Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 3
La lutte avec l'Angleterre et l'intervention directe de l'état (1759-1814)
ET L’INTERVENTION DIRECTE DE L’ÉTAT (1759-1814) I. - AU SÉNÉGAL. — Acquisition de Dakar. — Compagnie de la Guyane. - Reprise de Saint-Louis. — Lauzun. — Du commerce des esclaves. — Compagnie de la gomme, puis Nouvelle Compagnie du Sénégal. — Le gouvernement de Boufflers (1785-1787). — L’administration de Blanchot (1789-1802). — Le commerce libre. — La détresse du Sénégal. — Abolition de l’esclavage. — Défense de la colonie contre les Anglais. — Le gouvernement de Lasserre (I8o1). — Le second gouvernement de Blanchot (1802-1807). II. — A LA COTE DE GUINÉE. — Les établissements de Landolphe au golfe de Bénin. — Le comte de Flotte obtient une concession à Lahou (1787). — Ouidah en 179I. — Destruction de nos établissements de Bénin par les Anglais (1792). HISTOIRE DES COLONIES, T. IV
50N 1759, nous avions évacué tous nos établissements et le Sénégal, avec ses dépendances, était devenu une colonie britannique. Les Anglais, d’ailleurs, n’occupèrent que Saint-Louis et Gorée et se désintéressèrent totalement de l’intérieur du pays. Quant à nos comptoirs du golfe de Guinée, nous ne les avions pas abandonnés, mais l’insécurité des mers nous empêchait de conserver avec eux des relations suivies.
Les hasards de la guerre n’avaient pas eu que le résultat de nous faire perdre le fruit de plusieurs siècles d’efforts. Ils marquèrent aussi la chute d’un système de colonisation sur lequel on avait fondé de grands espoirs, mais dont on commençait à reconnaître les inconvénients. Les Compagnies à privilège avaient vécu et leurs concessions, une fois affranchies de la domination anglaise, devaient se transformer en colonies de la couronne, gouvernées et administrées au nom du roi de France, puis de la République et ensuite de l’Empereur, par des gouverneurs au service de l’Etat. Mais cette transformation fut lente et il y eut dans l’intervalle plusieurs tentatives plus ou moins heureuses pour revenir au régime de l’exclusif.
La paix de Paris, en 1763, ne nous rendit en Afrique que Gorée et Albreda. Les Anglais avaient tenu à garder Saint-Louis, pour conserver en même temps le monopole du commerce de la gomme. La reprise de possession fut faite officiellement et Poncet de La Rivière fut nommé gouverneur de Gorée et ses dépendances côtières : Joal, Portudal et Albreda. La colonie, ainsi constituée, dura jusqu’à la reprise de Saint-Louis et du Sénégal. Elle eut à sa tête, durant cette période de seize années environ, sept gouverneurs successifs, tous nommés par le roi : Poncet de La Rivière (1763-1765), d’Esménager (1765-1767), de La Gastière (1767-1768), de Rastel de Rocheblave (1768-1772), Boniface (1772-1773), Le Brasseur (1773- 1777) et Armény de Paradis (1777-1779).
De 1763 à 1767, la Compagnie des Indes continue à jouir du monopole commercial qui lui avait été concédé autrefois, mais elle cessa d’administrer le pays et ses représentants se trouvèrent subordonnés à l’autorité et à la politique des gouverneurs royaux. On sait d’autre part que son privilège fut suspendu en 1769 et ne fut jamais rétabli.
51A DE DAKAR CQUISITION
première fois, dans les annales de notre colonisation africaine, C’est durant cette période d’attente qu’apparaît pour la le nom de Dakar. A cette époque, le village de ce nom dépendait du damel ou roi du Cayor. Le 9 avril 1764, le chef préposé par ce prince au commandement de cette région cédait au nom de son maître les pointes de Dakar et de Bin au gouverneur Poncet de La Rivière, en reconnaissance des services rendus par ce dernier au damel.
Le 5 juin 1765, un nouveau traité était signé à Ambout, résidence du damel, par ce prince en personne et par Jacques d’Estouble de Salvigny, capitaine du port de Gorée, agissant au nom de Jean-Georges Le Ballif d’Esménager, gouverneur de Gorée. Par ce traité, le damel cédait en toute propriété et à perpétuité à la France un territoire bordé d’un côté par la mer et, de l’autre, par une ligne droite tirée du ruisseau situé entre Mbao et le Palmier et aboutissant à la baie d’Yof, cette baie non comprise ; il cédait en outre à la France les îles Madeleine. En compensation, nous nous engagions à payer chaque année au damel « la valeur de 18o barres, dont le tiers en fer et les deux autres en marchandises diverses ». Ce traité ne fut pas suivi de l’occupation effective du territoire concédé. La Compagnie des Indes, restée depuis la reprise de possession concessionnaire des droits au commerce exclusif de Gorée, ne les avait pas exercés. Après sa suspension, un certain abbé Dumanet, assez curieux intrigant, eut l’idée de prendre sa suite et jeta en 1770 les premiers fondements d’une société nouvelle dite Compagnie des côtes d’ Afrique, laquelle se constitua sans privilège ni monopole, mais avec l’arrière-pensée de les revendiquer tôt ou tard. Elle ne fit pas de bonnes affaires et se transforma en 1776 en une Compagnie de la Guyane, dont le but principal était de procurer à ce dernier pays les esclaves nécessaires à sa mise en valeur ; or ces esclaves ne devaient être achetés qu’à Gorée. La nouvelle Compagnie ne tarda pas à revendiquer le droit exclusif de faire tout le trafic, aussi bien des esclaves que de la gomme et autres denrées. Malgré l’opposition des particuliers et des ports de France, on essaya en 1777 d’une sorte de compromis.
La Compagnie se vit octroyer le privilège de la traite des noirs et du commerce à Gorée, en échange de quoi elle s’engageait à entretenir la garnison. Le gouvernement métropolitain n’y voyant qu’un moyen de réduire presque à néant les frais d’occupation de la colonie, ce devait être une source de conflits entre le gouvernement local et le représentant de la Compagnie.
52EPRISE DE SAINT-
Cependant l’heure semblait propice à la reprise de LOUIS. - LAUZUN Saint-Louis. Armény de Paradis, gouverneur de Gorée, sachant que la garnison anglaise était fort réduite, conseilla de profiter de cette circonstance ainsi que des embarras causés à la marine britannique par la Guerre d’indépendance des Etats-Unis, pour essayer de réoccuper Saint-Louis. L’idée plut à M. de Sartines, ministre de la Marine, qui décida de confier au
duc de Lauzun le soin de la réaliser. L’escadre, commandée par M. de Vaudreuil, quitta Lorient le 3 décembre 1778 et arriva le 28 janvier 1779 devant Saint-Louis. Le lendemain, les troupes
de débarquement franchirent la barre sur quatorze embarcations. Le gouverneur anglais, Sir Robert Stormont, fut déposé par ses officiers, qui l’accusaient de n’avoir pas pris les précautions nécessaires, et l’un de ceux-ci, nommé Gilbert Stanton, s’empara du commandement. Dès le lendemain, 30 janvier, il se
rendait après avoir essuyé une cinquantaine de coups de canon. Maître de Saint-Louis, Lauzun réunit administrativement en une seule colonie les établissements de Gorée, du Cap Vert et de la Gambie à ceux du Sénégal. Cette colonie prit le nom de (D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale). « colonie du Sénégal et dépendances », et Lauzun en fut le premier gouverneur. A côté de lui était un ordonnateur, dont les fonctions correspondaient à peu près à celles d’un secrétaire général de nos jours. Cette organisation dura jusqu’en 1789. Ayant ravitaillé l’escadre du marquis de Vaudreuil, qui ne se pressait point d’appareiller pour les Antilles, sa destination, Lauzun envoya un sieur Longet visiter le poste de Podor — dont il écrivait le nom « Pot d’or » ; — ce poste, bien qu’ayant été négligé par les Anglais, fut trouvé en assez bon état. Puis il s’occupa d’empêcher le brak ou roi du Oualo et le damel du Cayor de piller les bateaux échoués sur leurs terres. Il déclara à Ely Kouri, chef des Maures Trarza, qui réclamait le paiement de ses « coutumes », qu’il consentirait volontiers à lui faire des présents, mais non à ce que ceux-ci fussent appelés coutumes : « le roi, mon maître, disait-il, ne devant et ne payant de tribut à aucun prince de la terre. »
53Lauzun institua encore à Saint-Louis un « maire de ville », nommé par le gouverneur parmi les habitants non fonctionnaires ; la désignation de ce magistrat municipal, sorte d’intermédiaire entre le gouverneur et la population, était obligatoirement soumise à la ratification du ministre de la Marine ; il recevait un traitement payé sur le budget de la colonie. Cette institution fonctionna sans interruption jusqu’à la reprise de Saint-Louis par les Anglais et continua même à fonctionner sous la domination de ces derniers, ne cessant de donner d’excellents résultats.
