Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 2

Les compagnies à privilège (i626-1758)

Par p. 9-48 de l'édition originale 14 571 mots 22 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLes premières compagnies privilégiées (1626-1658) I. — DU CAP BLANC A SIERRA-LEONE. — La fondation de Saint-Louis. — Les Hol- landais chassés d’ Arguin. — Du Casse. — Rivalité de Chambonneau et de La Courbe. — Mission de François. — Contestations avec les Anglais en Gambie. — Première administra- tion d’ André Brue. — De la nature du commerce. — La guerre avec l’Angleterre⁠ ⁠; un pacte de neutralité. — André Brue prisonnier du Damel. Son retour en France. — Administration de Le Maître. — La Compagme Musteller. — Administration de Richebourg (1711-1713) — Retour d’ André Brue au Sénégal (20 avril 1714). — Compagnon et les mines d’or du Bambouk. — La Compagnie des Indes (1719-1758). — Retour d’ André Brue en France. — Les trois expéditions d’ Arguin, 1721, 1723, 1724. — Pierre David (1736-1746). — Estoupan de la Brue (1748-1758). Perte de Saint-Louis II. — A LA CÔTE DE GUINÉE. — Les voyages de Villault de Bellefond et de du Casse (1666-1667). — Le voyage de d’Elbée (1669). — La Compagnie de Côte d’Or et de Guinée — Abandon d’ Assinie (1705). — Le pacte de neutralité de la Côte des Esclaves. - Ouidah en Tus. — Le voyage du chevalier des Marchais, — Les Dahoméens S emparent du royaume 605
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VUE DE RUFISQUE, d’après l’Histoire des Voyages de l’abbé Prévost, frontispice
Gravure VUE DE RUFISQUE, d’après l’Histoire des Voyages de l’abbé Prévost, frontispice
Illustration de l'ouvrage, page 9
Gravure sans légende (page 9)

= LES COMPAGNIES A PRIVILEGE (1626-1758) Les premières compagnies privilégiées (1626-1658). I. — DU CAP BLANC A SIERRA-LEONE. — La fondation de Saint-Louis. — Les Hollandais chassés d’ Arguin. — Du Casse. — Rivalité de Chambonneau et de La Courbe. — Mission de François. - Contestations avec les Anglais en Gambie. — Première administration d’André Brue. — De la nature du com- — La Compagnie Mustellier. — Administration de Richebourg (1711-1713). — Retour d’André Brue au Sénégal (20 avril 1714). — Compagnon et les mines d’or du Bambouk. — La Compagnie des Indes (1719-1758). — Retour d’André Brue en France. — Les trois expéditions d’ Arguin, 1721, 1723, 1724. — Pierre David (1736-1746). — Estoupan de la Brue (1748-1758). Perte de Saint-Louis. II. — A LA COTE DE GUINÉE. — Les voyages de Villault de Bellefond et de du Casse (1666- 1667). — Le voyage de d’Elbée (1669). — La Compagnie de Côte d’Or et de Guinée. — Abandon d’Assinie (1705). — Le pacte de neutralité de la Côte des Esclaves. — Ouidah en 1725. — Le voyage du chevalier des Marchais. - Les Dahoméens s’emparent du royaume de Juda.

10 PRIVILEGIEES

TES côtes d’Afrique étaient depuis longtemps familières aux armateurs de Normandie, lorsque ceux de Dieppe et de Rouen résolurent, en 1624, de s’associer pour faire le commerce⁠ ⁠; de là la constitution d’une compagnie pour l’exploitation « du Sénégal et de la Gambie » qui est, croyons-nous, la première tentative de colonisation française en commun sur la côte d’Afrique. Le capitaine marchand Thomas Lambert, de Dieppe, fut le principal agent actif de la Société⁠ ⁠; il visita dès 1626 l’embouchure du Sénégal et se trouva tout de suite en concurrence avec les Anglais au Sénégal et les Hollandais au Cap Vert. Il n’hésita pas à les attaquer. L’un de ses capitaines, le Dieppois Bontemps, rencontra et captura en 1628 près de l’embouchure du Sénégal deux navires anglais qui venaient d’embarquer 180 esclaves et une cargaison évaluée à I30 000 livres tournois. La même année, deux autres bâtiments anglais furent capturés dans les mêmes parages. Cependant le cardinal de Richelieu se préoc- (1626-1658). cupait de favoriser les entreprises qu’il estimait de nature à consolider notre « puissance sur la mer » et à détourner à notre profit une partie du trafic effectué dans les pays lointains. Il attendait de brillants résultats d’un système consistant à répartir ce trafic entre quelques compagnies puissantes, aidées au besoin par l’Etat. Intéressé au plus haut point par l’initiative des armateurs normands, il accorda, en 1634, à leur compagnie le privilège exclusif de trafiquer durant dix ans au Sénégal et au Cap Vert, ainsi que sur la Gambie.

Illustration de l'ouvrage, page 10
Gravure sans légende (page 10)

Des régions plus éloignées attiraient également l’attention, tant des commerçants désireux de faire fortune que des congrégations religieuses anxieuses de répandre la foi chrétienne parmi les nègres. En 1634, une autre compagnie se forme à Saint-Malo, au capital de 100 000 livres, et obtient de Richelieu, pour dix ans également, la concession du commerce sur les côtes comprises entre Sierra- Leone et le Cap Lopez. En 1635, une troisième société se crée, à Paris, cette fois, pour l’exploitation des côtes comprises entre le Cap Blanc et le Sénégal, d’une part, et entre la Gambie et Sierra-Leone, d’autre part⁠ ⁠; le privilège royal lui est accordé pour trente ans. Ainsi, dès cette époque, toute la côte occidentale d’Afrique, depuis la Baie du Lévrier jusqu’au voisinage du Congo, se trouvait concédée à trois entreprises françaises.

Les commerçants avaient ouvert la voie : les missionnaires la suivirent. En 1635, le Père Alexis, capucin de Saint-Lô, part de Dieppe et se rend à Rufisque, où il fonde la première mission chrétienne française. Il constate, — et c’est une preuve de l’ancienneté de nos rapports avec les indigènes de cette région, — que la population de Rufisque parle une sorte de jargon français assez intelligible et qu’elle profère en notre langue des grossièretés et des jurons. L’année suivante, il poursuit son œuvre d’évangélisation à Portudal et à Joal. En 1637, cinq capucins français prennent place sur un bateau de la Compagnie de Saint-Malo et débarquent à Assinie, sur la partie occidentale de la Côte d’Or (Côte d’Ivoire actuelle). Ils poussent une pointe jusqu’à Aby et prêchent l’Evangile aux habitants de la plage et de la lagune⁠ ⁠; mais les indigènes se montrent récalcitrants⁠ ⁠; trois des missionnaires succombent bientôt à la maladie, et les deux survivants, ne pouvant arriver à se procurer des vivres, se réfugient à Axim, où les Portugais avaient un comptoir.

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BANANIER, d’après : Description du Congo du R. P. Labat (1732)
Gravure BANANIER, d’après : Description du Congo du R. P. Labat (1732)

C’est de l’année suivante (1638) que date le premier établissement français permanent sur le Sénégal. II fut construit à la pointe de BANANIER Bieurt, à trois lieues de l’em- ( R. P. Labat) (1732) bouchure du fleuve, au moyen de briques fabriquées et cuites sur place, par le capitaine Thomas Lambert et un représentant de la Compagnie normande appelé Jeannequin de Rochefort⁠ ⁠; en 1643, il fut mis en état de défense. Tandis que les travaux se poursuivaient, Lambert et Jeannequin remontèrent le Sénégal au delà de Podor, passant des conventions d’amitié et de commerce avec le damel ou roi du Cayor et le brak ou roi du Oualo.

La Compagnie parisienne rencontrait plus de difficultés, au moins dans la partie de sa concession correspondant à la Mauritanie actuelle. En tout cas, elle ne pouvait empêcher les Hollandais de s’installer sur son territoire. L’ile d’Arguin avait été occupée dès le milieu du quinzième siècle par les Portugais, qui y avaient bâti un fort en 1555 et qui avaient également créé plusieurs comptoirs dans l’intérieur du pays. Il semble qu’ils furent, entre 1580 et 1600, remplacés par des Espagnols, qui ne paraissent pas être restés longtemps dans la contrée et qui laissèrent tomber en ruine les établissements construits par les Portugais, à l’exception toutefois du fort d’Arguin. La Compagnie parisienne ayant négligé d’occuper ce dernier, les Hollandais s’en emparèrent le 5 février 1638 et prirent pied sur ce point, qui était alors l’un des principaux centres du commerce de la gomme.

HAMAC DANS LEQUEL SE FONT PORTER LES SEIGNEURS NÈGRES, d’après : Description du Congo, du

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La Compagnie normande, dont le privilège avait été renouvelé par Mazarin, l’année même de son accession au pouvoir, changea d’actionnaires en 1658 et devint la « Compagnie du Cap Vert et du Sénégal », sans qu’aucune modification intervînt dans l’étendue de ses concessions territoriales.

De cette date à 1758, c’est-à-dire pendant un siècle exactement, sept compagnies se succédèrent à la côte d’Afrique, soit que leur privilège s’étendît à toute cette côte jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, soit plutôt qu’il fût limité à Sierra- Leone et qu’au delà, comme il advint de 1685 à 1713, le commerce fût réservé à une société particulière. Ces sept compagnies furent :

De 1658 à 1664, la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal⁠ ⁠; De 1664 à 1672, la Compagnie des Indes occidentales⁠ ⁠; De 1673 à 1681, la Compagnie du Sénégal⁠ ⁠; De 1681 à 1696, la Compagnie du Sénégal, de la côte de Guinée et d’Afrique⁠ ⁠; De 1696 à 1709, la Compagnie royale du Sénégal, Cap Nord et côte d’Afrique, dite Compagnie de Paris⁠ ⁠;

De 1709 à 1719, la même Compagnie transformée, dite Compagnie de Rouen ou encore Compagnie Mustellier⁠ ⁠;

Enfin de 1719 à 1758, la Compagnie des Indes. Dans un intérêt de clarté, exposons d’abord les événements principaux qui s’accomplirent du Cap Blanc à Sierra-Leone, puis nous parlerons de la Guinée, où les conditions du commerce étaient sensiblement différentes. * Cia de la Cóle d’or et de Guinie

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LA FONDA-TON DS SAINT-LOUIS

Sénégal. Le poste créé par Lambert ayant été enlevé Revenons donc à la Compagnie du Cap Vert et du par un raz de marée, Louis Caullier, agent de la nouvelle société, en construisit un autre dans l’ile de Bocos, entre le marigot de Bieurt et le bras principal du fleuve. En 1659, un coup de mer détruisit également le nouveau poste. La Compagnie décida alors d’établir son centre d’action plus en amont, dans Pile de N’Dar. Elle y fit élever, en cette année 1659, un corps de logis de cent pieds sur vingt, monté sur caves, avec, à l’une des vingt pieds carrés qui reçu u R. P. Labat). l’appellation de Fort Saint- Louis, en l’honneur de Louis XIV, et qui fut le premier édifice de la ville du même nom.

I. - DU CAP BLANC A SIERRA-LEONE
Gravure I. - DU CAP BLANC A SIERRA-LEONE
extrémités, un fort de HAMAC DANS LEQUEL SE FONT PORTER LES SEIGNEURS NÈGRES
Gravure extrémités, un fort de HAMAC DANS LEQUEL SE FONT PORTER LES SEIGNEURS NÈGRES

Cinq ans plus tard, en 1664, la Compagnie du Cap Vert et du Sénégal était expropriée par Colbert au profit de la « Compagnie des Indes occidentales », moyennant une indemnité de 150 000 livres tournois. Il en fut de même de la Compagnie parisienne et de la Compagnie de Saint-Malo, en sorte que la Compagnie des Indes occidentales devint seule maîtresse du privilège du trafic depuis le Cap Blanc jusqu’au Cap Lopez. Colbert s’inspirait des idées de Richelieu, mais, en même temps, il était frappé des succès de la politique coloniale hollandaise et il pensait, en constituant la Compagnie des Indes occidentales, arriver à des résultats analogues. Son édit du 28 mai 1664, instituant la nouvelle société et son privilège, se ressent manifestement de cette préoccupation, de même qu’on y reconnaît sans peine les idées développées en 1626 par Richelieu devant l’assemblée des notables.

