Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique équatoriale française · Chapitre 2

L'établissement de la France au Congo et les trois missions de Brazza (1875

Par p. 383-434 de l'édition originale 20 393 mots 18 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1890) I. — LE SECRET DE L’OGOOUÉ. - Brazza. — Brazza propose d’aller recon- naître l’Ogooué. — Arrivée à Lambaréné. Séjour au pays des Osyébas et des Adoumas. — Au confluent de la Lébagni et de la M’ Passa. La marche vers l’ Alima. — L’ Alima. — Chez les Batékés. - La retraite
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et du Niari-Kouilou. — L’œuvre accomplie. Les collaborateurs de Brazza. IV. - L’ACTE DE BERLIN ET LE PARTAGE DU BASSIN DU CONGO. Caractère extrajuridique des acquisitions congolaises. — Les réclamations du Portugal. Son accord du 26 février 1884 avec l’Angleterre. — Les protestations de la France. L’Allemagne dans la question congolaise. — Reconnaissance comme Etat de l’Association internationale du Congo. — Conférence de Berlin, 15 novembre 1884-26 février 1885. — Constitution de l’Etat indépendant du Congo. — Le droit de préférence de la France. — Règlements de frontières entre l’Association internationale et le Portugal (14 février 1885) et la France (5 février 1885)⁠ ⁠; entre la France, le Portugal (17 mai 1885) et l’Allemagne 24 décembre 1885). - La constitution de l’Oubangui. L’accord franco-belge du 29 avril 1887. — La conférence de Bruxelles (juillet 1890). V. - LE CONGO FRANÇAIS EN 1890. Constitution du « Congo français » (30 avril 189I). - Formation administrative. Commerce. Budget. — Quelques explorateurs : Lastours, Rouvier, Crampel, Alfred Fourneau. I. — LE SECRET DE L’OGOOUÉ

RAZZA était d’origine italienne, de la famille des comtes de Brazza Cergneu-Savorgnan, famille dont les fiefs étaient situés dans la région d’Udine. Son père, Ascanio, avait voyagé en Afrique, en Turquie et en Egypte. Peintre et sculpteur de talent, il n’avait pas voulu rentrer dans sa terre sous l’occupation autrichienne et s’était fait admettre dans la noblesse romaine. Pierre était le septième fils vivant de la nombreuse famille. Sa mère était une femme d’une intelligence remarquable, d’une haute culture et d’une très grande bonté, et qui devait mourir peu après son glorieux fils, dont on avait dû lui cacher la fin. Il était né à Rome le 25 janvier 1852. « Pietro-Paolo-Francesco-Camillo » est connu de nous sous le nom qu’il porta pendant toute sa vie, Pierre Savorgnan de Brazza. Vers l’âge de treize ans, il visita le capitaine de vaisseau marquis de Montaignac, de passage à Rome, pour le supplier de décider sa mère à le laisser entrer dans la marine française. Avec la recommandation du pape Pie IX à qui son oncle, le cardinal de Brazza, l’avait présenté, il alla continuer ses études à Paris, chez

Illustration de l'ouvrage, page 384
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385 BRAZZA PROPOSE AU MINISTRE D’ALLER RECONNAITRE L’OGOOUÉ

les jésuites, et fut admis à l’Ecole navale en 1868 à titre étranger. Il fit comme aspirant la guerre de 1870-71 dans l’escadre de la mer du Nord, puis la campagne de la répression de l’insurrection de Kabylie de 1871 en Algérie. Attaché à l’étatmajor de l’amiral Le Courault du Quilio, il partit pour l’Atlantique Sud avec l’amiral à bord de la Vénus, commandée par le futur amiral Charles Duperré. L’amiral avait tenu à se rendre un compte personnel de la question de l’Ogooué reconnu déjà à PALABRE AVEC RÉNOQUÉ (D’après un croquis de de Brazza). quelque distance de son embouchure par le lieutenant Aymès et dont le récit avait paru cette année même dans la Revue Maritime et Coloniale de 1874 : Aymès avait même conclu des traités avec Rénoqué, chef des Irengas, et N’Gombi, chef des Galoas. Brazza, déjà renseigné, remonta à son tour, un instant, le cours du fleuve. l’irrésistible appel de l’exploration, et, Ce court voyage avait précisé en lui le 23 juin 1874, il adressait à l’amiral de Montaignac, ministre de la Marine et des Colonies, un projet de voyage qui témoigne dès ce moment de ses qualités d’énergie et de son coup d’œil, document historique à inscrire au frontispice de l’histoire de l’établissement de la France au Congo. Il n’avait encore que vingttrois ans. A bord de la Vénus, le 23 janvier 1874.

PALABRE AVEC RENOQUÉ, d’après un croquis de Brazza
Gravure PALABRE AVEC RENOQUÉ, d’après un croquis de Brazza

Monsieur le Ministre, A mon arrivée dans nos possessions du Gabon, voyant dans l’exploration du cours navigable de l’Ogooué une grande importance commerciale, je me décidai à entreprendre ce voyage dès que les circonstances me le permettraient.

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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Recueillant les renseignements qui, par la suite, auraient pu m’être utiles, j’ai acquis la conviction que l’Ogooué, en amont des premiers rapides, est encore un fleuve très considérable, qui s’enfonce au loin dans l’intérieur.

L’Ogooué présentant ainsi, à mon avis, une voie à l’exploration de l’intérieur de l’Afrique, mon projet s’est beaucoup étendu. Après avoir fait les croquis hydrographiques de la partie du cours qui offre de l’intérêt au point de vue commercial, je compte leremonter aussi loin que possible. S’il n’a pas un cours aussi considérable que je le pense, je le quitterai et, sans penser au retour, je m’enfoncerai vers le S.-N.-E.⁠ ⁠; à bout de ressources, je m’arrêterai chez les différentes peuplades et, apprenant leur langue, lentement il est vrai, je pourrai peut-être continuer ma route à la recherche des lacs ou du fleuve par où doit s’écouler la grande masse d’eau qui tombe sous l’équateur...

Je voulais d’abord être le seul blanc de l’expédition. Mais je crois maintenant que j’augmenterais de beaucoup les chances de réussir si je pouvais m’adjoindre un autre blanc, deux tout au plus⁠ ⁠; blancs, qui ayant déjà, comme moi, vécu sous un climat semblable, croiraient pouvoir résister aux fatigues de l’expédition. Il serait très avantageux qu’un de mes compagnons possédât une certaine instruction, car alors, l’exploration ne serait pas arrêtée si l’un de nous deux venait à faire défaut...

C’est à la Pointe-Fétiche, où l’Okanda se jette dans l’Ogooué, que commencerait réellement l’expédition, et elle commencera, je pense, par sa partie la plus difficile. Dans un pays malsain, parmi les peuples qui monopolisent la traite et qui doivent craindre de perdre le monopole de nos marchandises, si les blancs remontent le fleuve, ce que conseille une prudence bien raisonnée, c’est de s’enfoncer résolument vers l’intérieur, en remontant le plus rapidement possible le cours du fleuve et n’ayant, avec les villages riverains, que les relations strictement nécessaires...

J’ai beaucoup de confiance dans ce projet, qui me soustraira rapidement à l’influence d’un pays que je crois plus malsain que le haut du fleuve et qui me transportera chez des peuples inconnus et peut-être plus hospitaliers que ceux qui avoisinent les blancs.

e continuerai ensuite ma route, prenant dans les tribus ou le passerai des noirs pour remplace eux qui seront partis. La ie serai presque à la merci des peuplades riveraines. mais ie pense me trouve chez des peuples auprès desquels un blanc aura un certain prestige.

Jusqu’où pourrai-je m’avancer, d’abord en pirogue, ensuite à pied⁠ ⁠? Je ne sais. Je ne puis prévoir les événements qui peuvent entraver cette expédition, mais je ne crois pas devoir rentrer au Gabon si certains objets indispensables venaient à me manquer dès le commencement du voyage⁠ ⁠; je ferais alors connaître ma position à M. le gouverneur du Gabon et j’attendrais dans le pays ce qui m’est nécessaire. Je serai ainsi dans les meilleures conditions pour continuer ensuite ma route.

Je connais, monsieur le Ministre, les dangers auxquels je m’expose et, quoique pendant mon séjour sur la côte d’Afrique ma santé n’ait pas été altérée par les fatigues que, en prévision de cette expédition, je me suis imposées, je sais que la santé même la plus robuste n’affronte pas impunément, dans ces climats, des fatigues et des privations pareilles. Je sais aussi qu’il faut que je sois très heureux pour que le résultat que j’espère vienne couronner mes efforts. Néanmoins, fermement décidé et avec un ardent désir de réussir, je l’entreprends et je n’aurai pas été inutile si l’Ogooué aura eu sa première victime, car un autre, plus heureux, reprendra la route que j’aurai ouverte.

Je suis, etc... P. SAVORGNAN DE BRAZZA, aspirant de ire classe.

Ce rapport déposé entre les mains du commandant de la Vénus, Brazza demanda à rentrer en France pour l’appuyer auprès du ministre. Ce fut alors qu’il obtint sa naturalisation. Français, il l’était de cœur depuis longtemps. « Savez-vous, disait-il un jour à l’un de ses amis, quand je me décidai à me faire naturaliser Français⁠ ⁠? Ce fut au lendemain de Sedan. » Il semble que la prise de Rome par les Italiens et la suppression du pouvoir temporel du pape aient dû précipiter sa résolution. Il fut donc naturalisé. Mais, de ce fait, il redevenait simple matelot français. Il dut passer l’examen de capitaine au long cours et fut alors nommé enseigne de vaisseau à titre auxiliaire.

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Cependant le rapport qu’il avait rédigé au Gabon avait été envoyé au ministre et suivi d’un projet plus détaillé le 14 décembre 1874. L’avis du Dépôt des Cartes et Plans de la Marine fut favorable et contenait cette phrase à la fois encourageante et un peu sceptique : « Nous ne pouvons pas prévoir jusqu’à quel point M. de Brazza pourra s’enfoncer dans l’intérieur de l’Afrique⁠ ⁠; peut-être même, avec suffisamment de résultats obtenus, serait-il préférable de revenir sur ses pas pour en assurer la conservation plutôt que de s’exposer à tout perdre par trop d’audace⁠ ⁠; mais en tout état de cause, nous croyons qu’il est bon d’encourager les hommes pleins de bonne volonté et d’ardeur qui, avec une certaine témérité, se lancent dans des régions qui n’ont pas été parcourues et ouvrent à ceux qui leur succéderont des voies dont l’importance ultérieure ne saurait être prévue à l’avance. » La décision du ministre, conforme à celle du service, par lettre du 25 février 1875, annonçait à Brazza que son projet était approuvé et ses demandes satisfaites⁠ ⁠; la Marine lui avancerait sa solde d’une année et lui adjoindrait un aide-médecin, un quartier-maître, douze laptots (marins indigènes) du Sénégal et un chef laptot, deux Gabonais et deux Pahouins, plus des intruments scientifiques et un modeste armement. « J’espère, concluait l’amiral de Montaignac, que, par votre zèle et votre dévouement aux intérêts de la science et de notre commerce, vous justifierez la confiance dont je me plais à vous accorder le témoignage. »

PAYS DES OSYEBAS ET LES ADOUMAS

Les préparatifs de départ furent rapidement pressés. Brazza emmenait avec lui l’aide-médecin auxiliaire de la marine Noël Ballay et le quartier-maître Hamon. Il s’était adjoint aussi comme naturaliste Alfred Marche, revenu de sa mission avec le marquis de Compiègne sur l’Ogooué et jusqu’à l’Ivindo. Partis de Bordeaux le 10 août 1875, Brazza et ses compagnons, après un arrêt à Dakar, étaient le 20 octobre au Gabon et gagnèrent tout de suite Lambaréné, le point extrême des établissements européens sur l’Ogooué. Ils y étaient à pied d’œuvre, pour recruter pirogues et pagayeurs, afin d’atteindre le plus vite possible le point de Lopé, près du confluent de l’Ivindo, où Marche et de Compiègne s’étaient arrêtés deux ans et demi plus tôt et que le voyageur autrichien Oskar Lenz, essayait de dépasser à force de cadeaux. Arrêté à ce point le 17 février 1876, Brazza en fit son quartier général. Il fallait maintenant pénétrer plus avant et la grosse difficulté du voyage apparaissait. Elle était dans les dissensions des tribus voisines entraînées à se faire la guerre et à s’enlever les unes aux autres des esclaves. Bien accueilli par les Okandas de Lopé avec lesquels nos relations étaient déjà anciennes, comment le voyageur blanc serait-il reçu par leurs voisins et ennemis, les Ossyebas⁠ ⁠? Cette peuplade faisait partie du groupe des Fans qu’on a appelés aussi les Pahouins et en qui on s’accorde à reconnaître aujourd’hui une grande tribu venue de l’Afrique orientale il y a cent ou cent cinquante ans - plusieurs fois cent lunes, disent-ils eux-mêmes — et qui, assez guerrière, a refoulé les populations anciennement établies dans une grande partie du Congo et du Gabon. Ce sont des terriens et c’est par ironie que les populations du fleuve leur ont donné ce nom d’Ossyébas, qui veut dire « fils du fleuve ». Brazza déploya ici toute sa diplomatie et sa patience. Il se concilia ainsi le chef Mamiaka qui lui fit visiter les chutes de Booué et le fit conduire par son neveu Zabouret jusqu’au pays des Sébés. Ainsi l’étape des Ossyébas était franchie et Brazza parvenait sans plus de difficultés à l’étape suivante, celle des Adoumas. Le docteur autrichien Lenz, qui depuis deux ans était rejeté d’une peuplade à l’autre, en profita pour y suivre le voyageur français. Il y a, dans la correspondance de la mission Brazza, une lettre curieuse du docteur Ballay qui, adressée de Lopé le 21 juillet 1876 au commandant supérieur du Gabon, indiquait ainsi la priorité de son chef : Quelques jours après son départ, le docteur Lenz, qui se trouvait ici depuis plus d’un an sans avoir trouvé le moyen d’avancer, profitant de la route que venait d’ouvrir M. de Brazza, suivait sa trace, à quelques jours de distance, et arrivait ainsi à rejoindre M. de Brazza au pays des Adoumas. Pendant que M. de Brazza s’occupait de faire redescendre les Adoumas pour chercher le matériel de l’expédition, le docteur Lenz s’avançait à trois journées de pirogue au delà du point atteint par M. de Brazza, mais dans un pays qui ne présentait aucune difficulté⁠ ⁠; le docteur Lenz est de retour et rentre au Gabon.

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LE DOCTEUR BALLAY EN TENUE D’EXPLORATEUR
Gravure LE DOCTEUR BALLAY EN TENUE D’EXPLORATEUR
Illustration de l'ouvrage, page 388
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M. de Brazza n’est pas encore revenu, nous l’attendons tous les jours. Les Ossyébas ont tiré quelques coups de fusil sur la pirogue du docteur Lenz lors de son retour, mais cette attaque ne présentait pas la moindre importance.

J’ai tenu, commandant, à vous rendre compte de ces faits immédiatement et sans attendre le retour de M. de Brazza, afin que le mérite d’avoir franchi le premier passage difficile revînt à qui de droit et ce mérite revient à M. de Brazza et à lui seul.

A U CONFLUENT DE LA LEBAGST ET DE LA

Rejoint à Doumé, chez les Adoumas, par le docteur Ballay et par Alfred Marche qui, après une reconnaissance vers la rivière Lékélé, dut partir malade pour rentrer en France en avril 1877, Brazza fut retenu longtemps par la mauvaise volonté des Adoumas. Ne l’accusaient-ils pas d’avoir apporté la variole qui sévissait dans le pays⁠ ⁠? « Les blancs ont encore bien d’autres maladies dans leurs caisses⁠ ⁠! » disaient les plus hostiles. Il fallut recourir à un stratagème pour pouvoir se dégager d’eux. Faisant partir Ballay et Hamon par des pirogues chargées de caisses pleines, Brazza resta avec des caisses vides. Les Adoumas laissèrent alors partir ce voyageur qui n’avait plus rien à leur donner. Accompagné de ses seuls laptots, Brazza remonta à son tour l’Ogooué non sans chavirer plusieurs fois. Bientôt il rejoignait Ballay et les reste de la mission aux chutes Poubara, et là apparaissait à ses yeux une grande déception. Ce fleuve de l’Ogooué, dans lequel on espérait trouver une voie de pénétration jusqu’au cour de l’Afrique, se divisait en deux branches, l’Ogooué proprement dit Lebagni et la M’Passa, et ces deux branches, encombrées de chutes et de rapides, diminuaient d’importance au point d’être traversées à gué. Ce fut le moment le plus dur

- M’PASSA. - LA MARCHE VERS L’ALIMA du voyage. Brazza et Ballay étaient déçus, mais non pas découragés. Malgré leurs fatigues, malgré la diminution de leur pacotille, malgré la fièvre qui les atteignait sans les abattre, ils résolurent de continuer et de « tenter, écrivait Brazza, de soulever le voile sous lequel se cachait l’immense contrée inconnue qui nous séparait des régions du haut Nil et du Tanganyka ». Ils auraient pu se souvenir à ce moment du conseil prudent du rapport du chef du Dépôt des Cartes, qui conseillait au voyageur de revenir sur ses pas avec les premiers résultats obtenus « plutôt que de s’exposer à tout perdre par trop d’audace ». Mais le problème se présentait à eux sous une forme et une attraction nouvelles. Tant pis si les difficultés devaient être plus grandes :

Maintenant, il nous fallait nous frayer une route par terre et transporter nos bagages à dos d’hommes. Quels moyens allions-nous employer dans un pays où chaque village est en guerre avec son voisin et où il est rare de voir un homme qui ait franchi l’horizon du village où il est né⁠ ⁠? Comment se procurer des porteurs dans un pays où il n’y en a pas⁠ ⁠?

