Colonies françaises

Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 5

Du Sénégal aux portes du Soudan (1854-1874)

Par p. 125-158 de l'édition originale 13 045 mots 19 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLe sénatus-consulte du 3 mai 1854. — Faidherbe nommé gouverneur (I6 décembre 1854) — Opérations contre les Trarza. — Pénétration du Khasso. — Etablissement à Médine. — Occupation progressive du Ferlo. — El-Hadj Omar. — Le siège de Médine (avril-juillet 1857), belle conduite de Paul Holle. — La mission Mage et Quintin. — Mort d’ El-Hadj Omar. - Les événements du Cayor. — Fondation de Dakar (1857). — Opérations en Casamance et en - Explorations diverses. - Créations administratives. Abolition du pacte colonial (186I). — Le gouvernement de Pinet-Laprade (1865-1869). — Valière (1869-1876)
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CASES DE SONINKEI, d’après un dessin de Sabatier : Tour du monde, frontispice
Gravure CASES DE SONINKEI, d’après un dessin de Sabatier : Tour du monde, frontispice

Le sénatus-consulte du 3 mai 1854. — Faidherbe nommé gouverneur (16 décembre 1854). — Opérations contre les Trarza. — Pénétration du Khasso. — Etablissement à Médine. — Occupation progressive du Ferlo. — El Hadj Omar. — Le siège de Médine (avril-juillet 1857), belle conduite de Paul Holle. — La mission Mage et Quintin. — Mort d’El-Hadj Omar. — Les événements du Cayor. — Fondation de Dakar (1857). — Opérations en Casamance et en Guinée. - Explorations diverses. — Créations administratives. — Abolition du pacte colonial (I86I). — Le gouvernement de Pinet-Laprade (1865-1869). — Valière (1869-1876).

ANN 14 constitue une date importante, non seulement parce qu’elle fut celle de la prise de commandement du Sénégal par Faidherbe, mais aussi parce qu’elle vit la consécration du régime administratif qui est encore en vigueur aujourd’hui. La constitution du 4 novembre 1848 avait stipulé, en son article 109, que les colonies seraient régies « par des lois particulières ». La constitution du 14 janvier 1852 modifia cet état de choses, en donnant qualité au Sénat, par son article 27, de statuer sur le régime des colonies. C’est seulement le 3 mai 1854 qu’intervint le sénatus-consulte rendu par application de l’article 27 de la constitution de 1852. Cet acte, que l’on peut considérer comme la charte organique des colonies françaises, renferme, en son article 18, la disposition suivante : « Les colonies autres que la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion seront régies par décrets de l’Empereur, jusqu’à ce qu’il ait été statué à leur égard par un sénatusconsulte. » Le sénatus-consulte, éventuellement prévu à la fin de cette disposition, n’étant pas intervenu, c’est toujours par des décrets du chef de l’Etat que, depuis 1854, sont régies les colonies de l’Afrique tropicale, et les lois, même étendues à ces colonies par une formule spéciale, n’y deviennent applicables que lorsqu’elles y ont été promulguées par un décret.

126 F’AIDHERBE NOMME GOUVER- NEUR

En ce qui concerne l’administration locale, une autre réforme, momentanée celle-là, fut accomplie également la même année. Un décret du rer novembre 1854 détacha Gorée du gouvernement du Sénégal et en fit le siège du commandement de la division navale des côtes occidentales d’Afrique, commandement qui fut confié au capitaine de vaisseau de Monléon, en remplacement du capitaine de vaisseau Baudin. Le mois suivant, Protet, ayant terminé son séjour, rentra en France et le gouvernement du Sénégal se trouva ainsi vacant. (16 DECEMBRE 1854) fut attirée sur le capitaine du génie Faidherbe, C’est alors que l’attention de Napoléon III qui avait servi au Sénégal, et notamment à Podor, sous les ordres de Protet, et qui avait acquis une très haute réputation auprès de ses chefs comme auprès de la population. Les habitants de la colonie adressèrent une pétition à l’effet de lui voir confier le gouvernement. Il avait alors trente-six ans. On le promut au grade de chef de bataillon et, par décret du 16 décembre 1854, il fut nommé gouverneur du Sénégal. Il devait conserver ces fonctions durant sept ans, du 16 décembre 1854 au 4 décembre 1861, et les reprendre de nouveau, pendant deux ans, du 14 juillet 1863 au 12 juillet 1865.

FAIDHERBE, dessin de G. Ripart
Gravure FAIDHERBE, dessin de G. Ripart
Illustration de l'ouvrage, page 126
Gravure sans légende (page 126)

C’est à Faidherbe que reviennent incontestablement l’honneur et le mérite d’avoir exécuté le plan d’occupation effective conçu, dans ses grandes lignes, par Bouët-Willaumez dès 1844, approuvé plus tard par le ministre Ducos et FAIDHERBE dont Protet n’avait eu le temps que de commencer la réalisation. C’est également à lui que revient le mérite d’avoir compris l’intérêt vital qui s’attachait à la pénétration du Soudan et à la jonction politique et économique du Sénégal au Niger. Mais c’est seulement au cours de son deuxième gouvernement que ses préoccupations devaient s’orienter franchement de ce côté. En 1854, il ne songe qu’à la colonie du Sénégal proprement dite. Son programme est, à cette époque, résumé par lui-même en ces termes : « Nous devons dicter nos volontés aux chefs maures pour le commerce des gommes. Il faut supprimer les escales..., employer la force si l’on ne peut rien obtenir par la persuasion. Il faut supprimer tout tribut payé par nous aux Etats du Fleuve, sauf à donner, quand il nous plaira, quelques preuves de notre munificence aux chefs dont nous serons contents. Nous devons être les suzerains du Fleuve. Il faut émanciper complètement le Oualo, en l’arrachant aux Trarza, et protéger en général les populations agricoles de la rive gauche contre les Maures. Enfin il faut entreprendre l’exécution de ce programme avec conviction et résolution. »

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ESCALE DE TRAITE DES GOMMES, d’après Bouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’Afrique
Gravure ESCALE DE TRAITE DES GOMMES, d’après Bouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’Afrique

Pour asseoir ainsi sur le Sénégal une souveraineté qui, jusqu’alors, n’était que tolérée sur certains points, il fallait des troupes et du matériel militaire. Or, quand Faidherbe prit possession du gouvernement, il ne disposait que de quatre compagnies d’infanterie de marine, d’une compagnie indigène formée en 1848 avec des esclaves libérés, d’un escadron de spahis comprenant une soixantaine de cavaliers, d’une compagnie d’artillerie de marine et d’un détachement de soldats du génie. Quant à la station navale du Sénégal, elle se composait de quatre avisos, deux canonnières et deux batteries flottantes, plus deux bateaux-citernes et deux chalands aménagés pour le transport des chevaux.

ESCALE DE TRAITE DES GOMMES (D’après Bouët-Willaumez, les Côles occidentales d’Afrique).

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C’est avec ces forces assurément réduites au minimum que Faidherbe devait engager puis poursuivre la politique de pénétration qui, en moins de sept ans, devait nous conduire des bords de l’Océan jusqu’aux portes du Soudan. Comme il arriva parfois que diverses actions se poursuivirent en même temps sur des terrains différents, sans répercussion sensible les uns sur les autres, nous les exposerons successivement depuis leur origine jusqu’à leur fin, puis nous nous occuperons de quelques détails ou particularités d’organisation intérieure.

LES TRARZA

Les principaux actes de guerre, de domination ou de pénétration se passèrent avec les Trarza, El Hadj Omar, le Fouta et le Cayor, avec quelques opérations moins importantes ou moins dures dans le Sine, le N’Diambour, le Bambouk et la Casamance. La première en date est celle contre les Trarza. Leur chef, Mohammed El-Habib, entretenait à Guet- Ndar, aux portes de l’hôtel du gouvernement, une sorte de fonctionnaire, dit alkati, qui percevait, au nom de son maître, des droits sur les transactions effectuées avec les Maures par les commerçants de Saint-Louis. Ce Mohammed El-Habib exerçait en outre une influence souveraine sur les Ouolof du Oualo, dont la reine était sa parente et, forte de l’aide qu’elle savait devoir trouver auprès de l’émir des Trarza, bafouait comme à plaisir notre autorité. En janvier 1855, elle alla jusqu’à intimer par écrit au gouverneur l’ordre d’évacuer les îles situées dans le voisinage immédiat de Saint-Louis.

Faidherbe, se mettant à la tête de toutes les troupes garnisonnées à Saint- Louis et d’un détachement de volontaires, marche contre les bandes de Mohammed El-Habib. Le I5 février 1855, il tombe à Diekten sur un camp de Maures Trarza, qui eurent juste le temps de fuir en abandonnant leurs tentes et leurs troupeaux et qui se heurtèrent à une autre colonne, venue de Dagana, comprenant la garnison de Podor, les compagnies de débarquement des quatre avisos et l’escadron de spahis. Les Maures laissèrent entre nos mains 59 prisonniers et un butin considérable.

Cependant la résistance continuait, surtout de la part des Ouolof du Oualo. Faidherbe organise alors une autre expédition, avec 400 soldats d’infanterie, 400 volontaires de Saint-Louis, un peloton de spahis et deux obusiers. Il met en déroute l’armée du Oualo le 25 février à Dioubouldou, prend et brûle Nder, résidence de la reine, et rallie le fleuve le 6 mars, ayant, en dix jours, capturé 2000 bœufs, 30 chevaux et 50 ânes, fait I50 prisonniers, tué 100 hommes et détruit 25 villages, et n’ayant eu que 3 morts et 8 blessés.

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Vers la fin de mars, après avoir infligé une nouvelle défaite aux guerriers de la reine à Diagane, près de Mérinaghen, il annexe purement et simplement le Oualo à la colonie du Sénégal, le divise en cercles placés sous le commandement de chefs indigènes désignés par lui et en nomme roi Fara Penda qui, par la suite, nous demeura toujours fidèle.

Dès ce moment, les indigènes sentirent qu’il y avait quelque chose de nouveau au Sénégal. Jusque-là, ils avaient été habitués à voir les Français hésiter à s’avancer au delà des rives du fleuve et même, le plus souvent, ne pas quitter leurs bateaux, et ils se croyaient en sécurité à l’intérieur des terres. Pour la première fois, ils venaient de s’apercevoir que nos troupes étaient capables de marcher, de traverser rapidement de vastes étendues et de passer partout. Le prestige de nos armes commença dès lors à impressionner les populations. Celles-ci, d’autre part, goûtaient fort le régime d’administration indirecte, qui ne modifiait pas les traditions locales et respectait les vieilles institutions.

