-Est à 800 mètres de hauteur : ce pourrait être tout aussi bien le Bahr Sara ou quelque autre de ses grands affluents. Plusieurs de ceux-ci sont de véritables fleuves avec des sousaffluents importants : sur la rive droite le Bangoran, l’Aouk et le Bahr Salamat⁠ ⁠; sur la rive gauche le modeste Koukourou (rivière des Perroquets) près duquel se produira l’un des épisodes du massacre de la mission Crampel⁠ ⁠; le Gribingui, qui a 41o kilomètres et qui va être la voie d’accès de la poussée française⁠ ⁠; le magnifique Bahr Sara, qui avec son cours supérieur appelé Ouahm a 830 kilomètres de longueur et un bassin de 90 000 kilomètres carrés et qui offre avec son sousaffluent de droite, la Fafa, un bief navigable tel qu’il est question d’amener à

LA COLONNE MONTEIL AU TCHAD (D’après un dessin de l’Illustration).

LA COLONNE MONTEIL AU ICHAD, d’après un dessin de l’Illustration
Gravure LA COLONNE MONTEIL AU ICHAD, d’après un dessin de l’Illustration
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ce confluent, vers Batangafo, un futur chemin de fer de l’Oubangui vers le Chari⁠ ⁠; le Logone, véritable fleuve, également navigable, qui vient des montagnes du Cameroun, coule sur 965 kilomètres de long, avec des largeurs variant de 450 à I 500 mètres aux hautes eaux et reçoit de longs et forts sous-affluents : le Ba Illi et le Logone oriental ou Penndé.

VUE DU TCHAD

Mais le lac Tchad et ses voies d’accès n’étaient pas simplement dans la pensée de nos explorateurs destinés à assurer aux divers établissements français des côtes de l’Afrique une extension plus ou moins grande dans leur arrière-pays, mais à les réunir tous en un bloc allant du Moghreb méditerranéen au Congo. La France se portait au partage de l’Afrique dans l’espoir d’un empire d’un seul tenant. C’était un plan à la fois logique, simple et précis, qui couronnait bien la renaissance coloniale de la France. Le lac Tchad était le lieu géométrique de ce plan. Cette idée était déjà dans beaucoup d’esprits à partir de la reprise (D’après une gravure du voyage au Tchad du major Denham, 1823). de la marche du Soudan français vers le Niger et de notre première avancée du Congo vers l’Oubangui⁠ ⁠; c’est vers le Nord que Brazza, revenu comme commissaire général après ses trois grandes missions, avait orienté les premiers de ses collaborateurs en installant sur l’Oubangui, dès 1885, M. Albert Dolisie et quelques chefs de station et d’exploration qui établirent les premiers postes. Il avait tracé un jour devant ses collaborateurs, sur une carte d’Afrique un trait bleu allant de Brazzaville au Tchad et à Alger en disant : « Voilà le Congo français⁠ ⁠! »

VUE DU TCHAD, d’après une gravure du Voyage au Tchad du major Denham (1823)
Gravure VUE DU TCHAD, d’après une gravure du Voyage au Tchad du major Denham (1823)

Ce serait ici le lieu de montrer Brazza, non plus avec cet aspect d’explorateur déguenillé qu’a buriné Stanley, mais en Europe, àParis, dans son rôle d’homme de conviction, de propagandiste, de conquérant des esprits et des intérêts. C’est un profil de sa physionomie si noble et si complexe, que l’histoire ne doit pas laisser se perdre. Ecoutons un de ceux qui l’ont entendu, compris et aimé : « Je vois encore entrant en coup de vent, dans mon bureau des protectorats, alors que notre programme africain était sur le chantier, ce jeune officier aux yeux ardents, à la figure longue et à la barbe hirsute, au langage raboteux. Il apparaissait, dans notre sceptique Paris, comme un prophète du désert. Quel homme⁠ ⁠! Et comme nous l’admirions, et comme nous l’aimions⁠ ⁠!.. Maigre et long, le dos voûté, les yeux infiniment doux, il était, sous ces apparences délicates, l’homme de la décision, de l’énergie, de la persévérance inlassable. Quand dans son langage hésitant, tout coupé de silences et de détours imprévus, comme une sente africaine, il déployait lentement, péniblement ses vastes projets, quand il soulevait les voiles qui, pour tout autre que pour lui, cachaient encore le « continent noir », quand il mettait le doigt sur la carte, vierge de noms et qu’il disait : « Il faut aller là⁠ ⁠! », l’exécution, dans sa bouche, paraissait si simple qu’on eût dit qu’il n’y avait qu’à le suivre pour toucher le but⁠ ⁠; et, si sa pensée remontait devant vous un de ces fleuves dont tous, et lui-même parfois, ignoraient le cours, une Sangha, un Oubangui, s’il traçait sa route future, accompagné de quelques porteurs sur ces rivages inconnus, si sa foi ardente vous avait convaincu et VILLAGE DE PÊCHEURS BONDJOS qu’il partît,... la porte (D’après la mission Crampel). fermée, vous vous disiez dans l’angoisse : « Reviendra-t-il⁠ ⁠? » Et, après des années d’attente et d’espoir désespéré, il entrait sans bruit, timide, modeste, disant : « J’en reviens ». Alors on était saisi, en vérité, du sentiment de la grandeur humaine, celle qui sait agir sans parler et fonder sans détruire, celle qui sait charmer le troupeau des hommes par la douceur de l’humanité. Ce grand ami de l’Afrique l’a prise, j’ose dire, parce qu’il l’a aimée (I). »

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VILLAGE DE PÊCHEURS BONDJOS, d’après la mission Crampel
Gravure VILLAGE DE PÊCHEURS BONDJOS, d’après la mission Crampel

Eugène Etienne, sous-secrétaire d’Etat des Colonies, s’inspirait de ces vues et de ces découvertes dans le discours qu’il prononçait à la Chambre des députés le Io mai 1890. Paul Crampel, Harry Alis dès 1889 et le Comité de l’Afrique française en 1890 donnèrent à la formule de la réunion : Algérie-Soudan- Congo toute son ampleur et en firent devant l’opinion française une réalité précise. Elle a pris justement le nom de « Plan Crampel », puisque le jeune explorateur qui avait été secrétaire et élève de Brazza et sans doute influencé par ses conceptions, l’a mise à la base de sa mission de 1890-18gI et qu’il est mort pour en tenter l’exécution. Voici en quels termes élevés Paul Crampel la définissait :

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Les résultats à obtenir sont de deux sortes : géographiques, politiques. Au point de vue géographique, nous avons à étudier la grande zone inconnue qui s’étend au Nord de l’Oubangui. C’est le dernier blanc important à remplir dans la carte d’Afrique. On peut considérer cette région comme le centre orographique de l’Afrique.

Vers le Tchad, nous couperons les itinéraires de Barth, de Nachtigal et de quelques autres voyageurs. Cela permettra vérification et mutuel contrôle. Du Tchad à Agades, nouvelle région presque inconnue. Enfin, nous n’avons que des données « par renseignements » sur le pays des Touareg de l’Ouest.

J’arrive aux résultats politiques qui sont pour moi les plus importants. Je m’efforcerai de jalonner ma route de traités, de les échelonner à tous les degrés de latitude, de manière à établir une ligne française continue entre les possessions françaises du Congo, du Soudan et de l’Algérie. Je me donnerai tout entier à cette entreprise, mais aussi avec la plus entière loyauté, sans chercher à me prévaloir de résultats que je n’aurais pas réellement obtenus, en sauvegardant à tout prix le renom de loyauté et de bonne foi que jusqu’ici les Français ont su garder en Afrique comme partout. Vous me connaissez assez pour savoir que je n’userai qu’à la dernière extrémité, et seulement pour des mesures de salut de l’armement que j’emporte

La France doit se hâter de réclamer sa part dans le partage du continent noir. Il n’y a, pour cela, qu’un assez mince effort à faire : au Nord, établir, par l’occupation du Touat, notre domination sur le Sahara⁠ ⁠; à l’Ouest, continuer notre pénétration dans la boucle du Niger et vers Tombouctou⁠ ⁠; au Sud, développer notre ligne de postes, de l’Oubangui jusqu’au lac Tchad. Les deux premiers actes de pénétration peuvent être le fait de l’action directe du gouvernement, mais il en est autrement au Sud, où, si nous n’agissons pas avec rapidité, les Allemands du Cameroun ou les Anglais de la Bénoué, avançant vers l’Est, nous couperont la route. Il faut donc agir sans tarder..

En dehors des résultats directs qu’il peut avoir, mon voyage sera — que je réussisse ou que je meure, — le symbole de ce que la France doit exécuter dans l’avenir.

En France, on ne se passionne point pour des théories compliquées⁠ ⁠; il faut une formule simple et un fait qui la synthétise, la concrétise pour ainsi dire. Eh bien⁠ ⁠! la réunion sur les bords du Tchad de nos possessions de l’Algérie-Tunisie, du Soudan français et du Congo, sera cette formule et mon voyage sera le fait symbolique.

IL A MISSION PAUL CRAMPEL

Paul Crampel était déjà au Congo quand son départ fut annoncé⁠ ⁠; il fallait aller vite et discrètement à cause des concurrences étrangères possibles. Tchad était déjà connu par l’exploration qu’il avait L’homme qui allait ouvrir la route française du accomplie en 1888-188g chez les Pahouins ou Mfans du Nord du Congo. On savait que, sans compagnons, sans ressources, et presque sans armes, il y avait fait une reconnaissance dangereuse et féconde en résultats et qu’il en était revenu avec une grave blessure, poursuivi sur la rivière Djah par des tribus sauvages et faisant ensuite à travers les marais une marche forcée de 300 kilomètres. Il n’avait que vingt-sept ans. Melchior de Vogüé, qui l’avait bien connu, a noté sa force de rayonnement en décrivant « sa belle tête d’étudiant florentin, fine et féminine, son air méditatif et maladif, l’air du normalien pâli sur les livres qu’il était, sans rien du coureur d’aventures qu’il voulait être ». Il cachait sous cette apparence d’apôtre une énergie tenace et un enthousiasme qui répandaient autour de lui la conviction.

447 DU CHARI

Parti de France à la fin de mars 1890, Crampel arrivait sur le Congo à Brazzaville le to août et se mettait immédiatement en route pour l’Oubangui. Sa mission comprenait avec lui quatre Français : MM. Lauzière, ingénieur, ancien élève de l’Ecole Centrale⁠ ⁠; Albert Nebout, chef de gare à Rufisque (Sénégal), chef de caravane⁠ ⁠; Gabriel Biscarrat, commissaire de police à Dakar, chef d’escorte, et Orsi, sous-chef de caravane, plus un kabyle étudiant en médecine, Mohammed ben Said, interprète d’arabe, le Targui Ischekkad ag Rhali, une petite Pahouine Niarinzhe, que l’explorateur avait ramenée à Paris de son précédent voyage, 29 Sénégalais formant l’escorte et 90 indigènes servant de porteurs. Le Targui Ischekkad ag Rhali était venu dans le PAUL CRAMPEL Sud Algérien pour attaquer les Mouadhi dépendant de notre poste d’El Goléa avec un groupe d’autres Touareg Taïtoq et Kel Ahnet. Le rezzou avait été battu et huit des pillards capturés et emmenés à Alger. Comme sa mission espérait revenir du Tchad à l’Algérie par le Sahara, Crampel pensa qu’un de ces Touareg pourrait lui servir de guide et il alla à Alger d’où il ramena Ischekkad. Libéré et appelé à faire un beau voyage, le Targui multipliait les marques de dévouement à Paul Crampel. Cependant, en Afrique, il fut l’un des premiers à le trahir. Le 25 septembre 1890 la mission était sur l’Oubangui, à Bangui, alors point extrême de l’occupation française, dont le chef de poste Musy avait été attaqué et tué le 3 janvier précédent par les indigènes. Crampel s’employa quelque temps à rétablir la situation et à

GUERRIER LANGOUASSI, d’après un croquis de M. Nebout
Gravure GUERRIER LANGOUASSI, d’après un croquis de M. Nebout
Illustration de l'ouvrage, page 447
Gravure sans légende (page 447)
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faire la carte du coude de l’Oubangui, allant jusqu’au confluent et au cours inférieur de la rivière Kouango pour conclure des traités d’amitié avec les chefs. Il avait établi son point de départ sur l’Oubangui à Dioukoua-Mossoua, entre les confluents de la Kemo et du Kouango, et bientôt la mission s’était mise en route vers le Nord. Les premières nouvelles arrivées dans l’hiver 1890- 1891 étaient bonnes, mais attristées par le décès de MM. Orsi et Lauzière, morts de maladie. Bientôt M. Albert Nebout, chef de caravane, apprenait que son chef avait pénétré dans le bassin du Chari, quitté ainsi les pays fétichistes pour entrer en pays musulmans et était déjà parvenu dans le pays d’El Kouti où il avait été bien accueilli par un chef appelé Mohammed es Senoussi⁠ ⁠; il y attendait, pour reprendre la marche en avant, vers le Tchad ou le Ouadaï, l’arrivée des deux autres échelons de sa mission, l’un commandé par Biscarrat et l’arrière-garde confiée à M. Nebout⁠ ⁠; ce dernier accélérait l’allure, d’autant plus que les lettres de Crampel laissaient entrevoir des démêlés avec son personnel et des désertions. La dernière lettre de l’explorateur reçue le 1o mai 1891 était ainsi conçue :

Cher Monsieur, Je ne puis rester plus longtemps dans un endroit où la tristesse et les privations font de moi un squelette.