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A partir de ce moment les explorateurs durent en plus marcher pieds nus : Depuis quelques temps déjà, nous venions d’éprouver une cruelle déception. La caisse en ferblanc soudée qui renfermait nos provisions de chaussures et que nous croyions parfaitement étanche, s’était remplie d’eau dès les premiers naufrages que nous avions essuyés sur l’Ogooué. Lorsque nous l’ouvrimes à Poubara, son contenu était absolument hors de service, en sorte qu’après avoir laissé sur la route les lambeaux de nos vieilles chaussures, nous en fûmes réduits à marcher pieds nus. Ce mode de locomotion, qui semble si naturel chez les noirs, était très dur pour nous⁠ ⁠; cependant il fallut nous y résigner pendant près de sept mois. Nous commencions à nous y faire lorsque nos vêtements en lambeaux laissèrent nos jambes exposées aux atteintes des broussailles et des buissons épineux.

La saison des pluies n’était pas encore terminée, qu’impatients de continuer notre voyage, nous nous mettions en route sans avoir souci des ondées qu’un ciel inclément versait chaque soir sur nos corps fatigués.

Dès lors la marche devint plus rapide⁠ ⁠; en vingt jours nous traversâmes le pays des Umbétés pour entrer dans celui des Batékés où, de nouveaux porteurs libres s’étant offerts, nous eûmes une dernière fois la complaisance d’accepter leurs services.

A ce moment, Ballay et Hamon se trouvaient assez loin en arrière. Resté seul avec trois hommes sur le courage desquels je ne pouvais compter, je dus prendre des mesures pour préserver les marchandises dont j’avais la garde.

Heureusement ces faits s’étaient produits à la chute du jour⁠ ⁠; après avoir fait une sorte de retranchement de mes bagages, je voulus au moins être prêt pour une attaque de nuit et j’enterrai en avant de la position une caisse de poudre à laquelle il serait facile de metire le feu.

Cette opération nocturne, entourée des précautions que réclamait la circonstance, eut un tout autre effet que celui que j’avais imaginé. Les Batékés, d’abord intrigués de mes allures, puis croyant que je me livrais à quelque exorcisme, furent tout à coup saisis d’une frayeur superstitieuse. Le mot de « fétiche » ayant été prononcé, tous mes maraudeurs se reculèrent le plus loin possible de l’endroit où j’étais et finirent par me laisser la paix.

Cependant le nombre des porteurs réguliers était insuffisant⁠ ⁠; il fallait faire trois voyages pour un, c’est-à-dire ne transporter à la fois que le tiers des marchandises. On arrivait cependant, non sans peine, à faire deux étapes en cinq jours.

En cheminant de la sorte, nous atteignimes une petite rivière appelée par les indigènes N’gambo. Sa largeur ne dépassait pas 20 mètres, mais elle était très profonde et courait dans la direction de l’Est.

L’ALIMA

En suivant son cours, nous arrivâmes à une rivière plus importante dans laquelle elle versait ses eaux. Cette nouvelle rivière, qui coule également vers l’Est avec une légère inflexion vers le Nord, est appelée l’Alima. ainsi passés du bassin de l’Ogooué dans celui du grand fleuve L’Alima est l’un des affluents de droite du Congo, et ils étaient alors inconnu et que Stanley venait de reconnaître et de descendre sans qu’ils s’en doutassent encore. L’Alima avait là près de 10o mètres de large. Brazza crut que ce cours d’eau conduisait vers quelque grand lac intérieur « au Sud du Ouadai ». Etait-il prudent de s’y aventurer⁠ ⁠?

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LES LAGUNES DE L’ALIMA.... LA ROCHE FÉTICHE DE L’OGOOUÉ, d’après un croquis de S. de Brazza
Gravure LES LAGUNES DE L’ALIMA.... LA ROCHE FÉTICHE DE L’OGOOUÉ, d’après un croquis de S. de Brazza

Je ne me reconnus pas le droit, a dit M. de Brazza, d’engager, sans leur consentement, mes compagnons de route dans une entreprise aussi téméraire. Je les consultai et retrouvai en eux cette énergie et cette abnégation qui ne se sont pas démenties un seul instant dans toutes nos épreuves.

BATEKE.

La route qui nous était ouverte allait nous entraîner au centre du continent inconnu. Nous nous résolûmes à tenter l’aventure, LES LAGUNES DE L’ALIMA même au péril de notre vie et à marcher devant nous, cherchant une issue vers l’Est, sans songer un seul instant à revenir sur nos pas. Descendant l’Alima en pirogues, la mission se trouvait alors chez les Batékés dont elle ignorait que leur territoire allait jusqu’au Congo et qu’ils avaient pour ennemis leurs puissants voisins les Apfourous ou Bafourous. Ceux-ci se montrèrent d’abord méfiants, puis résolument hostiles et les huit pirogues furent attaquées à coups de fusil par tous les villages du fleuve. Le dernier de ces combats faillit être fatal à la mission :

Le soleil avait disparu à l’horizon et la nuit allait bientôt être noire⁠ ⁠; elle était la bienvenue, car elle nous permettait de protéger notre descente. Mais notre espérance fut trompée, nous venions d’être aperçus par une pirogue envoyée en reconnaissance et nos mouvements furent signalés aux villages qui se trouvaient en aval.

La passe dans laquelle nous allions nous engager était formidablement défendue et dominée par de nombreux villages sur les deux rives. Les habitants, à l’annonce de notre arrivée, poussaient des clameurs formidables et semblaient prêts depuis longtemps à l’attaque.

Il aurait été téméraire de s’engager dans une affaire de nuit contre des gens qui connaissaient la rivière et avaient sans doute pris toutes leurs mesures pour nous barrer le passage. Nos pirogues allèrent s’adosser à un banc d’herbes flottantes et attendirent. Soit que les Apfourous eussent deviné notre projet, soit qu’ils voulussent se tenir en éveil, des feux nombreux furent allumés sur chaque rive et nous enlevèrent tout espoir de passer inaperçus à la faveur de la nuit.

La nuit fut continuellement troublée par les clameurs, les chants de guerre, le son du tam-tam et les ombres qui circulaient à distance autour de notre groupe. On entendait vers l’Est le bruit des pagaies⁠ ⁠; c’étaient les pirogues des établissements d’aval qui remontaient le fleuve pour prendre part à la lutte. On les entendait chanter que nous étions de la viande pour leur festin de victoire. En prénait soudain qu’il y avait là un admirable fleuve étalant ses eaux sur une longueur de 4 600 kilomètres et offrant à la navigation 3000 kilomètres de biefs navigables⁠ ⁠! Toutes les idées et toutes les cartes en étaient transformées, bouleversées. Mais la politique allait être, elle aussi, mise en action par cette révélation qui ouvrait un monde nouveau au cœur de l’Afrique.

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Stanley n’en était pas à ses débuts et l’opinion publique en Europe et aux Etats-Unis s’était passionnée pour les détails du premier voyage où il avait révélé ses qualités d’explorateur en allant retrouver le grand voyageur Livingstone parti en 1865 de Zanzibar pour une nouvelle exploration vers les grands lacs, et dont on était sans nouvelles depuis 1868. Les détails de ce premier et retentissant voyage étaient dans le souvenir de tous (I).

Lorsqu’après s’être rencontrés à Oujigi, sur les bords du lac Tanganyka, les deux hommes se séparèrent le 14 mars 1872, Livingstone, qui devait mourir là-bas le 4 mai 1873, croyait toujours que le grand fleuve qu’il avait atteint et qui coulait Sud-Nord, la Lualaba, allait se jeter dans le Nil.

C’était pour résoudre ce problème que Stanley, mis en goût par le succès de son premier voyage, était revenu à la côte orientale d’Afrique, toujours aux frais du New-York Herald et aussi du journal anglais le Daily Telegraph, à la fin de 1874. Il était parti le 17 novembre 1874 de Bagamoyo, avec une troupe de 350 Zanzibarites bien armés et un matériel complet d’armes et de vivres et tout l’argent qu’il désirait. Pendant près de trois ans on était resté sans nouvelles de lui. Soudain, le 17 octobre 1877, le Daily Telegraph annonça son arrivée sur la côte occidentale d’Afrique, à l’embouchure du Congo⁠ ⁠! Les détails affluèrent sur cette extraordinaire découverte. Ayant atteint d’abord Nyangoué sur le fleuve Lualaba, Stanley s’y était embarqué sur son vapeur Lady-Alice qui avait déjà flotté sur les lacs Victoria et Tanganyka et avait suivi le fil de l’eau non sans se heurter à l’hostilité violente des indigènes riverains et des Arabes chasseurs d’esclaves contre lesquels il avait dû soutenir plus de trente combats sanglants⁠ ⁠; il avait perdu au cours du voyage ses deux compagnons européens et plus de la moitié de son escorte, et il avait failli mourir de maladie et d’épuisement. Mais il avait eu la surprise de voir soudain les eaux ne plus couler vers le nord mais se diriger vers l’ouest en décrivant un immense arc de cercle à travers brousse et forêts⁠ ⁠; elles l’avaient amené, le 9 avril 1877, après un dernier et redoutable effort pour franchir les trente-deux

395 AFFLUENTS

chutes où son dernier camarade Francis Pocock s’était noyé, à l’embouchure du Congo, qu’il voulait appeler le Livingstone⁠ ⁠! Quel émoi dans le monde savant⁠ ⁠! Ce journaliste, ce simple reporter, avait renversé toutes les notions admises sur l’Afrique centrale et résolu le problème que les explorateurs partis de la côte orientale discutaient et étudiaient depuis si longtemps.

LE CONGO A N’GANTCHOU AU NORD DU STANLEY POOL

Le Congo apparaissait dans toute sa majesté⁠ ⁠; il livrait son secret. Né au sudouest du lac Tanganyka, il coule d’abord droit au nord, reçoit de nombreux affluents, dont la Lualaba qui lui apporte les eaux du lac Moéro et la Lukuga qui lui déverse celles du lac Tanganyka, offre un cours impétueux de I 000 mètres de largeur, mais, encombré de rochers et de rapides, franchit les sept cataractes auxquelles Stanley a donné le nom de Stanley Falls⁠ ⁠; et ensuite, grossi de nombreux affluents dont plusieurs sont considérables, l’Arouhouimi à droite et la Lomami à gauche, atteint une largeur de plusieurs kilomètres, enfle son débit, s’infléchit vers l’ouest puis le sud-ouest et, grossi encore d’affluents qui sont de vrais fleuves comme l’Oubangui à droite et le Kassaï, à gauche, il se précipite vers l’océan Atlantique : avant de l’atteindre il s’étale en un vaste lac de 450 kilomètres carrés de superficie, appelé depuis le Stanley-Pool, il perce la chaîne du Mayumbe en se frayant à travers les gorges difficiles des Monts de Cristal une route qui subit une dénivellation brusque de plus de 250 mètres et où sa largeur se rétrécit à 200 ou 300 mètres avec trente-deux cataractes et il en sort en bouillonnant, dans un courant en tourbillon que les commandants de navires appellent le Chaudron et qu’ils traversent à toute pression, pour s’étaler enfin dans un large estuaire situé entre les rives qui sont aujourd’hui la côte belge (Banane) et la côte portugaise (San Antonio). Ainsi sur 4 500 kilomètres ce fleuve offre deux biefs navigables, dont le plus inférieur a 1 700 kilomètres. On pouvait supposer que les grands affluents dont Stanley avait relevé les confluents portaient à 15 000, peut-être à 25000 kilomètres la voie navigable qui s’ouvrait dans un pays immense, riche en produits naturels, bien arrosé et très peuplé.

LE CoNGO A N’GANTCHOU, au nord du Stanley-Pool
Gravure LE CoNGO A N’GANTCHOU, au nord du Stanley-Pool
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LEOPOLD II ET SES CON- CEPTIONS COLONIALES

tous, produisit à Bruxelles une impression plus pro- La découverte de Stanley, surprenante pour fonde et y eut des répercussions immédiates. Léopold II, roi des Belges, était aux écoutes : sa haute intelligence, son patriotisme, sa ténacité avaient déjà, même avant la retentissante découverte, commencé l’exécution du plan qui devait faire de la Belgique une grande puissance coloniale.

Léopold II avait toujours montré le désir très vif de pousser la Belgique dans cette voie de l’expansion extérieure. On dit que, revenu alors qu’il était duc de Brabant, d’un voyage en Orient, Léopold II avait offert à M. Frère-Orban, alors ministre des Finances, une pierre ramassée dans les ruines de l’Acropole et sur laquelle il avait fait graver ces mots : « Il faut une colonie à la Belgique. » Il l’avait redit dans un discours au Sénat. Devenu roi, il en avait fait sa devise. Il estimait que la Belgique, pays manufacturier et commerçant, n’ayant plus ses moyens d’expansion depuis sa séparation d’avec la Hollande, devait, pour prospérer, chercher des débouchés dans les mondes nouveaux qui se révélaient à ce moment sur la terre, à la suite des découvertes des explorateurs.

LE CONGREDE 15 BRUXELLES DE 1876

C’est vers l’Afrique qu’il tourna ses regards, suivit avec passion les premières découvertes des grands voyageurs et bientôt ses amis et confidents commençaient dans l’opinion et dans la presse une propagande africaine que le plus dévoué d’entre eux, M. Emile Banning, amorça au début de 1876 par un article de l’Echo du Parlement dont la conclusion disait : « Le désert livre ses secrets⁠ ⁠; le grand mystère de l’Afrique intérieure se révèle de jour en jour. Aucun insuccès partiel, aucun désastre particulier n’arrêtera désormais l’élan. Une génération ne s’éteindra plus que le voile ne soit levé et la lumière faite. Or, la conquête de la science devient promptement celle de la culture morale et intellectuelle, de l’industrie et du commerce. Comme l’Amérique et l’Australie, l’Afrique a certes son jour marqué dans les desseins de la Providence et bien des symptômes semblent annoncer que ce jour est proche. » on savait que Banning était le porte-parole. En effet, C’était l’annonce d’un acte prochain du roi dont quelques mois après, Léopold II invitait un certain nombre de personnalités géographiques de l’Europe à se réunir en un Congrès à Bruxelles. Il eut lieu du 12 au 19 septembre 1876 avec un grand éclat. La France y était représentée par l’explorateur saharien Henri Duveyrier et l’explorateur gabonnais marquis de Compiègne, l’Angleterre par l’explorateur Cameron, l’Allemagne par les explorateurs Nachtigal, Schweinfurth et Gerhard Rohlfs. L’Italie, l’Autriche et plusieurs sociétés géographiques et scientifiques, y figuraient également. Une importante délégation belge comprenait des confidents dévoués du roi Léopold, MM. de Laveleye, le baron Lambermont, Couvreur, Goblet d’Alviella, Banning. Léopold II ouvrit les séances par un discours où il déclara que l’objet de la Conférence était « d’ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n’ait point encore pénétré, de percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, croisade digne de ce siècle de progrès », « de combiner les efforts, de tirer parti de toutes les ressources, d’éviter les doubles emplois. » Il se défendit d’avoir été « guidé par des vues égoïstes », tout en souhaitant que Bruxelles devint « le quartier général de ce mouvement civilisateur ». Enfin il traça ainsi le programme de la Conférence :

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« Désignation précise des bases d’opération à acquérir, entre autres, sur la côte du Zanzibar et près de l’embouchure du Congo, soit par conventions avec les chefs, soit par achats ou locations à régler avec les particuliers⁠ ⁠;

« Désignation des routes à ouvrir successivement vers l’intérieur et des stations hospitalières, scientifiques et pacificatrices à organiser comme moyens d’abolir l’esclavage, d’établir la concorde entre les chefs, de leur procurer des arbitres justes, désintéressés, etc..