Le moment semblait venu de donner aux Trarza eux-mêmes une leçon salutaire. Mohammed El-Habib, qui s’était cru l’arbitre des destinées du bas Sénégal, voyait avec dépit s’établir un état de choses qui l’empêcherait de poursuivre, sur les paisibles agriculteurs noirs, les fructueuses razzias qui constituaient sa principale source de richesse. Faidherbe, qui avait pour principe de n’employer la « manière forte » qu’à la dernière extrémité, d’Amédée Tardieu). (D’après un dessin lui offrit la paix en échange d’une renonciation formelle aux « coutumes » qui avaient été, jusque-là, payées par nous à l’émir. Ce dernier répondit en réclamant, tout au contraire, l’augmentation du taux de ces « coutumes » et en exigeant la destruction de nos forts, l’interdiction aux bâtiments de guerre de naviguer sur le fleuve et le renvoi en France d’un gouverneur assez osé pour vouloir changer les usages établis. C’était une véritable déclaration de guerre.

En mars et au début d’avril 1855, il y eut plusieurs escarmouches, sur l’une et l’autre rive du fleuve, entre les Maures et nos troupes et les premiers se livrèrent à quelques razzias sur des villages de Noirs soumis. Mais aucun engagement décisif ne se produisit, l’ennemi évitant visiblement le combat. Cependant, vers le milieu d’avril, profitant de ce que Faidherbe était encore dans le Oualo avec la majeure

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV

GUERRIER QUOLOF, d’après un dessin d’Ambroise Tardieu

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partie de ses effectifs, un fort parti de Trarza, conduit par Mohammed El-Habib en personne, se porta sur Saint-Louis et vint attaquer le pont de Leybar, défendu par une sorte de tourelle que gardait le sergent Brunier, avec onze fantassins et deux canonniers servant un obusier. Sûr de vaincre, l’émir déclara à ses guerriers que, le soir même, il présiderait à la prière musulmane dans l’église catholique de Saint-Louis. De sept heures du matin à midi, plus de mille Maures se succédèrent à l’assaut de la tourelle, mais sans résultat. Vers midi, un de nos obus vint éclater près de Mohammed El-Habib, qui, effrayé, sauta sur son cheval et s’enfuit, bientôt suivi de tous ses guerriers.

Ayant achevé la pacification du Oualo, et désespérant de rencontrer les Trarza en bataille rangée, Faidherbe décida d’avoir raison d’eux par la famine. Durant trois mois, avec le concours de volontaires de Saint-Louis et de partisans peuls, il fit capturer leurs troupeaux et piller leurs caravanes, les empêchant en même temps de se ravitailler sur la rive du Sénégal, en faisant croiser sans cesse ses avisos sur le fleuve. Ce procédé lui permit tout au moins d’avoir momentanément la tranquillité du côté des Trarza et de poursuivre en amont son programme d’occupation.

Après le répit amené par la saison des pluies, durant laquelle les Trarza étaient concentrés vers le Nord pour se soustraire aux patrouilles organisées par Faidherbe, les razzias recommencèrent sur les bords du fleuve. Ayant consacré le mois de janvier 1856 à organiser une expédition, le gouverneur réussit à surprendre en février la plus importante de leurs bandes dans la région du lac Cayor et à lui faire 6o0 prisonniers. Il continua d’autre part à les affamer. En mai, ils étaient réduits à se nourrir de racines d’arbustes et de vieilles peaux de bœufs. Successivement plusieurs tribus vinrent faire leur soumission. Mais Mohammed El-Habib demeurait intraitable. Son fils Ely s’étant réfugié dans la province de N’Diambour, Faidherbe s’y rendit à la tête d’une colonne et en profita pour annexer cette province.

En dépit de cette annexion purement théorique, la guerre recommença dès que la saison sèche fut arrivée à sa fin. Faidherbe apprit que 400 cavaliers maures étaient allés piller des villages du Oualo, que Fara Penda, roi de ce pays, avait bravement marché contre eux à la tête de ses sujets, mais qu’il avait échoué dans sa poursuite et s’était fait tuer 100 hommes. Aussitôt, Faidherbe concentra une forte colonne à Dagana, se porta de là sur le lac Cayor, où s’étaient réfugiés les Trarza. Le 13 mai, le camp de l’un des fils de Mohammed El-Habib était surpris et enlevé par le sous-lieutenant indigène Alioune Sal et son peloton de spahis⁠ ⁠; le 3ı mai, le capitaine Bilhau remportait au Dimar un succès marqué sur une autre bande, commandée par le fameux prince Ely. Une fois encore une dure leçon avait été infligée aux Trarza, qui, après s’être recueillis durant un an, devaient implorer la paix en mai 1858.

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Moktar, ministre de Mohammed El-Habib, vint le 15 mai à Saint-Louis, pour présenter au gouverneur les offres de soumission de son maître. Le 20 mai était signé un traité par lequel l’émir des Trarza reconnaissait la souveraineté de la France sur le Oualo et ses dépendances et notre protectorat sur le Diolof, le N’Diambour et le Dimar, et se plaçait lui-même, ainsi que toute sa tribu, sous notre suzeraineté⁠ ⁠; il s’engageait de plus, à empêcher ses sujets de passer en armes sur la rive gauche du fleuve sans une auto risation expresse 11,10000, de l’autorité française⁠ ⁠; il était entendu que le commerce de la gomme pourrait se faire en dehors des escales habituelles et que les « coutumes » ne seraient point rétablies⁠ ⁠; d’autre part, l’émir recevait l’autorisation de prélever pour son usage un impôt de 3 pour 10o sur la gomme sortant de son territoire, impôt qui serait perçu par les soins de l’autorité française et non par des agents de l’émir.

DAGANA, d’après Bouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’ Afriqu
Gravure DAGANA, d’après Bouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’ Afriqu
PENÉTRATION DU KHASSO.

Un traité analogue fut conclu le 1o juin à Podor avec les Maures Brakna et, le 18 juin, le Dimar était distrait du Fouta et placé officiellement sous le protectorat de la France, avec l’agrément de l’almami du Fouta, qui était alors Moustafa. - ETABLISSEMENT A MÉDINE moins à conquérir les Trarza qu’à les réduire En même temps que Faidherbe s’attachait à l’impuissance, son véritable but était de nous installer au terminus de la navigation, c’est-à-dire au voisinage des chutes situées près de Médine, la capitale du Khasso. Cette précaution s’imposait avec d’autant plus d’urgence qu’un conquérant, déjà puissant à cette époque et qui devait, par la suite, exercer une action considérable sur les destinées du Soudan, El-Hadj Omar, manifestait la velléité de s’emparer du Khasso. On commençait à se méfier de ses intentions et Faidherbe voulait, en tout cas, l’empêcher d’étendre sa domination sur un point du fleuve, qu’il estimait à bon droit nécessaire à l’avenir de notre colonie.

DAGANA (D’après Bouët-Willaumez, les Côtes occidentales d’Afrique).

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Le 12 septembre 1855, le gouverneur débarquait à Kayes, accompagné du lieutenant de vaisseau Le Bourgeois-Desmarais. Le 13, il arrivait à Médine, concluait un traité d’alliance avec Diouka Sambala, roi du Khasso, et obtenait de ce prince l’autorisation de construire un fort près de l’enceinte de sa capitale. En passant à Bakel, il avait obtenu déjà des chefs du Galam et du Guidimakha la liberté de navigation pour nos bâtiments de guerre et de commerce, entre Bakel et Médine. Nous étions ainsi les maîtres du fleuve depuis son embouchure jusqu’aux chutes du Félou, que Faidherbe alla visiter le 22 septembre, après avoir jeté les fondations du fort de Médine et présidé aux premiers travaux de construction. Lorsqu’il repartit pour Saint-Louis, le 6 octobre, la forteresse était déjà fort avancée et elle put être terminée dès le début de 1856.

SIVE DU FERLO

Notre occupation fit bientôt tache d’huile. Le lieutenant de vaisseau Brossard de Corbigny parcourut les divers cantons du Khasso, notamment le Logo et le Natiaga, et Faidherbe fit occuper Kenieba dans le Bambouk. Il songea aussi à tirer parti des gisements aurifères de cette province et en confia l’exploitation au capitaine du génie Maritz⁠ ⁠; mais l’entreprise, infructueuse, fut abandonnée deux ans plus tard, en 1860. Le Fouta sénégalais ou Fouta Toro, qui précédait le Khasso sur la voie de l’Est, devait nécessairement retenir l’attention de Faidherbe dans ses projets de pénétration. Ce pays comprenait sept provinces échelonnées le long du Sénégal entre le Oualo, habité par les Ouolofs, et le Galam ou Gadiaga, habité par des Sarakollé, autrement dit entre Dagana et Bakel exclus. Ces provinces étaient le Dimar, le Toro, le Lao, le canton des Irlabé ou Yirlabé, le Bosseya, le Nguémar et le Damga. Peuplées de Toucouleurs et, dans la partie haute, de Peuls, elles formaient ensemble une sorte de confédération sur laquelle régnait un almami ou souverain à caractère religieux, élu par les notables musulmans du pays. Le tempérament fanatique des Toucouleurs, la facilité avec laquelle ils se rangeaient sous la bannière de tous les soi-disant prophètes disposés à se transformer en conquérants sous prétexte de guerre sainte à conduire contre les infidèles, leur ardeur combative, rendaient cette confédération dangereuse pour le maintien de la paix et la sécurité du commerce. La politique de Faidherbe consista à la morceler, afin d’en rendre les éléments inoffensifs en les opposant au besoin les uns aux autres. Elle se trouva secondée par la situation intérieure du Fouta, dont les divers chefs étaient jaloux les uns des autres et déchaînaient, par leurs rivalités, des luttes intestines continuelles, chacun voulant s’attribuer le pouvoir suprême. Le premier résultat de cette politique fut d’amener le Dimar, province limitrophe du Oualo, à se déclarer indépendant de l’almami du Fouta et à se ranger sous notre protectorat. Les autres provinces devaient, l’une après l’autre, suivre son exemple, jusqu’à ce qu’il ne restât plus à l’almami qu’un royaume réduit et sans importance. Le Io avril, Faidherbe obtint du lâm-Toro ou chef du Toro, Hammadi Bokar, qu’il rompît avec l’almami Moustafa et se plaçât sous le protectorat français, renonçant en même temps aux « coutumes » qui lui étaient payées jusque-là. Ayant ainsi reporté plus à l’Est les limites de notre suzeraineté, Faidherbe pensa que le moment était venu de la rendre plus complète à l’Ouest, et le Dimar fut annexé définitivement à la colonie du Sénégal, comme précédemment le Oualo. L’année suivante, le 15 août, Faidherbe conclut un traité avec Mohammadou Birane, qui venait d’être

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JEUNE FILLE PEUL, d’après un croquis de Mage
Gravure JEUNE FILLE PEUL, d’après un croquis de Mage

(D’après un croquis de Mage). JEUNE FILLE PEUL élevé pour la cinquième fois à la dignité d’almami⁠ ⁠; aux termes de cette convention, l’almami du Fouta abandonnait toutes prétentions sur le Dimar, le Toro et le Damga et ne conservait sous sa juridiction que les quatre provinces centrales. : Lao, Yirlabé, Bosseya et Nguémar⁠ ⁠; de plus, il renonçait officiellement aux « coutumes ». Le IO septembre, la province du Damga, limitrophe du Galam, était placée sous notre protectorat. Le lam-toro et le chef du Damga ne furent pas destitués, mais ils reçurent désormais l’investiture du gouverneur, comme le chef du Dimar et le brak du Oualo et ils eurent à répondre auprès de l’autorité française de la gestion de leurs territoires respectifs.