Je pars chez un grand sultan — à 200 kilomètres Nord, environ. Mon voyage ne durera guère que vingt-cinq jours⁠ ⁠; je serai donc revenu ici avant que vous arriviez vous-même. Cette excursion aura trois résultats essentiels : I° acheter des animaux⁠ ⁠; 2º nous ouvrir définitivement la route⁠ ⁠; 3º rapporter

Je pars avec cinq hommes, et quels hommes⁠ ⁠! Je laisse gardien du poste Ischekkad. Demba Ba reste avec lui jusqu’à l’arrivée du razzi. Il reconduira vers vous l’équipe qui vous sera alors donnée. ne trouverez en triste état : je compte bien sur votre preance peur me pecte pour aller vite. Vous nutile de vous le répéter, cher Monsieur, I

Bien vôtre. M. Nebout devait encore recevoir le 22 mai deux lettres de Biscarrat, pleines d’inquiétudes sur le sort de Paul Crampel. Forçant l’allure, il n’était plus qu’à 30 kilomètres de M’potro quand lui arriva la nouvelle du désastre : Crampel et Biscarrat avaient été massacrés⁠ ⁠! La nouvelle était apportée par un indigène dévoué, le cuisinier bassa Thomas, au service de Biscarrat. Il donnait des détails précis. Le 23 mai un jeune indigène loango était arrivé à M’potro et avait annoncé à Biscarrat que Crampel et Mohammed ben Saïd avaient été assassinés chez les Senoussi⁠ ⁠; Biscarrat s’était mis en défense, mais le 25 mai les Musulmans de Senoussi l’avaient attaqué dans sa case et massacré. Le bassa Thomas s’était caché pour s’enfuir et aller prévenir le dernier Français de la mission qui, avec ses huit Sénégalais, ne pouvait compter résister aux Musulmans fanatisés par leur succès et déjà armés des fusils volés à Crampel et à Biscarrat. Et ce fut la retraite. Albert Nebout revenait le 4 juin 1891 sur l’Oubangui et le 15 juillet à Brazzaville. Une boîte de cigares de la mission parvint à Tripoli au ministère des Affaires Etrangères où elle est conservée, et c’est tout⁠ ⁠!

449 ILE SULTAN DEL KOUTI

Quels étaient les causes et les auteurs du massacre⁠ ⁠? On a connu la vérité après la pacification et l’occupation de la région du Tchad. Crampel et Biscarrat étaient les premières victimes françaises de l’invasion de l’Afrique centrale par un conquérant, esclavagiste et guerrier, un Attila noir qui pendant vingt années a dépeuplé toute la région du lac Tchad et a fini par tomber sous les coups des troupes françaises : Rabah. Tchad florissaient alors des empires noirs qui, mal- Entre le Niger et le Haut-Nil et au Sud du lac gré leurs luttes intestines, maintenaient leur indépendance. C’était, à l’Ouest du Tchad, le Sokoto avec ses grandes villes de Sokoto et de Kano⁠ ⁠; au Sud-Ouest du lac, le Bornou dont la capitale Kouka était aux bords mêmes du Tchad, et l’Adamaoua qui descendait dans le Sud jusqu’aux régions qui forment actuellement le Cameroun oriental⁠ ⁠; au sud du lac le Baguirmi, dont les rois ou mbangs avaient Massénya pour capitale⁠ ⁠; à l’Est le puissant empire du Ouadai dont les sultans redoutés résidaient à Abéché, et enfin le Darfour avec sa capitale El Facher, et voisin des provinces équatoriales du Haut-Nil qui formaient, sous l’autorité souvent discutée du Khédive d’Egypte, le Soudan égyptien. A côté de ces grands empires et sous leur domination gravitaient de moindres Etats qui assuraient leur existence par les tributs qu’ils payaient tantôt à l’un, tantôt à l’autre de leurs puissants voisins et surtout par les esclaves qu’ils leur fournissaient et qu’ils arrachaient par milliers aux populations païennes. L’Islam avait en effet pénétré dès le quatorzième siècle au Darfour et au Ouadaï et avait rayonné dans les empires du Tchad. La guerre sainte ou djihad était un prétexte religieux qui couvrait la traite. Tous ces petits pays étaient un réservoir d’esclaves pour les conquérants islamisés. mieux à la lisière des grands se trouvait le sultanat d’El Kouti, Au nombre des petits Etats qui vivaient ainsi de leur situé près du Haut-Chari, entre le Bamingui et l’Aouk, au Sud du Ouadaï et

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV

450 ORIGINES

du Rounga. Il avait été créé en 1830 par un sultan de ce dernier pays pour son gendre Djougoultoum, lui-même second fils d’un roi du Baguirmi et qui, à la mort de son père, avait échappé par l’exil à l’affreuse tradition baguirmienne qui voulait qu’à l’avènement d’un nouveau roi celui-ci fit crever les yeux de ses frères afin de les empêcher de devenir des prétendants. Ce fut le Dar Kouti (« terre forte »). Il dépendait du Sultan du Dar Rounga et de celui du Ouadaï, plus ou moins tributaire de celui-ci ou de celui-là et parfois des deux. Il allait connaître sous Rabah une domination plus tyrannique. Rabah-Rabeh ou Rabi — comme l’appelaient les indigènes et ses soldats — venait du Nil, d’une tribu des environs de Khartoum. Les flatteurs le disaient parfois de race royale et la pire injure qu’on pût lui faire était de l’appeler fils d’esclave. Il était fils d’un ébéniste originaire du Sennaar et appelé Fadel Allah, lequel fut enrôlé de force dans les troupes soudanaises de l’Egypte avec son fils qui fut tambour et homme de troupe. S’étant libéré, il alla dans le Bahr-el-Ghazal, libre, disent les uns, engagé ou même vendu par son père, disent les autres, à un marchand d’ivoire et surtout d’esclaves appelé Ziber ou Zoubeir ou Zoubir. Il put faire son éducation auprès de ce négrier.

GUERRIER

Ce Ziber était le type des marchands d’esclaves dont le commerce a dépeuplé l’Afrique centrale. C’est par le Haut-Nil en effet que ses pareils tiraient des populations païennes les milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils exportaient en Tripoli- (D’après un croquis LANGOUASSI taine, en Egypte et jusqu’en Arabie. Les razzias étaient organisées sion Crampel). de M. Nebout. Mis- par ces marchands en djellabas d’une façon aussi méthodique que celles des négriers qui jadis faisaient la traite maritime sur la côte d’Afrique. Ces djellabas avaient de véritables comptoirs appelés zéribas à cause des haies d’épines qui les entouraient ou dem. C’étaient des marchés d’esclaves. Bientôt ce commerce fut accaparé par des trafiquants venus du Nil, de Khartoum, les Bahara, qui réunissaient autour d’eux des bandes d’aventuriers et allaient pousser leurs razzias plus loin encore vers l’Ouest et le Sud. Ziber était l’un des plus actifs et des plus puissants. Rabah devint l’un de ses domestiques, puis de ses soldats et son porte-étendard. Le gouvernement égyptien dut compter avec Ziber et le neutraliser en lui donnant, en décembre 1870 le gouvernement du Bahr-el-Ghazal, puis en le laissant envahir en 1873 le Darfour et occuper la capitale El-Facher, ce qui lui valut le titre de pacha. Mais, attiré au Caire pour recevoir l’investiture, il y fut retenu puis interné à Malte, à Gibraltar, enfin au Caire et à Khartoum. Son fils Soleyman essaya de reprendre son pouvoir et se révolta contre les Egyptiens. Mais, battu en mai 1879 à sa zériba de Dem Ziber par l’Italien Gessi pacha, gouverneur du Bahr-el-Ghazal pour l’Egypte, il finit par se soumettre. Une partie de ses compagnons et de ses soldats ne voulurent pas le suivre. Parmi ceux-ci Rabah était l’un des plus ardents. Il faisait entrevoir aux autres le champ que l’Afrique centrale offrait à leurs pillages. Il les entraîna derrière lui et ainsi, en 1879, commença son aventure. Il avait déjà sous ses ordres, à cette époque, huit unités de combat de 120 fusils chacune et composées surtout de Kreichs et de Dinkas. Fuyant le Darfour où il redoutait les coups de Gessi pacha, il s’avança vers l’Ouest en commençant par le Dar-Kouti qu’il ravagea et dont il occupa la capitale, Châ. Dès ce moment il appli quait la méthode qui lui a si longtemps réussi : saccager les pays qu’il rencontrait et annexer à ses bannières comme bazinguers, ou soldats, les hommes valides.

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Illustration de l'ouvrage, page 451
Gravure sans légende (page 451)

Pendant plus de dix ans ses razzias mettent en coupe réglée toute CONVOI D’ESCLAVES la région Fertyt, le pays (D’après un document de la mission Gentil). Sara, le Baguirmi et le Bornou. Garçons et filles enlevés par milliers sont vendus aux marchés contre la poudre et les munitions⁠ ⁠; des pays entiers sont convertis en déserts et les djellabas peuvent continuer un commerce d’autant plus fructueux que, réprimée presque partout, la traite humaine n’est plus pratiquée que dans ces régions qui doivent alimenter tous les marchés d’esclaves.

De sa cruauté on donnait comme exemple qu’il n’avait pas hésité à faire égorger l’une de ses femmes, la mère de ses fils préférés, Fadel Allah et Niébeh, sur un soupçon d’adultère.

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En 1883 le sultan du Ouadaï, Youssef, voulut détruire cet aventurier dont la puissance grandissait et qui, étendant de tous côtés ses pillages, avait frappé des populations à lui soumises. L’armée qu’il envoya contre lui sous les ordres de l’aguid Cherfeddine fut battue, et Rabah se rua avec 15 000 personnes, sur le Haut- Chari, le Bamingui, le Gribingui, menaçant même les populations voisines de l’Oubangui⁠ ⁠! Puis il remonta vers le Nord, suivant le cours du Chari, s’établissait en 1886 à Denzé d’où il alla de nouveau se heurter à Am-Timane à une armée ouadaïenne et se rapprocha du Chari en 1889 pour s’établir un instant sur la rive droite du fleuve à Korbol.

