Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 6
La grande conquête et la formation de l'Afrique occidentale (1875-1904)
CHAPITRE VI LA GRANDE CONQUETE ET LA FORMATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE (1875-1904) I. - L’HISTOIRE INTÉRIEURE DU SÉNÉGAL DE 1875 A 1904. — Brière de l’Isle 161 (1876-1881). — Les chemins de fer du Sénégal. — Annexion du Fouta. — Le père Canard (1881-1882). — Annexion du Cayor : Lat Dior et Samba Laobé. — La guerre contre Mamadou-Lamine. - Evénements du Diolof, du Baol et du Fouta : nouvelles annexions. II. — LA MARCHE AU NIGER, LA LUTTE CONTRE AHMADOU ET L’ORGANISATION DU 173 (1878-1904). — Annexion du Logo. — Voyage de Soleillet à Ségou. — Création de Bafoulabé. — Mission de Gallieni à Ségou (1879-1881). — La région du Haut-Sénégal érigée en administration autonome. Borgnis-Desbordes commandant supérieur du Haut-Fleuve. — Le traité de Nango (188I). — Campagne de 1882-1883. — Prise de possession de Bamako. — La campagne de 1883-1884. — Le commandant Boylève. — Arrêt des opérations. — La campagne de 1884-1885. — Le commandant Combes. — Une canonnière démontable sur le Niger. — Gallieni commandant supérieur du Haut-Fleuve (1886-1888). — Le traité de Gouri. - Le lieutenant de vaisseau Caron à Kabara. - Explorations diverses : Binger. — Le colonel, puis général Archinard (1888-1893). — Soumission d’ Aguibou. — Création du poste de Kouroussa. — Une nouvelle politique : le commandant supérieur du Haut-Fleuve devient commandant supérieur du « Soudan français ». — La lutte contre Ahmadou. — Prise de Nioro. — Bodian Kouloubali, roi de Ségou. — Mademba, fama de Sansanding. — Fin du règne d’ Ahmadou (mai 1893). — Le gouvernement civil substitué à l’autorité militaire : Grodet gouverneur (2I novembre 1893). — Le général de Trentinian (1895-1899). — Modifications dans le gouvernement des pays entre le haut Sénégal et le moyen Niger : W. Ponty gouverneur (1899). — Le Massina soumis à l’administration directe. 200 III. - LA LUTTE CONTRE SAMORI (I88I-1898). — Les origines de Samori. - Les premières hostilités (I88I). — Les opérations de 1883 : affaires de l’Oyako. — Le colonel Combes. — L’affaire de Niagassola (1885). — Le colonel Frey (1885-1886) ; le traité de Kemeba-Koura. — La guerre de Samori contre Tieba : échec devant Sikasso. — Convention de Niako (1889). — Reprise des hostilités. — Occupation de Bissandougou (189I). — Le colonel Humbert : les opérations de 1891-1892. - Occupation de Toukoro et de Sanankoro. — Le colonel Combes reprend les opérations contre Samori (fin 1892). - Samori ravage le pays entre Siguiri et Sikasso. — Les opérations du colonel Bonnier (1893). — Samori rejeté au Nord de la Côte d’Ivoire (1893). — La méprise et la mort du capitaine Maritz. — Le capitaine Marchand à Kong. — La mission du colonel Monteil. - Retraite de la colonne Monteil : Caudrelier prend le commandement de l’expédition. — Prise et destruction de Kong par Samori (1895). — Samori fait des propositions de paix : négociations infructueuses du capitaine Braulot. — Nouvelles négociations avec Samori ; massacre de la colonne Braulot. - Reprise des hostilités : Samori rejeté vers l’Ouest se concentre sur le Bandama. — La prise de Sikasso (Ier mai 1898). — Capture de Samori (29 septembre 1898). — Mort de Samori (2 juin 1900).
160VEC la réalisation du plan soudanais de Faidherbe, avec la multiplicité des explorations et des interventions pacifiques ou armées dans toute l’étendue du domaine qui constitue aujourd’hui l’Afrique occidentale, nous devons pour la clarté de cette histoire consacrer à la grande œuvre qui s’est accomplie de 1875 à nos jours autant d’études séparées qu’il y a de champs principaux où s’est exercée notre activité et c’est ainsi que nous passerons successivement de l’histoire intérieure du Sénégal
à la marche au Niger et à la lutte contre Ahmadou et Samori, puis à l’occupation de Tombouctou et à celle des pays qui forment maintenant dans leur ensemble les colonies de la Haute-Volta, du Niger, de la Mauritanie, de la Guinée française, de la Côte d’Ivoire et du Dahomey.
Si force nous a été d’établir des compartiments, nous reconnaissons que les cloisons ne sont nullement étanches et nous aurons souvent à signaler les liens qui attachent l’une à l’autre deux catégories de faits parallèles. Aussi bien l’unité s’est-elle manifestée dans le résultat.
CHEMINS DE FER DU SÉNÉGALLe gouvernement du colonel Valière, en dehors des quelques faits mentionnés au chapitre précédent, ne fut guère marqué que par la création du fort de Louga, qui eut lieu en 1875 et qui constituait le premier pas dans la direction du Diolof. C’est également sous son gouvernement qu’un marabout du Toro, connu sous le nom d’Ahmadou Cheikhou, se prit de querelle avec Lat Dior, et envahit le Cayor, en prêchant la guerre sainte. Lat Dior réclama notre aide. Nous ne pouvions la lui refuser, puisque nous avions accepté le protectorat de son royaume. Le gouverneur envoya donc contre Ahmadou Cheikhou le lieutenant-colonel Bégin, qui infligea au faux prophète une déroute complète à Boumdou, en février 1875. Ahmadou Cheikhou fut tué au cours du combat. L’année suivante vit arriver au Sénégal deux officiers qui, à des titres divers, devaient marquer très fortement leur empreinte sur les destinées de l’Afrique occidentale et du domaine colonial de la France : ce fut d’abord le colonel Brière de l’Isle, qui exerça les fonctions de gouverneur de 1876 à 188I ; ce fut ensuite le lieutenant-colonel Gallieni. Deux ans après, en 1878, devait y arriver à son tour le lieutenant Monteil, si connu comme explorateur de l’Afrique centrale.
Brière de l’Isle est surtout réputé par son action militaire, mais il se signala également d’autre manière, notamment en pourvoyant aux besoins en eau douce des habitants de Saint-Louis et de Dakar. C’est lui, en effet, qui fit amener dans la première de ces villes les eaux du marigot de Lampsar et c’est lui aussi qui fit
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV
I. - L’HISTOIRE INTÉRIEURE DU SÉNÉGAL DE 1875 A 1904
162procéder à Dakar aux travaux d’adduction de l’eau des sources de Hann, travaux qui furent terminés en 1879.
Il convient de ne point oublier que c’est à Brière de l’Isle que nous sommes redevables du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, ainsi que du chemin de fer de Kayes au Niger. Reprenant les projets de Pinet-Laprade, en les développant, il établit en 1878 et soumit au gouvernement métropolitain le programme d’un réseau de voies ferrées destiné à faire converger vers Dakar le trafic, déjà existant, du Sénégal et le trafic, alors seulement entrevu, du Soudan. Ce programme comportait tout d’abord la construction d’un chemin de fer entre Dakar et Saint- Louis, à travers le Cayor, puis l’établissement d’un embranchement devant relier cette ligne à Médine, enfin la pose des rails entre Médine et le Niger.
En 1878, une grave épidémie de fièvre jaune éclata à Gorée, Saint-Louis et Bakel, causant 724 décès dans la population européenne. Dès que le fléau eut été vaincu, Brière de l’Isle se remit à la préparation des grands travaux envisagés. Le Io septembre 1879, il obtenait de Lat Dior la concession du terrain nécessaire à la construction de la voie ferrée à travers le Cayor, en même temps qu’il envoyait trois reconnaissances aux fins d’étudier les tracés possibles de l’embranchement devant relier cette ligne à la voie projetée de Médine au Niger. Le résultat de ces études fut la proposition d’un tracé qui, se branchant à Mpal, à l’est-sud-est de Saint-Louis, sur la ligne projetée de Dakar à Saint-Louis, passait par Mérinaghen, traversait le Diolof et le Ferlo, atteignait le Sénégal à Bakel et longeait ensuite la rive gauche du fleuve, par Ambidédi et Kayes, jusqu’à Médine.
FORT DE LAMPSAR (Dessin de Nouveaux dans Bouët-Willaumez : Côles occidentales d’Afrique).
163Faisant siennes les conclusions de , l’amiral Jauréguiberry, ministre de la Marine, déposa, le 5 février 1880, un projet de loi en vue d’autoriser la construction des trois lignes : celle de Dakar à Saint-Louis et celle de Mpal à Médine devant être concédées à une entreprise privée, et celle de Médine au Niger devant être faite aux frais de l’Etat et par ses soins. La Chambre se montra favorable au Dakar-Saint-Louis. En ce qui concerne la ligne de Mpal à Médine, elle estima qu’elle ferait double emploi avec la voie fluviale et elle décida d’en ajourner l’exécution. Elle émit d’abord un vote timide et mitigé à l’égard du Médine-Niger, ne voulant en considérer que le premier tronçon, entre Médine et Bafoulabé, et encore en remettant la construction à plus tard. Enfin, le 26 février 1881, une loi accorda les crédits permettant d’amorcer la ligne qui devait relier le Sénégal au Niger. C’était un succès pour Brière de l’Isle, qui n’avait cessé de représenter l’utilité de cette voie ferrée, mais qui avait rencontré en France, et notamment BRIÈRE DE L’ISLE au Parlement, une tenace opposition, régnait alors et qui s’attachait de préférence à la construction d’un chemin de fer basée principalement sur l’opinion qui Transsehd transsaharien, reliant le Niger à l’Algérie, comme le meilleur exutoire pour les richesses supposées du Soudan. Brière de l’Isle dut lutter contre ce courant d’idées, qui avait été déjà dénoncé par Faidherbe comme chimérique. Il convient de rappeler ici que les déclarations de l’explorateur autrichien Oskar Lenz ne furent point sans fournir un appréciable secours au gouverneur du Sénégal et influèrent sur le vote du Parlement français. En 1880, ce voyageur était allé du Maroc à Tombouctou et de Tombouctou à Médine et Saint-Louis, et, des constatations faites par lui au cours de sa traversée du Sahara et du Soudan, il avait déduit la conviction qu’un chemin de fer transsaharien était pratiquement irréalisable et, qu’en tout cas, il ne ferait pas ses frais. Tout à fait désintéressé d’ailleurs, il engagea la France à concentrer son activité et ses ressources à la voie ferrée destinée à relier le Niger 163
au Sénégal. Peu après, l’explorateur allemand Nachtigal se prononçait dans le même sens. Aussi bien la nouvelle du massacre de la mission Flatters, survenu le 16 février 1881, devait retarder indéfiniment les projets de transsaharien. Situation de fait, dont bénéficia le programme établi par Brière de l’Isle.
Quant au Dakar-Saint-Louis, la Société industrielle des Batignolles, à laquelle en avait été accordée la concession éventuelle, avait commencé dès 1880 à en faire étudier le tracé définitif. Interrompues durant quelques mois en 188I, par suite d’une nouvelle épidémie de fièvre jaune qui occasionna 425 décès d’Européens à Saint-Louis, les opérations sur le terrain furent reprises et activement poussées. Une loi du 21 juin 1882 approuvait enfin la convention intervenue entre l’Etat et la Société et les travaux de construction étaient aussitôt entrepris. Le 6 juillet 1885, on pouvait inaugurer le chemin de fer, dont les 264 kilomètres étaient achevés. Il n’avait coûté que 70 000 francs le kilomètre.
A NNEXION DU FOUTATEntre temps, en 1879, le Sénégal avait été doté d’un conseil général par décret du 4 février et une loi, confirmant l’état de choses instauré en 1871, lui avait accordé, le 8 avril, un représentant à la Chambre des députés. En 1880, Rufisque, à l’instar de Saint-Louis et de Gorée, était érigé en commune de plein exercice. régions de la colonie sollicitèrent plus spécialement l’attention Au point de vue de l’exercice de notre suzeraineté, deux du gouverneur Brière de l’Isle : les abords de la Gambie et le Fouta. En 1877, un soi-disant prophète, nommé Todé Kaba, s’était levé contre nous dans la première de ces régions. Une colonne dirigée par le lieutenant-colonel Reybaud réussit à écarter le danger, en obtenant des Sérères du Sine la reconnaissance de notre protectorat, le 13 septembre 1877. Dans le Fouta, Abdoul Boubakar, chef du Bosseya, avait également prêché la révolte et, pour marquer son hostilité, avait détruit la ligne télégraphique entre Saldé et Bakel. Brière de l’Isle se rendit en personne à Saldé, où il prépara l’annexion à la colonie des cantons des Irlabé et du Lao. Cette annexion fut consacrée, le 24 octobre 1877, par un traité en vertu duquel l’almami du Fouta, Mohammadou Ahmadou, cédait à la France les deux provinces précitées et ne conservait sous sa souveraineté que le Nguénar et le Bosseya.
Abdoul Boubakar recommença les hostilités au début de 188I. Brière de l’Isle en profita pour compléter l’œuvre depuis si longtemps poursuivie au Fouta. Il démontra à l’almami qui régnait alors, Siré Bâba Lih, que la paix ne pouvait s’établir que si la France devenait totalement maîtresse de son action sur les chefs locaux, et l’amena à reconnaître la suzeraineté de la France sur ce qui restait de l’ancien royaume du Fouta ; en compensation, il reçut du gouverneur l’investiture officielle de ses fonctions, qu’il devait conserver jusqu’à sa mort, survenue en 1890. Il n’eut pas de successeur et, à partir de cette dernière date, les divers cantons du Fouta furent administrés par des chefs désignés ou agréés par nous. Quant à Abdoul Boubakar, battu en mars 188I, il fit sa soumission au mois de juin.
165 E PERE CANARDDans l’intervalle, Brière de l’Isle, promu au grade de général de brigade, avait quitté la colonie et y avait été remplacé, en qualité de gouverneur, par le capitaine de vaisseau de Lanneau. Ce dernier ne devait rester que quelques semaines en fonctions. Il fut l’une des victimes de l’épidémie de fièvre jaune de 1881 et mourut à son poste le 5 avril de la même année. On fit alors appel au dévouement et au mérite du
DIOR ET SAMBA LAOBÉ(1881-1882) colonel de spahis Canard, « le père Canard », comme on l’appelait familièrement au Sénégal, où il était très populaire. C’était un vieil officier sorti du rang, qui n’avait peut-être pas des qualités brillantes au point de vue administratif, mais qui était universellement aimé et estimé et avait l’avantage de connaître la colonie. Il y était arrivé au temps de sa jeunesse, en qualité de simple trompette à l’escadron de spahis, et il y avait conquis tous ses grades, jusqu’à celui de colonel inclus. Gouverneur du Sénégal de 188I à 1882, il ne fut pas grisé par l’exercice du pouvoir et, se sentant trop âgé pour conserver des fonctions réclamant autant d’activité, il demanda et obtint sa mise à la retraite. Le nombre de ses annuités de service, compte tenu de ses multiples campagnes, atteignait le chiffre invraisemblable de 109. Il eut comme successeur le capitaine de vaisseau Vallon, qui ne demeura en fonctions qu’un très court espace de temps et fut remplacé, au cours de la même année 1882, par René Servatius, un civil. C’était la première fois, depuis le baron Roger, que le gouvernement du Sénégal était confié à un homme n’appartenant pas à l’armée. A partir de cette époque, tous les gouverneurs qui se sont succédé à Saint-Louis ont été des civils. Sans doute voulait-on marquer par là que l’ère des expéditions guerrières était close : les faits se chargèrent de démontrer que cet espoir était prématuré.
En effet, tandis que le commandant Dodds faisait en Casamance et en haute Gambie une démonstration militaire, assurant notre protectorat sur le Yacine (18 mars 1882), le Balmadou et le Souna (7 avril) et le Pakao (II avril), le Cayor recommençait à nous causer des inquiétudes. Lat Dior, bien qu’il nous eût concédé le terrain destiné à recevoir la voie ferrée, s’opposait à la construction du chemin de fer en faisant attaquer les équipes de travailleurs employées sur les chantiers. Le gouverneur Servatius envoya contre lui une colonne qui le força à se réfugier au Diolof. Déchu des fonctions on le remplaça par un de ses neveux, nommé Amadi Ngone Fall. Mais un autre prétendant au trône, Samba Laobé, ramassa des partisans, se mit à leur tête et pourchassa notre protégé jusqu’à Gandiole, près de Saint-Louis. Dodds fut chargé de réduire à merci Samba Laobé et rétablit Amadi sur le trône en 1883.