L’ASSOCIATION INTERNA-

« Création, l’œuvre étant bien définie, d’un Comité international et central et de comités nationaux pour en poursuivre l’exécution, chacun en ce qui le concerne, en exposer le but au public de tous les pays et faire au sentiment charitable un appel qu’aucune bonne cause ne lui a jamais adressé en vain. » La Conférence avait donc le caractère d’une

• TIONALE AFRICAINE œuvre internationale humanitaire sans aucune visée proprement belge. Ainsi naquit l’Association Internationale africaine dont l’objet était d’assurer l’exploration de l’Afrique avec les voyageurs isolés comme agents et des stations hospitalières et scientifiques comme points d’appui, et de lutter contre la traite des esclaves. L’Association avait à sa tête une commission formée du président des principales Sociétés de Géographie et d’une délégation de deux membres envoyés par les divers Comités nationaux qui allaient se constituer dans les divers pays. Un Comité exécutif prenant la direction du mouvement : le roi en était le président. Les Comités nationaux devaient, dans les divers pays, réunir de hautes personnalités, grouper des fonds et provoquer la sympathie des gouvernements et de l’opinion publique. L’Association avait adopté pour ses envoyés et ses stations un drapeau bleu étoilé d’or. Dès le mois de novembre 1876, le Comité beige commença son action.

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Il est aujourd’hui hors de doute, et aucun écrivain belge ne le contesterait plus, que dès ce moment, sous l’apparence d’une œuvre internationale et exclusivement humanitaire, le roi Léopold II suivait déjà son projet de donner à la Belgique une colonie. C’est dans cette vue qu’il s’attachait à réaliser une conception nouvelle, celle d’une Association Internationale avec Comités nationaux, dont le caractère juridique embarrassa fort les hommes d’Etat et les professeurs de droit international de l’époque. Etait-ce un Etat⁠ ⁠? Quelle était sa mission⁠ ⁠? Seulement découvrir ou bien conquérir, exercer des droits de souveraineté⁠ ⁠?

- NALE, - LE COMITÉ D’ÉTUDES DU HAUT-CONG TANLEY AU SERVICE DE L’ASSOCIATION INTERNATIO- en août 1877, la découverte Survint brusquement, stupéfiante du Congo par Stanley. Dès lors Léopold II eut la vision de l’avenir, ce que ses historiographes ont appelé le coup d’œil du génie. Il comprit que l’heure des explorations scientifiques et humanitaires était passée et que l’Association Internationale africaine devait jouer un rôle politique dont la Belgique aurait le bénéfice. Aussi, quand Stanley, acclamé, débarqua à Marseille en janvier 1878, il y trouva deux envoyés du roi Léopold, le général américain Sanford et le baron Greindl, chargés de l’inviter à passer au service de l’Association Internationale africaine. Stanley ferma d’abord l’oreille à ces propositions. C’est à l’Angleterre qu’il offrit son concours pour prendre le contrôle du fleuve « qui est et restera, avait-il écrit, dans le Daily Telegraph du 12 novembre 1877, la grande route commerciale vers l’ouest de l’Afrique centrale ». Il sollicita les plus hautes personnalités officielles et commerçantes et vanta dans les milieux d’affaires de Londres, de Liverpool et de Manchester l’occasion que l’Angleterre pouvait saisir d’intervenir heureusement dans la question du Congo. Il ne fut pas écouté. « Certains, a écrit lady Stanley, le traitèrent de Don Quichotte, d’autres d’aventurier, de flibustier. » Plus vigilant, plus hardi, Léopold II ne perdait pas Stanley de vue et, au mois d’août 1878, l’explorateur américain, tout meurtri de l’indifférence de l’Angleterre, entrait au service de l’Association Internationale africaine.

Le roi et Stanley s’entendirent. Il fallait agir vite, loin et librement. On ne pouvait compter alors ni sur le concours de la Belgique qui n’était pas encore devenue officiellement coloniale et qui laissait son roi diriger seul et à ses frais personnels l’affaire congolaise, ni même sur l’Association Internationale africaine dont le rôle était mal défini et dont les Comités nationaux, notamment celui de Paris, présidé par Ferdinand de Lesseps, n’auraient pas admis une sorte d’évolution vers une mission politique. Aussi le roi et Stanley firent constituer le 23 novembre 1878, un « Comité d’Etudes du Haut-Congo », exclusivement belge, au capital d’un million de francs, qui avait pour objet de construire un chemin de fer à travers la région des cataractes du Congo et de créer dans le Haut-Congo des établissements de commerce. Des banquiers belges, sollicités par le roi, formèrent le capital du nouveau Comité. Voie ferrée, commerce, simple apparence. Stanley, déjà en route pour le Congo, reçut à son arrêt à Gibraltar la visite du colonel Strauch, officier de la mission militaire du roi, qui, en grand secret, l’invita à « solliciter des indigènes la cession de certains droits de souveraineté » et lui conseilla d’aller vite, car on se méfiait des projets français et des projets de Brazza. Le but se précisait aux yeux des initiés⁠ ⁠; en attendant la constitution d’un Etat nègre, dont Léopold II devait être le souverain, l’Association Internationale africaine et le Comité d’Etudes du Haut-Congo « masquaient pour le monde, écrit le I.Laethior. comte Louis de Lichtervelde dans son livre Léo- JEUNE FEMME ADOUMA pold II, l’anonymat sous lequel agissait une volonté (Croquis d’après nature d’E. Laethier). désormais sûre d’elle-même ».

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JEUNE FEMME ADOUMA, croquis d’après nature d’E. Laethier
Gravure JEUNE FEMME ADOUMA, croquis d’après nature d’E. Laethier

Au début de 1879 Stanley s’embarquait une troisième fois pour l’Afrique sur l’Albion. Cette fois encore il partait officiellement pour Zanzibar en faisant dire que là était son point de départ comme à ses deux précédentes expéditions. Mais, une fois sa troupe recrutée à Zanzibar, il reprit la mer, remonta vers la Méditerranée, la traversa et prit la route directe du Congo. Le 3I août 1879, il débarquait dans l’estuaire, à Banane, avec son personnel et son matériel, et cinq petits bateaux à vapeur démontables, qui devaient lui donner la maîtrise du Stanley- Pool et du grand bief navigable qu’il avait découvert deux ans auparavant. Il se lança avec son énergie habituelle à l’assaut des cataractes. Ses intentions étaient précises : ouvrir entre Vivi et le Stanley-Pool, à travers montagnes et ravins, une route parallèle au Congo, transporter par là les bateaux démontables, arriver le premier au Stanley-Pool et prendre possession du fleuve et de ses deux rives au nom du Comité d’Études du Congo en devançant toute autre puissance.

400 BRAZZA RETOUDATION CO FRA CEVENIRE 1879). FONDATION DE FRANCEVILLE

Le rêve de Léopold, duc de Brabant se réalisait, le projet de Léopold II s’exécutait : la Belgique aurait une colonie, le Congo, tout le Congo⁠ ⁠! mis de longs mois à franchir Or, quand Stanley, ayant avec son lourd matériel les cataractes du Bas-Congo, arriva enfin au Stanley-Pool, quelle ne fut pas sa stupeur de trouver sur la rive gauche du fleuve, à N’Tamo, le drapeau français flottant au-dessus d’un poste occupé par le sergent sénégalais Malamine et installé là dix mois auparavant par Brazza⁠ ⁠! Le drapeau français claquait d’ailleurs sur tous les villages et sur les deux rives du fleuve.

FRANCEVILLE, d’après un dessin de l’Illustration (1884)
Gravure FRANCEVILLE, d’après un dessin de l’Illustration (1884)

Que s’était-il passé⁠ ⁠? L’activité coloniale de Léopold II, l’évolution de l’Association Internationale vers l’action politique et commerciale, et les préparatifs du départ de Stanley n’avaient pas échappé à ceux qui, à Paris, se préoccupaient de ce qui concernait le Congo. Brazza, notamment, devinait l’objet réel de la forte expédition emmenée en Afrique par Stanley. Il n’avait appris que dans la dernière partie de sa première mission la découverte du fleuve par le reporter américain, mais il en avait tout de suite compris l’importance politique. Il n’en regrettait que plus amèrement l’hostilité des Bafourous qui l’avait arrêté à cinq jours du Congo. Le prix de tant d’efforts serait-il perdu⁠ ⁠? Une solution s’offrait à la France : utiliser la voie de pénétration Ogooué-Alima ouverte de 1875 à 1878 pour aller prendre position sur le cours même du grand fleuve.

Brazza s’offrit pour accomplir ce coup de sagesse et d’audace et pour installer

FRANCEVILLE (D’après un dessin de l’Illustration) (1884)

401

en même temps les deux missions scientifiques et hospitalières du Comité français. A opposer aux millions de Stanley, il avait un crédit de 10o 000 francs voté par le Parlement, et les subventions toujours bien légères de la Société de Géographie et du Comité français. Le ministère de la Marine lui fournissait son personnel.

D ANS LA LEFINI.

Dès le 27 décembre 1879, Brazza s’embarquait à Liverpool pour le Gabon. Il y retrouva plusieurs de ses anciens compagnons de voyage indigènes et grâce à ses deux collaborateurs, Noguez mort plus tard à la peine et Michaud, il remonta l’Ogooué pour se rendre de nouveau au confluent de la M’Passa où il fondait près de Nghimi la première station du Comité français de l’Association Internationale : Franceville. - ARRIVEE CHEZ MA- KOKO. - TRAITE AVEC CE PRINCE de ses affluents, la Lefini. On lui parlait Puis, visant le Congo, il attaqua l’un partout de l’existence dans le voisinage d’un roi important, Makoko, établi à quelque distance du Congo, entre le village de Ngantchou sur le fleuve et celui de Mbé dans l’intérieur. Le pouvoir de ce roi, lui disait-on, portait sur l’importante tribu des Batékés qui occupent la plus grande partie de la rive droite du fleuve, débordent même sur la rive gauche et s’étendent dans l’intérieur sous le nom d’Achicouyas et Balalis jusqu’à l’Ogooué. Son autorité était reconnue de tous. Continuant le voyage à pied à travers les marécages, Brazza rencontre un envoyé du roi qui lui dit : « Makoko connaît depuis longtemps le grand chef blanc de l’Ogooué, il sait que ses terribles fusils n’ont jamais servi à l’attaque et que la paix et l’abondance accompagnent ses pas. Il me charge de te porter la parole de paix et de guider son ami. » Il fallut organiser un radeau pour descendre la Lefini. Puis à Fafa des chutes barrèrent de nouveau la rivière et on marcha pendant deux jours sur un plateau inhabité. Mais quelle récompense au bout de ce rude effort : C’était le Congo⁠ ⁠!

Brûlé par le soleil, plusieurs fois égaré et me croyant perdu, je commençais à menacer mon guide, lorsqu’à Ir heures du soir, après une dernière marche forcée, notre vue s’étendit sur une immense nappe d’eau dont l’éclat argenté allait se fondre dans l’ombre des plus hautes montagnes. Le Congo venant du Nord-Est où il apparaissait comme l’horizon d’une mer, coulait majestueusement à nos pieds sans que le sommeil de la nature fût troublé par le bruit de son faible courant.

C’était là un de ces spectacles qui imposent au voyageur un religieux silence et, dans ce silence, un cœur de Français battait plus fort, en songeant qu’ici allait se décider le sort de sa mission.

Brazza se résolut alors à faire visite au roi Makoko qui résidait à quelque distance à l’intérieur entre Mbé et Ngantchou, ce dernier point situé sur le fleuve, un

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES : AFRIQUE EQUATORIALE peu au-dessous de son confluent avec le Kassaï. Le récit de sa réception, qui eut un vif succès à Paris, est pittoresque : Après avoir procédé à un « astiquage » général et revêtu nos meilleures loques, nous ne faisions, ma foi, pas trop mauvaise figure, et, tandis qu’Ossia allait frapper sur les doubles cloches de la porte du palais pour prévenir de l’achèvement de nos préparatifs, je fis faire la haie à mes hommes qui, sui- Aussitôt la porte s’ouvrit. Un grand nombre de serviteurs étendirent devant mes ballots de nombreux tapis et la peau de lion, attribut de la royauté⁠ ⁠; on apporta aussi un beau plat en cuivre de fabrication portugaise, datant de deux ou trois siècles, sur lequel Makoko devait poser les pieds⁠ ⁠; puis, un grand dais de couleur rouge ayant été disposé au-dessus de ce trône improvisé, le roi s’avança, précédé de son grand féticheur, entouré de ses femmes et suivi de ses principaux officiers.

POSTE DE GARDE, ORIGINE DE LA CRÉATION DE BRAZZAVILLE, d’après un croquis de M. de Chavannes

Makoko s’étendit sur sa peau de lion, accoudé sur des coussins⁠ ⁠; ses femmes et ses enfants s’accroupirent à ses côtés. Alors, le grand féticheur s’avança gravement vers le roi et se précipita à ses genoux, en plaçant ses mains dans les siennes⁠ ⁠; puis, se relevant il en fit autant avec moi, assis sur mes ballots en face de Makoko. Le mouvement de génuflexion ayant été successivement répété par les assistants, les présentations étaient accomplies. Elles furent suivies d’un court entretien dont voici à peu près le résumé :

M’POHOUTABA, PREMIER FEUDATAIRE DE MAKOKO

« Makoko est heureux de recevoir le fils du grand chef blanc de l’Occident, dont les actes sont ceux d’un homme sage. Il le reçoit en conséquence⁠ ⁠; et il veut que lorsqu’il quittera ses États, il puisse dire à ceux qui l’ont envoyé que Makoko sait bien recevoir les blancs qui viennent chez lui non en guerriers, mais en hommes de paix. » Voici le texte du traité Makoko qui eut un si grand (Croquis pris à M’Bey en retentissement : mars 1884, par M. de Chavannes).

AVE NAN

Le roi Makoko, qui a la souveraineté du pays situé entre les sources de l’embouchure de la Lefini et Nouna, ayant ratifié la cession de territoire faite par Ngampey pour l’établissement d’une station française, et fait de plus cession de son territoire à la France, à laquelle il fait cession de ses droits héréditaires de suprématie⁠ ⁠; désirant, en signe de cette cession, arborer les couleurs de la France, je lui ai remis un pavillon français, et, par le présent document fait en double et revêtu de son signe et de ma signature, donné acte des mesures qu’il a prises à mon égard, en me considérant comme le représentant du gouvernement français. Fait à Nduo, au village de Makoko, le Io septembre 1880. L’enseigne de vaisseau, chef de la mission de l’Ogooué et du Congo intérieur. Signé : P. SAVORGNAN DE BRAZZA. chefs et vasseur de Makoko dans une cérémonie où il L’explorateur fit proclamer et ratifier le traité par les planta un drapeau tricolore devant la case du roi.

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Après quoi, la mission descendit le fleuve en pirogue, et cinq jours après elle arrivait au Stanley-Pool appelé Ncouna par les indigènes et sur la rive droite duquel se trouve le dernier village avant les rapides de Kintam ou N’tamo. C’était le but du voyage. Le rer octobre 1880 l’acte de prise de possession était signé solennellement et contresigné par Ngaliémé et les chefs. En voici le texte :

Au nom de la France, et en vertu des droits qui m’ont été conférés, le 1o septembre 1880, par le roi Makoko, le 3 octobre 188o j’ai pris possession du territoire qui s’étend entre la rivière d’Iné et Impila. En signe de cette prise de possession, j’ai planté le pavillon français à Okila en présence de Ntaba, Scianho-Ngackala, Ngacko, Juma-N’voula, chefs vassaux de Makoko, et de Ngalième, le représentant officiel de son autorité en cette circonstance. J’ai remis à chacun des chefs qui occupent cette partie du territoire un pavillon français, afin qu’ils l’arborent sur leurs villages en signe de ma prise de possession au nom de la France. Ces chefs, officiellement informés par Ngalième de la décision de Makoko, s’inclinent devant son autorité et acceptent le pavillon et par leur signe fait ci-dessous donnent acte de leur adhésion à la cession du territoire faite par Makoko. Le sergent Malamine, avec deux matelots, reste à la garde du pavillon et est nommé provisoirement chef de la station française de Ncouna.

Par l’envoi à Makoko de ce document fait en triple et revêtu de ma signature et du signe des chefs ses vassaux, je donne à Makoko acte de ma prise de possession de cette partie de son territoire pour l’établissement d’une station française.

Fait à Nouna, dans les États de Makoko, le 3 octobre 1880. L’enseigne de vaisseau, Signé : P. SAVORGNAN DE BRAZZA.