Sa réputation s’étendait déjà si loin que le grand mahdi du Soudan égyptien, Mohammed Ahmed, celui qui en 1884 avait chassé les Egyptiens du Nil après le massacre de Gordon Pacha à Khartoum, essaya de l’attacher à sa cause et d’en faire son lieutenant, son « aguid », pour l’Afrique centrale. Rabah refusa. C’est pour lui-même qu’il rêva d’un vaste empire allant du Ouadaï au Tchad par le Baguirmi et le Bornou et s’étendant plus tard sur INDIGÈNE le Ouada

LA MORT DE CRAMPEL ET LE DRAME D’EL KOUTI (AVRIL

Au cours de ses randonnées pendant son séj ). Kouti, il était entré en relations avec un neveu de Kober, le sultan de ce pays. C’était un homme jeune et ambitieux, Mohammed, appelé Es Senoussi à cause de son adhésion à la grande confrérie des Senoussia. Au début de 1890, pour punir le vieux Kober d’avoir payé tribut au Ouadaï, Rabah alla de nouveau à Châ, renversa Kober et installa à sa place son neveu Mohammed es Senoussi comme sultan du Dar-Kouti, en le dégageant de toute obligation envers le Ouadaï. Il s’était assuré la fidélité de Senoussi en mariant une fille du nouveau sultan Hadjia, avec son fils Fadel Allah et en lui donnant une de ses femmes. Puis il était retourné au Chari et s’était installé, en mars 1891, sur la rive gauche du fleuve près des monts de Niellim, au village du chef Gaye. De là il surveillait ses conquêtes et en préparait de nouvelles vers le Nord et le Nord-Ouest. 1891) Crampel était tombé en arrivant à la fin C’est dans cette situation que Paul de mars 1891 à Châ où Senoussi résidait. Crampel était accompagné de l’étudiant en médecine Mohammed ben Saïd, du Targui Ischekkad, de la petite Pahouine Niarinzhé, de 32 miliciens sénégalais et de quelques porteurs. C’était le premier échelon de la mission que Crampel avait partagée en trois groupes afin d’en faciliter le ravitaillement. Ses armes, à elles seules, étaient une proie tentante pour ce pays où le moindre fusil faisait prime. Senoussi resta quelque temps indécis. Devait-il s’assurer la protection des Français qui l’aideraient puissamment contre Rabah et contre le Ouadai, les deux maîtres entre lesquels il était comme écrasé⁠ ⁠? S’assurerait-il au contraire la faveur de Rabah en détruisant la mission et en recueillant ses miliciens sénégalais et ses armes⁠ ⁠? Un rapport très détaillé du capitaine Julien, publié dans le Bulletin de la Société des Recherches congolaises (1927, n" 7 et 8), a reconstitué, d’après les témoignages recueillis sur place, toutes les circonstances du drame. — Crampel, sentant la trahison flotter autour de lui, même parmi ses hommes, insistait auprès de Senoussi pour continuer son voyage vers le Ouadai.

INDIGÈNE DE L’OUBANGUI, d’après la mission Gentil

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Hypnotisé par le but et la grandeur du projet, Crampel ne se rendit pas compte pendant son séjour à Châ, de l’état d’esprit, des sentiments divers de son escorte. Les miliciens vivant dans l’abondance et pour lesquels le beau sexe avait bien des faiblesses, se souciaient peu de se lancer à nouveau dans l’inconnu, et d’aller finalement à une mort certaine, comme les habitants se plaisaient à le leur dire. Le mécontentement était de plus accentué parmi les Toucouleurs au nombre de douze, dont le fanatisme se réveilla au contact d’un élément qui leur était favorable et bienveillant.

Le sultan Senoussi, comme son entourage, connaissaient l’état d’esprit des miliciens, particulièrement des Toucouleurs. Malgré cela, ils n’osent leur faire aucune proposition tant ils sont persuadés que devant le danger général, le sentiment du devoir serait le plus fort. Aussi bénissent-ils Allah, lorsqu’un soir, le Targui et deux Toucouleurs parlant l’arabe proposent au sultan Senoussi, en leur nom et en celui de leurs camarades, la trahison pure et simple... n’avait plus qu’à désigner le jour et l’heure.

Crampel, prêt depuis longtemps, est tout joyeux. Il écrit à son deuxième échelon de se porter sur le Koukourou, où il rencontrera les moyens mis à sa disposition par le sultan Senoussi. Le troisième échelon doit également se porter en avant pour occuper le campement évacué par le deuxième...

Le jour du départ de Châ, les porteurs prennent les charges⁠ ⁠; Crampel et le docteur Mohammed Saïd se font transporter comme de coutume en tipoye...

Crampel, heureux de constater que les événements vont au gré de ses désirs, ne se doute de rien. De son côté, le sultan Senoussi lui prodigue ses meilleurs vœux et lui souhaite un bon voyage.

Enfin, la petite colonne s’ébranle en assez bon ordre entre 8 et 9 heures du matin, se dirigeant sur le Djengara, affluent de gauche de l’Aouk, distant de la résidence du sultan de 8 à 1o kilomètres.

DYBOWSKI

Aussitôt le départ de Crampel, Senoussi monte à cheval, suivi d’un millier d’hommes armés de lances. Il s’arrête dans un bois, éloigné de 2 à 3 kilomètres de l’endroit sur le Djengara choisi par Crampel pour sa grand’halte et où la rivière devait être traversée ensuite. Les Senoussiens se rapprochent et se dissimulent. Étendu dans son tipoye, de même que le docteur Saïd, il prend les devants pour s’engager dans le gué du Djengara. Les porteurs, de connivence, simulent le désordre : le Targui et les 12 Toucouleurs se tiennent un peu à l’écart⁠ ⁠; les 20 autres miliciens éparpillés cherchent en vain à rassembler les porteurs. A ce moment, quelques centaines d’hommes armés de sagaies, de hachettes et de couteaux, se jettent brusquement sur la colonne en désarroi. Crampel, tombé, ou plutôt projeté violemment à terre avec son tipoye, cherche à se dégager⁠ ⁠; mais le roungalien Karifeine, un des lieutenants et conseillers du sultan, lui porte un rude coup de hachette sur le crâne et Allah Djabou, jeune esclave marba, favori du sultan, lui transperce le flanc avec sa sagaie. Crampel est égorgé, puis sa tête et son corps sont jetés dans le Djengara. Le docteur Mohammed Saïd a beau crier en arabe qu’il est musulman, il subit le même sort par les soins du roungalien Mohamed Balasto. Il en est de même des 20 miliciens fidèles. Les malheureux, éparpillés, portant vivres et bagages, ayant les fusils soit amarrés avec le lourd barda sur la tête, soit en bandoulière, n’opposent aucune résistance⁠ ⁠; ils sont égorgés et jetés dans la rivière. Le Targui, les 12 miliciens traîtres et la Pahouine, ainsi que les charges, reprennent le chemin de Châ. M. Albert Nebout, renseigné et alerté, avait pu sauver et ramener le troisième échelon et échapper au désastre. Le coup avait rapporté à Senoussi plus de cent fusils, 20 oo0 cartouches, des revolvers, des marchandises. Prudemment il en informa Rabah, qui lui envoya tout de suite un de ses lieutenants pour réclamer toutes les prises. Mais il n’en livra qu’une partie, 6o fusils, Io 000 cartouches, des pistolets, quelques caisses et la petite Niarinzhé que Rabah donna à son fils Fadel Allah, laquelle devait être retrouvée plus tard dans les débris de l’armée rabiste battue. Rabah reçut aussi Io des 12 miliciens Toucouleurs traîtres. Senoussi garda le reste du butin. Ce désastre, dont la nouvelle publiée à Paris en juin et d’abord démentie fut confirmée dans les premiers jours d’août 1891, pouvait entraîner pour de longues années la fermeture de la voie de pénétration que Paul Crampel venait d’ouvrir en y dévouant sa vie. Ainsi en avait-il été du Sahara en 1881 après le massacre de la mission Flatters. Mais l’effort représenté par la mission Crampel n’était plus isolé. Le Comité de l’Afrique française avait résolu une action suivie et méthodique. Avant qu’on connût le drame d’El Kouti, il avait soumis au gouvernement, en décembre 1890, le programme suivant : organiser dans le bassin du Chari une expédition qui, appuyant la mission Crampel, pousserait au delà du coude nord de l’Oubangui la ligne des

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VILLAGE FORTITE DE MÉBÉKÉ, document de la mission Maistre NIARINZHÉ, la Pahouine de la mission Crampel
Gravure VILLAGE FORTITE DE MÉBÉKÉ, document de la mission Maistre NIARINZHÉ, la Pahouine de la mission Crampel
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postes qui atteignaient alors le 4º degré nord. Une nouvelle base d’opération, c’està-dire un nouveau poste serait créée sur le Chari ou l’un de ses affluents. Dès que ce poste serait établi, le gouvernement français, s’appuyant sur l’acte de Berlin, serait en mesure de déclarer aux puissances l’occupation effective de cette région et la placer dans notre sphère d’influence.

La mission fut confiée à M. Jean Dybowski, professeur à l’Ecole d’Agriculture de Grignon, qui avait déjà rempli des missions d’études au Sahara algérien.

IL A MISSION MAISTRE

M. Dybowski arriva en juin 189I à Brazzaville. Peu de jours après il y apprenait le massacre de la mission Crampel. Il décida d’aller la venger et s’engagea sur la route d’El-Kouti avec ses compagnons MM. Brunache, administrateur adjoint des communes mixtes d’Algérie, Henri Bobichon, chef de poste, et Briquez, agent de la colonie, et guidé par M. Albert Nebout qui était revenu le 13 juillet à Brazzaville avec la nouvelle des drames d’El-Kouti et de Mpoko. Partie de Bembé sur l’Oubangui, la mission atteignit à la fin de novembre, la région du chef Mpoko où avait été tué Biscarrat. Un ancien Sénégalais de la mission Crampel, retrouvé là, fit connaître qu’un groupe de musulmans coupables était dans la contrée. Aussi, pendant la nuit du 22 novembre 1891, la mission tomba à l’improviste sur les musulmans campés près de là, en tua plusieurs et dispersa la bande. Quelques jours après, ne pouvant retrouver les restes de Biscarrat dispersés après l’assassinat, elle exhumait ceux de Lauzière pour les ramener à l’Oubangui. Le nom de Pic Crampel fut donné au rocher qui domine le village de Makourou. Le retour fut ensuite décidé et le 30 décembre 18g1 la mission était rentrée à Bangui. Elle avait entre temps passé des traités avec les chefs Zouli, Yabanda et Mpoko. De nombreux renseignements géographiques et scientifiques s’y ajoutaient en plus des observations de M. Chalot, attaché scientifique. les mêmes conditions s’avançait pour reprendre la route du Tchad. Mais déjà, à ce moment, une troisième mission, formée dans

La nouvelle du massacre de la mission Crampel avait produit en France un rebondissement de l’opinion en faveur de la pénétration vers le Tchad. Il faut continuer⁠ ⁠! Tel était le cri unanime. On répétait les phrases de Paul Crampel à son départ : « En dehors des résultats directs qu’il peut avoir, mon voyage, que je réussisse ou que je meure, sera le symbole de ce que la France doit exécuter dans l’avenir. »

VILLAGE FORTIFIÉ DE MÉBÉKÉ

Le Comité de l’Afrique française jugea donc qu’il fallait sans tarder renforcer la mission Dybowski et il décida d’organiser une nouvelle mission. Les offres de service ne lui manquaient pas. Le Comité fit choix d’un jeune explorateur déjà connu pour ses voyages à Madagascar avec le docteur Catat, M. Casimir Maistre, alors âgé de vingt-trois ans. Le 30 mars 1892, M. Casimir Maistre était à Brazzaville à pied d’œuvre⁠ ⁠; il y rencontra M. Dybowski que son état de santé obligeait à rentrer en France et qui venait d’établir un poste sur l’Oubangui à l’embouchure de la Kémo. Le 24 avril sa mission en repartait sur les deux canonnières Djoué et Alima pour l’Oubangui et se concentrait au poste de la Kémo. Elle comprenait six Européens, M. Casimir Maistre, chef de la mission, M. Brunache, venu de la mission Dybowski et second de la mission, MM. Clozel, le futur gouverneur général de l’Afrique occidentale, alors secrétaire des com- (Document de la mission Maistre). munes mixtes d’Algérie, Briquez, Ferdinand de Béhagle, capitaine au long cours, et Albert Bonnel de Mézières, 6o laptots sénégalais formant l’escorte et I15 porteurs et domestiques indigènes, en tout 180 personnes environ.

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Illustration de l'ouvrage, page 456
Gravure sans légende (page 456)

Le voyage, commencé le 9 juin 1892 sur l’Oubangui, au poste des Ouaddas, s’acheva fort heureusement à Ibi sur la Bénoué le 6 mars 1893.

Les débuts de la marche au pays des Ndris se passa sans incident et Maistre signa des traités avec plusieurs chefs. Arrivée le 4 octobre au village de Mandjatezzé, le premier du pays de la tribu des Saras, elle s’enfonça dans le pays, renonçant faute d’embarcation à suivre la direction du Nord et du Tchad et marchant vers l’Ouest, à travers des régions presque inconnues où elle réussit à conclure des traités, coupant les grands affluents de gauche du Chari, le Bahr-Sara, puis le Logone, le pays des Toummoks, celui des Gaberis, celui des Lakas, visitant Laï (21 novembre), pour parvenir en janvier sur la Bénoué et le 29 janvier 1893 à Yola.

