Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 4

La colonisation d'état et les assises définitives de notre empire Ouest africain (1814-1854)

Par p. 77-124 de l'édition originale 16 619 mots 25 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. - AU SÉNÉGAL. — Un nouvel esprit colonial. — Suppression de la traite des nègres — Le colonel Schmaltz⁠ ⁠; son départ de France sur la Méduse. — Le naufrage de la Méduse. — Obstacles à la restitution de Saint-Louis⁠ ⁠; installation provisoire au cap Bernard (Dakar). — Réinstallation à Saint-Louis (25 janvier 1817). — La « Société coloniale philanthropique » — Création de Bakel. — La mission Mollien. — Premiers essais de culture du coton⁠ ⁠; le poste de Dagana. — Mission d’inspection de Mackau. — Rappel de Schmaltz. — Le gouver- nement de Le Coupé (1820-1821) et de Roger (1822-1827). — René Caillié et son voyage à Tombouctou. — Le gouvernement de Jubelin (1827-1829). — Moktar-Diop et l’abandon des coutumes au Cap Vert. — Le gouvernement de Renault de Saint-Germain (183I-1833), de Pujol (1834-1836) et Malavoix (1836-1838). — Une succession de gouverneurs. - Duranton⁠ ⁠; son voyage au Khasso. - Réorganisation de la colome⁠ ⁠; ordonnances des 7 sep- tembre 1840, 29 janvier 1842. — Le gouvernement de Boüet-Willaumez (5 février 1843- 8 décembre 1845). — Nouvelle succession de gouverneurs (1846-1850). — Baudin. — Le gou- vernement de Protet (1850-1854). — Nouveau programme colomal II. — A LA CÔTE DE GUINÉE. — Voyages de Bouët-Willaumez à la Côte de Guinée. - Les conventions et traités de 1842. — Occupation d’Assinie (1843). — Fondation du Grand- Bassam. — Rapports avec Guézo, roi du Dahomey
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L’ARMÉE DE FOUTATORO, dessin d’Ambroise Tardieu, Mollien : Voyages dans l’intérieur de
Gravure L’ARMÉE DE FOUTATORO, dessin d’Ambroise Tardieu, Mollien : Voyages dans l’intérieur de

LA COLONISATION D’ETAT ET LES ASSISES DÉFINITIVES I. - AU SÉNÉGAL. — Un nouvel esprit colonial. — Suppression de la traite des nègres. — Le colonel Schmalz⁠ ⁠; son départ de France sur la Méduse. — Le naufrage de la Méduse. — Obstacles à la restitution de Saint-Louis⁠ ⁠; installation provisoire au cap Bernard (Dakar). — Réinstallation à Saint- Louis (25 janvier 1817). — La « Société coloniale philanthropique. » — Création de Bakel. — La mission Mollien. — Premiers essais de culture de coton⁠ ⁠; le poste de Dagana. — Mission d’inspection de Mackau. — Rappel de Schmaltz. — Le gouvernement de Le Coupé (1820-1821) et de Roger (1822- 1827). — René Caillié et son voyage à Tombouctou. — Le gouvernement de Jubelin (1827-1829). — Moktar-Diop et l’abandon des coutumes au Cap Vert. — Le gouvernement de Renault de Saint-Germain (1831-1833), de Pujol (1834-1836) et Malavoix (1836-1838). — Une succession de gouverneurs. — Duranton⁠ ⁠; son voyage au Khasso. — Réorganisation de la colonie⁠ ⁠; ordonnances des 7 septembre 1840 et 29 janvier 1842. — Le gouvernement de Bouët-Willaumez (5 février 1843-8 décembre 1845). — Nouvelle succession de gouverneurs (1846-1850). — Baudin. — Le gouvernement de Protet (1850- 1854). — Nouveau programme colonial.

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II. — A LA CÔTE DE GUINÉE. — Voyages de Bouët-Willaumez à la côte de Guinée. — Les conventions et traités de 1842. — Occupation d’Assinie (1843). - Fondation de Grand-Bassam. — Rapports avec Guézo, roi du Dahomey. IN vertu de l’une des clauses du traité de Paris, signé le 20 mai 1814, nous rentrions en possession de nos établissements du Sénégal (Saint- Louis, Podor, le Galam, avec Portendick et Arguin), de Gorée et dépendances (Cap Vert, Rufisque, Portudal, Joal) et de la Gambie (Albréda), les Anglais se réservant toutefois le droit de se livrer au commerce de la gomme à Portendick et au nord jusqu’à la baie d’Arguin exclusivement. D’autre part, nous conservions les droits que nous avions acquis, concurremment avec les Anglais et les Portugais, sur certains points de la Gambie et de la Casamance, ainsi qu’à Cacheo, Bissao, Boulam, aux îles Bissagos, aux ¡les de Los et à l’ile de Gambia (Sierra-Leone). Bien entendu, nos droits sur nos comptoirs du golfe de Guinée demeuraient intacts, mais nous ne possédions plus effectivement sur ce golfe que notre établissement de Ouidah. Dès l’annonce de la conclusion du traité, on caressa, dans le monde commercial et maritime, l’espoir de reprendre immédiatement l’ancien courant d’affaires avec la côte d’Afrique, et une société se forma, dans le cours de l’année 1814, pour l’exploitation agricole du Cap Vert, sous le nom de « Société Coloniale africaine ». En réalité, il devait s’écouler près de trois ans entre la signature du traité et son exécution. D’une part, les événements politiques et la nécessité de remplir certaines obligations financières retardèrent quelque peu la ratification⁠ ⁠; d’autre part, le désir du gouvernement métropolitain de commencer la mise en valeur des territoires en même temps qu’ils seraient réoccupés, exigea des études et des préparatifs et c’est seulement le 18 mai 1816, que le colonel Schmaltz, désigné pour reprendre possession du Sénégal, reçut ses instructions. Enfin, comme nous allons le voir, un désastre maritime et la mauvaise volonté des autorités locales anglaises devaient reculer encore la date de notre réinstallation.

I. - AU SÉNÉGAL
Gravure I. - AU SÉNÉGAL

Toutefois, du fait que, dès le lendemain du traité de Paris, une société s’était créée en France pour l’exploitation « agricole » du Cap Vert, il y a lieu de tirer deux conclusions également intéressantes : la première, c’est que l’idée coloniale, en dépit de la perte momentanée de nos colonies, n’était point morte dans notre pays et qu’elle n’attendait au contraire qu’une occasion pour se réveiller, plus vivace que jamais⁠ ⁠; la seconde, c’est que les manifestations de cette idée prenaient un tour nouveau et qu’au désir de s’enrichir par le commerce dans les pays exotiques venait s’ajouter celui de tirer des ressources du sol même de ces pays, en le soumettant à des expériences de colonisation agricole.

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L’ARMÉE DE FOUTATORO (Dessin d’Ambroise Tardieu, Mollien, Voyages dans l’intérieur de lAfrique).
Gravure L’ARMÉE DE FOUTATORO (Dessin d’Ambroise Tardieu, Mollien, Voyages dans l’intérieur de lAfrique).

Effectivement, la question coloniale, qui avait été à peu près méconnue dans sa réalité sous la Révolution et sous l’Empire, fut l’objet d’une enquête sérieuse dès le début de la Restauration. L’Etat se mit résolument à la tête du mouvement⁠ ⁠; se heurtant souvent à une opposition tenace de la part de certains parlementaires, il rencontra au contraire des enthousiasmes, parfois irréfléchis, mais toujours convaincus, chez les particuliers. La mode était alors aux plans de colonisation, et sans doute faut-il en chercher la raison dans l’expérience des émigrés, traduits par les fameux conseils d’un Talleyrand et par les ouvrages d’un Chateaubriand, dans l’affaiblissement de la prospérité intérieure et le besoin de tirer de nouvelles ressources du dehors.

La première charte coloniale, établie en 1814, posait en principe l’entière dépendance des colonies vis-à-vis de la métropole et plus particulièrement visà-vis de l’Etat, en décidant qu’elles seraient régies, non par des lois, mais par des « règlements » particuliers⁠ ⁠; ce principe, au moins pour ce qui est de la plupart de nos possessions et, en particulier, de nos possessions de l’Afrique tropicale, a d’ailleurs subsisté jusqu’à ce jour. Mais, si l’on entendait avoir les mains libres dans l’administration des colonies, c’était en vue d’être mieux à même d’assurer leur développement économique.

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Toutefois, au Parlement, la colonisation avait des adversaires qui prenaient prétexte des économies à réaliser pour marchander âprement les crédits réclamés par les divers ministres de la Marine et des Colonies. En 1817, le vicomte Dubouchage, alors ministre de la Marine et des Colonies, voulant faire porter de 46 millions à 50 millions et demi le budget de son département, rencontra une vive résistance. Il fut d’ailleurs éloquemment soutenu par quelques députés clairvoyants, dont Néel-Lavigne, qui affirma l’absolue nécessité des colonies pour l’avenir de la métropole. Pourtant, le ministre n’eut pas gain de cause, et le chiffre adopté par la Chambre fut de 44 millions, dont 4 millions seulement pour les colonies, le reste étant affecté à la marine. Il est bon de se souvenir, pour apprécier à sa juste valeur la modicité de cette somme, que les dépenses des colonies étaient, à cette époque, entièrement à la charge de la métropole. En 1818, malgré les protestations éloquentes du ministre Molé, le budget de la Marine et des Colonies fut réduit à 42 500000 francs. L’année suivante, le ministre Portal démontrait l’insuffisance de pareils crédits⁠ ⁠; en 1820, le chef du département finissait par obtenir 50 millions⁠ ⁠; en 1821, il se faisait allouer 53 millions et, en 1824, 60 millions. La même année, il faisait signer par Louis XVIII, le 23 janvier 1824, une ordonnance instituant un « Conseil supérieur du commerce et des colonies » et, à la présidence du Conseil des ministres, un « bureau du commerce et des colonies » : la réunion de ces deux mots (commerce et colonies) est symptomatique de l’idée qui régnait alors dans les conceptions officielles en matière coloniale.

TRAITE DES NEGRES

C’est au cours de la discussion du bugdet des colonies de 1821 que le secrétaire d’Etat Laîné prononça ces paroles, qui méritent d’être sauvées de l’oubli : « Sans doute la France a perdu beaucoup d’établissements qui lui étaient à la fois chers et utiles⁠ ⁠; mais c’est précisément parce qu’il lui en reste peu qu’elle doit tenir davantage à ceux qu’elle possède encore, et si, pour les conserver, des sacrifices sont nécessaires, quel est le Français qui ne soit pas disposé à les faire⁠ ⁠?... Renoncer aux colonies, c’est vouloir abjurer, dans la suite, le commerce maritime⁠ ⁠; ce serait exiler les Français des mers, leur interdire la navigation, et en faire, pour ainsi dire, les Chinois de l’Europe ». Quelques années plus tard, en 1828, le ministre Hyde de Neuville répondait en ces termes aux suggestions de renoncement colonial du général Sébastiani : « Les colonies ne sont-elles pas françaises⁠ ⁠? Ne font-elles pas partie de la grande famille⁠ ⁠? Elles ont été fondées par des Français et sont habitées par des Français. S’il était permis de mettre en question l’existence des colonies, parce qu’elles nous sont plus ou moins onéreuses, on pourrait également, messieurs, demander si tel ou tel département n’est pas plutôt une charge qu’un profit. Les colonies, c’est la France⁠ ⁠; aucun pouvoir que la force des choses ne peut les détacher de la monarchie. » Le gouvernement de la Restauration était donc bien décidé à avoir une politique coloniale, et il en eut une en effet. Le Sénégal devait profiter tout particulièrement de ces dispositions, en raison surtout d’un fait extrêmement important : la suppression définitive de la traite des esclaves, qui fut, en réalité, l’œuvre de Napoléon Ier et, pour ainsi dire, son testament social, mais que les ministres de Louis XVIII, engagés envers l’Angleterre, se trouvèrent, bien qu’un peu à contre-cœur, dans l’obligation de confirmer.

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Sans doute, la Convention avait aboli le statut d’esclave et, bien qu’elle n’eût pas interdit explicitement la traite des nègres, bien aussi que le Consulat eût rétabli la légalité de l’esclavage « dans les colonies restituées à la France en exécution du traité d’Amiens », le commerce des esclaves n’était plus pratiqué par nos nationaux, dès le premier Empire, qu’à l’état exceptionnel et, on peut le dire, en contrebande. Cependant il existait encore en 1814, d’autant plus que d’autres puissances ne s’y montraient nullement hostiles et paraissaient même l’encourager. Le Congrès de Vienne, par son protocole du 8 février 1815, décida que toutes les nations devraient y renoncer dans un délai qui fut fixé à cinq ans.

Sans attendre l’expiration de ce délai, Napoléon, durant les Cent-Jours, avait brusqué les choses en interdisant formellement, par un décret du 29 mars 1815, la traite des esclaves sur tous les territoires appartenant à la France. Louis XVIII, lorsqu’il reprit le pouvoir le 28 juin suivant, eut quelques velléités de revenir sur cette décision. Mais, ses engagements le déterminèrent à la confirmer par une ordonnance du 8 janvier 1817, que consacra une loi du 15 avril 1818.