Ont apposé leur signe :

Le chef NGALIÈME, représentant de Makoko⁠ ⁠; Le chef SCIANHO NGACKALA, qui porte le collier d’investiture donné par Makoko et commande à Ncouna sous la souveraineté de Makoko⁠ ⁠;

Le chef NABA⁠ ⁠; Le chef NGACKO⁠ ⁠; Le chef JUMA NVOULA. C’est cette station que la Société de Géographie de Paris a immédiatement et justement baptisée Brazzaville. Le traité Makoko s’étendait aux deux rives du fleuve, si bien que les chefs de la rive gauche firent demander à Brazza que des pavillons leur fussent donnés à eux aussi.

RÉGION DU NIARI-KOUILOU

, ETOUR A LA COTE PAR LA Mais si la position était bonne, la route prise pour y parvenir était longue, difficile, impraticable à des communications régulières et rapides. Où chercher la véritable voie conduisant de Brazzaville à l’Atlantique⁠ ⁠? Ce nouveau problème se posa tout de suite à Brazza, d’autant plus que les indigènes lui parlaient d’une route passant par la vallée du N’Djoué pour aller se jeter dans la rivière Niari. Ces deux noms lui étaient inconnus. Il fallait les vérifier. Brazza n’hésita pas à aller étudier cette voie de pénétration dont on lui parlait et il laissa le 3 octobre 1880 à Brazzaville le caporal sénégalais Malamine qu’il élevait au grade de sergent avec trois hommes et un drapeau tricolore pour garder le poste et représenter notre prise de possession.

404

Puis il chercha la route vers le Niari inconnu. Mais tout de suite il se heurta à des populations hostiles qui, possédant là des mines de cuivre (ce sont les mines actuelles de Mindouli), le forcèrent à se rabattre au Sud-Est et à suivre la rive droite du Bas-Congo à travers d’autres villages, non moins inhospitaliers. Le voyage, très pénible, fut pourtant animé par la rencontre non loin de Vivi de Stanley qui montait vers le Stanley-Pool, où il comptait bien arriver le premier. La rencontre ne fut pas agréable à Stanley. Il avait pris ses dispositions pour barrer le chemin à tout Européen qui viendrait de la côte atlantique, mais il n’avait pas prévu qu’un blanc pût venir de l’intérieur. Il comprit alors « l’énorme faute qu’il avait commise en ne suivant pas les ordres du roi Léopold qui lui avait enjoint d’aller occuper les deux rives du Pool dès son retour au Congo ». L’installation d’un poste français sur le Pool déjouait tous ses calculs. Il n’a pas caché sa déception en racontant plus tard avec un peu d’ironie méchante le modeste appareil dans lequel voyageait Brazza. Par contre son heureux concurrent a raconté ainsi cette entrevue fameuse dans la conférence qu’il fit le 23 juin 1882 à la Société de Géographie.

Messieurs, le hasard a réuni un instant deux hommes, deux antithèses⁠ ⁠; la rapidité et la lenteur, la hardiesse et la prudence, la puissance et la faiblesse, mais les extrêmes se touchent⁠ ⁠; leurs sillons différents, tracés avec la même persévérance, convergent au même but : le progrès.

Et ces deux hommes ont reconnu les dures nécessités de leur tâche⁠ ⁠; ils se rendent justice : votre missionnaire s’honorera toujours du cordial accueil que lui a fait le plus intrépide explorateur de l’Afrique.

Le 15 décembre 188o Brazza était de retour à Libreville avec le traité Makoko. Le docteur Ballay et le personnel désigné pour les deux stations qui venaient d’être fondées n’étaient pas encore arrivés. Brazza avait bien le droit d’aller se reposer en France. « Mais non, écrit-il, je ne pouvais pas, je ne le pouvais pas, je ne devais pas abandonner sans ressources nos stations et les braves gens que j’avais à 800, à I 200 kilomètres dans l’intérieur. Et vingt-quatre heures après mon arrivée au Gabon je repartais avec ma petite troupe. »

405 POSTE DE GARDE

Au mois de fé- - SON RETOUR EN FRANCE vrier I88I il était de nouveau à Franceville. Il y organisa les relations entre l’Ogooué et l’Alima et l’installation d’une troisième station française et créa le poste de Diélé sur l’Alima. Puis il remit la station de Franceville à l’enseigne de vaisseau Louis Mizon, désigné par le Comité français, et se dirigea au Sud pour chercher une fois encore la vérité sur le Niari qu’on lui avait décrit comme la vraie voie de pénétration. Un mois après il arrivait sur les bords de ce cours d’eau et il apprenait qu’il n’était qu’un affluent du Kouilou dont le débouché sur l’Océan, un peu au Nord de Loango, était connu depuis plusieurs siècles sous le nom de Quillou⁠ ⁠! Un nouveau secret était révélé. C’était bien la voie la plus courte entre Brazzaville et l’Océan, la future route du Mayombe, par où se feront toutes les communications de Loango à Brazzaville. Coupant enfin la rivière Loudima et mal accueilli par les villages, Brazza arrive enfin sur la côte de l’Atlantique à Landana où il fut chaleureusement accueilli par la Mission catholique et les colons français. Le 7 juin 1882, il était de retour en France.

: ORIGINE DE LA CRÉATION DE BRAZZAVILLE (D’après un croquis de M. de Chavannes).
Gravure : ORIGINE DE LA CRÉATION DE BRAZZAVILLE (D’après un croquis de M. de Chavannes).

Ainsi, en deux ans et demi, Brazza, seul cette fois (le docteur Ballay n’avait pu le rejoindre assez tôt à cause du retard du matériel), avait atteint le fleuve Congo, ajouté à nos territoires un pays aussi étendu que le tiers de la France, relevé 4 000 kilomètres d’itinéraires, reconnu des voies de communication et de pénétration, rapporté des observations scientifiques et installé deux stations du Comité français. Mais surtout, il avait porté le drapeau au Congo, affirmé la prise de possession de territoires des deux rives du Stanley-Pool dépendant de l’autorité de Makoko et créé le poste français qui devenait Brazzaville⁠ ⁠!

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Un incident émouvant était STANLEY. — STANLEY FONDE LEOPOLDVILLE venu souligner l’importance de cette fondation et aussi la priorité de l’installation française sur le Stanley-Pool.

Stanley, arrivé à la fin d’août 1879, sur l’Albion, à l’estuaire du Congo, y avait débarqué sa petite armée de Zanzibarites, son lourd matériel et ses cinq bateaux démontables et il s’était aussitôt employé avec toute son énergie, à faire passer toute sa mission dans le Stanley-Pool afin d’être en mesure d’y affirmer la priorité de la prise de possession des deux rives par la double entité, Comité belge de l’Association Internationale africaine et Comité d’Études du Haut-Congo qu’il représentait, et d’y lancer ses bateaux. Le transport de cet énorme matériel était très lent : « Ce fut, a écrit le géographe belge Wauters, une époque de terribles épreuves. L’expédition allait lentement dans ce pays sans routes, par les marais, par les ravins inondés, se frayant un chemin à la mine à travers le roc, à la hache à travers les forêts. » L’énergie de Stanley devait vaincre ces obstacles, mais non pas le temps. Déjà il avait eu le sentiment de son retard en rencontrant Brazza et en apprenant qu’un poste français avait été fondé sur le Pool. Ce n’est qu’à la fin de juillet 1881 qu’il y arriva. Le drapeau français flottait sur le petit poste dont Brazza avait laissé la garde au sergent Malamine⁠ ⁠; celui-ci l’avait fidèlement assurée avec ses deux hommes depuis dix mois, suivant la consigne qu’il avait reçue le 3 novembre 188o dans les termes suivants :

Le sergent Malamine est nommé provisoirement chef de la station française de Ncouna⁠ ⁠; il gardera ce poste jusqu’au jour où il sera remplacé par le chef définitif.

Comme chef de la station française de Nouna, le sergent Malamine doit, dans la mesure de ses moyens, protection, aide et assistance aux voyageurs européens qui viendraient dans la contrée, quelle que soit leur nationalité.

Le sergent Malamine fixera sa résidence soit à Okila, soit au village d’Otiulu ou à n’importe quelle autre place voisine, sans toutefois sortir des États de Makoko. L’enseigne de vaisseau, commandant provisoire des Stations françaises du Haut-Ogooué et du Congo intérieur, Signé : P. SAVORGNAN DE BRAZZA.

Malamine avait dignement rempli sa mission, une première fois déjà, envers deux missionnaires évangélistes anglais, MM. Crudington et Bentley, qui étaient arrivés au Pool trois mois après le départ de Brazza. Les indigènes, qui ne voulaient avoir affaire qu’aux Français, aux Fallas, comme ils les appelaient, leur firent un accueil hostile et leur auraient fait peut-être un mauvais parti si Malamine n’était intervenu pour les protéger jusqu’à ce qu’ils eussent quitté le pays.

Le 27 juillet 188ı ce fut Stanley qui arriva avec quatre Européens (dont deux officiers belges) et 70 Zanzibarites bien armés. Malamine ne fut pas ému par ce déploiement de force et il résista, avec autant d’énergie que de tact, aux menaces et même à des pourparlers d’embauchage qui ressemblaient à des tentatives de corruption. Les indigènes s’étaient associés à son attitude.

407 R APPORTS ENTRE STAN- LEY ET DE BRAZZA

L’hostilité de ceux-ci à l’égard de Stanley était si grande qu’il ne se trouva bientôt plus en sécurité suffisante sur la rive droite du fleuve et dut songer à passer sur la rive gauche. Là, un chef, nommé Itsi, quoique relevant de Makoko, affectait des airs d’indépendance. Après quelques pourparlers conduits du côté indigène avec toute la prudence nécessaire, Stanley quitta la rive droite à Manianga et vint déboucher au Stanley-Pool, au village d’Itsi. C’est là qu’en décembre 1881 il fonda Léopoldville et installa en face du poste du Sénégalais Malamine un poste confié au Souhali Douala. Les cinq steamers, l’En-Avant, la Belgique, le Royal, l’Espérance et la Jeune-Africaine, furent du moins heureusement lancés sur le Pool et dans le bief navigable. suite de cet incident, un dépit que ce grand explo- Stanley, rentré en Europe en 1882, a marqué, à la rateur ne sut pas cacher et qui contrastait avec le langage si courtois de M. de Brazza à son égard. Invité à Paris dans un dîner solennel donné par un groupe d’Anglais et d’Américains à l’Hôtel Continental, il se laissa aller, dans son discours, contre celui qui l’avait battu sur le Pool à des insinuations et à des ironies qui prouvaient son ressentiment, invectivant même « le gentleman italien au service de la France dont les manœuvres l’avaient enveloppé dans un nuage de mystification ». Il ajoutait : « Lorque je l’ai vu pour la première fois sur le Congo en 1880, il se présenta à mes yeux sous la figure d’un pauvre va-nu-pieds, qui n’avait de remarquable que son uniforme en loques et un grand chapeau déformé. Une petite escorte le suivait avec 125 livres de bagages. Cela n’avait rien d’imposant. Il n’avait pas même l’air d’un personnage illustre déguisé en vagabond, tant sa mine était piteuse. J’étais loin de me douter que j’avais devant moi le phénomène de l’année, le nouvel apôtre de l’Afrique, un grand stratégiste, un grand diplomate et un faiseur d’annexions. La Sorbonne le reçoit, la France l’applaudit. Que dis-je⁠ ⁠? Le monde, y compris l’Angleterre, l’admire. » Ce soir-là, Brazza avait été introduit plus tard dans la salle du banquet et, tendant la main à Stanley, il avait déclaré, aux applaudissements de tous, qu’il voyait en lui « non pas un antagoniste, mais simplement un travailleur dans le même champ » et il leva son verre aux efforts unis de toutes les nations sous tous les drapeaux pour la civilisation de l’Afrique.

408 DE BRAZZA

Cette réponse accrut encore la popularité dont jouissait Brazza et dont profitait l’œuvre à laquelle il s’était dévoué. L’opinion publique s’était passionnée pour l’effort de ce conquérant pacifique de trente ans et enthousiasmée pour son succès. Les journaux reproduisaient les principales scènes du voyage en des dessins parfois même un peu naïfs et aussi son portrait, non pas quelque photographie indiquant sa figure énergique et fine de seigneur italien de la Renaissance, mais un dessin représentant l’explorateur à la barbe inculte, au large chapeau de feutre, les pieds nus, les vêtements déchirés, tel que Stanley l’avait rencontré. Le nom même de son ami Makoko, dont on s’amusait, ajoutait encore à l’engouement du public. Brazza proclamait dans sa conférence le 23 juin 1882 à la Société de Géographie : « La clef du Congo intérieur, c’est-à-dire de ce réseau fluvial par lequel on drainera toutes les richesses de l’Afrique équatoriale, cette clé est Brazzaville et la voie la plus avantageuse de Brazzaville à l’Atlantique est celle que nous avons découverte dans notre dernier voyage. » Le 22 octobre, à une conférence au cercle Saint-Simon, présidée par Henri Martin, il disait : « La question de l’esclavage n’est pas chose facile quand on ne veut pas employer la violence : au début, j’ai dû racheter des hommes à prix d’argent. Je leur disais : « Vas maintenant, tu es libre ». Ils m’ont facilité le chemin... » Et déjà il préconisait la construction d’une voie ferrée destinée à joindre Brazzaville à la côte de l’Atlantique par la vallée du Niari-Kouilou : « Quand une voie ferrée demanderait, disait-il, pour joindre la côte au point de jonction des grandes routes du centre, une dépense d’un million par kilomètre, elle vaudrait que l’on fit ce sacrifice. »

OCCUPATION DE LOANGO ET POINTE-NOIRE

Le gouvernement et le Parlement ne pouvaient rester indifférents. Les Chambres ratifièrent par une loi, en novembre 1882, le traité Makoko. Le petit roi Batéké, dont le vrai nom n’apparaît pas, est resté inconnu. Makoko est un titre et non pas un nom. Aussi, le 21 mars 1883, M. de Brazza partait pour la troisième fois en mission pour le Gabon et le Congo. Sa mission était cette fois officielle et un peu mieux dotée. Elle dépendait du ministère de l’Instruction publique, que le gouvernement avait désigné pour laisser à l’expédition un caractère scientifique⁠ ⁠; elle s’appelait la « Mission de l’Ouest africain » et M. de Brazza recevait le titre nouveau de « Commissaire du Gouvernement de la République française dans l’Ouest africain ». De plus le Comité français de l’Association Internationale africaine faisait remise à l’Etat des stations qui avaient été établies en son nom à Franceville et Brazzaville et du nouveau poste déjà installé dans les mêmes conditions dans l’Alima par l’enseigne Louis Mizon.

III. - LA MISSION DE L’OUEST-AFRICAIN

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De même l’Etat se montrait plus généreux pour l’action au Congo⁠ ⁠; la loi de finances du Io janvier 1883 attribuait à la mission I 275 000 francs au titre du ministère de l’Instruction publique, du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Marine, et celle du 8 août 1883 y ajouta 780 000 francs au titre de l’exercice 1884. Le ministère de la Guerre accordait une certaine quantité d’armes démontées et hors d’usage pour servir de monnaie d’échange, et un petit bateau, l’Olumo (nom indigène du fleuve Congo), était mis au commandement de Brazza. L’expédition allait comprendre 30 fonctionnaires civils, chefs de services, chefs ou sous-chefs de postes ou de stations, 30 militaires, marins ou ouvriers spéciaux, 150 laptots sénégalais et avec eux le sergent Malamine que l’enseigne de vaisseau Mizon avait fait revenir de Brazzaville quelques mois auparavant, et enfin 100 Kroumen ou noirs porteurs de la côte de Guinée.

Cette troisième mission, bien composée et outillée, allait procéder à la prise de possession et à la première organisation administrative de la jeune colonie.

Parti de France le 21 mars 1883, Brazza arrivait au Gabon le 25 avril. Pendant son absence, le docteur Ballay, en juillet 1882, avait remonté l’Ogooué avec sa chaloupe à vapeur, s’était ensuite porté sur l’Alima et l’avait descendue en pirogue jusqu’au confluent du Congo, nouant des amitiés avec les diverses tribus de la région. Le 26 août 1883, M. de Chavannes venant de Franceville l’avait rejoint à Diélé. L’enseigne de vaisseau Mizon, placé d’abord au commandement de la station de Franceville, était allé installer le troisième poste, celui de l’Alima, et, suivant les instructions de Brazza, il regagnait la côte par une route nouvelle de Franceville au Kouilou : il rentrait en France en 1883, après deux ans de reconnaissances et de découvertes. Mais surtout le gouvernement, voulant exploiter la découverte faite par Brazza d’une voie de pénétration de l’Atlantique au Congo par le Niari-Kouilou, avait envoyé le lieutenant de vaisseau Cordier à bord du Sagittaire, pour occuper le port de Loango et divers points de la côte, notamment Pointe- Noire. C’était une mesure de riposte à une action de l’Association Internationale africaine qui avait abouti à la fondation de huit postes de l’Association par Grant Eliott, dans le bassin du Kouilou.