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En rentrant en France en mai 1893, la mission rapportait un bagage scientifique de premier ordre, que Maistre exposait ainsi : « La route qu’a suivie en allant de la Kémo à la Bénoué l’expédition dont le Comité de l’Afrique française m’avait confié le commandement est entièrement nouvelle, et coupe par le milieu un vaste espace resté blanc jusqu’à présent sur la carte entre l’Oubangui, le Baguirmi et l’Adamaoua⁠ ⁠; pendant que nous parcourions en sept mois de marche à pied la distance qui sépare nos postes du Haut-Oubangui de la partie la plus méridionale de l’itinéraire de Nachtigal, puis celle-ci, des régions de l’Adamaoua visitées par Barth, Flegel et le lieutenant Mizon, nous nous sommes trouvés constamment au milieu de contrées inexplorées et parmi des populations inconnues. » La mission avait défini les grandes branches du Chari, le Gribingui et le Bamingui qui en forment le cours supérieur, le Bahr-Sara et le Logone qui en sont les grands affluents de gauche. Plus importants encore étaient les résultats politiques. Peu après le retour de Maistre en France, le gouvernement ratifiait les traités qu’il avait passés et qui donnaient à la France la possession des pays campés entre l’Oubangui au Sud, le Baguirmi au Nord et l’Adamaoua à l’Ouest. Le traité passé sur le Logone dans la grande ville de Laï était particulièrement heureux. Tous ces documents allaient apporter des arguments décisifs à notre diplomatie pour régler avec l’Allemagne les frontières du Cameroun et barrer la route à des prétentions inadmissibles.

Ainsi la mission Maistre avait rompu le charme qui semblait nous fermer l’accès du Chari et du bassin du Tchad. Elle couronnait l’œuvre que Brazza avait engagée depuis 1890 par la Sangha.

La solution de l’accès au Tchad n’était pas par terre, mais par eau. Une route marchait toute seule vers le lac tant convoité : c’était son affluent le Chari, dont les précédentes reconnaissances et surtout la mission Maistre avaient découvert l’origine dans des rivières assez rapprochées au Nord du coude de l’Oubangui. Ainsi le comprit l’explorateur qui allait avoir l’honneur de porter le drapeau au lac Tchad, Emile Gentil.

Enseigne de vaisseau, exalté comme la plupart de ses jeunes camarades par la gloire de Brazza, déjà entraîné par un séjour de plus de deux ans au Gabon à la station navale, Emile Gentil avait failli partir avec Paul Crampel. Nommé administrateur des colonies sur la proposition de M. de Brazza, il avait fait auprès de lui une campagne dans la Sangha, puis avait été envoyé dans l’Oubangui pour commander la région entre Ouadda et Mobaye. C’était au moment où le commandant Mizon venait de voir échouer, à la suite de l’hostilité de la Compagnie royale du Niger, la seconde tentative qu’il avait faite à la fin de 1892 pour atteindre le lac Tchad par la voie Niger-Bénoué. Gentil obtint de M. Delcassé, ministre des Colonies, l’autorisation de reprendre la tentative. Mais au moment où il allait partir, les difficultés diplomatiques qu’avaient soulevées la tentative de Mizon et son rappel, s’opposèrent au départ d’une nouvelle mission par le Niger. C’est donc par le Congo que Gentil était amené à monter le vapeur démontable qui avait été préparé pour essayer de trouver une voie d’accès navigable au Tchad.

II. — LA PREMIÈRE MISSION GENTIL

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ÉMILE GENTIL
Gravure ÉMILE GENTIL

La difficulté était de faire passer ce vapeur du bassin de l’Oubangui au bassin supérieur du Chari. C’était un bateau de 18 mètres de long, de 4 mètres de large et de 40 centimètres de tirant d’eau, à hélice, démontable en sept parties qu’on rivait avec des boulons. ÉMILE GENTIL Il avait été baptisé le Léon-Blot. Au moment où Gentil songeait à aller au Tchad, comme il parlait de son rêve à un jeune agent du Congo qui était de ses amis, Léon Blot, celui-ci, très excité, lui aussi, par la grande idée de la pénétration, se leva de sa chaise et s’écria : « Je sais bien qui ira au Tchad. C’est moi⁠ ⁠! » Parti quelque temps après pour suivre Brazza dans la Sangha, il y était mort. Gentil avait mis sous son nom la chance de son bateau. La mission passa plusieurs mois à établir un premier poste de base au terminus de la navigation de la rivière Tomi que Maistre avait traversée deux fois, Krébédjé, aujourd’hui appelé Fort-Sibut, du nom d’un médecin décédé au cours de la seconde mission Gentil. De là, Gentil gagna la Nana, premier affluent du Gribingui, y établit en septembre 1896 un poste appelé Nana-A, puis un second, Nana-B, où le Léon- Blot put être remonté. Enfin, le 8 juin 1897, après plusieurs convois amenés de l’Oubangui par les collaborateurs de la mission, MM. Fredon, Joulia, Prins, le Bihan, Gentil créait sur la rive droite du Gribingui le poste qui allait servir de base et qui fut appelé Fort-Crampel.

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Le 21 août 1897 Gentil s’embarquait sur le Léon-Blot, remorquant ses deux baleinières Vival et Rose. Il emmenait avec lui le mécanicien Huntzbuchler qui avait accompagné Mizon au Niger, M. de Mostuéjouls, l’interprète arabe Ahmed ben Medikane, venu lui aussi de la mission Mizon, 5o laptots d’équipage et 4 domestiques. Le poste de Fort-Crampel, avec 8o hommes, était confié à M. Fredon.

SULTAN GAOURANG

Le 30 août, la mission débouchant du Gribingui dans le Bamingui, la route était libre. Les populations riveraines n’étaient pas hostiles et le 17 septembre le Léon-Blot était à Bousso (Fort-Bretonnet d’aujourd’hui), c’est-à-dire dans le Sud de l’Empire du Baguirmi. La situation politique que Gentil trouvait était délicate. Tout proclamait la puissance de Rabah e surtout la crainte qu’il inspirait. Cet empire du Baguirmi avait particulièrement éprouvé les effets de sa colère. C’était un vieil empire connu surtout par le voyage de Nachtigal. Situé sur la rive droite du Bas-Chari, il était peuplé de tribus autochtones fortement mélangées dès le quinzième siècle d’immigrants venus de l’Est, Arabes et Fellatas. Le premier sultan, qui s’appelait Birmi-Bessé ou Dalou Birmi (« le jeune rhinocéros ») et qui se rattacherait à la famille des Koréichites de la Mecque, régnait au début du seizième siècle et avait déjà sa capitale à Massenya. L’histoire du Baguirmi n’est, comme celle des autres Etats noirs, qu’une longue suite de luttes intestines et de guerres avec les voisins. Depuis 1883, le souverain du Mbang était Abder-Rhaman Gaourang, alors âgé de vingt-trois ans.

PALAIS DU SULTAN GAOURANG

Or, en 1893, poursuivant son invasion dévastatrice et marchant vers le Bornou et les autres espoirs de l’Ouest du Tchad dont il savait la richesse, Rabah s’était établi à Bousso, sur le Chari. Les relations avec le sultan Gaourang avaient été d’abord cordiales : ce n’était point le. Baguirmi qu’il visait alors, et d’ailleurs ce sultan lui adressait des messages pleins d’amitié et de flatteries. Mais Gaourang avait accueilli deux personnages que Rabah avait gardés auprès de lui comme otages, qui s’étaient évadés avec leurs armes et avec lesquels il avait des liens de parenté. Très courageusement, Gaourang avait répondu à Rabah qui réclamait les fusils des évadés que, « les détenant de par la grâce de Dieu et du Prophète, il ne les donnerait qu’à plus fort que lui. » Ce fut la guerre. Avec ses neuf bannières, fortes d’un millier de fusils à peine, mais bien commandées et disciplinées, Rabah attaqua et mit en déroute l’armée baguirmienne qui comptait 400 fusils, I 000 cavaliers armés de lances et 3 000 fantassins munis d’armes blanches. Gaourang alla s’enfermer dans la ville de Mandjaffa (Fort-de-Cointet d’aujourd’hui). Il y subit un siège de cinq mois que l’intervention d’une colonne de secours venue du Ouadaï en janvier 1874 ne put briser. Finalement le sultan s’enfuit pendant la nuit avec quelques fidèles et se réfugia à Goulfei près du Tchad. Cette victoire amena dans les bannières de Rabah des recrues si nombreuses qu’il éleva le nombre de ses bannières de 9 à 12, (Document de la mission Gentil). ayant chacune de 80 à 120 fusils. Aussi se porta-t-il immédiatement contre le Bornou. Là encore la discipline, la valeur guerrière et le fanatisme de son armée eurent raison du nombre. Le sultan Hachem fut vaincu et, aussitôt après, assassiné par son neveu, le cheick Echari. Rabah ruina Kouka et transféra la capitale du pays à Dikoa (mai ou juin 1894), plus proche des factoreries européennes du Niger-Bénoué, plus proche aussi de l’Amadaoua, à égale distance du Chari et de sa frontière ouest. De là il tenait sous sa menace la rive droite du fleuve et l’empire tout entier du Baguirmi. G TRAD elle accilie avec enthousiasme par les Baguirmiens menacés. A Aussi la nouvelle de l’arrivée des Français par le fleuve futla première lettre reçue de Gentil, Gaourang répondit en lui envoyant trois notables qui l’invitèrent à se rendre auprès de lui dans sa capitale Massenya. Entrant dans un bras du Chari, le Bahr Erguig, Gentil laissa à Madjé ses compagnons et les bateaux, et à cheval il se rendit à Massenya, qui est à quelques kilomètres du fleuve, où l’accueil fut très chaleureux. Gaourang signa avec empressement un traité de protectorat par lequel le Baguirmi conservait son autonomie, mais s’engageait à participer aux dépenses d’occupation, à reconnaître notre droit d’administrer le delta du Chari et à renoncer à toute expédition contre les populations fétichistes. Gentil resta quinze jours auprès de lui. Le sultan essayait de le détourner

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PALAIS DU SULTAN GAOURANG, document de la mission Gentil
Gravure PALAIS DU SULTAN GAOURANG, document de la mission Gentil
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d’aller au Tchad, craignant pour la petite mission une attaque de Rabah. Les gens de Massenya assuraient aussi que le lac était plein de dangers : au centre, disaient-ils, un tourbillon immense engloutissait toutes les pirogues, les Boudoumas qui en habitaient les îles étaient de dangereux pirates. Gentil passa outre et, emmenant deux Baguirmiens, le Léon-Blot repartit, regagna le Chari, le descendit en passant sans incident devant les villes rabistes de Kousseri et Goulfei et, le Ier novembre 1897, la mission arriva au lac Tchad. Ce fut un émerveillement que Gentil nous conte dans son livre : la Chute de l’Empire de Rabah. Il songea un instant à reconnaître ce lac immense, mais le pays était aride, on allait manquer de bois pour alimenter la chaudière du Léon-Blot⁠ ⁠; le retour fut décidé. Il fut rapide et se passa sans incidents.

Ainsi s’inscrivait dans les annales de l’Afrique équatoriale française une troisième date glorieuse après l’établissement au Gabon par Bouët-Willaumez en 1839 et l’établissement au Congo par Brazza en 1875 : c’était l’établissement au lac Tchad par Gentil le ter novembre 1897. En moins de soixante années, malgré tant d’inconnu et d’obstacles, le drapeau avait atteint le centre de l’Afrique.