Cette annexion déguisée ne se fit pas sans quelques murmures ni mouvements de la part de l’almami. Profitant d’un voyage de Faidherbe en France, en 1862, il se révolta, entraînant à sa suite un certain nombre de partisans. Jauréguiberry envoya contre lui le colonel Martin des Pallières, qui mit fin à la rébellion.

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Toutefois, il était manifeste que le successeur de Faidherbe avait peine à maintenir l’œuvre de ce dernier⁠ ⁠; les populations étaient loin d’avoir pour lui le respect ou la crainte que leur inspirait son prédécesseur. Dès le retour du gouverneur, promu général, c’est-à-dire en 1863, son premier soin fut de rétablir l’ordre au Fouta. Il y envoya le lieutenant de vaisseau Regnault qui, le 1o août 1863, fit signer à l’almami Alhassane, dans le village d’Aéré, un traité par lequel ce chef renonçait à toute prétention sur le Dimar, le Toro et le Damga. En vue de rendre la situation plus nette encore, ces deux dernières provinces furent officiellement annexées, le ter septembre, à la colonie du Sénégal. C’était l’achèvement du plan méthodiquement poursuivi par Faidherbe depuis 1858. Toutefois les plus grosses difficultés pour Faidherbe ne devaient venir ni des Trarza ni du Fouta, ni même du Cayor dont nous parlerons dans un moment⁠ ⁠; elles devaient provenir d’un aventurier de génie, précurseur de ces Samory et de ces Rabah qui tentèrent la fortune en essayant de jeter pour leur compte les bases d’un grand empire au milieu de la désorganisation générale des peuplades africaines. Cet aventurier était El-Hadj Omar.

Né vers 1797 à Aloar, dans la région de Podor, Omar Saidou Tal, qui devait recevoir le titre d’El-Hadj au retour de son pèlerinage à La Mecque, était le quatrième fils d’un marabout instruit et fervent, nommé Saïdou Tal, qui appartenait à une famille toucouleure du clan de Torodbé (au singulier Torodo). Vers 1820, il entreprit de se rendre en pèlerinage aux lieux saints de l’Islam et, dans ce but, vint à Saint-Louis solliciter des aumônes auprès des commerçants musulmans de la ville, pour les frais de son voyage. Durant son séjour à La Mecque, qui se prolongea longtemps, il se fit initier au dzikr (formule d’oraison) de la confrérie des Tidjania et fut investi solennellement par Mohammed ben Khalifa, fondé de pouvoirs à La Mecque du chef de cette confrérie, du titre de « calife » ou vicaire de ce dernier pour les pays du Soudan. Cette investiture faisait de lui un personnage. Aussi fut-il, lors de son retour, accueilli avec faveur par El-Kanémi, sultan du Bornou, qui lui donna une femme, et par Mohammed Bello, sultan du Sokoto, d’origine toucouleure comme lui, qui lui donna pour sa part deux épouses⁠ ⁠; c’est de l’une de celles-ci qu’il eut à Sokoto même, en 1833, son fils Ahmadou, contre lequel devait lutter, soixante ans plus tard, le général Archinard. Ces deux sultans lui avaient fait également cadeau de nombreux esclaves, qu’il instruisit dans la religion musulmane et qu’on appela pour cette raison ses talibé (disciples) : c’est parmi eux qu’il recruta par la suite ses meilleurs lieutenants et ses plus fidèles partisans.

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De Sokoto, El-Hadj Omar se rendit à Hamdallâhi, capitale du royaume peul du Massina, puis à Ségou, capitale du royaume bambara des Diara. Dans la première de ces villes, il fut assez fraîchement accueilli par le roi Sékou Hamadou, qui était un musulman rigide et austère, et qui désapprouva la pompe dont aimait à s’entourer le pèlerin toucouleur. A Ségou, il fut plus mal reçu encore par le roi Tiéfolo, qui redoutait de le voir prêcher l’islamisme à ses sujets païens et qui alla jusqu’à le mettre aux fers, pour le relâcher ensuite à condition qu’il ne séjournât pas en ses Etats. Peut-être faut-il faire remonter à ces circonstances l’origine de la haine que témoigna El-Hadj Omar vis-à-vis des Peuls et des Bambara et qui ne fut pas sans influer sur l’orientation de sa politique et de ses conquêtes.

RACINE TALL, CHEF DES TROUPES D’EL-HADJ OMAR, d’après un croquis de Mage
Gravure RACINE TALL, CHEF DES TROUPES D’EL-HADJ OMAR, d’après un croquis de Mage
Illustration de l'ouvrage, page 135
Gravure sans légende (page 135)

Ayant quitté Ségou en fugitif en 1838, il évita de traverser les provinces bambara, se rendit au Manding, et gagna le Fouta-Diallon, où l’almami l’accueillit avec beaucoup d’égards et lui donna, à Diégounko, des terrains où El-Hadj Omar fonda une zaouïa, à la fois couvent et caserne, y attirant un grand nombre de disciples et de guerriers, en même temps qu’il s’approvisionnait de poudre et de fusils dans les comptoirs de Sierra- RACINE TALL, CHEF DES TROUPES D’EL-HADJ OMAR Leone, du Rio-Pongo et du Rio-Nunez, à l’aide de (D’après un croquis de Mage). poudre d’or qu’il se procurait dans les mines du Bouré.

En 1846, il se rendit au Sénégal en passant par la Gambie, le Sine, le Cayor et le Oualo et alla se présenter à Donaye, près Podor, au colonel Caille, alors gouverneur intérimaire, qui se trouvait de passage dans cette localité. Il lui exposa ses projets et lui offrit, en quelque sorte, sa collaboration en vue d’assurer la sécurité de la colonie et de développer son commerce. Le colonel Caille, agréablement surpris de trouver en la personne de ce marabout un auxiliaire qui lui paraissait précieux, le combla de cadeaux somptueux.

Après cette démarche, il fit une tournée de prédications et de quêtes dans le Fouta sénégalais, visita sa famille à Aloar, alla saluer à Boumba l’almami Mohammadou Birane et se rendit à Kobbilo, dans le Bosséya, dont le chef, jaloux de l’ascendant qu’il exerçait sur les foules, essaya de le faire assassiner. El-Hadj Omar ne se sentit plus en sécurité dans son pays natal⁠ ⁠; les chefs toucouleurs se montraient inquiets de le voir recruter des disciples et des partisans qu’il envoyait à Diégounko pour grossir son armée et, craignant que ce procédé ne contribuât à dépeupler le Fouta, usaient de tous les moyens pour lui faire quitter la région. Il en partit en effet et alla à Bakel où, en 1847, il fut reçu par le lieutenant Hecquard, commandant du poste, auquel il promit son appui éventuel contre les réfractaires du Galam. Traversant ensuite le Boundou et le Bambouk, il atteignit Labé, se proposant de rejoindre Diégounko à travers le Fouta-Diallon. Mais l’almami de cette province n’était plus celui qui l’avait si bien accueilli huit ans auparavant⁠ ⁠; effrayé du prestige croissant du marabout et du nombre de ses partisans, il lui interdit de séjourner sur son territoire. Le prophète voulut néanmoins se réinstaller à Diégounko, mais, gêné par l’hostilité de l’almami, il alla s’établir à l’Est de cette région, à Dinguiraye, où il fixa sa résidence en 1848, en faisant la capitale d’un Etat dont il se proclama le souverain.

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En 1852, il prêchait la guerre sainte contre les païens du Manding et s’emparait du village de Tamba après six mois de siège. L’année suivante, il entreprenait la conquête du Bambouk et du Fouladougou, se servant de fusées pour incendier les villages, ce qui faisait dire aux indigènes qu’il possédait le pouvoir de déchaîner la foudre. A Farabana, il reçoit une délégation des commerçants indigènes de Bakel et rassure ceux-ci sur ses intentions, leur déclarant qu’il n’en veut qu’aux infidèles. En même temps, il charge un de ses compatriotes, Alfa Omar Boila, d’aller lui recruter de nouveaux partisans au Fouta-Toro et il envoie au gouverneur Protet un de ses serviteurs, nommé Samba Ndiaye, antérieurement maçon à Saint-Louis, pour demander qu’on lui envoie des canons, afin de l’aider dans la lutte qu’il allait entreprendre contre les Bambara du Kaarta⁠ ⁠; naturellement, son messager ne lui rapporta qu’un refus du gouverneur.

El-Hadj engage néanmoins les hostilités contre les Bambara, fait traverser le Sénégal près de Kayes, par deux colonnes qui mettent en déroute l’armée envoyée de Nioro par le roi des Massassi, franchit lui-même le fleuve, s’empare en passant de Koniakari, inflige une nouvelle défaite à l’armée bambara, reçoit à Simbi la soumission du roi Kandia et entre en vainqueur à Nioro (1854).

Peu après, son lieutenant Alfa Omar Boila, à la tête des guerriers qu’il avait recrutés au Fouta, pillait tous les magasins des commerçants indigènes établis à Bakel et aux environs. Instruit de ce fait, le gouverneur du Sénégal écrivit une lettre de reproches à El-Hadj, le rendant responsable de l’acte de son subordonné.

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En guise de réponse, El-Hadj adressa aux musulmans de Saint-Louis un message qui leur parvint au début de 1855 et par lequel il leur enjoignait de se séparer des chrétiens, disant qu’il allait combattre ceux-ci pour les punir de ne l’avoir pas aidé dans sa lutte contre les païens⁠ ⁠; il déclarait qu’il ferait la guerre aux Français jusqu’à ce que le gouverneur acceptât de lui payer tribut. Il devenait dès lors impossible de ne point considérer El-Hadj Omar comme notre ennemi.

Effectivement, à son instigation, les riverains de la Falémé, en mars 1855, attaquent le chef de poste de Sénoudébou, nommé Girardot, s’emparent de sa personne, puis le relâchent contre une rançon de 45 pièces de cotonnade. Les habitants du village de Bakel semblent gagnés à leur tour à la cause d’El-Hadj Omar et manifestent de l’hostilité. Il en est de même au Damga et chez les Sarakollé du Galam : en juillet 1855, Faidherbe, gagnant Bakel sur l’aviso le Serpent, afin de se rendre compte par lui-même de l’état des esprits, reçoit des coups de fusil à hauteur de Horndoldé et, au retour, il essuie le feu de plusieurs villages du canton de Bakel. C’est alors qu’il prend la détermination de construire un fort à Médine.