166Cependant Servatius était rentré en France, et le colonel Bourdiaux fut chargé de l’intérim du gouvernement de 1883 à 1884. Un changement se manifesta aussitôt dans les affaires du Cayor. Amadi Ngone Fall se livra à des exactions qui mécontentèrent la population indigène et Lat Dior en profita pour rentrer dans son ancien fief. Amadi, sans attendre des secours qu’il aurait été en droit de nous demander, prit le parti d’abdiquer et de s’enfuir. Lat Dior alors se proclama de nouveau damel et déclara que, lui vivant, aucune voie ferrée ne traverserait le Cayor. Dodds, réexpédié dans cette province, pourchassa Lat Dior de village en village et le contraignit à abdiquer. La population semblait favorable à Samba Laobé. Oubliant les griefs tout récents que nous avions contre ce dernier, Bourdiaux lui reconnut la qualité de damel ; en échange, par un traité du 28 août 1883, Samba Laobé autorisait solennellement la construction du chemin de fer à travers son royaume. Il était réservé au gouverneur titulaire Seignac-Lesseps, successeur du colonel Bourdiaux, de terminer l’affaire.
Samba Laobé ne pouvait pardonner à Ali Bouri, bour ou roi du Diolof, d’avoir accordé asile dans ses Etats à son adversaire Lat Dior et il lançait continuellement des bandes sur les villages du Diolof avoisinant la frontière du Cayor. Cette circonstance détermina Ali Bouri à solliciter notre protectorat qui, à la suite de la victoire remportée à Louga par le colonel Voyron, fut établi sur le Diolof le 18 avril 1885. Afin de manifester au roi du Diolof que le protectorat français n’était pas un vain mot, Seignac-Lesseps fit dire à Samba Laobé d’avoir à cesser ses pillages sur le territoire d’Ali Bouri. Samba Laobé ne tint aucun compte de cet avertissement. Au début de 1886, le gouverneur envoya auprès de lui le capitaine Spitzer pour le ramener à la raison. L’entrevue eut lieu à Tivaouane. Comme le capitaine Spitzer commençait à exposer le but de sa mission, les guerriers du damel tirèrent sur lui et sur son escorte. La riposte ne se fit pas attendre et, au cours de l’échauffourée qui s’ensuivit, Samba Laobé fut tué. Dès que
167
ILE DE ROUP
COLONIE DU SENEGALlage 1 LE OHR DÉDOUGOU DOUGOU Daba Bamako Kankan Village de Cokhoumbaye ANGUE ~ Sigui Echelle Depuis 1900H ENIAREM oLabe FRANÇA VS Yang S : Louis Kadiat Carabar → Bissagos CA Lat Dior eut connaissance de cet événement, il mit en branle tous ses partisans, dans le dessein de s’emparer du pouvoir. Laisser Lat Dior recueillir la succession de Samba Laobé, c’était tomber de Charybde en Scylla. On envoya au Cayor une colonne qui atteignit Lat Dior à Dekkélé, où le vieil agitateur fut battu et tué le 26 octobre. On en revint alors à la politique suivie par Faidherbe en 1864 et le Cayor, divisé en cantons, fut purement et simplement annexé à la colonie en 1886. le Cayor qu’un autre danger, beaucoup plus grave, A peine étions-nous débarrassés de tout souci dans surgissait sur le haut Sénégal, en la personne du soi-disant prophète Mamadou Lamine. Le gouvernement de Genouille, successeur de Seignac-Lesseps, fut presque entièrement occupé, de 1886 à 1888, par la lutte contre ce marabout.
DI D
168Mamadou Lamine était un Sarakollé du Galam, qui, ayant accompli le pèlerinage à La Mecque, s’était posé au retour en prophète et en rénovateur de l’islamisme. Il s’était installé d’abord à Médine, où il se disait l’ami des Français et l’ennemi d’Ahmadou, fils d’El-Hadj Omar, et des Toucouleurs. Boubakar Saada, almami du Boundou, étant mort le 18 décembre 1885, Mamadou Lamine avait demandé à Omar Penda, successeur du défunt, l’autorisation d’aller châtier un village du Boundou qui, prétendait-il, l’avait autrefois offensé. Omar Penda refusa. Alors Mamadou Lamine, à la tête de nombreux partisans fanatisés par ses prédications, marche contre le Boundou, et va s’installer à Sénoudébou, sur la rive gauche de la Falémé. Il se proclame mahdi, déclare que Dieu l’a appelé à restaurer l’antique puissance des Sarakollé et affirme que, si les Français s’opposent à ses desseins, Dieu empêchera leurs canons de partir. Il s’enhardit jusqu’à envoyer des bandes piller les environs de Bakel. Le 14 mars 1886, il surprend près de ce poste, à Kounguel, un détachement de tirailleurs qu’il oblige à battre en retraite après lui avoir tué dix hommes et s’être emparé d’une pièce d’artillerie. Le 3 avril, à la tête de 12 000 partisans, il se lance à l’assaut du fort de Bakel. Repoussé par la garnison, il renouvelle sa tentative le 5 avril, sans plus de succès.
Cependant, dès la première nouvelle de l’entrée en guerre de ce marabout, une colonne avait été organisée à Saint-Louis et mise en route, sous les ordres du colonel Frey. Elle comprenait 140 Européens et 380 tirailleurs et spahis indigènes. Elle commence par dégager Bakel. Puis le colonel Frey lance à la poursuite des bandes de Mamadou Lamine deux colonnes volantes, commandées par les commandants Combes et Houry. Le 24 mai 1886, Mamadou Lamine était rejeté vers la haute Gambie. Là, il ne tarde pas à se reconstituer une armée, à la tête de laquelle il envahit de nouveau le Boundou, défait Omar Penda, s’empare de sa personne et lui fait trancher la tête. Après quoi, il se lance à l’attaque de notre poste de Sénoudébou, tandis que son fils Soybou, passé sur la rive droite du Sénégal, ravage le Guidimakha, et s’efforce de couper nos communications entre Bakel et Kayes. La situation devenait inquiétante.
169
Sur ces entrefaites, c’est-à-dire à la fin de l’année 1886, le lieutenant-colonel Gallieni arrive au Sénégal en qualité de commandant supérieur des troupes. En trois rencontres, il bat l’armée de Mamadou Lamine ; puis il enlève Diana, tandis qu’un détachement envoyé à la poursuite de Soybou, sous les ordres du lieutenant Reichemberg, parvenait à le faire prisonnier. Sur l’ordre de Gallieni, il est passé par les armes ; au moment d’être fusillé, il dit au lieutenant : « Remercie le colonel de me faire tuer avec ses fusils et de ne pas me rendre indigne du séjour de Dieu. » (1887).
Quant à Mamadou Lamine, il s’était réfugié près de la Gambie, à Toubakouta.
PRISE DE TOUBAKOUTA (D’après un croquis du capitaine Fortin).
170Afin de l’empêcher de revenir dans le Boundou, un poste provisoire est établi à Bani, sur le Niériko, et Gallieni en confie la garde au capitaine Fortin. Cet officier, s’étant porté sur Toubakouta, réussit, le 8 décembre 1887, à enlever la citadelle du marabout. Mais celui-ci avait pris la fuite. Poursuivi par nos alliés du Boundou, il est obligé de se rabattre vers le Sud et de traverser la Gambie. Il se heurte alors aux guerriers de notre protégé Moussa Molo, roi du Firdou, qui le cernent et le tuent, le Io décembre 1887, à Ngoga-Soukouta, dans le Sud du Niani. Sa mort fut saluée dans tout le pays comme une délivrance et comme la consécration de la puissance française, et, le 14 décembre, le Niani, le Ouli et toutes les provinces du bassin de la Gambie situées entre le Boundou et le Rip se plaçaient sous notre protectorat.
Dès lors, notre autorité s’étendait sur l’ensemble des territoires dont la réunion constitue la colonie actuelle du Sénégal. La convention franco-portugaise du 12 mai 1886 nous avait abandonné Ziguinchor et avait fixé les limites entre nos dépendances de la Casamance et la colonie de la Guinée portugaise. La même année, la ligne du Dakar-Saint-Louis avait commencé son exploitation. En 1887, la ville de Dakar, qui prenait une importance de plus en plus grande et dont la population était passée, de I 556 habitants en 1878, à plus de 8 0o0, fut séparée de Gorée et constituée en une commune distincte, au même titre que Saint-Louis, Gorée et Rufisque.
VÉNEMENTS DU DIOLOF, DU BAOL ETIl restait à définir l’étendue des droits territoriaux de la Grande-Bretagne sur le cours et la vallée de la Gambie. Ce fut l’œuvre de l’arrangement franco-anglais du Io août 1889, conclu pendant le gouvernement de Clément-Thomas (1888- 1890). Il accordait à l’Angleterre les deux rives de la Gambie, avec une zone de dix kilomètres de profondeur des deux côtés du fleuve, jusqu’au point de Yarboutenda, considéré comme terminus de la navigation. Vers la même époque, Ali Bouri,
DU FOUTA : NOUVELLES ANNEXIONS roi du Diolof, qui n’avait plus rien à redouter du côté du Cayor, oublia les engagements qu’il avait pris vis-à-vis de nous au moment où il avait besoin de notre concours. L’exercice de notre protectorat sur ses Etats devenait de plus en plus difficile, et la question même de notre suzeraineté était mise en jeu par ce prince. Le gouverneur Clément- Thomas décida d’user vis-à-vis de lui de la force et envoya au Diolof une expédition militaire, dirigée par le colonel Dodds. Celui-ci entra le 24 mai 1890 à Yang-yang, capitale du Diolof, qu’Ali Bouri avait évacuée, en empoisonnant les puits, afin d’arrêter notre poursuite ; le bour, franchissant le Sénégal, alla se réfugier jusque dans le Kaarta, à Nioro, auprès de notre ennemi Ahmadou, fils d’El-Hadj Omar. Un poste fut créé à Yang-yang et Samba Laobé Penda, élu roi du Diolof en remplacement d’Ali Bouri, reconnut solennellement notre suzeraineté.
171En août 1890, le gouvernement de la colonie fut confié à M. de Lamothe, qui devait le conserver jusqu’en juin 1895. Le Sénégal ne lui était pas inconnu, puisqu’il y avait servi comme soldat, caporal et sous-officier d’infanterie de marine de 1867 à 1871. Il eut à achever la pacification du Baol et du Fouta.
La première de ces régions constituait un royaume, mi-ouolof mi-sérère, sous le commandement d’un prince qui portait le titre de tègne. Jusqu’alors, nous avions vécu généralement en bonne intelligence avec les rois du Baol, mais le tègne qui régnait en 1890, s’étant montré hostile à notre influence, fut déposé. L’année suivante, M. de Lamothe fit procéder au désarmement des guerriers et, en 1894, il prononça l’annexion du Baol à la colonie.
Au Fouta, c’était encore Abdoul Boubakar, chef du Bosséya, qui avait fait acte de rébellion. Après avoir soutenu contre nous Ali Bouri et avoir facilité sa fuite au Kaarta, il avait noué lui-même des relations avec Ahmadou et avait fait assassiner, par un de ses fils, le chef du Damga. Le colonel Dodds, envoyé au Bosséya, commença par établir une base d’opérations à Kaédi, où un poste fut créé en 189ı. Abdoul Boubakar n’attendit pas d’être attaqué par nos troupes et se réfugia à Rag, sur la rive droite du Sénégal, où il appela à son aide les Toucouleurs d’Ahmadou. Ceux-ci fuyaient alors Nioro, dont le colonel Archinard venait de s’emparer, et se débandaient dans toutes les directions, cherchant à gagner le Fouta, leur pays d’origine. Quelques-uns, sous la conduite d’Ali Bouri, vinrent effectivement se joindre à Abdoul Boubakar, mais la plupart, au nombre de 8 ooo environ, mourant de faim et de fatigue et n’ayant aucune envie de recommencer une lutte qu’ils savaient sans issue, préférèrent aller se rendre au commandant du poste de Matam. Découragé, Abdoul Boubakar se décida à implorer notre pardon. En août 1891, comme il se dirigeait vers Kaédi dans le but d’y faire sa soumission, il fut assassiné par des Maures.
Enfin, en 1895, la situation du Diolof s’éclaircit à son tour définitivement. Samba Laobé Penda, s’étant compromis dans des intrigues dont le marabout Amadou Bamba, fondateur d’une secte nouvelle, était l’inspirateur, dut être détrôné et déporté au Gabon. Il fut remplacé, comme bour du Diolof, par un fils d’Ali Bouri, nommé Bouna Ndiaye, ancien élève de l’Ecole des fils de chefs, qui ne devait cesser par la suite de donner de nombreuses et indiscutables preuves de son 171 loyalisme et de son intelligence, et d’être pour l’administration du Sénégal le plus précieux des auxiliaires.
172Le 16 juin 1895 intervenait un décret qui instituait le gouvernement général de l’Afrique occidentale française et confiait au gouverneur général lui-même la direction de la colonie du Sénégal. Tant que dura le régime établi par ce décret, c’est-à-dire de 1895 à 1902, le Sénégal n’eut plus de gouverneur spécial. Les gouverneurs généraux qui l’administrèrent directement, durant cette période, furent M. Chaudié (1895-1900) et le docteur Ballay (1900-1902). C’est au cours de cette période, en 1897, que, pour la première fois, un ministre visita l’Afrique occidentale. M. André Lebon, titulaire dans le cabinet Méline, du portefeuille des Colonies, créé trois ans auparavant, vint à Saint-Louis, où il inaugura, le 18 octobre, le nouveau pont Faidherbe, qui remplaçait l’ancien pont de bateaux, puis remonta le fleuve jusqu’à Kayes.
L’année 1898 fut marquée par l’annexion définitive du Sine et du Saloum et l’année 1899 par l’achèvement de la délimitation entre la Gambie anglaise et la colonie du Sénégal. En 1900, un deuxième wharf, nécessité par l’importance grandissante du port, est construit à Rufisque. Cette même année, la colonie fut désolée par une nouvelle épidémie de fièvre jaune, particulièrement meurtrière. Le gouverneur général Chaudié ayant cru devoir rentrer en France à ce moment-là, le ministre des Colonies offrit sa succession au docteur Ballay, alors gouverneur de la Guinée française, en lui proposant de demeurer à Conakry. Ballay accepta les hautes fonctions qui lui étaient offertes, mais à condition d’être autorisé à se transporter à Saint-Louis, où l’appelait son devoir, disait-il, puisque c’était là qu’était le danger ; il déclara en outre que, si le ministre ne croyait pas devoir lui confier dans ces conditions le poste de gouverneur général, il se rendrait à Saint-Louis en qualité de médecin et se consacrerait à la lutte contre l’épidémie. La fièvre jaune le respecta, mais, épuisé par l’effort qu’il donna, après trente ans de la plus rude vie coloniale et de la plus active qui soient, il devait mourir à Saint-Louis, le 25 janvier 1902, laissant le souvenir de l’une des plus grandes figures de l’histoire d’Afrique.
Il fut remplacé à la date du 31 janvier 1902, par M. Ernest Roume. Mais, bientôt, un décret du rer octobre 1902 transférait le siège du gouvernement général de Saint-Louis à Dakar et rendait au Sénégal son autonomie, en le pourvoyant d’un lieutenant gouverneur spécial. Ce lieutenant gouverneur fut M. Camille Guy, qui devait demeurer en fonctions de 1902 à 1908.
Dès 1902, on commençait à Dakar les travaux du nouveau port et la construction d’un palais destiné à être la résidence du gouverneur général. En attendant que ce palais fût construit, M. Roume s’installa à Gorée, où il devait rester jusqu’à l’expiration de son mandat, en 1908.
173La convention franco-anglaise du 8 avril 1904 apporta une légère modification aux limites de la Gambie britannique, en nous cédant le point de Yarboutenda. Le but était de nous permettre d’avoir un débouché sur la Gambie navigable. En fait, ce but ne fut pas atteint, le terminus de la navigation à vapeur se trouvant bien en aval de Yarboutenda. Il est vrai que la convention de 1904 prévoit, au cas où la navigation maritime ne pourrait s’effectuer jusqu’à Yarboutenda, qu’un accès nous serait assuré en aval, sur un point du fleuve accessible aux navires de mer. Jusqu’à présent, aucune suite n’a été donnée à cette clause.
A A SEGOU. - CRÉATION DE BAFOULABÉ interrompu le récit des évenc- NNEXION DU LOGO. - VOYAGE DE SOLEILLENous arrêterons, pour l’instant, cette histoire de la colonie du Sénégal au moment où le décret du 18 octobre 1904 vint réorganiser l’Afrique occidentale sur les bases qui existent encore aujourd’hui. Au moment où nous avons ments du haut Sénégal (1874), notre poste de Médine relevait directement du gouverneur du Sénégal, au même titre que les établissements situés en aval. Or, bien que cette place fût restée à l’abri de toute attaque et même de toute surprise depuis 1857, nos ennemis toucouleurs avaient laissé dans le Khasso des partisans, qui excitaient contre nous ou contre le roi, notre protégé, les populations de la région. Le village de Saboussiré, dans le Logo, situé à 16 kilomètres en amont de Médine, était devenu avec son chef Niamodi un foyer d’agitation qu’il importait d’anéantir. Une colonne y fut envoyée en 1878 sous les ordres du colonel Reybaud. Niamodi fut tué et le Logo annexé, ainsi que le Natiaga.
C’est au cours de la même année que Paul Soleillet, explorateur sans attache officielle, effectua son voyage de Saint-Louis à Ségou. Accompagné d’un seul indigène, il était parti au mois d’avril. Passant par Médine, Koniakari et Nioro, il atteignit le Niger à Niamina, le 30 septembre 1878 et se rendit de là en pirogue à Ségou, où il fut reçu par Ahmadou le ter octobre. Il demeura cent douze jours dans cette ville et revint ensuite au Sénégal en 1879. Son voyage ne semble pas avoir eu de résultats politiques ni scientifiques appréciables.