MED ES SENOUSSI

En rentrant en France après trente-neuf mois d’absence, Gentil laissait au Tchad une situation favorable. Il confiait sur place la direction des affaires à son collaborateur Huntzbuchler qui malheureusement mourut quelque temps après. Le Baguirmi était lié à nous par un traité et Gentil lui envoyait un résident, M. Prins⁠ ⁠; il ramenait avec lui à Paris deux ambassadeurs de Gaourang. Les populations du Chari avaient vu passer le bateau français et le disaient au loin. La situation s’était également éclaircie du (1898) Côté de Mohammed es Senoussi. L’habile sultan de Kouti, qui avait quitté sa résidence de Châ pour s’installer en 1896 à Ndélé entre le Bangoran et l’Aouk, avait vite compris que l’heure des Français était venue et qu’il devait aller à eux en se faisant pardonner le massacre de Crampel et de Biscarrat. Aussi, en juin 1897, il avait envoyé à Gentil, au poste de Gribingui deux ambassadeurs, El-Hadj Mohammed Tekour et un Tripolitain nommé Salah⁠ ⁠; la lettre qu’ils apportaient au chef des Français exprimait la crainte d’hostilités de notre part. Quant à l’affaire Crampel les deux envoyés, interrogés, déclarèrent que le détachement Crampel avait été massacré par un des chefs de bannière de Rabah et que, si Senoussi avait fait tuer Biscarrat, c’était par ordre de Rabah, et pour sauver sa propre tête. Parti avec une lettre de Gentil exprimant ses intentions pacifiques et son désir d’entrer en relations commerciales avec les musulmans, El-Hadj Tekour était revenu encore une fois au poste de Gribingui à la fin d’août et il était reparti pour Ndélé avec un traité d’amitié que Senoussi avait bien vite accepté, parce qu’il lui conférait le pardon de son rôle dans le massacre de Crampel, et la protection de la France en échange de sa soumission complète à l’influence française. M. Prins était allé le 6 janvier 1898 au Kouti auprès de Senoussi et en avait rapporté la

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EL-HADJ MOHAMMED TEKOUR, document de la mission Gentil
Gravure EL-HADJ MOHAMMED TEKOUR, document de la mission Gentil
LE BAGUIRMI

signature du traité dont Senoussi n’eut qu’à se féliciter puisqu’il lui assurait une rente et des armes, outre le pardon. Aussi Gentil avait-il demandé et finalement obtenu du nouveau soumis l’adjonction de deux envoyés à ceux qu’il avait ramenés du Baguirmi, El-Hadj Mohammed Tekour, qui avait si activement travaillé à établir la paix entre Senoussi et les Français, et un homme du Dar-Rounga, El-Azreg⁠ ⁠; Baguirmiens et Senoussis furent fort bien accueillis à Paris (Document de la mission Gentil). et assistèrent notamment à la revue de Moulins qui termina les grandes manœuvres en présence du président de la République. On assurait par ces relations la neutralité de Mohammed es Senoussi dont l’hostilité en flanc de notre ligne de pénétration du Chari eût été redoutable à ce moment. Personne ne se laissait tromper par ses protestations de dévouement et de fidélité. Mais son pardon était un sacrifice à la sécurité de la marche en avant. III. - LE MASSACRE DE LA MISSION BRETONNET Rabah avait tout de suite compris la portée du voyage de Gentil au Baguirmi et au Tchad. Quand ses cavaliers étaient venus lui annoncer le passage d’un bateau français sur le fleuve et lui demander s’il fallait l’attaquer, il avait deviné lui, qui sur le Haut-Nil avait vu des embarcations à vapeur, qu’il allait s’affronter avec son véritable ennemi et il avait voulu faire capturer le bateau qui ne l’effrayait pas comme ses compagnons qui n’en avaient jamais vu⁠ ⁠; mais le Léon-Blot était passé et la mission Gentil avait pu aller et revenir sans être inquiétée. Il entrait donc en guerre contre les Français, malgré même ses conseillers et notamment le fidèle et vieux Bou-Baker qui, d’après le capitaine Julien, lui déclara qu’il valait mieux s’entendre avec les Français, car un horoscope de Rabah avait prédit que, dans la septième année de son règne au Bornou, le conquérant en guerre contre les Nassaras (Nazaréens, c’est-à-dire Chrétiens) serait tué dans une sortie et sa puissance réduite à néant. et ravagea le Baguirmi pour punir le sultan Gaourang de Aussitôt que Gentil fut parti, Rabah envahit de nouveau l’accueil qu’il avait fait aux Français. Gaourang avait dû battre en retraite sur le Chari, après avoir incendié sa capitale Massenya, et il s’était établi à Kouno en amont de Bousso. Il en avait appelé à la protection qui lui avait été promise par Gentil. Un nouveau chef arrivait à ce moment au Chari. Le lieutenant de vaisseau Bretonnet, déjà connu comme second de la deuxième mission Mizon au Niger, venait d’être nommé administrateur des Colonies de 3e classe et désigné pour faire l’intérim d’Emile Gentil comme commandant de la région du Chari. Parti de France en octobre 1898 en ramenant les ambassadeurs du Baguirmi et de Senoussi d’El-Kouti, Bretonnet arriva au début d’avril 1899 à Fort-Crampel après avoir relevé l’administrateur Rousset qui avait excellemment assuré l’intérim. Le gouvernement lui prescrivait d’aller au secours de Gaourang et d’attendre des renforts. Tout de suite, le lieutenant d’infanterie Durand-Autier fut désigné pour aller résider auprès de Gaourang en remplacement de M. Prins. La situation au Chari venait d’être compliquée par l’arrivée entre les mains de Rabah d’un explorateur français, Ferdinand de Béhagle. Capitaine au long cours, homme cultivé et énergique mais aventureux, son séjour en Algérie l’avait enthousiasmé pour les choses de l’Islam et les problèmes de l’Afrique. Il était parti avec bonheur dans la mission Maistre du Congo au Niger par la Bénoué et il eût voulu que cette mission, au lieu d’obliquer vers l’Ouest, marchât au Tchad. Dès son retour à Paris il avait repris l’idée de traverser l’Afrique, du Congo à la Méditerranée par le lac Tchad, et il était enfin parvenu dans l’Oubangui à la fin de 1897 à la tête d’une mission commerciale organisée par le Syndicat du Tchad, et dont M. Mercuri était le second. Gentil, qu’il avait rencontré rentrant en France, s’était engagé à l’aider à condition qu’il promit de s’abstenir de toute intervention dans la politique et de se conformer strictement à son programme commercial. Mais de Béhagle était convaincu qu’il pourrait agir utilement et pacifiquement sur Rabah et qu’il fallait aller contrebattre auprès de lui toute possibilité de propagande anglaise. C’était un conquistador parmi les conquérants. Quelle gloire eût été la sienne s’il eût pu seul éclaircir le mystère dont la marche victorieuse de Rabah était entourée et même faire de lui un allié de la France. Mais Paul Bourdarie, qui a décrit dans une communication à l’Acaémie des Sciences coloniales la vie agitée de cet explorateur, rappelle, qu’en 1894, à un Congrès de l’Association pour l’avancement des sciences, de Béhagle disait : « Ce Rabah, qui ne paraît pas être un agent anglais, comme on l’a dit tout d’abord, vient de créer dans les régions abandonnées à l’influence de la France un vaste empire africain qui n’a d’autres ennemis naturels que les nôtres. Depuis longtemps nous devrions avoir auprès de lui un représentant attitré⁠ ⁠!... Son entrée en scène simplifie notre action en Afrique et réalise la création de ce royaume musulman dont le colonel de Polignac a fait depuis longtemps et si éloquemment la base de notre prépondérance en Afrique. Je salue son avènement qui apporte à notre pays une espérance de plus. » De telles idées, qui n’avaient fait que s’exalter en lui, devaient l’amener à rompre la promesse qu’il avait faite, à suivre son rêve et aller droit à Rabah dans l’espoir de le séduire et de l’amener à nous. Cela se passait entre le départ de Gentil et l’arrivée de Bretonnet. Aussi, après avoir fait diverses reconnaissances et envoyé son second, M. Mercuri, auprès de Senoussi, Béhagle était parti en avant, accompagné par l’administrateur Prins jusqu’à la frontière du Bornou. Le 27 mars 1899 il était arrivé à Dikoa chez Rabah qui, après un accueil assez bienveillant, irrité par les protestations violentes de l’explorateur qui ne voulait pas lui donner ses marchandises et ses armes, le retint prisonnier. Béhagle, Bretonnet partit le ter mai de Fort-Crampel, Pour secourir Gaourang et essayer de ramener de y laissant le chef d’exploration Perdrizet et emmenant avec lui le lieutenant d’artillerie de marine Braun, le maréchal des logis d’artillerie de marine Martin, l’interprète algérien Hassan, et 15 miliciens. Il passa d’abord à N’délé où le sultan du Dar-Kouti s’était établi depuis deux ans et où il ramena l’ambassade venue

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FERDINAND DE BEHAGLE
Gravure FERDINAND DE BEHAGLE
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à Paris. Il y laissa M. Mercuri en qualité de résident (mai 1899) et bien vite il gagna le Chari et rejoignit à Kouno le sultan Gaourang dont l’inquiétude était toujours plus grande.

LE LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET

Ce mouvement de Bretonnet n’avait fait qu’encourager Rabah. Il savait par ses espions la situation difficile de Gaourang et des Français à Kouno, quittant Dikoa confié à son fils Fadel Allah et où Bretonnet croyait qu’il se trouvait encore, il s’était avancé dès le début de juin 1899 au-devant des Français. Le danger était nettement apparu au lieutenant Durand-Autier que Bretonnet avait envoyé en baleinière à Mend-Jaffa avec une lettre invitant Rabah à libérer de Béhagle, et qui était revenu bien vite annoncer l’arrivée de l’ennemi. force et Bretonnet évacuait Kouno pour se re- Le 15 juillet 1899, celui-ci apparaissait en tirer dans les rochers de Niellim-Togbao. Et ce fut le 17 juillet le massacre de la mission Bretonnet⁠ ⁠! Ce jour-là, Rabah avait quitté Kouno vers les 3 heures du matin. Sur les 9 heures et demie, il est devant Togbao, avec 12 000 hommes et 2 345 fusils. La lutte est impossible et la retraite s’impose. Mais Bretonnet dit que pour l’honneur de la nation il vaut mieux mourir sur place. Bientôt notre petite troupe est entourée de tous côtés. Bretonnet est frappé à mort et succombe peu après. Le lieutenant Durand-Autier, qui recueille sa succession, est tué à son tour⁠ ⁠; 40 de nos miliciens, sur 43, sont massacrés. Echappèrent les Baghirmiens qui nous accompagnaient, mais en pleine déroute. Un peu de gloire a été encore jeté sur le drame de Togbao par le dévouement du sergent sénégalais Samba Sall. Le capitaine Julien le raconte ainsi : Le lendemain de cette mémorable journée, Rabah fait comparaître le sergent Samba Sall, un des trois prisonniers survivants. Ils sont grièvement touchés, et le moins blessé, le sergent Samba Sall, avait le bras droit cassé par deux balles, sans