HAMAC DANS LEQUEL SE FONT PORTER LES SEIGNEURS NÈGRES, d’après : Description du Congo, du

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ES HOLLANDAIS CHASSES

DU CASSE

Cependant la lutte pour le commerce de la gomme engendrait des troubles fâcheux pour tout le monde. En 1665, les Anglais chassaient d’Arguin les Hollandais qui s’y réinstallaient l’année suivante. Peu de temps après, un vaisseau de 56 canons, armé par la Compagnie des Indes occidentales, amenait dans le port tant disputé le lieutenant général Germain du Casse mis par Louis XIV à la disposition de la Compagnie. Après être allé chercher des renforts au Sénégal, du Casse mit le siège devant le fort. Sept jours après, le 29 août 1666, le gouverneur hollandais Derlincourt capitulait. La Compagnie se contenta d’enlever les canons et négligea de l’occuper. Elle tenait à empêcher les Hollandais d’accaparer le commerce de la gomme, mais un établissement à la côte d’Arguin ne la tentait pas. espoirs, était mise en liquidation dans des conditions désastreuses En 1672, cette société, sur laquelle on avait fondé de si beaux et, l’année suivante, son privilège, ses établissements et ce qui restait de sa flotte étaient acquis, pour 75 000 livres tournois, par les sieurs Egrot, secrétaire du roi, François et Raquenet, bourgeois de Paris, qui fondaient la « Compagnie du Sénégal ». La somme payée par les acquéreurs, si on la compare à celle qu’obtiendront ceux-ci huit ans plus tard — I olo O15 livres tournois — en revendant leur privilège, suffit à établir que la Compagnie des Indes occidentales n’était pas dans une situation brillante.

Aussi, l’avenir de la nouvelle société, partant de telles bases, ne s’annonçait pas sous de bien attrayantes couleurs. De plus, la guerre avec la Hollande allait paralyser presque totalement ses opérations. Toutefois, cette même guerre devait avoir au moins une heureuse conséquence, en amenant le gouvernement français à évincer des abords du Sénégal des voisins redoutables par leur activité et leur habileté commerciales. En 1677, l’amiral d’Estrées fut envoyé au Cap Vert, avec mission de s’emparer de l’ile de Gorée, que les Hollandais occupaient depuis 1588⁠ ⁠; il s’en rendit maître au mois de novembre, ainsi que des comptoirs que possédaient les Hollandais à Rufisque, Joal et Portudal. Du Casse en prit possession au nom de la Compagnie du Sénégal, installa des commis en ces trois localités, puis passa des traités avec les chefs indigènes de la région, auxquels il promit les mêmes redevances, qualifiées de « coutumes », que leur payaient les Hollandais. De plus, avec le concours de l’un des vaisseaux de l’amiral d’Estrées, il fit sauter le fort qu’il avait pris en 1666 aux Hollandais dans l’ile d’Arguin et qu’il s’était alors contenté de désarmer. La paix de Nimègue, conclue le 10 août 1678, consacra les résultats de cette expédition.

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Du Casse voulut donner plus d’extension encore au domaine effectif de la Compagnie du Sénégal et pénétra dans la Gambie. Pendant qu’il y effectuait une reconnaissance, les comptoirs français de Portudal et de Joal furent pillés par des bandes d’indigènes du Baol et du Sine, et celui de Rufisque l’aurait été également, sans l’énergique défense de ceux qui en avaient la charge. Du Casse, averti de ces faits, revint au Cap Vert et engagea une expédition punitive contre les Sérères, auteurs de ces pillages. Son opération eut un plein succès, et il en profita pour imposer aux rois du Baol, du Sine et du Cayor des traités aux termes desquels le territoire en bordure de la mer était cédé en toute propriété à la Compagnie du Sénégal et les coutumes supprimées. Mais ces actes, que le Père Labat prétend avoir été enregistrés au greffe de l’Amirauté du Havre à la date du I8 octo- BAPTÊME DU ROI DU CONGO bre trouvés, bien qu’on en ait fait officiellement état à diverses reprises, sur le simple témoignage — semble-t-il - fourni par le Père Labat en 1728 dans sa Nouvelle relation de l’Afrique occidentale.

BAPTÊME DU ROI DU CoNGO, gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages
Gravure BAPTÊME DU ROI DU CoNGO, gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages

Quoi qu’il en soit, les établissements de la Compagnie du Sénégal, en 1679, se composaient d’Arguin en Mauritanie, de Saint-Louis sur le Sénégal, de l’ile de Gorée, de Rufisque, Joal et Portudal sur la côte du Cap Vert, d’Albréda sur la basse Gambie, de Ouidah, Savi, Porto-Novo et Badagry à la Côte des Esclaves, et peut-être encore d’autres comptoirs ou « loges » en divers points du golfe de Guinée. La même année, elle obtint le monopole de la traite des nègres destinés aux îles françaises d’Amérique, qu’elle s’engageait à fournir à raison de 2 000 par an moyennant un droit de 13 livres par tête⁠ ⁠; elle devait aussi approvisionner d’esclaves noirs les galères de l’État. En échange, on lui accorda le privilège du commerce depuis le Cap Blanc jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, par lettres patentes du Io juillet 1679.

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C’était là un trop lourd fardeau pour une société qui avait hérité d’un passé fort obéré. Il lui fut impossible de tenir ses engagements vis-à-vis des Antilles et elle n’eut d’autre ressource que de vendre son fonds et son privilège à une nouvelle société, qui prit le nom de « Compagnie du Sénégal, de la Côte de Guinée et d’Afrique ».

Des lettres patentes de juillet 1681 lui transférèrent le privilège commercial accordé à la précédente, en l’étendant à six lieues de profondeur dans les terres.

Le premier soin de la nouvelle société fut de fortifier le comptoir d’Albréda, installé trois ans plus tôt par du Casse sur la Gambie, à six ou sept lieues de l’embouchure du fleuve. Les Français y avaient comme voisins les Anglais, qui occupaient depuis 1618 un îlot situé plus en amont, à dix lieues environ de l’embouchure, et y avaient construit en 1664 le fort Saint-James. La proximité de ces deux établissements devait engendrer une série de conflits.

Dès sa formation, la nouvelle Compagnie fit montre d’une louable activité. On commençait à parler des mines d’or avoisinant le Haut-Sénégal et son affluent la Falémé et des quantités, qu’on s’exagérait d’ailleurs, du précieux métal apportées sur les marchés du Galam (région de Bakel). On pensait aussi que l’on pourrait se procurer des esclaves dans le haut pays en plus grand nombre et à meilleur prix que sur le bord de la mer, dont les ressources à cet égard étaient à peu près épuisées. De même qu’il devait y avoir au dix-neuvième siècle la course au Niger, il y eut, vers la fin du dix-septième, la course au Galam.

En 1682, nous voyons Dancourt, directeur général en France de la nouvelle compagnie, essayer de remonter le Sénégal jusqu’au Galam en compagnie du chirurgien Lemaire. Cette première tentative échoua, ayant été mal organisée⁠ ⁠; mais Dancourt rapporta de son expédition des renseignements qui devaient faciliter le succès de l’une des suivantes, cinq ans plus tard.

Dans l’intervalle, le domaine, beaucoup trop vaste, de la Compagnie du Sénégal, de la Guinée et d’Afrique, allait être amputé dans de notables proportions, en même temps que son titre, réellement trop long et d’allure trop ambitieuse, allait être réduit à l’appellation, plus modeste, de la société précédente : Compagnie du Sénégal. Comme celle-ci, en effet, la nouvelle société n’avait pu remplir ses obligations concernant le nombre d’esclaves à fournir aux îles françaises d’Amérique. Par voie de conséquence, son privilège fut diminué, quant à son étendue, par un arrêt du 12 septembre 1684, qui lui enleva la partie de son domaine comprise entre la Gambie et le Cap de Bonne-Espérance. Cependant Louis XIV se rendit aux protestations du sieur d’Appougny, conseiller secrétaire du roi et principal actionnaire de la Compagnie, et, le 6 janvier 1685, il lui rendit les côtes s’étendant de la Gambie à Sierra Leone. En même temps, il concédait le reste de la côte d’Afrique à une autre société qui venait de se constituer et qui prit le nom de « Compagnie de la Côte d’Or et de Guinée ».

17 L A RIVALITE DE CHAMBON- NEAU ET DE LA COURBE

La paix de Nimègue n’avait pas mis fin aux entreprises des Hollandais⁠ ⁠; seulement ils les déguisaient sous le pavillon brandebourgeois. C’est ainsi que, le Il janvier 1685, un vaisseau de la Compagnie du Sénégal s’emparait, dans les parages du Cap Blanc, d’un navire « interlope » dont le capitaine, un Hollandais, affirma avoir été envoyé par l’électeur de Brandebourg pour installer un comptoir sur la « Côte de la Gomme ». En réalité, il s’agissait d’une tentative hollandaise pour réoccuper Arguin. La même année, Louis Moreau de Chambonneau, « directeur de l’établissement du Sénégal » (c’était le titre de l’agent de la Compagnie à Saint-Louis), renouvelle l’essai de Dancourt. Il parvient à Bitel, escale située dans l’Est du Fouta, mais ne réussit pas à atteindre le Galam. Il avait d’abord proposé à Michel Jajolet de La Courbe, inspecteur de la Compagnie, récemment arrivé de France, de faire ce voyage⁠ ⁠; mais La Courbe s’était récusé. Alors Chambonneau lui passa le commandement du fort Saint-Louis, lui laissa quelques marchandises et emporta le reste pour en trafiquer sur le fleuve. La Courbe, maître de ses actions après le départ du directeur, se posa en réformateur des mœurs auprès du personnel de la Compagnie. Il interdit aux employés d’avoir des concubines indigènes, obligea les commis à faire cuisine commune, plaça des sentinelles à l’entrée du fort pour les empêcher de sortir la nuit, rendit obligatoire l’assistance aux prières du matin et du soir, priva de déjeuner ou de souper ceux de ses subordonnés qui ne répondaient pas à l’appel fait avant chaque prière et infligea des amendes à ceux qui

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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arrivaient en retard au travail. Puis, le 16 août 1685, il partit pour les Canaries, dans le but de nouer des relations commerciales entre ces îles et le Sénégal. Contrarié par les vents et le mauvais temps, manquant de vivres, il dut revenir à Saint-Louis, après avoir bourlingué en mer pendant un mois et demi sans atteindre son but.

NÈGRES DU CAP VERD

Or, le jour même ou La Courbe était parti pour les Canaries, Chambonneau, qui avait eu des démêlés avec le « siratique » ou roi des Peuls du Fouta, et qui avait été abandonné par son équipage, était rentré à Saint-Louis. Il accusa son remplaçant intérimaire d’avoir dilapidé ou emporté les biens appartenant à la Compagnie et rendant responsables de ce qu’il appelait un vol les employés demeurés à Saint-Louis, il voulut les faire arrêter. Les aumôniers tentèrént en vain de l’apaiser⁠ ⁠; il ne leur répondit que par des injures. Les employés étant venus néanmoins lui faire des offres de soumission, il les menaça. Alors éclata la révolte⁠ ⁠; les commis se saisirent de leur chef et l’expédièrent à Gorée, où siégeait alors le directeur général des établissement n sieur Denis Basset. La Courbe, dès son retour, fut informé de cet incident. Il blâma les commis, mais accepta tout de même le commandement qui lui était offert et rendit compte à la Compagnie de ce qui venait de se passer. Il entreprit ensuite de visiter le lac Cayor, en vue de rechercher s’il n’y aurait pas avantage à y installer un marché pour l’achat de la gomme. La baisse des eaux qui survint sur ces entrefaites l’obligea à revenir d’urgence sur ses pas.

NÈGRES DU CAP VERD, d’après une gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages
Gravure NÈGRES DU CAP VERD, d’après une gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages

En 1686, arriva de France l’ordre de renvoyer en Europe les protestants qui refuseraient d’abdiquer leur religion. La Courbe en profita pour se débarrasser de quelques mauvaises têtes. Estimant que la politique indigène ne devait pas être négligée, il entama peu après des négociations avec la tribu maure du Darmankour. Il était sur le fleuve en train de traiter avec cette tribu et avec le brak ou roi du

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Oualo, lorsqu’il apprit le retour de Chambonneau, que la Compagnie avait décidé de réintégrer dans ses fonctions et qui venait d’être ramené de Gorée, à bord de la Catherine, par le directeur général Basset.