Le premier soin du nouveau commissaire de la République fut d’aller examiner cette situation dont il apercevait tout le danger pour nos communications avec

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Brazzaville. L’intervention des agents de Stanley la compliquait singulièrement⁠ ⁠; Brazza confirma notre occupation de Loango et bientôt une vingtaine de postes assuraient notre domination sur la côte qui fut confiée à M. Albert Dolisie et plus tard au lieutenant Decazes.

ES TERRITOIRES CONTESTES DU CONGO ET DU

Puis il confia l’Ogooué à M. Rigail de Lastours en y fondant des postes nouveaux, Ndjolé, Ashouka, Madiville. Il pouvait alors s’occuper du Congo même et de la pénétration. Il alla donc rejoindre, sur l’Alima, Ballay qui ne cessait de négocier avec les tribus, notamment les Apfourous, pour organiser les communications faciles et régulières avec le grand fleuve : du poste de Diélé, Ballay s’embarqua sur l’Alima jusqu’à son confluent puis remonta à Ngantchou, le point du fleuve le plus voisin de la résidence de Makoko. Par la même voie de l’Alima et du Congo, Brazza l’y rejoignait en mars 1884 avec M. de Chavannes. Makoko fit à son ami une réception splendide à propos de la remise de la ratification du traité. Une solennité de même NARI-KOUILOU, - BRAZZA REGAGNE LA CÔTE ordre eut lieu à Brazzaville où la France n’était plus directement représentée depuis, qu’en 1882, l’enseigne Mizon en avait rappelé le sergent Malamine. Brazza s’y rendit en avril 1884 par le canot à vapeur avec Ballay et M. de Chavannes, pendant que par terre un vassal de Makoko, M’pohoutaba, était envoyé par Makoko pour le représenter et faire la remise en son nom. Bien accueilli par les indigènes, Brazza jouait ici une partie difficile Sur la rive gauche que le traité Makoko englobait dans sa cession, se trouvaient trois ou quatre petits postes que Stanley avait fait établir au nom de l’Association Internationale, notamment Léopoldville, postes que Makoko parlait de faire attaquer pour en déloger nos concurrents⁠ ⁠; d’autre part, pendant le séjour de Brazza en France, cette même Association s’était empressée d’occuper la vallée du Niari-

LOANGO (D’après le Tour du Monde (1885).

LoANGo, d’après un dessin du Tour du monde
Gravure LoANGo, d’après un dessin du Tour du monde
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Kouilou. Brazza comprit tout de suite qu’il fallait parer au danger en proclamant nos droits, même sur la rive gauche. Il le fit avec décision :

Voulant de suite rendre nette notre situation réciproque, je cherchai immédiatement à entrer en pourparlers avec le représentant de M. Stanley : on fit la sourde oreille à toutes mes propositions d’entente.

Vainement, j’allai par trois fois à Léopoldville : trois fois on prétexta d’une absence. J’invitai alors à venir me voir : on était malade⁠ ⁠; j’écrivis : on me répondit toujours d’une manière évasive et sans avoir l’air de comprendre.

Lassé de ces faux-fuyants, qui répondaient mal à mes dispositions et à la franchise de mon attitude, j’envoyai M. de Chavannes faire une dernière fois mes offres d’entente, et le lendemain, dans un palabre solennel, le délégué de Makoko, me présentant les chefs des deux rives du Congo, leur ordonnait de n’obéir qu’à moi⁠ ⁠; puis, prenant les mains de tous, il les mettait dans les miennes en signe d’abandon.

Cette cérémonie n’était du reste que la répétition de celle qui avait eu lieu à mon premier voyage en 1880. Le procès-verbal en fut dressé et communiqué le lendemain au représentant de l’Association. Il fut répondu à cet envoi par une lettre peu courtoise⁠ ⁠; mais, habitué à ce genre de procédé, je déclarai que j’en référerais à mon gouvernement, que je demandais un arbitrage, et je partis. Nos droits étaient établis, la solution seule était ajournée.

Outre qu’il était strictement de mon devoir de faire valoir dans leur intégralité les droits de la France, en gardant à Brazzaville la clef du Congo supérieur, j’avais un sûr moyen de rentrer en possession de la vallée du Niari Quillou et des 360 kilomètres de côtes que le comité avait occupés entre le Setté-Cama et le Chiloango.

L’ŒUVRE ACCOMPLIE

Le Ier juin 1884 Brazza repartait de Brazzaville, laissant le poste et la région aux mains expertes de M. de Chavannes. La situation ainsi réglée, Brazza, après quelques jours de repos, s’attacha à l’extension vers le Nord et, gagnant le Congo par l’Alima, il y trouvait Albert Dolisie occupé à faire de bonne besogne, à nouer des relations et à conclure des traités avec les premières tribus de l’Oubangui. Lui laissant le canot à vapeur, Brazza, tranquille de ce côté aussi, rentra à la côte. Le bilan était déjà important. D’une part nos droits à Brazzaville étaient consacrés et assuraier le rétablissement de notre situation au Niari-Kouilou et d’autre part notre influence allait s’étendre progressivement sur la rive droite du Congo au nord de l’Alima, au nord même de l’équateur sur les tribus de l’Oubangui. Mais il fallait en plus explorer plusieurs régions et « produire une action aussi loin que possible dans le Haut-Congo pour avoir en main à l’heure voulue des éléments de compensation ». Ce furent encore trois mois d’activité intense où Brazza se prodigua « courant, comme il l’a dit lui-même », d’un point à l’autre, réglant une difficulté à Loango, causant politique à Vivi, veillant au ravitaillement de tous, donnant partout des conseils et des ordres. » Les missions et reconnaissances étaient envoyées de tous côtés, notamment celle de MM. Jacques de Brazza et Pécile vers le Nord- Ouest. A l’activité du chef répondait partout l’élan de ses collaborateurs.

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C’est au milieu de cette œuvre que Brazza fut informé le 15 juillet 1885 que le ministère de l’Instruction publique mettait fin à la mission de l’Ouest africain. Un événement diplomatique venait de modifier toute la situation du Congo : les puissances avaient signé à Berlin le 26 février 1885, un Acte international qui la réglait pour l’avenir et qui s’accompagnait de plusieurs traités de partage entre les puissances intéressées, et elles avaient reconnu à la place de l’Association Internationale africaine, un nouvel Etat, l’Etat indépendant du Congo. Le Commissaire de la République dans l’Ouest africain était appelé à Paris à la suite de ce grand changement. C’était le ministère de la Marine qui devait reprendre la suite de ses travaux et la charge de la situation locale.

Avant de rentrer, Brazza alla encore inspecter la situation de l’Oubangui où Dolisie avait déjà pénétré jusqu’au 3e degré au Nord de l’équateur. Il descendit à Brazzaville, rejoignit la côte à Banane, puis le 18 octobre 1885 Libreville, où il remit ses pouvoirs à M. Pradier, gouverneur du Gabon, et enfin gagna la France.

La troisième mission Brazza était terminée. La première avait dissipé le mystère de l’Ogooué, la seconde avait établi la France au Congo et au Niari-Kouilou, la troisième venait de consolider toutes les positions acquises, de commencer l’organisation méthodique des conquêtes faites et d’engager vigoureusement l’extension vers le Nord. Dix années avaient été employées à acquérir ces résultats.

L’œuvre de Brazza n’était d’ailleurs pas terminée et il devait donner encore plusieurs années de sa vie à ce Congo français qu’il venait de fonder. Mais désormais il était le chef d’une colonie à organiser et à administrer, et non plus simplement l’explorateur et le coureur de brousse.

La constitution et l’essor de la colonie du Congo français allaient être pour lui les plus belles des récompenses. Il fut nommé officier de la Légion d’honneur le 13 août 1885 à trente-trois ans. Une popularité universelle l’entourait. Son conflit avec Stanley y avait ajouté : en lui la « manière » française s’était victorieusement opposée à l’audace un peu brutale de son rival américain. On se répétait les détails pittoresques des voyages et des récits de Brazza et de ses compagnons. Brazza écrivait peu. Il préférait l’action au livre. Il n’existe de lui aucun récit complet de ses voyages, sauf une relation parue dans quelques fascicules du Tour du Monde, le texte des trois grandes conférences qu’il donna à la Société de Géographie à chacun de ses retours, quelques courts articles et les lettres qu’il adressait surtout à sa mère. M. Napoléon Ney a réuni ces documents dans un volume publié en 1887 sous le titre Conférences et Lettres de Savorgnan de Brazza. Les difficultés de ses voyages y apparaissent dans un style simple et pourtant coloré : on y devine la volonté et l’énergie de l’explorateur et aussi la douceur et la sensibilité d’une âme très fine et très humaine.

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En quelques traits par exemple, il y peint une situation ou un incident pittoresque comme ce déjeuner de Lambaréné du ter janvier 1876 dont il se souvient, écrit-il à sa mère, parce que ce fut le seul jour de l’année où il mangea du pain, ou bien il campe plaisamment quelque fantoche noir, comme ce roi des Irengas Renoqué qui « se promène dans son village avec un magnifique chapeau haut de forme et une non moins magnifique couronne de marquis en cuivre doré ornée de pierres précieuses en cristal et fixée au haut de ce chapeau ». Sa bonne humeur sait résister à tous les incidents fâcheux, tornades, échouements, retards, etc. « Tu t’étonneras sans doute, écrit-il encore à sa mère, de trouver tant de taches d’huile sur ma lettre. Mais comme je ne suis pas très à mon aise pour l’écrire, tu m’excuseras⁠ ⁠; j’ai pour lampe une vieille boîte de sardines pleine d’huile de Latthier. palme et les mille papillons et autres insectes qui FEMME AOUANDII abondent dans ce pays arrivent, attirés par la (Croquis original de E. Laethier). lumière, et finissent par tomber dans l’huile dans laquelle ils font le diable. Ils viennent ensuite se poser sur mon papier (I). »

FEMME AOUANDJI, croquis original de E. Laethier

Illustration de l'ouvrage, page 413
Gravure sans légende (page 413)

Quel courage, non seulement devant la menace du fusil ou de la sagaie hostiles, mais aussi devant la maladie ou la blessure⁠ ⁠!

Aux chutes de Booué, ma pirogue chavira. Il fallut travailler longtemps dans l’eau pour sauver son chargement, et j’y gagnai la dysenterie qui ne m’a pas laissé trop gras. Par-dessus le marché je m’étais blessé sérieusement le pied gauche sur une roche. Un charlatan de l’endroit appliqua sur la plaie un onguent qui me fit enfler le pied, gros comme la jambe. Privé de médicaments et de ma trousse que j’avais laissée aux officiers belges de la mission Stanley, je pris mon couteau et taillai dans le morceau jusqu’à un centimètre de profondeur, supprimant tout ce qui n’avait pas une couleur de chair fraîche. J’en fus quitte pour deux mois d’inaction et, en arrivant à Franceville, au mois de février 1881, je fus le premier voyageur à qui notre station hospitalière ait rendu service.

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Et quel sang-froid⁠ ⁠! En arrivant à 5 heures du soir, au village de Kimbendge, nous rencontrons les dispositions les plus mauvaises, les plus hostiles à notre égard. On nous refuse de l’eau, du feu, et une place pour nous reposer, même hors du village⁠ ⁠! Tandis que je discutais avec le chef, mes hommes, excités de leur côté par les naturels, s’échauffaient⁠ ⁠; l’un d’eux, menacé, veut montrer la puissance de nos armes en déchargeant son fusil contre un arbre, et au même moment reçoit une balle qui lui traverse le poignet. On court au milieu des cris et du cliquetis des armes⁠ ⁠; c’est un combat dans les plus mauvaises conditions. En vain, pour l’arrêter, j’arrache à l’un de mes Sénégalais le fusil qu’il vient d’enlever à un naturel et je le remets au chef⁠ ⁠; celui-ci le prend, me vise, me manque, les balles sifflent de tous côtés, et nous comptons six blessés avant de pouvoir nous abriter et battre en retraite.

Déjà et dès le premier jour apparaît dans les lettres comme dans les actes de ce jeune officier son amour pour les indigènes, sa volonté de les arracher à la barbarie et à l’esclavage et de les préserver des dangers de l’alcool, cet olougou dont ils commençaient à abuser et qu’ils lui demandent à grands cris, son espoir de les élever moralement et matériellement, bref, ce qui sera la base de sa politique indigène quand il gouvernera le Congo. C’est pacifiquement qu’il fait ses voyages et qu’il attire peu à peu les diverses tribus. Il ne fait jamais usage de ses armes que pour repousser une attaque comme celle des Apfourous. Aussi sa réputation le précède et rend ses tentatives d’apprivoisement plus faciles. Le grand commandant — comme disent les indigènes — est reçu en ami. M. Georges Brousseau, qui faisait partie de la Mission de l’Ouest africain, rapporte dans ses Souvenirs de la Mission Savorgnan de Brazza, ce chant improvisé dans une de ces réceptions par un chanteur qui oppose la bonté de Rocamambo (Brazza) au souvenir laissé par Boula Matari (Stanley). Solo Chœur

Blancs beaucoup sauvages : Méchant blanc⁠ ⁠! Méchant blanc⁠ ⁠! Pas manger sauterelles, crapauds, Joli blanc⁠ ⁠! Joli blanc⁠ ⁠! Pas connaître fétiche Solo Chœur Rocamambo parmi nous

Pauvres blancs⁠ ⁠! pauvres blancs⁠ ⁠! Noirs amis des blancs Solo Blancs amis des noirs

Boula Matari (I) loin de nous : Lui beaucoup méchant blanc Chœur Noirs pas aimer lui. Grands blancs⁠ ⁠! Grands blancs.

Mais ce qui valait à Brazza peut-être le plus de popularité en France, ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui dans ses conférences et dans ses lettres, c’est l’affection qu’il porte à ses collaborateurs et qu’ils lui rendent en un dévouement presque fanatique. C’était une équipe d’élite dont les membres pouvaient quel quefois, sous le coup du rude climat et de la fièvre, se jalouser, se critiquer et même se dénigrer, mais qui tout entière suivait aveuglément le chef. Ce dévouement allait jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort. En quelques lignes, Brazza en retrace quelques exemples émouvants et presque tragiques. Le quartier-maître Le Briz est mort sur le Congo : « En brave marin il était mort comme il l’eût fait sur le pont de son vaisseau un jour de bataille. Quand vint la dernière minute : « Je « m’en vais, dit-il d’une voix ferme encore⁠ ⁠; vous direz à M. de Brazza que j’ai « toujours fait mon devoir. » Quelle éloquence simple et poignante dans ce récit de la mort à Madiville de M. Rigail de Lastours, l’un des premiers et des meilleurs collaborateurs de Brazza dans l’Ogooué et dont le nom a été attribué au poste appelé Lastoursville :

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S’il est une situation cruelle, c’est bien celle de se voir placé entre le cœur et la raison, entre les devoirs d’humanité et le devoir absolu de poursuivre sa tâche sans regarder derrière soi.

Un de mes plus zélés collaborateurs se mourait et me suppliait de l’assister à ses derniers moments⁠ ⁠; le courant de foudre de l’Ogooué pouvait me porter près de lui en moins de deux jours⁠ ⁠; j’hésitai un instant, puis le cœur l’emportant sur la raison, je sautai en pirogue, et arrivai à temps pour serrer encore une main qui semblait vouloir se souder à la mienne dans une dernière étreinte, pour fermer les yeux qui s’éteignirent dans les miens.

M. de Lastours était un Français dans toute l’acception du mot, un de ces dévoués aux grandes idées, un de ces hommes au chaleureux courage qui aiment leur patrie par-dessus tout.