II. — LA MARCHE AU NIGER, LA LUTTE CONTRE AHMADOU ET L’ORGANISATION DU SOUDAN FRANÇAIS (1878-1904)
174 MA SEGOUEn 1879 fut créé l , au confluent du Bafing et du Bakhoy, dont la réunion constitue le Sénégal ; c’était le premier anneau de la chaîne destinée à relier ce dernier fleuve au Niger. Les crédits du chemin de fer ne devaient être votés que le 26 février 1881, mais déjà Brière de l’Isle faisait étudier le tracé de la voie à construire et il avait chargé en 1879 le capitaine Gallieni, accompagné du lieutenant Vallière et du sergent Plaigneur, de reconnaître ce tracé entre Médine et Bafoulabé. Gallieni arriva à Bafoulabé le 12 octobre 1879, y signa des traités avec les chefs mandingues de la contrée, puis alla rendre compte au gouverneur, à Saint-Louis, des résultats de son voyage. Le 21 décembre, le capitaine du génie Monnier et le lieutenant Marchi arrivaient à leur tour à Bafoulabé, s’y installaient et commençaient aussitôt la construction d’un fort qui fut achevé le 3o janvier 188o. (1879-1881) en mission le capitaine Gallieni avec les lieutenants Vallière et Pietri et les docteurs Tautain et Bayol, en vue de continuer la recon- • ISSION DE GALLIENI Cet important jalon posé, Brière de l’Isle envoya naissance du terrain jusqu’au Niger et d’obtenir, si possible, d’Ahmadou un traité garantissant notre liberté d’action sur la rive gauche de ce fleuve. Gallieni et ses compagnons quittèrent Saint-Louis le 8 février 1880 et Médine le 20 mars, avec une petite escorte de 20 tirailleurs et de 7 spahis indigènes. Ayant signé des traités au passage à Fangalla le 19, la mission atteignit Kita le 25 avril et y obtint, aussi, du chef de la province, nommé Tokouta, un traité de protectorat. Tandis que le lieutenant Vallière poussait une pointe dans la vallée du Bakhoy, Gallieni pénétrait dans le Bélédougou, passant ainsi du pays des Mandingues ou Malinké dans
POINTE DE BAFOULABÉ (D’après un croquis de Mage).
POINTE DE BAFOULABÉ, d’après un croquis de Mage
175celui des Bambara. Il y rencontra un accueil peu empressé, bientôt hostile. Les Bambara, en effet, étaient les ennemis, pour ainsi dire naturels, d’Ahmadou et des Toucouleurs ; ayant entendu dire que Gallieni se rendait auprès d’Ahmadou avec l’intention de contracter alliance avec ce prince, ils pensèrent que cette alliance ne pourrait se conclure qu’à leur détriment et ils résolurent en conséquence de s’opposer au passage de la mission.
IL A REGION DU HAUT-SÉNÉGAL ÉRIGÉE EN ADMINISTRATION AUTONOME.Le Il mai 1880, comme Gallieni venait de sortir du village de Dio, l’arrièregarde et le convoi de sa mission, surveillés par le docteur Tautain, sont attaqués brusquement par une nuée d’indigènes qui nous tuent quatorze hommes, soldats, conducteurs et porteurs. Au bruit de la fusillade, le capitaine revient sur ses pas pour se porter au secours du docteur Tautain : il est attaqué à son tour. Heureusement les lieutenants Vallière et Pietri envoyés en reconnaissance ont le temps de se rapprocher et de dégager leur chef. Privée d’une importante partie de ses approvisionnements, qu’avaient pillés les Bambara, la mission put poursuivre sa route et gagner le Niger. Gallieni, ayant alors renvoyé le docteur Bayol à Bafoulabé pour aviser le commandant de ce poste des événements survenus, traversa le Niger avec ses autres compagnons à Touréla, près et au Sud de Bamako et descendit ensuite la rive droite de ce fleuve jusqu’à Nango, à 35 kilomètres en amont de Ségou. Arrivée là le rer juin 1880, la mission dut s’arrêter. Gallieni et ses compagnons devaient rester à Nango plus de neuf mois, non point exactement prisonniers, mais étroitement surveillés par les émissaires d’Ahmadou. - BOR- GNIS-DESBORDES COMMANDANT SUPERIEUR DU HAUT-FLEUVE Entre temps, le 6 septembre 1880, un décret avait constitué en territoire distinct la région du Haut-Sénégal et l’avait dotée d’un chef relevant du gouverneur du Sénégal, mais jouissant d’une véritable autonomie de fait, qui avait le titre de « commandant supérieur du Haut-Fleuve ». C’était le début administratif et militaire de la future colonie du Soudan français. Le siège du nouveau gouvernement était fixé à Médine ; le territoire qui en dépendait se séparait de la colonie du Sénégal au confluent de la Falémé et n’avait d’autres limites, dans la direction de l’Est, que celles que les circonstances et l’activité de nos officiers devaient lui assigner.
Le premier titulaire des fonctions de commandant supérieur du Haut-Fleuve, c’est-à-dire, en réalité, le premier gouverneur du Soudan français, fut le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes. Il prit possession de son commandement le yer janvier 1881 et décida immédiatement d’en transférer le siège de Médine à Kayes. La première de ces localités en effet était inaccessible aux embarcations d’un tonnage un peu élevé, sauf durant une très courte période de l’année, ce qui obligeait de débarquer les approvisionnements et le matériel à Kayes et de les transporter ensuite à l’aide de mulets ou de porteurs.
176Le 17 janvier, le commandant supérieur arrivait à Bafoulabé et décidait immédiatement la création d’un poste à Kita, dont la position avait été représentée comme avantageuse par le rapport du capitaine Gallieni. Le 7 février, était à Kita, et y posait la première pierre du fort. Pendant que les travaux suivaient leur cours, il fit nettoyer la région d’une bande de pillards qui s’était fortifiée à Goubanko, non loin BORGNIS-DESBORDES de Kita, et ravageait les villages de notre protégé Tokouta. Le commandant Voyron et le capitaine Archinard emportèrent la place. LE TANGO 605 NANGO (1881) nation dans l’entourage d’Ahmadou et incitèrent ce prince Ces mouvements et cette nouvelle jetèrent la consterà user vis-à-vis de nous d’atermoiements. Il s’empressa donc, le Io mars, d’envoyer à Gallieni, toujours à Nango, une soi-disant traduction arabe du projet de traité que cet officier avait soumis à sa signature dès le 3 novembre précédent, traduction dûment revêtue de son sceau. Gallieni, muni du traité qu’il attendait depuis près de dix mois, s’empressa de quitter Nango avec ses compagnons, le 19 mars 1881 ; arrivé le 21 mars à Kita, il y trouva le colonel Borgnis-Desbordes et lui remit le document.
Mais on devait constater bientôt que le texte arabe ne correspondait nullement au texte français du projet établi par Gallieni. Au lieu d’un traité reconnaissant le protectorat de la France, Ahmadou n’avait revêtu de son sceau qu’une simple convention commerciale, nous donnant le droit de faire du commerce dans ses Etats jusqu’à Tombouctou. C’est ce qu’on a appelé le traité de Nango.
BORGNIS-DESBORDES
Camill Hanatany 1931- PLANCHE I Au mois d’octobre suivant, un envoyé d’Ahmadou, nommé Boubakar Saada, vint à Saint-Louis pour en réclamer la ratification. Le colonel Canard, alors gouverneur du Sénégal, crut devoir lui expliquer les raisons qui nous empêchaient de ratifier une convention unipartite de cette nature et il lui remit un autre texte, en le chargeant de demander à Ahmadou de l’approuver et de le retourner ensuite, moyennant quoi ce serait la paix, sinon Ahmadou devrait s’attendre à la guerre. Boubakar Saada emporta le traité préparé par le gouverneur Canard, mais Ahmadou ne le retourna jamais.
177
Le colonel Borgnis-Desbordes avait quitté Kita le 8 mai 188ı pour retourner à Médine et surveiller le transfert des services de Médine à Kayes. La saison des pluies terminée, il entreprit sa deuxième campagne. Le gouverneur Canard lui avait adressé des instructions qui restreignaient singulièrement la portée de sa mission : Borgnis-Desbordes avait l’ordre de limiter son action au ravitaillement des postes de Bafoulabé et de Kita. A vrai dire, la responsabilité de ces direc- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
178 DE POSSESSION BE BAMAKOtives de temporisation n’était pas attribuable à Canard, qui ne se montrait pas d’ordinaire aussi timide ; c’est de Paris que venait l’ordre d’arrêter les opérations. On en était alors en France à la période où toute marche en avant, que ce fût au Tonkin, en Indochine ou au Soudan, paraissait lourde de menaces, sans que personne d’ailleurs fût à même de définir la nature des dangers que l’on redoutait. Mais, en matière d’expansion coloniale, l’autorité métropolitaine propose, et les circonstances locales disposent. C’est ainsi que, pour le Soudan, on avait compté sans Samori, dont l’équipée naissante allait modifier du tout au tout les plans du ministère et le sens des instructions données à Borgnis-Desbordes. Toute la seconde campagne de cet officier devait être dirigée contre notre nouvel ennemi : nous la résumerons dans la partie de ce chapitre spécialement consacrée à la lutte contre Samori. Quant à sa troisième et dernière campagne (1882-1883), elle fut la continuation de la première et nous amena à prendre possession des rives du Niger. Les idées s’étaient transformées, dans l’intervalle, au sein du Gouvernement et du Parlement. Jules Ferry était aux affaires ; il n’était plus question d’arrêter notre marche au grand fleuve. Un poste fut tout d’abord créé à Badoumbé, vers la
BAMAKO (D’après un croquis du lieutenant Vallière).
fin de 1882, afin d’assurer la liaison entre Bafoulabé et Kita. Puis, le 7 janvier 1883, Borgnis-Desbordes se porte au delà de Kita, dans la direction du Niger, à la tête d’une colonne comportant 520 tirailleurs et 4 canons. Il lui fallut enlever de vive force le village fortifié de Mourgoula, situé au Sud-Est de Kita, dans lequel s’était retranché le chef d’une bande opérant pour le compte d’Ahmadou. Il lui fallut ensuite soumettre le Bélédougou et châtier les Bambara qui avaient, trois ans auparavant, attaqué à Dio la mission Gallieni ; ce résultat fut obtenu le 13 janvier 1883 par la prise du village de Doba. Le 31 janvier, la colonne atteignait Bamako. L’importance de cet événement n’échappa point à Borgnis-Desbordes ; en posant, le 7 février, la première pierre du fort destiné à assurer notre prise de possession, il prononça une vibrante allocution qui se terminait par ces mots : « Nous tirerons onze coups de canon pour saluer les couleurs françaises flottant, pour la première fois et pour toujours, sur les bords du Niger. Le bruit que font nos petites bouches à feu ne dépassera pas les montagnes qui sont à nos pieds et cependant, soyez-en convaincus, on en entendra l’écho bien au delà du Sénégal. »
LA CAMPAGNE DELe but ainsi atteint, Borgnis-Desbordes pouvait se retirer avec la réconfortante pensée qu’il avait bien mérité de la patrie. Il fut remplacé, en qualité de commandant supérieur du Haut-Fleuve, par le commandant Boylève, promu au grade de lieutenant-colonel, qui ne demeura en fonctions qu’une année (1883-1884) 1833-1884, — LE COMMAN DANT BOYLÈVE - ARRÊT DES OPÉRATIONS d’inaction, aussi bien vis-à-vis Ce fut une nouvelle période d’Ahmadou que vis-à-vis de Samori. L’administration en France était hésitante. D’une part, on reprochait aux trois campagnes de Borgnis-Desbordes, quel qu’en eût été le résultat politique, de nous avoir coûté la mort de 229 hommes, dont 194 Européens, y compris 15 officiers. En plus, si le télégraphe atteignait Bamako dès le 19 avril 1883, les travaux du chemin de fer n’avançaient que bien péniblement : à la fin de juin 1883, la voie n’atteignait encore, à partir de Kayes, que le kilomètre I7, progrès moyen de cinq à six kilomètres seulement par an. On avait fait venir à grands frais des ouvriers marocains et chinois qui n’avaient donné que des déboires et chez lesquels la mortalité avait été considérable. Aussi, les mécomptes éprouvés relativement au chemin de fer et la liste des pertes subies par le corps expéditionnaire provoquèrent en France un revirement qui se traduisit par une certaine mauvaise volonté du Parlement à l’égard de notre œuvre soudanaise. D’une façon générale l’expansion coloniale trouvait une opposition très vive dans les partis de gauche au Parlement. Les instructions ministérielles adressées au lieutenant-colonel Boylève prescrivaient la suspension totale des opérations militaires et, le 18 décembre 1883, la Chambre des députés repoussa le crédit de 3 300 000 francs qui était demandé pour la continuation des travaux de chemin de fer.
180Le général Faidherbe adressa au Sénat une lettre pour le supplier de rétablir le crédit : « Les conséquences politiques d’une pareille reculade, écrivait-il, pourraient être désastreuses. » Les sénateurs ne restèrent pas sourds à l’appel de leur illustre collègue : ils rétablirent le crédit. Mais la Chambre refusa de modifier sa première décision et, faute d’argent, les travaux du chemin de fer durent être interrompus aussi bien que l’avance de nos troupes. Le commandant lieutenant-colonel Boylève en 1884-1885. La nécessité de défendre contre Samori nos positions acquises contraignit l’autorité supérieure à sortir de l’inaction à laquelle elle avait condamné Boylève. Nous relaterons plus loin la campagne énergiquement conduite par Combes contre notre adversaire du Sud. En ce qui concerne l’autre adversaire Ahmadou, il avait quitté Ségou pour se rendre à Nioro, mais ce n’était là qu’un changement de résidence et les troupes qu’il avait laissées à Ségou continuaient à harceler le Bélédougou. Une garnison toucouleure, en particulier, occupait Niamina, sur la rive gauche du Niger, et son voisinage était gênant pour notre poste de Bamako. Le capitaine Delanneau l’en chassa, en octobre 1884, au cours d’une reconnaissance effectuée au nord du Bélédougou.
En même temps, nous nous préparions à tirer parti de notre installation sur le Niger pour explorer le cours de ce fleuve et l’utiliser comme voie de pénétration vers le nord du Soudan. En 1884, l’enseigne de vaisseau Froger amena du Sénégal à Bamako une canonnière démontable, le Niger, qu’il mit à flot en aval des rapides de Sotuba et conduisit à Koulikoro ; la navigation était possible à partir de ce point dans la direction de Tombouctou et nous en fimes la station de notre marine fluviale. En 1885, le lieutenant de vaisseau Davoust prenait le commandement du Niger, et descendait le fleuve jusqu’à Diafarabé, au confluent du marigot de Diakha, entre Ségou et Mopti. La même année, l’acte de Berlin reconnaissait les droits de la France sur le bief supérieur du Niger.
GALLIENT COMMANDANT SUPÉRIEUR DU HAUT-FLEUVELe lieutenant-colonel Frey exerça le commandement du Haut-Fleuve en 1885- 1886. Lui aussi consacra son activité à la lutte contre Samori, ainsi que nous le verrons plus loin. (1886-1888). — LE TRAITÉ DE GOURI. - LE LIEUTENANT DE VAISSEAU CARON A KABARA Il eut pour successeur, de 1886 à 1888, le lieutenant-colonel Gallieni, qui, fidèle à la politique qu’il avait toujours suivie, chercha à régler par la voie diplomatique notre situation vis-à-vis d’Ahmadou et de ses frères. A cette époque, l’empire créé par El-Hadj Omar se trouvait divisé en quatre royaumes, plus ou moins indépendants les uns des autres. L’un avait sa capitale à Dinguiraye et était gouverné par Aguibou, l’un des fils d’El-Hadj Omar, qui y avait succédé en 1872 à son frère Habibou. Le second, dont la capitale était Ségou, avait alors pour souverain Madani, fils d’Ahmadou, que ce dernier avait installé
- UNE CANONNIÈRE DÉMONTABLE SUR LE NIGER Combes remplaça le
181
à sa place en 1884, lorsqu’il était allé fixer sa résidence à Nioro. Le troisième royaume était celui du Massina ; à Bandiagara, sa capitale, régnait Tidiani, neveu d’El-Hadj Omar. Enfin le quatrième s’étendait sur le Kaarta et avait pour capitale Nioro ; il était administré directement par Ahmadou. Ahmadou exerçait une certaine influence sur AGUIBOU (D’après un croquis du lieutenant Plat). Madani, mais n’en avait à peu près aucune sur
BINGERTidiani ni surtout sur Aguibou. Gallieni profita de ces circonstances pour s’aboucher avec le roi de Dinguiraye. Aguibou se montra disposé à suivre les conseils du commandant supérieur et, en 1886, il se plaça sous notre protectorat. Gallieni tenta ensuite d’amener Ahmadou lui-même à reconnaître notre suzeraineté et parvint à lui faire signer le 12 mai 1887 un traité de protectorat qui fut appelé le traité de Gouri, parce qu’Ahmadou le revêtit de son sceau devant Gouri, capitale du Diafounou, dont il faisait alors le siège. Ce traité eut l’avantage d’établir une trêve momentanée, qui nous permit de faire face avec plus de tranquillité au danger constitué, dans le Sud, par l’audace inlassable de Samori. Cependant, nos officiers de marine continuaient à se montrer extrêmement actifs sur le Niger. En 1887, le lieutenant de vaisseau Caron construisait à Bamako, par ses propres moyens, une nouvelle canonnière, qu’il appela le Mage, et avec descendit elle il remonta le fleuve jusqu’à Mopti. Ayant débarqué en ce point, il se rendit à Bandiagara, où il fut courtoisement reçu par le roi Tidiani. Toutefois ce prince lui laissa entrevoir qu’il n’était pas disposé à se lier vis-à-vis de nous par un traité et qu’il lui serait désagréable de voir notre reconnaissance fluviale se poursuivre au delà de Mopti. Néanmoins Caron voulut continuer son voyage. Ayant trouvé le lac Débo, il amena sa flottille jusqu’un peu au delà de Korioumé, à hauteur de Kabara, où il mouilla le 16 août 1887. Son dessein était de mettre pied à terre et d’entrer à Tombouctou, mais il se heurta à l’hostilité des Touareg, dont l’in-. fluence sur cette ville était alors prépondérante. L’année 1887 fut fertile en missions et explorations importantes. Le lieutenant Reichemberg, au cours d’une reconnaissance effectuée dans le Bambouk, plaça sous notre protectorat Garan Sissoko, chef de cette province. Le capitaine Oberdorff, accompagné du lieutenant Plat et du docteur Fras, pénétrant plus au Sud, explora le Konkodougou ; tombé malade à Tembé, dans cette contrée, il devait y mourir au début de 1888, laissant le commandement de la mission au lieutenant Plat, qui, avec le docteur Fras, devait atteindre Timbo et placer le Fouta-Diallon sous notre protectorat.