M ISSION DE

La Courbe revint à Saint-Louis. Avant d’y arriver, il rencontra une chaloupe montée par Basset, qui le mit en état d’arrestation (juin 1686). Le sieur Truffault, bailli du Sénégal, chargé d’informer, rendit une ordonnance de non-lieu et La Courbe s’embarqua pour Gorée avec Basset. Là, il reçut une lettre de la Compagnie par laquelle les directeurs de Paris l’autorisaient à continuer sa mission d’inspection. Il en profita pour visiter Rufisque, Portudal, Joal et Albreda, se rendit par terre à Cacheo, où la Compagnie du Sénégal possédait une « loge », alla inspecter Bissao, où elle avait aussi un établissement et rentra en France. • FRANÇOIS nouvel inspecteur en la personne de l’un des associés, le La même année, la Compagnie envoya au Sénégal un sieur François, qui amena avec lui quatre moines cordeliers pour assurer le service divin à Saint-Louis et évangéliser les indigènes. Il avait mission de procéder à une inspection minutieuse de tous les comptoirs. Il s’acquitta de cette tâche d’une façon maladroite et outrageante pour les employés. A Saint- Louis et à Gorée, les choses se passèrent sans incidents graves, mais à Albreda, il n’en fut pas de même. Lacoste, chef du comptoir, fut arrêté par François et mis aux fers à Gorée, malgré les protestations véhémentes du directeur général Basset. Etant parvenu à s’évader de sa prison, il entraîna trois autres commis de la compagnie, victimes comme lui des brutalités de François, à s’emparer d’une goélette, et tous les quatre, après avoir pillé nos comptoirs de la Gambie, de la Casamance et du Rio-Cacheo, allèrent se mettre à la disposition des Anglais du fort Saint-James. Nous perdimes ainsi, momentanément tout au moins, nos « loges » d’Albreda, de Gérèges, de Bintam, de Bissao et de Cacheo.

Cependant François, ayant terminé sa mission, rentra en France. Sur son conseil, la Compagnie transféra de Gorée à Saint-Louis, en 1688, le chef-lieu de ses établissements et confia le poste de directeur général à Chambonneau. Ce dernier élabora tout un programme d’expansion et d’occupation, recommandant de développer le commerce sur le haut fleuve et principalement au Galam, d’occuper militairement l’ile de Bifèche, près de Saint-Louis, Pile à Morfil dans la région de Podor, la presqu’ile du Cap Vert, l’ile de Bissao et l’archipel des Bissagos. Mais ses suggestions ne furent pas écoutées en haut lieu, et, en 1689, on le remplaçait par son ancien ennemi Jajolet de La Courbe, qui recevait le titre de « commandant, directeur et inspecteur général de la côte d’Afrique ».

LES GOMPAGNIES A PRIVILÈGE

20 ANGLAIS DE GAMBIE

Celui-ci porta son attention sur le Galam, qu’avait fini par atteindre deux ans auparavant le commis Razy et avec lequel les agents de la Compagnie avaient commencé à nouer des relations. En 1690, La Courbe y fit un voyage, poussa jusqu’aux chutes du Félou, près de Médine, et, le premier, semble-t-il, affirma, d’après les indications qu’il avait recueillies, que le Sénégal et le Niger constituaient deux fleuves distincts et coulant, d’une manière générale, en sens contraire. Peu après, notre œuvre de colonisation au Sénégal allait être mise en péril par les Anglais installés sur la Gambie. Le Ier janvier 1693, John Booker, agent général de leur Compagnie d’Afrique, arrivait du fort Saint-James à la tête de deux vaisseaux, l’Anne et l’Amérique, et s’emparait de Saint-Louis⁠ ⁠; puis, le 4 février, il prenait et occupait Gorée. Cette mainmise des Anglais sur nos établissements ne devait pas être de longue durée. Dès le mois de juillet de la même année, le capitaine Antoine Bernard, commandant le vaisseau le Léger, en reprenait possession au nom de la France. Chambonneau fut laissé à Saint-Louis et le capitaine Bernard, se portant aussitôt sur Gorée, s’en empara. Mais, avant de se rendre, les Anglais avaient incendié et détruit les habitations de l’ile, si bien que le sieur Jean Bourguignon, désigné pour en prendre le commandement au nom de la Compagnie du Sénégal, refusa d’y rester et se fit conduire à la Martinique.

En même temps que nous reprenions le Sénégal et Gorée, nous perdions Arguin, où les Hollandais se réinstallèrent à la faveur de notre lutte avec les Anglais.

Ces événements n’avaient pas arrangé les affaires, assez embrouillées par ailleurs, de la Compagnie du Sénégal. L’un des associés, le sieur d’Appougny, acheta, en 1693, à ses coassociés ruinés, pour la somme de 300 000 livres tournois, la totalité des actions et devint ainsi le seul maître des destinées de la Compagnie. Il possédait à la cour de Versailles une certaine influence et il en usa pour obtenir l’envoi d’une expédition navale destinée à mettre fin à la concurrence anglaise. Le chevalier de Gennes, mis à la tête de cette expédition, parvint en 1695 sur la Gambie, s’empara du fort anglais de Saint-James et le rasa.

Profitant de la plus-value donnée par cette action militaire aux établissements dont il était possesseur, d’Appougny les revendit en 1696 à de nouveaux actionnaires, qui fondèrent la « Compagnie Royale du Sénégal, Cap Nord et côte d’Afrique », usuellement dénommée « Nouvelle Compagnie du Sénégal » avec privilège d’exploitation du Cap Blanc à Sierra-Leone.

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Jean Bourguignon, le même qui avait refusé de résider dans les ruines de Gorée, fut choisi par la nouvelle Compagnie pour exercer les fonctions de directeur général des établissements d’Afrique. En septembre 1696, il prit possession des ruines du fort de Saint-James. Mais lépoque durant laquelle la Compagnie française fut seule maîtresse de la Gambie ne devait être que de courte durée : des le 20 septembre 1697, le traité de Ryswick restituait Saint-James à la Compagnie anglaise et nous ne conservions en Gambie que notre fort d’Albreda et les petits comptoirs de Cacheo et de Bissao. PREMIERE ADMINISTRA- TION D’ANDRÉ BRUE Ce fut également en 1697 que les actionnaires de la Nouvelle Compagnie du Sénégal firent choix, pour rem- INDIGÈNES PRÉPARANT LE MANIOC placer Jean Bourguignon,

INDIGÈNES PRÉPARANT LE MANIOC, gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages
Gravure INDIGÈNES PRÉPARANT LE MANIOC, gravure de Cochin, abbé Prévost : Histoire des Voyages

(Gravure de Cochin. Abbé Trévost, Histoire des toyages). d’un homme qui devait singulièrement contribuer au développement de notre œuvre de colonisation : le sieur André Brue. Il était alors âgé de quarante-trois ans et chevalier du Saint-Sépulcre. La tâche qui lui incombait était délicate et considérable. Les affaires de la Compagnie marchaient mal et leur marasme provenait en grande partie de la médiocre qualité de son

André Brue 1654 - quitte Feregol 1123 personnel, fréquemment en proie à des jalousies et des luttes intestines dont les incidents survenus au temps de Chambonneau et de La Courbe constituent un exemple frappant⁠ ⁠; il provenait aussi de ce qu’on avait très peu fait jusqu’alors pour se concilier le concours des populations indigènes, qui, le long du Sénégal, n’hésitaient pas à piller les embarcations de la Compagnie quand les agents de celle-ci ne consentaient

22 S.JOSEPH

Boubemousa pas à leur payer des Corincani droits de passage et des taxes diverses, souvent exorbitantes. André Brue s’attacha à mettre fin à cet état de FORT DE en Galam choses. Dès la première année de son commandement, en 1697, il

Macanet• entreprit un voyage au Fouta et engagea des pourparlers avec le « sira- Marigot Dramane de tique » ou roi des Peuls, qu’il rencontra à Gou- Dramance mel, près de l’escale de Guiorel, en amo nt de lui (D’après le R. P. Labat). l’autorisation d’établir à Guiorel un poste de surveillance et de protection, destiné à assurer la sécurité des embarcations qui entreprenaient le voyage au Galam. L’année suivante (1698), il se rendit au Galam et passa avec Boukari, roi des Sarakollé, une convention autorisant la Compagnie à fonder, dans telle partie du pays qu’il lui plairait de choisir, des établissements fortifiés. Continuant sa route, il atteignit Dramané, près d’Ambidédi, et fit choix d’un emplacement à Makané ou Makhana, à quelques

FORT SAINT-JOSEPH EN GALAM, d’après le R. P. Labat

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kilomètres en aval de Dramané, pour y créer un comptoir. Il avait emmené avec lui un frère convers de l’ordre des Augustins, le frère Apollinaire, qui avait la réputation d’être un bon chirurgien et de s’entendre aux travaux manuels⁠ ⁠; André Brue lui confia le soin d’édifier et de fortifier ce comptoir. Le frère Apollinaire profita de la circonstance pour explorer le Khasso et pour remonter le cours inférieur de la Falémé. Le poste de Makhana fut achevé en 1700 et reçut le nom de fort Saint-Joseph. Il avait été bâti par le frère Apollinaire plus près de la rive du Sénégal que l’emplacement choisi par Brue et ce fut là une faute, car le bâtiment se trouva exposé à l’action des crues, ainsi que nous le verrons par la suite.

DE LA MATERCE DU COMMERCE

A peine André Brue avait-il ainsi fait acte d’autorité et de prise de possession sur le Haut-Sénégal qu’il tourna son activité vers nos établissements du Sud. Non content d’avoir consolidé le fort d’Albreda, il avait, dès 1698, établi une succursale à Gilfroid ou Gilfrey, appelé encore Barra, presque en face de Saint-James, et remis en état nos anciens comptoirs provisoires de Bintam, au confluent de la rivière Saint-Grégoire et de la Gambie, et de Gérèges ou Jéréja, sur la rivière Saint-Grégoire elle-même. Enfin il avait complètement réorganisé notre comptoir de Bissao, dans l’actuelle Guinée portugaise. Notre situation dans la Gambie et au sud de ce fleuve était donc assez forte et l’établissement anglais de Saint-James se trouvait en quelque manière encerclé. En 1700, Brue consolida encore cette situation en s’entendant avec l’Anglais Corker, commandant du fort Saint-James, pour assurer la liberté du commerce sur la Gambie. L’année suivante, il se rendit en personne à Bissao avec deux grands vaisseaux, deux corvettes, une galiote et un brigantin et se fit céder par les indigènes, malgré l’opposition des Portugais, le terrain sur lequel était bâti notre comptoir⁠ ⁠; puis il fortifia celui-ci et y installa un agent nommé Castaing. Au cours du même voyage, il acquit en outre des Biafares des droits de propriété sur l’ile de Boulam et alla visiter l’archipel des Bissagos. ne prospérèrent que médiocrement. En 1700, quatre ans En dépit de son activité, les affaires de la Nouvelle Société après sa fondation, elle se plaignait de la concurrence que lui opposaient les Anglais en Gambie et les Portugais aux iles Bissagos. D’après ses propres déclarations, elle négociait alors annuellement environ I 000 esclaves à raison de 200. livres françaises par tête, 40 000 peaux de bœufs à raison de 30 sols la pièce, 150 000 livres d’ivoire à raison de 6o livres-monnaie les 100 livres-poids, 250 000 livres de gomme à raison de Io livres-monnaie les 1oo livres-poids, 100 000 livres de cire à raison de 5o livres-monnaie les Ioo livres-poids et, en outre, pour 25 000 livres-monnaie d’or, ambre gris, plumes d’autruche et peaux de léopards. Les valeurs indiquées ci-dessus étaient les valeurs de France : à Saint-Louis, les peaux de bœufs étaient payées 20 sols la pièce ou moyennant des marchandises dont le prix de France n’était que de 6 sols, et tout le reste à l’avenant. L’unité monétaire employée dans les opérations locales, la « barre de fer », valait au Sénégal 4 livres françaises ou, en marchandises calculées au prix d’origine, 25 sols seulement.

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Les bénéfices réalisés sur chaque article étaient donc importants et le chiffre d’affaires pouvait être considéré comme satisfaisant. Mais les frais généraux dépassaient de beaucoup la normale et absorbaient les revenus. Si le haut personnel était peu nombreux — trois directeurs seulement à Paris — et ne coûtait pas bien cher, chaque directeur ne recevant que 2 400 livres françaises par an, le personnel d’exécution en Afrique se montait à 250 employés, sans compter, bien entendu, les équipages des navires. Et puis, il faut bien le dire, l’incompétence de la direction métropolitaine paralysait l’habileté d’agents locaux tels que Brue.