BAMBARA, d’après un croquis de Mage
Gravure BAMBARA, d’après un croquis de Mage
Illustration de l'ouvrage, page 137
Gravure sans légende (page 137)

Toutes les forces disponibles de la colonie sont BAMBARA rassemblées à bord d’une flottille comprenant l’Eper- (D’après un croquis de Mage). vier, navire de I6o tonneaux, le Rubis, le Grand- Basam, le Marabout, le Serpent et le Basilic, et placée sous le commandement du lieutenant de vaisseau Desmarais⁠ ⁠; 300 soldats d’infanterie de marine, 40 spahis avec leurs chevaux, 30 artilleurs avec quatre obusiers, I5 sapeurs, 20 conducteurs du train avec autant de mulets, 6oo volontaires de Saint-Louis, 100 ouvriers indigènes, sans compter les 150 laptots de la flottille, constituaient l’effectif de l’expédition, qui fut chaleureusement accueillie à Médine, le 13 septembre 1855, par le roi du Khasso, Diouka Sambala, heureux de se voir ainsi protégé contre les visées d’El-Hadj Omar. Après avoir signé, le 30 septembre, un traité d’alliance avec tous les sujets du Khasso, le gouverneur pouvait ramener en octobre à Saint- Louis le gros de ses forces.

LE SIÈGE DE MEDINE (AVRIL-JUILLET

Cette démonstration militaire avait eu d’excellents résultats et avait gagné des partisans à notre cause parmi les populations indigènes. Mais voilà que, vers le milieu d’avril 1857, refoulé vers le Sud-Ouest par les Peuls du Massina, El-Hadj Omar se rabat sur le Khasso et, désireux de frapper un grand coup, résout d’enlever le fort français de Médine, qu’il savait ne pouvoirêtre secouru de Saint-Louis à cette époque de l’année, à cause de la baisse des eaux. 1857). - BELLE CONDUITE DE PAUL HOLLE fort était alors commandé par un Achevé l’année précédente, ce mulâtre de Saint-Louis, nommé Paul Holle, qui avait exercé déjà les fonctions de chef de poste à Sénoudébou en 1845 et à Bakel, en 1847. Il disposait de 7 Européens, de 22 soldats noirs et de 34 laptots. Il avait à défendre et à nourrir, en plus de sa petite troupe, 6 000 indigènes du village de Médine et des environs qui, à l’annonce de l’arrivée d’El-Hadj Omar, s’étaient réfugiés dans l’enceinte du fort ou dans celle du quartier royal. Diouka Sambala nous était fidèle, mais ne pouvait pas nous prêter une aide bien efficace : tout ce que lui demanda Paul Holle fut de tenir bon dans le réduit en terre battue, dit tata, qui lui servait de résidence.

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C’est le 20 avril qu’El-Hadj donna le signal de l’attaque, à la fois sur le tata et sur le fort, utilisant des échelles en nervures de raphia, que ses hommes appuyaient contre l’enceinte du village et contre les murailles du poste. Malgré les vides faits dans leurs rangs par nos fusils et nos canons, les colonnes d’assaut, se reformant sans cesse, se précipitaient à l’escalade avec une belle opiniâtreté. Elles durent pourtant renoncer et se replièrent jusqu’aux chutes du Félou, laissant sur le terrain plus de 3o0 cadavres⁠ ⁠; tandis que nous n’avions eu que 6 indigènes tués et 13 blessés.

Durant les jours suivants, on échangea des coups de feu de part et d’autre, sans résultat appréciable.

Le Il mai, vers une heure du matin, 200 guerriers de l’armée toucouleure occupèrent un îlot situé en face et à 150 mètres de Médine et, de là, embusqués derrière des rochers, ils ouvrirent le feu sur notre poste et sur le village dès les premières lueurs du jour. A 9 heures du matin, Paul Holle fit mettre à l’eau une pirogue préalablement munie d’une sorte d’abri fait avec des peaux de bœufs, dans laquelle se glissa le sergent Desplats, accompagné de 3 laptots et de 8 soldats indigènes. Contournant l’ilot, ce sous-officier en prit les occupants à revers et les força à se jeter à l’eau. La moitié des Toucouleurs fut tuée par les feux croisés de la pirogue et du fort, l’autre moitié se noya ou fut dévorée par les crocodiles.

Dans la nuit du 4 au 5 juin, l’ennemi tenta un second assaut. Un contingent nouvellement arrivé de Nioro fut lancé sur Médine par El-Hadj. Moins furieuse que celle du 20 avril, cette attaque fut repoussée sans difficulté. Mais les munitions et les vivres se faisaient rares au fort et dans le village du roi.

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Cependant Girardot, commandant le poste de Sénoudébou, avait été informé de la situation critique de son collègue Paul Holle et s’était porté à son secours avec des volontaires recrutés à la hâte. Ceux-ci l’abandonnèrent à Makhana, à de rares exceptions près. Continuant néanmoins sa route, Girardot parvint à Diakandapé, un peu en aval de Kayes, où il trouva l’aviso le Guet- Ndar, sous le commandement de l’enseigne de vaisseau Des Essarts, arrêté par la baisse des eaux et échoué sur un banc de roches. Il ne put qu’envoyer aux assiégés un renfort de 5 hommes, porteurs chacun de 1o paquets de cartouches. De ces 5 hommes, d’ailleurs, 2 seulement atteignirent Médine.

LES CHUTES DU FÉLoU, d’après Baouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’ Afrique
Gravure LES CHUTES DU FÉLoU, d’après Baouët-Willaumez : les Côtes occidentales d’ Afrique

Paul Holle, voyant diminuer ses vivres et fondre ses munitions, n’osant espérer un secours que la baisse des LES CHUTES DU FÉLOU eaux rendait improbable, ((D’après Bouët-Willaumez, les Côtes occidentales d’Afrique). s’était entendu avec Desplats pour faire sauter le fort avec ses défenseurs au cas où El-Hadj Omar tenterait un nouvel assaut avec quelque chance de succès. Dans ce but, il avait dissimulé dans un coin une petite provision de poudre dont il était seul, avec le sergent, à connaître l’existence. Ainsi assuré que ni lui ni ses compagnons ne tomberaient aux mains de l’ennemi, Paul Holle avait fait clouer sur la porte du fort un placard portant cette inscription : « Vive Jésus⁠ ⁠! vive l’Empereur⁠ ⁠! vaincre ou mourir pour son Dieu et son Empereur⁠ ⁠! »

On était arrivé au 15 juillet. Le siège durait depuis trois mois. Les Toucouleurs avaient établi leurs travaux d’approche à 25 mètres des murailles et se tenaient là, abrités dans des tranchées ou derrière des rochers, empêchant toute sortie. Il ne nous restait que deux cartouches par homme et deux gargousses pour chacune des quatre pièces d’artillerie. Les rations avaient dû être réduites au strict minimum dans le fort, et la famine sévissait au village de Diouka Sambala. La situation paraissait désespérée.

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A la vérité, les assiégés savaient qu’à peu de distance de Médine se trouvait l’enseigne Des Essarts, avec 2 sous-officiers européens et 25 laptots. Mais ils savaient aussi que le Guet-Ndar, qui les portait, était immobilisé par le manque d’eau dans le fleuve. En réalité, la situation de l’aviso et de son équipage était bien plus mauvaise encore qu’on ne le soupçonnait à Médine. Echoué depuis la fin de 1856 à Diakandapé, entre Tamboukané et Kayes, l’enseigne Des Essarts surveillait impatiemment le niveau des eaux, voulant profiter du premier commencement de crue pour dégager son navire et le lancer dans la direction de Médine. Quelques fortes pluies étant tombées vers la fin de mai, le fleuve grossit légèrement et, en juin, Des Essarts avait réussi à remettre à flot le Guet-Ndar et à pousser jusqu’aux rapides de Soutoukollé, tout près de Kayes. Mais là, pris en travers par le courant, l’aviso était venu s’enferrer sur une roche pointue. Pendant un mois pourtant, de l’épave à moitié engloutie, l’enseigne et son équipage purent répondre victorieusement au feu des Toucouleurs d’El-Hadj, qui les mitraillaient du rivage et venaient les attaquer sur des pirogues. C’était un autre siège qu’à quelques kilomètres de Médine, Des Essarts soutenait contre le même ennemi. Mais il fut terrassé le 15 juillet par un accès de fièvre pernicieuse, au moment où Paul Holle se préparait à mettre le feu à sa réserve de poudre, et où, comme par un coup de théâtre inattendu, Faidherbe arrivait sur les lieux avec une colonne de secours.

Dès que la nouvelle du siège de Médine lui était parvenue, le gouverneur s’était hâté d’organiser cette colonne. Mais lui atıssi avait été arrêté par la baisse des eaux. Mettant à profit une hausse momentanée due aux pluies du printemps, il avait expédié en avant, de Saint-Louis, le Basilic, dès le 2 juillet, et s’était embarqué lui-même le 5 sur le Podor, avec 80 soldats d’infanterie de marine. Le 13, il était arrivé à Bakel et y avait appris que le Basilic se trouvait arrêté, faute d’eau dans le fleuve, aux premiers rapides en amont. L’ayant alors fait revenir en arrière, il l’avait expédié à Matam pour en ramener des ouvriers noirs du génie, qui étaient en train d’y construire un fort, ainsi que les 15 hommes de la garnison. Puis, continuant sa route sur le Podor, il atteignait le I5 juillet le seuil de Soutoukollé et y trouvait l’épave du Guet-Ndar, d’où un canot lui amena le malheureux enseigne Des Essarts, mourant⁠ ⁠; cet officier devait trépasser au cours de la nuit.

Le lendemain 16 juillet, Faidherbe débarquait sur la rive droite du fleuve, en face de Kayes, les 8o soldats qu’il avait amenés de Saint-Louis et 140 laptots et auxiliaires indigènes qu’il avait pris en passant à Podor. Le 17, la crue véritable, qu’on attendait depuis si longtemps, se produisit subitement et le Basilic, revenu de Matam, put franchir les rapides de Soutoukollé et amener presque en face de Médine 10o indigènes et 20 Européens. Faidherbe concentra tout son monde sur la rive droite, ne pouvant espérer franchir impunément le cordon de rochers qui séparait la rive gauche du fort assiégé et qui regorgeait d’ennemis postés en embuscade. Il fallait d’abord déloger les assiégeants de leurs positions.

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Le 18 au matin, il enlève à la baïonnette une sorte de promontoire dominant le fleuve et la rive opposée, à trois kilomètres en aval de Médine. De là, il tenait sous son feu les rochers de la rive gauche, qu’il fait cribler de balles au travers du fleuve et que les assiégeants sont bientôt forcés d’évacuer. Il se porte alors avec ses troupes en face même de Médine, en suivant la rive droite, tandis que le Basilic exécute sur le Sénégal une marche parallèle, puis il fait traverser le fleuve à ses hommes sur les canots du Basilic, tombe sur les Toucouleurs tapis au pied même des murailles, qui se font tuer sans vouloir se rendre, et il rejoint enfin à la porte du fort l’héroïque Paul Holle et ses admirables compagnons. L’armée d’El-Hadj, débandée, s’était enfuie en désordre. Médine était sauvé. Il était temps d’ailleurs : la faim oppressait les assiégés à un tel point que, sitôt le départ de l’ennemi constaté, les habitants du village se ruèrent hors des murs pour dévorer de l’herbe et des racines.