Lauzun envoya enfin en Gambie le chevalier de Pontdevez, avec les frégates la Résolue et la Nymphe, pour s’emparer du fort Saint-James. Pontdevez arriva le 9 février 1779 à Albreda ; le II, le gouverneur anglais amenait son pavillon et, dès le lendemain, Pontdevez commençait à démolir le fort Saint-James.
Vaudreuil quitta les parages du Sénégal au début de mars. Quant à Lauzun, après avoir assumé pendant six semaines la direction de la colonie, il passa le service au lieutenant de vaisseau Eyriès et s’embarqua le 14 mars 1779. Arrivé en France le 19 avril, il accompagna, l’année suivante, Rochambeau en Amérique. Plus tard, en 1793, devenu le général Biron, il servira aux armées de la Convention, ce qui ne l’empêchera pas, en 1794, à la suite d’une vague accusation dont il sera lobjet auprès du Comité de Salut public, de laisser sa tête sur l’échafaud.
DU COMMENCE DES ESCLAVESNous avions donc repris Saint-Louis, mais c’était pour perdre de nouveau Gorée. Obéissant aux suggestions du mémoire que lui avait remis Eyriès en 1778, et dans lequel cet officier de marine représentait comme inutile le point d’appui de Gorée, le ministre avait enjoint au duc de Lauzun d’évacuer sur Saint-Louis la garnison de cette île et de raser ses fortifications ; l’ordre fut exécuté. L’une des conséquences de cette mesure fut que, dès le 8 mai 1779, les Anglais s’emparèrent de la place privée de défense. Ils se hâtèrent d’y installer cinq cents hommes de troupe et, quand le lieutenant de vaisseau Le Roy de La Grange essaya, au mois d’octobre de la même année, de reconquérir Gorée, il échoua dans sa tentative. sous le court gouvernement d’Eyries, qui, comme nous Quant à Saint-Louis, ce fut surtout un marché d’esclaves l’avons dit, était l’agent de la Compagnie de la Guyane bien plutôt que le représentant de Louis XVI. On était alors (1779), au plus fort de la traite des nègres, qui atteignit, au cours du dernier quart du dix-huitième siècle, des proportions qu’elle n’avait pas encore atteintes. C’est ainsi qu’on a évalué à 104 000 le nombre des esclaves transportés en Amérique en 1782, dont 53 000 par les Anglais, 23 000 par les Français, II 000 par les Hollandais et 8 700 par les Portugais. Ces chiffres montrent l’importance qu’avait pris ce trafic, surtout quand on les compare aux statistiques établies pour le début du dix-huitième siècle : aux environs de 1701, la Compagnie Royale du Sénégal n’exportait guère que 8 oo0 esclaves par an. Les pertes en cours de route s’élevaient en moyenne à 10 pour 100 : de 1779 à 1789, les Antilles françaises reçurent annuellement plus de 36 0o0 esclaves, mais on en avait acheté en Afrique, à leur intention, tant aux comptoirs anglais qu’aux comptoirs français, de 40 à 45 000, ce qui accuse un déchet de 4 à 9000 par an. Le Galam et Rufisque étaient, en ce qui concernait les opérations de la Compagnie de la Guyane, les principaux points de recrutement, Saint-Louis et Gorée les principaux points d’expédition. Toutefois les plus forts contingents venaient de la Côte des Esclaves, qui justifiait son nom, de la Côte d’Or, du Congo et de la Côte d’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Dans les « captiveries » où l’on entreposait les esclaves en attendant l’arrivée des navires de transport, il y avait souvent (D’après Durand, Atlas pour servir au voyage du Sénégal). MARABOUT ET SIGNARE DE L’ILE SAINT-LOUIS des révoltes. Il s’en produisit une, particulièrement grave, à Saint-Louis, en 1779. Un magasinier de la Compagnie de la Guyane, nommé Gordière, fut assassiné par les captifs dont il avait la garde. Ceux-ci, ayant brisé leurs fers, incendièrent les bâtiments de la Compagnie. La répression fut sanglante et se traduisit par un massacre à peu près général des esclaves révoltés.
54
Dumontet, qui succéda en 1780 à Eyriès, eut à son actif des faits plus glorieux. Il fit reconstruire sur le haut fleuve, par Gauthier de Chevigny, le fort de Makhana ou fort Saint-Joseph, qui était tombé en ruine, seulement il fut élevé plus près du confluent de la Falémé, sur la rive gauche du Sénégal, entre Makhana et Gousséla. Ce lieu est encore appelé par les Sarakollé « Toubaboukané », ce qui peut se traduire par « escale des blancs ». Dumontet rétablit aussi le poste de Podor. Il assura la garde de Saint-Louis et des postes du fleuve au moyen d’un corps de 600 hommes qu’on lui envoya de France et qui formait cinq compagnies d’infanterie et une d’artillerie. Ce corps porta le nom de « Volontaires d’Afrique ». Il ne devait pas tarder à être décimé par le climat et, deux ans après son arrivée au Sénégal, en 1782, il ne comptait plus que 182 hommes : les 418 autres étaient morts ou avaient dû être rapatriés. Cette diminution des effectifs obligea Dumontet à abandonner le fort qu’il avait fait construire près de Makhana. En 1783, il rentrait en France, sous le coup d’accusations assez graves, passant le gouvernement du Sénégal à Le Gardeur de Repentigny.
55Cette même année 1783, le 3 septembre, était conciu le traité de Versailles, qui nous restituait l’ile de Gorée et nous reconnaissait la possession du Sénégal.
COMPAGNTE DE LA GOMME, PUIS NOU- VELLE COMPAGNIE DU SÉNÉGALCette restitution ne souleva aucune difficulté. Il n’en fut pas tout à fait de même d’Albreda ; les Anglais prétendaient que, ce comptoir n’ayant pas été nommément cité dans le traité, nous n’avions pas le droit de le réoccuper. Finalement ce fut notre interprétation qui l’emporta. Quant à la traite de la gomme, les Anglais eurent la liberté de s’y livrer depuis l’embouchure de la rivière de Saint-Jean jusqu’à la baie de Portendick inclusivement, sans toutefois pouvoir faire à terre aucun établissement permanent, de quelque nature qu’il pût être. Repentigny qu’eurent lieu, en 1784- C’est sous le gouvernement de 1785, les reconnaissances du sieur Labarthe sur le Sénégal et au Cap Vert. C’est encore à la même époque que prit fin le privilège consenti à la Compagnie de la Guyane. Un autre fut d’ailleurs accordé en 1785 à une nouvelle société, dite « Compagnie de la gomme », dont le nom indique qu’elle n’entendait pas se confiner dans la traite des nègres et qu’elle s’intéressait au commerce de la gomme. Elle ne devait point, du reste, conserver longtemps ce titre et, en 1786, elle prit celui de « Compagnie nouvelle du Sénégal et dépendances ». Elle entretenait dans la colonie un directeur placé, comme l’était celui de la Compagnie de la Guyane, sous l’autorité administrative et politique du gouverneur. Toutefois, une immixtion plus grande de la Compagnie dans l’administration intérieure de la colonie fut marquée par la désignation du sieur Jean-Baptiste-Léonard Durand, ancien consul à Cagliari et directeur au Sénégal de la Compagnie de la gomme, puis de la Compagnie nouvelle du Sénégal, aux fonctions d’ordonnateur royal de la colonie (1785).
Celle-ci prenait de plus en plus d’importance. A nos établissements reconquis du Sénégal, de Gorée et dépendances, de la Gambie, nous venions d’en ajouter un autre à proximité du fort anglais de Sierra-Leone. Le 19 janvier 1785, le marquis de La Jaille, commandant la frégate l’Emeraude, avait signé avec le chef de l’ile de Gambia, dans la rivière de Sierra-Leone, un traité autorisant les Français à s’y établir, et il avait élevé sur cette île un fort qu’il arma de six canons et où il laissa un détachement de quinze hommes. Malheureusement ceux-ci furent décimés par la maladie et la réputation d’insalubrité de l’ile de Gambia devint telle que nous abandonnâmes cette position en 1798.