La suppression définitive et officielle de la traite des nègres devait exercer une influence considérable sur l’orientation de notre politique coloniale. Les Antilles, dont la prospérité était subordonnée, en partie, au recrutement, devenu impossible, d’une main-d’œuvre servile d’origine étrangère, cédèrent la place, dans les préoccupations du gouvernement et du commerce, aux établissements africains,

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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où la population indigène pouvait fournir la main-d’œuvre indispensable à la mise en valeur du sol. Ainsi le Sénégal et ses dépendances devinrent l’objet d’une attention particulière et de nombreux plans de colonisation agricole, les uns chimériques, les autres remarquablement sensés. L’un de ces plans était l’œuvre du comte de Hogendorp, ancien agent de la Compagnie hollandaise des Indes et ancien aide de camp de Napoléon. Dans un mémoire fort bien étudié, cet homme d’expérience préconisait la mise en valeur agricole du Sénégal et de Madagascar. Son travail fut communiqué au duc de Richelieu, qu’il impressionna vivement, et le baron Portal, alors directeur des Colonies au ministère de la Marine, s’en inspira dans la rédaction des instructions destinées au colonel Schmaltz. Ce dernier, à

FEMME PEUL, d’après l’abbé Boilat, Esquisses sénégalaises
Gravure FEMME PEUL, d’après l’abbé Boilat, Esquisses sénégalaises
DE FRANCE SUR LA

( énétra de la justesse des considérations émises par le comte de Hogendorp et reprises par Portal⁠ ⁠; dès sa prise de commandement, il devait se donner à des essais de développement économique de sa colonie et, particulièrement, à des tentatives de culture du coton, tant indigène qu’américain, et de l’indigo, « les deux produits coloniaux », écrivait-il au baron Portal le 5 novembre 1817, " pour lesquels nous sommes le plus tributaires de l’étranger ». Julien Schmaltz, à qui devait être con- « MÉDUSE " fiée la mission de reprendre et d’organiser notre première colonie ouest-africaine, était né à Lorient d’un père alsacien, et non point allemand ni hollandais comme on l’a dit à tort. Nommé, le 15 avril 1816, « commandant et administrateur pour le roi du Sénégal et dépendances », il était fait colonel le 8 mai suivant et s’embarquait le 17 juin à destination de sa colonie.

C’était un caractère original et curieux. Doué d’un courage et d’un optimisme également robustes, d’une surprenante force d’activité, d’un esprit méthodique et raisonnable, il avait les qualités d’un chef. Dans les conditions le plus souvent pitoyables qui lui furent imposées par les circonstances, il réussit à tenir très honorablement le rôle difficile et ingrat qui lui était échu.

Nous avons parlé plus haut de la constitution d’une « Société coloniale africaine », qui se proposait de fonder au Cap Vert des établissements agricoles. Schmaltz emmenait avec lui, en dehors de son état-major et de nombreux fonctionnaires civils, une mission scientifique chargée de préparer l’installation de ces établissements.

83 LE NAUFRAGE DE

Pour transporter ce personnel, on arma une flottille, dont le commandement fut confié au capitaine de frégate Duroy de Chaumareyx (alias Duroys de Chaumareys) et qui comprenait quatre navires dont la frégate la Méduse, de 44 canons, commandée directement par Duroy de Chaumareyx lui-même. A elle seule, la Méduse transportait environ deux cent quarante passagers, dont le colonel Schmaltz, sa femme et sa fille, le lieutenant-colonel Guérin de Foncin, destiné au commandement de l’ile de Gorée, le chef de bataillon Poinsignon, l’ingénieur des mines Brédif, le géographe de Chastellus, le botaniste Leschenault de La Tour et les techniciens et ouvriers de la Société coloniale africaine, plus trois compagnies de troupes avec leurs officiers. On mit à la voile, en rade de l’ile d’Aix, le 17 juin 1816.

• LA « MÉDUSE » Le 2 juillet, tandis que les trois autres navires suivaient la bonne route, la Méduse mal dirigée, semble-t-il, par son commandant, s’échouait sur le banc d’Arguin, à une distance assez considérable de la terre. On fit de vains efforts pour la dégager. Bientôt, une voie d’eau se déclara et, le 5 juillet, ses officiers, son équipage et ses passagers abandonnaient la frégate, avec une précipitation que ne justifiaient pas les circonstances, puisque, près de deux mois plus tard, on devait retrouver le navire presque intact et dans la même position.

LE RADEAU DE LA « MÉDUSE », première esquisse abandonnée de Géricault
Gravure LE RADEAU DE LA « MÉDUSE », première esquisse abandonnée de Géricault

Les personnalités militaires et la majeure partie de l’équipage se précipitèrent dans les six embarcations dont disposait la LE RADEAU DE LA « MÉDUSE » t). civils, ainsi que beaucoup de soldats et quelques matelots, furent embarqués, au nombre de cent cinquantedeux sur un radeau construit à la hâte, qui devait devenir tristement célèbre et dont l’horrible destinée devait inspirer au peintre Géricault le fameux tableau : le Radeau de la Méduse.

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Ce radeau était commandé par l’aspirant Coudin, qui blessé à la jambe et dans l’impossibilité de se mouvoir, était assisté par le chirurgien de marine Savigny. Mal assemblé et trop chargé, il enfonçait dans l’eau de près d’un mètre. On dut l’alléger en jetant à la mer les vivres qu’on y avait embarqués, ne conservant que quelques barriques de vin et d’eau douce. Les amarres qui reliaient le radeau aux embarcations furent rompues ou larguées et il se trouva abandonné aux caprices des éléments, avec une misérable voile de fortune et sans autre instrument de direction qu’une boussole de poche qui, d’ailleurs, au bout de quelques heures, échappa aux mains de l’aspirant et tomba à la mer.

Dès le 7 juillet, une vingtaine d’hommes avaient disparu, enlevés par les vagues. Trois se donnèrent la mort volontairement. Durant la nuit du 7 au 8, la tempête fit rage⁠ ⁠; les soldats et les matelots, pensant leur dernière heure venue, défoncèrent l’une des barriques de vin et s’enivrèrent⁠ ⁠; après quoi, l’un d’eux, d’origine asiatique, pris d’un accès de démence furieuse, voulut trancher à coups de hache les liens qui fixaient les poutres du radeau, afin de le faire sombrer. Un officier s’opposa à son dessein⁠ ⁠; menacé d’un coup de hache par l’ivrogne, il tua celui-ci avec son sabre. Alors, les camarades du soldat, anciens forçats, pour la plupart, se ruèrent sur les quelques officiers qui se trouvaient à bord du radeau, ainsi que sur les civils, et il y eut un combat qui coûta la vie à plusieurs personnes des deux camps. Le 8 au matin, on constata qu’une soixantaine d’hommes avaient péri ou disparu au cours de la nuit et que les deux barriques d’eau douce avaient été jetées à la mer, ainsi que deux des trois tonneaux de vin qui n’avaient pas été défoncés. Les cadavres demeurés sur le radeau furent dépecés et mangés par les plus affamés des survivants. Pendant la nuit du 8 au 9, dix ou douze décès se produisirent encore, et l’un des morts fut mangé par les naufragés, dont la plupart avaient abandonné toute répulsion à l’égard de la chair humaine. Cependant, le radeau s’étant trouvé engagé sur le passage d’un banc de poissons volants, on en put capturer une grande quantité, que les malheureux dévorèrent avidement.

Au cours de la nuit du 9 au 1o juillet, des soldats, pour la plupart espagnols, italiens ou noirs, excités par un sergent piémontais, cherchèrent à jeter leurs compagnons à la mer. Une nouvelle bataille eut lieu. Le matin, on ne compta plus que trente survivants qui se nourrirent de la chair des cadavres. Le sergent piémontais et un soldat, ayant percé la barrique de vin restante pour en boire le contenu à l’aide d’un chalumeau, furent jetés à la mer par les autres. Un enfant de douze ans, devenu fou, mourut. Douze des survivants étaient couverts de blessures, malades, ou en proie à l’aliénation mentale⁠ ⁠; les quinze autres, les considérant comme des bouches inutiles, les jetèrent à la mer. Parmi ces malheureux, dont la vie fut ainsi sacrifiée, était une femme, ancienne cantinière, dont la cuisse, prise entre les charpentes du radeau, avait été brisée.

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Enfin, le 17 juillet, c’est-à-dire le treizième jour après l’abandon de la Méduse, le radeau fut aperçu par l’Argus, envoyé du Sénégal à la recherche des naufragés. Quinze personnes seulement s’y trouvaient encore, sur les cent cinquante-deux qu’on y avait embarquées⁠ ⁠; elles avaient étanché leur soif, durant les derniers jours, en buvant leur urine. L’Argus les recueillit et, le 19 juillet, les débarqua en rade de Saint-Louis. Les rescapés furent aussitôt transportés dans la ville, où cinq d’entre eux moururent des suites des souffrances et des privations endurées.

Quant aux embarcations de la Méduse, qui avaient également pris la mer le 5 juillet, elles étaient au nombre de six : quatre canots, une yole et une chaloupe. Le grand canot avait emporté trente-cinq personnes : le commandant de Chaumareyx, le colonel Schmaltz, sa femme et sa fille, trois officiers et vingt-huit matelots⁠ ⁠; il put atteindre sans accident le Sénégal, où il aborda dès le 9 juillet. Le canot major portait quarante-deux personnes, le petit canot vingt-cing et la yole quinze.

La chaloupe, ayant embarqué cent cinq individus, avait déjà pris le large, lorsqu’on s’aperçut que plus de soixante hommes avaient été oubliés et abandonnés sur la Méduse. Le lieutenant de vaisseau d’Espiaux, qui commandait la chaloupe, revint les chercher et les prit à son bord, à l’exception de dix-sept qui préférèrent demeurer sur l’épave. Ainsi surchargée, la chaloupe menaçait de couler, et plusieurs de ses passagers demandèrent qu’on s’approchât des côtes pour les mettre à terre. C’est ainsi que, le 6 juillet, soixante-trois personnes furent débarquées, sur leur demande, près du cap Mirik. Elles durent gagner Saint-Louis en cheminant à travers le désert, au prix de cruelles fatigues et en laissant sur leur route six cadavres, dont celui d’une femme⁠ ⁠; de plus, trois des naufragés, s’étant écartés de la caravane, avaient disparu. Les autres rencontrèrent le Il juillet une tribu de Maures qui les dépouillèrent de leurs vêtements, mais les conduisirent à une mare où ils purent s’abreuver. Le 12, ils furent capturés par une autre bande de Maures, qui, après les avoir détenus quatre jours, les emmena dans la direction de Saint-Louis. Le 19 juillet, ils rencontrèrent un capitaine irlandais, nommé Karnet, qui avait déjà sauvé d’autres naufragés et que le gouverneur anglais de Saint- Louis avait envoyé à leur recherche. Le même jour, l’Argus, qui longeait la côte, les aperçut et leur fit passer des vivres. Enfin, le 23 juillet, la caravane arrivait à Saint-Louis, réduite à cinquante-quatre personnes.

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Dans l’après-midi du jour où la chaloupe avait débarqué soixante-trois passagers près du cap Mirik, elle avait rencontré la yole, qui était sur le point de sombrer, et avait pris à son bord les quinze hommes que portait celle-ci. Le 8 juillet, tourmentés par la soif et la faim, ces hommes avaient exigé du lieutenant de vaisseau d’Espiaux qu’il les mît à terre. Ils se trouvaient alors à une quaran- taine de lieues de Saint-Louis. D’Espiaux aborda et débarqua avec tout son monde, abandonnant sa chaloupe. Le canot major et le petit canot avaient été obligés également de mettre à terre le même jour. Les naufragés des trois embarcations étaient au nombre de cent sept personnes. Ces malheureux se groupèrent et se mirent en route vers le Sud, en suivant le rivage. Le II, ils furent aperçus par l’Argus, qui leur envoya du biscuit et du vin, et, dans la soirée, ils rencontrèrent le capitaine irlandais Karnet, qui les conduisit à Saint-Louis, où ils arrivèrent sans encombre le 13 juillet.

LE RADEAU DE LA « MÉDUSE », esquisse définitive de Géricault
Gravure LE RADEAU DE LA « MÉDUSE », esquisse définitive de Géricault

Quant aux dix-sept hommes restés sur la Méduse, Schmaltz avait envoyé de Saint-Louis, pour les recueillir, une goélette du commerce, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Renaud. Mais elle ne partit que le 26 juillet et, contrariée par le vent, dut revenir en arrière à deux reprises. Ce ne fut que le 3I août, deux mois environ après le naufrage, qu’elle put joindre l’épave. Elle n’y trouva que trois survivants, dans le plus piteux état. Douze des abandonnés avaient cherché à gagner la terre sur un radeau qui chavira et avaient été la proie des requins. Un autre, s’étant mis à la mer sur une cage à poules, avait eu le même sort. Un quatorzième était mort de privations.

LE RADEAU DE LA « MÉDUSE » (Esquisse définitive de Géricault).

87 BSTACLES A LA RESTITUTION DE SAINT-LOUIS⁠ ⁠; INS-

La mission confiée au colonel Schmaltz avait débuté sous de fâcheux auspices. Elle devait rencontrer des obstacles d’une autre nature. A son arrivée à Saintl’hospitalité chez un notable commerçant français de la ville, le sieur Durécu. Dès le lendemain, il se présentait au gouverneur anglais, le lieutenant-colonel Brereton, pour réclamer l’exécution des clauses du traité de Paris relatives à la restitution de nos colonies. Mais Brereton, prétextant qu’il était le subordonné du gouverneur général Mac Carthy, lequel résidait à Sierra-Leone, et qu’il ne pouvait agir sans les ordres de son supérieur, refusa de ren et Gorée. Schmaltz ne s’attendait aucunement à cette réponse, qui dérangeait tous ses plans. Il pria Brereton de solliciter les ordres que celui-ci estimait nécessaires et, de son côté, écrivit à Mac Carthy pour le supplier de faire diligence. Mais, en supposant que ce dernier montrât de la bonne volonté — ce qui, du reste, ne devait pas être le cas — un temps assez long devait nécessairement s’écouler avant que l’ordre de reddition parvint à Saint-Louis, et Schmaltz ne pouvait décemment attendre l’arrivée de cet ordre dans la situation humiliante d’un gouverneur toléré, en qualité d’étranger, dans le chef-lieu de sa colonie, et contraint d’y accepter l’hospitalité d’un colon. En outre, Brereton, tout en autorisant les membres civils de l’expédition et, en raison de leur situation malheureuse, les naufragés de la Méduse, à résider momentanément à Saint-Louis, s’opposait formellement à ce que le personnel militaire séjournât en cette ville, laquelle était toujours, d’après lui, une colonie anglaise. Schmaltz décida alors en attendant la solution du conflit d’installer son monde au cap Bernard, sur la presqu’ile du Cap Vert, considérée comme territoire neutre,

L’Echo, portant son commandant, Cornette de Venancourt, ainsi que Le Besgue d’Einville, « contrôleur des établissements d’Afrique », fut envoyé pour préparer l’installation. Après s’être entretenus de la situation avec le major Mackensie, commandant anglais de Gorée, ils se rendirent le 19 juillet au Cap Vert, où ils eurent une conférence avec Moktar Diop, sérigne ou chef de Dakar, et s’arrangèrent avec lui sans difficultés. Ils rejetèrent l’idée d’une installation au cap Bernard, trop exposé aux tornades, et, ayant fait choix d’un emplacement mieux abrité, y louèrent, pour trois et six francs par jour, quatre maisons appartenant à des habitants de Gorée, auxquelles on fit adosser des hangars couverts en paille pour les soldats et les matelots.