Le 19 juillet, Faidherbe se porta en amont de Médine, à Kounda, où El-Hadj Omar avait établi son quartier général pendant la durée du siège et incendia le village. Le 23, une bande ennemie vint attaquer la colonne, dans le but de faire une diversion, pour donner à El-Hadj Omar le temps d’assurer sa retraite⁠ ⁠; elle fut promptement mise en déroute. L’on n’entendit plus parler désormais autour de Médine du prophète toucouleur, qui se replia d’abord à Saboussiré puis à Koundian, dans le Bambouk. Faidherbe était déjà reparti pour Saint-Louis, où il arriva le 27 août. Paul Holle, fait chevalier de la Légion d’honneur, devait, l’année suivante, recevoir le commandement du poste de Matam, puis, en 1859, du poste de Bakel. Nommé ensuite percepteur à Saint-Louis, il fut replacé par Faidherbe, en 1862, à la tête du poste de Médine, où il mourut la même année.

Anticipons un peu sur les événements et, pour la clarté du récit, suivons El- Hadj Omar jusqu’à sa mort, en 1864.

Après avoir séjourné quelque temps à Koundian, il entra dans le Boudnou en avril 1858, excitant la population contre notre allié Boubakar Saada. Ayant appris que Faidherbe était rentré en France, pour y jouir d’un congé bien mérité, il s’enhardit jusqu’à passer dans le Fouta et à s’établir à Horéfondé, entre Saldé et Kaédi. De là, il fit construire à Garli, sur le Sénégal, en amont de Matam, un barrage composé d’arbres, de pierres et de terre, à la confection duquel il employa plus de I 500 travailleurs. Son but était d’empêcher nos navires de remonter le fleuve, et de couper ainsi les communications entre Saint-Louis et Bakel. Mais la crue emporta cet ouvrage avant qu’il fût terminé.

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Il essaya alors d’un autre moyen de nous nuire et envoya des émissaires faire de la propagande dans les pays soumis à notre autorité. Le

DÉLIVRANCE DE MÉDINE, d’après un croquis de Mage
Gravure DÉLIVRANCE DE MÉDINE, d’après un croquis de Mage

- - commandant Robin, chargé de l’intérim du gouvernement pendant l’absence de Faidherbe, sentit parfaitement le danger et procéda sans retard à l’occupation des provinces qu’il s’agissait de protéger contre l’influence du prophète. Un poste fut installé à Mérinaghen, un autre à Dialakhar, un troisième à Fanaye, de façon à pouvoir surveiller le Oualo, le Diolof et le Dimar.

DÉLIVRANCE DE MÉDINE (D’après un croquis de Mage).
Gravure DÉLIVRANCE DE MÉDINE (D’après un croquis de Mage).

Dès son retour, le premier soin de Faidherbe fut de débarrasser le Fouta de la présence d’El-Hadj Omar. Celui-ci n’attendit pas que la colonne destinée à le combattre fût prête. Sentant qu’il ne pouvait compter sur le concours de ses compatriotes du Fouta, qui redoutaient la sévérité de Faidherbe, il prit le parti de s’éloigner plutôt que d’accepter le combat. Il recevait d’ailleurs de mauvaises nouvelles de Nioro⁠ ⁠; on annonçait une révolte des Bambara, soutenus par les Maures du Sahel. Au début d’avril 1859, il quitta donc Horéfondé avec tout son monde, hommes, femmes et enfants, au nombre de 40 000 personnes et remonta la vallée du Sénégal. Le 13 avril, il attaqua en passant notre fort de Matam, où il se retrouva en face de Paul Holle, alors commandant de ce poste, qui le repoussa vigoureusement et l’obligea à franchir le fleuve et à se tenir sur la rive droite. En mai il passa en vue de Bakel, d’où des obus furent lancés sur ses bandes, au travers du Sénégal et alla s’installer provisoirement dans le Guidimakha, où il se construisit une forteresse à Guémou, puis il se dirigea sur Nioro.

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Le départ du Fouta d’El-Hadj Omar avait amené Faidherbe à modifier ses plans. Au lieu de poursuivre notre ennemi, il estima plus utile d’intervenir d’abord dans les affaires du Fouta et du Sine, dont la solution n’était pas moins urgente. Ces affaires réglées, il se retourna de nouveau du côté d’El-Hadj Omar et au début d’octobre il envoya une expédition sous le commandement du chef de bataillon Faron, pour dégager les abords de Bakel. La colonne atteignit Guémou le 25 au matin. La forteresse ennemie se composait d’un réduit central, entouré de trois enceintes concentriques. Le commandant Faron ordonna l’assaut. Après une attaque vigoureuse, la position tomba entre nos mains. L’affaire nous avait coûté 39 tués, dont le chef de l’expédition, et 97 blessés dont 6 officiers. Mais les Toucouleurs avaient perdu 250 hommes, parmi lesquels leur chef Siré Adama, neveu d’El-Hadj Omar. La colonie du Sénégal se trouva ainsi définitivement débarrassée des bandes d’El-Hadj Omar, dont les débris s’enfuirent du côté de Nioro.

L’année suivante, au mois d’août, harcelé par les Peuls du Massina et les Bambara de Ségou et craignant d’être pris à revers par une expédition française, El- Hadj Omar résolut de faire la paix et nous fit envoyer à Bakel des parlementaires par son lieutenant Tierno Moussa. Le chef de poste de Bakel adressa ces parlementaires à Faidherbe qui les reçut à Saint-Louis⁠ ⁠; ainsi fut conclu un accord aux termes duquel nous reconnaîtrions les droits d’El-Hadj Omar sur la rive droite du Sénégal en amont de Médine et sur la rive droite du Bafing, à condition qu’il reconnaîtrait les nôtres sur la rive gauche, y compris le Bambouk et la vallée de la Falémé. Il était entendu que le gouverneur enverrait une mission auprès d’El-Hadj pour faire ratifier cet arrangement par un traité en bonne forme. En attendant, nous nous engagions à ne pas inquiéter El-Hadj tant que, de son côté, il respecterait les termes de l’arrangement.

Sur ces entrefaites, après sept années de gouvernement au cours desquelles son activité ne s’était pas ralentie un seul instant, Faidherbe abandonna momentanément son mandat et rentra en France. Il fut remplacé, le Il décembre I86I, par le capitaine de vaisseau Jauréguiberry. Son départ retarda la conclusion du traité prévu, mais à son retour dans la colonie, en 1863, non seulement il se préoccupa du modus vivendi à établir avec El-Hadj Omar, mais pour la première fois, semble-t-il, il songea à étendre nos possessions dans le cœur du Soudan et à préparer notre accès au Niger.

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S’il se montra hostile aux projets de liaison avec l’Algérie à travers le Sahara, et extrêmement sceptique quant aux possibilités d’avenir du grand désert, s’il répéta à plusieurs reprises que le Sahara n’était pas destiné à devenir une voie d’évacuation pour les produits du Soudan et en particulier pour le coton, il était fermement convaincu du riche parti que tirerait la France de la possession des terres nigériennes, qu’il entrevoyait comme un futur réservoir de coton et d’autres produits, et de la nécessité qui s’imposait à nous de nous assurer la possession de ces terres et des marchés qui s’y trouvent. C’est dans ce double but qu’il signa un arrangement avec un représentant de Tombouctou venu à Saint-Louis et qu’il mit en route la mission Mage. Par le traité conclu avec l’envoyé de Tombouctou, on nous garantissait la sécurité des Européens qui voudraient aller commercer en cette ville ou chez les Arabes Kounta du voisinage. Quant à la mission

MAGE, REVÊTU D’UN BOUBOU, d’après un de ses croquis
Gravure MAGE, REVÊTU D’UN BOUBOU, d’après un de ses croquis

- MORT D’EL-HADJ OMAR Mage, elle avait pour but d’obtenir d’El-Hadj Omar, qu’on disait alors résider à Ségou, la confirmation directe des propositions qu’il avait faites par l’entremise de son lieutenant Tierno Moussa. C’est dans les instructions que remit Faidherbe au lieutenant de vaisseau Mage que l’on peut retrouver les idées maîtresses du programme qu’il avait conçu, en vue de relier le haut Sénégal au Niger par une ligne de postes, de créer le long de cette ligne une artère commerciale et d’étudier la navigabilité du Niger, c’est-àdire du programme que l’on devait exécuter de point en point par la suite.

Accompagné du docteur Quintin, Mage partit de Saint-Louis, et se rendit par le fleuve à Médine. La mission quitta ce poste le 25 novembre 1863, passa MAGE, REVÊTU D’UN BOUBOU par Bafoulabé, arriva à Kita le 18 janvier 1864, (D’après un de ses croquis).

145 LES ÉVÉNEMENTS DU CAYOR.

traversa le Fouladougou, et atteignit le Niger à Niamina le 22 février. Le 28, elle était à Ségou, où elle fut accueillie, non point par El-Hadj Omar, alors en train de guerroyer au Massina, mais par son fils Ahmadou. Celui-ci reçut les voyageurs avec courtoisie, mais leur déclara qu’il n’avait point qualité pour s’engager au nom de son père et que, pour toutes sortes de raisons, il ne pouvait prendre sur lui de les mettre en communication avec El-Hadj. En fait, il les garda à Ségou pendant deux ans et deux mois, sous prétexte qu’ils devaient y attendre le retour de son père⁠ ⁠; ce dernier, d’ailleurs, mourut au Massina dans l’intervalle, en septembre 1864, mais sa mort fut tenue cachée par Ahmadou le plus longtemps possible. Enfin, le fait n’étant plus secret, Ahmadou consentit à signer un semblant de traité, qui ne pouvait en aucune façon nous donner satisfaction et qui d’ailleurs ne fut pas ratifié et il accorda à ses deux prisonniers l’autorisation de quitter Ségou et de retourner au Sénégal. Mage et Quintin sortirent de Ségou dans la nuit du 5 au 6 mai 1866. - • FONDATION DE DAKAR (1857) dramatiques, quoique d’une utilité plus immé- Les événements du Cayor furent moins diate⁠ ⁠; car rien ne pouvait être plus important que la prise officielle de possession de Dakar qui eut lieu en 1857. Elle était envisagée et réclamée depuis longtemps par les autorités de Gorée. Les motifs mis en avant étaient d’ordre multiple⁠ ⁠; il fallait un débouché commercial et agricole à la population de Gorée, qui se montait à 5000 personnes et était trop à l’étroit dans une île d’aussi faible étendue et peu propre à la culture⁠ ⁠; il fallait assurer le ravitaillement de cette population en eau douce, en bois de chauffage, en vivres frais, en matériaux de construction, toutes choses que l’on ne pouvait se procurer que sur le Cap Vert et pour lesquelles les gens de Gorée se trouvaient à la merci des caprices des Lébou de Dakar⁠ ⁠; il fallait préserver la navigation des pillages auxquels se livraient encore les indigènes de la presqu’ile sur les embarcations naufragées⁠ ⁠; or le seul moyen d’exercer une action réelle sur ces indigènes était de s’installer auprès d’eux en s’entourant d’un certain appareil militaire⁠ ⁠; on pourrait ainsi protéger les entreprises et les personnes des colons et des missionnaires français établis à Hann et à Dakar.