LES CODE BRORATEURS DE BRAZZA

Puissent aujourd’hui ces paroles payer à ceux qui dorment là-bas le juste tribut de regrets qu’on n’est pas en droit d’accorder au cours de l’œuvre. Ce n’est qu’après la lutte qu’on peut songer à compter ses morts et à les pleurer. Les nôtres gardent éternellement sur les rives de l’Ogooué et du Congo le nom de la France, martyrs de la foi patriotique et du dévouement au pays, muettes sentinelles endormies dans les plis du drapeau national. ports, s’est toujours attaché à mettre en lumière l’effort Brazza, dans ses conférences, ses lettres et ses rapde ses collaborateurs comme pour les associer à sa propre mémoire dans le souvenir de ceux qui profiteront demain de leurs efforts. Il a ainsi confié à l’histoire un certain nombre des noms de ceux qui sont morts là-bas ou qui y ont peiné avec lui. C’est l’honorer lui-même que de répéter ici ceux qu’il a désignés dans les rares documents que nous tenons de lui. Ce furent d’abord le docteur Noël Ballay qui termina sa belle carrière africaine comme gouverneur général de l’Afrique occidentale française, les deux futurs gouverneurs Charles de Chavannes et Albert Dolisie qui furent les véritables lieutenants du chef⁠ ⁠; ce furent ensuite Beauguillaume, Blondel, le docteur Benoist, Borderie, Jacques de Brazza, Georges Brous-

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seau, Buffet, Camuset, V. Chollet, Costa⁠ ⁠; le lieutenant de cavalerie Decazes, Dévy, Didelot, Michel Dolisie, Dufourcq, Dutreuil de Rhins, Dusseaux, Delaroche, Eckennann, Flicotteau, Froment, Foucher, Alfred Fourneau devenu gouverneur des colonies, le quartier-maître Guiral, le quartier-maître Hamon, Husson, Jégou, Kleindienst, de Kerroual, Laneyrie, Laporte, de Lastours, ancien élève de l’Ecole des Mines, Lescau, Le Briz, de Laforest, Lefèvre, Lebeyrie, le sergent Malamine, Manas, Manchon, de Meurville, J. Michaud, P. Michaud, tous deux anciens élèves des Arts et Métiers, Michelez, ancien élève de l’Ecole polytechnique, de Montagnac, Marche, Marbru de la Barre, Mizon, Noguez, Oursel, Pécile, Pouplier, Pierron, le capitaine Plaigneur, Pobeguin, Ponel, Roche, Roux, H. Rochefort, Rouvier, Roux, docteur Swebich, Sescau, Taburet, G. Thoiré, Thollon, Tabuteau, Vittu de Kerraoul, Weistroffer. Et sans doute bien des noms manquent à cette liste de précurseurs déjà trop oubliés et qui marchaient derrière le chef pour une solde de 150 francs par mois, sans pain, sans vin, sans médecin, et le plus souvent, avec le ciel pour toit⁠ ⁠! Ce sont les fondateurs du Congo français.

Un dernier trait s’ajoute à ce portrait de Brazza : son désintéressement. C’est de ses ressources personnelles qu’il paya une bonne partie des dépenses de sa première mission et même des deux autres : « L’argent que j’ai laissé au Gabon, écrivait-il de Lopé le 27 février 1876 au commandant supérieur de Libreville, n’étant pas suffisant pour subvenir aux dépenses que j’ai faites aux factoreries de la Pointe-Fétiche, j’écris à ma famille d’envoyer par la première occasion 5 000 francs au Gabon qui seront déposés à mon compte au Trésor. » C’était la première atteinte à son avoir personnel, d’autres atteintes suivirent jusqu’à épuisement total.

ARACTÈRE EXTRAJURIDIQUE DES • ACQUISITIONS CONGOLAISES

Telle était l’œuvre qui de 1875 à 1885 avait porté au Congo et jusqu’à l’Oubangui nos vieux établissements créés en 1839 au Gabon, et tel était l’ouvrier. La conquête du Congo avait été rapidement et heureusement menée sur place, grâce à l’exploration. Il restait à la régler diplomatiquement. Car désormais la France et le Portugal ne sont plus seuls côte à côte dans cette partie de l’Afrique. De nouveaux compétiteurs se sont présentés pour en recueillir des morceaux et une rivalité internationale très ardente a succédé à la concurrence des explorateurs.

C’est de Bruxelles que le mouvement vint cette fois encore. Stanley marchant

IV. — L’ACTE DE BERLIN ET LE PARTAGE DU BASSIN DU CONGO

PIERRE SAVORGNAN DE BRAZZA

D’après la peinture originale de Madame la Marquise de CHAMBRUN. (De Brazza, à une table d’échecs, lit sur une carte l’itinéraire de la Mission Gentil). PLANCHE VII. HIST. COLONIES. - AFRIQUE.

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à la conquête du Pool et du fleuve intérieur, ne savait pas exactement pour qui il luttait, et si le drapeau bleu étoilé d’or qu’il portait vers l’Afrique centrale était celui de l’ancienne Association Internationale africaine ou du Comité d’Études du Haut-Congo qui, en 1883, était devenu « l’Association Internationale du Congo » et qui affirmait déjà plus ouvertement les visées politiques du roi des Belges. L’important était de prendre là-bas des positions solides et Stanley recevait l’ordre d’aller toujours plus vite et plus avant, afin de compenser l’établissement des Français sur la rive droite. Les collaborateurs, notamment le commandant Hannsens et lui, signaient en hâte et partout plus de cinq cents traités avec des chefs indigènes « de façon à pouvoir satisfaire un jour, écrit M. de Lichtervelde, dans son livre Léopold II, le formalisme juridique des chancelleries européennes ». C’était le système des annexions au pinceau qui fut beaucoup pratiqué par toutes les puissances en Afrique comme il l’avait été par les Américains pour légitimer leurs prises de possession chez les Peaux-Rouges. « Les sauvages auxquels Stanley avait affaire, écrit encore M. de Lichtervelde, n’avaient peut-être pas une notion très précise de la portée de l’acte qu’on leur proposait de souscrire⁠ ⁠; plusieurs manifestaient une horreur superstitieuse pour l’encre et le papier⁠ ⁠; mais Boula- Matari, comme on appelait là-bas le grand blanc, connaissait l’art de convaincre. Il avait avec lui des réserves d’étoffes et de superbes articles de traite. Avec une patience ingénieuse, il n’épargna aucun effort pour que son titre de premier occupant et de pacificateur qui constituait le fondement moral de son droit fût renforcé par des documents nombreux propres à satisfaire les graves personnages d’Europe, qui attachent une extrême importance à la forme des contrats. »

DU 26 FÉVRIER 1884 AVEC L’ANGLETERRE

Les cartes étaient donc jouées sur place. Il fallait maintenant les abattre sur le tapis vert des diplomates. Un réveil des ambitions coloniales du Portugal porta la question devant l’Europe. C’est à ses navigateurs, on le sait, qu’étaient dues les premières explorations de la côte d’Afrique ils y avaient établi des comptoirs qui avaient disparu vers la fin du siècle dernier, sauf sur quelques points de la « côte d’Angola » et aussi, au nord de l’estuaire du Gabon, le port de Cabinda qu’on appela longtemps le « paradis des négriers ». Après la découverte du Congo, et devant les compétitions soulevées entre Stanley et Brazza pour l’attribution du bassin du Niari-Kouilou, le Portugal protesta au nom de ses droits historiques et s’adressa à l’Angleterre. Celle-ci s’empressa naturel- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV lement d’accueillir ses suggestions afin d’entraver le partage du bassin du Congo par un groupe de puissances dont elle ne ferait pas partie, et le 26 février 1884, à Londres, lord Granville signait avec le ministre de Portugal, M. Martins d’Antas, un traité reconnaissant la souveraineté du Portugal entre le 8e degré et le 5º d. I2 de latitude Sud, c’est-à-dire sur l’estuaire et le cours du fleuve jusqu’à Noki et sur les possessions des tribus fixées le long de la côte et aux bords du fleuve et établissant une commission mixte anglo-portugaise pour rédiger des règlements concernant la navigation et la police du Congo. Cette convention, qui n’a pas été ratifiée, souleva des protestations générales et immédiates. L’émotion fut vive en Belgique, car le traité anglo-portugais fermait aux Belges l’accès de l’estuaire, et leur interdisait toute communication entre le fleuve et la mer. La France fit connaître, dès le 13 avril 1884, qu’elle ne l’acceptait pas. Mais la protestation la plus inattendue et la plus énergique vint d’Allemagne. Le prince de Bismarck déclara, lui aussi, dès le 18 avril, qu’il y faisait opposition. C’était l’entrée de l’Allemagne dans la question congolaise. Le développement croissant de sa navigation et les intérêts importants que les maisons de Hambourg et de Brême avaient déjà acquis sur la côte d’Afrique,

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LA CÔTE D’ANGOLA (D’après un dessin du Tour du Monde).

LA CÔTE D’ANGOLA, d’après un dessin du Tour du monde
Gravure LA CÔTE D’ANGOLA, d’après un dessin du Tour du monde
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l’avaient insensiblement amenée à donner un caractère officiel à ses établissements récents au Cameroun, au Togo et dans le Sud-Ouest africain. Bismarck était d’autre part très favorable au roi des Belges et à ses projets coloniaux, soit par sympathie pour les Cobourg, soit dans la pensée d’hériter un jour des conquêtes congolaises. Peut-être aussi tenait-il à donner sur ce point quelque satisfaction à la France, envers laquelle il tentait, à ce moment, une politique de séduction et d’attraction où il la suivait, en quelque sorte, sur le terrain colonial. Il proposa bientôt qu’une Conférence internationale fût convoquée pour régler la question du Congo. LES ETATS-UNIS, ASSOCIONE ETERNATE DE CONGOSSENT COMME ÉTAT L’ASSOCIATION INTERNATIONALE DU CONGO (1884)

Le 8 novembre 1884, à la veille de la Conférence qu’il avait convoquée à Berlin, il faisait signer par son ambassadeur à Bruxelles, le comte de Brandenbourg, avec le colonel Strauch, président de l’Association Internationale du Congo, un traité reconnaissant l’Association, arborant son drapeau bleu avec étoile d’or au centre, comme un Etat ami contre la promesse de la franchise de tous droits pour les importations allemandes au Congo. Dans les mêmes conditions, les Etats-Unis l’avaient déjà reconnu le 1o avril précédent.

Avec la France la négociation était plus délicate en raison de la compétition qui s’était élevée sur place et de l’occupation par l’Association Internationale de notre route d’accès du Niari-Kouilou. Cependant, le 16 octobre 1882, le cabinet Duclerc avait fait au roi des Belges une déclaration conciliante : « Suivant le désir que Votre Majesté a bien voulu me faire exprimer, écrivait-il, il est convenu qu’aucun obstacle ne sera apporté aux relations entre les stations établies ou à établir par l’Association Internationale africaine et le Comité d’Etudes du Congo. Le passage de l’une à l’autre desdites stations par le territoire situé entre le Stanley-Pool et les rivières Mpila et Djoué, ne sera soumis par nous à aucune charge ni entrave, soit quant aux personnages, soit quant aux articles transportés en transit. » Depuis lors les événements avaient amené le gouvernement français à porter un intérêt toujours plus vif aux choses du Congo. Jules Ferry surtout comptait bien développer au profit de la France l’œuvre de Brazza. D’ailleurs il ne croyait pas à la consistance ni à l’avenir de l’Association Internationale, dont le statut juridique si imprécis lui paraissait inexistant et dont il escomptait la liquidation : il pensait qu’elle finirait par se mettre sous le patronage d’un grand Etat et il s’arrangeait pour que cet Etat fût la France. Il accepta donc d’aller à la Conférence de Berlin, mais après avoir fait attribuer à la France par l’Association Internationale un droit de préférence en cas de liquidation. Le colonel Strauch lui en donnait l’assurance par une lettre du 23 avril et Jules Ferry en prenait acte par une réponse du lendemain.

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En cette réponse, Jules Ferry ne faisait même pas de réserve pour le Niari- Kouilou, tellement il était persuadé que l’Association Internationale ne durerait pas et que les territoires contestés nous reviendraient à la liquidation.

Et pourtant ces trois accords que l’Association Internationale venait de conclure avec les Etats-Unis, la France et enfin l’Allemagne, avaient singulièrement modifié la situation de l’Association. Elle sortait peu à peu de l’imprécision où elle s’était d’abord dissimulée et, forte surtout de l’appui de l’Allemagne, admise par les grands Etats grâce à la diplomatie tenace et habile du roi des Belges qui la présidait, elle s’était fait admettre à égalité à la Conférence qui allait s’ouvrir. Bien plus, elle avait répandu la conviction que sa transformation en un Etat régulier, neutre, mais autonome, était désirable. Les Etats-Unis et l’Allemagne les premiers, proclamaient que c’était la seule solution possible, et la meilleure. La Conférence africaine, convoquée

VEMBRE 1884-26 FÉVRIER 1885) par le prince de Bismarck, se réunit à Berlin le 15 novembre 1884 et aboutit à l’accord du 26 février 1885 qui a reçu le nom d’Acte de Berlin. Il assura d’abord à toutes les nations la liberté du commerce dans ce qu’on appelle le « bassin conventionnel du Congo », lequel, il faut le remarquer, s’étend jusqu’à des zones situées en dehors de ce bassin, même jusqu’à l’océan Indien et qui est ainsi défini :

I° Dans tous les territoires constituant le bassin du Congo et de ses affluents. Ce bassin est délimité par les crêtes des bassins contigus, à savoir, notamment, les bassins du Niari, de l’Ogooué, du Chari et du Nil, au Nord⁠ ⁠; par la ligne de faîte orientale des affluents du lac Tanganyka, à l’Est⁠ ⁠; par les crêtes des bassins du Zambèze et de la Logé, au Sud. Il embrasse, en conséquence, tous les territoires drainés par le Congo et ses affluents, y compris le lac Tanganyka et ses tributaires orientaux⁠ ⁠;

2º Dans la zone maritime s’étendant sur l’océan Atlantique depuis le parallèle situé par 2º 30" latitude sud, jusqu’à l’embouchure de la Logé, la limite septentrionale suivra le parallèle situé par 2º 30", depuis la côte jusqu’au point où il rencontre le bassin géographique du Congo, en évitant le bassin de l’Ogooué, auquel ne s’appliquent pas les stipulations du présent acte.

La limite méridionale suivra le cours de la Logé jusqu’à la source de cette rivière et se dirigera de là vers l’Est jusqu’à la jonction avec le bassin géographique du Congo⁠ ⁠;

3° Dans la zone se prolongeant à l’Est du bassin du Congo, tel qu’il est délimité ci-dessus jusqu’à l’océan Indien, depuis le 5° degré de latitude Nord jusqu’à l’embouchure du Zambèze au Sud. De ce point la ligne de démarcation suivra le Zambèze jusqu’à cinq milles en amont du confluent du Shiré et continuera par la ligne de faîte séparant les eaux qui coulent vers le lac Nyassa des eaux tributaires. du Zambèze, pour rejoindre enfin la ligne de partage des eaux du Zambèze et du Congo.

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La liberté de navigation est attribuée à toutes les nations sur les côtes, sur le Congo et sur tous les affluents. L’égalité commerciale leur est également attribuée : leurs marchandises ne peuvent être frappées d’aucun droit différentiel et d’ailleurs elles n’auront à supporter « d’autres taxes que celles qui pourraient être perçues comme une équitable compensation de dépenses utiles pour le commerce »⁠ ⁠; notamment, elles ne supportent aucun droit d’entrée ni de transit. L’acte interdit aussi tout monopole ou privilège en matière commerciale. Engagement est pris par toutes les puissances ayant des possessions congolaises de « veiller à la conservation des populations indigènes et à l’amélioration de leurs conditions morales et matérielles d’existence et de concourir à la suppression de l’esclavage et surtout de la traite des noirs »⁠ ⁠; de protéger sans distinction de nationalité ou de culte les institutions et entreprises religieuses, scientifiques ou charitables⁠ ⁠; de protéger spécialement les missionnaires chrétiens, les savants et les explorateurs⁠ ⁠; de garantir la liberté de conscience et la tolérance religieuse. La traite des esclaves est formellement interdite. Un chapitre spécial règle la liberté de navigation du Congo et aussi du Niger.

LIBREVILLE, d’après un croquis de Boudier. Tour du monde (I90I)
Gravure LIBREVILLE, d’après un croquis de Boudier. Tour du monde (I90I)

Une question importante était celle de la neutralité des territoires compris dans le bassin conventionnel. Elle fut ainsi réglée par l’article 19 :

Afin de donner une garantie nouvelle de sécurité au commerce et à l’industrie et de favoriser, par le maintien de la paix, le développement de la civilisation dans les contrées mentionnées à l’article 1er et placées sous le régime de la liberté commerciale, les Hautes Parties signataires du présent Acte et celles qui y adhéreront par la suite s’engagent à respecter la neutralité des territoires ou parties de territoires dépendant desdites contrées, y compris les eaux territoriales, aussi longtemps que les puissances qui exercent ou qui exerceront des droits de souveraineté ou de protectorat sur ces territoires, usant de la faculté de se proclamer neutres, rempliront les devoirs que la neutralité comporte.

Enfin l’Acte de Berlin, pour mettre fin aux rivalités des explorateurs et aux compétitions fondées sur les traités indigènes, détermine ainsi les conditions de validité des occupations nouvelles dans les territoires sans maître :

LIBREVILLE (D’après un croquis de Boudier, Tour du Monde) (1901).