TALLATION PROVISOIRE AU CAP BERNARD (DAKAR) Louis, Schmaltz reçut

VUE DE SAINT-LoUIs, d’après une gravure du début du xIxe siècle

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Le 20 juillet commencèrent les opérations de débarquement, sous la direction du lieutenant-colonel Guérin de Foncin, que Schmaltz avait nommé commandant du campement et que la Loire amena au Cap Vert. L’installation ne se fit pas sans peine ni sans récriminations. Il parut impossible à Foncin de condamner les malades et les femmes à séjourner sous les hangars et dans la promiscuité des abris, et, sur sa demande, le major Mackensie autorisa leur hospitalisation dans des maisons de Gorée.

VUE DE SAINT-LoUIs, d’après une gravure du début du xIxe siècle
Gravure VUE DE SAINT-LoUIs, d’après une gravure du début du xIxe siècle

VUE DE SAINT-LOUIS (D’après une gravure du début du dix-neuvième siècle).

Le 26 juillet, Schmaltz arriva à Dakar sur l’Argus avec une cinquantaine de naufragés venus à Saint-Louis par voie de terre. Il trouva dans le campement un très grand désordre : les refus d’obéissance étaient fréquents, les désertions nombreuses, les cas de dysenterie abondants. Il fit embarquer les matelots sur la Loire, mettre aux fers les déserteurs ramenés par les indigènes, transporter les malades à Gorée, donna des ordres sévères, augmenta les rations, puis alla s’installer luimême à Gorée, sur l’invitation que lui en fit le major Mackensie.

Cependant l’indiscipline continue et les décès se multiplient. Seize dysentériques, évacués sur Gorée, y meurent. Le lieutenant-colonel Foncin tombe malade à son tour⁠ ⁠; transporté à Gorée, il y succombe le 25 septembre. Duroy de Chaumareyx, qui l’avait remplacé à Dakar, s’y montre aussi incapable qu’il l’avait été sur la Méduse.

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Le colonel Mac Carthy, gouverneur général des établissements anglais de la côte occidentale d’Afrique, avait usé du même argument dilatoire que son subordonné Brereton : il prétendait qu’il n’avait point reçu d’ordres de son ministre et qu’il ne pouvait, en conséquence, autoriser la reddit ni celle de Gorée. Cependant, ému des plaintes de Schmaltz et par humanité, il permit en octobre le débarquement à Saint-Louis du matériel qui encombrait nos navires et l’hospitalisation à Gorée de tous nos malades. Voilà tout ce qui restait, à la fin de 1816, des trois cent soixante-cinq personnes qui avaient pris passage, moins de sept mois auparavant, sur la flottille expéditionnaire. Enfin, les instructions

- LA SOCIÉTÉ COLONIALE PHILANTHROPIQUE du gouvernement anglais arrivèrent à Sierra-Leone⁠ ⁠; le 25 janvier 1817, nous reprenions possession de Saint- Louis, et, le 15 février suivant, de Gorée, où l’on transporta aussitôt les derniers habitants du campement de Dakar. Le lieutenant de vaisseau de Parnajou était envoyé à la Gambie avec l’Argus et reprenait possession d’Albréda, où il installait Charles de Bonnay en qualité de commandant de l’établissement⁠ ⁠; le traité conclu en 1783 avec les indigènes de la région était renouvelé le 13 mai 1817. Nous étions redevenus les maîtres de la colonie et Schmaltz pouvait s’atteler à l’œuvre d’organisation et de mise en valeur dont il avait étudié et arrêté le programme dans les bureaux du baron Portal.

LA MISSION MOLLIEN

Les instructions qu’il avait reçues attiraient son attention sur la presqu’ile du Cap Vert, et sur les possibilités de son exploitation, soit par l’entremise de la Société coloniale africaine, soit par l’intervention directe et officielle des autorités locales. Elles faisaient état, non seulement des traités passés en 1764 et 1765 avec le damel du Cayor, mais aussi des prétendus droits acquis en 1787 par le chevalier de Boufflers. Toutefois elles recommandaient à Schmaltz, pour le cas où le damel actuel constesterait la validité de la cession faite en 1787 à Boufflers, de la renouveler par le moyen d’un nouveau traité. Elles contenaient en outre tout un plan d’occupation pacifique, d’exploration, de pénétration et de colonisation agricole. Il est à remarquer néanmoins que, quand le refus des Anglais de restituer Saint- Louis obligea Schmaltz à chercher un refuge provisoire à Dakar, il ne chercha point à faire prévaloir les droits de la France sur ce point non plus qu’à y fonder dans la suite un établissement permanent. Sans doute avait-il estimé que la valeur économique et agricole de la presqu’ile ne justifiait pas cette installation. Une cités par l’imprévoyance ou l’insouciance de la métropole. Un autre, non moins grave, provenait de la qualité, plus que médiocre, de plusieurs des collaborateurs qu’on lui imposait. C’est ainsi qu’on lui envoya un sieur de Verdun, fils de l’intendant de la maison de Monsieur, frère du Roi, expédié au Sénégal, disait le ministre Dubouchage « à cause de sa mauvaise conduite⁠ ⁠; se livrant à l’ivrognerie et à la mauvaise compagnie..., il n’est d’ailleurs nullement dangereux sous le rapport de ses opinions politiques, mais il se dérange et contracte des dettes pour satisfaire ses goûts pour la mauvaise compagnie et pour le vin ». A citer encore le cas d’un jeune homme nommé Bouvard, dont le père, membre de l’Académie des Sciences, ayant « les plus graves sujets de plainte contre lui », avait sollicité et obtenu qu’il fût affecté au Sénégal. Cependant, l’œuvre de pénétration et d’exploration de l’arrière-pays se poursuivait parallèlement lœuvre d’exploitation des rives du bas fleuve. C’est ainsi que l’année 1818 fut marquée par la création du poste de Bakel, au Galam, et par le célèbre voyage du commis de marine Mollien.

VUE DE SAINT-LoUIs, d’après une gravure du début du xIxe siècle

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C’est le capitaine de frégate Peureux de Mélay qui reçut la mission d’établir un poste sur le Haut-Sénégal. Parti de Saint-Louis le 17 août 1818 sur l’Argus, en compagnie du géographe de Chastellus, il choisit, pour y construire un fort, l’emplacement de Bakel et commença aussitôt les travaux nécessaires. Il ne tarda pas à tomber malade et, ayant laissé la direction des travaux à de Chastellus, il revint à Saint-Louis, où il arriva le 17 novembre, avec un rapport assez pessimiste sur l’avenir réservé à la région qu’il venait de visiter. Cette région, il faut bien le dire, ne semblait point porter bonheur à ceux qui y servaient. Peureux de Mélay ne l’avait quittée que depuis peu, lorsque de Chastellus mourut de la dysenterie. C’est l’enseigne de vaisseau Dupont, qui stationnait sur l’Argus devant Bakel, qui acheva la construction du fort et en assura le commandement.

A ce moment, Schmaltz était absent du Sénégal. Appelé à Paris en décembre 1817 pour conférer avec le ministre au sujet de l’occupation progressive du Haut-Sénégal, au moyen de contingents militaires qui seraient formés d’indigènes encadrés par des Européens, il avait remis l’intérim du commandement au capitaine de frégate de Fleuriau. Celui-ci approuvait complètement les idées de Schmaltz et il continua fidèlement l’exécution du programme qu’avait esquissé ce dernier. C’est de Fleuriau qui avait fait procéder à l’installation d’un poste à Bakel⁠ ⁠; c’est lui aussi qui envoya Mollien en mission de découverte.

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Ce Mollien était l’un des rescapés de la Méduse. Après un voyage à Podor, effectué en 1817, il était retourné en France, puis revenu au Sénégal, il exposa ses projets d’exploration du Soudan à de Fleuriau, qui les approuva avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il cherchait alors les moyens de contrecarrer, par une expédition française concurrente, les tentatives que venaient de recommencer les Anglais avec la Gambie comme point de départ. Le major britannique Gr chirurgien Dochard se préparaient à gagner les pays que nous étions en droit de considérer comme des dépendances naturelles du Galam, et Mollien se faisait fort de leur barrer la route ou, tout au moins, de les empêcher de recueillir de leur voyage des bénéfices politiques. Ambitieux de gloire, matériellement désintéressé, ce jeune commis de marine offrait de prendre à son compte personnel la moitié des frais de l’expédition, et demandait seulement que, s’il venait à mourir en cours de mission, on allouât à sa mère une modeste pension.

VUE DE TIMBO
Gravure VUE DE TIMBO
DE MACKAU

Accompagné d’un domestique toucouleur et muni d’un bagage qui tenait tout entier sur un âne, Mollien quitte Saint-Louis le 28 janvier 1818, avec l’intention de découvrir les sources du Sénégal, de la Gambie et du Niger et de s’assurer, comme de Fleuriau lui a recommandé de le faire, s’il existe ou non des communications entre ces divers fleuves. Il passe par le Djolof, contourne le Fouta Sénégalais par le Sud, traverse le Boundou, arrive au Galam, remonte la vallée de la Falémé et pénètre par le Nord dans le Fouta-Diallon. Ensuite, il essaie vainement de gagner Ségou, sur le Niger, revient au Sénégal en explorant les vallées du Rio-Grande et de la Gambie et rentre à Saint-Louis en janvier 1819. Sans doute, il n’avait pu remplir le programme qu’il s’était tracé, mais il rapportait de son voyage une abondante moisson de renseignements géographiques précieux, en même temps que d’excellentes indications d’ordre politique. - MISSION D’INSPECTION DE MACKAU⁠ ⁠; RAPPEL DE SCHMALTZ vint de France Schmaltz reen mars 1819 et donna aussitôt ses soins au développement de la culture du coton. Il acquit à cet effet des terrains en bordure du Bas-Sénégal, par un traité passé le 8 mai 18Ig avec Amar Boye, brak ou roi du Oualo, et y créa le poste de Dagana. Notre installation en ce point ne fut pas du goût des Maures Trarza, qui prétendaient exercer la suzeraineté sur le Oualo, et qui ouvrirent les hostilités, en se ménageant des concours chez les Brakna et chez une partie des Ouolofs du Oualo même. Schmaltz, qui avait demandé à Paris des renforts en vue de constituer à Dagana une force d’occupation sérieuse, attendit vainement la réponse à sa requête. Portal, devenu ministre, continuait à soutenir la politique de Schmaltz, dont il avait tracé lui-même (D’après une lithographie). le programme alors qu’il n’était que directeur de la section des Colonies, mais il avait contre lui, ainsi que nous l’avons vu, Popposition de toute une partie du Parlement.

VUE DE TImBo, dessin d’Ambroise Tardieu, Mollien : Voyage dans l’intérieur de l’ Afrique (1818)

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Illustration de l'ouvrage, page 94
Gravure sans légende (page 94)
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D’ailleurs, l’opinion personnelle du baron Portal n’allait pas tarder à se modifier, sous l’influence du rapport que lui fit, à son retour en France, le capitaine de frégate Peureux de Mélay. Cet officier se montra fort dur pour les idées de Schmaltz, qu’il traita de chimériques, et pour la personne même du gouverneur, qu’il ne ménagea point. Peu à peu, il se fit dans l’esprit de Portal un revirement complet : Schmaltz lui devint suspect⁠ ⁠; les opérations que le « commandant » du Sénégal fut obligé d’entreprendre, pour tenir tant bien que mal en respect les Trarza, furent considérées à Paris comme d’inutiles essais de conquête. Sous prétexte de réunir des preuves pour réfuter les accusations que des sociétés humanitaires anglaises formulaient contre l’administration du Sénégal, la représentant comme usant de tolérance envers les négriers, le ministre envoya sur place une mission d’inspection, confiée au capitaine de vaisseau de Mackau. Ce dernier, ayant débarqué à Saint-Louis le 29 octobre 1819, remonta le fleuve en compagnie de Schmaltz, et rentra en France au début de 1820.

LE GOUVERNEMENT DE LE COUPE (1820-1821)

Sur le vu de son rapport, Portal décida que l’on continuerait de pousser à la culture du coton, qui paraissait devoir donner des résultats, et estima que le maintien d’un poste fortifié à Dagana était utile pour la protection de cette entreprise. Mais, en même temps, il jugea que Schmaltz n’avait pas l’étoffe suffisante pour mener à bien le développement de la colonie. Le 3 juillet 1820, Schmaltz était rappelé et remplacé par le capitaine de vaisseau Le Coupé de Montereau. Il semble que, dans les accusations formulées par Peureux de Mélay et dans les critiques présentées par de Mackau, l’esprit de corps n’était pas complètement étranger : les marins acceptaient difficilement que le gouvernement du Sénégal fût exercé par un officier du génie⁠ ⁠; la désignation, pour remplacer Schmaltz, d’un capitaine de vaisseau donne quelque crédit à l’opinion qui se forma alors à ce sujet. Rentré en France, Schmaltz, considérant comme injustifiée la mesure qui le frappait, demanda à être traduit devant une commission d’enquête. On lui refusa, poliment d’ailleurs, cette satisfaction et, quelques années après, on le nomma consul à Smyrne. Sénégal, et prit en mains les rênes du gou- A l’époque où Le Coupé arriva au vernement (1820), toujours avec le titre de « commandant et administrateur pour le roi du Sénégal et dépendances », nous occupions Saint-Louis, Dagana et Bakel, sur le Sénégal, ainsi que Gorée et Albréda. Nous avions des comptoirs à Rufisque, Portudal et Joal, mais nous ne possédions plus d’établissement permanent à Podor, non plus qu’à Arguin ni à Portendick⁠ ⁠; nous n’avions pas réoccupé les anciens forts de Saint-Joseph et de Saint-Pierre, depuis longtemps en ruines, ni les anciens comptoirs du Saloum, de Bintam, de Bissao, de Sierra-Leone, etc. Le fort élevé à Dagana en 1819 fut d’ailleurs détruit en 1820 par une crue du fleuve, et ne fut pas réédifié, au moins à ce moment-là.