182C’est aussi à la fin de 1887 que le lieutenant Binger partait de Bamako pour s’enfoncer, le premier, dans les régions encore inconnues comprises à l’intérieur de la boucle du Niger, gagnant Sikasso, qu’il trouvait assiégé par Samori, demeurant un certain temps l’hôte de ce conquérant, entrant dans la ville de Kong et détruisant la légende, jusque-là admise, des fameuses et inexistantes montagnes de Kong, visitant Bobo-Dioulassou et Ouagadougou, traversant le Gourounsi, le Mampoursi et le Dagomba, atteignant Salaga, se rendant par Kintampo à Bondoukou, retournant à Kong, y rencontrant Treich-Laplène, résident de France à Assinie, descendant avec lui sur les côtes du golfe de Guinée et terminant en mars 1889, à Grand-Bassam, l’une des plus belles explorations dont l’Afrique ait été le théâtre.
ARCHINARDGallieni quitta le Soudan en 1888, avec la satisfaction de voir le rail atteindre enfin Bafoulabé. Il n’est pas indifférent de rechercher l’opinion que s’était faite, au sujet de l’avenir des pays qu’il venait d’administrer, ce maître en matière de colonisation. Cette opinion n’avait rien d’enthousiaste et se manifestait par beaucoup de scepticisme quant aux destinées économiques d’une contrée dont la richesse repose presque uniquement sur les possibilités agricoles de son sol et, par conséquent, sur le nombre des bras aptes à mettre celui-ci en valeur. Gallieni n’avait pu s’empêcher de constater que la région comprise entre Kayes et le Niger était presque en entier dépeuplée, par suite des guerres qui s’y étaient succédé depuis près d’un demi-siècle, du fait des conquêtes et des razzias d’El-Hadj Omar et de ses successeurs. Par contre, il avait foi dans le développement économique des provinces du haut Niger et surtout dans celui du Fouta-Diallon. Il fut remplacé au commandement supérieur (1888-1893) du Haut-Fleuve par le commandant Archinard, bientôt promu lieutenant-colonel. Ce dernier devait exercer ces fonctions de 1888 à 1890, puis, avec le titre de « commandant supérieur du Soudan français » et le grade de colonel, de 1890 à 1891, pour revenir ensuite au Soudan
183VISITE DU CAPITAINE BINGER AU NABA DE KARAGA (D’après un croquis du capitaine Binger).
comme général et en qualité de gouverneur de 1892 à 1893. Durant ces cinq à six années de commandement, il devait parfaire la conquête en mettant fin à l’empire toucouleur et jeter les assises définitives de cette colonie du Soudan français, dont on peut le considérer comme le créateur et dont, après lui, le colonel, puis général de Trentinian fut l’organisateur. Archinard arrivait à un moment où nous étions indiscutablement maîtres de la route de Kayes au Niger, mais où, au Nord comme au Sud de cette route, nous n’avions poussé encore que des tentacules, des amorces de pénétration. Ahmadou à Nioro, Madani à Ségou, Mounirou, fils de Tidiani, à Bandiagara, sans être en hostilité ouverte à notre égard, constituaient un formidable rempart à notre avance vers le Nord. Du côté du Sud, Samori, momentanément tranquille vis-à-vis de nous, demeurait inquiétant ; son ennemi Tiéba, roi de Sikasso, restait sur la réserve ; à Dinguiraye, Aguibou montrait la velléité de s’affranchir des liens qu’il avait consenti à accepter. Le long du Niger, nous étions renseignés sur le cours du fleuve, que le lieutenant de vaisseau Jayme, descendait de nouveau en 1888-1889 jusqu’à Korioumé, mais nous n’étions les maîtres des rives que jusqu’à Niamina en aval de Bamako et jusqu’à Siguiri en amont et, par delà la rive droite, nous en étions encore, avec le lieutenant Binger, à la période de l’exploration. L’attention du nouveau commandant supérieur se porta d’abord vers Aguibou, qu’il importait d’empêcher de faire alliance avec Samori. N’ayant sans doute pas la conscience tranquille, Aguibou, en apprenant l’avance de , évacue Dinguiraye et se transporte dans le Bambouk, à Koundian, où il s’installe en 1889. Refoulé dans le Sud par nos troupes, il se porte sur le haut Niger. Le lieutenant-colonel Archinard l’en chasse vers l’Est et lui ferme le retour dans
son ancien royaume en créant un poste à Kouroussa, en amont de Siguiri. Des bords du Milo, où il s’était réfugié, Aguibou offre sa soumission, qui est acceptée. A partir de ce moment, ce fils d’El-Hadj Omar ne devait plus se départir d’une parfaite loyauté à notre égard.
La même année (1889), le capitaine Quiquandon mettait à profit les résultats de la mission Oberdorff et établissait notre autorité dans le Konkodougou, au Sud du Bambouk.
- PRISE DE NOROAinsi tranquillisé du côté du Sud, le commandant supérieur se tourne vers le Nord et commence par consolider notre voie de ravitaillement en opérant la conquête du Fouladougou, au Nord de Kita, et en faisant occuper Niamina (1889). Ces besognes préliminaires achevées, il était prêt à entreprendre la lutte suprême contre Ahmadou et ses alliés. Aussi bien, l’opinion était de nouveau bien disposée en France à l’égard des grandes entreprises coloniales. Appelé pour la seconde fois au sous-secrétariat d’Etat des Colonies le 14 mars 1889, Eugène Etienne, député d’Oran, donnait alors une énergique impulsion à notre expansion en Afrique et savait en rendre l’idée populaire. Au ministère des Affaires Etrangères, M. G. Hanotaux, ancien chef de cabinet de Jules Ferry, recevait la direction du service des protectorats ; il y apportait une ferme résolution de poursuivre la politique coloniale du grand ministère. Bientôt il présentait à M. Spuller, ministre des Affaires Etrangères, un plan général de pénétration et de colonisation africaines qui devaient servir de cadre aux réalisations diplomatiques indispensables. En 18go, le prince Auguste d’Arenberg, député du Cher, fondait avec H. Percher, dit Harry Alis, le Comité de l’Afrique française, qui synthétisait ses buts en une formule apte à frapper l’esprit public : l’union de l’Algérie-Tunisie, de l’Afrique occidentale et du Congo français sur les rives du Tchad, au centre de l’Afrique. L’arrivée de la première locomotive à Bafoulabé, le Il mai 18g0, faisait comprendre la nécessité de pousser plus loin la voie ferrée et de réaliser dans son intégrité le plan tracé par Brière de l’Isle. Enfin l’on s’apercevait que les territoires annexés à la France par Borgnis-Desbordes et ses successeurs n’étaient pas qu’un simple prolongement de nos vieux établissements du Sénégal, qu’ils constituaient les premières assises d’un nouvel et vaste empire africain et cette conception s’affirma officiellement par la substitution du titre de « commandant supérieur du Soudan français » à celui de « commandant supérieur du Haut-Fleuve », qui n’avait plus de raison d’être, le « Haut-Fleuve » étant depuis longtemps dépassé et désormais éclipsé par le Niger. C’est en 1890 que fut créé ce nom de « Soudan français », qui, après des vicissitudes diverses, devait demeurer celui de la nouvelle colonie. Avec un remarquable sens des réalités, le colonel Archinard décida de s’attaquer d’abord au royaume de Ségou, parce qu’il prévoyait avec raison moins de résistance de la part de Madani que de celle de son père, et aussi parce qu’une fois maître du moyen Niger, il aurait moins de difficultés à vaincre Ahmadou lui-même, privé des secours qui lui auraient été expédiés de Ségou. A la tête d’une colonne uniquement composée d’hommes de troupe indigènes, Archinard arrive le 6 avril 1890 en face de Ségou, et entre le même jour dans la ville que Madani venait d’évacuer. Le Il avril, il installe comme roi de la contrée Mari Diara, héritier légitime de la dynastie bambara à laquelle El-Hadj Omar avait ravi le pouvoir, et place auprès de lui, comme résident, le capitaine Underberg. Puis, sans perdre de temps, il repasse le Niger et marche directement sur Nioro, à travers le Kaarta. Arrêté à Ouossébougou par la résistance de Bandiougou Diara, il enlève la position le 26 avril, après un rude assaut qui coûta la vie à un certain nombre de tirailleurs et au capitaine Mangin et qui se termina par un geste, à la fois héroïque et désespéré, de Bandiougou Diara, lequel se fit sauter dans son réduit plutôt que de se rendre. A la nouvelle de la prise de Ouossébougou, Ahmadou cherche à retarder la marche de la colonne française en faisant opérer une diversion hardie. Il jette plusieurs de ses bandes sur notre ligne de postes, (D’après un croquis de Mage). AHMADOU qu’elles franchissent entre Badoumbé et Bafoulabé ; traversant le Bakhoy près de Dioubéba et bousculant au passage un convoi conduit par le capitaine indigène Mamadou Racine, elles s’infiltrent entre le bas cours de cette rivière et celui du
DEVIENT COMMANDANT SUPÉRIEUR DU " SOUDAN FRANÇAIS "
186
Bafing, et viennent attaquer à la fois nos postes de Bafoulabé, de Mahina et de Talari. D’autres, passant par Koniakari, vont menacer Kayes et Bakel. Bafoulabe était défendu par le capitaine Ruault et une garnison de 124 hommes : les Toucouleurs furent mis en déroute ; ils laissaient plus de 250 des leurs sur le terrain ; de notre côté, nous eûmes 6 tués et 37 blessés.
Quant au colonel Archinard, abandonnant momentanément son objectif principal, c’est-à-dire Nioro, il s’était rabattu vers l’Ouest, afin de prendre à revers les bandes qui venaient d’attaquer Bafoulabé et celles qui se disposaient à marcher sur Kayes et Bakel. Il arrive ainsi à Koniakari, dont il s’empare le 16 juin. Les abords du Sénégal ne tardent pas à être dégagés.
Les pluies estivales interrompent les opérations. L’automne étant arrivé, le colonel envoie le lieutenant Marchand se poster dans l’Est de Nioro avec des auxiliaires bambara, pour empêcher Ahmadou de fuir dans la direction du Massina ; ces précautions prises, il se dispose à marcher lui-même sur Nioro. Ahmadou, dans l’espoir de retarder les préparatifs de la colonne, envoya des bandes faire des incursions dans les environs de Koniakari. L’une d’elles ayant pillé, le 1o décembre, le village de Oualia, près de notre poste, le lieutenant Laperrine se lance à sa poursuite à la tête de 18 spahis et de quelques cavaliers auxiliaires, l’atteint, la culbute et lui reprend son butin.
Enfin, le 15 décembre, la colonne était prête à partir ; elle comprenait un détachement d’infanterie de marine, six compagnies de tirailleurs, un peloton de spahis, douze pièces de canon et trois cents voitures Lefebvre traînées par des mulets. Archinard se met en route avec ces effectifs le 17 décembre 1890. Des partis ennemis sont rencontrés, dans le Diafounou, et mis en déroute. Le 2I, on arrive à Sambakané. Là, le colonel abandonne la route du Sud, trop propice aux embuscades, et prend la route du Nord, qui traverse une région plus découverte et moins mouvementée. Ayant appris par des gens de pays qu’il a passé sans s’en douter non loin d’un groupe important de guerriers d’Ahmadou, retranché à Niogoméra, il tient à se débarrasser de ces voisins qui pourraient l’attaquer sur ses derrières. Le 23, il se porte donc sur Niogoméra avec huit canons, trois compagnies de tirailleurs et les spahis, enlève la position et met en fuite ses défenseurs.
B ODIAN KOULOUBATE, ROI DE SÉGOULa marche en avant est reprise. Le 30 décembre, la colonne se heurte, à quelque distance au delà de Koréga, à une masse de 10 000 ennemis que notre artillerie disperse. Le même jour, laissant en arrière le convoi et le gros de ses forces, le colonel forme une colonne légère avec trois compagnies, quelques canons et des spahis, enlève en passant la position de Katia et, sans s’arrêter, pousse jusqu’à Nioro, qu’il trouve évacué par Ahmadou et où il fait son entrée le rer janvier 189L. mieux à Ségou. Le roi Mari Diara, qui nous devait Pendant ce temps-là, tout n’allait pas pour le son trône, manœuvrait contre nous. Le départ d’Archinard pour le Kaarta avait fait naître en ce chef des velléités d’indépendance. Il fomenta un complot contre la vie du capitaine Underberg, qui, prévenu à temps, le fit arrêter et fusiller le 29 mai 18go.
188
On crut bien faire en le remplaçant par un chef bambara du Kaarta, nommé Bodian Kouloubali, qui nous avait rendu de grands services au cours de la campagne contre les Toucouleurs. Son intronisation ne fut pas acceptée de gaieté de cœur par les Bambara de Ségou, d’abord parce qu’il n’appartenait pas à la famille royale des Diara, ensuite parce qu’il faisait partie de la fraction des Kouloubali-Massassi, rivale héréditaire de la dynastie des Diara. En dehors de l’élément bambara, ce fut encore pis. Bodian, qui avait de l’ambition, voulut étendre son autorité sur les Peuls établis entre le Niger et le Bani, et sur les Minianka, de race sénoufo, habitant la région de Koutiala. Les uns et les autres ne voulurent pas devenir les sujets d’un prince étranger au pays. Comme Bodian se présentait comme agissant d’après nos directives, le ressentiment des Peuls et des Minianka se porta contre nous et ce qui n’était au début qu’un mouvement de mécontentement à l’égard de la personne de Bodian devint rapidement une rébellion contre l’autorité française. A l’état latent durant la seconde moitié de l’année 1890, la révolte devait éclater en 189I, peu après la prise de Nioro.
ENTRÉE DU PALAIS D’AHMADOU A SÉGOU (Croquis de Mage).
189Nous avons laissé le colonel Archinard au moment où il venait d’occuper la dernière capitale d’Ahmadou. Celui-ci, nous l’avons vu, avait pris la fuite. Il pensait se réfugier au Massina, mais il trouva la route barrée par le lieutenant Marchand, et obliquant vers le Sud, se retira à Kolomina, à 30 kilomètres de Nioro. Le colonel se porta le 3 janvier 1891 dans cette direction et, le lendemain, rencontra une armée ennemie, commandée par Ali Bouri, ancien roi du Diolof, et déterminé à couvrir la fuite d’Ahmadou. Retranché dans le lit d’une rivière alors à sec, Ali Bouri se laissa canonner durant deux heures sans lâcher pied. Enfin, à la tombée de la nuit, Archinard se rendit maître de la position ; mais l’énergique défense d’Ali Bouri avait atteint le but désiré : elle avait donné à Ahmadou le temps de quitter Kolomina et de prendre la route du Nord ; il réussit à gagner le Massina, où il reprit le commandement des mains de son cousin Mounirou.
A ce moment, la révolte des Minianka battait son plein. Le lieutenant de vaisseau Hourst et le docteur Grall, étaient bloqués dans Sido, l’un des faubourgs de Diéna, sur la rive droite du Bani. Avisé de ces faits, le colonel Archinard part de Nioro en toute hâte et, à marches forcées, atteint Ségou, puis Diéna ; arrivé en vue de ce village le 23 février 1891, il s’en empare le lendemain, après une résistance acharnée des Minianka, qui nous coûta 13 tués parmi les tirailleurs, I42 blessés, dont 8 officiers et 4 sous-officiers européens. La rébellion était momentanément matée.