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ART. 34. — La puissance qui, dorénavant, prendra possession d’un territoire sur les côtes du continent africain situé en dehors de ses possessions actuelles, ou qui, n’en ayant pas eu jusque-là, viendrait à en acquérir, et de même la puissance qui y assumera un protectorat, accompagnera l’acte respectif d’une notification adressée aux autres puissances signataires du présent acte, afin de les mettre à même de faire valoir, s’il y a lieu, leurs réclamations.

ONSTITUTION DE L’ETAT INDEPENDANT DI

La Conférence avait ainsi établi ce qu’on a appelé un « droit africain ». C’était d’abord l’internationalisation du bassin du Congo au point de vue économique. En outre, la France, le Portugal, et l’Association Internationale qui allait grandir en un Etat nouveau, avaient la charge de découvrir, explorer, conquérir et bientôt pacifier et organiser les territoires congolais : toutes les puissances en auraient le bénéfice pour leur commerce et leurs nationaux. L’œuvre de la Conférence

CONGO. - LE RÊVE DE LÉOPOLD II RÉALISÉ de Berlin ne consista pas tout entière dans l’Acte général du 26 février 1885. Latéralement, pendant qu’elle tenait ses séances, les représentants du roi Léopold exerçaient une action intense et heureuse pour faire aboutir la conception du roi et substituer enfin un Etat à l’entité juridique imprécise qui s’abritait sous le drapeau bleu de l’Association Internationale. Le traité conclu le 8 novembre 1884 entre l’Association Internationale et l’Allemagne servit de modèle à ceux qu’elle signa avec l’Angleterre, l’Italie, l’Autriche-Hongrie, les Pays-Bas, l’Espagne, la France, la Russie, la Suède et Norvège, le Portugal, le Danemark et la Belgique elle-même. Pendant trois mois les représentants de Léopold II, le baron de Lambermont, Emile Banning, le colonel Strauch et Eudore Pirmez, luttèrent contre l’opposition du Portugal et de la France pour la consécration des prétentions de l’Association Internationale, surtout afin d’obtenir l’accès au Bas-Congo. Le roi dut même un instant menacer d’abandonner l’œuvre congolaise et il fit disputer pied à pied toutes les revendications qui s’imposaient en faveur de la France et du Portugal. Enfin, le 23 février 1885, jour de la clôture de la Conférence, l’Association Internationale du Congo, reconnue par toutes les puissances, adhéra officiellement à l’Acte général. Elle faisait place à l’Etat indépendant du Congo placé sous la souveraineté du roi des Belges Léopold II.

LE DROIT DE PRÉTÉ- RENCE DE LA FRANCE

On sait ce qu’est devenu l’Etat ainsi créé. C’est aujourd’hui le Congo belge, colonie de la Belgique. En moins de dix ans après la Conférence toute géographique et humanitaire de Bruxelles de 1876, Léopold II, roi des Belges, devenait ainsi, en 1885, souverain de l’Etat indépendant du Congo. Il lui fallut vingt-trois ans pour transmettre cet Etat, dont il était souverain et propriétaire, à la Belgique. Peu coloniale à l’époque, celle-ci reculait devant la charge d’un Etat africain qui ne payait même pas ses frais et pour lequel le roi-souverain dut souvent solliciter des crédits et des emprunts : « Sire, lui disait un jour le financier Malou, je n’ai ni la foi ni l’espérance : comment voulez-vous que j’aie la charité⁠ ⁠? » Il fallut que le Congo, pacifié, non sans fortes et longues expéditions, organisé et mis en valeur, non sans vives critiques sur ses méthodes d’administration, commençât à révéler ses richesses culturales et minières pour que l’opinion publique belge comprit enfin la grandeur de la politique et la beauté du geste de son roi. Une loi du 18 octobre 1908 prononça enfin l’annexion. Avant de mourir, le 17 décembre 1909, Léopold II avait réalisé le rêve de sa jeunesse. La statue qui lui a été élevée à Léopoldville et que son neveu, le roi Albert, est allé inaugurer là-bas avec la reine Elisabeth en juin-juillet 1928, était bien due à ce grand prince, à ce grand Africain. gouvernement français avait toujours sauvegardé le A travers ces hésitations et ces tractations, le droit de préférence de la France sur les territoires du Congo. Le 5 février 1895, M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, avait signé à Paris avec le baron d’Anethan, ministre de Belgique, un accord établi en prévision de la cession qu’on croyait alors prochaine de l’Etat indépendant du Congo à la Belgique. Il y était stipulé que le gouvernement belge reconnaissait à la France un droit de préférence sur ses possessions congolaises en cas d’aliénation de celles-ci, à titre onéreux en tout ou en partie. En plus, cet acte confirmait expressément le droit de préférence de la France⁠ ⁠; enfin, il était déclaré que devait faire par la suite l’objet d’une négociation préalable entre la France et la Belgique, tout échange des territoires congolais avec une puissance étrangère ainsi que toute location de ces territoires aux mains d’un Etat étranger ou d’une Compagnie étrangère investie de droits de souveraineté. Le gouvernement belge ajoutait qu’il ne serait jamais fait de cession à titre gratuit de tout ou partie de ces mêmes possessions. Le droit de préférence de la France a été encore garanti par un nouvel accord franco-belge signé à Paris le 23 décembre 1908 et qui a reproduit à peu près textuellement celui du 5 février 1895 en stipulant qu’il s’applique à la totalité des territoires du Congo belge.

423 424 ET L’ASSOCIATION INTERNATIONALE

On se doute bien (14 FÉVRIER 1885) que parmi les conventions passées par l’Association Internationale avec les puissances pour faire reconnaître son existence et sa promotion au rang d’Etat, les deux plus délicates avaient dû régler sa délimitation avec ses voisins immédiats, le Portugal et la France. Les négociations avaient été d’ailleurs quelque peu liées et aboutirent à trois conventions de délimitation, celle du 5 février 1885 entre la France et l’Association Internationale et celle du 17 mai 1885 entre la France et le Portugal.

PIROGUIER ONDOUMBO, dessin d’après nature de Laethier
Gravure PIROGUIER ONDOUMBO, dessin d’après nature de Laethier
INTERNATIONALE

Celui-ci avait affirmé ses droits par une action locale et des prises de possession. Il avait même dépassé la limite historique du 5°12’ de latitude Sud, dépassé le fleuve Tchiloango au Nord de Cabinda, occupé le district de Massali, et au cours même de la Conférence de Berlin la rive gauche de la Loemé revendiquée par la France⁠ ⁠; à l’estuaire du Congo il avait occupé Banane et envoyé quelques navires prendre position devant ce port. Le traité passé le 14 février 1885 entre le Portugal et l’Asso- PIROGUIER ONDOUMBO ciation Internationale régla la frontière entre eux : au (Dessin d’après nature de Laethier). Nord du fleuve, le Portugal se voyait reconnaître le district de Cabinda, l’une de ses plus anciennes positions, celle qui répondait à l’ancien royaume du Cacongo : au Sud, le cours du Congo servait de frontière jusqu’à Noki et la limite allait ensuite rejoindre le cours du Couango. Le Portugal gardait donc sa bonne place sur la rive gauche de l’estuaire du fleuve. Avec la France la situation était (5 FEVRIER 1885) encore plus délicate. Elle était compliquée par la rivalité Brazza-Stanley, par les revendications françaises sur la rive gauche du Stanley-Pool et sur le bassin du Niari-Kouilou. Les négociations conduites par le baron de Courcel, assisté de Noël Ballay en l’absence de Brazza, qui, à ce moment, poursuivait sa troisième mission, aboutirent à un accord signé à Paris le 5 février 1885 par Jules Ferry, ministre des Affaires étrangères et le comte Paul de Borchgrave d’Altenau, secrétaire du roi des Belges. La France reconnaissant le drapeau de l’Association Internationale comme celui d’un gouvernement ami, souscrivait à sa neutralité. En revanche, elle recevait les avantages accordés aux diverses puissances par les précédents traités (liberté et égalité commerciales, franchises, etc.). Enfin la délimitation des deux Etats était fixée comme suit :

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La rivière Chiloango depuis l’océan jusqu’à la source la plus septentrionale : La crête de partage des eaux du Niari-Kouilou et du Congo jusqu’au delà du méridien de Une ligne à déterminer, et qui, suivant autant que possible une division naturelle du terrain, aboutisse entre la station de Manyanga et la cataracte de Ntomno Mataka, en un point situé sur la partie navigable du fleuve⁠ ⁠;

Le Congo jusqu’au Stanley-Pool⁠ ⁠; La ligne médiane du Stanley-Pool⁠ ⁠; Le Congo jusqu’à un point à déterminer en amont de la rivière Licona-Nkunda⁠ ⁠; Une ligne à déterminer depuis ce point jusqu’au 17° degré de longitude Est de Greenwich, en suivant, autant que possible, la ligne de partage d’eaux du bassin de la Licona-Nkunda, qui fait partie des possessions françaises⁠ ⁠;

PORTUGAL

Le 17° degré de longitude Est de Greenwich. Ainsi la France recouvrait le Niari-Kouilou et la côte de Loango et prenait place sur le Bas-Congo comme sur le Pool. Mais elle reconnaissait à l’Association Internationale son accès à la mer et elle lui abandonnait les droits sur la rive gauche du Stanley-Pool qu’elle tenait du traité Makoko. Le Congo français avait ainsi réglé sa frontière (17 MAI 1885) avec son voisin de l’Est. Avec le Portugal, qui avait dessiné une avance un peu envahissante dans le Nord de ses établissements de Cabinda, la négociation ne fut pas moins difficile. Pourtant c’était le baron de Courcel qui avait servi de médiateur à Berlin entre le Portugal et l’Association Internationale. Il avait réussi à faire admettre par celle-ci les revendications portugaises sur Cabinda et Molembé, deux points auxquels le gouvernement de Lisbonne tenait particulièrement à cause de l’ancienneté de l’occupation et de leur inscription au nombre des pays portugais dans la constitution de ce pays, et aussi sur Landana. Aussi insistait-il pour que la frontière Nord de la province de Cabinda fût fixée au 5º d. 12" de latitude Sud comme le Portugal le demandait lui-même autrefois. Finalement la France a fait au Portugal l’abandon d’une partie de la rive droite du Chiloango. Un traité signé à Paris le 12 mai 1886, par M. Girard de Rialle, ministre plénipotentiaire, et le capitaine de vaisseau O’Neill pour la France, d’Andrade Corvo, ministre de Portugal à Paris, et le capitaine du génie Roma du Bocage pour le Portugal, a tracé la frontière⁠ ⁠; et ainsi se trouva constituée ce qu’on appelle l’enclave portugaise de Cabinda qui dort aujourd’hui sans histoire entre le Congo français et le Congo belge comme un souvenir du temps où le Portugal découvrait l’Afrique occidentale, et dominait la côte du Gabon et l’embouchure du Zaïre. Restait enfin le troisième voisin, celui de

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MAGNE (24 DÉCEMBRE 1885) l’Ouest, le jeune Cameroun allemand, dont le développement allait créer en Afrique une nouvelle frontière franco-allemande. Le docteur Nachtigal, qui avait été chargé de prendre possession du Cameroun, n’avait pas manqué d’étendre le plus vite possible son action dans le Sud, vers l’équateur, allant ainsi au-devant de notre occupation et de notre extension. Mais le prince de Bismarck ne voulait point de conflit local au moment où il appelait la France à participer à la Conférence africaine qu’il voulait réunir à Berlin pour appuyer les visées du roi des Belges et faire pièce à l’accord anglo-portugais du 26 février 1884. Après le I3 septembre 1884, en proposant à la France une entente pour la Conférence africaine, il écrivait à notre ambassadeur, le baron de Courcel, ces assurances conciliantes : « Les actes d’occupation récemment accomplis sur la côte occidentale d’Afrique nous y ayant mis en rapport de voisinage avec des colonies et des établissements français nous désirons régler, d’accord avec le gouvernement français la situation qui résulte des prises de possession effectuées dans ces parages par des commissaires allemands. Si parmi celles-ci il s’en trouvait qui pourraient ne pas s’accorder avec les droits et la politique de la France, nous n’avons pas l’intention de les maintenir. »

L’accord fut signé à Berlin le 24 décembre 1885, il réglait les divers points alors litigieux entre la France et l’Allemagne aux colonies, sur la côte des Esclaves (Dahomey), les rivières du Sud (Rio Nunez et Mellacorée), en Océanie et tout particulièrement dans le golfe de Biafra, c’est-à-dire au Cameroun d’aujourd’hui. Voici le texte du paragraphe relatif à cette région :

Le gouvernement de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne renonce, en faveur de la France, à tous droits de souveraineté et de protectorat sur les territoires qui ont été acquis au sud de la rivière Campo par des sujets de l’Empire allemand et qui ont été placés sous le protectorat de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne. Il s’engage à s’abstenir de toute action politique au Sud d’une ligne suivant ladite rivière, depuis son embouchure jusqu’au point où elle rencontre le méridien situé par 1o degrés de longitude Est de Greenwich (7°40" de longitude Est de Paris, et, à partir de ce point, le parallèle prolongé jusqu’à sa rencontre avec le méridien situé par I50 de longitude Est de Greenwich (12° 40" de longitude Est de Paris).

Le gouvernement de la République française renonce à tous droits et à toutes prétentions qu’il pourrait faire valoir sur des territoires situés au nord de la même ligne⁠ ⁠; et il s’engage à s’abstenir de toute action politique au nord de cette ligne.

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IMPRÉCISION DES FRONTIÈRES DU NORD.

GUERRIER MANDJIA

- LA CONTESTATION DE L’OUBANGUI. — L’ACCORD FRANCO-BELGE DU 29 AVRIL 1887 français avait ainsi Le jeune Congo ses premières frontières avec ses trois voisins. Cependant, une nouvelle compétition de frontière se posa presque tout de suite avec le jeune Etat indépendant du Congo. La frontière à partir du Congo était indiquée en termes bien vagues dans l’accord du 5 février 1885. Or, Français et Belges avaient commencé la poussée vers le Nord. Les Belges avaient eu là un officier très remarquable, le capitaine Edmond Hanssens, qui semblait avoir fait sienne la devise du premier bateau lancé par Stanley : En avant⁠ ⁠! De ce précurseur les Belges racontent encore avec émotion que, Stanley malade en septembre 1882 et laissant le commandement au professeur allemand Pechuel-Loesche (qui était venu naguère au Gabon comme explorateur d’apparence purement scientifique) et celui-ci étant effrayé de ses responsabilités, l’officier belge l’avait encouragé à aller, comme il le proposait, exposer lui-même la situation au roi, l’avait remplacé à la tête de l’expédition et avait remonté le Congo jusqu’à Bonono chez les Bayanzi. Hanssens avait été après Grenfell l’un des premiers à pénétrer dans l’Oubangui. Mais, les explorations françaises étaient

GUERRIER MANDJIA, croquis d’après nature de Mignon
Gravure GUERRIER MANDJIA, croquis d’après nature de Mignon

(Croquis d’après nature de Mignon). également très actives grâce à M. Albert Dolisie et Brazza était allé lui-même les encourager avant de rentrer en France.

Le différend était grave. L’accord du 5 février 1885 avait fixé, comme frontière des possessions françaises à l’Est, une ligne allant à partir d’un point à déterminer en amont de la rivière Licona-Nkunda jusqu’au 17e degré de longitude Est de Greenwich en suivant autant que possible la ligne de partage des eaux du bassin de la Licona-Nkunda « qui fait partie des possessions françaises ». A ce moment la Licona-Nkunda était connue par la découverte qu’en avait faite Brazza en 1878 et par la carte qu’il en avait dressée : elle coulait de l’Ouest à l’Est sous l’équateur, elle s’infléchissait vers le Sud-Est sous le nom de Nkunda et allait rejoindre le Congo par o° 28" de latitude Sud⁠ ⁠; la ligne de faîte se trouvait donc à une faible distance en amont du confluent et la jonction avec le 17° méridien Est de Greenwich devait s’effectuer sur un faible parcours. Or, les explorations du missionnaire anglais Grenfell venaient de faire connaître qu’il y avait là un grand affluent du Congo, l’Oubangui, déjà aperçu par Stanley et Hanssens, et qu’il se jetait dans le Congo au point théorique que la carte officielle annexée au traité fixait au o° 28" comme confluent de la Licona. L’erreur géographique inscrite dans la carte du traité était évidente. La rivière dont le bassin nous était attribué, c’était bien l’Oubangui. Mais les Belges le contestèrent d’autant plus qu’un de leurs envoyés, le lieutenant Massan, établissait que la Licona de Brazza débouchait dans le Congo sous le nom de Likouala bien plus au Sud par I° 20" de latitude Sud. Brazza qui était allé étudier la question sur place, et le gouvernement français, soutenaient que c’était l’Oubangui qui était visé par la convention et que son bassin devait donc revenir à la France.