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Le Coupé n’avait d’autre souci que de faire des économies et d’éviter les « histoires ». Cet officier de marine était, dit M. Georges Hardy, « un bureaucrate de vocation ». L’une des conséquences de son inaction fut un redoublement d’audace de la part des négriers, ce qui nous valut les remontrances acerbes des sociétés philanthropiques anglaises⁠ ⁠; une autre fut la diminution de notre prestige vis-à-vis des populations indigènes⁠ ⁠; une troisième fut la mort des entreprises agricoles, auxquelles Schmaltz avait donné un très appréciable essor, et le déclin de nos opérations commerciales, notamment de la traite de la gomme.

LE BARON PORTAL, d’après une lithographie
Gravure LE BARON PORTAL, d’après une lithographie

Le Coupé, du reste, ne manquait point de LE BARON PORTAL (D’après une lithographie). perspicacité. Il se rendait compte de l’impossibilité où il était de faire prospérer le pays, en observant la consigne qu’il avait implicitement reçue d’y faire régner la paix à tout prix. Ce timide eut l’audace méritoire d’écrire au ministre qu’il avait acquis « la certitude la plus complète que les indigènes n’étaient pas disposés à entrer dans nos vues » et que, ses instructions spécifiant, « de la manière la plus positive, que, dans aucun cas, les moyens de rigueur ne peuvent donner de résultats satisfaisants », il était au regret de ne savoir que faire. Ayant ainsi exposé, avec beaucoup de franchise, un problème qu’il jugeait insoluble, il donna à entendre qu’il désirait être relevé de ses fonctions. Il le fut, en effet, le 30 juillet 1821, et remplacé par l’avocat Roger. Sans doute la métropole voulait, en faisant choix d’un civil, éviter le renouvellement des conflits entre l’armée de mer et l’armée de terre.

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Entre temps, et malgré son vif désir de ne point entreprendre d’expéditions guerrières, Le Coupé avait été contraint d’envoyer des troupes contre les Trarza, qui durent renoncer, par le traité du 7 juin 1821, à leurs prétentions sur le Oualo. Une convention avait été passée également, le 7 février de la même année, avec Mokhtar, chef des Maures Idouaïch, et une autre le fut, le 25 juin, avec Hamet Dow, chef des Brakna. Il est à remarquer que tous ces a es ). des formes diverses, le principe des « coutumes » à payer aux chefs maures pour obtenir d’eux l’autorisation de commercer sur le fleuve.

FORTIN DE RICHARD-TOLL
Gravure FORTIN DE RICHARD-TOLL

C’est aussi sous l’administration de Le Coupé que le jardinier Richard, l’un des survivants de l’expédition de la Méduse, créa en aval de Dagana, près du lieu où le lac de Guiers communique avec le Sénégal, un établissement horticole qui devait faire donner son nom, sous la forme de Richard-Toll, au point aménagé par lui. En même temps, un colon de Gorée, nommé Baudin, organisait à Hann, près de Dakar, un potager et un verger, qui, après bien des transformations, devaient devenir le jardin d’essai actuel. ROGER (1822-1827) E GOUVERNEMENT DE vrier 1822. Précédemment entraîné par son inclination Roger prit la direction de la colonie le 28 fénaturelle vers les colonies, il avait demandé et obtenu en I8ı9 la direction de I’ « habitation » créée par Schmaltz à Koilel, non loin de Dagana, et avait ensuite exercé à Saint-Louis l’intérim des fonctions de procureur du roi.

Les instructions qui lui furent données par le marquis de Clermont-Tonnerre,

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

occidentales de l’Afrique

FORTIN DE RICHARD-ToLL, d’après un dessin de Nouveaux : Description nautique des colonies

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alors ministre de la Marine et des Colonies, étaient d’ordre économique plutôt que politique, avec une tendance marquée à la décentralisation : le gouvernement métropolitain entendait laisser désormais aux gouverneurs locaux une initiative plus grande que par le passé.

Roger, d’ailleurs, avait de très sérieuses qualités⁠ ⁠; il avait de l’autorité, du sang-froid, du tact, de la méthode et une finesse d’esprit naturelle aiguisée par une large culture. Il ne redoutait aucunement les responsabilités et savait allier à une réelle faculté de commandement la philosophie la plus éclairée et la plus bienveillante. La politique indigène, toujours prudente, fut basée sur le respect des civilisations autochtones, sur le principe d’une collaboration sans assimilation, sur la recherche du progrès moral par le moyen du développement économique. Ses seuls défauts étaient le manque de modestie et la soif des honneurs⁠ ⁠; c’est ainsi qu’il brûlait du désir de figurer sur l’armorial de la noblesse et qu’il sollicita le titre de baron, qui lui fut octroyé en 1824.

Ses préoccupations étaient orientées surtout vers la colonisation agricole et son collaborateur préféré fut le jardinier Richard, dont il fit peu à peu un véritable directeur de l’agriculture. Nous le voyons s’entourer en outre d’un « agent spécial de colonisation », d’un corps de « jardiniers agriculteurs » et de spécialistes tels qu’arpenteurs, ouvriers d’art, ingénieurs, chimistes, « indigotiers », botanistes, etc. Il reprend les tentatives d’exploitation cotonnière entreprises par Schmaltz et de Fleuriau, fait venir au Sénégal des machines à égrener le coton, ordonne des essais de culture de ricin et de sésame, favorise les plantations d’indigo et la préparation de cet article de teinture, s’occupe de l’élevage du ver à soie et de la cochenille, tente de développer au banc d’Arguin l’industrie de la pêche, recommande l’utilisation des fibres textiles de l’Hibiscus cannabinus (le da des Bambara), fait faire des recherches sur l’emploi industriel du latex de diverses plantes à caoutchouc, initiative d’autant plus remarquable que l’industrie du caoutchouc commençait à peine à se révéler à l’époque, puisque c’est seulement en 1828, après le départ du Sénégal du baron Roger, qu’une usine devait être créée en France, à Saint-Denis.

Vis-à-vis des autochtones, Roger fut, non pas faible, mais souple. Il avait à assurer la sécurité des entreprises agricoles et du trafic commercial sans avoir à sa disposition les moyens nécessaires pour imposer sa volonté par la force : il remplaça celle-ci par la diplomatie et, profitant de la situation créée par les intrigues des cours indigènes et les rivalités de tribus, il sut maintenir une paix relative sans pourtant s’abaisser ni nuire à notre prestige.

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C’est pendant son administration, et en partie d’après ses conseils, que des négociants de Saint-Louis fondèrent, en 1824, la « Société de Galam », qui devait durer jusqu’en 1840. Il facilita les débuts de cette association commerciale en passant avec les Maures Trarza, le 19 août 1824, un nouveau traité, plus avantageux pour nos intérêts que les précédents. Voulant se rendre compte des possibilités aurifères du Bambouk, il fit procéder à une étude de cette région par Groux de Beaufort (1824- 1825) et acquit la conviction que ce n’était pas du côté de l’exploitation des mines d’or qu’il convenait de chercher l’augmentation de la richesse du Sénégal. Le coton l’intéressait bien davantage et, en vue d’améliorer les espèces cultivées, il attacha à la colonie le botaniste agronome Perrotet, spécialiste en la matière. En 1825, on comptait I 124 000 cotonniers dans les plantations appartenant à l’Etat (à Dagana, Koilel, Faf et Richard-Toll) et 3 449 000 dans celles des particuliers. On exporta cette année-là, de Saint-Louis, quinze tonnes de coton égrené.

MAURE TRARZA, dessin de G. RIPART
Gravure MAURE TRARZA, dessin de G. RIPART

La « Société de Galam » avait fondé un comptoir à Makhana, sur le Haut-Sénégal, un dépôt à San- MAURE TRARZA sanding, sur la Falémé, et un magasin (Dessin de G. Ripart). flottant devant Médine. Le comptoir de Makhana reçut le nom de Saint-Charles. Ces diverses stations devaient d’ailleurs être abandonnées au bout de peu de temps, les dépenses que nécessitaient leur garde et leur entretien n’étant pas compensées par le surcroît de bénéfice qu’elles procuraient.

Le baron Roger se préoccupa également des possibilités d’un établissement au Cap Vert. Mais il considérait nos droits sur la presqu’ile comme précaires et les traités anciens comme sans valeur, ayant été passés avec un prince — le damel du Cayor — dont les successeurs n’exerçaient plus aucune suzeraineté sur les indigènes de Dakar et des villages voisins. Néanmoins, il chercha à faire tout au moins cesser l’usage en vertu duquel les bateaux échoués sur le rivage devenaient la propriété des riverains. Ceux-ci s’emparaient du bâtiment et de son contenu et faisaient prisonnier l’équipage, pour le rendre ensuite contre rançon. Roger fit signer par Moktar Diop, sérigne de Dakar, le Io octobre 1826, un traité spécifiant que les indigènes ne pourraient plus désormais réclamer aucun droit sur la coque, les agrès, le chargement ni le personnel d’un bâtiment naufragé. Mais l’application de ce traité donna lieu, par la suite, à beaucoup de difficultés et, plus d’une fois, le commandant de Gorée dut user de contrainte et retenir au chef de Dakar l’indemnité de 54 francs par mois et « une livre de pain blanc » par jour, que nous nous étions engagés à lui verser en échange de l’autorisation accordée aux gens de Gorée d’aller faire du bois et de l’eau douce sur son territoire.

100 TADAME JAVOUHEY

Les deux derniers actes du gouvernement de Roger, au début de 1827, furent l’acquisition de l’ile de Diogué, à l’embouchure de la Casamance, par convention passée avec les chefs de la région, et la pose de la première pierre de l’église de Saint-Louis. C’est au temps de l’administration de Roger, en 1823, que Mme Jahouvey, supérieure générale des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, vint au Sénégal pour organiser des écoles de filles. Elle conçut le projet de s’employer aussi à l’éducation des garçons et imagina un système consistant à envoyer des enfants indigènes en France, où on les préparerait à devenir des maîtres. Roger ne fondait pas grand espoir sur cette tentative⁠ ⁠; il eût préféré qu’au lieu de former des instituteurs indigènes et surtout, comme c’était le secret espoir de Mme Jahouvey, des prêtres indigènes, on s’attachât à former des ouvriers et à orienter l’enseignement vers l’apprentissage des métiers manuels. Il exposa au ministre ses vues sur ce sujet⁠ ⁠; mais Mme Jahouvey était fort bien en cour et, ses projets s’étant trouvés soutenus par le ministre, Roger dut s’incliner. Il devait d’ailleurs quitter la colonie avant d’avoir pu constater les résultats : ceux-ci, comme nous le verrons, devaient donner raison à ses doutes sur l’efficacité du système. En attendant, deux écoles de filles furent créées à Saint-Louis et une à Gorée, par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Elles commencèrent à fonctionner en 1826.

Le 29 novembre de cette même année 1826, Roger, considérant comme terminée l’œuvre qu’il s’était assignée, avait demandé à être relevé de ses fonctions. On désigna pour le remplacer le capitaine de frégate Bargues de Missiessy, alors gouverneur de la Guyane. Cet officier mourut en mer le 5 mai 1827, en allant rejoindre son poste. Roger sollicita alors l’autorisation de rentrer en France sans attendre l’arrivée du nouveau successeur qu’on devait lui donner. Cette autorisation lui fut accordée et l’intérim fut confié au commissaire de marine Gerbidon, qui avait été envoyé en inspection au Sénégal le mois précédent.

101 RENÉ CAILLIÉ EN MENDIANT ARABE

Sans trop critiquer la gestion de Roger, Gerbidon fut d’avis qu’il y avait lieu de favoriser le commerce de préférence à l’agriculture et que le Sénégal n’était « pas destiné à devenir jamais une colonie à cultures ». C’était condamner implicitement toute la politique de Roger. Avant de quitter le Sénégal, le baron Roger avait assisté, sans s’en douter assurément, au départ de Saint-Louis de l’un des plus grands explorateurs de l’Afrique : René Caillié. Caillié n’était pas tout à fait un nouveau venu en Afrique : il y était arrivé en 1817 sur la Loire en même temps que la Méduse. En 1819, lorsque le major anglais Gray avait fait son voyage dans le Boundou, où il se trouva réduit à une très fâcheuse situation, il avait demandé des secours à Saint-Louis. Un habitant de cette ville, Adrien Partarrieu, s’était rendu à son appel avec René Caillié et tous deux avaient été assez heureux pour ramener à Bakel, puis à Saint-Louis, la petite expédition anglaise. Rentré ensuite en France, Caillié en était revenu avec le désir de se signaler par un voyage de plus grande envergure et, déjà à ce moment, avait conçu le dessein de se rendre à Tombouctou. Pensant que le meilleur moyen d’effectuer cette entreprise sans risquer de s’attirer l’hostilité des musulmans était de se faire passer pour un de leurs coreligionnaires, il alla faire, en 1824, un séjour dans le pays des Maures Brakna, afin d’y apprendre à parler couramment l’arabe et de s’y initier aux coutumes et aux pratiques rituelles des mahométans.