Nous emprunterons aux admirables Lettres du Soudan du lieutenant Mangin (futur général Mangin) qui reçut, à la prise de Diéna, ses premières blessures, le récit de ce beau fait d’armes où se trouvent réunis quelques-uns des grands noms de l’histoire coloniale : « Le siège traînait ; la troupe, très éprouvée, hésitait... On fit avancer la compagnie Marchand. C’était une toute petite compagnie de 60 hommes, à moitié composée de recrues n’ayant reçu aucune instruction mililitaire... Le sous-lieutenant de la compagnie revint tout chancelant avec un fort sillon de balle au sommet de la tête. Le lieutenant qui commandait était parti en avant presque tout seul et faillit même être pris. Marchand revint le bras droit traversé par le coude. Alors le capitaine Klobb, myope à n’y pas voir à deux pas, descendit de cheval et marcha devant lui, droit dans la brèche, et les tirailleurs suivirent... » Trouve-t-on quelque chose de plus beau, de plus simple, de plus grand même dans Homère ? (I).
190 SANSANDINGLe colonel n’avait pas le temps d’achever la pacification du pays minianka, car, aussitôt après la prise de Diéna, il lui fallut courir sus à Samori, qui menaçait nos postes du haut Niger et qu’il chassa en mars 18gı de Kankan et de Bissandougou, en le refoulant vers l’Est. Nous avions, du reste, contre les Minianka révoltés, un allié en la personne de Tiéba, roi de Sikasso, qui, voyant les succès que nous avions remportés sur Samori et Ahmadou, inclinait à se ranger du côté du plus fort. Nous ne cessions de le tenir en haleine en envoyant auprès de lui, en qualité de résidents, des officiers qui le conseillaient et le surveillaient tout à la fois. Ç’avait été d’abord, en 1890-1891, le capitaine Quiquandon. Pendant qu’Archinard délogeait Samori de Kankan et de Bissandougou, Tiéba, aidé par ce capitaine et le lieutenant Spitzer et soutenu par des auxiliaires bambara que lui avait amenés Bodian, avait enlevé le village révolté de Kinian, dans le Sud du pays minianka, après l’avoir assiégé plusieurs mois et l’avoir réduit par la famine. Après ce fait d’armes, Quiquandon, appelé à d’autres fonctions, fut remplacé auprès de Tiéba par le lieutenant Marchand, assisté du docteur Grall, puis en décembre 1891, par le capitaine Péroz, qui ne rencontra qu’un accueil assez froid auprès du roi de Sikasso, déjà lassé de nous être fidèle. Cependant Archinard, avait été atteint le 2 avril d’un accès de fièvre bilieuse hémoglobinurique qui mettait sa vie en danger. Il poursuivait alors Samori et marchait sur Bissandougou. Refusant de s’arrêter et ordonnant de tenir sa maladie secrète, afin que nos ennemis ne pussent s’en trouver encouragés, il termina la campagne en se faisant transporter dans une civière. Souffrant atrocement, presque mourant, il continuait à diriger les opérations militaires. Celles-ci achevées, il se fit ramener à Kankan, où il arriva le 12 avril. Enfin sa robuste constitution et son indomptable énergie triomphèrent de la maladie. A peu près remis le 14 avril, il voulut encore, avant d’aller se rétablir complètement en France, procéder à la réorganisation de l’ancien royaume de Ségou. Il en détacha la province de Sansanding, dans laquelle Bodian était particulièrement impopulaire, et en fit une sorte de principauté autonome, à la tête de laquelle il plaça, avec le titre de fama ou roi, un commis sénégalais des postes et télégraphes, nommé Mademba. Ce dernier nous avait donné des preuves maintes fois répétées de dévouement, de bravoure et de savoir-faire ; il s’était en particulier distingué au cours de la campagne contre Ahmadou, en construisant une ligne télégraphique sous le feu de l’ennemi et en chargeant celui-ci, au combat de Ouossébougou, à la tête d’un groupe de cavaliers auxiliaires recrutés et entraînés par lui. Archinard tenait à le récompenser ; il eut d’ailleurs, en faisant choix de lui pour administrer la province de Sansanding, la main heureuse, car le fama Mademba devait se rendre célèbre au Soudan par sa parfaite loyauté, son sens politique et sa légendaire hospitalité vis-à-vis des Européens.
191
Le colonel Archinard, malgré toute son énergie, fut contraint d’aller se retremper dans l’air de la métropole. C’est alors qu’il fit, à ses officiers réunis autour de lui, cette déclaration prophétique rapportée ainsi dans les Lettres de Mangin : « Le colonel nous a reçus tous ensemble, la veille du départ, couché. Il parlait doucement avec une onction et une simplicité d’apôtre. Il nous recommanda surtout la prudence et l’union, nous dit sa fierté de nous avoir commandés : « Ce n’est pas moi qui reviendrai ici l’année prochaine. Mais nous nous retrouverons et je ne vous dis pas adieu : il y a d’autres luttes en Europe qui nous réuniront encore, je pense. » Une calme voix de malade donnait à cette évocation à vingt lieues du Niger une certitude absolue... » Ces paroles furent dites, et ainsi commentées, vingt-cinq ans avant la Grande Guerre ! Le colonel Archinard fut remplacé, comme commandant supérieur du Soudan français, pendant la campagne de 189I-1892, par le colonel Humbert.
SANSANDING. - LA POINTE DE SOMONOS (Croquis du lieutenant Mage).
192Vers la fin de décembre 1891, un marabout du Sahel connu sous le nom d’El- Hadj Bougouni, accompagné d’un lieutenant d’Ahmadou appelé Oumar Samba Dondel, vint attaquer Sansanding à la tête de 700 fantassins et de 400 cavaliers et mit le siège devant la ville. Mademba, pris ainsi au dépourvu dès le début de ses fonctions royales, donna la mesure de sa valeur. Après avoir soutenu le siège sans broncher pendant plus de deux mois, il risqua une sortie le 1o mars 1892 et mit ses assaillants en pleine déroute.
Chez les Minianka, la révolte s’était réveillée contre Bodian et contre nous. Mamadi Dian, ministre et général de Bodian, attiré à Bla dans un guet-apens, y avait trouvé la mort le 12 février 1892. La nouvelle de cet événement parvint le surlendemain au capitaine Briquelot, qui était en tournée dans la région. Il se dirigea aussitôt sur Bla, qu’il atteignit le 20 février, et où il installa un poste provisoire. Deux jours après, il y était attaqué par un parti d’environ I 200 Minianka. Il n’avait avec lui que deux Européens (un sergent et un clairon), Il tirailleurs indigènes réguliers et 268 auxiliaires bambara fournis par Bodian, dont 208 cavaliers. Après un jour de combat, les assaillants se retirèrent, mais le capitaine Briquelot, n’ayant plus de cartouches, dut se replier sur Ségou avec ses Ir tirailleurs et les deux Européens, laissant la défense du petit poste aux auxiliaires de Bodian, qui avaient encore de la poudre et des balles pour charger leurs fusils à pierre. Le 28 février, les Minianka revinrent attaquer Bla, sous la conduite de Mamourou, chef de Dougbolo, et donnèrent furieusement l’assaut ; ils réussirent à s’emparer de la redoute, construite à la hâte par le capitaine Briquelot avant son départ, et massacrèrent les 268 défenseurs.
UN PEULCette affaire malheureuse nuisit énormément à notre prestige. Elle ne fut point d’ailleurs la seule de cette nature, et le souci de protéger Bodian nous coûta autant de pertes et beaucoup plus d’ennuis que ne nous en avait coûté la lutte contre Ahmadou. Les Peuls, surexcités par une épidémie de peste bovine qui décimait leurs troupeaux et que les devins attribuaient à l’influence maligne des Français, attaquèrent et tuèrent le lieutenant Huillard, le 19 avril, près de Souba, entre le Niger et le Bani. Parti de Ségou dès le lendemain, le capitaine Briquelot se rendit d’abord sur le lieu du massacre et y recueillit les restes de l’infortuné lieutenant ; puis il marcha sur Barouéli, où s’étaient concentrés les rebelles. Attaqué le 22 avril, il parvint à les mettre en déroute. Au mois de juin suivant, le commandant Bonnier vint dégager Barouéli et battit les Peuls révoltés en deux rencontres. Pourtant, les vaincus ne se soumirent pas ; franchissant le Bani, ils allèrent se joindre aux Minianka et les aidèrent dans leur lutte contre nous. Les Bambara eux-mêmes se laissaient gagner par le mouvement de révolte et une partie d’entre eux, entre Ségou et San, étaient entrés en rébellion ouverte. Ils furent battus à Koila le 22 juin 1892. Quelques jours après, le 26 juin, le commandant Bonnier dispersait à Dosséguéla, sur la rive gauche du Niger, les bandes d’El-Hadj Bougouni et d’Oumar Samba Dondel qu’avait repoussées, trois mois auparavant, le fama Mademba, mais qui étaient demeurées dans la région : ainsi fut définitivement dégagé Sansanding. Le 27 août 1892, un décret détachait du Sénégal les territoires du Soudan français et en faisait une colonie autonome, relevant directement du gouvernement (Dessin de G. Ripart). métropolitain. Le colonel Archinard, par un autre décret du 12 septembre suivant, était appelé à en exercer le commandement, il rejoignit son poste vers la fin de 1892. Dans l’espoir d’obtenir de nouveau l’aide du roi Tiéba et, en tout cas, afin de l’empêcher de se joindre à nos ennemis, il renvoya à Sikasso, en novembre 1892, le commandant Quiquandon, qui avait su acquérir une réelle influence sur ce prince. Malheureusement, Tiéba devait mourir, le 28 janvier 1893, et son neveu et successeur Babemba se montra beaucoup moins maniable que son oncle, jusqu’au jour où, en 18g8, son hostilité déclarée devait nous amener à lui faire la guerre.
193
Au moment du retour au Soudan du général Archinard, les Minianka cherchaient à entrer en relations avec Ahmadou, alors au Massina. En décembre 1892, le lieutenant Cailleau estima opportun de saper la rébellion par ses bases et se
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
194porta contre le village de Dougbolo, principal foyer de la résistance, où le chef Mamourou s’était fortement retranché. Cet officier avait avec lui 120 tirailleurs et 300 auxiliaires fournis par Bodian, plus une pièce de 8o de montagne. Malgré l’aide de celle-ci, il dut, après plusieurs assauts infructueux, se replier sur Bla avec II tués et 60 blessés.
Archinard était alors occupé à achever la pacification du Kaarta et des provinces voisines. Le 27 février 1893, il créait un poste à Goumbou, à mi-chemin à peu près entre Nioro et Sansanding, afin de tenir en respect les populations du Ouagadou, et il en confiait la garde au capitaine Mamadou Racine. Ces précautions prises du côté du Nord, il se rendit à Ségou, décidé à mettre fin au régime dont l’expérience avait révélé les inconvénients et à supprimer les fonctions royales de Bodian. Toutefois, comme ce dernier, s’il s’était montré inhabile, n’avait jamais manqué de loyauté à notre égard, le gouverneur du Soudan français lui fit allouer une pension de retraite et l’envoya se fixer près de Nioro, à Sambagoré, qui était son pays d’origine. Puis il instaura à Ségou le système de l’administration directe.
FIN DU REGNE D’AHMA- DOU (MAI 1893)Après quoi, il se lança contre les Minianka, s’empara, les 27 et 29 mars 1893, de divers villages fortifiés et fit prisonniers deux chefs des Peuls révoltés, qui furent passés par les armes. En quelques jours, il avait réussi à mater cette révolte qui durait depuis deux ans. du Niger et du Bani, le général Archinard, sans La situation ainsi éclaircie sur les deux rives perdre une heure, se tourne contre Ahmadou et marche sur le Massina. A Dienné, il est arrêté par la résistance d’Alfa Moussa, qui commandait cette ville au nom du sultan toucouleur. Il la prend d’assaut le 12 avril 1893. Gagnant ensuite Mopti, il y proclame roi du Massina le propre frère d’Ahmadou, Aguibou, qui avait épousé notre parti et sur lequel on pouvait compter. Continuant sa route, il arrive à Bandiagara, qu’il trouve évacué par Ahmadou, Madani, Mounirou et leurs partisans et où il installe solennellement Aguibou, le 28 avril. Le capitaine Blachère est laissé comme résident auprès de ce prince et le lieutenant de vaisseau Boiteux est placé à Mopti pour exercer le commandement de la flottille fluviale et assurer les communications par eau entre Ségou et Dienné et entre Mopti et Tombouctou.
E GOUVERNEMENT CIVIL SUBSTITUE A L’AUTORITE MILI-Quant à Ahmadou, il avait cherché un refuge chez les tribus de montagnards qui habitent entre Bandiagara et Hombori et auxquelles nous donnons communément le nom de Habé. Le 19 mai 1893, tandis que le capitaine LA GRANDE CONQUÊTE ET LA FORMATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE Blachère infligeait une sanglante défaite, à Douentza, à ses derniers partisans, ils s’enfuirent à Hombori. De là, ils gagnèrent Dori, puis Say, franchirent le Niger et s’installèrent à Dounga, entre Say et Niamey. Quelques années plus tard, Ahmadou devait se fixer dans la province de Sokoto, où il mourut en 1898. Son fils Bassirou, accompagné de quelques fidèles, se mit alors au service de l’émir de Sokoto, qu’il soutint dans sa lutte contre les Anglais. Ceux-ci s’emparèrent de sa personne lorsqu’ils occupèrent Sokoto. Peu après, en 1906, les derniers survivants de l’entourage d’Ahmadou, reprenant leur exode vers l’Est, à travers le Bornou, le Ouadaï et le Darfour, finirent par arriver à La Mecque, où ils fixèrent leur demeure. Cependant, Archila tâche qu’il s’était assignée, était rentré en France, laissant l’intérim du commandement au colonel Combes. Celui-ci ne tarda pas à partir à son tour, remplacé par le lieutenant-colonel Bonnier, qui reprit les opérations contre Samori.
195
Comme celles-ci touchaient à leur fin, un décret du 21 novembre 1893 désignait M. Grodet pour exercer les fonctions de gouverneur du Soudan français. Paris, se laissant influencer par des polémiques d’un jour et sous la pression de coteries assez louches, décidait de « substituer l’administration civile à l’autorité militaire. Le nouveau gouverneur, dès son arrivée à Kayes, se hâta d’expédier au lieutenant-colonel Bonnier, le 26 décembre 1893, LE LIEUTENANT-COLONEL BONNIER Pordre de suspendre toute opération.
Le jour même où cet ordre était expédié de Kayes, Bonnier, revenant de son expédition contre Samori, apprenait à Sansanding que le lieutenant de vaisseau Boiteux était entré à Tombouctou le 16 décembre. Ignorant l’arrivée au Soudan du gouverneur Grodet et ses instructions, il estima nécessaire de se rendre de toute urgence dans cette ville, où il craignait de voir les effectifs, ridiculement minimes, du commandant de la flottille, se trouver aux prises avec les forces nombreuses et hostiles que ne manqueraient pas de leur opposer les Touareg. L’événement devait justifier ces craintes avant même qu’elles ne fussent formulées, car Bonnier était déjà sur la route de Tombouctou lorsqu’il apprit que l’enseigne de vaisseau Aube avait été massacré le 28 décembre entre cette ville et Kabara. Il poursuivait sa route, avec plus de hâte encore, lorsque lui parvint, le rer janvier 1894, la dépêche du 26 décembre de M. Grodet lui notifiant l’ordre d’arrêter les opérations en cours. Il répondit aussitôt qu’il ne pouvait, sous peine d’un désastre, interrompre l’expédition engagée, expédition dont, au reste, le nouveau gouverneur n’avait pas connaissance lorsqu’il avait expédié sa dépêche. Puis il précipita son mouvement et arriva le 6 janvier à Tombouctou. Nous reprendrons le récit des événements qui se déroulèrent dans cette ville et aux environs lorsque nous traiterons, un peu plus loin, de l’occupation de Tombouctou.
196Cependant, dès le 29 décembre, avant d’avoir reçu la réponse de Bonnier à son télégramme du 26, avant même que Bonnier n’ait eu le temps matériel d’être touché par ce télégramme, le gouverneur Grodet lui télégraphiait d’avoir à rentrer immédiatement à Ségou. Cette dernière dépêche, qui n’atteignit Tombouctou que le 18 janvier, ne devait point y trouver son destinataire, alors massacré depuis deux jours près de Goundam par les Touareg avec toute sa colonne. Irrité au plus haut point de ne pas recevoir de réponse à ses télégrammes, bien qu’il eût dû savoir que ceux-ci, transportés par pirogues à partir de Ségou, ne pouvaient parvenir à destination du jour au lendemain, le gouverneur Grodet, sans plus attendre, relevait, le 5 janvier, le lieutenant-colonel Bonnier de son commandement et prescrivait au commandant Hugueny de ramener à Ségou la colonne Bonnier, la flottille du Niger et aussi la colonne Joffre, qui était en route pour rallier Tombouctou par voie de terre. Ainsi apparaît pour la première fois dans l’histoire le nom du futur vainqueur de la Marne. Ce pauvre Grodet avait la main malheureuse. Quelque trois semaines après, il connaissait les raisons qui avaient empêché le commandant Hugueny d’exécuter cet ordre désastreux et qui n’eut aucune suite par suite de l’énergie de Joffre. De fait, l’instauration du régime civil au Soudan se trouvait coincider avec le début de l’une des plus rudes campagnes militaires que nous ayons jamais eues, et aussi de l’une des plus longues et des plus meurtrières : la politique de la paix à tout prix n’eut d’autres résultats que de retarder la pacification du Soudan méridional et d’entraîner la mort d’un grand nombre d’hommes, la misère de maintes populations indigènes et la ruine de vastes territoires.