56 L BOUFFLERSLa même année 1785, de Repentigny avait conlu à Kaolack, avec le roi du Saloum, une convention par laquelle ce prince cédait à la France l’ile de Katchiambé, nous autorisait à établir un comptoir sur son territoire et s’engageait à n’ouvrir le commerce de ses Etats à aucune autre nation. (1785-1787) fut remplacé en 1785, au gouvernement du Sénégal E GOUVERNEMENT DE Après deux ans et demi bien remplis, Repentigny par le chevalier de Boufflers. Successivement abbé et colonel, poète et bel esprit, doué d’une fertile imagination en même temps que de bon sens et de bravoure, Boufflers est l’une des figures les plus attachantes de l’histoire du Sénégal.
Il y arriva muni d’instructions lui rappelant qu’en vertu de traités passés par Poncet de La Rivière et Le Ballif d’Esménager, avec le damel du Cayor, Dakar, Bin et une certaine étendue de territoire sur la presqu’ile du Cap Vert faisaient partie du domaine de la France, au même titre que Rufisque, Portudal, Joal, l’ile de Katchiambé sur le Saloum et Albreda sur la Gambie. Aussi l’attention du nouveau gouverneur se porta-t-elle sur cette presqu’ile que nous n’occupions pas encore, mais qui nous était familière, puisque c’est là que les habitants de Gorée s’approvisionnaient d’eau douce, de bois à brûler, de matériaux de construction, de viande et de légumes. L’ingénieur Xavier de Golberry, au cours de plusieurs reconnaissances effectuées de 1785 à 1787, visita à diverses reprises les abords du Cap Vert, dont il nous dit que le nom est justifié, au moins durant la saison des pluies, par le feuillage des nombreux baobabs qui s’y trouvent. Boufflers était au courant des premières impressions de Golberry et la verdure qu’il entrevoyait sur la presqu’ile l’attirait d’autant plus que l’aridité des sables de Saint-Louis lui avait causé, dès son arrivée, une véritable déception.
Il se sentait d’ailleurs de force à parer aux besoins d’une nouvelle occupation de territoire. L’effectif des « Volontaires d’Afrique » venait d’être ramené à 400 hommes, et Boufflers en avait donné le commandement à un ancien capitaine de chasseurs qu’il avait amené avec lui et dans lequel il avait toute confiance, le commandant — puis lieutenant-colonel — Blanchot de Verly, le même qui devait être plus tard l’un des plus brillants gouverneurs du Sénégal et le plus populaire.
57S’étant rendu à Gorée et au Cap Vert, Boufflers fut profondément séduit par le charme, déjà un peu vieillot à cette époque, de l’île de Gorée et par celui, plus rustique, de la presqu’île qui lui fait face. Dans ses lettres à Mme de Sabran, il ne tarit pas d’éloges sur les agréments du Cap Vert, tandis qu’il se montre sévère dans ses appréciations sur Saint-Louis. Des motifs plus graves et moins personnels influaient d’ailleurs sur son opinion : il avait constaté les obstacles qu’apportait la barre du Sénégal au commerce de Saint- Louis et n’avait pas été sans remarquer combien la position de Gorée et les hauteurs du Cap Vert se prêtaient à l’établissement d’un solide point de défense contre des agressions étrangères. Aussi, dès 1786, proposa-t-il de transférer à Gorée le chef-lieu de la colonie et de construire un fort sur la presqu’ile du Cap Vert.
On ne donna pas suite à sa proposition, mais celle-ci eut au moins le mérite d’attirer l’attention sur la valeur de Gorée au point de vue de la défense maritime de nos établissements d’Afrique. La même année, on en fit le port d’attache de la « station navale d’Afrique » et l’on décida (D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale). LE CHEVALIER DE BOUFFLERS que, chaque année, une expédition en partirait pour aller effectuer des reconnaissances le long des côtes de Guinée.
Pendant que l’attention de Boufflers était ainsi tournée du côté du Cap Vert, Durand, directeur à Saint-Louis de la Compagnie nouvelle du Sénégal, envoyait en 1786 son commis Rubault au Galam par la voie de terre, en vue de faire procéder à l’exploration de contrées que nous connaissions encore fort mal, attendu que nous nous étions contentés jusqu’alors de les contourner par la voie du fleuve. Rubault traversa le Diolof, le Fouta et le Boundou, franchit la Falémé à Kaïnoura et atteignit le haut Sénégal à Toubaboukané. Mais il fut assassiné l’année suivante, en 1787, par des esclaves qu’il avait achetés pour le compte de sa compagnie et, après sa mort, tout projet d’établissement fut abandonné.
L’ADMINISTRATTON MERCE NIROT (4789-1802). LE COMMERCE LIBREPar contre, le chevalier de Boufflers s’étant rendu à Podor y concluait amitié avec le chef des Maures Brakna. Peu après, il allait faire visite au damel du Cayor et acquérait de ce prince, pour son usage particulier, la propriété d’un terrain englobant toute la presqu’ile du Cap Vert. Il n’en put tirer aucun parti. Dès le début de l’année suivante, le 3I janvier 1788, il quittait le Sénégal pour n’y plus revenir. rim du gouvernement à son ami En partant, il confia l’intéle lieutenant-colonel François Blanchot de Verly, qui conserva cette situation jusqu’au rer mai 1789. Il fut titularisé à cette date, non pas en qualité de gouverneur, mais en celle de « commandant et administrateur général du Sénégal et dépendances », selon la nouvelle formule créée par une ordonnance royale du 25 janvier 1789, qui supprimait en même temps la fonction d’ordonnateur et réunissait tous les pouvoirs en la personne du « commandant et administrateur général ». Quand Blanchot fut nanti officiellement de ce titre, il avait cinquantequatre ans et était au Sénégal depuis plus de dix ans. A l’exception d’un court séjour qu’il fit en France de fin 1790 à
58
(Gravure de Cochin. Abbé Prévost, Histoire des voyages). duquel il épousa une demoiselle de Lesseps, et d’un voyage à Paris accompli en I8o1-18o2, il ne quitta pas la colonie durant LA LUTTE AVEC L’ANGLETERRE ET L’INTERVENTION DIRECTE DE L’ÉTAT vingt-neuf ans, dont dix-huit dans les fonctions de gouverneur. Il devait mourir à son poste en 1807.
59Dès sa prise de service, il trouva les esprits fortement montés contre le système du monopole commercial qui subsistait toujours du fait du privilège concédé à la Compagnie. Le 15 avril 1789, les habitants de la ville de Saint-Louis, s’étant réunis sous la présidence de leur maire, le mulâtre Charles Crosnier, rédigèrent et signèrent une adresse aux Etats généraux, réclamant la liberté du commerce. Ces « cahiers du Tiers » du Sénégal furent remis au sieur Lamiral, avec mission de les porter à Paris. Lamiral s’acquitta de sa mission en l’amplifiant, car il ajouta à l’adresse 360 pages de son cru et fit du tout un volume qui se fait remarquer surtout par son style pompeux et déclamatoire.
DU SENEGALLes doléances des habitants de Saint-Louis furent appuyées par Blanchot, qui était rentré en France à la fin de 1790, laissant l’intérim au capitaine Boucher. L’Assemblée constituante les prit en considération et, par un décret du 23 janvier 1791, abolit le privilège de la Compagnie nouvelle du Sénégal, déclara le commerce libre pour tous les Français sur toute l’étendue de la colonie et stipula que les dépenses d’entretien du personnel et du matériel incomberaient désormais uniquement à l’Etat, ainsi que les dépenses militaires. Ce décret sonna le glas final des sociétés à privilège, au moins en ce qui concerne le Sénégal. A l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1791), le Sénégal était dans le plus complet dénuement. On y manquait de vivres et les bateaux venant de France se faisaient rares. Le bataillon des « Volontaires d’Afrique », où les relèves étaient inconnues, se trouvait réduit à g1 hommes, répartis entre les différents postes. Lorsque Blanchot revint au Sénégal, au début de 1792, son premier soin fut de réclamer des renforts, des munitions, des vivres et du matériel dont il sollicitait l’envoi d’urgence. Mais on avait alors en France d’autres soucis.