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Le différend finit par des concessions réciproques qui aboutirent à un accord signé à Bruxelles le 29 avril 1887. Le partage adopté pour le Congo était étendu à Oubangui : la rive droite à la France et la rive gauche à l’Etat indépendant. Le protocole l’appliquait en ces termes :

Depuis son confluent avec le Congo, le thalweg de l’Oubangui formera la frontière jusqu’à son intersection avec le 4° parallèle Nord.

L’Etat indépendant du Congo s’engage vis-à-vis du gouvernement de la République française à n’exercer aucune action politique sur la rive droite de l’Oubangui, au nord du 4° parallèle. Le gouvernement de la République française s’engage, de son côté, à n’exercer aucune action politique sur la rive gauche de l’Oubangui, au Sud du même parallèle, le thalweg formant dans les deux cas la séparation.

LA CONTRENCE DE 1 BRUXELLES (JUILLET 1890)

Toutefois l’avantage obtenu s’accompagnait d’une concession. La France admettait que le droit de préférence qu’elle avait acquis sur les territoires de l’Association Internationale par l’engagement du 23 avril 1884 ne serait pas applicable à la Belgique si elle se décidait à annexer le Congo. Cette fois le jeune Congo français avait de tous côtés ses frontières, parfois provisoires, mais complètes, sauf au Nord où il allait pouvoir continuer à s’étendre. tique se termina par un nouvel Acte interna- Cette période d’intense activité diplomational délibéré dans une Conférence réunie à Bruxelles et qui fut signée le 2 juillet 1890. Il avait pour but « de mettre un terme aux crimes et aux dévastations qu’engendre la traite des esclaves africains, de protéger efficacement les populations aborigènes de l’Afrique et d’assurer à ce vaste continent les bienfaits de la paix et de la civilisation ». L’Acte qui ne s’applique pas au seul Congo indique les mesures à prendre pour réprimer la traite, restreint l’importation des armes à feu, règle la traite sur mer et le droit de visite et aussi l’importation des spiritueux. La Conférence de Bruxelles allait déterminer, surtout dans l’Etat indépendant du Congo, une campagne de longues années contre les grands chasseurs d’esclaves.

429 CONSTITUTION DU " CONGO FRANÇAIS " (30 AVRIL 1891)

Constituée par l’exploration et délimitée par une diplomatie tenace à travers tant d’obstacles et de compétitions, la jeune colonie du Congo français avait pris, pendant cette période de formation qui se clôt en 1890, non seulement sa forme, mais une sorte d’organisation première, encore embryonnaire et en tout cas bien dépourvue de moyens.

Nos anciens établissements du Gabon avaient dépendu des commandants en chef de la division navale des côtes de Guinée dont la résidence était à Gorée (Sénégal), ces amiraux et commandants qui ont déployé tant d’énergie dans l’exploration et la police de ces longues côtes inhospitalières, et dont les plus célèbres au Gabon ont été Montagnès de la Roque, Bouët-Willaumez, Fleuriot de Langle, Didelot, et Le Courault du Quilio. A partir du décret du 4 août 1860, l’administration des comptoirs de la Côte d’Or et du Gabon fut centralisée au Gabon entre les mains d’un commandant particulier assisté d’un commissaire adjoint de la Marine. Le 24 janvier 188ı un décret avait confié l’administration de nos possessions de la Guinée et du Gabon à un officier supérieur de la Marine qui portait le titre de « commandant supérieur des établissements français du golfe de Guinée ».

Avec la troisième mission de Brazza un premier pas fut fait dans le sens d’une organisation de la colonie proprement dite. Au moment où, nommé lieutenant de vaisseau, il partait à la tête de ce qu’on appelait la Mission de l’Ouest africain, Brazza recevait du ministère de Instruction publique le titre de « commissaire du gouvernement dans lOuest africain ». Nouvelle réorganisation le 16 décembre 1883 : les établissements du golfe de Guinée étaient divisés en deux : le Gabon, administré par un commandant particulier duquel relevaient Cotonou et Porto-Novo, et les établissements de Grand-Bassam et d’Assinie en Côte d’Ivoire.

La solution large, qui devait donner à Brazza sa pleine autorité administrative, fut esquissée dans le décret du 27 avril 1886 qui dotait le Gabon, sous l’autorité du Commissaire du gouvernement, d’un lieutenant-gouverneur⁠ ⁠; celui-ci fut d’abord et longtemps Noël Ballay. Un décret du 29 juin 1886 alla un peu plus loin : il nommait M. de Brazza « commissaire général du gouvernement » et lui donnait la direction des deux colonies, Gabon et Congo français, avec chacune leur autonomie sous sa direction. C’est en cette qualité que Brazza repartit au Congo en février 1887: il devait en revenir malade en janvier 1888, mais sans abandonner de France la direction du travail d’organisation et d’exploration de la colonie.

V. - LE CONGO FRANÇAIS EN 1890

430 MARCHÉ A BRAZZAVILLE

Enfin, un décret du Il décembre 1888 réunit définitivement le Gabon au Congo et un décret du 30 avril 1891 donna à nos possessions de l’Ouest africain le titre de Congo français. C’était la première étape décisive dans la formation du gouvernement général de l’Afrique équatoriale française. 1 - LE COMMERCE. - LE BUDGET ses collaborateurs par le besoin d’explo- Si absorbés que fussent Brazza et rer et d’arriver les premiers dans la prise de possession, l’organisation intérieure et la mise en valeur de la colonie n’avaient pas été négligées. Les organes reconnus nécessaires étaient installés et peu à peu, souvent avec des moyens de fortune, l’outillage et les cadres se développaient. En dehors des services centraux et sédentaires, tous installés à Libreville, et en plus de la station navale qui comprenait trois avisos, quelques chaloupes à vapeur et un vieux ponton-hôpital, l’Alceste, où les fonctionnaires rapatriés « malades » se guérissaient de leur « congolite » et de leur misanthropie, Brazza avait fait créer par un décret du 27 février 1889, à côté des administrateurs coloniaux et résidents ordinaires, tout un personnel spécial affecté à l’intérieur et

UN MARCHÉ A BRAZZAVILLE, d’après un croquis de la Mission de Brazza
Gravure UN MARCHÉ A BRAZZAVILLE, d’après un croquis de la Mission de Brazza

(D’après un dessin de Boudier exécuté d’après un croquis de la mission de Brazza). qui comprenait des chefs de station, des chefs de poste, des chefs d’exploration et même des agents de culture. Ce personnel devait non seulement occuper et administrer, mais aussi développer l’agriculture et le commerce. Toute son étude des ressources culturales était déjà faite ou entreprise et les premiers résultats en étaient donnés avec une précision remarquable dans la première notice publiée sur la colonie et qui parut à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889. « Le sol du Congo, y lisait-on, est d’une richesse incomparable. » Et encore ceci qui semble écrit d’hier : « Ce n’est ni en quelques mots ni même en quelques années qu’on arrivera à l’emploi de tous les végétaux, et la patience, qui est la première règle des entreprises coloniales, est ici de toute nécessité. Le pays est riche, il produit de plus en plus et avec un peu de persévérance nous en pourrons tirer, avant qu’il soit longtemps, un parti considérable dont profiteront notre commerce et surtout notre industrie. »

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Le commerce, qui se faisait surtout par Libreville et par Loango, s’était élevé en 1887 à 7 millions et demi de francs, dont 3 millions d’importations et 4 millions et demi d’exportations. La France y tenait une faible place, faute d’une ligne de navigation régulière : elle ne figurait que pour 650 000 francs aux importations et 250 000 francs aux exportations. Le reste allait en Angleterre ou à Hambourg. Le Congo exportait déjà à ce moment avant tout du caoutchouc, de l’ivoire et du bois. En face de maisons anglaises, portugaises, allemandes et hollandaises très nombreuses et puissantes, le commerce français était déjà représenté par des maisons sérieuses. Avec les fonctionnaires, explorateurs et marins, avec les missionnaires qui ont contribué à répandre l’influence française à ces heures difficiles, ces entreprises ont été les précurseurs de la colonisation du Congo⁠ ⁠; leurs noms : Daumas, Béraud, Sajoux, Pecqueur, Adhiba, Pène, Sors, Brandon, Lagleyz et Gravier méritent d’être rappelés ici. Des lignes directes de navigation créées par la loi du 15 mars 1887 entre le Havre et Marseille d’une part et Loango avec diverses escales, allaient bien vite augmenter le trafic.

PLEIGNEUR, CRAMPEL, ALFRED FOURNEAU

Le budget aussi prenait corps. Il avait débuté en 1843 par une recette de 4 000 francs. L’Etat lui accorda bientôt une subvention qui, après la guerre de 1870, fut réduite de 100 000 francs à 52 000 francs. Mais déjà les recettes locales consistant surtout en droits de consommation et droits de douane, s’élevaient en 1872 à 50 000 francs. En 1890, elles s’élevaient à un million et demi de francs provenant surtout de taxes douanières et de consommation. Les dépenses étaient prévues au même chiffre et près de 650 000 francs devaient aller aux postes de l’intérieur. Pendant ces cinq dernières années de la période de fondation (1885-1890), Brazza avait continué à poursuivre l’inventaire de sa colonie. Tous les fonctionnaires devaient le plus possible rayonner dans la brousse et fournir des rapports et des cartes. Chacun des collaborateurs de Brazza a été quelque peu explorateur à cette époque⁠ ⁠; la carte et la pénétration se sont faites ainsi par l’effort de tous que continuaient d’enflammer l’ardeur et le patriotisme du chef.

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Quelques-unes de ces expéditions ont été particulièrement fructueuses. Rigail de Lastours, ce jeune ingénieur des mines, qui avait été pour Brazza dans l’Ogooué un lieutenant si précieux, cherchant à s’éclairer vers le Nord et ayant reconnu en 1883 l’inutilité de la rivière Nkoni comme voie de pénétration, se préparait à se porter dans la région comprise entre l’Ogooué et la Bénoué, affluent du Niger, quand il succomba prématurément. Son projet fut repris par Jacques de Brazza, frère du commissaire, et Pécile. Ils passèrent du bassin de l’Ogooué dans celui du Congo, recoupèrent la Licona que Brazza avait atteinte naguère, dépassèrent l’équateur jusqu’au zº d. 3o’ de latitude Nord et revinrent par la Likouala. Jacques de Brazza succomba peu après aux fatigues de ce voyage. Dans la précieuse région du Niari- Kouilou où Ballay et le lieutenant de vaisseau Rouvier firent d’utiles observations astronomiques, Brazza, poursuivant son projet d’y établir non seulement la route régulière de Loango à Brazzaville, mais une voie ferrée, y envoya en 1886 l’ingénieur Léon Jacob qui rapporta les. premiers projets de chemin de fer, et le capitaine Pleigneur qui malheureusement se noya dans des rapides en juillet 1887.

RIGAIL DE LASTOURS
Gravure RIGAIL DE LASTOURS

En 1888 le secrétaire de M. de Brazza, Paul Crampel, fut chargé de reprendre une fois encore les projets de Lastours et de Jacques de Brazza, de se porter vers le Nord et de revenir par la côte Atlantique. Parti de Lastoursville le 12 août 1888, il arriva en septembre, après avoir coupé la rivière Dilo, à Kandjama, au confluent de l’Ivindo et de la rivière Liboumbi découverte par Jacques de Brazza. Bien accueilli par les Pahouins, il put atteindre, en franchissant la ligne de faîte entre le bassin de l’Ogooué et celui du Congo, une rivière qu’il a appelée le Djah et qui est la Ngoko, affluent de la Sangha et par suite du Congo. Il se tourna vers l’Ouest pour gagner l’Atlantique. Il découvrit ainsi les sources de l’Ivindo, puis la rivière Nkom, affluent du N’tem qu’il descendit sur un radeau. Mais il se trouvait en pays de plus en plus hostile⁠ ⁠; les indigènes avaient dû se défendre contre les incursions du lieutenant allemand Kund venu du Nord et ils soupçonnaient Crampel de les prendre à revers, d’accord avec leur ennemi. Aussi Crampel, qui n’avait avec lui que deux laptots sénégalais et quelques porteurs indigènes, fut attaqué sur son radeau et gravement blessé. Il eut l’énergie de ramener son personnel à travers un pays de marécages et de forêts et finit par aboutir sur la côte, à Batah, entre l’embouchure du Campo et celle du Bénito. Il rapportait de précieux renseignements sur cette région où nous devions avoir plus tard une contestation de frontière avec les Espagnols du Rio Mouni.

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En 1889, M. Alfred Fourneau partait de Ndjolé et d’Ashouka sur l’Ogooué, suivit la ligne de faîte séparant les bassins des fleuves côtiers de celui de l’Ivindo, recoupa l’itinéraire Crampel, reconnut les sources du Ntem, se porta vers le Nord, parcourut la région formant frontière avec le Cameroun et arriva à la côte à Campo en octobre 1889.

Bien d’autres reconnaissances furent menées pendant ces cinq années par les divers administrateurs, chefs de station, chefs d’exploration qui peu à peu établissaient ainsi la carte de notre nouvelle colonie en parcourant la brousse et les savanes de l’Ogooué et du Congo et ces redoutables marécages qu’on appelle le « potopoto » et où l’on dira plaisamment plus tard que les concessions de terres pourraient se donner non pas au kilomètre carré, mais au million d’hectolitres.

Ajoutons que le Congo français, de 1886 à 1890, n’avait pas manqué à sa tâche qui était une tâche de transition : organisation de la nouvelle colonie, création de moyens d’accès, préparation au nouvel effort d’extension et même, dans la limite des moyens dont on disposait, commencement de cette extension : ouverture de la piste directe Loango-Brazzaville — rétablissement de la voie Ogooué-Alima, réduite à un demi-abandon⁠ ⁠; transport, montage et lancement des vapeurs Alima, Djoué, Oubangui⁠ ⁠; — installation de nouveaux postes entre Loango et Brazzaville et aussi sur l’Oubangui⁠ ⁠; — construction à Brazzaville de la Résidence, d’un abri pour les vapeurs⁠ ⁠; établissement de maisons de commerce et de la mission catholique⁠ ⁠; reconnaissances dans les bassins du Niari, du Djoué, de la Basse-Sangha et de l’Oubangui, etc.

Si ce travail de préparation a pu sembler d’une marche lente, ce n’est pas que le personnel ne s’y dévouât, mais les moyens dont il disposait étaient limités⁠ ⁠; le Parlement marchandait les crédits nécessaires. Des attaques sournoises de l’œuvre de Brazza obligèrent ce dernier à revenir en France et à y séjourner quelque

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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temps. Ces attaques avaient peut-être leur source véritable à l’étranger où des rivaux complotaient pour faire échouer notre entreprise ou la limiter, afin d’avoir toute liberté d’action : le chemin de fer Matadi-Léopoldville risquait d’être menacé, si les travaux de Jacob aboutissaient à une réalisation. C’est au point que Brazza, en 1887, après un court voyage dans l’Ogooué qui le conduisit jusqu’à Diélé, d’où il comptait aller s’occuper de la Sangha et de l’Oubangui, fut obligé de rentrer hâtivement en France pour défendre ses crédits et amorcer la création d’une Société d’études pour faire aboutir la ligne de navigation Havre-Marseille-Congo.

C’est par cette succession d’efforts que devait s’effectuer la nouvelle et ardente poussée qui allait se ruer à la fois dans le bassin du Tchad et jusqu’au bassin du Nil et étendre jusqu’à l’Afrique centrale le domaine congolais acquis de 1875 à 1885 par les trois missions de Brazza.

MASQUE DE L’OGOOUÉ, cul-de-lampe
Gravure MASQUE DE L’OGOOUÉ, cul-de-lampe

Notes de l'édition originale

  1. p. 394 (1) Sur la découverte des sources du Nil et sur les voyages de Livingstone et de Stanley, voir l’exposé de Ch. DE LA RONCIÈRE dans la Géographie historique de l’Égypte, premier volume de l’Histoire de la Nation Égyptienne par Gabriel Hanotaux. Édit. Histoire nationale, in-4°.
  2. p. 413 (I) Voir aussi la Biographie de Brazza par son beau-frère, le général de Chambrun, parue en 1930.
  3. p. 414 (I) Stanley.

Citer ce chapitre

Auguste Terrier, « L'établissement de la France au Congo et les trois missions de Brazza (1875 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 383-434.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aef/l-etablissement-de-la-france-au-congo-et-les-trois-missions/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d