UN PACTE DE NEUTRALITÉ

Aussi, malgré sa prospérité apparente, la Compagnie s’endettait de plus en plus. De 1702 à 1708, la débâcle ne fit que s’accentuer et, en 1705, les directeurs étaient menacés par les actionnaires mécontents, si bien que le lieutenant de police d’Argenson dut intervenir pour faire délivrer aux premiers des sauf-conduits, afin qu’ils pussent circuler dans Paris sans être assaillis par les actionnaires. D’ailleurs, les circonstances ne se montraient point favorables. Sur le Haut-Sénégal une crue du fleuve avait emporté, en 1701, le fort Saint-Joseph, bâti trop près de l’eau par le frère Apollinaire, et Brue avait été obligé de le faire reconstruire sur un point plus élevé. Mais ce n’était là qu’un petit malheur, comparé au trouble que devait apporter, cette même année, la guerre entre la France et l’Angleterre. Les hostilités avaient commencé en Afrique le 18 avril 1701, avec l’attaque de Gorée par un vaisseau de guerre anglais, attaque qui, d’ailleurs, n’eut pas de résultats. D’autre part, des corsaires français s’emparèrent vers la même époque du fort Saint-James, que les Anglais ne tardèrent pas à réoccuper.

André Brue comprit que si ce jeu d’attaque et de riposte passait à l’état d’habitude, tout commerce deviendrait impossible aux deux nations, et il n’hésita pas à proposer au gouverneur anglais Corker une sorte de pacte de neutralité, aux termes duquel la compagnie britannique et la compagnie française s’engageraient à ne point prendre part aux hostilités et même à se prêter au besoin main-forte pour assurer la liberté du commerce et de la navigation dans leurs domaines res- 24฿

25 SON RETOUR EN FRANCE

pectifs. Corker souscrivit à cette suggestion, ainsi que son successeur Pindoi, et l’on eut ce spectacle au moins curieux d’une entreprise anglaise et d’une entreprise française s’entr’aidant mutuellement en Afrique, avec une parfaite loyauté de part et d’autre, tandis que, dans le reste du monde, Anglais et Français se faisaient une guerre acharnée. Cependant, si le danger se trouvait conjuré de ce côté, Brue n’en avait pas fini d’un autre avec des inconvénients de tout genre.

ARRESTATION D’ANDRÉ BRUE

A la fin de mai 1701, il se rendit à Rufisque pour engager des négociations avec le damel du Cayor, en vue de faciliter le commerce de nos escales voisines du Cap Vert. Ce prince l’entraîna dans un village appelé Ténié, à une lieue de Rufisque, sous prétexte de lui faire faire une promenade, et, là, s’empara de sa personne, ainsi que de celles de deux employés français qui avaient accompagné leur chef. Le 6 juin, tous nos compatriotes établis à Rufisque et au cap Bernard (le Dakar actuel), étaient arrêtés également par ordre du damel et nos établissements étaient pillés et saccagés. La raison de cet acte, donnée par le damel, était que Brue avait nui aux bénéfices de ce prince en saisissant ou chassant

ARRESTATION D’ANDRÉ BRUE, d’après Durand : Atlas pour servir au voyage du Sénégal
Gravure ARRESTATION D’ANDRÉ BRUE, d’après Durand : Atlas pour servir au voyage du Sénégal

( s »

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qui, à la faveur de la guerre franco-anglaise, étaient venus faire la traite au Cap

A DMINISTRATION L DE LEMAITRE

Le damel, encouragé par l’ « alquier » ou chef de Rufisque, voulait faire trancher la tête à Brue. Mais la plupart de ses conseillers opinèrent pour une solution plus prudente et plus lucrative, consistant à rendre la liberté au directeur de la Compagnie et à ses employés contre une forte rançon. Le damel entra donc en pourparlers avec le commandant de Gorée, exigeant, en plus de ce que ses gens avaient pris à Rufisque et au cap Bernard, tout l’or, tous les esclaves et toutes les marchandises qui se trouvaient dans les magasins de Gorée et à bord du Saint- François-de-Paule, récemment arrivé de France. On tomba d’accord sur une somme de 20 779 livres, qui fut versée au roi du Cayor le 17 juin. Le lendemain, André Brue était remis en liberté, ainsi que ses compagnons de captivité. Il n’oublia point l’affront qui lui avait été infligé et chercha à en tirer vengeance en organisant le blocus des côtes du Cayor et en excitant contre le damel les chefs du voisinage. Le procédé fut couronné de succès et le damel se vit contraint d’implorer la paix. Brue la lui offrit, à condition de s’approvisionner gratuitement d’esclaves sur le territoire du Cayor jusqu’à concurrence de la somme versée pour sa rançon. Sur ces entrefaites, il fut appelé en France pour y exercer les fonctions de directeur général de la Compagnie, et quitta le Sénégal le ter mai 1702. face, lui aussi, à de multiples difficultés. D’une part, de Lemaître, qui le remplaça à Saint-Louis, eut à faire nombreux bâtiments hollandais, dont plusieurs étaient commissionnés par l’électeur de Brandebourg, faisaient des opérations clandestines entre le Cap Blanc et le Cap Vert. D’autre part, les Mandingues du Bambouk venaient en masse attaquer le fort Saint-Joseph et les employés prenaient la fuite sur des pirogues à la faveur de la nuit et abandonnaient le poste, qui fut pillé et incendié.

En 1703, les Portugais ayant abandonné le comptoir fortifié qu’ils possédaient à Bissao, Lemaître en informa Brue. Celui-ci, alors à la tête des services de la Compagnie à Paris, essaya d’en obtenir la cession et fit faire des démarches en ce sens à la cour de Lisbonne. Mais le gouvernement portugais refusa et fit démolir son fort. Les Portugais ne devaient réoccuper Bissao qu’en 1765, une trentaine d’années après l’évacuation de notre propre établissement sur ce point, laquelle eut lieu vers 1735.

Le 17 juillet 1704, deux vaisseaux de guerre français, sous le commandement du sieur Guérin, enlevaient le fort anglais de l’ile de Cagou, dans l’estuaire de Sierra-Leone, le rasaient et en emportaient une grande quantité de marchandises et de produits, dont sept mille dents d’éléphant. Vers la même époque, le fort Saint-James était pillé par le brigantin le Fanfaron, appartenant à un armateur de la Martinique. Ces actes continuels d’hostilité ne faisaient pas l’affaire de la Compagnie du Sénégal, exposée qu’elle était à subir les représailles des corsaires anglais et de la marine de guerre britannique. Fidèle aux principes inaugurés par André Brue, elle signait à Londres, le 8 juin 1705, un traité officiel de neutralité avec la Compagnie anglaise d’Afrique.

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CASE DES NATURELS DU SÉNÉGAL, d’après une gravure de Cochin
Gravure CASE DES NATURELS DU SÉNÉGAL, d’après une gravure de Cochin
Illustration de l'ouvrage, page 27
Gravure sans légende (page 27)
LA COMPAGNER MUSTELLIER

En 1706, nous voyons réapparaître au Sénégal Jajolet de La Courbe, qui vient remplacer Lemaître. Son énergie ne devait pas plus sauver la Compagnie de la faillite que l’habileté de Brue. En 1708, il fallut se décider à une liquidation qui fut scabreuse pour les directeurs et onéreuse pour l in). actionnaires et, en 1709, la suite de l’entreprise était recueillie par une nouvelle « Compagnie du Sénégal », la septième du nom depuis 1626. seule à être composée exclusivement de commerçants. A sa Celle-ci, de toutes la plus sérieuse apparemment, fut la tête se trouvait Guillaume-Joseph Mustellier, qui avait comme co-associés la veuve Cardin, la veuve Morin et ses fils et les frères François et Charles Planterose, tous Rouennais comme lui-même et s’entendant aux affaires coloniales. La nouvelle compagnie acheta, le 20 février 1709, pour 240 000 livres, le fonds de la « Compagnie Royale du Sénégal, Cap Nord et côte d’Afrique ». Le passif de cette dernière s’élevait à 2 400 000 livres, tandis que la réalisation de son actif ne produisit qu’un million de livres et que la valeur véritable de cet actif n’en atteignait pas 500 000.

Le premier soin de Mustellier fut de se rendre au Sénégal afin d’examiner par lui-même la situation. Lorsque la nouvelle fut connue à Saint-Louis de son arrivée prochaine, La Courbe écrivit au ministre de la Marine Pontchartrain pour lui faire savoir que lui-même et ses sous-ordres étaient déterminés à ne livrer au représentant de la nouvelle compagnie ni les forts ni les habitations ni les marchandises dont ils avaient la charge, s’ils n’étaient au préalable payés des gages qui leur étaient dus depuis plusieurs années. Mustellier reconnut loyalement qu’ayant pris à son compte le passif de la « Compagnie Royale » aussi bien que son actif, il lui incombait de s’acquitter des dettes contractées par ses prédécesseurs, et, au nom de sa Compagnie, il promit de verser intégralement au personnel de la colonie l’arriéré de ses traitements. La Courbe se montra, en la circonstance, aussi loyal que Mustellier et, quand celui-ci aborda au Sénégal, en juillet 1710, le premier lui remit sans discussion le fort et les marchandises. En manière de récompense, Mustellier conserva La Courbe à son service et lui donna le titre de directeur des établissements du Galam.

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La Courbe partit aussitôt pour le haut fleuve, poussa une pointe jusqu’aux chutes du Félou et visita, près de Médine, l’ile de Cagnou, qu’il baptisa île Pontchartrain et où il voulut fonder un poste⁠ ⁠; mais l’hostilité des indigènes du pays, les Khassorké, l’obligea à renoncer à ce projet. Revenu à Saint-Louis, il chercha à se faire confier la direction des établissements du bas Sénégal, mais Mustellier, qui aimait mieux l’utiliser au loin que près de lui, l’envoya à la Martinique pour y conduire et y vendre un lot important d’esclaves. Au retour de ce voyage, La Courbe fut pris par un corsaire, parvint à se faire rapatrier en France et engagea un procès contre la nouvelle Compagnie, qu’il accusait de l’avoir frustré des bénéfices que lui aurait assurés son maintien dans son ancienne situation de directeur général. Il eut gain de cause, puisqu’un arrêt du 31 août 1713 lui accorda 4 820 livres de dommages-intérêts.

Entre temps, en 1711, Mustellier avait à son tour remonté le Sénégal jusqu’aux chutes du Félou. C’est au retour de cette expédition qu’il mourut d’un accès de fièvre pernicieuse, à Touabo, près et en aval de Bakel.

A DMINISTRATION DE RICHEBOURG

La situation extérieure était toujours troublée. En Gambie, le malheureux fort anglais de Saint-James, bien que son personnel continuât à demeurer en bons termes avec les agents des comptoirs français, ne cessait d’être en butte aux attaques des corsaires de notre nation. En 1709, quatre frégates françaises, sous le commandement du sieur Parent, s’en étaient emparées et y avaient capturé une grande quantité d’esclaves destinés aux colonies anglaises d’Amérique. Sur la côte mauritanienne, le commerce de la gomme nous était de nouveau disputé par les Hollandais : l’électeur de Brandebourg, de sa propre autorité, avait octroyé à des marchands bataves le privilège de la traite d’Arguin à Portendick et les Hollandais réoccupèrent, en I7II, leur ancien fort de l’ile d’Arguin. (1711-1713). — RE- TOUR D’ANDRE BRUE AU SENEGAL (20 AVRIL 1714) lier, la direction générale A la mort de Musteldes établissements de la Compagnie avait été confiée au sieur de Richebourg, précédemment commandant de Gorée. Après avoir examiné les rapports de La Courbe et de Mustellier relatifs à la création d’un poste au voisinage de Médine, Richebourg en revint à l’idée d’André Brue et, en 1712, il fit construire un fort près de Dramané, entre Makhana et Tamboukané, à quelques kilomètres de celui qu’avaient brûlé les Mandingues du Bambouk. Comme celui qu’il était destiné à remplacer, ce nouveau fort reçut le nom de Saint-Joseph.

