Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 3

Le mouvement africain de 1889-1891 et le Congo français

Par p. 435-440 de l'édition originale 1 714 mots 3 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreL’élan colonial. — Le Comité de l’Afrique française. — Les trois voies d’expansion nouvelle du Congo
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LES RAPIDES DU CONGO, d’après un document de la mission Dybowski, frontispice
Gravure LES RAPIDES DU CONGO, d’après un document de la mission Dybowski, frontispice

L’élan colonial. — Le Comité de l’Afrique française. — Les trois voies d’expansion nouvelle du Congo.

L ’ÉLAN CO- LONIAL

’ANNÉE 1889 et les deux suivantes ont été un moment décisif de l’essor colonial français. L’imagination populaire s’était exaltée pour l’œuvre des grands explorateurs. Les noms et les figures de Brazza vainqueur du Congo, du capitaine Binger vainqueur du Soudan, des colonels Borgnis-Desbordes, Gallieni et Archinard qui avaient porté le drapeau au Niger, étaient sympathiques à tous. Le Tonkin avait cessé d’être impopulaire et l’Algérie reprenait avec prudence dans le Sud la pénétration lente qu’avait brusquement interrompu en 1881 le massacre de la mission Flatters. Le Quai d’Orsay, où M. G. Hanotaux venait d’entrer au service des protectorats, reprenait énergiquement, sur toute la planète, pendant qu’il était temps encore, l’œuvre esquissée par Jules Ferry. explorateurs, aux conquérants. Leurs rapports, leurs récits, Le « colonial » était à la mode. La vogue allait surtout aux leurs conférences retentissaient dans la presse. Les plus hautes personnalités du monde savant et même de la politique assistaient à leur réception dans les gares de Paris ou aux séances solennelles que la Société de Géographie tenait en leur honneur dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Ils se retrouvaient aussi aux « déjeuners du Io » que la Société de Géographie commerciale avait déjà organisés chaque mois. Ils avaient même, depuis longtemps, un centre de réunion plus intime, une modeste crèmerie de la rue Mazarine, appelée « La Petite Vache », où ils amenaient des savants comme Milne-Edwards, le prince Roland Bonaparte, des sommités médicales comme Trélat et Dejerine, des journalistes comme Harry Alis, des écrivains, des géographes comme Reclus, et où les convives de passage regardaient avec surprise ces hommes en costume classique d’explorateur, veston fermé à la coloniale, large cravate, échanger de table en table des mots étranges : Oubangui, Tipoye, Makoko, Lamido, etc.⁠ ⁠; bien des vocations de voyageurs naissaient là. La propagande de la Société antiesclavagiste de France et de la Société africaine et la prédication des missionnaires ajoutaient encore à la curiosité du public pour l’Afrique. Des publications spéciales vulgarisaient les récits africains, le Tour du Monde dans le grand public, le fournal des Voyages dans la jeunesse.

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Le mouvement n’était pas fait uniquement d’aspirations politiques, ou de nécessités géographiques et scientifiques. La préoccupation économique s’y mêlait. Toutes les puissances européennes éprouvaient alors le besoin d’assurer à leur production industrielle croissante des débouchés nouveaux et autant que possible privilégiés. Elles avaient sous les yeux l’essor des filatures cotonnières de Liverpool et de Manchester et l’effort tenace de la politique britannique pour leur réserver des monopoles de vente dans les pays nouveaux. Nos grandes chambres de commerce ne cessaient de convier les pouvoirs publics à imiter cette politique.

L’élan était encore accentué par la compétition très vive des autres nations. L’Acte de Berlin de 1885 et les premiers règlements intervenus entre puissances rivales au Niger et au Congo semblaient avoir surexcité les ambitions et déclenchaient une concurrence qui allait devenir très vive. L’Angleterre y tenait contre nous la première place. Au Niger, elle nous barra résolument la route vers le Sud par la convention du 5 août 1890, qui traça en ces contrées entre son expansion et la nôtre la ligne théorique de Say (sur le Niger) à Barroua (sur le Tchad). A côté d’elle, la France voyait surgir les ambitions nouvelles de l’Allemagne et aussi celles du jeune Etat indépendant du Congo. C’était toute l’Europe industrielle et commerciale qui se montrait avide de débouchés nouveaux.