A BOLITION DE L’ESCLAVAGELe cri de détresse de Blanchot ne devait trouver un écho en France qu’en 1793. Monge, alors ministre de la Marine, se décide à faire droit aux réclamations de la colonie. Mais ses ordres ne sont pas exécutés. Un vaisseau est bien affrété pour transporter à Saint-Louis ce dont on y avait tant besoin, mais on l’oublie à Pauillac pendant six mois. Pour que l’on s’aperçoive de cette négligence, il faut que le capitaine Bourgneuf, envoyé spécialement en France par Blanchot pour émouvoir les autorités, aille tempêter violemment dans les bureaux du ministère, exposant que les fonctionnaires n’ont point touché leur solde depuis dix-huit mois, le trésor étant vide, et que leur crédit auprès des habitants est épuisé. On se souvient alors du bateau chargé, depuis six mois, de vivres à destination du Sénégal. On le retrouve sur la Gironde, attendant paisiblement sa feuille de route. Naturellement, les vivres qu’il portait étaient avariés. On les remplace par d’autres, dont on charge un nouveau navire, le Henri. Mais, pour des raisons inconnues, ce dernier demeura à l’ancre et jamais son chargement ne parvint au Sénégal. En fait, la colonie fut matériellement abandonnée de la métropole de 1791 à 1799, c’est-à-dire pendant toute la durée de la période révolutionnaire. cier peu des réalités — au moins pour ce qui était de la Il est vrai que la Convention, si elle paraissait se soucolonie du Sénégal — ne négligeait pas l’affirmation des grands principes. Par une loi du II août 1792, l’Assemblée législative, sans abolir la traite, annulait la prime dont bénéficiaient jusqu’alors les navires qui s’y livraient. Cette demi-concession aux idées nouvelles portait le premier coup à la plus barbare des institutions et préparait, par voie de conséquence, l’orientation qu’allait être bientôt obligé de prendre le commerce colonial. Par des décrets des 4 février et Il avril 1794, on alla plus loin ; la Convention supprima le statut servile sur toute l’étendue des territoires appartenant à la France et proclama le droit des habitants indigènes de ces territoires à revendiquer la qualité de citoyen. Chose curieuse : elle abolissait ainsi l’esclavage HABITS DES NÈGRES DU SÉNÉGAL ET DU CAP VERD (D’après Durand, Atlas pour servir à l’histoire du Sénégal). en tant que statut juridique, mais elle ne prohibait point explicitement la traite des nègres, qui était pourtant ce qu’il aurait fallu détruire d’abord, puisque c’était la source où s’alimentait l’esclavage. Quoi qu’il en soit, le Sénégal ne reçut pas avec un grand enthousiasme la notification de ces décrets ; il eût préféré quelques tonnes de biscuits de mer. Les colons virent surtout dans la réforme la perte possible de leur main-d’œuvre. Heureusement, ceux pour lesquels les décrets avaient été rendus, c’est-à-dire les esclaves et les indigènes, ne semblèrent pas y attacher
60
l’importance qu’on leur attribuait à Paris : les premiers, à de rares exceptions près, demeurèrent chez leurs maîtres, et aucun des seconds ne songea à revendiquer cette qualité de citoyen, dont nul ne paraissait apprécier la valeur.
CONTRE LES ANGLAISCependant la ville de Saint-Louis n’était pas plongée alors dans la barbarie, ainsi qu’on aurait pu le supposer ; elle possédait déjà une assemblée municipale, composée d’habitants élus par leurs concitoyens, et l’administration paternelle de Blanchot laissait à cette assemblée une large part d’initiative. Mais ni les décrets de la Convention ni les délibérations de l’assemblée locale ne pouvaient combler les vides du trésor et de la garnison, et le « commandant et administrateur général » était contraint de procéder successivement à l’évacuation de tous les postes éloignés. Il avait commencé par les forts du Galam et de Podor. En 1797, ce fut le tour d’Albreda ; en 1798, celui de l’ile de Gambia, dans la rivière de Sierra-Leone.
Une escadrille anglaise, n’ignorant pas la pénurie de nos effectifs, vint de nouveau bombarder Gorée les 13 et 14 décembre 1797. La garnison ne se composait que de dix hommes, commandés par le lieutenant Guillemin. Celui-ci fit des prodiges, arma les civils et leur fit servir les batteries. Le feu de la place obligea les vaisseaux anglais à se retirer.
En présence d’une situation pareille, il ne pouvait plus être question de faire de la pénétration à l’intérieur du continent et c’étaient des étrangers qui exploraient notre future colonie du Soudan français. En 1791, le major anglais Houghton avait parcouru le Bambouk et était allé mourir au Kaarta. De 1795 à 1797, l’Ecossais Mungo Park, parti comme Houghton de la Gambie, avait effectué le premier de ses remarquables voyages, gagnant le Khasso, puis le Kaarta, atteignant le Niger à Sansanding, visitant Bamako et revenant par le Manding. En 1798, c’était l’Allemand Hornemann qui, partant de Tripoli, traversait le Sahara et descendait le long du Niger pour mourir dans le Noupé.
La situation de notre colonie du Sénégal, à la fin du dix-huitième siècle, se traduisait par le bilan suivant, dont les chiffres ont leur navrante éloquence : en 1799, il était dû au personnel civil 132 137 francs de traitements révolus, au personnel militaire - 55 individus en tout — 68 006 francs d’arriéré de solde, aux chefs indigènes 144 150 francs à titre de « coutumes » en retard, à divers particuliers ou sociétés 72 434 francs pour avances et fournitures non payées, le tout, se montant ensemble à 416 727 francs, afférent aux exercices des ans IV, V, VI et VII de la République (1795-1798).
62Enfin le Directoire, à la veille d’être renversé par Bonaparte, se décida à faire quelque chose pour la malheureuse colonie. Bruix, ministre de la Marine, y expédia vers le milieu de 1799, non pas de l’argent ou du matériel, dont le besoin se faisait sentir de si pressante manière, mais une compagnie de soldats formée avec des Noirs affranchis de la Guadeloupe, de la Martinique, de Sainte-Lucie et de Saint- Domingue. Cette fois encore, c’était l’idéologie qui guidait la métropole. Le but de l’envoi de cette compagnie était, selon les termes mêmes employés par le ministre, non point de contribuer à la sécurité du Sénégal, mais de « moraliser les nègres par son exemple et leur montrer à quelle dignité l’usage de la liberté devait les élever. » A peine débarquée, cette compagnie, proposée en modèle aux populations sénégalaises, réclama les trois mois de solde qui lui étaient dus et, devant l’impossibilité où se trouvait Blanchot de payer cet arriéré, se mutina.
Les seules ressources de la colonie étaient produites par un droit d’ancrage de Io pour 1oo sur la valeur du chargement, droit que l’on avait imaginé d’imposer aux navires étrangers, peu nombreux d’ailleurs, qui fréquentaient Saint-Louis.
Saint-Louis comptait alors 9 000 âmes. Blanchot acquit des terrains dans les iles voisines pour y déverser le trop-plein de cette population, et en particulier pour débarrasser l’agglomération urbaine des 3 000 esclaves qu’avait libérés la Convention et qui, peu à peu, sous l’excitation de la misère, étaient devenus arrogants. Mais ils refusèrent de quitter la ville, alléguant que le climat des autres îles du Sénégal était malsain, car, disaient-ils, « on n’y a jamais vu de vieillards ».
Cependant, les attaques anglaises se faisaient plus fréquentes et plus dures. Le 5 avril 1800, une division de neuf navires britanniques se présente devant Gorée. Le lieutenant Guillemin, dont la garnison s’est accrue de 30 hommes prélevés sur la fameuse Compagnie des Antilles, veut, comme trois ans plus tôt, se défendre avec l’aide de la population civile. Mais celle-ci, indisposée par les exactions des Antillais, refuse de seconder les troupes. Guillemin, la rage au cour, se voit contraint de capituler.