29 COMPAGR ON BA MEROUINES D’OR DU BAMBOUK

Le 2 mai 1713, Richebourg se noyait dans la barre du Sénégal. La nouvelle Compagnie fit alors appel au dévouement et à l’expérience d’André Brue. Retiré des affaires depuis la liquidation de l’ancienne Compagnie Royale, ce dernier venait d’être nommé, par l’entremise de Pontchartrain, vice-consul à Tripoli de Syrie. Il préféra retourner au Sénégal en qualité de directeur des établissements de la nouvelle Compagnie rouennaise et arriva à Saint-Louis le 20 avril 1714. ment des affaires du haut fleuve et de la péné- Dès sa prise de service, il s’occupa activetration au Bambouk, qui lui tenait à cœur, à cause des. mines d’or que renfermait cette province. Non content de pousser l’achèvement du nouveau fort Saint-Joseph, il en fit élever un autre, à Kainoura, sur la rive droite de la basse Falémé, et lui donna le nom de fort Saint-Pierre. La mission d’explorer les districts aurifères fut confiée au maçon Compagnon, qui passait pour avoir des connaissances en minéralogie⁠ ⁠; il visita les mines de Nettéko et du Tambaoura et en rapporta, en 1719, des échantillons de minerai qu’il envoya à Brue. Le nom de ce modeste ouvrier mérite d’être retenu, car il fut, à notre connaissance, le premier Français qui procéda par voie de terre à une véritable exploration des contrées de l’intérieur. Les résultats de sa mission amenèrent André Brue à envisager la création d’un poste fortifié au cœur même du Bambouk, mais la Compagnie ne se montra pas favorable à l’exécution de ce projet.

LA COMPAGNIE DES INDES

Aussi bien, Brue ne se laissait pas hypnotiser par l’attrait des mines d’or et, tout en faisant reconnaître le Bambouk, il se préoccupait aussi de conserver à sa compagnie le fructueux commerce de la gomme. Afin de contrecarrer les entreprises hollandaises, il obtenait d’Ali Chandora, chef des Maures Trarza, par un traité du 29 janvier 1717, le droit d’élever un fort à Portendick. (1719-1758) contrairement à celles qui l’avaient précédée, avait trouvé Cependant, la nouvelle Compagnie du Sénégal, moyen de faire fortune, et cela en moins de dix ans d’exercice. En 1718, elle vendait à la « Compagnie d’Occident » ou nouvelle « Compagnie des Indes », pour la somme de I 600 000 livres, le fonds qu’elle avait payé 240 000 livres neuf

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ROYAUME DE GAMBIE ARTE

CARTE DU COURS DE LA RIVIÈRE DE GAMBIE, d’après le R. P. Labat

DE GNAMENA

RIP DE TOUNAN.

RInE CEREGES

Urs DE CANTOR ans auparavant. La Compagnie d’Occident eut la sagesse de conserver André Brue comme directeur général en Afrique. En vertu d’un système nouveau, qui marquait un premier pas vers l’intervention de l’Etat en matière coloniale, elle ne fut autorisée à fonctionner que sous le contrôle de commissaires désignés par le roi et relevant de son autorité. Ses « concessions » à la côte d’Afrique furent partagées en trois départements, ayant chacun à sa tête un directeur particulier : celui de Saint-Louis ou du Sénégal, celui de Gorée (comprenant les comptoirs ou établissements du Sud : Cap Vert, Rufisque, Albreda, Bissao, etc.) et celui du Galam. Un directeur général — en l’espèce, André Brue — avait la haute main sur l’ensemble.

André Brue n’avait pas abandonné ses projets concernant l’intérieur du continent. En 1719, il envoie Tinstall de la Tour sur le haut fleuve, à l’effet de recueillir des informations sur Tombouctou. Cette mission, qui ne dépassa pas vraisemblablement le Khasso, ne paraît pas avoir eu des résultats appréciables. D’autre part, Brue annonce à la Compagnie d’Occident son intention d’occuper l’ile de Cagnou, qui, d’ile Pontchartrain, était devenue île d’Orléans⁠ ⁠; mais ce projet ne fut pas plus agréé que ne l’avait été celui d’un fort à construire au Bambouk. D’ailleurs nos établissements du Galam n’avaient point de chance : Rahault, qui commandait le fort Saint-Joseph, fut assassiné en 1719 par les Mandingues et son remplaçant dut être relevé de ses fonctions pour incompétence.

R*DE GNIANT R DE KIACONDA GRIANI ROYAUME DE OULE

CARTE DU COURS DE LA RIVIÈRE DE GAMBIE (D’après le R. R. P. Labat).

31 GUIN, 1721, 1723, 1724

Dans la Gambie les troubles continuaient. Des corsaires s’étaient emparés une fois de plus du fort Saint-James. Orfuse ou Orfeus, agent de la Compagnie anglaise, le reprit sans grande peine, mais il n’avait ni soldats ni armes pour le défendre contre une nouvelle attaque toujours à prévoir. Brue, fidèle à sa politique d’entr’aide locale, offrit de lui prêter un détachement et des canons⁠ ⁠; Orfuse, pensant que l’acceptation de cette offre serait contraire à la dignité britannique, refusa en termes fort courtois. Brue lui adressa alors de nouvelles propositions, consistant à ce que la traite fût faite en commun par les Anglais et les Français, à charge par ceux-ci de protéger les personnes et les biens de ceux-là⁠ ⁠; nouveau refus d’Orfuse. Là-dessus, en décembre 1719, des corsaires attaquent le fort Saint-James, s’en emparent sans difficulté ni mérite et blessent Orfuse, qui se réfugie dans un village de la haute Gambie. Après quoi, ces mêmes corsaires, qui disposaient d’une escadre de neuf vaisseaux portant I 200 hommes, se rendent à Sierra-Leone, prennent et pillent le comptoir qu’y possédaient les Anglais et saisissent seize navires de commerce appartenant à ces derniers. L’année suivante (1720), André Brue, souftrant et âgé de soixante-sept ans, demande à rentrer en France. Il est remplacé par son second, Després de Saint-Robert, qui se hâte d’envoyer à Paris un rapport contenant toutes sortes d’accusations contre son prédécesseur et ancien chef, notamment celle d’avoir emporté, avec les archives, les serviettes de table, cuillers et fourchettes appartenant à la Compagnie. Brue n’eut pas de peine à se justifier de ces accusations. Cependant, la position que les Hollandais avaient su reprendre à Arguin et les opérations qu’ils faisaient à Portendick en vue même du fort français, gênaient singulièrement la Compagnie des Indes dans ses efforts pour monopoliser la traite de la gomme. Aussi, en 1721, arme-t-elle à Lorient et au Havre trois grands vaisseaux, une frégate et une barque et confie le commandement de cette flottille au sieur Périer de Salverte, avec ordre de reprendre Arguin. Périer opère son débarquement dans l’île le 26 février 1721 et donne l’assaut le 8 mars. Les Hollandais avaient évacué le fort pendant la nuit et s’étaient retirés sur le continent, auprès d’un parti de Maures Trarza. Périer put donc s’emparer de la position sans coup férir. Il y laissa une garnison. Julien du Bellay, qui accompagnait l’expédition comme représentant de la Compagnie, y installa, en qualité de directeur, un nommé Duval, assisté du Hollandais Jean de Both, qui était passé à notre service. Puis la flottille prit le large et, le 19 mars, du Bellay rejoignait Saint-Louis, où l’appelait le service de la Compagnie : il venait en effet relever de ses fonctions Després de Saint-Robert. Sur ces entrefaites, un vaisseau hollandais arrivait en vue d’Arguin, amenant un nouveau gouverneur, Jean Beers, pour le fort que l’on ne savait pas occupé par les Français. Ayant aperçu l’escadrille de Périer de Salverte, qui faisait voile d’Arguin dans la direction du Sud, Jean Beers comprit ce qui s’était passé et, sans s’arrêter à Arguin, se fit conduire jusqu’à Portendick. Là, il eut

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PÊCHEUR DE TORTUE, d’après le R. P. Labat : Description du Congo
Gravure PÊCHEUR DE TORTUE, d’après le R. P. Labat : Description du Congo
Illustration de l'ouvrage, page 32
Gravure sans légende (page 32)
PÊCHEUR DE TORTUE

-21414 511 une entrevue avec Ali Chandora, émir du Trarza, qui lui accorda l’autorisation d’éle- (D’après R. P. Labat, Description du Congo). ver un fort, comme il l’avait accordée à Brue quatre ans auparavant.

A Arguin, cependant, les choses allaient fort mal. Le « directeur » du fort, Duval, au lieu d’attirer à lui les Maures par une politique habile et de bons traitements, faisait tirer sur ceux qui s’approchaient du fort dans l’intention de venir lui rendre visite. Irrités, les Maures organisèrent le blocus de l’ile et, bientôt, la garnison fut décimée par le scorbut. Des quarante hommes laissés en mars par Périer de Salverte, il ne restait que douze survivants au mois de juillet suivant. Duval parvint à s’échapper en barque, après avoir passé le commandement à Jean de Both, et se rendit par mer à Saint-Louis pour réclamer du secours. Comme il revenait vers Arguin avec seize soldats français amenés du Sénégal, l’embarcation qui le portait fut assaillie par des Maures, qui le massacrèrent ainsi que tous ses compagnons (16 octobre 1721).

Neuf jours après, Ali Chandora, qui s’était mis d’accord avec Jean Beers et les Hollandais, pénétrait dans l’ile d’Arguin avec I 500 guerriers et mettait le siège devant le fort. Jean de Both, avec sa poignée d’hommes, résista bravement durant deux mois et demi, puis, n’ayant plus de vivres, il se rendit le I1 janvier 1722, et les Hollandais, une fois de plus, réoccupèrent Arguin, où Jean Beers s’installa.

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En 1723, André Brue, malgré son grand âge — il avait alors soixante-dix ans - revint au Sénégal, nanti du titre de commissaire général. Il avait pris passage sur l’un des bâtiments d’une escadre comprenant quatre frégates et une galiote, armée à Lorient par la Compagnie des Indes pour reprendre Arguin et chasser les Hollandais de Portendick. Le lieutenant de vaisseau Froger de La Rigaudière en avait le commandement. Le 17 février 1723, quatre cents hommes furent mis à terre dans l’ile d’Arguin. Jean Beers, sommé de rendre le fort, répondit qu’il le tenait de l’électeur de Brandebourg, auquel les Hollandais, disait-il, l’avaient acheté 30 000 rixdales. Devant cette fin de non-recevoir, le siège fut organisé. Les assiégeants manquant d’eau douce, André Brue conseilla d’envoyer deux navires faire de l’eau au Sénégal, mais Froger préféra lever le siège et se rendit à Portendick.

Il y trouva le fort hollandais vide de ses occupants, qui avaient rallié Arguin par terre tandis qu’il en venait lui-même par mer. Ali Chandora, auquel les traités contradictoires ne coûtaient guère, s’empressa de reconnaître nos droits exclusifs sur Portendick, où Froger laissa une garnison, pour reprendre ensuite sa route vers le Sénégal.

Mais cette garnison, ne pouvant trouver à s’alimenter, s’embarqua sur le Maréchal d’Estrées, qui vint à passer en ces parages, après avoir miné le fort confié à sa garde.

Ainsi échoua piteusement la mission confiée à Froger de La Rigaudière : les Hollandais avaient conservé Arguin et nous n’avions plus Portendick.

Quant à Brue, il supporta mal cet échec, dont il n’était pourtant point responsable, n’ayant pas qualité pour donner des ordres à un officier de la marine du roi. Très fatigué, il ne put faire qu’un court séjour à Saint-Louis, une rapide visite à Gorée, et rentra définitivement en France. Il quitta le Sénégal le 8 mai 1723, laissant à Julien du Bellay la direction générale de nos établissements.

La Compagnie était tenace, avec juste raison. En 1724, elle envoya une troisième expédition contre le fort d’Arguin, et celle-ci fut décisive. Le commandement en fut confié encore une fois à Périer de Salverte. L’armement comprenait deux frégates et une galiote avec trois compagnies de soldats de marine à bord. Arrivé à Arguin le 14 février, Périer opéra son débarquement dès le lendemain et occupa les citernes avant que les Hollandais eussent eu le temps de les combler. Le 16, il mettait à terre son matériel d’artillerie et le 17 il commençait le bombardement. Les Hollandais se rendirent dès le troisième boulet et le 20 nous prenions possession du fort. Quant à celui de Portendick, il fut pris sans coup férir

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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et détruit. Trois ans après, par la convention signée à La Haye le 15 janvier 1727, les Hollandais devaient nous reconnaître la possession de Portendick.