RENÉ CAILLIÉ EN MENDIANT ARABE
Gravure RENÉ CAILLIÉ EN MENDIANT ARABE
102 RENÉ CAILLIÉ

Puis, estimant sa préparation suffisante, mais ne voulant pas commencer son aventureuse équipée en partant du Sénégal, où il était connu, il s’embarqua à destination de Rio-Nunez. C’est là, du village de Kakoundé, qu’il se mit en route le 19 avril 1827, déguisé en Maure et se donnant comme un musulman égyptien capturé par des Français et cherchant à regagner son pays après avoir été affranchi au Sénégal par son maître. Ayant traversé le Fouta-Diallon, il atteint le Niger à Kouroussa, franchit la province du Ouassoulou, tombe malade à Timé ou Kiémé (non loin d’Odienné, dans la colonie actuelle de la Côte d’Ivoire), y est guéri par les soins d’une vieille femme, se rend à Tengréla, se dirige ensuite vers le Nord, atteint Dienné, entre à Tombouctou le 20 avril 1828, se joint à une caravane faisant route vers le Maroc et enfin parvient à Tanger le 18 août 1828, ayant, sans aucune ressource, sans moyens matériels, sans aide ni conseils, réalisé un tour de force qui demeurera comme l’un des plus beaux (D’après une lithographie). exemples d’énergie et d’endurance qu’il ait été donné à un homme d’accomplir. Le fait que, deux ans avant lui, le major anglais Gordon Laing avait atteint Tombouctou n’enlève rien au mérite de Caillié. Laing, lui, était parti de Tripoli et avait passé par Ghadamès et Oualata⁠ ⁠; à son départ de Tombouctou, il s’était dirigé sur Araouane, et avait été assassiné par des Maures avant d’arriver à cette localité. Les restes de ce courageux Anglais, retrouvés et identifiés en 1912 par M. Bonnel de Mézières, ont été inhumés par nos soins à Tombouctou.

RENÉ CAILLIÉ, d’après une lithographie
Gravure RENÉ CAILLIÉ, d’après une lithographie

A la même époque, un autre explorateur d’un tout autre caractère, Duranton, parcourait en tous sens le Khasso, le Bambouk et le Sud-Ouest du Kaarta. Nous en reparlerons un peu plus loin.

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L*JUBELIN (4827-1829) JUBELIN (1827- 1829) tion du Sénégal et présenté des conclusions qui Cependant, Gerbidon ayant terminé son inspecparurent en France un peu trop affirmatives dans le sens rappelé plus haut, le ministre chargea d’une contre-enquête le commissaire principal de la marine Jubelin, alors sous-directeur des Colonies au ministère de la Marine. Comme le gouvernement du Sénégal n’avait toujours pas de titulaire, et pour que l’autorité de Jubelin ne pût être contestée, on le nomma « commandant et administrateur pour le roi » et c’est en cette qualité qu’il débarqua à Saint-Louis, le 7 janvier 1828. Après avoir passé près d’un an à étudier de son mieux la colonie, il se prononça dans le même sens que Gerbidon. Se jugeant alors suffisamment éclairé, le gouvernement métropolitain décida d’abandonner les entreprises de colonisation agricole mises sur pied par le baron Roger. D’ailleurs le discrédit dont elles jouissaient aux bureaux du chef-lieu depuis le départ de ce dernier, les avait à peu près ruinées. Richard, ne se sentant plus soutenu, était rentré en France dès la fin de 1827. Plusieurs des agents techniques embauchés par Roger avaient été rapatriés à partir de la même époque. Les autres furent licenciés par Jubelin ou moururent à leur poste et ne furent pas remplacés.

L’année 1829 vit le rétablissement momentané de nos relations avec les Trarza, qui étaient rompues, sourdement ou ouvertement, depuis 1827. Le 15 avril 1829, un nouveau traité fut conclu et, dans le but de consolider la situation, Jubelin en signa un, le 25 avril, avec les Maures Dakhelifa, qui, dans sa pensée, devaient constituer une sorte de corps isolant entre les Trarza et les habitants du Oualo.

M TOKTAR DIOP ET L’ABANDON

Sa mission terminée, il quitta le Sénégal vers la fin de 1829 et fut remplacé par le capitaine de vaisseau Brou, qui délaissa complètement la colonisation, sous toutes ses formes, pour ne se consacrer qu’à des expéditions militaires rendues d’ailleurs nécessaires. En 1831, il ne restait plus un seul représentant du personnel agricole institué par Roger et tous les jardins d’essai étaient abandonnés. Les plans de colonisation élaborés au début de la Restauration avaient cessé d’avoir la faveur ministérielle à la fin de ce régime⁠ ⁠; ils ne devaient pas la retrouver sous le gouvernement de Louis-Philippe. D’une façon générale, la Monarchie de Juillet, dans son désir d’être en bons termes avec l’Angleterre, se montra plus timorée que la Restauration en matière coloniale. Toutefois les circonstances devaient l’entraîner à donner une singulière envergure à notre expansion en Afrique : la main forcée, en quelque sorte, par l’activité d’une armée impatiente de gloire et d’une marine qui avait le sens des réalités futures, elle devait agrandir considérablement le champ de notre action extérieure en conquérant l’Algérie, en élargissant au Sénégal les bases de notre pénétration et en acquérant le long des côtes des stations qui portaient en elles les germes de nos futures colonies de la Guinée, de la Côte d’Ivoire et du Gabon. Mais revenons aux événements qui mar- , DES COUTUMES AU CAP VERT quèrent le gouvernement du capitaine de vaisseau Brou (1829-1831). Peu après sa prise de commandement, il est informé des agissements d’un soi-disant prophète, nommé Mohammed Amar, qui déchaîne la guerre sainte dans le Oualo, et de l’évacuation de notre poste de Richard-Toll. Il se rend alors à Dagana, d’où il marche contre l’agitateur, atteint les bandes de ce dernier à Mbilor et les met en déroute (1830). Pris par nos partisans et livré aux gens du Oualo, Mohammed Amar est pendu à un tamarinier, près de Richard- Toll. Mais un de ses lieutenants, Niaga Issa, réussit à nous échapper et se réfugie à Dakar auprès du sérigne Moktar Diop. Brou ordonne au capitaine de frégate Hesse, commandant de Gorée, de s’emparer du rebelle. Moktar Diop, requis par Hesse de nous livrer le fugitif, s’y refuse et ses sujets, les Lébou du Cap Vert, décident de nous faire la guerre.

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Peut-être est-il nécessaire de rappeler qu’à cette époque, les Ouolofs, tant ceux du Oualo que ceux du Diolof, du Cayor et du Ndiambour, étaient encore païens en grande majorité, tandis que celle de leurs fractions qui habitait Dakar et la presqu’ile du Cap Vert, désignée sous le nom de Lébou, était depuis longtemps déjà convertie à l’islamisme. C’est ce qui avait conduit Niaga Issa à se réfugier au Cap Vert et les Lébou à prendre fait et cause pour lui.

Leur premier acte d’hostilité consista à empêcher les gens de Gorée d’aller s’approvisionner d’eau douce aux fontaines de Hann, seul endroit où les habitants de l’ile pouvaient se la procurer. En représailles, Hesse interdit de vendre des vivres aux gens de Dakar et prit les dispositions nécessaires pour envoyer faire provision d’eau à Mbatal. Deux jours après, voyant que le blocus gênait Dakar plus que Gorée, Moktar Diop venait se présenter à Hesse et sollicitait le rétablissement des communications entre l’ile et la presqu’ile, tout en persistant dans son refus de livrer Niaga Issa.

Hesse avait entrevu, dans cet incident, une occasion propice d’occuper le Cap Vert, et il écrivait à Brou : « La ville qu’on construirait sur la pointe de Dackard protégerait Gorée et vice versa. Quelle belle relâche alors pour nos divisions en temps de guerre⁠ ⁠! » Mais la chose se termina d’autre manière. Les notables de Dakar, ennuyés de la tournure prise par les événements, proposèrent à Hesse de négocier. Le commandant de Gorée en profita pour obtenir d’eux l’abandon de cette sorte de tribut que nous leur payions sous le nom de « coutumes » et fit signer, le 22 avril 1830, par Moktar Diop, Biraïma Ndoumbé, Madoune Ndoumbé et Moktar Silla, « chefs de la presqu’ile du Cap Vert », un traité par lequel étaient abolis les droits jusque-là versés à ces chefs par toute embarcation venant faire de l’eau sur le continent ou y prendre des pierres ou du sable, ainsi que les droits (Dessiné et gravé par Ambroise Tardieu. G. Mollien, Voyage dans l’intérieur de l’Afrique) (1818). d’embarquement prélevés par les mêmes chefs sur les bœufs ou le bois provenant de la presqu’île. On omit de faire ratifier ce traité par le gouvernement français et sa mise en application ne fut pas toujours aisée. En outre, Niaga Issa ne nous fut pas livré.

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VUE DES SOURCES DE LA GAMBIE
Gravure VUE DES SOURCES DE LA GAMBIE

Peu de temps après, Moktar Diop, ayant mécontenté ses sujets en laissant un de ses fils tuer un « griot » (sorte de barde) du damel, ce qui aurait pu amener ce dernier à exercer des représailles contre les Lébou du Cap Vert, fut déposé par les notables de son peuple et remplacé par son cousin Elimane Diop. EGOUVERNEMENT DE RENAULT DE SAINT-GERMAIN (1831- Le 30 mai I83I

• 1833), DE PUJOL (1834-1836) ET MALAVOIX (1836-1838) Brou, se trouvant fatigué, sollicite son rappel. Il est remplacé par Renault de Saint-Germain, qui cherche à provoquer la prise de possession du Cap Vert en engageant les habitants de Gorée, trop à l’étroit dans leur île, à faire des plantations et de l’élevage sur le continent. Dans le même but, il fait céder à la France par Elimane Diop, au moyen d’un traité en date du Io août 1832, un terrain sis à la pointe de Bel-Air, pour servir de cimetière à Gorée. Ce fut notre première prise de possession officielle et effective du sol sur la presqu’ile du Cap Vert. Le terrain ainsi concédé était situé au Nord du cimetière actuel de Dakar.

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La nouvelle charte coloniale de 1830 avait stipulé que les colonies seraient régies désormais, non plus par des décrets ou ordonnances, mais par des lois particulières, dont la première fut celle du 28 avril 1833. Aucun changement toutefois ne se produisit en ce qui concerne le Sénégal⁠ ⁠; la loi ne lui fut pas rendue applicable, attendu qu’il ne possédait point « les éléments des nouvelles institutions » qu’il s’agissait de créer.

Renault de Saint-Germain, mort à Gorée le 18 octobre 1833, fut remplacé à titre intérimaire par Cageot, qui ne tarda pas à passer le service au capitaine de frégate Quernel (alias Kernel). Enfin arriva, en 1834, un nouveau titulaire, qui était le capitaine de frégate Pujol.

Dès le début de son gouvernement, il eut à faire face aux réclamations du commerce, qui se plaignait de voir, par suite de l’hostilité continuelle des Trarza, la traite de la gomme péricliter ou passer aux mains des Anglais. Il essaya de bloquer Portendik⁠ ⁠; cette mesure exaspéra les Trarza, qui, en guise de représailles, se mirent à faire des incursions armées sur nos établissements et les villages indigènes du bas fleuve. Nous dûmes abandonner ce qui subsistait de plantations de coton dans le Oualo et, pour défendre le poste de Richard-Toll, raser les pépinières qui l’entouraient, afin de le mettre à l’abri d’une surprise. La situation, pourtant, fut rétablie par une défaite qu’infligea aux Trarza le capitaine de frégate Quernel, en 1834. A la suite des remontrances du gouvernement anglais, le ministre de la Marine ordonna à Pujol, le 17 juillet 1835, de lever le blocus de Portendick et, substituant la diplomatie aux menaces, le gouverneur obtint des Trarza, le 30 août suivant, un traité par lequel ils renonçaient à toutes les prétentions sur le Oualo et s’engageaient à apporter de nouveau la gomme à Dagana.

Peu après, nous procédions à l’occupation progressive de la Casamance, tout en respectant la situation qu’avaient acquise les Portugais à Ziguinchor. En 1836, sur l’ordre de Pujol, Malavoix, commandant de Gorée, crée un poste à Carabane, à l’embouchure de la rivière. Devenu à son tour gouverneur au départ de Pujol, Malavoix fait installer l’année suivante par Dagorne, qui l’avait remplacé au commandement de Gorée, deux nouveaux postes, l’un à Sedhiou, en amont de Ziguinchor, et l’autre à Diembéring, au sud de Cara- bane. Les emplacements nécessaires nous avaient été cédés res- pectivement par les indigènes le 24 mars et le rer avril 1837.

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C’est sous le gouvernement de Malavoix que nous voyons intervenir pour la première fois, dans l’histoire de l’Afrique occidentale, un homme qui allait y jouer un rôle de premier plan et contribuer plus que personne à la création de nos colonies du golfe de Guinée : nous voulons parler du comte Edouard Bouët- Willaumez, dont il convient d’associer le nom à celui de Faidherbe, son admirateur et son continuateur.

FEMME DE ToMBOUCtoU, d’après un dessin original de René Caillié
Gravure FEMME DE ToMBOUCtoU, d’après un dessin original de René Caillié
GOUVERNEURS

En 1836, attaché en qualité de lieutenant de vaisseau à la station navale de Gorée, dont il devait bientôt prendre le commandement, Bouët- Willaumez remonte le Sénégal jusqu’à (D’après un dessin original de René Caillié). FEMME DE TOMBOUCTOU Médine et fait une étude serrée des conditions de navigabilité du fleuve. En 1838, tandis que Soret (1837-1839) remplaçait Malavoix au gouvernement du Sénégal, une mission plus importante encore lui est confiée⁠ ⁠; c’était d’aller visiter les côtes du golfe de Guinée, abandonnées depuis près de cinquante ans et d’y fonder, s’il le jugeait possible, de nouveaux établissements. On verra plus loin l’heureuse issue de ce voyage. Au Sénégal, les « commandants et administrateurs pour le roi » — car tel était encore leur titre officiel — se succédaient rapidement. En cinq ans, de 1834 à 1839, on en avait vu six : Quernel (1834), Pujol (1834-1836), Malavoix (1836-1837), Guillet (intérimaire), Soret (1837-1839) et Charmasson (1839), tous officiers de marine. Tournant uniquement leurs préoccupations vers le commerce et notamment vers celui de la gomme, oscillant entre les deux doctrines opposées de la liberté commerciale et des sociétés privilégiées, gênés d’ailleurs par l’hostilité patente ou sournoise et les prétentions des Maures, mécontentant les colons qui faisaient peu d’affaires et en rendaient responsable l’autorité locale, ils ne tardaient pas à devenir, chacun à son tour, suspects au pouvoir central, qui les relevait de leurs fonctions sans leur laisser le temps de se préparer à les bien exercer. C’est ici le lieu de dire quelques mots des singulières aventures d’un homme qui fut, de son vivant et après sa mort, très diversement jugé. Il s’agit de Duranton.