LE LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET
Gravure LE LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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compter les égratignures. Un ex-milicien de Crampel servant d’interprète, le dialogue suivant s’engage : « RABAH. — Combien étiez-vous de Sénégalais⁠ ⁠? « LE SERGENT. - Quarante-quatre. « RABAH. - Comment⁠ ⁠! Quarante-quatre⁠ ⁠? « LE SERGENT. — Oui, quarante-quatre⁠ ⁠! Y compris moi. « RABAH. — Tu n’es qu’un menteur⁠ ⁠! Durant la bataille, j’en ai compté deux cents et ne suis pas arrivé au bout. « LE SERGENT. — Le mensonge est défendu. Je dis la vérité⁠ ⁠; d’ailleurs, la preuve est facile à faire, puisque, outre les trois prisonniers, tous sont morts sur le rocher⁠ ⁠; il n’y a donc qu’à faire compter les Rabah, honteux de n’avoir eu affaire qu’à une poignée, et qui redoute la vérité pour son prestige, gifiant Samba Sall. « - Tais-toi, chien⁠ ⁠! Kafer, esclave des maudits chrétiens⁠ ⁠!... Alors, je suis un menteur, moi, le sultan Rabah, le soutien de l’Islam⁠ ⁠?... Je te dis que j’en ai compté deux cents, sans arriver au bout⁠ ⁠!.. A qui feras-tu croire que sept blancs et quarante-quatre Sénégalais seulement ont pu tenir tête près d’une journée à dix mille braves, m’en tuant cinq cents⁠ ⁠? « LE SERGENT. — ..... « RABAH. — Es-tu musulman⁠ ⁠? « LE SERGENT. — Oui, par la grâce de Dieu et de son Prophète notre Seigneur Mohamed⁠ ⁠! Sur lui soit le salut et la prière⁠ ⁠! « RABAH. — C’est bien⁠ ⁠; alors, tu vas me servir. Tu apprendras à mes soldats la façon de combattre des Français. Je te donnerai femmes, chevaux, tout ce que tu voudras. « LE SERGENT. — Mon pays est à la France⁠ ⁠; je ne servirai rien autre. « LE TOUCOULEUR, interprète, à Samba Sall. — Si je traduis tes paroles, ta tête sautera. « LE SERGENT, lui répondant. — Cela m’est égal. J’aurais dû rester avec mes camarades⁠ ⁠; donc, mourir aujourd’hui, c’est peine évitée pour demain. « RABAH, à l’interprète. — Que dit-il⁠ ⁠? « L’INTERPRÈTE, à Rabah. — Allah prolonge tes jours, Seigneur⁠ ⁠! Il désire la nuit pour réfléchir. « RABAH. — C’est bien. Emmène-le, tu réponds de lui. Mais qu’il se décide, sinon, sa tête sautera⁠ ⁠! » Le sergent Samba Sall est reconduit, le bras disponible fortement attaché au cou. Son gardien, qui est aussi son compatriote, lui montre ses femmes, ses esclaves, ses chevaux⁠ ⁠; il l’engage à servir Rabah pour jouir des mêmes faveurs et former, avec les autres Sénégalais, la garde personnelle et intime du Sultan. « - Je donnerai une réponse demain s’il plaît à Dieu⁠ ⁠; en attendant, conduis-moi sur le rocher pour contempler une dernière fois les traits de mes camarades morts hier. » Ce désir exaucé, il prie son gardien, en descendant du monticule, de lui donner la liberté pour satisfaire certains besoins naturels. Samba Sall se glisse aussitôt derrière les broussailles et se faufile dans une touffe épineuse au bord d’un large marigot, au Sud de la position. C’était le 18 juillet, vers 4 heures du soir. L’alarme est lancée, des recherches sont faites en vain⁠ ⁠; les gens passent contre la cachette sans s’en préoccuper. Enfin, la nuit arrive et étend ses voiles, favorables à une fuite. Samba Sall était sauvé. Rabah était tout de suite revenu à Kouno avec ses blessés dont son fils Niebeh atteint au pied et qui depuis lors fut boiteux. Il transmit l’annonce de sa victoire, encore amplifiée, dans ses domaines et chez ses voisins, jusqu’au Ouadaï. En même temps, convaincu qu’il était débarrassé des Français, il ordonna à Fadel Allah de tuer de Béhagle. La route lui était ouverte, écrivait-il à Senoussi d’El- Kouti pour essayer de le ramener, et il allait pouvoir se mettre en route pour le Haut-Chari, le Bamingui, le Gribingui, et peut-être entrer en campagne contre les Français de l’Oubangui. Le succès de Togbao était exploité dans lettres et messages avec tout le lyrisme oriental habituel. Dès les premières nouvelles inquié- (27 OCTOBRE 1899) tantes arrivées de la marche de Rabah, ie retour d’Emile Gentil au Chari avait été décidé. Nommé commissaire du gouvernement il repartait de France le 25 février 1899 avec des officiers, des fonctionnaires et prenait au Sénégal un renfort de 200 hommes. En route il apprenait les difficultés surgies sur le fleuve. La nouvelle du drame de Togbao lui arriva au moment où il s’empressait de faire accélérer les renforts destinés à appuyer Bretonnet. Dès le 3 août le capitaine (plus tard colonel) Julien était parti avec le lieute- POSTE DE GRIBINGUI (D’après un dessin de Saren, mission Gentil). nant Galland et une compagnie de tirailleurs auxiliaires et bientôt suivirent deux compagnies de miliciens du Congo commandées l’une par le capitaine de cavalerie de Cointet et le lieutenant de tirailleurs algériens (aujourd’hui général) Kieffer, l’autre par le capitaine d’infanterie de Lamothe (devenu plus tard général). Le commandement des troupes était donné au capitaine de cavalerie (aujourd’hui général) Robillot qui avait également servi au Soudan. C’est le 16 août à Tounia-Kankao (Gasura) que le sergent Samba Sall faisait connaître à M. Gentil, sur le Léon-Blot, le désastre auquel il avait seul échappé.

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IV. - LA SECONDE MISSION GENTIL ET LA DÉFAITE DE RABAH
Gravure IV. - LA SECONDE MISSION GENTIL ET LA DÉFAITE DE RABAH

Immédiatement le capitaine-commandant fit établir un poste fortifié auquel fut donné le nom de Fort-Archambault du nom d’un officier de la mission, le premier mort dans la pénétration au Chari. Ce poste allait devenir la base de la mission du Chari qui s’y concentra le 27 octobre, dirigée par M. Gentil, assisté du chef d’exploration Perdrizet, commandée au point de vue militaire par le capitaine Robillot et appuyée sur la flottille qui assurait ses communications et son ravitaillement et dont le Léon-Blot était au commandement de M. de Mostuéjouls. Le médecin des colonies Allain et le médecin de la marine Ascornet assuraient le service médical. A Fort-Crampel, Gentil avait constitué une région civile du Haut- Chari composée des cercles de Krébedjé et du Gribingui avec la résidence de Ndélé, et l’avait confié à l’administrateur Bruel assisté des administrateurs Rousset et Perdrizet et du chef d’exploration Pinel : leur mission était de ravitailler la colonne et de recruter des porteurs. Rabah se tenait alors à Kouno, à cent kilomètres de là, avec le gros de ses forces enorgueillies comme lui par le succès de Togbao. L’ancien domestique de Ziber pacha trouvait encore d’autres LES BORDS DU CHARI PRÈS KOUNO (Mission Gentil). causes d’exaltation dans des intrigues venues à lui à ce moment de la part du cheikh El-Mahdi es Senoussi, le chef de la grande confrérie religieuse des Senoussia, alors installé en Tripolitaine à Djarboub. C’est de ce personnage que lui arriva en août, à Kouno, un certain Chérif, Mohammed Saleh, lequel flatta son orgueil en lui disant, écrit le capitaine Julien, que « le Sultan des Osmanlis, l’unique khalife du Prophète, s’adressait à lui pour sauver l’Islam menacé dans le Centre-Afrique par ces infidèles de Français » et que « l’Angleterre est là, sur le Niger, pour le soutenir, tout au moins moralement ». C’était exactement la thèse opposée à celle de l’infortuné de Béhagle. Cette démarche ajoutait encore à la confiance de Rabah appuyée sur ses 16 000 combattants bien entraînés et disciplinés.

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LES BORDS DU CHARI, PRÈS KOUNO (mission Gentil)
Gravure LES BORDS DU CHARI, PRÈS KOUNO (mission Gentil)

La mission du Chari voulut tout de suite éprouver l’adversaire. Le 23 octobre le capitaine Robillot sortait de Fort-Archambault avec une colonne forte de 350 fusils et de 2 canons. Cinq jours après, la colonne traversait le champ de combat de Togbao, et retrouvait sur les rochers les squelettes de Bretonnet et de ses compagnons.

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TTAQUE DE KOUNO

Le lendemain, 28 octobre, l’attaque fut tentée contre A

(28 OCTOBRE) Kouno dont Rabah occupait le centre. L’action engagée à 9 heures du matin ne se termina qu’à la nuit⁠ ⁠; sur 344 hommes en ligne, tant des troupes que de la flottille, nous eûmes exactement 46 tués, dont le maréchal des logis de Possel, et 106 blessés. C’était 45 pour 100 de notre effectif hors de combat. Nous restâmes néanmoins maîtres du champ de bataille, mais Kouno ne fut pas pris. Rabah avait subi des pertes trop considérables pour continuer la lutte, pas assez pour se considérer comme vaincu. Lorsque, au cours du combat, un de ses officiers, blessé à mort, lui proposa une dernière sortie, il se contenta de lui montrer les cadavres qui l’entouraient en lui disant : « Vois cela et dis-moi si c’est possible. » Quelques 8 novembre, la mission revenait à Fort- Archambault, où elle était rejointe par Gaourang et les débris de son armée, 400 Baguirmiens presque en guenilles, PORTE DU TATA DE KOUNO dont la présence eût pu être utile quel- (Mission Gentil). ques jours auparavant, au combat de Kouno, tout au moins pour « faire nombre ». Ce combat avait du moins diminué le prestige de Rabah parmi les populations fétichistes et en effet, dès le 8 novembre, Rabah avait évacué Kouno pour se reporter plus au Nord.

PORTE DU TATA DE KoUNO (mission Gentil)
Gravure PORTE DU TATA DE KoUNO (mission Gentil)
A RRIVÉE AU TCHAD DE LA CO- LONNE JOALLAND-MEYNIER

Gentil commença à préparer la nouvelle campagne, après avoir donné le nom de Fort-de-Possel au poste de la Kémo sur l’Oubangui en souvenir du sous-officier. Il apparaissait que des renforts et une minutieuse préparation étaient nécessaires pour porter à l’ennemi le dernier coup. Gentil alla jusqu’à Bangui où le nouveau commissaire général du Congo français, M. de Lamothe, s’était rendu et avait mis à sa disposition le capitaine d’artillerie Bunoust et les lieutenants Larrouy et Martin, membres d’une mission topographique dirigée par le commandant Gendron. près de Fort-Archambault, un officier de la Le Io janvier 1900, au village de Sada, mission du Chari, le lieutenant Kieffer, faisait faire l’exercice à ses tirailleurs sénégalais, quand tout à coup il vit arriver un officier français venu du Nord-Est. C’était l’un de ses camarades de Saint-Cyr, le lieutenant O. Meynier de l’infanterie de marine (aujourd’hui général), membre de la mission de l’Afrique centrale, annonçant que cette mission, commandée par le lieutenant d’artillerie de marine (aujourd’hui général) Joalland, était arrivée du Soudan et de Zinder par le Nord du lac Tchad et qu’elle se trouvait devant Goulfeï, ville tenue par les Rabistes près du delta du Chari. Meynier avait fait 700 kilomètres en quatorze jours, à travers un pays inconnu et souvent hostile, pour apporter cette bonne nouvelle. Il annonçait encore que la mission saharienne suivait de près. « Kieffer, écrivait plus tard le général Meynier, dans son livre les Conquérants du Tchad, ne pouvait en croire ses yeux. Quinze jours auparavant, en effet, parvenait à Sada un (→ télégramme annonçant ma mort et sa stupeur était bien compréhensible. »

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ARRIVÉE DU LIEUTENANT MEYNIER A SADA, d’après un dessin de Massias. Tour du monde
Gravure ARRIVÉE DU LIEUTENANT MEYNIER A SADA, d’après un dessin de Massias. Tour du monde

Cette arrivée du lieutenant Meynier, c’était l’exécution du premier point d’un plan que le gouvernement français avait arrêté en 1898 et qui était la réalisation pure et simple du plan de Brazza, du rêve de Crampel et des coloniaux de 1890 : « A la conquête du Tchad⁠ ⁠! » bref de la devise qui avait entraîné toute l’action africaine de la France : la jonction sur le lac Tchad, de l’Algérie, de l’Afrique occidentale française et du Congo. La convention franco-britannique du I4 juin 1898, qui devait être suivie après l’incident de Fachoda d’une convention additionnelle du 21 mars 1899, avait, en délimitant définitivement les zones française et britannique en Afrique, fondé l’empire africain sur ses bases immuables.

Maintenant il fallait en finir avec Rabah. Trois missions avaient donc été envoyées vers le lac Tchad : l’une, la mission saharienne de l’Algérie à travers le Sahara et dirigée par l’explorateur Fernand Foureau et le chef de bataillon Lamy⁠ ⁠; l’autre, la mission de l’Afrique centrale du Niger par Zinder et dirigée au début par les capitaines Voulet et Chanoine⁠ ⁠; la troisième, la mission du Chari, de l’Oubangui par le Chari, et dirigée par le commissaire de gouvernement Emile Gentil.

ARRIVÉE DU LIEUTENANT MEYNIER A SADA (D’après un dessin de Massias, Tour du Monde (1900).

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Celle-ci était naturellement arrivée la première au contact de Rabah. Elle savait que les deux autres marchaient vers le Tchad et qu’elles devaient, par conséquent, décongestionner le front du Chari et détourner une partie des troupes rabistes vers le Nord-Est. Mais elle était, comme Paris même, depuis longtemps, sans nouvelles de la mission saharienne⁠ ⁠; quant à la mission de l’Afrique, centrale on n’en avait que de mauvaises nouvelles, celles du douloureux drame du 14 juillet 1899 à Dankori où les deux chefs de la mission s’étaient rebellés contre leur rappel et avaient tué le colonel Klobb qui leur en apportait l’ordre (I)... Gentil pouvait même en attendre des complications plutôt que de l’aide. Quelle joie d’apprendre, au contraire, que les survivants de la mission allaient lui apporter un précieux réconfort⁠ ⁠!