L’occupation, réclamée par le capitaine de vaisseau de Monléon dès 1855, avait été autorisée, par une lettre du 21 juillet 1855 de l’amiral Hamelin, ministre de la Marine et des Colonies. Monléon avait alors chargé le capitaine Pinet-Laprade, chef du génie à Gorée, de faire un lever topographique de la presqu’ile et d’établir un plan des forts et de la ville à construire. Remplacé en 1856, comme chef de la

HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.

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division navale et commandant supérieur de Gorée et dépendances, par le capitaine de vaisseau Protet, celui-ci insista auprès du ministre pour que suite fût donnée aux propositions de son prédécesseur. Après quelques hésitations, l’amiral Hamelin finit par inviter Protet, à la date du 29 janvier 1857, à installer un poste militaire sur le Cap Vert et à procéder ensuite, s’il l’estimait convenable, à l’exécution des projets établis par le capitaine Pinet-Laprade.

Protet n’avait pas attendu l’arrivée de la dépêche ministérielle. Fort de l’autorisation donnée à son prédécesseur, il avait, dès la fin de 1856, fait commencer sur le Cap Vert la construction d’une forteresse, dont il avait acheté l’emplacement à un colon nommé Boyer pour la somme de 3 I18 francs. Le capitaine de frégate d’Alteyrac, commandant particulier de Gorée, avait été chargé de cette construction, qui fut terminée en avril 1857. Le 25 mai, à l’occasion de la fête terminant le jeûne du ramadan, Protet fit débarquer sur la presqu’ile les marins du Jeanne d’Arc et prit possession, au nom de la France, du territoire de Dakar. L’amiral Hamelin devait l’approuver, quelque temps après, par une lettre du 21 juillet 1857.

En nous mettant en contact plus direct avec le damel, dont l’autorité restait intacte sur l’ensemble du pays, l’occupation effective de Dakar devait nécessairement, un jour ou l’autre, amener des conflits avec ce prince. Les débuts toutefois nous furent plutôt favorables, comme on le vit en 1859. Les Sérères du Sine avaient maltraité des fonctionnaires et des commerçants français. Pour rétablir l’ordre, Dakar fut pour ainsi dire le point de départ de l’expédition.

Parti de Saint-Louis le 3 mai, Faidherbe était arrivé à Gorée avec 200 tirailleurs sénégalais, 100 laptots et un obusier de campagne. A Gorée, il leva 1oo volontaires parmi les habitants de l’ile et prit avec lui Pinet-Laprade et 140 soldats d’infanterie de marine. Puis, débarquant à Dakar avec ces forces réunies, il parcourut la presqu’ile, obligeant chacun des villages lébou à fournir un contingent de volontaires, plutôt dans le but d’associer ainsi à notre fortune la population indigène du Cap Vert que dans l’espoir de trouver chez elle une aide militaire efficace. Il rassembla ainsi 2o0 volontaires au total dans les cinq villages de Dakar, Ouakam, Ngor, Yof et Tiaroye.

A la tête de cette colonne de 440 réguliers et 300 auxiliaires, il pénétra dans le Cayor, gagna le Sine et mit en déroute l’armée, pourtant importante, du roi de ce pays, au combat de Fatick, le 18 mai 1859. Cette bataille entraîna la soumission de tous les Sérères du Sine, du Saloum et du Baol. Un poste fut créé à Kaolack, sur le Saloum, et un autre à Joal, sur le rivage de l’Océan.

Au retour de cette expédition Pinet-Laprade, sûr désormais des dispositions des Lébou à notre égard, abolit définitivement les « coutumes » payées autrefois au sérigne ou chef de Dakar, ainsi qu’aux autres chefs du Cap Vert. Moyennant une somme une fois payée, il racheta l’indemnité annuelle qui avait été consentie, lors de la construction du fort élevé sur le cap Bernard, aux chefs des quatre familles des Diop, des Dinage, des Ndoye et des Si. Le Moniteur du Sénégal, publié à Saint-Louis par les soins de Faidherbe, pouvait dès lors écrire : « Notre domination sur la presqu’ile de Dakar et sur ses habitants se trouve donc aujourd’hui réellement établie, et dans des conditions rationnelles. »

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DÉBARCADÈRE DE DAKAR, d’après un dessin de A. de Bar
Gravure DÉBARCADÈRE DE DAKAR, d’après un dessin de A. de Bar
DÉBARCADÈRE DE DAKAR (D’après un dessin de A, de Bar).
Gravure DÉBARCADÈRE DE DAKAR (D’après un dessin de A, de Bar).

Le damel, Birahima, accepta sans protestation cette mainmise de la France sur •un territoire qui avait appartenu à ses ancêtres, mais qui, d’ailleurs, s’était rendu indépendant depuis longtemps. Fortement impressionné par l’heureuse et rapide campagne qu’avait menée Faidherbe contre les Sérères et par le spectacle qu’avait offert le passage de la colonne au travers du Cayor, il s’engagea à nous laisser établir une ligne télégraphique entre Dakar et Saint-Louis, ainsi qu’une route avec caravansérail et relais de courriers. Nous profitâmes de ces heureuses dispositions pour exécuter à Dakar quelques travaux destinés à faire de cette ville un port où l’on pût séjourner.

Depuis trois ans, la Compagnie des Messageries Impériales — aujourd’hui des Messagerie Maritimes — avait organisé un service bimensuel entre la France et le Brésil, avec escale à Gorée. Elle ne cessait de se plaindre de l’insécurité de cette rade et de l’insuffisance des installations dont elle y pouvait disposer. Pour lui donner satisfaction, on décida d’établir hachures representent les Les noms soulignes et les dans l’anse de Dakar un « barachois »,

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Cap Bland points et les territoires à 1854 c’est-à-dire un abri de débarquement muni d’une jetée en bois, grâce auquel

Cap Mirik S A A R A les navires mouillés dans la rade de Dakar pourraient faire leurs opérations Portendik A avec le continent. Cet établissement modeste fut le début du grand port M A actuel. Podor L’année 1861 fut marquée par le

St Louis Dagana u début de notre mainmise effective sur SÉNÉGAL Verinaghem KAARTA le Cayor, en même temps que par le commencement d’une longue série de Senoudeb lakhana luttes militaires et de tergiversations Katchiamber BAMBOU BAMBOUK •Médine et la pacification complètes de cette politiques qui ne devaient se terminer que longtemps après par la soumission

CARTE DU HAUT SÉNÉGAL

Carabane inguinchor importante province, l’une de celles qui Diembering OP Cachéo causèrent le plus de difficultés aux gou- T-Bissagose Boula verneurs du Sénégal. Makodou, qui avait succédé à Birahima dans les fonctions de damel, refusait de souscrire à Hio Ponde l’accord conclu en 1859 avec son préles de Loseel # Mellacr décesseur. Faidherbe estima nécessaire de recourir à la force. Parti de Gandiole le 2 janvier 1861 avec une colonne qui comprenait, entre autres éléments, un bataillon de tirailleurs algériens spécialement envoyé au Sénégal pour la circonstance, il suivit le cordon des petites lagunes, dites « Niayes », échelonnées le long de la côte entre Saint-Louis et Dakar, rejoignit à Mboro, le 7 janvier, un détachement amené de Gorée par Pinet-Laprade, ce qui porta l’effectif total de l’expédition à 2 200 hommes, et arriva le I2 à Mecké, résidence habituelle de Makodou. Celui-ci avait pris la fuite. Renseigné sur l’importance de la colonne et effrayé du nombre de soldats qu’il aurait à combattre, il offrit sa soumission avant même que les hostilités ne fussent engagées : le rer février 1861, il acceptait notre protectorat et Faidherbe disloquait ses troupes et renvoyait en Algérie le bataillon de tirailleurs algériens devenu, croyait-il, inutile.

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Mais, à peine l’expédition sortie des frontières du Cayor, le damel reniait sa parole et refusait de souscrire aux engagements qu’il n’avait pris que sous l’empire de la peur. Faidherbe dut organiser une nouvelle colonne avec les seuls effectifs locaux dont il disposait. A la tête de I 200 hommes, il revint au Cayor au début de mars. C’était la saison chaude, durant laquelle le climat du Cayor est particulièrement pénible, du fait que l’harmattan, vent de fournaise, souffle presque constamment à cette époque de l’année. La colonne eut beaucoup à souffrir avant d’arriver à Mecké, qu’elle atteignit le 1o mars. Le lendemain, elle campait à Diati. Elle y fut attaquée le 12 au matin par la cavalerie du damel. Celle-ci fut bravement repoussée par les tirailleurs sénégalais. Mais, constatant l’épuisement de ses hommes, accablés par la température brûlante et la soif, Faidherbe crut devoir les ramener à Saint-Louis et attendre un moment plus propice pour reprendre les opérations. Les indigènes du Cayor considérèrent cette retraite de nos troupes comme une défaite et s’attribuèrent le mérite de ce qui leur apparaissait comme leur propre victoire. Grisé par les acclamations dont il fut l’objet de la part de son peuple, Makodou s’enhardit jusqu’à lancer des bandes de partisans sur Gandiole, aux portes mêmes de Saint-Louis. Ces bandes furent rejetées en avril sur Guéoul, mais Faidherbe estima qu’il était utile d’appuyer son action militaire par une action politique. Ayant découvert qu’un nommé Madiodio disputait à Makodou le trône du Cayor, il se décida à soutenir ses prétentions, l’investit officiellement des fonctions de damel et le fit introniser en mai, à Mboul, par le colonel Faron. Ce dernier, aidé des partisans de Madiodio, réussit à forcer Makodou à évacuer le Cayor et à se réfugier sur le Saloum. La paix semblait ainsi assurée, mais elle ne l’était que d’une manière tout à fait provisoire.

Le départ de Faidherbe pour la France, qui eut lieu sur ces entrefaites, fit croire à quelques ambitieux que le moment était venu de mettre à exécution des plans dont sa présence avait fait écarter les tentatives de réalisation. Tel fut notamment le cas d’un parent du damel Makodou, le nommé Lat Dior, qui nourrissait le dessein de renverser notre protégé Madiodio et de régner sur le Cayor. A peine Faidherbe avait-il quitté la colonie que Lat Dior, sans grande résistance d’ailleurs, s’empara du pouvoir et détrôna Madiodio, après quoi il fit savoir au nouveau gouverneur que son intention était de respecter les clauses du traité conclu le rer février 1861 entre Faidherbe et Makodou, c’est-à-dire d’accepter notre protectorat sur le Cayor. Jauréguiberry ne voulut voir dans cette action de Lat Dior qu’une révolution d’ordre intérieur, n’affectant pas les relations entre l’autorité française et le royaume du Cayor. Sachant par ailleurs que Madiodio avait peu d’influence et de savoir-faire, il crut de bonne politique de se concilier celui qui avait usurpé sa place et il reconnut officiellement Lat Dior comme damel du Cayor. Il ne pouvait certes mesurer les conséquences de cette décision qui, à l’époque, paraissait sage.