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Sollicité en 1824, par le gouvernement métropolitain, de faire explorer les régions du Soudan avoisinant le Galam, et notamment les provinces aurifères du Bambouk, le baron Roger avait fait choix de cet homme, alors commis auxiliaire de la marine, au service de la Société du Galam, qu’on lui avait signalé comme connaissant bien les coutumes et les idiomes des indigènes du haut fleuve. Adjoint d’abord à l’enseigne de vaisseau Groux de Beaufort, mais celui-ci étant mort à Bakel le 3 septembre 1825, Duranton recueillit sa succession et se rendit au Khasso, où régnait alors Aoua Demba, qui avait sa capitale à Médine.

Il y demeura près d’un an, sans autre raison apparente que la passion dont il avait été saisi pour la fille d’Aoua Demba, avec laquelle du reste il contracta mariage. A son retour à Saint-Louis, en 1826, le gouverneur Roger l’envoya se reposer en France en le recommandant à la bienveillance du ministre.

Duranton revint au Sénégal en 1828, accompagné d’un ancien officier nommé Mouttet, qui avait la réputation de posséder quelques connaissances en minéralogie, et d’un ancien élève de l’École des mines de Saint-Etienne, appelé Tourette. Il était chargé d’une mission officielle du ministre de la Marine et des Colonies, qui lui avait accordé une subvention de 20 000 francs pour la première année et de 15 000 francs pour chacune des deux suivantes, en plus de sa solde et de celle de ses deux collaborateurs. Il se débarrassa, dès son arrivée, de Mouttet, qu’il laissa au gouverneur Jubelin. Demeuré libre de ses actes, il s’installa auprès de son royal beau-père et cessa de donner de ses nouvelles au ministre, aussi bien qu’au commandant du Sénégal. On l’accusa alors de fomenter des troubles entre les Etats indigènes du Soudan, troubles nuisibles à nos intérêts, de chercher à se faire proclamer roi du Khasso, et même de détourner le commerce de nos comptoirs du Sénégal au profit des comptoirs anglais de la Gambie. Pourtant, Raffenel, qui explora plus tard le Khasso, assura que Duranton avait rendu de réels services à notre cause en contribuant à asseoir notre influence dans cette région. Quoi qu’il en soit, après s’être fait le général et le ministre d’Aoua Demba, Duranton finit par se brouiller avec son beau-père et alla même jusqu’à lui faire la guerre. Après quoi, il se livra au commerce, ce qui excita davantage contre lui les négociants sénégalais.

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Lorsque le gouverneur Malavoix, en 1836, se rendit à Bakel, il reçut les doléances des agents de la Société de Galam. Il eût voulu, dès ce moment, faire arrêter Duranton mais n’osa le faire que l’année suivante. Convoqué à Bakel pour fournir des éclaircissements sur ses agissements, Duranton s’y présenta le 6 juillet 1837. On le somma de livrer des canons dont on disait qu’il disposait⁠ ⁠; il déclara n’en point posséder, et il fut alors mis en état d’arrestation et amené à Saint-Louis. Le lieutenant de vaisseau Simon, chargé d’enquêter à son sujet, conclut à un non-lieu et Duranton fut remis en liberté.

INTÉRIEUR DES BARRACONS DE TRAITE DES NOIRS (Dessin de Nousveaux, d’après un croquis de Boüet-Willaumez).
Gravure INTÉRIEUR DES BARRACONS DE TRAITE DES NOIRS (Dessin de Nousveaux, d’après un croquis de Boüet-Willaumez).
DES 7 SEPTEMBRE 1840, 29 JANVIER 1842

Le gouverneur, qui était alors l’intérimaire Guillet, lui avait fait promettre de ne point retourner sur le haut fleuve. Il y retourna néanmoins aussitôt après sa libération. Sur ces entrefaites, Samba Koumba, roi du Galam, qui était son ami, fut attaqué par les Bambara et Duranton dut venir chercher refuge à Bakel en novembre 1837. La situation politique indigène s’étant ensuite éclaircie, il repartit pour le Khasso et mourut à Médine, le 3 septembre 1838. L’odyssée de Duranton n’est qu’un incident dans la vie politique du Sénégal. En 1840, intervint l’ordonnance du 7 septembre, qui réorganisait la colonie du « Sénégal et dépendances ». Le commandement en était confié à un représentant du pouvoir central, portant officiellement le titre de « gouverneur , assisté d’un commissaire de la marine et d’un chef du service judiciaire, ainsi que d’un « inspecteur colonial », chef du service administratif. Un conseil d’administration était institué auprès du gouverneur. Un conseil général était créé à Saint-Louis et un conseil d’arrondissement à Gorée.

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Le premier « commandant et administrateur du Sénégal » qui, en vertu de cette ordonnance, reçut officiellement le titre de gouverneur, fut Charmasson, déjà en fonctions à cette époque. C’est sous son gouvernement qu’eut lieu la dissolution de la Société de Galam, dont la situation privilégiée avait soulevé bien des mécontentements.

En I84I, le capitaine de frégate Montagnies de La Roque, qui commandait auparavant la station navale d’Afrique, succède à Charmasson. Il signe le 7 octobre un traité d’amitié avec l’almami du Fouta, qui était alors Mohammadou Birane.

La traite de la gomme est régularisée par des traités spéciaux conclus avec les Brakna (20 avril 1842), les Trarza et les Darmankor (25 avril 1842). Enfin, une ordonnance royale du 29 janvier 1842 charge le gouverneur de régler « le mode, les conditions et la durée des opérations commerciales avec les peuples de l’intérieur de l’Afrique » et de déterminer « les localités où les échanges sont permis ». C’était une assez étrange façon de concevoir la liberté commerciale : le principe de la libre concurrence n’était pas aboli, mais on ne pouvait se livrer au commerce que selon les règles imposées par l’autorité locale, dans les localités, dites « escales », ouvertes par celle-ci à la traite et seulement aux époques qu’il plaisait au gouverneur de fixer⁠ ⁠; le gouverneur, à son tour, devait céder en la matière au bon plaisir des chefs indigènes, ouvrir ou fermer les escales selon les caprices de ces derniers, autoriser ou interdire la traite suivant que les populations étaient disposées ou non à respecter les traités conclus avec elles, enfin se montrer partial à l’égard des négociants et au besoin exclure du droit au commerce ceux d’entre eux qui n’avaient pas la faveur des monarques indigènes ou de leur entourage. En sorte que, à parler net, c’étaient les indigènes qui étaient les maîtres du trafic, non point en tant que producteurs, ce qui eût été normal, mais en tant que détenteurs d’une suzeraineté plus ou moins avérée. Tout au moins en était-il ainsi pour la traite de la gomme, qui se faisait presque exclusivement aux « escales » du fleuve et qui constituait encore, à cette date, la branche de beaucoup la plus importante du commerce local. On commençait, il est vrai, à pratiquer la traite des arachides, surtout dans les environs de Saint-Louis et à Rufisque et dans des conditions plus faciles que celles de la traite de la gomme, mais les transactions concernant les arachides étaient encore peu de chose.

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L’année suivante, 1843, eurent lieu plusieurs explorations qui méritent d’être signalées, notamment celle du lieutenant-colonel Caille en Mauritanie et celles du pharmacien Huard-Bessinières, du commis de marine Anne Raffenel et du traitant Pottin-Patterson sur la Falémé, dans le Bambouk et le Khasso. Huard-Bessinières mourut à son retour à Saint-Louis. Ce fut Raffenel qui relata le récit de cet important voyage, en utilisant les papiers de Huard et ses propres notes. Enfin, cette même année, Bouët- (5 FÉVRIER-1843-8 DÉCEMBRE 1845) Willaumez, promu capitaine de frégate, fut nommé gouverneur du Sénégal en remplacement de Montagniès de La Roque.

Durant son gouvernement, il ne s’occupa point seulement des établissements du golfe de Guinée, dont il peut être considéré comme le véritable créateur. Il avait tracé, pour le Sénégal même, un très remarquable programme de pénétration et d’occupation, comportant notamment la suppression des « escales » obligatoirement assignées aux opérations de traite, la liberté absolue du commerce et la création d’une série de postes fortifiés destinés à garantir efficacement la sécurité du trafic tout le long du fleuve et à nous faire respecter des indigènes. Mais il ne parvint pas à faire adopter ses vues par la métropole et c’est seulement dix ans plus tard que Faidherbe, reprenant l e). même programme dans des circonstances plus favorables, devait en assurer l’exécution. Bouët-Willaumez dut se contenter, vu les maigres crédits dont il disposait et les ordres qui lui liaient

BouiT-WILLAUMEZ, d’après une lithographie
Gravure BouiT-WILLAUMEZ, d’après une lithographie
Illustration de l'ouvrage, page 111
Gravure sans légende (page 111)
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les bras, de faire installer, en 1845, un petit fort sur la Falémé, à Senoudebou, non loin des ruines de l’ancien fort Saint-Pierre.

VERNEURS

Le 8 décembre 1845, Bouët-Willaumez passait à Ollivier le gouvernement du Sénégal pour reprendre les fonctions de chef de la station navale d’Afrique, devenue la « division navale des côtes occidentales d’Afrique » et transporter sa résidence de Saint-Louis à Gorée. Mais, en même temps, le commandement de la division navale était rendu indépendant du gouvernement du Sénégal et nos nouveaux établissements des rivières du Sud, de la Côte d’Ivoire, de la Côte d’Or et du Gabon, comme notre fort-comptoir de Ouidah étaient placés sous l’autorité directe et unique du chef de cette station navale. C’était, en somme, la division de nos possessions ouest-africaines en deux gouvernements distincts relevant chacun du ministre de la Marine⁠ ⁠; le Sénégal avec chef-lieu à Saint-Louis et dépendances réduites à Gorée et aux établissements voisins du Cap Vert (Rufisque, Portudal, Joal)⁠ ⁠; d’autre part, tout le reste des côtes occidentales d’Afrique, avec Gorée comme chef-lieu. Cette réorganisation témoignait à la fois de l’importance croissante des colonies du Sud et de la confiance que le gouvernement métropolitain avait en Bouët-Willaumez. Celui-ci devait rester en fonction jusqu’en 1853. Au Sénégal, par contre, le gouverne- (1846-1850). - BAUDIN ment change souvent de titulaire : à Ollivier succède, en 1846, le comte Bourdon de Grammont, qui lui-même est remplacé en 1847 par Baudin. Celui-ci, qui reste un peu plus longtemps, a pour successeur, en 1850, Protet, qui demeurera en fonctions jusqu’en 1854, pour passer alors le service à Faidherbe.

C’est en 1846 qu’eut lieu l’installation à Dakar d’une mission des Pères du Saint-Cœur de Marie : après l’occupation du terrain destiné à servir de cimetière, c’était la seconde manifestation de notre occupation de la presqu’ile sur laquelle s’élève aujourd’hui la capitale de l’Afrique occidentale française. A cette occasion, le capitaine de corvette Petit, alors commandant particulier de Gorée, proposa au gouverneur du Sénégal de notifier au damel du Cayor notre intention de nous prévaloir des traités par lesquels ses ancêtres nous avaient cédé le Cap Vert. Les bureaux de Saint-Louis estimèrent inutile et dangereux de s’engager dans cette voie, mais un pas plus décisif ne devait pas tarder à être fait.

C’est également en l’année 1846 que Raffenel accomplit la seconde et la plus remarquable de ses explorations, parcourant le Kaarta dans toute son étendue et

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)

LE GÉNÉRAL FAIDHERBE D’après le portrait de RIgNot-DUBAUX (1884). (Musée de l’Armée) PLANCHE I. HIST. COLONIES. - AFRIQUE.

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en rapportant des renseignements qui devaient, par la suite, être fort précieux pour la préparation de la lutte contre El-Hadj Omar et ses fils et l’occupation des pays bambara.

La direction des Colonies au ministère de la Marine avait décidé de faire état des diverses conventions (1679, 1764, 1765 et 1787) qui pouvaient nous constituer des droits sur la presqu’ile du Cap Vert et, en tout cas, de considérer celle-ci comme une dépendance de Gorée. Fort de cette doctrine, Baudin fit signifier au chef et aux habitants de Dakar, que, sans les priver des propriétés qu’ils détiennent, il s’estime en droit de faire occuper sans indemnité, pour les besoins de l’Etat, les terrains dont ils n’usent pas. Aussi bien, notre situation au Cap Vert s’était fortifiée du fait que le gouvernement subventionnait l’école qu’y avaient fondée depuis peu de temps les missionnaires du Saint-Cour de Marie, que nous payions un traitement à ces missionnaires, et enfin que Mgr Truffet, le nouveau vicaire apostolique des deux Guinées, venait de fixer sa résidence à Dakar.

Nos moyens d’action s’étaient accrus, au Sénégal, par suite de la création d’un corps de spahis indigènes, qu’avait autorisée un décret du 7 juillet 1847 et qui mettait à notre disposition un élément indispensable en cas de guerre avec les indigènes et dont l’absence nous avait, jusqu’alors, énormément nui, un effectif de cavalerie, restreint, il est vrai, mais organisé et discipliné.