PORTENDICK

Cependant du Bellay, reprenant le plan de Brue, fit construire par l’ingénieur Levens deux postes en plein Bambouk, l’un à Farabana, à l’Est de la Falémé, et l’autre à Samarina, près des mines du Tambaoura. Ils furent achevés en 1724. Il est bon de noter que Levens, tout en s’acquittant consciencieusement de la besogne qui lui avait été confiée, se montrait fort sceptique quant aux profits que pourrait retirer la Compagnie de l’exploitation des gisements aurifères. Dans un rapport, il traite d’imposteurs André Brue et Després de Saint- Robert, disant qu’il se sent « en disposition de leur chanter pouille », si jamais il les rencontre, tant il est « piqué des menteries qu’ils ont inventées pour faire leur cour ». Pour savoir à quoi s’en tenir, la Compagnie envoya en 173°

PORTENDICK, d’après Durand : Atlas pour servir au voyage du Sénégal
Gravure PORTENDICK, d’après Durand : Atlas pour servir au voyage du Sénégal

(D’après Durand, Atlas pour servir au voyage du Sénégal). une mission composée d’un « artiste de la Monnaie » nommé Pelays et du minéralogiste Legrand, qu’accompagnait le commis Bouvard. Cette mission se consacra surtout à l’étude des exploitations aurifères indigènes. En 1731, Pelays fit un second voyage au Bambouk. Nommé ensuite directeur du Galam, il fut assassiné près de Dramané, avec quatre commis du fort Saint-Joseph, par des indigènes de la région, le 21 décembre 1732. Ce fâcheux événement jeta le discrédit sur les entreprises du Bambouk, parce qu’on prétendit que la cause du meurtre de Pelays était la crainte qu’éprouvaient les autochtones de voir les Européens chercher à s’emparer des mines d’or. L’année suivante, nos postes de Farabana et de Samarina furent évacués. Le mot d’ordre semblait être d’ailleurs d’abandonner un peu partout des positions péniblement acquises : en 1733 également, le fort d’Arguin était évacué à son tour, et si, en 1734, on reconstruisait le poste d’Albreda, détruit en 1730 par un incendie, on abandonnait en 1736 celui de Bissao. Deux ans après arriva comme directeur au Sénégal Pierre

(1736-1746) David, fils de l’un des directeurs métropolitains de la Compagnie. En 1739, il reprenait avec Orfuse, gouverneur du fort anglais de Saint- James, les négociations entamées dès 170I par André Brue avec Corker. La question à résoudre était toujours la même : la lutte contre les corsaires de toutes nationalités, dénommés « interlopes », qui venaient charger des produits sur les territoires concédés aux deux Compagnies, attaquaient et pillaient forts et comptoirs et créaient aux entreprises officielles une ruineuse et redoutable concurrence. Les quantités de gomme apportées ainsi en Angleterre et en Hollande dépassaient de beaucoup celles qu’expé- Balafo diaient en France la Compagnie des Indes et se vendaient en Europe à meilleur prix, les « interlopes » n’étant pas écrasés par des frais généraux qui venaient grever la valeur des produits.

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INDIGÈNE JOUANT DU BALAFO, d’après : Nouvelle relation de l’Afrique occidentale du P. J.-B. Labat
Gravure INDIGÈNE JOUANT DU BALAFO, d’après : Nouvelle relation de l’Afrique occidentale du P. J.-B. Labat
Illustration de l'ouvrage, page 35
Gravure sans légende (page 35)

Pierre David conduisit ses négociations avec beaucoup d’habileté. Il offrit à Orfuse de lui fournir annuellement 360 000 livres de gomme, moyennant quoi la Compagnie anglaise fournirait 300 esclaves à la Compagnie française⁠ ⁠; celle-ci expédierait les nègres aux Antilles et - INDIGÈNE JOUANT DU BALAFO l’autre enverrait la gomme à (D’après Nouvelle relation de l’Afrique occidentale, du P. J.-B. Labat). Londres, où était le principal marché des « interlopes » et où les vaisseaux français ne pouvaient aborder, tandis que les Anglais ne pouvaient se procurer de la gomme par achat direct, ce produit n’étant fourni que par les territoires concédés à la Compagnie des Indes. Français et Anglais trouveraient leur compte à la combinaison et les « interlopes » seraient forcés d’interrompre leur trafic.

Orfuse se rendit aux raisons développées par David et signa avec lui la convention suggérée par le directeur du Sénégal. Le procédé se montra bien plus efficace que le pacte de neutralité inspiré par Brue : pendant les dix ans que fut observée la convention David-Orfuse (1739-1749), la contrebande fut extrêmement réduite et les deux Compagnies concurrentes réalisèrent d’importants bénéfices.

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Sans doute pour récompenser Pierre David du succès de ses négociations, sa Compagnie l’investit, en 1742, par commission spéciale, du titre de « gouverneur des forts, iles, comptoirs et habitations de la concession du Sénégal, comprises du Cap Blanc à Sierra-Leone, et président du conseil supérieur de direction ». Bien que l’on ait coutume de désigner par le terme de « gouverneur » les directeurs des différentes Compagnies qui se sont succédé au Sénégal, Pierre David est le seul auquel cette qualification ait été attribuée officiellement.

Cet homme d’initiative voulut recommencer l’expérience tentée avant lui au Bambouk. En 1744, ayant remonté lui-même le Sénégal et la Falémé, il reconstruit le fort de Farabana. L’année suivante, il établit un poste à Podor et envoie en reconnaissance au Bambouk son cousin Estoupan de La Brue. En 1746, il quitte le Sénégal, pour aller remplacer La Bourdonnais au gouvernement des îles de France et de Bourbon.

E STOUPAN DE LA BRUE (1748-1758). PERTE DE SAINT-LOUIS

Dans ses lettres, Pierre David ne se montra pas tendre pour le personnel de la Côte d’Afrique, où l’on n’envoyait, d’après lui, « que des malfaiteurs ou des libertins », pour s’en défaire honnêtement⁠ ⁠; cette concession était regardée pour lors comme « une autre Sibérie », dont le climat et le libertinage enlevaient au moins tous les ans « un des tiers des sujets que l’on y faisait passer ». directeur général du Sénégal, par d’Estoupan David, à son départ, fut remplacé comme de La Brue, dont le frère, d’Estoupan de Saint-Jean, était directeur particulier de Gorée.

La guerre franco-anglaise de 1744-1748 n’avait pas affecté sensiblement nos établissements de la Côte d’Afrique, grâce à la convention conclue en 1739 entre David et Orfuse. Le pacte de neutralité de 1705 avait même été renouvelé. Mais les officiers de la marine de guerre ne se conformaient pas toujours à cette espèce de compromis entre colons, même lorsque les hostilités étaient suspendues en Europe. C’est ainsi qu’en 1751 un vaisseau de guerre anglais somma le commis Aubert d’évacuer notre poste d’Albreda sous menace de bombardement et, sur le refus d’Aubert d’obéir à cette sommation, canonna le comptoir⁠ ⁠; une escadre française dut intervenir pour faire respecter nos droits.

C’est vers cette époque, de 1749 à 1753, que se placent les belles explorations du naturaliste Adanson de Saint-Louis à Podor, dans la région du Cap Vert et à la Gambie. On sait que le nom de ce savant a été donné au baobab : Adansonia digitata.

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Lorsque commença la guerre de Sept Ans (1755-1762), nous n’avions que 138 hommes de troupe dans nos établissements du Sénégal, dont 40 à Gorée, autant à Saint-Louis, 28 à Podor et 30 au Galam. C’était bien peu et, en 1756, la Compagnie des Indes crut devoir envoyer 200 hommes de renfort à Gorée. Cette même année eurent lieu deux reconnaissances au Bambouk, effectuées l’une par Doit et l’autre par Aussenac : elles n’eurent pas d’autre résultat que / Buurt d’établir le complet in- CARTE succès des tentatives d’ex- de la Côte, ploitation des mines d’or dipuis lentrée du Senega et de prouver que l’avenir jusqua Gore. de notre colonie n’était pas dans ses gisements aurifères. Refrisque ou Rufug

CARTE DE GORÉE, d’après le R. P. Labat
Gravure CARTE DE GORÉE, d’après le R. P. Labat

Il n’était plus temps d’ailleurs de philosopher Bay’ sur la question, car l’en- Cof Vert le Capy nemi était à la veille de nous enlever, pour une période de vingt ans, nos établissements. Un nouveau renfort de CARTE DE GORÉE 30 hommes, 20 canons et (D’après le R. P. Labat). 2 mortiers venait d’arriver à Gorée, lorsque, le 23 avril 1758, Saint-Louis fut attaqué par une escadre anglaise. Le 30, d’Estoupan de La Brue, n’ayant plus de poudre, capitula, abandonnant aux Anglais tous nos forts et comptoirs du fleuve. Les garnisons de Saint-Louis et de Podor furent embarquées à destination de l’Europe. Celles des forts du Galam reçurent l’ordre de rallier Saint-Louis, d’où on les rapatria en France.

FOND ET DE DUCASSE

Gorée avait été attaquée le 26 avril, trois jours après Saint-Louis. Elle résista si bien que l’escadre anglaise se retira. Mais la garnison de l’île, effrayée des conséquences d’un blocus qui paraissait inévitable, complota une révolte contre ses officiers, qu’elle accusait d’impéritie. Le complot fut découvert et les meneurs, au nombre de treize, furent condamnés à mort. Toutefois, l’état des esprits était tel que, les Anglais ayant renouvelé leur attaque en décembre, Gorée dut capituler comme avait fait Saint-Louis. Examinons maintenant ce qui se (1666-1667) passa à la Côte de Guinée durant la même période. La Compagnie des Indes occidentales détenait encore le privilège d’exploiter à elle seule le commerce de toutes les côtes d’Afrique jusqu’au Cap de Bonne-Espérance, lorsqu’en 1666 elle envoya en inspection à la côte de Guinée Villault de Bellefond qui, à son retour, publia le fameux ouvrage sur lequel s’appuie la priorité des découvertes normandes. Villault ne fit à la côte d’Afrique qu’un séjour de cinq mois (décembre 1666-mai 1667) et ne dépassa pas la Côte d’Or. A peine était-il parti qu’arriva du Casse qui venait de reprendre Arguin aux Hollandais. Du Casse alla jusqu’au royaume de Juda ou Ouidah sur la côte des Esclaves.

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Ouidah était alors un village dépendant du royaume d’Ardres ou Ardra, qui s’étendait le long de la côte depuis l’embouchure de la Volta environ jusqu’à Lagos et, dans l’intérieur, au delà d’Allada. Le roi d’Ardres, dont la résidence se trouvait à Assem, exerçait sa suzeraineté sur plusieurs royaumes secondaires, dont celui de Juda, qui avait pour capitale Xavier ou Savi, où se trouvait un comptoir français. Il y en avait un autre à Ouidah. Du Casse y débarqua deux pères capucins qui, s’étant mis à apprendre la langue du pays, convertirent rapidement un grand nombre d’indigènes au catholicisme et faillirent gagner le roi de Juda lui-même à la nouvelle religion. Mais à l’instigation, dit-on, de trafiquants anglais et hollandais, les prêtres du culte local organisèrent un complot contre les capucins et, la veille du jour où le roi devait recevoir le baptême, mirent le feu à la chapelle qu’avaient édifiée les missionnaires. Ceux-ci eussent été massacrés, si le roi ne les avait pas pris sous sa protection et cachés dans un coin de sa résidence. Après quoi, le monarque apaisa la sédition de ses sujets en promettant de demeurer fidèle aux croyances de ses ancêtres. L’un des deux capucins mourut quelques jours plus tard⁠ ⁠; on croit qu’il fut empoisonné. L’autre reprit la route de France.

Du Casse ne fut pas témoin de ces événements, qui se passèrent pendant son voyage de retour. C’est au cours de ce voyage de retour que, le 15 décembre 1667, il signa avec le roi de Commendo un traité autorisant la Compagnie des Indes à construire un fort sur ce point de la Côte d’Or, au village d’Aguitagni, cédé à cet effet à la France par le chef en question. Ce traité, d’ailleurs, ne fut suivi d’aucune exécution.