Le 26 décembre suivant, une autre division anglaise, à la tête de laquelle se trouvait le commodore Hamilton, venait mouiller au large de l’embouchure du Sénégal. Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1801, cinq chaloupes franchirent la barre sans être aperçues et enlevèrent un brick armé de douze canons, qui surveillait l’entrée du fleuve. Mais, le jour s’étant levé, le capitaine Marin Pèdre, qui commandait une batterie au poste des Dunes, coula le brick et trois des chaloupes anglaises. Les deux autres parvinrent à repasser la barre et rallièrent la division. Le commodore Hamilton, estimant suffisantes les pertes qu’il avait subies, leva l’ancre et fit voile pour Gorée, après avoir toutefois laissé une corvette chargée de bloquer, du côté de la mer, l’entrée du Sénégal. Ce blocus, plus ou moins efficace, dura jusqu’à la fin de l’année. En mars, Blanchot remit le commandement, à titre
63• LASERRE (1801-1802) intérimaire, au capitaine Charbonnier et, quittant Saint-Louis à bord d’une goélette américaine, se rendit en France afin de demander au Premier Consul du secours pour sa colonie et le grade de général de brigade pour lui-même. Ce n’était pas de sa part une ambition exagérée : il était lieutenant-colonel depuis plus de treize ans, il avait rendu de très appréciables services, on lui devait Io 000 francs d’arriéré de solde et il s’était fortement endetté pour venir en aide à sa colonie. Pourtant, Bonaparte se contenta d’inscrire en marge de sa requête : « Cet officier est dans le cas d’être mis à la retraite » et, au lieu de lui donner la modeste récompense qu’il méritait amplement, on lui donna un successeur dans la personne du commandant Laserre, qui fut promu directement au grade de colonel pour la circonstance. Le malheureux Blanchot fut sérieusement affecté de cette mesure, qu’il est permis à des historiens impartiaux de qualifier d’injuste. Mais l’avenir devait lui réserver, à brève échéance, une éclatante revanche.
Laserre arriva à Saint-Louis le 3 juillet 18o1. Il fut très fraîchement reçu par les officiers de la garnison ; ils ne lui pardonnaient pas d’occuper une situation qui, à leur avis, aurait dû revenir, à défaut de leur chef bien-aimé Blanchot, à l’un d’entre eux. De plus, Laserre fit montre d’agitation beaucoup plus que de savoirfaire. Les instructions du ministre de la Marine Forfait lui prescrivaient, de la part du Premier Consul, de « faciliter aux négociants les moyens de traiter avec sûreté la gomme et autres productions » et de « suivre le plus qu’il lui sera possible... les errements d’après lesquels la colonie est actuellement régie ». En contradiction avec l’esprit de ces instructions, Laserre voulut abolir la liberté commerciale, en dépit du décret de 1791 de la Constituante ; de sa propre autorité, il constitua une société privilégiée dont il ouvrait et fermait l’accès à sa fantaisie et aux bénéfices de laquelle il était d’ailleurs personnellement intéressé, sous le nom de sa femme et, chose plus grave, sous celui d’un de ses parents décédé depuis un an. Cette initiative souleva un très gros mécontentement.
Cependant des événements importants allaient détourner un moment l’attention des agissements de Laserre. Ce fut d’abord, le 27 mars 18o2, le traité d’Amiens, qui, rompu presque aussitôt que signé, devait nous restituer Gorée, puis la loi du 20 mai 18o2, qui rétablissait l’institution de l’esclavage, qu’avaient abolie en droit, sinon en fait, les décrets de 1794 de la Convention. L’article rer de cette loi stipulait que « dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens, l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ». Il résultait de cette disposition que l’esclavage serait légal à Gorée, le jour où les Anglais en effectueraient la restitution, mais non qu’il le fût à Saint-Louis, cette ville n’étant pas comprise dans les « colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens », puisque, n’ayant pas été prise, elle ne pouvait être restituée. Cette différence de traitement ne pouvait manquer de susciter des commentaires. Elle eut aussi pour conséquence de jeter le trouble parmi les affranchis. Un tel état d’esprit n’était point fait pour raffermir la situation de Laserre. Trois capitaines
64
MAURES CHASSANT LES NÈGRES POUR LES FAIRE ESCLAVES
(D’après Durand, Allas pour servir au voyage du Sénégal). marchands français, auxquels il avait refusé l’autorisation de remonter le Sénégal, sous prétexte qu’ils ne faisaient pas partie de sa société, se firent, à leur retour en France, l’écho des protestations du commerce local. De plus, ils accusèrent le nouveau « commandant et administrateur général » d’encourager la traite des noirs sur le territoire dont il avait la charge, en autorisant les Prussiens et les Américains à se livrer à ce trafic, moyennant un droit, payable à lui-même, de vingt « gourdes » (écus de cinq francs) par tête de captif, sans compter de nombreux pots-de-vin. Les Chambres de commerce de Bordeaux et de Nantes, saisies de la question, portèrent plainte devant le gouvernement du Premier Consul, qui décida de rappeler Laserre.
65 E SECOND GOUVERNEMENTTandis que l’autorité métropolitaine prenait cette décision, les incorrections et les maladresses de Laserre déterminaient au Sénégal une insurrection des colons et des indigènes contre l’indélicat colonel. Trois frères du nom de Pellegrin, qu’il voulait exclure de la traite de la gomme, furent les instigateurs du mouvement. Laserre crut en avoir raison en les faisant arrêter et mettre aux fers : c’était jeter de l’huile sur le feu. Un nommé Dubruix, qui avait servi comme lieutenant aux « Volontaires d’Afrique » et était retourné en France, revint sur ces entrefaites à Saint-Louis en qualité de subrécargue d’un navire bordelais. Il connaissait les frères Pellegrin et prit fait et cause pour eux ; s’étant ménagé le concours de plusieurs colons mécontents, il revêtit son ancien uniforme de lieutenant, rassembla 200 Noirs, et, se mettant à leur tête, il s’empara du fort principal, délivra les détenus et mit Laserre en état d’arrestation (24 juillet 18o2). Le colonel fut dépouillé de ses vêtements, frappé à coups de crosse et transporté avec sa femme à bord d’une goélette qui les emmena à Gorée, où ils furent hospitalisés par le colonel Fraser, commandant des troupes britanniques d’occupation. Le Premier Consul n’avait pas attendu de con- 4 DE BLANCHOT (1802-1807) naître ces événements pour se rendre compte de l’impossibilité du maintien de Laserre au gouvernement du Sénégal. Il avait compris aussi que, seul, Blanchot était à même de reprendre la direction de la colonie dans de semblables conjonctures. Par arrêté du 24 thermidor an X (I2 août 18o2), il le nommait, non point général de brigade, ne voulant pas revenir sur sa première détermination, mais « chef de brigade » ; le lendemain, un second arrêté réintégrait Blanchot dans ses anciennes fonctions de commandant et administrateur général du Sénégal et dépendances.
Celui que, peu soucieux des formules officielles, les habitants de la colonie appelaient indifféremment « le général » ou « le gouverneur », arriva à Saint-Louis le 27 octobre 18o2.
Selon les ordres qui lui avaient été donnés à Paris, il procéda à une enquête sur les faits reprochés à Laserre et sur l’insurrection qui s’était produite. Ses conclusions furent discrètes. Aussi bien, Dubruix était parti pour l’Amérique, d’autres étaient morts, d’autres enfin n’étaient que des comparses. Deux des frères Pellegrin, que les rebelles, après les avoir délivrés, avaient députés à Paris pour y porter
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
66leurs doléances, furent traduits devant le tribunal de la Seine : celui-ci les acquitta.
NATURELS DU SÉNÉGAL SE LIVRANT A LA PÊCHEAu début de 1803, le ministre Decrès proposa de conférer enfin à Blanchot le grade de général, mais Bonaparte refusa encore. disant que cette nomination ne pourrait intervenir que quand l’ordre serait définitivement rétabli au Sénégal. Cependant la guerre avec l’Angleterre se déchaînait de nouveau, avant que Gorée nous ait été restituée en exécution du traité d’Amiens. On songea alors à reprendre par la force ce que notre rivale n’avait point consenti à nous rendre de bonne grâce. Victor Hugues, ancien commissaire de la Convention aux Antilles, alors gouverneur de la Guyane, fut chargé de préparer l’expédition, de concert avec Blanchot. Ce dernier disposait alors de deux compagnies d’infanterie, comptant chacune cent hommes et
( toire des voyages du Sénégal). trois officiers, et de la compagnie noire des Antilles, réduite à 41 soldats ; il n’avait, en fait de navires appartenant à la colonie, qu’une unique goélette, mais il réquisitionna un bateau corsaire de La Rochelle qui se trouvait à ce moment en rade du Sénégal. De son côté, Hugues, avec le concours de trois armateurs de la Guyane, parvint à armer quatre goélettes, portant 213 hommes, 16 canons et quelques pierriers, et les expédia, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Mahé, de Cayenne à Saint-Louis, où la flottille se compléta des deux bâtiments réunis par Blanchot.