TE GOUVERNEMENT DE PROTET

Le 27 avril 1848, la deuxième République proclamait l’abolition définitive de l’esclavage, sous toutes ses formes, dans toutes les colonies et possessions françaises. Ce fut l’occasion de libérer, au Sénégal, un certain nombre d’esclaves qui avaient, par tolérance pour leurs maîtres, échappé aux mesures d’affranchissement antérieures. Baudin, prévoyant que plusieurs de ces hommes ne sauraient que faire d’une liberté qu’ils n’avaient point sollicitée et qui, en fait, les privait de leurs anciens moyens de subsistance sans leur en procurer de nouveaux, eut l’idée de recruter parmi eux des volontaires et d’en constituer une compagnie de soldats indigènes : ce fut le début et le premier noyau de ces tirailleurs sénégalais qui devaient nous aider si puissamment dans notre établissement africain. (1850-1854). 1 - NOUVEAU PROGRAMME COLONIAL taine de vaisseau Protet avait rem- Cependant, en 1850, le capiplacé Baudin au gouvernement du Sénégal. Il s’attacha, notamment, à donner de l’extension à la culture des arachides, dans laquelle il voyait le meilleur moyen « de sauver le pays », selon sa propre expression. Une politique nouvelle commençait d’ailleurs à se dessiner, au sujet du Sénégal, dans les milieux parle- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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mentaires et gouvernementaux de la métropole. A la suite des conclusions présentées par une commission interministérielle que présidait Benoist d’Azy, viceprésident de l’Assemblée nationale, le prince Louis-Napoléon, président de la République, faisait adopter un programme qu’il devait appliquer avec plus d’énergie une fois empereur, et qui comportait la liberté absolue du commerce, avec la suppression des « escales », l’établissement de la sécurité par l’emploi de la force si c’était nécessaire, la substitution de notre autorité pleine et entière au système des traités et des « coutumes », l’organisation méthodique des efforts d’expansion vers l’intérieur du pays et, conjointement, le développement des institutions économiques. C’était, à peu de chose près, le plan préconisé quelques années auparavant par Bouët-Willaumez, mais, cette fois, c’était de Paris même que venait l’initiative. Il appartenait à Protet d’en préparer l’exécution et à Faidherbe de l’accomplir.

PROTET. Dessin de G. Ripart, d’après un daguerréotype
Gravure PROTET. Dessin de G. Ripart, d’après un daguerréotype

Les négociants de Saint-Louis saluèrent avec joie ce nouveau programme, mais ils trouvèrent que l’on tardait trop à le faire appliquer et, par deux pétitions successives, l’une de 1851 et l’autre de 1852, ils sollicitèrent la mise en œuvre immédiate du plan adopté. Ces pétitions devaient déter- (Dessin de G. Ripart d’après un daguerréotype). PROTET miner le gouvernement de Napoléon III à donner à Protet des instructions nettes en vue de réaliser les réformes projetées.

Ces instructions comportaient l’ordre d’en finir avec les prétentions et les exactions des Maures et de supprimer toutes les « coutumes »⁠ ⁠; l’affirmation de notre souveraineté le long du fleuve⁠ ⁠; la protection des populations agricoles contre les nomades pillards, etc.

Protet, qui, comme Baudin du reste, partageait les idées de Bouët-Willaumez, ne fut pas long à se conformer à ces ordres. Il quitta Saint-Louis le 18 mars 1854, sur une flottille portant la garnison régulière du Sénégal et de nombreux volontaires fournis par les habitants du chef-lieu. En avril, il faisait construire par Faidherbe un fort à Podor. Puis, les Toucouleurs du village de Tialmath, près Podor, ayant fait prisonnier un enseigne de vaisseau qui s’était éloigné du camp pour chasser, Protet enlève ce village le 6 mai, malgré le feu violent des Toucouleurs, qui utilisèrent à cette occasion les deux canons pris en 1805 à l’expédition du capitaine Ribet. L’assaut, qui fut sur le point d’échouer en raison de l’hésitation des volontaires de Saint-Louis, dont les pertes furent très lourdes, réussit grâce à la belle attitude d’un peloton d’infanterie de marine commandé par Faidherbe.

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Cette opération, rondement menée, fit une grande impression sur les Toucouleurs et, par répercussion, sur les Maures, et le capitaine de vaisseau Protet, quand il fut appelé à d’autres fonctions à la fin de 1854, passa le gouvernement du Sénégal à Faidherbe dans des conditions satisfaisantes.

Les bases de notre empire ouest-africain étaient, dès ce moment, posées et solidement assises. Il restait à construire l’édifice.

V TOYAGE DE BOUËT- WILLAUMEZ

Jetons maintenant un coup d’œil vers la côte de Guinée. • de Guinée, si même nos droits paraissaient y être Si, depuis 1818, rien d’important ne se passa à la côte tombés en déshérence, faute d’un effort national quelconque, un changement brusque survint en 1838. Cette année-là, une importante mission fut confiée au lieutenant de vaisseau Bouët-Willaumez. Depuis longtemps, la maison Régis, de Marseille, commerçait à la Côte d’Ivoire et à la Côte d’Or, en même temps qu’à la côte des Esclaves. Des négociants de Bordeaux, jaloux des bénéfices réalisés par cette maison, se montraient désireux d’étendre à leur tour leurs opérations sur ces pays et insistaient auprès du gouvernement français pour qu’une croisière fût effectuée le long du golfe de Guinée, en vue de recueillir des indications et au besoin de conclure des traités de nature à favoriser notre commerce en ces parages. C’est à leur suggestion que le ministre de la Marine chargea Bouët-Willaumez de se rendre dans le golfe de Guinée. Cet officier, qui avait déjà poussé une pointe jusqu’au Gabon en 1837, fit son voyage à bord de la Malouine, emmenant avec lui le capitaine au long cours Broquant, délégué spécial de la Chambre de commerce de Bordeaux. Il visita de nombreux points de la côte des Graines, de la Côte d’Ivoire, de la Côte d’Or, conclut des traités de commerce avec les chefs de Garraway ou Garroway (à l’Ouest du Cap des Palmes), de Grand-Bassam et d’Assinie, puis, poursuivant sa route, vint mouiller le g février 1839 dans l’estuaire du Gabon et obtint de Denis, chef de la rive gauche, l’autorisation pour notre pays de fonder un établissement sur cette rive, que nos négociants fréquentaient depuis longtemps. Il revint en France en 1839, rapportant une foule de renseignements précieux au triple point de vue maritime, politique et commercial.

II. — A LA CÔTE DE GUINÉE

116 TRAITES DE

Ce voyage ne fut pas suivi, pour le moment, d’une occupation ’effective d’aucun point de la côte, mais en 184I, le ministre de la Marine autorisa la maison Régis, alors représentée par les frères Victor et Louis Régis, à occuper le fort français de Ouidah, abandonné en fait, sinon en droit, depuis 1797, à charge pour elle d’y assurer la garde du pavillon. La même année, un navire de notre station navale mouilla devant Bonny, aux bouches du Niger, et obtint du chef de cette localité un traité de commerce et d’amitié. Des résultats plus décisifs furent atteints en 1842. 1842 Le 9 février de cette année, le lieutenant de vaisseau de Kerhallet obtint du chef Peter la cession du pays et de la rivière du Grand- Bassam. Bouët-Willaumez, promu capitaine de corvette et affecté au commandement de la station navale d’Afrique, obtint de son côté la cession d’un terrain sis au cap Monte, de la rivière et de l’anse des Pêcheurs ou Bassa Cove (anse du Grand Butteau sur la côte de Krou). Par un traité du 7 février, il fit céder à la France au nom du « roi Black-Will », de son frère et du « Jeune Duc », les deux rives de la rivière de Garraway et la pointe des Bretons jusqu’à Little- Sesters (ou ancien Petit-Paris) inclus, à l’Ouest du cap des Palmes⁠ ⁠; le 18 mars, il passa un traité avec Louis et Quaben, chefs de la rive droite du Gabon, qui nous cédaient un terrain sur cette rive et nous autorisaient à y construire un fort⁠ ⁠; en avril, il obtint de Koako, roi du Mouni, la reconnaissance de notre souveraineté. Une autre convention, fut signée, le 27 août, au Vieux Calabar, accordant aux Français le même traitement qu’aux Anglais.

A la suite de ces diverses expéditions, l’amiral Duperré, dans un rapport au roi daté du 29 décembre 1842, écrivait : « Sur cette côte, quelques comptoirs ont été élevés. Ils sont l’œuvre de maisons de commerce intelligentes, qui ont voulu assurer un abri à leurs subrécargues et à leurs marchandises, et diminuer pour leurs navires la difficulté de se ravitailler. Ces essais, restreints aux proportions des ressources individuelles, indiquent au gouvernement le système de protection qu’il doit consacrer à notre commerce. Il faut qu’il lui donne pour points d’appui, et à certaine distance les unes des autres, des factoreries fortifiées, qui serviront de station à nos navires et d’abri à nos troqueurs. Ces établissements, tout à la fois militaires et commerciaux, atteindront un double but : ils tiendront en respect les populations indigènes, en les habituant à la souveraineté de la France, et procureront à nos troqueurs une sécurité qui leur permettra d’étendre l’échange de nos produits pour l’huile, l’ivoire et l’or de l’Afrique. »

117 CCUPATION D’AS-

Un crédit fut demandé aux Chambres pour la construction des trois premières de ces « factoreries fortifiées » qu’il s’agissait d’établir, et pour lesquelles on avait fait choix des points de Garraway, d’Assinie et du Gabon. Ce crédit fut voté au début de 1843, et, à la fin d’avril, le matériel nécessaire était concentré à Gorée et mis à la disposition de Bouët-Willaumez. Dès l’arrivée de ce matériel à Gorée, Bouët-Willaumez, qui venait d’être nommé gouverneur du Sénégal, se mit en devoir de faire procéder à la création des postes d’Assinie et du Gabon. Il commença par envoyer à Assinie le brick la

VUE DU COMPTOIR FRANÇAIS D’ASSINIE, d’après une gravure du milieu du xIx° siècle

SINIE (1843) Malouine, commandé par le lieutenant de vaisseau Fleuriot de Langle, en vue de s’assurer des dispositions des indigènes. Parti de Gorée le 23 mai 1843, Fleuriot de Langle fut rejoint en rade d’Assinie, le 2 juillet, par le lieutenant de vaisseau Rataillot, à la tête d’une flottille composée de deux navires de guerre. Il fut reçu à Assinie par le chef entouré des notables et lui fit signer un projet de traité aux termes duquel nous était cédé un terrain à notre choix pour la construction d’un fort. Toutefois le chef expliqua que la convention devait être ratifiée par Atakla, roi du Sanwi, de qui dépendait Assinie. En attendant, Fleuriot de Langle procéda au choix de l’emplacement du poste. Après quelque hésitation, il jeta son dévolu sur la langue de terre dite des Trois Cocotiers, entre la mer et la lagune d’Assinie, où le chevalier Damon avait construit déjà un fortin au début du dix-huitième siècle.

VUE DU COMPTOIR FRANÇAIS D’ASSINIE (D’après une gravure du milieu du dix-neuvième siècle).

118 F •ONDATION DE GRAND- BASSAM

Cependant, Amatifou, neveu et héritier présomptif du roi Atakla, arriva le 7 juillet, muni des pleins pouvoirs de son oncle et accompagné d’une escorte de 300 guerriers. Le surlendemain, il ratifia le traité, cédant en toute propriété à la France la presqu’ile des Trois Cocotiers et plaçant tout le royaume du Sanwi sous notre protectorat. Le 29 septembre, les travaux d’installation étant terminés, eut lieu la cérémonie solennelle de prise de possession. Le poste reçut le nom de Fort-Joinville. jetée en même temps que celle des postes d’Assinie et La fondation d’un poste à Garraway, d’abord produ Gabon, se trouva ajournée. Ayant appris que les Anglais avaient l’intention de créer un établissement à Grand-Bassam, ce qui aurait nui au développement de notre colonie naissante d’Assinie, Bouët-Willaumez proposa et obtint d’employer les fonds et le matériel destinés au poste de Garraway à élever un fort à Grand- Bassam et à empêcher ainsi les Anglais de s’emparer de ce point. Il chargea de l’exécution de ce projet le lieutenant de vaisseau de Kerhallet. Cet officier arriva le 17 août 1843 en rade de Grand-Bassam. Il ne disposait pas d’embarcations

FORT DE BAKEL : PAYS DE GALAM (D’après une gravure de 1845).

FORT DE BAKEL : PAYS DE GALAM, d’après une gravure de 1845
Gravure FORT DE BAKEL : PAYS DE GALAM, d’après une gravure de 1845
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propres à passer la barre. Alors, le 22 août, l’enseigne Besson, désigné pour le commandement du poste à installer, franchit les rouleaux à la nage et, avec l’aide des indigènes, établit un va-et-vient au moyen d’une corde dont l’une des extrémités était attachée au vaisseau et l’autre à terre et sur laquelle se halèrent les conducteurs des radeaux chargés du matériel et des troupes de débarquement. Le transbordement dura quinze jours et coûta la vie à plusieurs de nos marins. Un blockhaus fut ensuite construit sur la plage, près de l’embouchure et sur la rive droite de la Comoé ou rivière d’Akba⁠ ⁠; il reçut le nom de Fort-Nemours. La prise officielle de possession eut lieu le 28 septembre.