II. — A LA COTE DE GUINÉE

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Aussi bien, la Compagnie des Indes ne faisait pas de brillantes affaires et, cinq ans seulement après sa constitution, Colbert regrettait d’avoir placé en elle sa confiance. L’insuccès de l’entreprise l’amena même à douter de l’excellence du système des compagnies à privilège, qui, tout au moins en ce qui concernait la France, paraissaient donner de moins bons résultats que le commerce libre. La Compagnie des Indes occidentales, en particulier, n’avait nullement réussi. Ayant englouti son capital dès la première année en armant à la fois quarante-cinq vaisseaux, effort hors de proportion avec les ressources dont elle disposait, elle en était réduite, en 1669, pour payer les intérêts de ses actions, à vendre aux navires qui allaient commercer sur ses domaines pour le compte de particuliers, des licences qu’elle délivrait moyennant un droit fixe de 6 livres par tonneau de marchandises à l’aller et de 5 pour 100 ad valorem sur les produits rapportés au retour. Malgré cette taxe, les navires opérant pour le compte de particuliers trouvaient le moyen de réaliser de beaux bénéfices, tandis que les voyages entrepris par les vaisseaux de la Compagnie se soldaient régulièrement par des pertes. Il en était ainsi notamment à l’égard des opérations traitées en Amérique. Aussi Colbert, estimant que l’aire d’activité de cette Compagnie était trop vaste pour ses maigres capacités, lui retira, le 9 décembre 1669, le monopole dont elle jouissait en Amérique, ne maintenant que celui relatif à l’Afrique.

LE CAP MEZURADE ET L’ENTRÉE DE LA RIVIÈRE (D’après le Voyage du chevalier des Marchais).

LE CAP MEZURADE ET L’ENTRÉE DE LA RIVIÈRE, d’après le Voyage du chevalier des Marchais
Gravure LE CAP MEZURADE ET L’ENTRÉE DE LA RIVIÈRE, d’après le Voyage du chevalier des Marchais
40 D’ELBEE

Le rapport fait par Villault de Bellefond incita la Com- (1669) pagnie des Indes à rendre plus étroites les relations qu’elle entretenait avec les souverains indigènes et à obtenir d’eux des privilèges supérieurs à ceux des Portugais, des Anglais et des Hollandais. C’est dans ce but qu’en 1669 ils envoyèrent le sieur d’Elbée avec deux navires en mission spéciale à la Côte des Esclaves. A cette époque, l’autorité du roi d’Ardres ne se faisait plus sentir que nominalement sur le pays des Popo et sur Savi et Ouidah, mais elle était encore toute-puissante à l’Est et au Nord. Les principales localités du royaume d’Ardres, en dehors d’Assem ou Grand-Ardra, sa capitale, étaient Petit-Ardra (peut-être le Porto-Novo actuel) et le double village d’Offra et Jaquin, situé à sept lieues à l’est de Savi. La Compagnie des Indes occidentales commerçait à Jaquin et les Hollandais de Ouidah y envoyaient de temps à autre un commis, mais le roi d’Ardres n’avait pas encore autorisé une nation européenne quelconque à installer sur son territoire un établissement permanent.

Les navires commandés par d’Elbée jaugeaient 250 tonneaux et portaient 32 pièces de canon. Le chef de l’expédition emmenait avec lui le sieur du Bourg, qui devait être préposé au commandement d’un fort à bâtir dans le territoire du royaume d’Ardres. Parti de France en 1669, on mouilla à hauteur de Jaquin le 4 janvier 1670. D’Elbée fit demander audience au roi, alors Tozifon, auquel il apportait, entre autres présents, un beau carrosse doré, avec des harnais magnifiques. L’héritier présomptif du trône vint jusqu’à la côte pour saluer le sieur d’Elbée et repartit pour Assem, la capitale, en compagnie du sieur du Bourg et d’un Hollandais nommé Carlof, qui connaissait le pays et que d’Elbée avait engagé comme agent politique. Tozifon reçut fort bien du Bourg⁠ ⁠; il lui déclara, avec beaucoup de franchise, qu’il n’avait que faire des vaisseaux français et de leurs marchandises, les Hollandais envoyant en son pays plus de navires qu’il n’en était besoin pour le commerce local⁠ ⁠; il ajouta que, néanmoins, pour prouver aux Français en quelle estime il les tenait, il avait donné l’ordre de construire pour eux une « loge » à Offra et qu’ils seraient les seuls Européens auxquels il accorderait l’autorisation de fonder un établissement permanent sur son territoire.

Le sieur du Bourg étant tombé malade, Carlof prit en main les opérations commerciales et offrit 18 barres de fer par tête d’esclave, au lieu de 12 que payaient les Hollandais. Ceux-ci ne purent soutenir la concurrence et se trouvèrent évincés du marché.

D’Elbée, à son tour, rendit visite au roi Tozifon dans sa capitale. Il chercha à obtenir du monarque l’autorisation de transformer en fort la « loge » qu’on nous promettait à Offra, mais Tozifon s’y refusa, disant que, s’il laissait les Français construire des retranchements autour de leur habitation et y placer des canons, ils se rendraient en peu de temps maîtres de ses Etats. D’Elbée n’insista pas, revint à la côte et se prépara à appareiller, laissant à Offra le sieur Mariage, comme directeur du nouvel établissement français.

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Le vaisseau portant d’Elbée avait déjà mis à la voile, l’autre se trouvant retardé par suite de la mort subite de son capitaine, le sieur Jamain, lorsque les Hollandais présents à la côte, prenant prétexte de ce que les Français avaient établi un magasin de transit à Praya d’Ardra, sur la plage, et y avaient arboré leur pavillon national, cherchèrent querelle à nos compatriotes et voulurent arracher ce pavillon, prétendant que les agents de la Compagnie des Indes avaient outrepassé les droits conférés à cette Compagnie par le roi d’Ardres. Les quelques Français qui se trouvaient à Praya envoyèrent un exprès à Offra, pour prévenir Mariage, et un autre au vaisseau de la Compagnie encore en rade. Mariage accourut au plus vite, ainsi que des marins du navire, et Français et Hollandais allaient en venir aux mains, lorsque le chef de Praya s’interposa et détermina les deux partis adverses à s’en remettre au jugement du roi d’Ardres. Ce dernier, saisi de l’affaire, désigna son interprète, nommé Matteo Lopez, pour aller exposer les faits au roi de France, en qualité d’ambassadeur du roi d’Ardres.

Matteo Lopez fut reçu à Paris en grande pompe. Deux des directeurs de la Compagnie des Indes allèrent au-devant de lui jusqu’à Saint-Denis, avec deux carrosses à six chevaux, dans l’un desquels il fit son entrée dans la capitale, le I3 décembre 1670. Il fut logé à l’hôtel de Luynes et le roi lui donna audience aux Tuileries le 16 décembre, en présence de d’Elbée. Celui-ci lut à Louis XIV l’adresse apportée par Matteo Lopez. L’envoyé du roi d’Ardres disait que les commerçants et navires français recevraient toujours un traitement préférentiel par rapport à ceux de la Hollande et que le roi d’Ardres se conformerait exactement aux désirs du roi de France en ce qui concernait le droit pour les Français d’arborer leur pavillon à Praya d’Ardra et d’avoir le pas sur les Hollandais dans les cérémonies publiques.

Matteo Lopez quitta Paris en janvier 1671, comblé d’honneurs et de présents. A la suite de son voyage, on avait l’impression que la Compagnie des Indes ou, à défaut d’elle, la France en général occupait au royaume d’Ardres une situation prépondérante et privilégiée. Mais la Compagnie des Indes était à la veille de faire faillite et la Compagnie du Sénégal, qui devait recueillir sa succession en 1673, se désintéressa de l’entreprise engagée au royaume d’Ardres, abandonna les comptoirs de Jaquin et d’Offra et concentra toute son activité à Savi et à Ouidah, dans le royaume de Juda. Pourtant, elle entretint longtemps des succursales à Porto- Novo et à Badagry, qui dépendaient comme Offra du royaume d’Ardres, mais où existaient également des établissements anglais, brandebourgeois et portugais.

42 LA COMR ET DE CUNIEÔTE D’OR ET DE GUINEE

Le sieur d’Elbée, lors de son voyage de 1670 à la Côte des Esclaves, y avait amené deux Pères jacobins, qui voulaient recommencer l’essai d’évangélisation tenté trois ans auparavant par des capucins. Comme ceux-ci, les nouveaux missionnaires se heurtèrent à la malveillance des prêtres de la religion locale et aux intrigues soulevées par les rivaux commerciaux des Français : tous les deux moururent empoisonnés, peu de temps après leur arrivée à Ouidah. occidentales disparut (1672) pour faire place à Sur ces entrefaites, la Compagnie des Indes la Compagnie du Sénégal, et celle-ci, après une existence éphémère, céda à son tour ses droits (1681), à la Compagnie du Sénégal, de la Côte d’Or et d’Afrique qui dura quinze ans. Aussi peu heureuse que ses devancières, elle ne put faire face à toutes ses obligations, notamment à une fourniture suffisante d’esclaves pour les îles d’Amérique⁠ ⁠; elle n’avait pour ce trafic ni assez d’argent ni assez de vaisseaux. Jugeant en conséquence son domaine trop étendu, le roi lui retira l’exploitation de toutes les côtes au delà de Sierra-Leone et les attribua à une société spéciale : la Compagnie de la Côte d’Or et de Guinée.

La Compagnie nouvelle reprit pied à Assinie en 1687, dans cette partie de la Côte d’Or qui est aujourd’hui incorporée à notre colonie de la Côte d’Ivoire. On se rappelle qu’un essai d’ailleurs malheureux d’évangélisation y avait été tenté dès 1637 par des capucins. Il fut renouvelé en 1687 par deux dominicains, le Père Gonsalvez, qui, en dépit de son nom, était un Auvergnat, et le Père Cerizier. Le chef d’Assinie les reçut assez bien et leur fit cadeau de six jeunes esclaves. Deux de ceux-ci, nommés Aniaba et Rianga, jugés par les missionnaires d’une intelligence au-dessus de la moyenne, furent confiés par eux aux soins d’un sieur Compère, commandant un navire de la Compagnie pour être emmenés en France et instruits de façon convenable. Le premier, que le Père Gonsalvez avait présenté, dans une lettre à ses supérieurs, comme « prince héritier du royaume d’Issini » (Assinie), eut l’honneur d’être baptisé par Bossuet et d’avoir pour parrain Louis XIV, qui lui donna le prénom de Louis. Ce fut le cardinal de Noailles qui se chargea de lui enseigner les dogmes de la religion chrétienne et lui fit faire sa première communion. A cette occasion, le soi-disant prince mit solennellement sous la protection de la Sainte Vierge et le protectorat de la France, les Etats que lui prêtait bénévolement l’imagination des Parisiens. Il fut ensuite pourvu par Louis XIV d’un brevet de capitaine de cavalerie dans l’armée française et eut beaucoup de succès, dit-on, auprès des dames de la cour.

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Quelques années se passent sans incidents notables. Notre situation à la Côte des Esclaves était honorable, sans plus. Le Hollandais Guillaume Bosman, qui publia en 1704 d’intéressantes lettres relatant un voyage effectué dans le golfe de Guinée durant les dernières années du dix-septième siècle, raconte que, peu avant son passage, le roi de Popo ayant été attaqué par le roi de Juda, ce dernier vit ses contingents renforcés et son armement accru par ses alliés, les Français de Ouidah. Des vaisseaux français concoururent à l’attaque et débarquèrent à Grand-Popo des troupes, qui franchirent la barre au moyen de radeaux. A la vérité, l’entreprise échoua et coûta la vie à un certain nombre de Français et d’habitants de Ouidah, mais elle prouve néanmoins que nos nationaux jouaient déjà dans cette région un rôle non négligeable.

COURONNEMENT DU ROI DE JUDA, d’après le Voyage du chevalier des Marchais
Gravure COURONNEMENT DU ROI DE JUDA, d’après le Voyage du chevalier des Marchais

A la Côte d’Or, où nous n’avions été représentés jusqu’alors que par des missionnaires, nous allions prendre pied officiellement, au cours de la dernière année du dix-septième siècle⁠ ⁠; chose singulière, c’est le travestissement en prince de l’esclave Aniaba qui en fut la cause.

COURONNEMENT DU ROI DE JUDA (D’après Voyage du chevalier Des Marchais).