NATURELS DU SÉNÉGAL SE LIVRANT A LA PÊCHE, gravure de Cochin, d’après l’abbé Prévost : His-
67A Gorée, le colonel anglais Fraser avait sous ses ordres I15 soldats et disposait de 30 canons. Comme avait fait Guillemin, il arma les habitants de l’île, qui, cette fois, et bien que les Français constituassent l’ennemi, ne firent aucune difficulté pour concourir à la défense.
Dans la nuit du 26 au 27 nivôse an XII (16 au 17 janvier 1804), Mahé débarqua 130 hommes sur le rivage de Gorée. Ils furent immédiatement bombardés par les canons, et mitraillés à bout portant par les fusils embusqués dans toutes les maisons. Néanmoins, ils parvinrent à se frayer un passage jusqu’à la porte du fort principal, qu’ils enlevèrent d’assaut. Nous avions perdu, dans cette opération, 5 officiers et 48 hommes de troupe, tant tués que blessés. Les Anglais, pour leur part, avaient eu 39 tués, sans parler des pertes nombreuses subies par les habitants de l’ile. Le colonel Fraser fut fait prisonnier.
Le 6 mars, une division anglaise, forte de trois vaisseaux de guerre portant 413 soldats et de deux transports contenant 300 déportés irlandais, mouilla devant Gorée. L’officier qui la commandait ignorait la reprise de l’ile par les Français. Il fut confirmé dans son ignorance par une ruse de Montmayeur, commandant de la place, qui, en apercevant l’escadre ennemie, avait arboré le pavillon anglais et vêtu de rouge ses sentinelles. Les Anglais ayant envoyé à terre une embarcation, les hommes de Montmayeur firent prisonniers les 40 matelots qui la montaient, et leur officier, le lieutenant Pickford, après quoi on hissa le pavillon français sur le fort.
Les Anglais ripostèrent par quelques bordées de canon et détachèrent des chaloupes qui s’emparèrent d’un navire de commerce, alors en rade, et l’amenèrent auprès des bâtiments de l’escadre. Les Anglais l’avaient pris pour un navire français, mais c’était un bateau prussien. Ayant reconnu sa nationalité, ils le relâchèrent le 7 mars au matin et il revint à son mouillage. Dans la soirée, le capitaine de ce navire prussien, qui était en bons termes avec le capitaine français Renaud, lui fit savoir que les Anglais avaient l’intention de débarquer en force à la faveur de la nuit. Renaud se hâta d’aviser Montmayeur. Mais le bruit de l’imminente descente à terre des Anglais avait transpiré dans l’ile, et la population, effrayée, se hâta de gagner Dakar en utilisant toutes les pirogues disponibles. Renaud lui-même leva l’ancre et disparut avec sa goélette. Il ne restait à Montmayeur, pour défendre la place contre plus de 700 Anglais et Irlandais, et pour servir les canons des batteries, que vingt Noirs des Antilles qui constituaient sa garnison.
Le lieutenant anglais Pickford, capturé la veille, lui proposa de capituler, en vue d’éviter une inutile effusion de sang. Montmayeur s’y résigna et envoya le lieutenant Gouffé, accompagné de Pickford, porter au commandant de l’escadre ennemie ses offres de reddition. Dans la matinée du 8 mars, les plénipotentiaires n’étant pas encore revenus, la panique s’empara des vingt soldats antillais, qui Chique Fort R.dindemba CARTE Gilfrai de l’entrée de la Riviere de Albreda L. de Bergfet GAMBIE P.* de Lamas Toubabcou R.de Farba • de Cuiras de Combe R de Salum de Belente Cap Pdé grand Palmer Bangion Erbre de Rouge Banc "Cap. S." Marie 5
68
sable fin fable fin rouz Roches Taraaa s’enfuirent à Dakar sur un cotre et, de là, rallièrent Saint-Louis par terre. Les Anglais purent alors occuper sans peine une position qui n’avait plus, en fait de défenseurs, que le commandant Montmayeur. Cette affaire valut un blâme à Blanchot, auquel le gouvernement métropolitain reprocha d’avoir confié le commandement de Gorée à un officier qui n’était plus en activité.
Si nous étions malheureux avec les Anglais, nous n’avions pas plus de succès vis-à-vis des indigènes rebelles à notre autorité. Depuis que les Toucouleurs s’étaient, en 1776, emparés du pouvoir au Fouta, nous avions pris l’habitude de payer à leur almami les « coutumes » précédemment consenties au saltigui ou « siratique » des Peuhls. Le paiement de ces « coutumes » avait dû être suspendu, par suite de la pénurie des fonds publics, et il en était résulté un fort mécontentement de la part de l’almami et de ses sujets. Un commerçant français nommé Picard, qui cherchait à se rendre par terre au Bambouk, fut arrêté en 1804 dans le Fouta par les Toucouleurs, qui le mirent dans l’impossibilité de continuer son voyage. En juillet 1805, une goélette et un chaland, qui se livraient au commerce sur le fleuve, s’étant échoués près de Fanaye, furent saisis par les Toucouleurs, qui massacrèrent la majeure partie des équipages et pillèrent le chargement.
69Blanchot voulut tirer vengeance de ces affronts répétés. Le 2 août 1805, il expédia, sur douze erbarcations, un petit détachement d’infanterie, renforcé de 600 Noirs recrutés à Saint-Louis et armé de deux canons, sous le commandement du capitaine Ribet. Après avoir brûlé une dizaine de villages dans la région de Podor et fait un grand nombre de prisonniers, cet officier marcha le 17 août sur le village de Fanaye, que les Toucouleurs avaient fortifié. Ribet donna l’assaut, mais tomba, frappé de trois balles. Sa mort détermina une panique chez les auxiliaires noirs, qui s’enfuirent. Le détachement de troupes régulières, ne se sentant plus en force et privé de direction, regagna les embarcations, en abandonnant aux Toucouleurs ses deux canons et en laissant sur le terrain 14 morts et 18 blessés.
Voyant que la manière forte ne lui réussissait pas, Blanchot essaya de la diplomatie. Après de laborieuses négociations, il conclut, en 1806, avec l’almami, un traité par lequel celui-ci garantissait à nos nationaux la liberté du commerce et de la navigation sur son territoire, moyennant le paiement de droits de passage et le rétablissement des « coutumes ». Cette conclusion n’était pas précisément brillante. Il convient de ne pas oublier, à la décharge de Blanchot, qu’il était presque complètement démuni de troupes et d’officiers de métier, malgré ses demandes réitérées, et aussi qu’il avait soixante et onze ans.
Il mourut du reste l’année suivante, le 12 septembre 1807, à Saint-Louis. Le capitaine Levasseur prit le commandement de la colonie, comme étant le plus ancien des officiers présents.
INDIGÈNE ARMÉ ET SON ESCLAVEDeux ans après, une escadre anglaise, commandée par l’amiral Colombine, qu’assistait le général Maxwell, venait en juillet attaquer Saint-Louis. De nombreuses embarcations ennemies franchissaient la barre. Levasseur, pour faire face au danger, avait enrôlé et armé les jeunes gens noirs de la ville : ils s’enfuirent avec leurs armes à Sor et dans les terres voisines. Les quelques soldats réguliers constituant la garnison montraient eux-mêmes des dispositions fâcheuses. La situation était critique. Le gouverneur intérimaire assembla un conseil de guerre, composé des trois officiers qu’il avait sous ses ordres. On tomba d’accord sur la nécessité d’une capitulation, laquelle eut lieu le 13 juillet 1809. Levasseur, ses officiers et sa troupe furent autorisés par l’amiral Colombine à regagner la France et le général Maxwell procéda à l’occupation de Saint-Louis. A l’exception des lointains comptoirs d’Amokou et de Ouidah, virtuellement abandonnés d’ailleurs, la France ne possédait plus aucun établissement en Afrique. Toute l’œuvre patiente de cinq siècles était à refaire en entier, et l’histoire de nos entreprises coloniales dans le continent noir offre un vide de sept ans : 1809 à 1816. A la vérité, nos colonies de la côte occidentale d’Afrique devaient nous être rendues dès le 30 mai 1814 par le traité de Paris, mais il devait s’écouler deux ans avant que l’on pût commencer à procéder à la reprise de possession et celle-ci devait être retardée encore durant plus de six mois, pour des motifs divers, et n’être effectuée qu’au début de 1817. Les Anglais ne profitèrent point d’ailleurs de la latitude qui s’offrait à eux d’occuper les pays de l’intérieur. Pendant cette période, comme pendant celle qui s’était écoulée de 1758 à 1763 pour Gorée et (D’après Durand, Atlas pour servir de 1758 à 1779 pour Saint-Louis, ils se contentèrent au voyage du Sénégal). de monter la garde aux portes du domaine qu’ils avaient conquis. Ils n’apportèrent même aucune modification essentielle à l’administration intérieure des établissements. C’est ainsi que Charles Porquet, qui était maire de Saint-Louis depuis 18o2, garda ses fonctions sous la domination britannique ; il les conserva en fait jusqu’à sa mort, et fut remplacé alors par un autre Français. Il ne semble pas non plus que les Anglais aient fait aucune tentative pour explorer ou exploiter l’arrière-pays, et c’est là chose d’autant plus remarquable que, lors de l’occupation du Sénégal par les Français, nos rivaux avaient fait de multiples efforts pour entrer en relations avec les populations soudanaises. Nous avons signalé déjà l’exploration de Houghton (179I) et le premier voyage de Mungo-Park (1795-1797). En 1805-1806, celui-ci, parti de la Gambie comme la première fois, avait effectué son second voyage qui, par le Bambouk et le Bélédougou, l’avait amené sur le Niger ; il avait descendu ce
70
fleuve depuis Bamako jusqu’aux rapides de Boussa, où il avait trouvé la mort. La fin tragique de ce martyr de la science géographique marqua un temps d’arrêt dans la belle série des explorations anglaises du Soudan.