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Lat Dior sembla d’abord justifier la confiance que lui avait manifestée le gouverneur Jauréguiberry. Mais l’ancien damel Makodou, réfugié sur le Saloum, s’était associé à un soi-disant prophète appelé Maba et, à eux deux, ils s’emparèrent de la province du Rip. Le chef de cette province alla se réfugier dans notre poste de Kaolack, ce qui motiva une attaque de ce poste par Makodou et son allié Maba. Les assaillants furent repoussés assez énergiquement pour ne point revenir à la charge. Néanmoins la situation des pays situés entre Kaolack et la Gambie demeurait incertaine.

La création d’un port à Dakar, qui allait devenir l’exutoire de toute la colonie et dont l’avenir commanderait celui de Saint-Louis même, rendait nécessaire notre complète liberté d’action dans les territoires compris entre le bas fleuve et le Cap Vert. Cette nécessité était apparue au gouvernement métropolitain et, avant de revenir au Sénégal, Faidherbe avait reçu des instructions lui enjoignant d’asseoir solidement notre domination sur le Cayor. Il ne fut pas long à constater que Lat Dior n’était pas homme à faciliter nos desseins. Déjà il cherchait à troubler les relations qui s’étaient établies par terre entre Saint-Louis et Dakar. En novembre 1863, Faidherbe marche contre lui, le refoule jusque dans le Baol et rétablit sur le trône du Cayor notre protégé Madiodio. Autant pour soutenir ce dernier que pour marquer notre prise de possession, il crée un poste à Nguiguis, près et au nord de Mecké.

PERATIONS EN CASAMANCE ET EN

Mais, le 29 décembre, Lat Dior, se précipitant à l’improviste dans le Cayor avec de nombreux partisans, surprend à Ngolgol le capitaine Lorans avec la garnison de Nguiguis, qu’il massacre presque en entier. Il ne pouvait plus être question de s’arrêter à des demi-mesures. Faidherbe donne l’ordre à Pinet-Laprade de tenir la campagne : Lat Dior, poursuivi avec une fougue peu commune, est rejoint à Loro, dans le Baol, mis en déroute le 12 janvier 1864 et contraint à aller chercher asile dans la Gambie britannique. Cette opération terminée, Faidherbe annexe le Cayor, détrône l’incapable Madiodio, supprime les fonctions de damel et partage l’ancien royaume en cantons, à la tête de chacun desquels il place un chef de son choix. Ce n’était pas encore la paix. En dehors de ces actions qui néces- GUINÉE. — EXPLORATIONS DIVERSES sitèrent toujours de grands efforts et parfois de lourds sacrifices, l’attention de Faidherbe se trouva également attirée sur des théâtres, qui étaient alors de moindre importance, tant au Sud qu’au Nord de la colonie proprement dite. Au Sud c’est la Mellacorée et la Casamance, au Nord c’est la baie du Lévrier et, déjà, la Mauritanie.

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Le 21 avril 1859, un traité avec les chefs indigènes du Rio Pongo avait confirmé nos droits sur l’estuaire de cette rivière et le territoire qui l’avoisine (aujourd’hui circonscription de Boffa, dans la Guinée française). En 186o, notre situation dans ces parages fut affermie grâce à l’activité du commandant Pinet-Laprade, qui avait les « Rivières du Sud » dans le domaine de ses attributions, en qualité de « commandant particulier de Gorée et dépendances ». C’est ainsi qu’il envoya l’Oriflamme au Rio-Pongo et le Castor au Rio-Nunez, pour y faire une démonstration de notre force, et qu’il fit fortifier le poste que nous avions établi à Boké, sur la seconde de ces rivières. D’autre part, un négociant nommé Delmas, ayant été pillé par les riverains de la Mellacorée, entre les îles de Los et Sierra-Leone, et ayant demandé du secours à Gorée, Pinet-Laprade expédia sur les lieux l’Espadon et l’Ecureuil. Bokari, roi du Moréah, fit aussitôt sa soumission et accepta notre protectorat, et nous primes possession de l’estuaire de la Mellacorée en y construisant le poste de Benty.

L’action de Pinet-Laprade se fit également sentir, au cours de la même année 1860, sur la basse Casamance. Il s’y rendit en personne, accompagné du capitaine de corvette Le Bourgeois-Desmarais et de l’enseigne de vaisseau Parchappe, ce dernier commandant le Griffon. L’expédition fut accueillie à coups de fusils par les Diola, qui avaient à se reprocher de nombreux actes de pillage commis au préjudice de nos commerçants. Plusieurs engagements eurent lieu, au cours de l’un desquels Parchappe fut grièvement blessé. Nous enlevâmes de vive force les villages de Karogne ou Caronne (et non « Garonne », comme le portent à tort les plaques indicatrices d’une rue de Dakar, ainsi dénommée en souvenir de cette affaire) et de Thiong, principaux repaires des pillards et la sécurité se trouva rétablie.

Des révoltes s’étant produites un peu plus tard dans la moyenne Casamance, force fut d’y envoyer une expédition qui mit fin aux troubles, en s’emparant du village de Sandiniery.

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Sur la côte de Mauritanie, on avait déjà constaté depuis longtemps l’abondance du poisson. Avant de rien entreprendre, Faidherbe désira se renseigner exactement sur le point le plus favorable à l’établissement des pêcheries. Il envoya donc une mission qui conclut à l’abandon du banc d’Arguin mais à l’occupation de la baie du Levrier, mieux disposée pour abriter et protéger au besoin une flottille de pêche. Ainsi se trouva décidée en principe, dès 1859, la fondation de l’établissement qui devait être créé seulement beaucoup plus tard et recevoir le nom de Port-Etienne.

L’exploration des régions sahariennes, continua en 1861 par un voyage du capitaine Fulcrand à Arguin et par la mission du sous-lieutenant indigène de spahis Alioune Sal. Parti de Saint-Louis à la fin de l’année 186o, ce dernier, qui avait accompagné précédemment l’enseigne Bourrel au Brakna, traversa le Tagant et le Hodh, visita Oualata et Araouane, puis se rendit à Bassikounou, où il fut arrêté et fait prisonnier par des agents d’El-Hadj Omar. Après avoir enduré les plus mauvais traitements, il parvint à s’échapper et à gagner Bakel, où il arriva en décembre 1862.

REATIONS ADMI

Citons enfin, comme explorations ou reconnaissances, le voyage du capitaine de génie Vincent dans l’Adrar, celui de l’enseigne de vaisseau Bourrel dans le pays des Brakna, celui de l’enseigne Mage au Tagant et enfin l’exploration de l’interprète indigène Bou El-Moghdad, de Saint-Louis à Mogador, où il arriva le 5 mars 186I. Tout en se consacrant à consolider la situation politique et à étendre notre autorité tout le long du fleuve et même sur les côtes du Sud, Faidherbe trouvait le loisir de parfaire l’organisation administrative de la colonie. Au cours de l’année 1855, il créa à Saint-Louis I’ « Ecole des otages », où tant de fils de chefs et de notables devaient recevoir avec une solide éducation l’empreinte de notre civilisation et se former à la pratique du commandement. En 1861, cette école fut réorganisée, sous le nom qu’elle porte encore aujourd’hui après des vicissitudes diverses, d’ « Ecole des fils de chefs et des interprètes ». Elle fut ouverte, non seulement aux otages comme par le passé, mais aussi aux fils de chefs envoyés librement par leurs pères et à des jeunes gens candidats au métier d’interprète. Il n’est pas inutile de signaler les services qu’a rendus au Sénégal cette institution⁠ ⁠; il en est sorti une véritable élite indigène qui a fourni des chefs de province ou de canton, des officiers, des interprètes, des instituteurs, des commis d’administration, des employés de commerce, dont beaucoup furent des hommes réellement distingués.

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C’est également en 1855 que Faidherbe fit commencer la construction du pont de Guet-N’Dar, qui devait être inauguré au mois de décembre de l’année suivante. C’est enfin la même année qu’il fonda la Banque du Sénégal, devenue de nos jours la Banque de l’Afrique occidentale, et qu’il créa le Fournal officiel du Sénégal.

Deux ans après, en 1857, il devait inaugurer à Saint-Louis l’école franco-musulmane, créée à l’intention des enfants dont les parents, par scrupule religieux, répugnaient à confier leur progéniture à nos écoles catholiques.

Ces diverses créations témoi gnaient d’une grande confiance dans la mentalité des indigènes et dans leur fidélité. Non moins osée et non moins clairvoyante fut la création de compagnies de tirailleurs sénégalais, origine de nos troupes noires. Elles furent constituées sur sa proposition le 21 juillet 1857 par un décret organisant un corps d’infanterie indigène dit « bataillon de tirailleurs sénégalais », composé de quatre compagnies recrutées par voie d’engagement volontaire et encadrées par des sous-officiers et officiers européens. Les deux premières compagnies furent formées en septembre 1857 et les deux autres en août 1858. Une cinquième devait s’y ajouter en 1860 et une sixième en I86I.

L’ECOLE DES OTAGES, d’après Faidherbe : le Sénégal
Gravure L’ECOLE DES OTAGES, d’après Faidherbe : le Sénégal

Faidherbe ne s’occupait pas seulement de préparer l’instrument militaire qui devait nous permettre d’étendre notre domination jusqu’au cœur de l’Afrique. Il voulait aussi faire établir la carte de nos possessions futures et, dès 1857, il créait une « commission de la carte de la Sénégambie » qu’il chargeait d’organiser des missions topographiques et des explorations et de faire profiter la science et le public des résultats géographiques acquis par les uns et les autres.

L’ÉCOLE DES OTAGES (D’après Faidherbe, le Sénégal).

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Durant son court séjour en France, Faidherbe avait exposé au gouvernement de l’Empereur les inconvénients présentés par la dualité de commandement qui résultait du décret du rer novembre 1854. Les dispositions de cet acte limitaient l’action du gouverneur au bassin du Sénégal et l’empêchaient de l’exercer en même temps sur les dépendances de Gorée, c’est-à-dire sur le Cap Vert, le Cayor, le Sine, dont l’importance politique et économique devenait de plus en plus considérable au fur et à mesure du développement de Dakar. Sans doute le capitaine de vaisseau Protet faisait preuve d’une louable activité, mais les soucis que lui donnaient ses fonctions de chef de la division navale ne lui permettaient pas de se donner tout entier à celles de commandant supérieur de Gorée et dépendances. Sans doute aussi il était d’accord avec le gouverneur du Sénégal sur la plupart des points, mais cette situation résultait surtout des liens d’amitié et d’estime réciproques qui existaient entre lui et Faidherbe, et il était à craindre que, lorsque les circonstances amèneraient son remplacement à la tête de la division navale, son successeur n’eût pas les mêmes raisons personnelles de maintenir cette bonne harmonie.