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L’an 1700, le Père Godefroy Loyer, moine jacobin du couvent de l’Annonciation de Rennes, ancien missionnaire aux Antilles, fut nommé par la Propagande préfet apostolique de la Côte de Guinée. On le présenta à Paris au soi-disant « prince d’Issini ». Justement Louis XIV, ayant appris que le « roi » d’Assinie venait de mourir, se préoccupait de faire reconduire le « prince Louis » dans « ses Etats », afin qu’il pût en prendre le commandement. Il fut décidé que le nouveau préfet apostolique serait du voyage, ainsi qu’un autre jacobin, le Père Jacques Villard, qui appartenait à un couvent de Paris. Un vaisseau de guerre, le Poly, fut armé spécialement pour la circonstance et mis sous les ordres du chevalier Damon⁠ ⁠; on y embarqua Aniaba et les deux jacobins. Durant la traversée, le « prince » fut entouré des plus grands égards, mais, à l’arrivée à Assinie, il fut accueilli sans enthousiasme ni chaleur par ses prétendus sujets, lesquels, au surplus, ne l’avaient pas attendu pour remplacer le chef défunt par un nommé Akassini, qui était l’héritier naturel et légal du « trône » d’Assinie. Le chevalier Damon ne fut pas longtemps sans apprendre que le jeune capitaine noir, auquel on l’avait attaché, en quelque sorte, comme officier d’ordonnance, n’était qu’un simple esclave.

A BANDON D’ASSINIE

Abandonnant alors Aniaba à sa destinée, il se mit en rapports avec Akassini et obtint de lui la concession d’un terrain situé sur la plage. Il y construisit une petite redoute flanquée de deux bastions, l’arma de quatre pièces de canon et de quelques pierriers et y mit une garnison. Ensuite, il signa avec Assamoutchou, reine d’Apollionie, un traité nous accordant le privilège de commercer dans les Etats de cette souveraine, qui s’étendaient à l’Est d’Assinie. Puis il repartit pour la France en 1701, laissant le fort occupé par un détachement de soldats français et la mission organisée par les soins des Pères Loyer et Villard. L’établissement d’Assinie fut abandonné à lui- (1705) même pendant quatre ans. Dans l’intervalle, il fut attaqué en 1702 par les Hollandais, mais parvint à leur résister. Quatre vaisseaux hollandais, venant d’Elmina, se montrèrent devant le fort le 3 novembre 1702 et commencèrent à le bombarder le 13 au matin. La petite garnison, n’ayant que deux barils de poudre, dut arrêter promptement sa riposte, tandis que l’ennemi envoya près de I 200 coups de canon, sans grand résultat d’ailleurs. Dans l’après-midi, un boulet hollandais renversa une ruche qui se trouvait dans la cour du fort, près de la chapelle. Les abeilles affolées se précipitèrent sur les défenseurs et les contraignirent à évacuer la place. Alors les Hollandais, qui avaient aperçu les Français quitter le fort en fuyant, crurent à un abandon total de résistance et jugèrent le moment venu d’opérer un débarquement. Ils mirent à terre cinquante hommes qui, pris entre les feux de mousqueterie de nos alliés indigènes, embusqués près du rivage, et ceux de la garnison, rentrée dans le fort par une porte donnant du côté de la lagune, eurent trente-neuf des leurs tués, tandis que les onze autres étaient faits prisonniers. A la suite de cet échec, les quatre vaisseaux levèrent l’ancre.

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L’année suivante, le Père Loyer revint en France et exposa la lamentable situation de ce petit poste isolé, laissé sans secours et sans ravitaillement. Enfin, en 1705, un navire de guerre, commandé par le capitaine de Grosbois, vint recueillir les quelques survivants du détachement déposé à Assinie par le chevalier Damon. Mais ce capitaine se conduisit avec la plus grande maladresse : il traita avec tant de brutalité les Noirs envoyés sur son navire par le commandant du fort en vue de prendre langue, que la population indigène, par esprit de représailles, refusa de mettre des pirogues à la disposition des Européens à rapatrier. Un soldat de la garnison, nommé Parisien, franchit alors la barre à la nage et vint supplier de Grosbois d’amadouer les Noirs au moyen de quelques présents et de rembourser à Akassini les sommes que lui devait depuis plus d’un an notre établissement. Le capitaine s’entêta, prétendit qu’il n’avait pas besoin du concours des indigènes et fit construire des radeaux pour procéder à l’embarquement des Français du fort. Sept de ceux-ci se noyèrent en essayant de traverser les rouleaux de la barre. Les autres, dont le Père Villard, parvinrent à gagner le navire, qui mit à la voile en abandonnant notre établissement à la discrétion des habitants du pays.

LA COTE DES ESCLAVES

Nous ne devions réoccuper Assinie qu’en 1843, justifiant ainsi les paroles prononcées par la reine Assamoutchou, lors d’une visite qu’elle avait faite à notre poste : se plaignant de ne point voir venir les vaisseaux de commerce dont on lui avait fait espérer l’arrivée, elle avait déclaré que si les Français étaient aussi constants dans leurs entreprises qu’ils sont gens de bien, tous les pays seraient à eux. Nous nous maintinmes plus longtemps et mieux à la Côte des Esclaves. Chose curieuse à noter, un pacte international de neutralité, analogue à celui qu’avait conclu André Brue avec les Anglais de la Gambie y fonctionnait également, mais y avait été conclu sur l’initiative d’un prince indigène. En 1704, le roi de Juda, qui s’appelait alors Armar, craignit que les hostilités qui régnaient entre la France et d’autres puissances européennes, en venant à se déchaîner jusque sur son territoire, ne compromissent un trafic qui constituait l’unique source de ses revenus. Il convoqua donc à Savi les directeurs et employés principaux des comptoirs européens et leur proposa de signer une convention par laquelle ils s’engageraient et engageraient leurs mandants respectifs à observer la neutralité les uns vis-à-vis des autres sur le territoire du royaume de Juda et sur les eaux bordant ce territoire. Les Français adhérèrent d’emblée à cette proposition. Au contraire, les Anglais, les Hollandais et les Portugais les combattirent, parce qu’ils espéraient, en se liguant ensemble, arriver à chasser les Français du pays. Mais cela ne faisait point l’affaire du roi Armar, qui avait plus à gagner à la liberté du commerce et à une concurrence entre nations, pourvu qu’elle fût pacifique, qu’à l’établissement d’une sorte de monopole dont il aurait à subir la loi. Aussi tint-il bon et, par son insistance, finit-il par imposer son projet de convention, qui fut signé par les représentants des quatre nations, le 6 septembre 1704. Les clauses en furent observées jusqu’à la conquête de Savi et de Ouidah par le roi du Dahomey, c’est-à-dire jusqu’en 1727.

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MAISONS DES INDIGÈNES DU CAP MEZURADE (D’après Voyage du chevalier des Marchais en Guinée) (1725).
Gravure MAISONS DES INDIGÈNES DU CAP MEZURADE (D’après Voyage du chevalier des Marchais en Guinée) (1725).

La Compagnie de la Côte d’Or et de Guinée cessa ses opérations en 1713, après le traité d’Utrecht, qui réservait aux Anglais le monopole de la fourniture des esclaves dans les colonies espagnoles d’Amérique. Pendant plusieurs années le commerce fut pour ainsi dire entièrement libre⁠ ⁠; mais en 1719 se constitua la puissante société qui devait, dans la pensée de Law, monopoliser tout le commerce extérieur de la France. La côte de Guinée entra naturellement dans le domaine de la nouvelle société. Il s’en fallut de peu que, pour ses débuts, nous ne reprissions fermement contact avec la Côte d’Or.

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Les Brandebourgeois qui avaient un fort à cette côte, au cap des Trois Pointes, l’abandonnèrent en 1720. Le chef du pays, connu sous le nom de Jean Commain, le fit savoir au capitaine français Pierre Morel qui se trouvait dans le voisinage avec son vaisseau, la Princesse-de-Rochefort, en même temps que des bâtiments hollandais. Pierre Morel se rendit à terre et obtint de Jean Commain, par traité, la cession du fort. Puis il décida de l’occuper au nom de la Compagnie des Indes, mais un misérable incident fit manquer la prise de possession. Le capitaine français, étant retourné à son bord pour en ramener du monde, fut pris d’un saignement de nez incoercible, et la crainte du ridicule l’empêcha de se montrer dans un état qu’il jugeait compromettant pour la dignité d’un chef d’expédition. Renonçant, pour ce motif puéril, à l’entreprise projetée, il se contenta de rapporter à la Compagnie le traité qu’il avait passé avec Jean Commain. La Compagnie se hâta d’envoyer un autre capitaine pour procéder à l’occupation du fort. Malheureusement, celui-ci dépassa le cap des Trois Pointes sans le reconnaître et, quand il se fut aperçu de son erreur, des vents contraires le mirent dans l’impossibilité de revenir sur ses pas. Les Hollandais d’Elmina en profitèrent et, malgré la défense que fit Jean Commain, finirent par s’emparer, en 1725, de l’ancien fort brandebourgeois.

DU CHEVALIER DES MARCHAIS

UIDAH EN 1725. - LE VOYAGE Vers le même temps, notre prestige était encore assez grand parmi les indigènes de la Côte des Esclaves, si nous en croyons la relation du voyage que fit en 1725, dans cette contrée, le chevalier des Marchais, pour le compte de la Compagnie des Indes. Il nous décrit le fort français de Ouidah comme comportant, à cette époque, quatre bastions, armés de 30 canons⁠ ⁠; un fossé large et profond faisait le tour de la forteresse, à laquelle on accédait par un pont-levis⁠ ⁠; la garnison se composait de dix soldats blancs, deux sergents, un tambour, deux canonniers et trente auxiliaires bambara, le tout sous le commandement d’un lieutenant qui dépendait du directeur général résidant à Savi, capitale du royaume de Juda. Les Anglais avaient aussi un fort à Ouidah et un directeur à Savi. Quant aux Portugais, bien qu’ayant obtenu des indigènes de Ouidah la concession d’un terrain destiné à recevoir un fort, ils n’y possédaient encore à cette date qu’un établissement ouvert. Les Hollandais n’étaient pas ,nstallés à Ouidah, mais ils avaient un comptoir à Savi.

L ES DAHOMÉENS S’EMPARENT DU ROYAUME DE JUDA

Des Marchais eut l’occasion d’assister, à Savi, au couronnement du roi de Juda. Le directeur général des établissements français, un sieur Dérigouin, occupait la première place auprès du souverain, et à côté de lui se tenaient, outre des Marchais lui-même, les agents des divers comptoirs français. Au-dessous d’eux, mais assis et couverts comme eux, étaient les directeurs anglais et hollandais. Quant au directeur portugais et à ses commis, ils n’occupaient que le quatrième rang et étaient debout . et découverts. Après s’être étendu sur cette sorte de hiérarchie observée vis-à-vis des quatre nations européennes représentées dans le pays, des Marchais observe que le directeur général français était tout-puissant à la cour du roi de Juda, tellement qu’il avait pu faire écarter du trône l’héritier naturel du prince défunt et avait imposé aux notables le choix d’un autre monarque, qui lui plaisait davantage. devait subir de notables modifications, deux ans Malheureusement, cette situation privilégiée seulement après le voyage du chevalier des Marchais, du fait de la conquête de Savi par le roi du Dahomey Agbadja et de l’annexion du royaume de Juda à celui d’Abomey. Le 7 février 1727, l’armée dahoméenne s’emparait de Savi⁠ ⁠; peu de temps après, elle détruisait le village indigène de Houéda (Ouidah) et construisait à la place le village dahoméen de Gléhoué : le roi du Dahomey devenait ainsi le maître du commerce fait par les Européens dans la région de Ouidah. Les forts et comptoirs de Savi et de Ouidah avaient été respectés par les conquérants, mais Agbadja fit savoir aux divers directeurs qu’ils devaient se rendre à merci, sous peine de voir leurs habitations détruites et d’avoir eux-mêmes la tête tranchée. Le sieur Dérigouin fut chargé par les Anglais, les Hollandais et les Portugais de négocier avec le vainqueur, au nom de tous les Européens, les conditions de la capitulation. Grâce à la renommée qui s’attachait à son nom, il put obtenir d’Agbadja l’autorisation, pour lui et ses collègues, de conserver les forts et comptoirs qu’ils avaient à Ouidah, mais il fallut abandonner les établissements de Savi.

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Cette situation ne changea pas jusqu’en 1769, époque de la liquidation de la Compagnie des Indes. Les établissements qu’elle possédait à la Côte des Esclaves furent alors annexés au domaine de la couronne comme l’avaient été ceux de Gorée et le gouvernement en fut confié à un administrateur résidant à Ouidah.

BRACELET DE CUIVRE FONDU. NIGER. Cul-de-lampe
Gravure BRACELET DE CUIVRE FONDU. NIGER. Cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Maurice Delafosse, « Les compagnies à privilège (i626-1758) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 9-48.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/les-compagnies-a-privilege-i626-1758/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d