197IL E GÉNÉRAL DE TREN- TINIAN
(1895-1899) première ébauche de gouvernement général en Le décret du 16 juin 1895, qui instituait la Afrique occidentale, mit fin à la mission de Grodet. Le Soudan français continuait à former une colonie autonome, mais placée sous la haute autorité du gouverneur général, en même temps gouverneur du Sénégal qui était M. Chaudié. A sa tête était un lieutenant gouverneur, qui fut, de 1895 à 1899, le colonel, puis général de Trentinian, avec un court intérim du colonel Audéoud en 1898. Sous l’intelligente et active direction de Trentinian, la belle et féconde tradition de Borgnis-Desbordes et d’Archinard allait être reprise, la paix assurée sans que ce fût au détriment de l’avenir et la colonie dotée d’une organisation administrative et économique dont les bienfaits se font encore sentir aujourd’hui.
Tout d’abord, Trentinian s’attacha à diviser sa colonie en cercles bien délimités, à créer des postes nouveaux, partout où la chose lui parut nécessaire et à donner à tous les commandants de cercle des instructions très claires et très complètes, en vue de les guider dans l’étude et la conduite des populations indigènes, ainsi que dans la préparation de la mise en valeur du pays. Ces instructions ont servi de modèles, par la suite, dans la plupart des autres colonies de l’Afrique occidentale.
En 1895, les régions conquises par le général Archinard entre la Mauritanie et le Niger, et dont l’ensemble forme ce que l’on appelle habituellement le Sahel, étaient divisées en trois cercles : ceux de Nioro, de Goumbou et de Sokolo. En 1897, ’occupation de cette contrée, du côté de l’Est, était complétée par la création des postes de Nampala et de Bassikounou. La même année, un poste était fondé à San, sur la rive droite du Bani, à hauteur de Ségou.
En même temps, les travaux du chemin de fer étaient repris à partir de Bafoulabé et, le 24 juin 1896, Trentinian inaugurait le pont de 400 mètres construit à Mahina, sur le Bafing.
Après un court intérim du colonel Audéoud, le colonel de Trentinian, promu au grade de général, revint en novembre 1898 prendre possession du gouvernement du Soudan. Il y amena une mission de techniciens et, à la suite de leurs constatations, signala l’importance de la question cotonnière au Soudan.
Le 12 mars 1899, la voie ferrée atteignait Toukoto, à mi-chemin entre Kayes et Bamako. On avait mis près de quatorze ans à contruire le premier tronçon de Kayes à Bafoulabé, qui ne mesure que 130 kilomètres et dont la voie, extrêmement défectueuse, avait coûté 118 500 francs le kilomètre. En quatre ans, par la sage direction de Joffre, on était parvenu à faire les 150 kilomètres de Bafoulabé à Toukoto, en ramenant les dépenses d’installation à 72000 francs le kilomètre. M • ODIFICATIONS DANS LE GOUVERNEMENT DES PAYS ENTRE LE HAUT-SÉNEGAL ET LE MOYEN-NIGER : M. W. PONTY, GOUVERNEUR (1899) Au moment où la colonie du Soudan français était instituée et en pleine voie de prospérité, commençait à donner de belles et sérieuses promesses, elle fut l’objet d’un nouveau remaniement par un décret du 17 octobre 1899, rendu sur la proposition de M. Decrais, ministre des Colonies. La zone méridionale était morcelée en fractions rattachées aux colonies de la Guinée française, de la Côte d’Ivoire De homey et du Soudan ; la partie occidentale, sous le nom de « Territoires du Haut- Sénégal et du Moyen-Niger », devenait une dépendance de la colonie du Sénégal et était administrée par un délégué, résidant à Kayes, du gouverneur du Sénégal ; enfin le reste constituait des territoires militaires placés chacun sous le commandement d’un officier supérieur qui relevait du gouverneur général : le premier territoire avait son centre à Tombouctou, le deuxième à Bobo-Dioulasso ; un troisième devait être constitué en 1900, avec Zinder comme chef-lieu.
198Ce décret mettait fin, naturellement, à la mission du général de Trentinian, qui laissa provisoirement l’intérim au colonel Vimard. Le nouveau régime commença à fonctionner vers la fin de 1899, et le délégué à Kayes du gouverneur du Sénégal, chargé de l’administration des territoires du Haut-Sénégal et Moyen- Niger, fut l’administrateur des colonies William Merlaud-Ponty, qui avait été le collaborateur des généraux Archinard et de Trentinian.
Dans son rapport au Président de la République, le ministre Decrais tentait d’expliquer ce bouleversement en faisant observer que le précédent régime n’était qu’ « artificiel et provisoire ». Il eût été facile de démontrer que le nouveau système était bien plus artificiel et provisoire que l’ancien. L’expérience, en tout cas, le prouva. Dès le rer octobre 1902 intervenait une première modification : exception faite des cercles passés aux colonies du Sud, l’ancien Soudan français était reconstitué, sous le nom bizarre de « Territoire de la Sénégambie et du Niger » ; le délégué de Kayes devenait « permanent » et relevait du gouverneur général, lequel était désormais distinct, comme nous l’avons rappelé plus haut, du gouverneur du Sénégal. Il n’y eut pas d’ailleurs de changement de personne et le caractère de permanence attribué au délégué par le décret de 1902 fut confirmé par le maintien à Kayes de Ponty, promu administrateur en chef.
199 NISTRATION DIRECTEC’est peu après que prit fin le pouvoir d’Aguibou au Massina. Il était animé d’excellentes intentions et, notamment depuis un voyage qu’on lui avait fait faire à Paris en 1900, il s’efforçait de seconder nos vues et de se plier à nos directives. Mais il n’avait pas l’étoffe d’un souverain appelé à régner autrement qu’en faisant la guerre à ses sujets. De plus, il ne comptait guère dans son royaume que des adversaires : les Peuls ne lui pardonnaient pas d’être un Toucouleur, ni les Toucouleurs d’avoir trahi la cause de son frère Ahmadou. Aussi, par un arrêté du gouverneur général en date du 26 décembre 1902, le Massina fut soumis au régime de l’administration directe et Aguibou mis à la retraite avec une position honorable. Il devait mourir en 1908.
Le décret du 18 octobre 1904, qui réorganisa enfin le gouvernement général de l’Afrique occidentale française sur ses bases actuelles, rendit au Soudan français ses anciennes limites, sauf toutefois les cercles du Sud incorporés aux colonies côtières, et son ancienne autonomie. Il redevint une colonie comme les autres, avec un lieutenant gouverneur relevant du gouverneur général et exerçant sa haute autorité sur les commandants des territoires militaires. Mais, par peur sans doute des FEMME MASSINA souvenirs guerriers qu’évoquait le vieux nom de (D’après un croquis de Mage). Soudan français, on n’osa pas y revenir encore et, à cette appellation pourtant passée dans le domaine public, on préféra celle, plus compliquée, de « Haut-Sénégal et Niger ». Ponty fut promu au rang de gouverneur des colonies pour la circonstance, et le chef-lieu fut maintenu provisoirement à Kayes.
A la fin de la même année, le Io décembre 1904, le chemin de fer du Sénégal au Niger atteignait Koulikoro, son point terminus, en aval de Bamako ; il mesurait, au total, à partir de Kayes, 555 kilomètres.
200 SAMORIIII. — LA LUTTE CONTRE SAMORI (188 I-1898) Samori Touré était né à Sanankoro, d’une famille mandingue ou malinké assez obscure. On raconte que, son père mort, il s’était fixé à Bissandougou avec sa mère, lorsque celle-ci, vers 186o, fut capturée au cours d’une razzia par un chef du Ouassoulou nommé Sori Birama. Samori se constitua serf de ce chef pour la racheter et obtint en effet la liberté de sa mère au bout de sept années de bons et loyaux services, pendant lesquels il guerroya pour le compte de Sori Birama. A partir de 1868, il se rendit indépendant, revint dans son village natal et se proclama almami de Sanankoro en 1874, se posant en réformateur religieux et en prince des croyants. Bientôt, il étendit sa domination sur le Sangaran, qu’il arracha à Sori Birama en 1877, s’empara de Kankan en 1879, marcha contre son ancien maître qui voulait s’opposer à ses conquêtes, et le fit prisonnier en 188o. Après quoi, il imposa son autorité sur le Ouassoulou tout entier et sur la majeure partie du Manding. Il s’était peu à peu constitué un ). nombreuse, qui se composait surtout de captifs. Ceux-ci, capturés alors qu’ils étaient encore enfants, étaient élevés dans le métier des armes sous la direction de guerriers expérimentés qui étaient pour la plupart des parents de l’almami. Le plus grand nombre des hommes de cette armée, qu’on appelait des sofa, étaient armés de fusils à pierre ; quelques-uns possédaient des fusils à tir rapide ou des fusils de chasse à broche ou à percussion centrale, achetés dans le commerce. Plus tard, au cours de ses luttes avec nous, Samori réussit à s’emparer d’un certain nombre de fusils modèle 1874, dont il arma ses troupes d’élite ; il arriva même à faire copier ce modèle par ses forgerons.
L ES PREMIÈRES HOS- TILITES (1881)
ce chef, déjà redoutable, et notre corps d’occupation du C’est en 188I que commencèrent les hostilités entre Soudan. L’occasion qui devait les déchaîner fut une opération dirigée par Samori contre le village de Kéniéra, au Sud-Est de Siguiri, dans la partie orientale du Manding. Les habitants de ce village, qui étaient en relations de race et d’amitié avec les Malinké de Kita, envoyèrent dans cette dernière localité, où Borgnis- Desbordes avait fondé un poste le 7 février de la même année, des émissaires pour implorer notre secours. Le capitaine Monségur commandait alors la place de Kita. Ne voulant pas, sans ordre de Borgnis-Desbordes, alors à Kayes, engager une action militaire sur la rive droite du Niger, il se contenta d’expédier le lieutenant indigène Alakamessa auprès de Samori, pour lui demander de lever le siège de Kéniéra. Notre envoyé fut fait prisonnier par l’almami, puis parvint à s’échapper et rentra à Kita.
Informé de cet incident, Borgnis-Desbordes résolut de ne point laisser impuni l’affront qui nous avait été fait. Il se rendit à Kita, partit de ce poste le 16 février 1882 avec 220 tirailleurs et une section d’artillerie, traversa le Niger le 25 à Siguiri, prit contact le 26 avec une reconnaissance de cavaliers de l’almami qui l’accueillirent à coups de fusil et arriva le même jour sur l’armée de Samori, qui prit la fuite en apercevant la colonne. Borgnis-Desbordes avait des instructions pour ne pas engager d’opérations de grande envergure, il renonça à poursuivre l’ennemi et, le 27 février, il repassait le Niger, ayant fait en trois jours 97 kilomètres sans presque cesser de combattre ; le 17 mars, la colonne rentrait à Kita.
IL ES OPÉRATIONS DETelle fut notre première prise de contact avec Samori, qui devait nous tenir en éveil durant plus de seize ans. 1883 : AFFAIRES DE L’OYAKO plus inattendue et rude. Borgnis-Desbordes venait La seconde, qui se produisit en 1883, fut d’occuper Bamako, lorsqu’en mars, Fabou, lieutenant de Samori, détruisit la ligne télégraphique que l’on venait de poser entre Kita et Bamako et dévasta les villages qui s’étaient soumis à notre autorité. Une reconnaissance envoyée à sa rencontre est attaquée le 31 mars à quelques kilomètres de Bamako. Borgnis- Desbordes part le 2 avril pour arrêter l’avancée de Fabou et se heurte à ses bandes le même jour, au ruisseau de l’Oyako, à trois kilomètres environ au Sud de Bamako. Fabou avait avec lui 3 000 hommes, embusqués dans les fourrés qui bordent le cours d’eau et sur les hauteurs qui le dominent à l’Ouest. Le capitaine Fournier, lançant en avant sa compagnie, parvient à lui faire franchir l’Oyako, mais, menacé d’un enveloppement, il est forcé de revenir en arrière et de repasser le ruisseau. On se battait depuis 6 heures du matin, il était midi, nos troupes montraient de la fatigue et les munitions s’épuisaient rapidement. Pour éviter un désastre, Borgnis- Desbordes doit reculer : formant sa colonne en carré, il plaça au centre le convoi et les blessés et, tout en soutenant le feu de l’ennemi, il rentre à Bamako, avec le dixième de son effectif hors de combat. Ayant refait ses forces, il repart le 12 avril avec tous les hommes valides et retrouve Fabou retranché le long de l’Oyako et sur les falaises voisines. Au lieu de l’attaquer de front comme la première fois, il tourne la position ennemie, surprend par derrière les sofa et les oblige à se débander et à prendre la fuite. Les hostilités furent suspendues, par ordre supérieur, durant le commandement du lieutenant-colonel Boylève, en 1883-1884. Elles reprirent avec le commandant Combes qui, à la fin de 1884, occupa Kangaba, en amont de Bamako, afin de couvrir ce dernier poste. Au début de 1885, il complétait la défense en édifiant à Niagassola, dans le Nord-Ouest du Manding, un fort dont il confia la garde au capitaine Louvel. Celui-ci avisé de l’approche de l’ennemi marcha à sa rencontre et le joignit près du village appelé Nafadié qui se trouve sur la route de Niagassola à Siguiri. Il y eut entre les deux troupes une horrible mêlée. Le capitaine Louvel disposait d’un canon de montagne ; après s’en être servi pour désagréger le rassemblement de l’ennemi, il chargea celui-ci à la baïonnette et demeura maître du terrain. Le lendemain, il gagna le village de Nafadié, mais il y était attaqué le jour suivant par 3 000 sofa, qui cernèrent la localité et mirent le siège devant le réduit en terre battue dans lequel Louvel s’était fortifié à la hâte.
202Le commandant Combes se trouvait alors à Koundian, dans le Bambouk. Organisant aussitôt une petite colonne, il arriva le 1o juin devant Nafadié, délivra les assiégés et se replia avec Louvel sur Niagassola. Il ne put atteindre ce poste qu’après avoir livré plusieurs combats à des bandes de sofa qui essayaient de lui couper la retraite et dont une, commandée par Fabou en personne, harcela nos troupes jusqu’à io kilomètres de Niagassola, injuriant en langue mandingue les tirailleurs, les traitant de lâches qui refusent le combat et leur criant ces mots demeurés depuis fameux au Soudan : « Al’ tagha bou kè Niagassola ! (Allez faire vos besoins à Niagassola !) » Aux yeux des indigènes, cette affaire fut considérée comme une défaite des Français, et la réputation de Samori s’en accrut d’autant plus que, faute d’effectifs suffisants, le commandant Combes ne put reprendre l’offensive.
203 DE L’ALMAMIEn novembre 1885, le lieutenant-colonel Frey, nommé commandant supérieur du Haut-Fleuve, arrivait à Kayes et organisait une colonne, comprenant une compagnie d’infanterie de marine, une compagnie de disciplinaires, trois compagnies et deux détachements de tirailleurs, une section d’artillerie et un escadron de spahis. Malinka-Mori, frère de Samori, avait rassemblé 8 à 1o 000 guerriers, tant fantassins que cavaliers, sur la rive gauche du Bakhoy, et il poussait des pointes jusque ENTREVUE ET DE SAMORI DANS LE CAMP ( du lieutenant Binger). dans des villages proches de Bafoulabé. D’autre part, Fabou lui amenait des renforts du Manding oriental et Niagassola était cerné. La colonne Frey quitta Kayes le 20 décembre et atteignit Toukoto le 28. Là, elle se scinda en deux tronçons, le lieutenant-colonel Frey repassant sur la rive gauche du Bakhoy pour marcher contre Malinka-Mori, tandis que le commandant Combes suivait la rive droite pour aller dégager le lieutenant Péroz à Niagassola. Le lieutenantcolonel Frey arriva le 16 janvier 1886 à Galé, que Malinka-Mori avait évacué le matin même après l’avoir incendié. Poursuivant alors sa route, il arrive un soir devant un rideau d’arbres bordant la rivière Fatako. Derrière se trouvait l’armée de Malinka-Mori, dont les feux de bivouac s’échelonnaient sur plus d’un kilomètre de long. Nos tirailleurs franchissent sans bruit la rivière et ouvrent le feu
ENTREVUE DU LIEUTENANT BINGER ET DE SAMORI DANS LE CAMP DE L’ALMAMI, d’après un croquis
204sur les sofa qui, brusquement tirés de leur sommeil, s’enfuient en désordre. Après un essai de poursuite sans résultat appréciable, les divers éléments de la colonne se concentrent le 22 janvier à Niagassola, où a lieu la dislocation.