Nos établissements de la Côte de Guinée ne tombèrent pas au pouvoir des Anglais au cours de la Guerre de Sept ans, nous n’y avions en réalité aucune possession effective, mais un simple droit de jouissance, révocable à merci.
Jusqu’aux environs de l’année 1785, on a peu de renseignements sur le commerce de ces établissements qui semblent avoir été peu prospères ; mais, lorsqu’en 1786 on fit de Gorée le port d’attache de la station navale d’Afrique, on décida que chaque année une expédition en partirait pour effectuer des reconnaissances le long des côtes du golfe de Guinée et ce programme fut réalisé.
LES ÉTABLISSEMENTS DE LAN- DOLPHE AU GOLFE DE BENINCe fut l’occasion de la fondation du poste d’Amokou, dans le royaume de Commendo (Côte d’Or), entre le village de Missam et le fort hollandais de Cormentin. Ce poste fut créé en 1786 par le capitaine de Girardin. Il y laissa une garnison de quinze hommes, dont l’uniforme colonial se composait d’ « un habit, veste, gilet et pantalon de cotonnade d’étoffe appelée guinée, quelques capotes de toile ou de drap pour garantir des pluies pénétrantes de l’hivernage, un grand chapeau rond, retroussé à la Henri IV, avec cocarde et panache ». d’un comptoir français sur la rivière For- A la même époque eut lieu la fondation mose, dans le pays de Bénin. Elle fut due à l’initiative d’un capitaine marchand, Jean-François Landolphe, dont l’esprit d’entreprise mérite que nous lui consacrions ici quelques lignes. Il avait effectué déjà plusieurs voyages à la côte de Bénin, en 1767, 1769 et 1771. En 1775, comme il venait d’obtenir le brevet de capitaine au long cours, Landolphe, alors âgé de vingt-huit ans, conçut le plan d’un établissement à fonder dans ces parages. Il le soumit à Pierre David, ancien directeur de la Compagnie des Indes au Sénégal, et à Eyriès, qui devait bientôt s’y rendre avec le duc de Lauzun. Sur la recommandation de ce dernier, la Compagnie de la Guyane confia à Landolphe le navire la Négresse, sur lequel il mit à la voile en novembre 1777, avec le titre d’ « administrateur en chef de l’établissement de Bénin ».
II. — LA CÔTE DE GUINÉE
72En février 1778, Landolphe entrait dans la rivière Formose et se rendait dans la ville même de Bénin, où il fut reçu par le roi d’une façon solennelle. Il offrit à celui-ci, entre autres cadeaux, une robe de satin et une paire de pantoufles provenant l’une et l’autre de la garde-robe de Louis XIV. Le roi du Bénin lui concéda un terrain sur la rivière Formose pour y élever un fort, mais Landolphe estima l’emplacement malsain et quitta le pays
sans y laisser d’établissement permanent. Revenu au Bénin en 1783, à bord de la Charmante- Louise, il alla mouiller cette fois devant Owari, dans la rivière de Forcados, sans se douter probablement qu’il se trouvait sur l’une des bouches du Niger. Le roi d’Owari, qui était indépendant du roi de Bénin, lui fit un excellent accueil et lui donna l’autorisation de construire un fort à l’embouchure de la rivière Formose ou rivière de Bénin, dont le cours supérieur se trouvait sur le territoire du roi de Bénin, mais dont le cours inférieur, qui communique du reste avec la rivière de Forcados, était sur les domaines du roi d’Owari. Ce dernier confia à Landolphe, pour le conduire (D’après Voyage du en France, un de ses neveux nommé Boudakan. Celui-ci fut chevalier Des Marchais). la coqueluche de Paris. Louis XVI lui accorda une pension de I 500 francs par mois pendant son séjour en France et lui fit donner des maîtres de toutes sortes. Ce Boudakan dansait avec grâce, au dire des chroniques du temps, jouait de la clarinette à ravir et avait une belle écriture ; mais il ne lisait qu’avec difficulté. Quand on l’appelait « Monsieur Boudakan », il protestait et exigeait qu’on le traîtât de prince. Pendant que son pupille fréquentait la cour et les salons, Landolphe s’associait avec un négociant nommé Marion-Brillantais, en vue d’exploiter les concessions qu’il avait obtenues des rois de Bénin et d’Owari. Il créa avec lui la « Compagnie d’Owhère (ou d’Owari) FAVORI DU ROI DE JUDA (D’après et de Bénin », à laquelle L ge exclusif du commerce, pendant trois ans, sur les rivières de Forcados et de Bénin et dans les terres adjacentes, mettant de plus
à sa disposition un vaisseau de 400 tonneaux, le Pérou. Landolphe prit le commandement du Pérou, auquel il adjoignit deux corvettes achetées par sa compagnie, l’Afrique et la Petite-Charlotte, destinées à assurer le trafic en rivière. Puis il partit de nouveau pour la côte de Bénin, ayant pris à son bord le prince Boudakan, qu’il ramenait à son oncle, et le botaniste Palisot de Beauvois. Ce dernier devait mettre à profit ce voyage pour faire une remarquable étude de la flore du Bénin et de la région de Forcados ; ce fut lui qui découvrit et étudia le premier les lianes à caoutchouc africaines, auxquelles il donna, en l’honneur du capitaine Landolphe, le nom de « landolphiées » ; l’une d’entre elles est bien connue de nos jours sous le nom que lui donna alors Palisot de Beauvois et qui rappelle à la fois ceux de Landolphe et de la ville d’Owari : landolphia owariensis.
L’expédition arriva le 21 novembre 1786 à l’embouchure de la rivière Formose. Landolphe mit à terre trente hommes d’équipage, avec six pièces de canon et du matériel, et débarqua lui-même, ainsi que son état-major. Il fit choix d’un emplacement dans l’ile de Borodo, sur la rive gauche de la rivière et près de son embouchure, et l’on se mit incontinent à y construire un poste fortifié après quoi, Landolphe alla rendre visite au roi d’Owari, qui lui céda 3o lieues de territoire, puis au roi de Bénin. Ce dernier, jaloux de voir les Français s’établir sur le domaine de son voisin, exigea de Landolphe la promesse de construire un second fort plus en amont, sur les terres relevant de Bénin. Il semble toutefois que ce second fort ne fut jamais édifié. Quant à celui de l’ile de Borodo, il était terminé au bout de quelques mois, en 1787.
L’année même de son achèvement, l’établissement fut inspecté, sur l’ordre exprès du ministre de la Marine, par le comte de Flotte, commandant la frégate la Funon. Etant tombé malade au moment de son arrivée à l’ile de Borodo, cet officier envoya ses lieutenants Balon et Legroing à Bénin, pour saluer le roi en son nom et obtenir de lui un traité accordant aux seuls Français le privilège de commercer dans ses Etats. Landolphe et Palisot de Beauvois accompagnaient la mission. Mais le roi refusa de se départir du principe de la liberté commerciale et promit seulement de conserver aux Français « la première place dans son amitié ».