ROI DU DAHOMEY

C’est également en 1843, au mois de novembre, que le gouvernement français signa un arrangement avec l’abbé Libermann, supérieur de la communauté religieuse, dite du Saint-Cour de Marie, qui venait de se fonder à La Neuville-lès- Amiens, dans le but d’évangéliser la race noire. Aux termes de cet arrangement, les pouvoirs publics devaient favoriser les missionnaires dans leur œuvre d’apostolat et leur octroyer un traitement⁠ ⁠; en échange, les missionnaires devaient instruire les enfants et leur donner spécialement une éducation manuelle et agricole. Sept membres de la congrégation furent envoyés immédiatement dans les colonies d’Afrique et Mgr Barron, évêque de Constantine in partibus, fut nommé vicaire apostolique des deux Guinées, avec résidence à Gorée. A la Côte des Esclaves, nos relations commençaient à se nouer avec le roi du Dahomey. Le sieur Bruë, agent de la maison Régis et, à ce titre, directeur du comptoir de Ouidah et gardien du fort et du pavillon français, s’était rendu à Abomey, au mois de mai 1843, pour s’entendre avec le roi Guézo au sujet du paiement des « coutumes ». Il avait pour compagnon de voyage un nommé Francisco da Souza, qui appartenait à une famille d’origine brésilienne et remplissait à Ouidah les fonctions de chacha, c’est-à-dire d’intendant du roi. L’arrivée de Bruë à Abomey fut saluée de vingt et un coups de canon. On le conduisit au roi dans une sorte de goélette de quinze pieds de longueur, montée sur six roues et traînée par soixante esclaves. Guézo, en lui souhaitant la bienvenue, fit allusion à ce que, selon lui, Ouidah appartenait autrefois aux Français, mais aurait été cédé par eux au Dahomey lors de la conquête du royaume de Juda, en 1727. Cependant, lors d’une entrevue ultérieure, Guézo trancha la difficulté en investissant lui-même Bruë du commandement du fort français de Ouidah.

A la Côte d’Ivoire et à la Côte d’Or, Bouët-Willaumez faisait consolider et étendre nos droits par des traités et des explorations. En 1844 et 1845, des conventions étaient passées avec les chefs de Sassandra, Fresco, Lahou et Jacqueville, à la Côte d’Ivoire. Le 7 mars 1844, les différents chefs de Bassam confirmaient le traité de 1842. Le 26 mars, une confirmation analogue du traité de 1843 était faite à Assinie par les représentants du Sanwi. L’enseigne Besson, commandant du Fort-Nemours, effectuait plusieurs reconnaissances, en 1844 également, dans la lagune Ebrié, sur un navire de notre division navale chargé de réprimer la traite des nègres.

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Quelques difficultés devaient cependant nous venir de la part des Aladian, des Ebrié et d’habitants du village de Yaou, situé sur la rive gauche de la Comoé, à une dizaine de kilomètres de Grand-Bassam. Ils arrêtaient, pillaient et maltraitaient les indigènes de l’intérieur qui étaient en relations commerciales avec nos comptoirs, lorsque ceux-ci traversaient leurs territoires, pour l’éternelle raison que les populations voisines de la côte voulaient se réserver le rôle d’intermédiaire entre nos factoreries et les tribus de l’arrière-pays. Bouët-Willaumez réunit un effectif de 250 hommes dont la majeure partie avait été fournie par son collègue Baudin, gouverneur du Sénégal, et débarque ce corps expéditionnaire à la Côte d’Ivoire. Un violent combat eut lieu avec les Aladian et les Ebrié, au cours duquel nous eûmes 42 officiers, marins et soldats tués ou blessés, mais qui mit à la raison les révoltés⁠ ⁠; ce combat a inspiré à Horace Vernet l’une de ses toiles les plus célèbres. Quant au village de Yaou, attaqué et bombardé par les troupes de Bouët-Willaumez, il fit également sa soumission.

Reportant alors son attention sur la Côte des Esclaves, jusque-là un peu délaissée au profit de la Côte d’Ivoire et du Gabon, Bouët-Willaumez se rendit en personne à Abomey en 185I, et au cours d’une entrevue qui impressionna fort Guézo, il signa avec ce prince, le ter juillet, un traité de commerce et d’amitié.

L’année suivante, le lieutenant de vaisseau Martin des Pallières effectua une tournée politique sur la lagune Ebrié, à la Côte d’Ivoire, et plaça sous notre dépendance les diverses populations qui habitent les bords de cette vaste nappe d’eau : Ebrié, Aladian, Bouboury, etc. En 1853, cependant, plusieurs de ces tribus se révoltèrent, notamment celles des Ebrié. Le capitaine de vaisseau Baudin, qui venait de remplacer Bouët-Willaumez au commandement de la division navale, partit de Gorée avec 700 hommes et alla réprimer la révolte. Il avait emmené avec lui le capitaine du génie Faidherbe, qu’il chargea d’occuper le village de Débrimou : Faidherbe y construisit le fort de Sabou qui existe encore aujourd’hui, attestant la solidité des œuvres, même matérielles, de ce bâtisseur d’empires, et signa le Io octobre 1853, avec les chefs de Débrimou et de la région, un traité par lequel ils reconnaissaient notre souveraineté. L’année suivante, il devenait gouverneur du Sénégal et reprenait pour son compte l’œuvre si bien commencée.

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M. Daumas, de la maison Régis, représentait alors nos intérêts à Porto-Novo, comme agent consulaire, en même temps que la Société des missions africaines fondait une station à Ouidah. En 1862, la foudre étant tombée sur la demeure des missionnaires, les indigènes considérèrent cet événement comme un signe de l’irritation du dieu du tonnerre et sommèrent le Père Borghère, supérieur de la mission, de verser une indemnité destinée à apaiser cette divinité⁠ ⁠; le Père ayant refusé d’obtempérer à cette mise en demeure, fut emprisonné. Il fut relâché peu après, grâce à l’intervention de la maison Régis, et l’action des missionnaires ne fut plus troublée dans la suite à Ouidah.

PILEUSE DE RIZ, CÔTE DES ESCLAVES
Gravure PILEUSE DE RIZ, CÔTE DES ESCLAVES

L’année 1863 marqua un pas très important fait par notre politique à la Côte des Esclaves. Daumas obtint, le 23 février, de Sodji, alors roi de Porto-• Novo, un traité d’amitié qui, deux jours après, le 25 février 1863, était transformé en traité de protectorat, et notre agent consulaire était autorisé par Sodji à exercer auprès de lui les fonctions de rési- PILEUSES DE RIZ. CÔTE DES ESCLAVES dent de France.

Les progrès de notre pénétration furent marqués l’année suivante par l’acquisition de Petit-Popo (Anécho) et par celle de la plage de Cotonou. C’est au cours d’une visite faite, à Abomey, au roi du Dahomey Gléglé, par le capitaine de vaisseau Devaux et Daumas, que ce prince consentit à nous céder un point de cette plage. Peu après, Daumas étant rentré en France fut remplacé comme agent consulaire par le colon Médard Béraud. Ce changement de titulaire à notre agence consulaire coïncida avec la mort du roi Sodji⁠ ⁠; Mekpou, successeur de Sodji, refusa d’exécuter le traité signé par son prédécesseur et se montra hostile à l’influence française⁠ ⁠; il était jaloux de notre entrée en relations avec son rival Gléglé, et il manifesta son dépit en faisant des avances aux autorités britanniques de Lagos, avances qui, d’ailleurs, ne furent accueillies qu’avec une certaine réserve et ne se traduisirent par aucun résultat positif.

Toutefois, l’amiral Laffon de Ladébat, alors commandant en chef de la division navale, estima imprudent de conserver, malgré le roi de Porto-Novo, une situation que Mekpou ne voulait point admettre, et il adressa à Médard Béraud, en 1865, des instructions en vue de l’abandon de notre protectorat. Les Anglais saisirent aussitôt cette occasion de parler en maîtres dans un pays dont nous paraissions nous désintéresser. Ils occupaient Lagos depuis 1862 et commençaient à étendre leur action sur les centres habités par les Yorouba⁠ ⁠; ceux-ci se trouvant alors menacés par Gléglé, qui y faisait des incursions en vue de se procurer des esclaves, une escadrille britannique vint bloquer Cotonou, afin d’empêcher que le roi du Dahomey pût s’y ravitailler. Notre agent consulaire de Porto-Novo, excipant des droits qui nous avaient été consentis l’année précédente, adressa une protestation au gouverneur de Lagos et le blocus fut levé.

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A la même époque se place le début d’une singulière aventure, qui, si les circonstances l’avaient favorisée, eût pu faire entrer le pays des Achanti et le Nord de la Côte d’Or dans le domaine colonial de la France. C’est à la passion, généralement peu connue, d’Alexandre Dumas pour les découvertes géographiques, qu’est due la genèse du fait en question. Le célèbre romancier avait acquis pour son usage personnel une goélette, l’Emma. Il la mit en 1866 à la disposition d’un capitaine au long cours, nommé Magnan, avec mission d’aller reconnaître les bouches du Niger et de tenter l’exploration de ce fleuve. Magnan s’embarqua sur l’Emma avec son second, Charles Girard. Mais, à sa sortie même du port, la goélette fut jetée à la côte et se perdit. Toutefois cette tentative avortée avait fait naître dans l’esprit de Charles Girard un vif désir de poursuivre l’entreprise par ses propres moyens. S’étant attaché un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Bonnat, il prit passage avec lui sur un navire qui se rendait aux côtes du Bénin. Girard et Bonnat débarquèrent à Bonny, puis essayèrent de remonter la rivière de Calabar. Girard mourut au cours de cette exploration. Bonnat abandonna alors la région du bas Niger et se fit transporter à la Côte d’Or, dont la renommée l’attirait. Se lançant dans l’intérieur du pays, il y fonda un comptoir. Mais les Achanti, ayant attaqué et vaincu la peuplade au sein de laquelle il s’était installé, le firent prisonnier et l’emmenèrent à Coumassie. Il y demeura huit ans. Il avait fini par devenir le conseiller du roi et, quoiqu’il lui fût interdit de s’éloigner de la capitale, il jouissait d’une liberté relative et d’un ascendant réel sur la population. En 1874, Coumassie fut prise par le général anglais Wolseley, qui délivra Bonnat, peut-être contre le gré de ce dernier, et le ramena à la côte. Mais notre compatriote avait la nostalgie du pays achanti : en juin 1875, il retourna à Coumassie pour le compte d’une maison britannique, reprit sa place de conseiller auprès du roi, se battit même au service des Achanti dans plusieurs expéditions contre les tribus voisines, puis explora 280 kilomètres du cours de la Volta et fonda un comptoir à Salaga en 1876. Son prestige était devenu si grand dans la contrée qu’il fut investi par le roi des Achanti du gouvernement des provinces qu’il avait parcourues et annexées, pour ainsi dire, au royaume achanti⁠ ⁠; il y exerçait, en tout cas, le monopole du commerce. En 1880, il revint en France, après quatorze ans d’absence, mais il retourna à la Côte d’Or la même année et y mourut, à l’âge de trente-six ans. Les aventures merveilleuses de ce pionnier français ne sauraient être passées sous silence dans un ouvrage consacré à l’histoire des efforts de notre nation pour la colonisation de l’Afrique tropicale.

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INDIGÈNE DE LA CÔTE D’OR
Gravure INDIGÈNE DE LA CÔTE D’OR

Pendant que Bonnat cherchait ainsi à asseoir notre influence à l’intérieur de la Côte d’Or, nos droits sur la Côte d’Ivoire se consolidaient d’une manière plus effective. En 1868, le lieutenant de vaisseau Crespin signait des conventions avec les chefs de Béréby, de San Pedro et de Fresco, et obtenait d’eux des cessions de territoires et des autorisations de commerce et d’installation. L’année suivante, le lieutenant de vaisseau Pernet, commandant particulier des établissements français de la Côte d’Or, effectuait diplomatiquement l’annexion de plusieurs autres villages côtiers.

En 1868, le 19 mai, le lieutenant de vaisseau Arnoux, et Jean-Batiste Bonnaud, agent consulaire de France, signaient avec le yévogan un traité par lequel INDIGÈNE DE LA COTE D’OR la cession de Cotonou à la France était officiellement stipulée. Mais, comme on le verra par la suite, le roi du Dahomey prétendit toujours que le yévogan n’avait reçu de lui aucune autorisation pour parler en son nom et que ce traité, conclu en dehors de lui et à son insu, n’avait aucune valeur. Par contre, la cession d’Agoué et de Porto-Seguro, obtenue des Mina à la même époque, ne devait point être contestée ultérieurement. Quant à notre protectorat sur Porto-Novo, officieusement abandonné, comme nous l’avons vu, depuis 1865, il prit fin effectivement en 1868, sur l’ordre formel de l’amiral Laffon de Ladébat : ayant appris que des différends étaient survenus entre le roi Mekpou et notre agent consulaire, le commandant en chef de la division navale prescrivit à ce dernier d’amener notre pavillon, ce qui fut fait le 23 décembre 1868.

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La guerre franco-allemande, en obligeant la métropole à rappeler sur le sol de la patrie des garnisons lointaines, eut pour conséquence l’abandon de fait de nos établissements de la Côte d’Or, qui devaient donner plus tard naissance à notre colonie de la Côte d’Ivoire. Nous entretenions, jusqu’en 1870, des effectifs militaires à Assinie, Grand-Bassam et Dabou, et un officier de marine représentait l’autorité de la France dans ces parages, avec le titre de commandant particulier des établissements français de la Côte d’Or. En I87I, les effectifs militaires furent retirés, le commandant particulier fut rappelé, mais, en vue de conserver les droits de souveraineté acquis, la garde du pavillon français fut confiée à un armateur de La Rochelle, nommé Verder, qui possédait des comptoirs à Assinie et à Grand- Bassam. Il reçut le titre de résident de France à la Côte d’Or et la mission de maintenir là-bas notre position⁠ ⁠; une subvention annuelle de 20 000 francs lui fut allouée pour l’entretien d’une petite force de police indigène et le paiement de quelques subsides aux chefs avec lesquels nous avions passé des traités. Il était placé sous le contrôle du commandant de la division navale de l’Atlantique et était autorisé à déléguer son titre et ses pouvoirs, en cas d’absence, à l’agent qui le représentait à la Côte d’Or. Grâce à ce système, qui se prolongea, avec quelques modifications de peu d’importance, jusqu’en 188g, et grâce à la conscience et au dévouement avec lesquels Verdier et ses agents s’acquittèrent de leur mission, la France put, sans les occuper, conserver les postes qu’elle avait créés et les territoires qu’elle avait acquis.

MAISON DE RENÉ CAILLIÉ A ToMBOUCTOU, croquis original de René Caillié, cul-de-lampe
Gravure MAISON DE RENÉ CAILLIÉ A ToMBOUCTOU, croquis original de René Caillié, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Maurice Delafosse, « La colonisation d'état et les assises définitives de notre empire Ouest africain (1814-1854) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 77-124.

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