COLONIAL

Ces considérations ne manquèrent point de frapper, par leur justesse, l’esprit de l’Empereur et de son entourage. Un décret du 26 février 1859, rendu sur la proposition du prince Napoléon, ministre des Colonies, enleva l’administration de Gorée au commandant de la division navale des Côtes occidentales d’Afrique pour la confier de nouveau au gouverneur du Sénégal. Le titre de commandant supérieur de Gorée fut supprimé et les fonctions de commandant particulier passèrent du capitaine de frégate d’Altayrac à Pinet-Laprade, promu chef de bataillon. Ainsi se trouva réalisée l’unité de la colonie du Sénégal, en même temps que la marine cédait la place au génie à Dakar, comme elle l’avait fait à Saint-Louis. C’est durant cette même année 1861 que s’accom- (1861) plit, dans le régime commercial de nos colonies, une véritable révolution : nous voulons parler de la loi du 3 juillet 1861, qui abolit le système dit du « pacte colonial », lequel tirait son origine d’une série d’actes remontant à 1664 et 1670. Aux termes de ces actes, les produits des colonies ne pouvaient être acheminés que vers la métropole, la navigation entre la métropole et les colonies et entre les différentes colonies elles-mêmes ne pouvait être exercée que par des navires français, le marché colonial était fermé aux marchandises étrangères et les produits coloniaux devaient être assurés d’un écoulement certain dans la métropole grâce à un traitement de faveur. Ce protectionnisme étroit, qui pouvait avoir sa raison au dix-septième siècle, ne présentait plus, au dixneuvième, que des inconvénients, dont le principal était de nuire au développement économique de nos colonies, sans aucun profit pour la mère patrie. L’influence des doctrines anglaises du libre échange sur le gouvernement impérial et sur le Parlement détermina l’abandon d’un régime par lequel l’essor de nos possessions de l’Afrique occidentale, en particulier, se trouvait paralysé. La loi de 186ı accorde la liberté d’importer aux colonies, sous n’importe quel pavillon, des marchandises étrangères et d’exporter les produits coloniaux aussi bien à l’étranger qu’en France, également sous n’importe quel pavillon. Elle ne fut pas, tout d’abord, accueillie au Sénégal avec faveur⁠ ⁠; quelques maisons, habituées à la sécurité que l’ancien système conférait à leurs pratiques routinières, furent effrayées des efforts et de l’initiative auxquels il leur faudrait avoir recours désormais pour maintenir le taux de leurs bénéfices. Mais l’ensemble des colons ne tarda pas à s’apercevoir des bienfaits du nouveau régime et la colonie en profita indubitablement.

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VUE DU NIGER A BAMAKO, d’après Faidherbe : le Sénégal
Gravure VUE DU NIGER A BAMAKO, d’après Faidherbe : le Sénégal
LE GOVERABENT DE PINET LAPRADE

L’œuvre de Faidherbe n’était pas terminée⁠ ⁠; mais elle était trop bien engagée pour que son successeur, quel qu’il fût, pût suivre d’autres voies que celles que ce noble esprit avait tracées. Sans doute n’avait-il point imaginé tout le programme qu’il exécuta⁠ ⁠; avant lui, Bouët-Willaumez avait entrevu que la suppression des escales du fleuve pourrait nous conduire à la conquête du Sénégal⁠ ⁠; en touchant au Niger par ses armes et ses missions, Faidherbe avait préparé la pénétration et la conquête du Soudan. Pour être juste, on peut dire qu’à partir de 1843, notre politique africaine s’enchaîne d’une façon rationnelle et méthodique. 04 1863 (1865-1869) pendant la guerre de 1870, les hauts services Faidherbe, qui devait rendre en France, que l’on sait, fut remplacé par le plus remarquable de ses collaborateurs, Pinet- Laprade, gouverneur du 12 juillet 1865 jusqu’en 1869. Il s’attacha à parachever l’œuvre politique entreprise par Faidherbe, à poursuivre le développement du port et de la ville de Dakar et à consolider notre situation dans les rivières du Sud, attaché tout naturellement à Dakar il n’en donna pas moins ses soins à l’embellissement et au développement de Saint-Louis, qu’il relia à Sor par un pont de bateaux, remplacé depuis par le superbe pont métallique que l’on a baptisé « pont Faidherbe ».

VUE DU NIGER A BAMAKO (D’après Faidherbe, le Sénégal).

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Les troubles suscités par les agitateurs du Cayor n’étaient point terminés. Sans doute la paix régnait dans l’ancien fief des damel, depuis que Faidherbe l’avait divisé en cantons annexés à la colonie, mais les divers prétendants au trône n’avaient pas pour cela renoncé à leurs ambitions. L’un d’eux, Makodou, mourut en 1865. Son conseiller, le pseudo-prophète Maba, réunit alors tous les partisans qu’il avait dans le Rip et le Cayor, envahit le Diolof et chercha à soulever contre nous les Toucouleurs du Fouta et les Maures de la rive droite, en prêchant une sorte de guerre sainte. Sans perdre de temps, Pinet-Laprade marcha contre lui, le rejeta dans Maka, dont l’agitateur avait fait sa capitale, enleva cette ville, infligea une sanglante défaite à Maba dans la forêt de Ngapakh et poussa jusqu’à Nioro du Rip, rétablissant la paix dans tout le pays compris entre le bas Sénégal et la basse Gambie.

En même temps, notre autorité s’affermissait dans la Casamance⁠ ⁠; des traités furent signés avec différents chefs.

Dans les rivières du Sud, une convention était conclue le 12 novembre 1865 avec les chefs de la Mellacorée et du Moréah, une autre, le 28 novembre, avec le roi des Nalou du Rio Nunez, qui acceptait notre protectorat, et nos postes de Benty et de Boké, fondés en 1860, étaient réorganisés. En janvier 1866, un traité était signé avec les chefs du Rio Pongo.

ALIÈRE

C’est en 1866 que furent achevés les travaux du port primitif de Dakar, amorcés en 186o et commencés réellement en 1862. Les deux jetées terminées, ce port fut ouvert définitivement au commerce et devint aussitôt une escale régulière de la ligne du Brésil. On inaugura l’Hôtel des Messageries impériales, qui offrait aux passagers, à en croire le Moniteur du Sénégal du 9 octobre 1866, « salons et chambres à coucher, salles de billard, chevaux de selle, embarcations, etc., non pas du luxe, mais un confortable rappelant la France et bien supérieur à celui de Saint-Vincent ». (1869- Après avoir fait achever la construction des postes d’Aéré 1876) et de Boghé, destinés à asseoir notre domination le long du Sénégal, Pinet-Laprade quittait, en 1869, le gouvernement de la colonie. Son successeur, le colonel Valière, devait l’occuper jusqu’en 1876⁠ ⁠; il se contenta de maintenir à peu près la situation obtenue par Faidherbe et Pinet-Laprade, sans procéder à l’exécution du pro gramme d’expansion tracé par Faidherbe en 1863.

157 MARCHAND SOUDANAIS

Lat Dior, ayant pressenti vraisemblablement qu’il ne rencontrerait pas, auprès de Valière, la même énergie qu’avaient montrée les deux gouverneurs précédents, quitta la Gambie et mar cha sur le Cayor, qu’il parvint à reconquérir. Le colonel Valière crut devoir s’incliner devant le fait accompli. Dès lors, l’audace de Lat Dior ne connut plus de bornes. Il envoya ses bandes piller le Baol et alla jusqu’à réclamer que la colonie lui payât les « coutumes » autrefois consenties au damel et qu’elle reconnût ses (Dessin de G. Ripart). droits de souveraineté sur la presqu’ile du Cap Vert et par conséquent sur Dakar. Le gouverneur Valière n’alla pas jusqu’à lui en accorder tant. Il entama avec lui des pourparlers, qui se terminèrent par le traité du 12 janvier 1871 : Lat Dior, reconnu comme roi légitime du Cayor, acceptait le protectorat français et renonçait à toutes prétentions sur le territoire du Cap Vert, ainsi que sur le canton du Diander. Cette conclusion peu glorieuse assura, pour quelques années, une paix apparente et boiteuse.

MARCHAND SOUDANAIS, dessin de G. Ripart
Gravure MARCHAND SOUDANAIS, dessin de G. Ripart

En attendant, notre faiblesse vis-à-vis d’un rebelle notoire ne pouvait pas manquer d’entraîner, dans le voisinage, quelques défections et quelques actes d’hostilité. En 1872 nous eûmes à réprimer une révolte des Nones dans la région de Thiès et une attaque des Mandingues dans la Casamance.

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Thiès était alors notre poste le plus avancé dans l’intérieur, en partant de Dakar. Apprenant qu’il était menacé par les Nones, le commandant Canard, commandant particulier de Gorée, partit de Rufisque le 22 avril 1872, arriva le surlendemain à Thiès et, le 26, rencontra les révoltés près d’un puits, où il leur infligea une sévère leçon. Le 3o avril, il recevait à Taglou la soumission des rebelles.

Sur la Casamance, nous avions un petit poste à Carabane et un poste important à Sédhiou. Entre les deux se trouvait l’établissement portugais de Ziguinchor, alors commandé par un gouverneur noir, assisté d’un unique soldat et d’un prêtre de couleur qui ne savait pas dire la messe. Un tel voisinage n’était assurément pas gênant pour l’exercice de notre autorité, mais il nous créait des difficultés en incitant les fauteurs de trouble à se réfugier dans la zone du fort portugais, considérée comme lieu d’asile, et à échapper ainsi à nos poursuites. Cette situation, jointe au bruit qui courait de la prétendue victoire remportée sur nous par Lat Dior, détermina les Mandingues du haut pays à se porter contre notre poste de Sédhiou. Informé de ces faits, le commandant Canard expédia de Gorée l’aviso Archimède, qui, remontant la Casamance, débloqua Sédhiou et mit en fuite les révoltés.

En dehors de ces incidents, l’histoire du Sénégal ne fut guère remplie, durant le gouvernement du colonel Valière, que par des changements survenus dans les institutions, changements d’ailleurs importants. Ce fut d’abord, en 1870, la création de chambres de commerce à Saint-Louis et à Gorée. Ce fut ensuite, en 187I, la représentation de la colonie au Parlement : en réalité, la représentation du Sénégal, à l’Assemblée nationale avait été accordée en 1848, mais, avant d’avoir pu être effectuée, elle avait été supprimée en 1852, en même temps que l’Assemblée nationale elle-même et, sous le second Empire, il n’avait plus été question d’appeler un député du Sénégal à siéger au Parlement français⁠ ⁠; l’Assemblée nationale de 1871 tint à reprendre la tradition inaugurée par celle de 1848 et, pour la première fois, un député fut élu par le Sénégal. En 1872, un décret du Io août érigea en communes de plein exercice les villes de Saint-Louis et de Gorée.

Citer ce chapitre

Maurice Delafosse, « Du Sénégal aux portes du Soudan (1854-1874) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 125-158.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/du-senegal-aux-portes-du-soudan-1854-1874/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d