Cette campagne si rapidement menée donna à réfléchir à Samori. Le lieutenantcolonel Frey n’avait pas encore quitté Niagassola qu’un conseiller de l’almami nommé Oumarou Diêli, se présente pour solliciter la paix de la part de son maître. Le commandant supérieur lui répond qu’il ne saurait être question de paix tant qu’il restera un seul sofa sur la rive gauche du Niger. Oumarou Diêli expédie alors des émissaires à tous les chefs de bandes, leur intimant l’ordre de passer sur la rive droite du fleuve. Puis Samori fit demander qu’on envoyât auprès de lui une mission chargée de signer un traité. Dans l’intervalle, le lieutenantcolonel Frey avait gagné Bamako. De ce poste, il mit en route, le 13 mars, une mission composée du capitaine Tournier, du capitaine indigène Mamadou Racine et du lieutenant Péroz, après avoir expédié à l’almami un projet de traité reconnaissant la souveraineté exclusive de la France sur tous les pays de la rive gauche du Niger, depuis le confluent du Tinkisso jusqu’à Niamina, les pays de la rive droite étant abandonnés à Samori. La mission rencontra ce dernier le 25 mars 1886 à Kéniéba-Koura. Les négociations, menées par le lieutenant Péroz, se terminèrent le 16 avril par la signature du projet de traité et la demande du protectorat français de la part de Samori, qui confia à la mission, à titre d’otage, l’un de ses fils — certains disent l’un de ses esclaves — nommé Tiéoulé Karamoko. Ce dernier, emmené en France par le lieutenant Péroz, y fut l’objet de beaucoup d’égards et assista à la revue du 14 Juillet dans la tribune officielle. Quelques années plus tard, ce jeune homme devait être mis à mort, sur l’ordre de Samori lui-même, qui l’accusait de démoraliser son armée en vantant sans cesse la force et le nombre de nos troupes.
LE DIOFOUTOU, CHATEAU FORT DE SIKASSOLe traité de Kéniéba-Koura ne fut pas ratifié à Paris, où l’on estima non sans raison qu’en ne fixant pas la limite de nos domaines en amont du confluent du Tinkisso, nous ouvrions la porte aux incursions de Samori dans le Manding occidental et le Bambouk. Le lieutenant Péroz, promu capitaine, fut chargé d’aller en proposer un autre, plus explicite, à l’almami. Cet officier arriva le 14 février 1887 à Bissandougou, où Samori avait installé sa résidence et avait organisé, pour son ravitaillement en vivres, des cultures admirablement organisées, s’étendant sur 200 kilomètres carrés et occupant plusieurs milliers de travailleurs. L’almami envoya au-devant du capitaine Péroz ses « griots » (chanteurs et musiciens) et ses trentequatre fils, montés sur de superbes chevaux et richement vêtus. Le lendemain, il LA GRANDE CONQUÊTE ET LA FORMATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE reçut en grande pompe l’envoyé français, entouré de ses ministres ou conseillers et de ses femmes, celles-ci couvertes de bijoux d’or. Le 25 mars, il signait le nouveau traité, reconnaissant nos droits sur la rive gauche du Tinkisso depuis ses sources jusqu’à son confluent avec le Niger, aussi bien que sur la rive gauche de ce fleuve depuis le même confluent jusqu’à Niamina, et plaçait ses Etats sous le protectorat de la France. Un poste fut créé à Siguiri, sur la rive gauche du Niger, près et en aval du confluent du Tinkisso, pour marquer notre prise de possession des territoires ainsi acquis. : ÉCHEC DEVANT SIKASSO côté, Samori entreprit de faire la conquête Débarrassé de toute inquiétude de notre du Kéniédougou ou province de Sikasso, qui se trouvait situé dans la zone que nous lui abandonnions. Tiéba, roi de ce pays, se montrait jaloux du renom et de la puissance de l’almami et ce dernier, d’autre part, n’était pas fâché de rétablir son prestige local, un peu diminué du fait qu’il avait accepté de traiter avec nous, en s’emparant d’une ville réputée forte et riche. Il vint en personne mettre le siège devant Sikasso et c’est là que le rencontra le lieutenant Binger, au début de sa grande exploration. (D’après un dessin de l’Illustration). Cet officier chercha à l’amener à faire la paix avec Tiéba, lui faisant observer qu’il ne gagnerait rien à vouloir toujours guerroyer, tandis qu’en administrant tranquillement les vastes domaines sur lesquels il exerçait déjà son autorité, il deviendrait un souverain puissant et heureux, sous notre protection bienveillante. Samori écouta avec politesse ces sages conseils, se montra plein d’attentions vis-à-vis de l’explorateur, mais persista dans sa volonté de réduire Sikasso. Il n’y parvint pas. La ville était solidement fortifiée, bien défendue, abondamment approvisionnée ; les assiégés faisaient des sorties très meurtrières pour les assiégeants et, après bien des mois d’un siège inutile, Samori dut se résigner à retourner dans le Ouassoulou.
205
CONVENTION DE
Son armée, qui faisait sa force, était aussi son boulet.
R EPRISE DES HOSTILITES.• NIAKO (1889) Pour l’équiper, la nourrir et combler les vides qui s’y produisaient, il était astreint à l’envoyer piller des régions entières, afin de se procurer des chevaux, des animaux de boucherie, des grains, ainsi que des captifs destinés à devenir des soldats ou à être vendus en échange d’articles ou produits divers lui servant à acheter de la poudre. Lorsqu’une province était ruinée, on passait à une autre. A ce régime, le royaume que nous avions reconnu à Samori ne tarda pas à être complètement épuisé. Aussi la tentation était-elle bien forte pour lui de lancer des bandes de pillards au delà de la ligne qu’il avait acceptée comme frontière, dans ces régions de la rive gauche du Tinkisso et du Niger qui, grâce à la paix française, se repeuplaient et redevenaient prospères. En 1888, quelques sofa s’étaient aventurés déjà sur notre zone. En 1889, ces incursions devinrent plus fréquentes et plus audacieuses. Le lieutenant-colonel Archinard, alors commandant supérieur du Haut-Fleuve, ayant fait parvenir à Samori des remontrances à ce sujet, en lui rappelant les termes du traité de Bissandougou, l’almami lui renvoya le texte de ce traité, en disant qu’il le considérait comme inexécutable et, par conséquent, comme inopérant. Archinard voulut essayer encore d’arranger les choses par voie diplomatique et conclut avec Samori une nouvelle convention, dite de Niako (1889), par laquelle l’almami nous cédait le territoire compris entre le Tinkisso et le haut Niger et s’engageait à empêcher ses bandes de franchir ce dernier fleuve. Bien que cet arrangement fût moins favorable pour lui que le traité de 1887, Samori l’accepta de préférence parce qu’il lui semblait plus facile de surveiller le passage du Niger que celui du Tinkisso. D’ailleurs, pour lui faciliter cette surveillance, nous installions un poste à Kouroussa, sur la rive gauche du haut Niger, en amont du confluent du Tinkisso. — OCCUPA- TION DE BISSANDOUGOU (1891) Sous prétexte que nous avions nous- La trêve ne fut pas de longue durée. mêmes violé les traités en envoyant le capitaine Quiquandon en mission auprès de Tiéba et en nous immisçant ainsi dans la politique de contrées situées à l’Est du Niger et par conséquent hors de notre zone, Samori, alors installé à Kankan, dénonçait vers la fin de l’année 1890 le traité de Niako, et concentrait des forces importantes le long de la rive droite du Niger. Le colonel Archinard ne demeura pas inactif. Le 28 mars 1891, il arrivait à Siguiri et, le rer avril, franchissait le Niger, à Niantankoro. En apprenant la nouvelle de l’approche de la colonne, Samori s’enfuit dans la direction du Sud. Tandis qu’une petite colonne volante lui donne la poursuite sous les ordres du capitaine Hugueny, le gros de l’expédition continue sa route, entre à Kankan le 7 avril et, traversant aussitôt le Milo, se porte sur Bissandougou. Le colonel Archinard, atteint le 2 avril d’un accès de fièvre bilieuse hémoglobinurique, ainsi que nous l’avons dit plus haut, n’avait voulu ni s’arrêter ni quitter le commandement des opérations et, se faisant porter sur une civière, il était demeuré à la tête de sa colonne. Le 9 avril, ses troupes se heurtèrent, à Ouloudougou, à un fort parti de sofa, qui fut mis en déroute après un dur combat. Après quelques autres engagements, la colonne atteignit Bissandougou, que l’ennemi avait incendié avant de l’évacuer. Le but qu’il s’était assigné étant atteint, le colonel Archinard, toujours gravement malade, consentait enfin à revenir sur ses pas ; il arrivait le 12 avril à Kankan, et rentrait quelques jours après, à Siguiri, après avoir laissé à Kankan un fort détachement. A cette époque, le capitaine Brosselard- Faidherbe venait des rivières du Sud, avec l’intention de reconnaître les sources du Niger. Sa mission fut arrêtée du côté de Farana par Tiémoko Bilali, l’un des lieutenants de Samori, qui lui signifia la volonté de son maître de ne point le laisser poursuivre son voyage. Cet officier fut obligé de rebrousser chemin. Le 6 janvier 1892, une nouvelle colonne était concentrée à Kankan sous les ordres du colonel Humbert, alors commandant supérieur du Soudan français. Elle en partit le 9 et se heurta le Il à l’avant-garde des forces de Samori. Grâce à notre artillerie et à une fougueuse charge à la baïonnette, le combat se termina par la déroute des sofa. Mais la portion principale de l’armée ennemie était retranchée cinq kilomètres plus loin, derrière la rivière Diamanko. Le capitaine Pineau, qui commandait l’avant-garde de la colonne, fut accueilli, à son arrivée près de ce cours d’eau, par un feu violent et meurtrier. Après trois heures d’un combat violent qui dégénéra souvent en
207
corps à corps, la colonne parvint enfin à franchir le Diamanko et à s’établir sur un plateau dominant la vallée. Les pertes subies et le grand nombre des blessés empêchaient le colonel Humbert de poursuivre l’opération. Il alla donc se réorganiser à Bissandougou, où les blessés avaient été évacués, puis il décida de marcher sur Sanankoro, le village natal de l’almami et sa capitale officielle. Cette expédition, qui dut manœuvrer à travers un pays très montagneux, fut particulièrement pénible Avant qu’elle eût atteint Sanankoro, le colonel Humbert apprit que Samori et ses forces principales s’étaient fortifiés sur la montagne de Toukoro, où l’almami avait concentré des approvisionnements et des munitions en quantités considérables. Il résolut d’enlever d’assaut cette position. L’opération fut exécutée le 13 février 1892, avec un plein succès, mais la nature du terrain permit à Samori et à son armée de prendre la fuite, et nous ne pûmes mettre la main que sur un important dépôt de poudre, que le colonel Humbert fit sauter. L’occupation de Kérouané et de Sanankoro termina cette campagne, qui nous rendait maîtres du berceau même de la puissance de Samori.
RATIONS CONTRE SAMORI (FINDéjà, les bandes de ce dernier s’étaient repliées en partie, vers l’Est et le Sud-Est, dans la région qui forme aujourd’hui le Nord-Ouest de notre colonie de la Côte d’Ivoire. Elles y avaient trouvé un allié en la personne du chef d’Odienné, qui aida l’un des lieutenants de Samori, nommé Sékouba, à s’emparer du Mahou et du Ouorodougou. En revenant au Soudan à la fin 1892) de 1892 avec le titre de gouverneur, le général Archinard confia au lieutenant-colonel Combes la charge de reprendre les opérations contre Samori. C’étaient deux vieux adversaires qui allaient se retrouver en présence. Les sofa redoutaient beaucoup le colonel, dont ils avaient apprécié à leur détriment, alors qu’il n’était encore que chef de bataillon, limpétuosité, la promptitude de décision et d’action et la rapidité de mouvement. Le nom de Combo, comme disaient les indigènes, était déjà célèbre au Soudan et devait le devenir plus encore, aussi bien, quoique pour des motifs contraires, parmi les tirailleurs que parmi les guerriers de l’almami. La colonne Combes fut brève, mais féconde. Pendant que le capitaine Briquelot, parti de Kouroussa, occupait Farana, tombait à l’improviste sur les bandes de Tiémoko Bilali et les refoulait vers l’Est, atteignait le 7 mars 1893 les sources du Niger et infligeait, à Guédé, une défaite mémorable à Tiémoko Bilali lui-même, le lieutenant-colonel Combes faisait reconnaître la vallée du Milo par le capitaine Morisson et la faisait occuper
• fat, il mi a chandem Collection de M. Gabriel HANOTAUX. PLANCHE III. HIST. COLONIES. — AFRIQUE
LA GRANDE CONQUÊTE ET LA FORMATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE par le commandant Oswald, gagnait le Sangaran, envoyait le capitaine Dargelos purger le Kissi des sofa qui le dévastaient et fonder un poste à Kissidougou, et, s’étant débarrassé de son artillerie et de son convoi, s’enfonçait dans l’Est avec trente jours de vivres seulement, mais complètement maître de ses mouvements. Samori, fuyant devant lui, l’avait précédé dans la même direction : il s’agissait de gagner en vitesse sur l’almami. Traversant Odienné, que l’ennemi avait incendié et évacué, le lieutenant-colonel Combes arrive le 18 février 1893 à Nafana, qu’il trouve également en flammes. Apprenant alors que Samori a obliqué vers le Sud, dans la direction de Touba, il en fait autant. Le 22 février, il rejoint l’arrièregarde de l’almami et la culbute au passage du Siemba. Changeant alors de tactique, Samori disloque son armée et s’éparpille en petites bandes dans toutes les directions. Désespérant de pouvoir couper la retraite à un adversaire que cette dispersion rendait insaisissable, Combes rallia Kérouané, où il arriva le 1o mars. En trente-quatre jours, il avait parcouru 650 kilomètres et livré quatorze combats. Après son départ, réorganiser ses troupes et résolut d’aller exercer ses pillages dans une nouvelle région. Il prit alors comme objectif les pays compris entre Siguiri et Sikasso, et gagnant le Nord, en dévastant tout sur son passage, il tomba sur les Bambara de la province de Bougouni. En novembre 1893, le lieutenant-colonel Bonnier, gouverneur intérimaire du Soudan français, ayant appris que l’almami assiégeait Ténétou
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
TÉNÉTOU (D’après le croquis du lieutenant Binger).
210 LA MÉPRISE ET LA MORT DU LIEUTENANT MARITet Bougouni, se porta au secours de ces localités, dans le but surtout d’empêcher notre ennemi de se rapprocher. Quand il arriva, Ténétou et Bougouni étaient déjà pris et détruits, mais le capitaine Vuillemot réussit à surprendre Samori luimême à Faragaran. L’almami, néanmoins, nous échappa cette fois encore : tandis que son escorte se faisait vaillamment tuer par les spahis du capitaine Laperrine, pour lui donner le temps de fuir, il parvint à gagner le large. (1893) déplacé. Chassé successivement du Manding, Le théâtre de son action se trouva alors puis du Ouassoulou, il la transporta dans les pays qui forment actuellement le nord de la Côte d’Ivoire. Des centres populeux, jusque-là florissants, lui permettaient de s’approvisionner en captifs qui lui servaient à se procurer des chevaux, de la poudre et des vivres et à combler les vides de son armée. De vastes étendues, cultivées avec soin par des tribus travailleuses et paisibles, lui fournissaient les provisions nécessaires. Notre occupation, restreinte encore aux districts côtiers et à la zone forestière, le laissait libre d’agir à sa guise. Il pouvait donc se considérer comme chez lui dans le nord de la Côte d’Ivoire, et il ne tarda pas à en faire le siège d’une sorte d’empire dont il était le chef redouté et obéi. Dès la fin de 1893, il se mit en relations avec les notables et les marchands de la ville de Kong, protestant auprès d’eux de son amitié pour les musulmans et les invitant à l’aider dans sa lutte contre les infidèles. rées dans les districts du haut Niger, y opéraient Toutefois, quelques-unes de ses bandes, demeuencore des razzias, tant sur notre territoire que dans des dépendances de la colonie de Sierre-Leone. De petits détachements français et anglais les pourchassaient des deux côtés d’une frontière encore mal déterminée. Ce fut l’occasion d’une fâcheuse méprise qui, lorsque la nouvelle en parvint en Europe, devait y causer une douloureuse émotion. Vers la fin de septembre 1893, le lieutenant français Maritz était parti de Farana, avec quelques tirailleurs et un certain nombre d’auxiliaires, pour traquer un parti de sofa. Le 21 décembre, parvenu près de Tembikounda, à proximité des sources du Niger, il apprit que des coups de feu venaient d’être échangés non loin de là, dans le pays des Kono, et il en conclut que les sofa auxquels il avait affaire devaient se trouver dans les environs. Le 23 décembre, au lever du jour, près de Waïma, il aperçut des Noirs armés et, les prenant pour les sofa qu’il cherchait, fit ouvrir le feu sur eux. Un combat s’engagea, que termina 210 - LA GRANDE CONQUETE ET LA FORMATION DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE une blessure mortelle reçue par le lieutenant Maritz. On s’aperçut alors de la méprise réciproque qui avait eu lieu : les Noirs armés que Maritz avait pris pour des sofa étaient des soldats faisant partie d’une colonne anglaise qui pourchassait les mêmes sofa que notre détachement ; de leur côté, ils avaient pris nos tirailleurs sénégalais pour des guerriers de Samori. Cette malheureuse affaire coûta la vie au lieutenant Maritz et à dix tirailleurs sénégalais, et, du côté britannique, au capitaine Lendy, à deux soldats de la West-African Frontier Force, à deux lieutenants, à un sergent-major et à quatre soldats du West-Indian Regiment.