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Eug. Etienne à la Chambre (discours du ter décembre 189I), Jules Ferry lui-même au banquet offert le 5 juillet 1892 à l’explorateur Mizon, résumaient les désirs de toute une élite et les aspirations d’une bonne partie du pays, en faisant valoir à la fois la valeur matérielle et la beauté morale de l’expansion coloniale. Ce fut l’objet et la première œuvre d’une association nouvelle, créée en 1890, le Comité de l’Afrique française. Il fut comme l’aboutissant d’un mouvement général d’idées qui ignorait encore sa propre force et son étendue. Sa fondation même eut un caractère de hardiesse et d’originalité qui plaisait aux esprits alors si curieux d’initiative et de nouveauté. Il était né en dehors de l’action du gouvernement et pour la précéder et la mettre en mouvement. Au début de 1890, sous l’inspiration d’un publiciste de talent, M. Percher (pseudonyme : Harry Alis), rédacteur au Journal des Débats, un petit groupe de Français patriotes et désintéressés avait réuni les fonds nécessaires pour l’envoi en Afrique centrale d’une expédition confiée à l’explorateur Paul Crampel qui, en 1888-1889, avait déjà dirigé une reconnaissance dans le Nord du Congo. Parmi eux notamment se trouvaient MM. le prince Auguste d’Arenberg, député, Edouard Aynard, député, le comte Greffulhe, député, le marquis de Moustier, député, Edmond de Rothschild et Armand Templier, directeur de la maison Hachette. L’expédition était déjà partie quand fut signée la convention franco-anglaise du 5 août 1890 qui limitait notre expansion du Niger au lac Tchad et quand se firent jour de nouvelles ambitions anglaises, allemandes et belges vers l’Afrique centrale. Sur tous les points d’Afrique où la France avait des établissements, ses intérêts étaient menacés. Dans le Sud algérien, au Soudan, au Niger, au Congo, dans l’Oubangui, partout, notre drapeau risquait d’être devancé par une de ces priorités d’occupation ou même simplement d’exploration que l’Acte de Berlin avait mises comme conditions à la prise de possession éventuelle d’un territoire sans maître. Le partage du Continent Noir allait inéluctablement se faire au bénéfice des plus diligents. Aussi, répondant à la proposition formulée par Harry Alis, les souscripteurs de la mission Crampel, qui avaient également subventionné une mission au Niger confiée au lieutenant de vaisseau Mizon, décidèrent d’étendre leur action à toute l’Afrique, et constituaient le 18 novembre 1890 sous le titre de Comité de l’Afrique française une association dont l’objet était défini par la courte déclaration suivante :

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Nous assistons à un spectacle unique dans l’histoire : le partage réel d’un continent, à peine connu, par certaines nations civilisées de l’Europe.

Dans ce partage, la France a droit à la plus large part, en raison de l’abandon qu’elle a consenti aux autres nations de ses droits sur l’Afrique orientale et des efforts qu’elle a faits pour le développement de ses possessions de l’Algérie-Tunisie, du Sénégal et du Congo.

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Déjà la convention anglo-française consacre l’union, à travers le Sahara, du Sénégal et de l’Algérie. Le même document nous donne pied au nord du lac Tchad, que nous allons atteindre du Congo, par le Baguirmi. Il faut que l’extension de notre influence à ce dernier pays consacre l’union, à travers le Soudan, du Congo français, du Sénégal et de l’Algérie-Tunisie...

C’est pourquoi les souscripteurs des expéditions africaines en cours ont résolu de former un Comité, qui, sous le nom de « Comité de l’Afrique française », s’efforcera, par tous les moyens en son pouvoir, de développer l’influence et le commerce français dans l’Afrique de l’Ouest, du Centre et du Nord.