UIDAH ENLe comptoir de la Compagnie d’Owhère et de Bénin était d’ailleurs fort prospère. Il achetait en bloc les cargaisons des vaisseaux portugais, anglais et danois qui fréquentaient ces parages, leur constituant en retour un chargement d’huile de palme et d’esclaves et les approvisionnait sur rade, en eau, bois et vivres frais. Un Portugais nommé Olivera, entré au service de la Compagnie française, faisait, à bord de la Petite-Charlotte, de nombreux voyages à la Côte d’Or, d’où il rapportait des marchandises. Les bénéfices de la Compagnie furent d’autant plus considérabies que, de 1786 à 1792, elle n’eut à envoyer sur place aucune relève de personnel ni aucun renfort de matériel, en dehors de deux petits navires. Notre marine de guerre faisait, elle (1787) aussi, œuvre utile le long du golfe de Guinée. En janvier 1787, tandis qu’il se rendait au Bénin pour y inspecter l’établissement de Landolphe, le comte de Flotte avait mouillé en face de l’embouchure de la rivière Saint-André ou Sassandra, à la Côte d’Ivoire. Frappé de la commodité de l’emplacement pour l’installation éventuelle d’un comptoir, il avait cherché à nouer des relations avec le chef du village de Sassandra, en vue d’obtenir de lui une concession de terrain, mais n’avait pu y parvenir. Par contre, ayant jeté l’ancre au Cap Lahou, il s’aboucha avec un notable appelé Kofi, qui savait quelques mots de français, et, par son intermédiaire, obtint des indigènes la cession d’un terrain d’une demi-lieue carrée sur le bord de la mer. Cette cession fut ratifiée par Louis XVI au retour en France du comte de Flotte et, en 1788, Denys Bonnaventure, commandant la Flore, vint en signifier la ratification au chef de Grand-Lahou. C’était, vraisemblablement, la première manifestation de nos tentatives de colonisation à l’embouchure du Bandama. A la Côte des Esclaves, le sieur Gourg prenait, à la même
741791 époque, la direction du comptoir de Ouidah. Grâce à un mémoire qu’il rédigea en 1791, au moment où il quitta son emploi, nous possédons des renseignements assez détaillés sur l’état et la vie de notre établissement.
Le fort français de Ouidah était à l’Ouest et à une « portée de fusil » du fort anglais, lequel était lui-même à l’Ouest et à une « portée de canon » du fort portugais. Tous les trois étaient construits en terre et couverts en paille, et entourés d’un fossé large et profond, muni d’un pont-levis qu’on relevait chaque soir. Ils étaient situés à trois quarts de lieue de la mer et séparés d’elle par deux lagunes, entre lesquelles se trouvait un petit village indigène du nom de Kakérakou. Derrière le fort français, il y avait un village placé sous sa protection, qui comptait 200 esclaves appartenant à la Compagnie et à peu près autant de gens libres, considérés comme relevant de l’autorité de celle-ci.
C’est en arrière que se trouvait le village dahoméen de Gléhoué. Comme nous l’avons vu, il avait remplacé en 1727 l’ancien village indigène de Houéda ou Ouidah, dont le nom avait été conservé par les Européens. Toutefois, le nom de Gléhoué — qui est encore aujourd’hui le nom indigène de Ouidah — ne leur était pas inconnu, puisqu’au temps de Gourg notre fort était appelé « fort royal Saint- Louis de Grégoy » (Grégoy était la prononciation adoptée par les Français pour Gléhoué ou Gréhoué).
75 DESTRUCTION DE NOS ÉTABLISSEMENTS DU BÉNIN PAR LES ANGLAISChaque fois qu’arrivait un nouveau directeur, il devait s’arrêter d’abord à Kakérakou, entre les deux lagunes, et y attendre l’arrivée du yévogan ou « chef des Blancs », qui résidait à Gléhoué et y remplissait, si l’on peut dire, les fonctions de ministre des Affaires étrangères du roi de Dahomey. Le yévogan, prévenu de l’arrivée du directeur, se rendait à Kakérakou, accompagné de sa suite, tournait trois fois autour du nouveau représentant de la Compagnie et lui présentait successivement un verre d’eau, un verre de vin et un verre d’eau-de-vie. Après quoi, il demandait des nouvelles du roi de France, de la reine et de la famille royale et conduisait le directeur au fort. Là, il était d’usage de servir de l’eau-de-vie au yévogan et à sa suite. Quelques jours après, le directeur devait se rendre à Abomey pour saluer le roi de Dahomey et lui porter les présents d’usage. Il devait y retourner chaque année, en décembre ou janvier, pour assister à la cérémonie dite des « coutumes », caractérisée par de nombreux sacrifices humains, et était tenu, (D’après une gravure du début du dix-neuvième siecle). cette fois encore, d’offrir au roi des présents. Ceux-ci, en cette occasion, consistaient en « deux pièces de soierie de 15 à I6 aunes, un chapeau à point d’Espagne et six anchres d’eau-de-vie ». Le roi saluait l’arrivée du directeur à Abomey de 21 coups de canon. (1792) nie du Bénin, si florissante pourtant, dis- Au même moment, notre petite coloparaissait, ruinée brutalement en pleine paix par l’agression inqualifiable de certains Anglais. L’équipage d’un navire de guerre britannique, après avoir bénéficié de la large hospitalité du capitaine Landolphe dans l’ile de Borado, attaquait traîtreusement son hôte, s’emparait du fort par surprise et l’incendiait après l’avoir pillé (1792). — Landolphe, blessé à la jambe, fut recueilli par le roi d’Owari, qui le garda auprès de lui pendant cinquante-deux jours, jusqu’à l’arrivée d’une goélette française de commerce, l’Amitié, à bord de laquelle il rentra en France. Quant au prince Boudakan, il fut empoisonné par ses compatriotes, après le départ de Landolphe.
Bientôt après, ce furent nos autres établissements du golfe de Guinée, si modestes fussent-ils, qui devaient supporter les conséquences des guerres déchaînées par la Révolution. Il fallut concentrer en Europe nos forces et nos efforts. La garnison du fort de Ouidah fut retirée en 1797 et le pavillon laissé à la garde d’un ancien sousofficier, auquel succédera après sa mort un mulâtre du quartier français. Les coutumes convenues devaient continuer d’être payées au roi du Dahomey.
L’année 1799, il se produisit au fond du golfe un incident singulier, qui constitue une sorte d’épilogue à l’aventureuse épopée du capitaine Landolphe. Après son retour en France, ce dernier avait pris du service dans la marine de l’Etat et avait, au bout de quelques années, obtenu le commandement de la « division sud des frégates de la République française ». A la tête d’une petite escadre, il fut envoyé sur les côtes de Guinée où il avait tant donné de sa personne autrefois. Ayant donc fait mouiller ses navires en face de l’embouchure de la rivière Formose, il pénétra dans cette rivière à bord d’une goélette ennemie qu’il avait capturée en route. Là, il apprit qu’il y avait un peu en amont, quatre trois-mâts anglais. Avec son lieutenant Baudouin, guidé par un pilote indigène, il les surprit et s’en empara. Cet exploit sans grande importance n’eut pas de lendemain ; Landolphe ne releva pas les établissements d’où les Anglais l’avaient évincé.
Quatre ans plus tard, en 1803, le gouvernement métropolitain recommença à se préoccuper de nos établissements dans le golfe de Guinée. Le lieutenant de vaisseau Arnoux, commandant l’Impatient, fut chargé d’opérer une croisière en vue de constater la situation dans laquelle ils se trouvaient. A Amokou, il trouva quelques Français dénués de tout mais occupant encore le fort sous les ordres d’un sieur Miron, ancien officier, et du chirurgien Mallot. En février 1803, il mouillait devant Ouidah, où le fort français était en bon état sous le commandement du mulâtre Pierre Bonon.
Les guerres de l’Empire, auxquelles succéda le calme réparateur de la Restauration, détournèrent complètement l’attention publique de nos colonies les plus lointaines et ce ne fut que sous Louis-Philippe qu’il y eut un renouveau d’expansion coloniale. Le commerce seul continuait de temps à autre à se livrer aux côtes de Guinée à des opérations plus ou moins fructueuses.
Citer ce chapitre
Maurice Delafosse, « La lutte avec l'Angleterre et l'intervention directe de l'état (1759-1814) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 49-76.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/la-lutte-avec-l-angleterre-et-l-intervention-directe-de-l/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d