A RRIVÉE AU TCHAD DE LA MISSION FOUREAU-LAMY

En effet la situation tragique créée par le drame de Dankori avait été rétablie sur place par les officiers restés fidèles au devoir. La mission elle-même fut reprise et sauvée par l’énergie et la prompte décision de l’un des officiers de la mission de l’Afrique centrale, le capitaine d’artillerie de marine Joalland, et du lieutenant Meynier, venu de Tombouctou avec le colonel Klobb et qui avait été blessé auprès de son chef. Le colonel Klobb devait prendre le commandement de la mission et une dépêche ministérielle trouvée dans ses papiers lui disait qu’il était nécessaire d’arriver le plus vite possible au Tchad pour conclure un traité avec le Kanem et rejoindre la mission du Chari. Partis de Zinder, ayant avec eux I50 tirailleurs, les deux officiers, par une marche de 525 kilomètres en vingt et un jours, étaient arrivés au Tchad le 22 octobre 1899 : ils l’avaient contourné par le Nord, avaient traversé le pays du Kanem qui borde la rive orientale du lac, et le Io décembre ils étaient devant Goulfeï, sur la rive droite du delta du Chari. Ils n’avaient pu envoyer de courriers au-devant d’eux et le lieutenant Meynier apportait ainsi à ses camarades de la mission du Tchad la nouvelle qu’ils n’avaient plus rien à redouter des révoltés de Zinder et qu’au contraire la mission de l’Afrique centrale leur apportait un renfort de 150 tirailleurs bien entraînés. velle achevait de rétablir la situation. La mission A la fin de février 1900, une autre bonne nousaharienne était à son tour arrivée le 24 février devant Goulfei par la même route que Joalland et Meynier. C’était la mission dirigée, au point de vue scientifique, par l’explorateur saharien Fernand Foureau et commandée, au point de vue militaire, par le chef de bataillon d’infanterie Amédée Lamy. Elle avait été organisée par le ministère de l’Instruction publique, grâce à une forte subvention accordée par la Société de Géographie de Paris, sur un legs fait pour cet objet par l’ingénieur en chef des ponts et chaussées Renoust des Orgeries et à une participation du Comité de l’Afrique française qui avait également subventionné la mission du Chari et la mission de l’Afrique centrale. Elle comprenait au départ de Biskra, le 27 septembre 1898, 321 hommes, dont 4 civils : le chef, Fernand Foureau, bien connu par ses nombreuses explorations au Sahara, le député Charles Dorian, MM. Villatte et Leroy, Il officiers et le chef de bataillon Lamy, les capitaines Verlet-Hanus et Britsch, morts plus tard au champ d’honneur de la Grande Guerre, le capitaine indigène Oudjari, mort au Maroc en I9II, les capitaines et lieutenants devenus aujourd’hui les généraux Reibell, Rondenay, de Chambrun, le médecin inspecteur Fournial, le colonel Métois, le commandant de Thezillat, le médecin militaire Haller. Les soldats étaient presque tous choisis dans le rer tirailleurs algériens. Cette mission avait FERNAND FOUREAU traversé le Sahara et était arrivée à Zinder le 2 novembre 1899, soit après plus de treize mois de désert au milieu des pires difficultés : la soif, l’hostilité des Touareg, etc. De Zinder elle avait obliqué vers le lac Tchad qu’elle avait atteint le 2 février 1900 et avait repris la route de Joalland et de Meynier. Joalland s’était rendu au-devant de la mission saharienne qu’il avait rejointe à Debenenki le 18 février. Bientôt les deux missions étaient réunies sous les ordres du commandant Lamy qui disposait ainsi de 450 bons soldats.

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FERNAND FOUREAU
Gravure FERNAND FOUREAU
JONCTION DES TROIS MITS- SIONS

Le 3 mars, il enlevait le village de Goulfei. Six jours après, le lieutenant Rondenay attiré par Fadel Allah dans une embuscade, s’en dégageait brillamment. (21 AVRIL 1900) reçu de ces bonnes nouvelles. Immédiatement, le Gentil était accouru à Fort-Archambault au 13 mars, toute la mission du Chari se mettait en route vers le Nord. Le z1 avril, à Kousseri, gros village de la rive gauche du fleuve, l’un des centres les plus importants de Rabah, les trois missions faisaient leur jonction. Le fanion de l’Algérie, le fanion du Soudan, le fanion du Congo se réunissaient en un drapeau tricolore unique. La réunion des trois colonies si ardemment désirée en 1890, était accomplie dix ans après. C’était la quatrième date historique de l’Afrique équatoriale française : Gabon 1839, Congo 1880, lac Tchad 1897, Afrique française unique, 1900⁠ ⁠! Gentil décrit ainsi dans son livre cette rencontre émouvante :

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Nous sommes enfin en face de Kousseri. Une foule immense se trouve campée sur la rive droite du Logone. Ce sont les Arabes bornouans qui ont fui avec tous leurs troupeaux et sont venus s’installer à l’abri de la citadelle. Il y a là au moins 1o ooo personnes et des troupeaux de bœufs et de moutons en grand nombre.

Dès que nous sommes signalés, tout ce monde se porte au-devant de nous. Les femmes poussent des « youyou » perçants, les hommes brandissent leurs lances et tirent des coups de fusil. Confiant au capitaine Robillot le soin de s’occuper de l’opération du passage du fleuve, laquelle est d’ailleurs très simplifiée par le grand nombre de pirogues qui se trouvent accostées sur le rivage, je traverse le Logone pour me rencontrer sur la rive gauche avec le commandant Lamy qui m’y attend entouré de tous ses officiers.

Je laisse à penser quelle émotion profonde s’empare de nous tous. De semblables sensations ne se décrivent pas. Nous ne parlons pas, à vrai dire, mais les étreintes et les poignées de main qui se distribuent sont tellement chaleureuses qu’elles en disent plus que de longs discours... La jonction des trois missions est donc un fait accompli. C’est la première fois que dans les annales coloniales on ait à citer un fait semblable...

MORT DE RABAH

En vérité, une belle page d’histoire venait de s’écrire là. Elle réalisait définitivement le programme d’action, conçu par Brazza, poursuivi énergiquement par le gouvernement et par tous les passionnés de l’Afrique, au premier rang le Comité de l’Afrique française, auquel s’étaient consacrés tant de dévouements, et qui avait déjà coûté tant de vies humaines... depuis Flatters, Crampel et Casemajou, jusqu’à Bretonnet et de Béhagle. Ce grand événement allait être consacré (22 AVRIL) par une victoire éclatante : la mort de Rabah et l’écroulement de son empire. Tout fut réglé, le soir même, dans une conversation entre Gentil, commissaire du gouvernement, et le commandant Lamy qui demandait l’autorisation d’attaquer Rabah dès le lendemain afin d’empêcher que la concentration des trois missions le décidât à fuir. On était, il est vrai, sur le territoire de la zone théorique d’influence allemande. Mais le nouveau sultan du Bornou, intronisé par la mission saharienne, demandait lui-même qu’on le délivrât de l’envahisseur. Gentil donna, vu ses pleins pouvoirs, l’ordre que le commandant Lamy prit le commandement de toutes les troupes, en ajoutant que « l’objectif de la colonne sera toujours Rabah qui sera attaqué partout où il se trouvera ». Le soir même Lamy prenait ses dispositions et faisait connaître à chaque officier son rôle dans l’attaque décisive (I).

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L’armée de Rabah était alors au maximum de sa valeur. Elle était composée d’éléments variés, Arabes, Bornouans, Ouadaïens, fétichistes enrôlés de force et aussi ceux du début, les Kreich et les Khartoumiens du Nil. Ils étaient groupés en unités formées de 50 à 300 hommes selon la valeur du chef et représentant chacune une bannière : elles avaient en effet des bannières de couleurs différentes portant des inscriptions religieuses et appelées birek. Rabah avait lui-même la « tête des bannières », Ras el Bouarek, le drapeau central : il disposait aussi de deux bannières constituant sa garde et commandées par des hommes courageux et sûrs comme Ahmed ould Brahim tué à Kouno ou Resk Allah qui devait tomber à Kousseri⁠ ⁠; il y ajoutait une sorte de garde intime, formée des Sénégalais qui avaient trahi Crampel, de Kreich et de Bandas chargés de sa sécurité personnelle, ses gardes du corps. Les deux principaux chefs étaient ses fils Fadel Allah et Niebeh dont il avait si férocement égorgé la mère. Les autres comme Bou Baker et Gadem étaient le plus souvent des compagnons de ses débuts, rivés à sa fortune. Dans chaque bannière le chef, le Saheb el Birek, disposait de lieutenants ou ouakil et de sous-officiers ou boulouk, qui commandaient les soldats ou askars. Très souvent, par méfiance, Rabah mêlait à une bannière partant en razzia quelques éléments d’une autre, afin d’empêcher le chef de songer à se révolter⁠ ⁠; il y plaçait aussi quelques esclaves dévoués qui lui rendaient compte de tout. Il distribuait lui-même les punitions afin d’assurer la discipline dont il avait appris, par l’expérience des troupes soudanaises et par ses succès sur les bandes ouadaïennes, qu’elle était la force de son armée. L’armée rabiste avait ainsi l’apparence de troupes régulières et instruites presque à l’européenne, ou tout au moins à l’égyptienne.

Rabah allait jouer sa dernière carte. Il s’était établi à 6 kilomètres du village de Kousseri, au village de Lakhta qu’il avait fortifié. Il avait auprès de lui ses treize meilleures bannières commandées par ses lieutenants les plus valeureux, ceux du moins qui n’avaient pas succombé dans les durs combats de Togbao et de Kouno, Hamadeb Gadem, Djoubara, et y compris les deux bannières de sa garde personnelle commandées par Djaber et Resk Allah⁠ ⁠; en tout, I 850 fusils, plus trois canons. Il avait gardé peu de lanciers dont le combat de Kouno lui avait montré l’inefficacité contre des Français. Il y manquait 6 bannières restées à Dikoa avec Niebeh, blessé à Kouno, et 9 confiées à Fadel Allah sur le Logone et que Rabah avait vainement essayé d’appeler d’urgence avant la bataille. Mais il n’attendait l’attaque que pour le 23 avril.

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Ce fut le dimanche 22 avril, au matin, le lendemain même de la concentration des trois missions, que Lamy attaqua. Le tata de Rabah formait un vaste carré palissadé de 800 mètres de côté, protégé par une levée de terre de 70 centimètres. La mission saharienne, commandée par le capitaine Reibell, devait exécuter un mouvement tournant sur la gauche, pendant que la mission de l’Afrique centrale commencerait l’attaque sur la droite : la mission du Chari, commandée par le capitaine Robillot, était tenue en réserve pour appuyer l’attaque⁠ ⁠; en dernier échelon les Barguimiens du sultan Gaourang. Le commandant Lamy répéta ses instructions aux officiers : « Tout le monde a bien compris⁠ ⁠? Je vous remercie, Messieurs. »

LE COMMANDANT LAMY
Gravure LE COMMANDANT LAMY

A 9 heures du matin, les troupes étaient formées à un kilomètre du tata⁠ ⁠; la mission de l’Afrique centrale commença le combat, surprenant l’ennemi qui bien vite réagissait, et bientôt toutes les troupes s’avancèrent, appuyées par le tir de LE COMMANDANT LAMY l’artillerie. Leur élan était magnifique, enfin à midi la charge fut lancée. Gentil, qui assistait au combat, le décrit ainsi :

La charge sonne vibrante, entraînante. La Ire compagnie (Galland) s’élance sur la palissade⁠ ⁠; son chef est blessé d’un coup de lance⁠ ⁠; la 2e (de Cointet) vient derrière au pas gymnastique⁠ ⁠; son capitaine, beau comme un héros, est en tête, superbe d’allure, son sabre à la main. Pressé par ses hommes qui se ruent à l’assaut, il se retourne vers eux : « Ne me dépassez pas, surtout⁠ ⁠! » Et tous, les uns poussant les autres, ils abordent les palissades...

La compagnie de Lamothe, qui vient derrière, a la chance de trouver devant elle une porte ouverte qui lui donne passage. Elle entre dans le tata⁠ ⁠; les ire et 2° compagnies y sont aussi. L’ennemi, bousculé, ne peut tenir et abandonne la place pour s’enfuir. Les tirailleurs de Joalland et ceux du Chari poursuivent les fuyards à la baïonnette. C’est une vraie boucherie aux portes trop étroites pour laisser passer toute cette foule hurlante, grouillante, qui cherche à fuir le massacre. La journée est à nous, le tata est pris.