CASE PAHOUINE, cul-de-lampe
Gravure CASE PAHOUINE, cul-de-lampe

Il va sans dire que le but du Comité, constitué dans une pensée purement patriotique, en dehors de tous les partis, est absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires.

Aux premiers fondateurs s’étaient adjoints un certain nombre de personnalités politiques, commerciales, militaires ou scientifiques, entre autres le général Borgnis-Desbordes, qui avait établi la France au Niger, le capitaine Binger, célèbre par son exploration dans la boucle du Niger, le lieutenant de vaisseau Caron qui revenait de visiter Tombouctou, le général de Galliffet, Paul Leroy- Beaulieu, Boutmy, Milne-Edwards, Georges HARRY ALIS Picot, membres de l’Institut, J. Charles- Roux, Félix Faure et J. Siegfried, députés, Georges Patinot, directeur du Fournal des Débats, le comte de Fels, Henri Péreire, Melchior de Vogüé, de l’Académie française. Le prince Auguste d’Arenberg prenait la présidence du Comité, dont le secrétariat général fut confié à Harry Alis jusqu’à sa mort tragique en duel en mars 1895.

Rarement appel en faveur d’une œuvre nationale obtint-il un succès égal à celui qui annonçait la fondation de ce Comité. Il était venu à l’heure nécessaire pour réunir les aspirations et les initiatives. Il répondait aux vues du sous-secrétaire d’Etat des Colonies, Eugène Etienne, il inspirait confiance à tous ceux qui, au loin, travaillaient en ordre dispersé.

Avec le Comité de l’Afrique française, la Société de Géographie de Paris, la Société de Géographie commerciale, la Société africaine de France, la Société antiesclavagiste et les sociétés de Géographie de province qui faisaient retentir dans toute la France le mouvement colonial de Paris, l’année 1890 a marqué la pénétration française dans toute l’Afrique. L’appel du Comité de l’Afrique française, répété par tout le parti colonial de l’époque, a suscité de toutes parts des vocations et des initiatives fécondes. Ce fut l’œuvre française au Congo qui béné- • SION NOUVELLE DU CONGO ficia le plus de cette poussée d’expansion. De cette date partent les trois grands mouvements qui de 1890 à nos jours ont fait toute l’histoire de l’Afrique équatoriale française, tracé ses frontières et réuni son territoire à ceux de l’Afrique française du Nord et de l’Afrique occidentale française : la marche au Nord et la conquête du lac Tchad⁠ ⁠; la marche au Nord- Ouest et la conquête de la Sangha⁠ ⁠; et la marche au Nord-Est jusqu’aux limites du bassin du Nil.

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La pénétration vers l’Afrique centrale s’est faite surtout par la voie des fleuves. L’Afrique équatoriale a un réseau fluvial qui a été utile dans un pays si fermé par sa contexture physique, son climat et ses populations sauvages et hostiles, mais qui est compliqué. Il a fait le bonheur des géographes par l’intérêt des problèmes qu’il posait, et leur désespoir à cause de la complexité même de ces problèmes⁠ ⁠! Ce n’est pas un ou deux « éventails de rivières » qu’il offre, c’est tout un enchevêtrement d’éventails grands et petits, distribuant fleuves et rivières vers l’océan Atlantique, vers le Niger-Bénoué, vers le Chari-Tchad, dans le haut Mbomou. Ces affluents sont souvent torrents et parfois à sec, et leurs bassins se pénètrent souvent au point qu’on a pu s’acharner à trouver une communication directe permanente et navigable entre deux d’entre eux, celui du Niger et celui du Tchad.

La conquête française allait suivre à partir de 1890 les trois grands axes de ce réseau hydrographique, le Chari, la Sangha et l’Oubangui-Mbomou, porte du Nil équatorial.

Illustration de l'ouvrage, page 439
Gravure sans légende (page 439)
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Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « Le mouvement africain de 1889-1891 et le Congo français », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 435-440.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/le-mouvement-africain-de-1889-1891-et-le-congo-francais/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d