Tout semble fini

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Mais à ce moment, pendant que Lamy, à cheval, avec le capitaine Robillot et le lieutenant de Chambrun auprès de lui, était dans l’intérieur du tata, Rabah, qui tout d’abord avait pris la fuite, était revenu avec quelques fidèles et, de l’extérieur, à travers les pièces de la palissade, ces derniers tirèrent sur le groupe d’officiers. On vit Lamy grièvement blessé tomber de son cheval⁠ ⁠; auprès de lui le capitaine de Cointet avait été tué et le lieutenant de Chambrun était blessé d’une balle qui lui avait cassé le bras. La dernière décharge avait abattu le chef victorieux⁠ ⁠! Transporté dans la propre tente de Rabah, Lamy souffrait, sans se plaindre, d’une balle qui lui avait traversé le bras et atteint la poitrine. Gentil était allé immédiatement auprès de lui. « Et Rabah⁠ ⁠? demanda le blessé. En a-t-on des nouvelles⁠ ⁠? » A cette heure on le croyait en fuite. Quelques instants après, pendant que le capitaine Reibell, qui avait pris le commandement, faisait poursuivre les fuyards, Gentil apprenait que Rabah était mort.

Le tirailleur qui l’avait tué était un de ses anciens soldats, déserté depuis quelque temps et engagé par le capitaine Joalland. Il vint raconter que, se lançant à la poursuite des fuyards, il avait aperçu un homme paraissant blessé qui cherchait à se dissimuler derrière les buissons. De peur qu’il ne s’échappât, il lui tira un coup de fusil qui l’atteignit en pleine tête. Il s’approcha alors de sa victime dans laquelle il reconnut Rabah. Il lui coupa la tête et l’apporta à Gentil en guise de trophée.

On put annoncer la nouvelle à Lamy dont l’agonie, déjà commencée, s’éclaira d’un sourire. Le capitaine Reibell a décrit ses dernières heures en ces termes :

Le commandant était couché sur un lit bas⁠ ⁠; son visage était d’une pâleur mortelle⁠ ⁠; ses yeux, dont l’éclat si vif et si particulier derrière les verres du lorgnon était d’ordinaire à peine soutenable, semblaient comme voilés. On avait enlevé sa veste⁠ ⁠; sa chemise était maculée de sang⁠ ⁠; le bras gauche, brisé, était entouré de bandelettes⁠ ⁠; la balle avait pénétré ensuite dans la poitrine d’où elle n’avait pu être extraite. Je fus épouvanté de l’altération des traits du blessé. Comme je lui serrais la main droite avec effusion, il me demanda si nos pertes étaient nombreuses et, toujours soucieux avant tout de la conservation de ses troupes, il me prescrivit de faire faire l’appel et de lui rendre compte du nombre des morts, de l’état des blessés. J’ajoutai que Rabah avait été tué. « Est-ce bien vrai⁠ ⁠? » me répondit-il, et sans paraître croire à cette nouvelle. Il se plaignait de violentes douleurs et souffrait de la chaleur et de la soif. On lui donnait à boire et un spahi éventait son visage. Les bords de la tente, relevés, laissaient passer au ras du sol une brise assez fraîche. Je sortis pour aller faire le recensement prescrit.

Je faisais de fréquentes visites à la tente du commandant⁠ ⁠; je trouvais ce dernier de plus en plus abattu. Chez une nature ayant autant de ressort que la sienne, c’était un indice terrible. Je l’entends encore dire, lui qui n’avait pas l’habitude de se plaindre, en s’adressant au docteur Haller, empressé auprès de lui : « Docteur, je souffre horriblement, » Rien ne saurait rendre l’accent, si profond et si triste, dont ces mots furent prononcés. Le docteur Haller, en sortant de la tente, me prit la main entre les siennes et me la serra fortement, sans pouvoir rien dire et en pleurant.

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Lamy mourut pendant qu’on le transportait avec les autres blessés vers Kousseri. Il fut enterré au milieu de ses soldats. Lamy était l’un des plus brillants officiers de l’armée d’Afrique. Il avait fait campagne non seulement en Algérie et en Tunisie, mais au Congo et à Madagascar et il avait fait partie de la maison militaire du président de la République Félix Faure. Il n’avait que quarante et un ans. Son souvenir est resté cher aux Africains. Son nom a été donné au chef-lieu de la colonie du Tchad : Fort-Lamy. Ses lettres ont été publiées en un beau livre par son second, le capitaine Reibell⁠ ⁠; une petite carte qui y est jointe montre l’itinéraire suivi sur la terre par Lamy dans ses diverses campagnes : il va d’Alger au Congo, au Tchad, à l’Afrique du Sud, à Madagascar et jusqu’au Tonkin. RABAH MORT

RABAH MORT, d’après un document de la mission Gentil
Gravure RABAH MORT, d’après un document de la mission Gentil

A côté du commandant le capitaine de Cointet avait (D’après un document de la mission Gentil). été tué. Nos pertes comprenaient encore le capitaine Galland, les lieutenants de Chambrun et Meynier, blessés, 19 indigènes tués, et 53 blessés.

FADEL ALLAH

Les pertes des rabistes étaient considérables et le tata était devenu un vrai charnier⁠ ⁠; parmi les morts se trouvaient plusieurs chefs de bannière. Des étendards, les canons de la mission Bretonnet et de nombreux prisonniers restaient entre nos mains. Les morts de Togbao étaient bien vengés. Il fallait tout de suite exploiter la victoire. Fadel Allah était resté à Logone avec quelques bannières et allait y regrouper les fuyards. _Dès le 25 avril le capitaine Robillot était lancé à sa poursuite, mais trouvait Logone évacué. Le fils de Rabah s’était réfugié à Dikoa auprès de son frère Niebeh. Le capitaine Reibell alla l’y chercher. Mais là aussi la place était vide. La colonne continua et atteignit les fuyards à deux reprises en leur infligeant de nouvelles pertes. Cette poursuite, menée jusqu’à Isgué, aux frontières du Mandara, ramena près de 80o0 prisonniers, parmi lesquels Hadjia, femme de Fadel Allah et fille de Mohammed es Senoussi d’El-Kouti à qui elle fut rendue plus tard, et la Pahouine Niarinzhé qui faisait partie dix ans auparavant de la mission Crampel et qui avait été donnée à Fadel Allah. Celui-ci, en fuite, rassemblait les débris de l’armée de son père, et il faudra encore une campagne pour l’abattre.

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LA DE BEHAGIE DE BÉHAGLE

D ISLOCATION DE LA COLONNE.

Béhagle dont on retrouva là plusieurs serviteurs prisonniers On sut aussi à Dikoa la fin de l’aventure de Ferdinand de depuis l’emprisonnement de leur maître, et quelque temps après, Gentil inspectant Dikoa, rassemblait tous les éléments du drame. Rabah, à qui l’explorateur avait été conduit à Dikoa, eut avec lui une violente querelle où il fut même traité de chien et d’esclave. Il fit mettre de Béhagle aux fers. C’est après le massacre de Bretonnet à Togbao que, se croyant débarrassé des Français, il envoya à Fadel Allah, à Dikoa, l’ordre de tuer le prisonnier, qui fut pendu le 15 octobre 1899 sur la place du marché. Conduit au supplice, de Béhagle fit preuve d’un admirable courage et, s’adressant à Fadel Allah et aux autres, il leur dit : « Je vais mourir et n’ai point peur. Quant à vous autres, rappelez-vous toutes mes paroles : dans quelques mois vous serez ou morts ou fugitifs. » La prophétie s’est réalisée. De Béhagle, trop aventureux explorateur aveuglé par son rêve, est mort en brave. A Dikoa, aujourd’hui sous la domination britannique, le Souvenir Colonial français a fait édifier, d’accord avec les autorités britanniques, un monument avec une plaque qui rappelle ses dernières paroles. Son nom a été donné plus tard au poste créé à Laï sur le Logone. - CRÉATION DU TERRITOIRE MILITAIRE DU TCHAD était terminée et la colonne d’opé- Le 24 mai 1900, la campagne rations disloquée. La mission saharienne rentra en France par le Congo, et le capitaine Joalland retourna au Soudan. Un poste était fondé sur la rive droite du Chari : ce fut Fort-Lamy. Le nom de Fort-Bretonnet fut donné à Bousso, celui de Fort-de-Cointet à Mandjaffa. Ainsi, de Fort-de-Possel sur l’Oubangui aux rives du Tchad, les étapes de la navigation du Chari rappellent ceux qui sont tombés sur la route. Le Parlement sanctionna l’effort des trois missions par une loi spéciale BATELIERS DU TCHAD

BATELIERS DU TCHAD, d’après un dessin de Mme Paul Crampel
Gravure BATELIERS DU TCHAD, d’après un dessin de Mme Paul Crampel

(D’après un dessin de Mme P. Crampel). qui attribuait la médaille coloniale avec agrafe « Centre Afrique » à tous ceux qui avaient pris part aux opérations.

Des décrets du 5 et du 8 septembre 1900 créèrent sous la direction du commissaire du gouvernement un « Territoire militaire des Pays et Protectorat du Tchad » ayant son autonomie, et qui allait s’ouvrir à la pacification de nos armes et à l’exploration de nos officiers et de nos soldats. Car, pendant que les colonnes marchaient, les renseignements, les mémoires et les cartes commençaient à faire mieux connaître les pays du Chari et du Tchad. Ces études étaient également poussées par les fonctionnaires de la mission, les administrateurs Georges Bruel, chef de la région, Rousset, Pinel, Perdrizet, les inspecteurs de milice Langlais et Meyran, le chef de station Landre, les chefs de poste Costa, Bobichon et Castel qui étaient chargés dans la région civile du Haut-Chari d’assurer le ravitaillement des colonnes et des postes et d’organiser le pays. Ainsi l’exploration scientifique et l’organisation administrative s’ajoutaient à la conquête et à la pacification. L’œuvre d’Emile Gentil au Tchad était terminée. Cette deuxième campagne avait duré dix ans. Le 25 février 1901 il était de retour en France.

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La France avait conquis le lac Tchad. Elle détenait la plus grande longueur de ses rives, la moitié Est de la rive méridionale, toute la rive Est, la rive Nord et la rive Ouest jusqu’à la frontière britannique, à Barroua. Dix années avaient suffi à assurer cette prise de possession, et la jonction désormais certaine du Congo avec le Soudan et l’Algérie. Le bloc africain était fait.

La chute de l’empire de Rabah (c’est le titre du livre d’Emile Gentil) - a été comme la destruction des grands conquérants noirs du Soudan : Ahmadou Cheikhou, Mahmadou-Lamine et Samori, un éclatant service rendu par la France à la civilisation. Ce rude effort nous a coûté la vie de vaillants Français⁠ ⁠; mais il a préparé, pour nous, les voies à la colonisation de la région du Tchad⁠ ⁠; il a préservé l’Afrique centrale et tropicale tout entière de longues années de massacres et de dévastations. La paix française était née de la victoire de Kousseri.

FEMME DU VILLAGE DE MANDJATEZZÉ, cul-de-lampe
Gravure FEMME DU VILLAGE DE MANDJATEZZÉ, cul-de-lampe
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MORT DU LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET AU COMBAT DE TOGBAO (17 juillet 1899)
Planche MORT DU LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET AU COMBAT DE TOGBAO (17 juillet 1899)

MORT DU LIEUTENANT DE VAISSEAU BRETONNET Combat de Togbao (17 juillet 18gg).

Notes de l'édition originale

  1. p. 445 (1) Gabriel HANOTAUX, L’Empire colonial français, chez Plon, 1929. Introduction, p. X.
  2. p. 471 (I) V. Les Conquérants du Tchad, par le colonel MEYNIER. — Le drame de Dankory, par le général JOALLAND. — Mme KLOBB, Un drame colonial : A la recherche de Voulet. Édition Argo.
  3. p. 474 (1) Émile GENTIL, La Chute de l’empire de Rabah. Hachette, 1902.

Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « La marche au Nord et la conquête du lac Tchad (1890-1900) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 441-480.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/la-marche-au-nord-et-la-conquete-du-lac-tchad-1890-1900/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d