211 CAPITAINE MARCHAND A KONG.On sut plus tard que la méprise avait été due aux indications, volontairement erronées, fournies par le chef de Waïma, un nommé Korona, qui avait représenté à Maritz les hommes du capitaine Lendy comme étant des sofa, et avait fait affirmer à cet officier anglais que les gens qu’il avait devant lui étaient des guerriers de Samori. Il espérait ainsi amener les deux troupes européennes à s’entre-détruire et pouvoir ensuite s’emparer de leur armement. Korona fut pris l’année suivante par le commandant du poste français de Kissidougou, qui le fit exécuter. • LA MISSION DU COLONEL MONTEIL Cette même année (1894), le capitaine Marchand, venant de Grand- Bassam par le Baoulé, arrivait à Kong à la fin d’avril. Cette ville, qui comptait alors environ 15 000 habitants, se trouvait spécialement menacée. Ses chefs, tout en ayant répondu aux avances de Samori en lui faisant bon visage, ne se sentaient point rassurés ; ils exposèrent leurs craintes au capitaine Marchand et demandèrent notre appui. Avisé aussitôt, le gouvernement métropolitain décida d’envoyer sans retard une colonne au secours de Kong. Une expédition se trouvait à ce moment concentrée entre Loango et Brazzaville, sous les ordres du lieutenant-colonel Monteil, avec, pour objectif, l’Oubangui et le haut Nil. Par une faute qui eut les plus graves conséquences, on le détourna de son but dont l’occupation eût réglé d’avance la question du Haut-Nil. Le lieutenant-colonel Monteil reçut par une simple décision administrative, l’ordre de rebrousser chemin, de se rembarquer à Loango avec sa colonne et de rallier au plus vite Grand-Bassam.
Malheureusement, des retards de toute nature s’ensuivirent. Arrivée à destination, la colonne se heurta à un obstacle que n’avait encore rencontré aucune de nos expéditions soudanaises : la traversée de la grande forêt dense qui borde la Côte d’Ivoire sur une profondeur variant de 150 à 300 kilomètres. L’absence de routes, même de pistes muletières, et la mortalité sévissant sur les bêtes de somme en cette région obligeaient à assurer le transport du matériel et le ravitaillement des troupes à l’aide de porteurs, et il fallait réquisitionner ceux-ci parmi des populations paisibles qui, habituées depuis des siècles à une complète indépendance, souffrirent cruellement de ce premier contact avec la pénétration européenne. Ces populations, qui n’avaient jamais eu de contact avec Samori et, par suite, ne le redoutaient pas, n’avaient pas les mêmes motifs que les indigènes de la zone soudanaise pour nous prêter leurs concours contre un adversaire qui, loin d’être pour elles un danger, les approvisionnait en esclaves à des prix extrêmement avantageux, en échange de poudre ou de vivres. Aussi Monteil rencontra-t-il auprès d’elles tantôt une indifférence sournoise, tantôt une hostilité ouverte, et il dut user le meilleur de ses forces à s’ouvrir en combattant un chemin vers le Nord.
212Tout cela donna à Samori le temps nécessaire pour se constituer une armée considérable, à laquelle Monteil, après cinq mois de luttes épuisantes contre les indigènes de la forêt, dont on s’était fait des ennemis, n’avait plus à opposer que quelques compagnies. Il avait fallu une année entière pour atteindre ce triste résultat. C’est en effet le 12 septembre 1894 que le chef et les premiers éléments de la colonne avaient LE LIEUTENANT-COLONEL MONTEIL débarqué à Grand-Bassam et c’est seulement le rer mars 1895, qu’une reconnaissance, dirigée par le capitaine Marchand, prit le premier contact avec les sofa de Samori.
Le 12 décembre 1894, cependant, la concentration était effectuée à Tiassalé, à une trentaine de kilomètres au sud du point où la zone semi-découverte du Baoulé s’enfonce comme un coin au cœur de la forêt dense.
La colonne comprenait alors cinq compagnies de tirailleurs sénégalais, deux compagnies de tirailleurs haoussas provenant du Dahomey, une section d’artillerie, un peloton de spahis sans montures, tous ses chevaux ayant péri, et un détachement du train avec quelques mulets en piteux état et dont les voitures ne pouvaient circuler sur les sentiers trop étroits du Baoulé.
Vers la fin de décembre, une insurrection générale éclata presque le même jour sur la route de la colonne, qui se trouva ainsi complètement fermée.
Ce fut la guerre, une guérilla invisible compliquée de la nécessité absolue de garder les communications avec la côte. Le 15 février, quand la colonne quitta Toumodi pour marcher enfin contre Samori, elle ne disposait plus que de trois compagnies, que devait renforcer une quatrième, alors campée à Kouadiokofi ; ce poste marquait l’extrême limite de notre occupation vers le Nord.
213 PREND LE COMMANDEMENT DE L’EXPÉDITIONElle partit de Kouadiokofi le z1 février, et après plusieurs combats des plus pénibles contre les bandes supérieures en nombre qui se reformaient toujours, elle entra, le I5 mars, à Dabakala, que Samori avait évacué. Monteil fut obligé de se replier sur Satama. Les deux jours que dura cette retraite furent remplis par une suite ininterrompue de combats contre les sofa qui, de tous les côtés, harcelaient la colonne sur ses derrières et ses flancs.
En arrivant à Satama, dans la nuit du 17 au 18 mars, Monteil y trouva une dépêche ministérielle qui le rappelait en France et donnait le commandement de la colonne au commandant Caudrelier ; celui-ci était laissé juge du soin de décider si les opérations devaient être continuées ou abandonnées. Après cinq jours employés à soigner les blessés et les malades, la colonne quitta Satama le 24 mars et, jusqu’au 29, date de son retour à Kouadiokofi, eut à batailler chaque jour.
PRISE ET DESTRUCTION DE KONG PAR SAVORIPar suite de ces fautes accumulées soit politiques, soit tactiques, Samori demeurait maître de régions qui, en 1889, s’étaient données librement à nous et que nous n’avions pas su ni gagner, ni défendre. La principale responsabilité de cette triste odyssée incombe, autant à l’administration qu’à ses exécutants sur les lieux, notamment au gouverneur Grodet. Tout le monde s’était mis en travers d’une décision du Parlement pour arriver à ce beau résultat. Ce fut, à tous les points de vue, un des plus tristes moments de notre entreprise coloniale. (1895) eut rendu Samori libre de ses actions, en Sitôt que la dislocation de la colonne Monteil avril 1895, il lança ses bandes contre la ville de Kong, en dépit des assurances données vers la fin de 1893 aux chefs et aux notables de cette cité, la mit complètement à sac, brûla ses maisons, rasa ses mosquées et massacra ou réduisit en esclavage tous ceux de ses habitants qui ne purent trouver le salut dans la fuite. Beaucoup cependant parvinrent à se réfugier à Bobo-Dioulasso, mais, de l’immense agglomération qu’avait visitée le lieutenant Binger en 1888, il ne demeura que des décombres.
214 TIONS INFRUCTUEUSES DU CAPITAINE BRAULOTEn juillet 1895, ayant traversé la Comoé, Sarantiéni-Mori, fils de la femme préférée de l’almami, s’empara de Bondoukou, y laissa comme représentant un nommé Bakari, et, poussant lui-même plus à l’Est, franchit la Volta noire et alla occuper Bôlé. De là, il envoya des émissaires à Coumassie pour nouer des relations avec Prempeh, roi des Achanti, qui était alors en délicatesse avec les Anglais. Sir W. Maxwell, gouverneur de la Côte d’Or, estima dangereuses ces tentatives de négociations et envoya dans le Nord, pour barrer la route à Sarantiéni- Mori, un fort détachement sous les ordres du colonel Northcott. Celuici arriva à Bondoukou en 1896. Les sofa qui (D’après un croquis du lieutenant Binger). KONG, LA MOSQUÍE occupaient cette ville l’évacuèrent à l’approche des troupes britanniques et se replièrent sur Bouna. Peu après le départ du colonel Northcott, en 1897, un poste français devait être fondé à Bondoukou par l’administrateur Clozel et le commis des affaires indigènes Lamblin, venus de la Côte d’Ivoire. Au cours du premier trimestre de l’année 1896 se présentaient à notre poste de Kouadiokofi trois personnages, nommés Diabi, Karfalla et Daba, envoyés par Samori. Ils firent part à l’administrateur Nebout du désir de l’almami de vivre en paix avec nous. M. Nebout les conduisit à Grand- Bassam et les mit en relations avec le gouverneur de la Côte d’Ivoire. Leurs ouvertures furent interprétées comme une demande de protectorat de la part de Samori.
Le gouvernement métropolitain, saisi de la question, estima opportun d’envoyer auprès de Samori une mission spéciale qui, en reconduisant à l’almami ses émissaires, lui proposerait l’établissement de notre protectorat sur une région à déterminer dont nous lui reconnaîtrions la souveraineté. Le capitaine Braulot, alors au Sénégal, fut désigné par le gouverneur général Chaudié pour prendre la direction de cette mission et, éventuellement, pour remplir les fonctions de résident auprès de Samori. Il se rendit à cet effet à Grand-Bassam. On lui adjoignit le docteur Lasnet et le sous-lieutenant Simonnot, ainsi que le commis des affaires indigènes Delafosse.
215La mission arriva à Kouadiokofi, le 1o mai 1896. Les envoyés de Samori ayant exprimé la crainte de la voir mal accueillie par l’almami, si ce dernier n’était pas prévenu à l’avance de son arrivée, le capitaine Braulot fit rédiger par Ahmat Sour, son écrivain, une lettre, avisant Samori de sa venue et lui exposant les propositions qu’il était chargé de lui faire et il donna connaissance des termes de cette lettre aux trois émissaires de l’almami. Diabi, qui paraissait être le principal des envoyés, protesta contre l’allusion au désir soi-disant exprimé par Samori de se placer sous le protectorat français et d’avoir auprès de lui un résident, allusion qu’avait glissée dans sa lettre le capitaine Braulot, sur la foi des déclarations qu’on disait avoir été faites à Grand-Bassam par les émissaires : « Jamais, dit en substance Diabi, l’almami n’a laissé entendre qu’il nourrissait un pareil désir et ni moi ni aucun de mes deux compagnons n’avons rien dit de semblable. » On présenta alors à Diabi le procès-verbal des déclarations qu’il avait faites au gouverneur de la Côte d’Ivoire et François Coulibaly lui en traduisit le texte en mandingue ; dans ce procès-verbal était consignée une phrase exposant très nettement l’intention de Samori d’accepter le protectorat français. Diabi répliqua qu’il ne mettait pas en doute la bonne foi de celui qui avait rédigé le procès-verbal, mais que, certainement, l’interprète d’occasion chargé de traduire ses paroles au gouverneur, interprète qui, dit-il, était un Sarakollé sachant assez médiocrement le mandingue et peutêtre plus médiocrement le français, ne les avait pas comprises ou les avait mal traduites. Karfalla et Daba confirmèrent cette assertion. « En tout cas, ajouta Diabi en s’adressant au capitaine Braulot, si tu tiens à voir l’almami, enlève ce passage de ta lettre ; car, lorsque l’almami le lira, il entrera dans une grande colère, refusera de te recevoir et, par surcroît, me fera couper la tête ainsi qu’à mes deux compagnons, pour nous punir d’avoir dit des paroles que nous n’avons certes pas prononcées, mais qu’il nous accusera d’avoir prononcées et qu’il ne nous avait pas autorisés à prononcer. L’important est que tu voies l’almami lui-même ; à ce moment-là, tu pourras lui faire les propositions que tu voudras. » Et, par trois fois, sur un ton solennel, Diabi demanda au capitaine Braulot : « Veux-tu voir l’almami ? Si oui, déchire cette lettre et écris-en une autre ne contenant pas ce passage. » Le capitaine Braulot mit fin à l’entretien en disant : « Ce qui est écrit est écrit ! », à quoi Diabi répondit : « Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu ! »
216Puis la lettre fut confiée à François Coulibaly, qui, accompagné d’Ahmat Sour et des trois envoyés de Samori, devait aller la remettre à ce dernier et rapporter la réponse à Kouadiokofi. Le capitaine Braulot décida de conduire le petit groupe des parlementaires, avec M. Delafosse, jusqu’au village du chef baoulé Bouaké. Ce village formait alors la limite extrême de la région ne dépendant pas de l’autorité de Samori. Le vieux Bouaké accueillit fort bien Braulot et M. Delafosse. Puis les interprètes et les envoyés de Samori mis en route, Braulot et M. Delafosse retournèrent à Kouadiokofi.
MASSACRE DE LA COLONNE BRAULOTLa réponse de l’almami se fit attendre longtemps et le capitaine Braulot commençait à être inquiet sur le sort de François Coulibaly et d’Ahmat Sour lorsque, au début de juillet, ceux-ci revinrent enfin. Ils avaient été très bien reçus à Dabakala par Samori, qui leur avait montré son armée, ses ateliers d’armurerie, des fusils fabriqués par ses forgerons, et les avait traités avec beaucoup d’égards. Mais, comme l’avait prévu Diabi, il avait manifesté un grand mécontentement en lisant le passage de la lettre relatif à la demande qu’il aurait faite du protectorat français et d’un résident. Se tournant vers ses envoyés, il leur avait demandé successivement : « Est-ce toi, Diabi, qui as dit cela ? est-ce toi, Karfalla ? est-ce toi, Daba ? » Sur la réponse négative des interpellés, il avait ajouté : « En tout cas, moi, je ne l’ai pas dit et ne le dirai jamais. » Et il avait remis à François Coulibaly une lettre en arabe dans laquelle il faisait connaître au capitaine Braulot qu’on avait trompé ce dernier sur ses intentions véritables, que son seul but avait été de conclure avec nous un traité de paix, d’amitié et de commerce, qu’il voyait bien que, pour notre part, nous voulions lui imposer notre suzeraineté, et que, dans ces conditions, il n’apercevait aucune utilité à engager des conversations qui demeureraient sans résultat. Il avertissait en même temps le capitaine Braulot que, si celui-ci s’aventurait sur son territoire escorté de tirailleurs, il se verrait dans l’obligation de le traiter en ennemi, et il terminait par ces mots : « Vous pouvez me fermer la route du Sud comme vous m’avez fermé déjà celle de l’Ouest et celle du Nord, mais il me reste la route de l’Est et la terre de Dieu est large : amen. » Effectivement, depuis un an, Samori avait porté son action du côté de la Comoé et de la Volta et, tout en maintenant sa résidence à Dabakala, avait envoyé son fils Sarantiéni-Mori ; il devait s’y heurter aux Anglais. La campagne qu’il soutint contre eux nous donna un peu de répit en même temps que l’espérance d’amener Samori à se cantonner sur un territoire dont les limites seraient fixées d’un commun accord et dont nous lui assurerions la possession.
217Un essai de négociations, entamé par l’administrateur Bricard, n’avait pas produit de résultat, mais n’avait pas non plus donné l’impression qu’une entente fût impossible. Une mission fut donc constituée, composée d’Alphonse Bonhoure, alors secrétaire général du gouvernement de la Côte d’Ivoire, et des administrateurs Nebout et Amédée Le Filliâtre. Elle quitta Grand-Bassam en juin 1897. Parvenue à Assikasso elle apprit que Boudoukou, où nous n’étions pas encore installés à cette date, venait d’être réoccupé par les sofa de Bakari. Guidés par un nommé Ali Sarhanorho, se disant envoyé de l’almami, M. Bonhoure et ses compagnons quittèrent Assikasso le 13 juillet et atteignirent Satama, qu’ils trouvèrent occupée par les sofa et où Ali Sarhanorho les invita à attendre l’invitation que ne manquerait pas de leur adresser Samori.
Tandis qu’ils attendaient cette invitation qui n’arrivait pas, ils apprirent, par des conversations entre sofa, que trois Européens et un certain nombre de soldats indigènes venaient d’être massacrés du côté de Bouna par une troupe de guerriers de Samori, mais ils crurent qu’il s’agissait d’une rencontre entre Sarantiéni-Mori et un détachement anglais. En réalité, la nouvelle, qui était exacte, se rapportait au massacre du capitaine Braulot, du lieutenant Bunas, du sergent Myskiewicz et d’un détachement de tirailleurs sénégalais, massacre qui venait d’avoir lieu, le 20 août 1897, à quelques kilomètres de Bouna, dans des circonstances qui n’ont pas été jusqu’à présent complètement élucidées.
Envoyé de Diébougou, que nos troupes, venant de Bobo-Dioulasso, avaient occupé le 26 juillet, le capitaine Braulot avait mission d’aller, si possible, prendre position à Bouna avant que les Anglais n’aient eu le temps de s’y installer. Peu après avoir quitté Lorhosso, il rencontra Sarantiéni. Celui-ci lui ayant fait un accueil amical, Braulot lui exposa franchement le but de son voyage. En réponse, Sarantiéni-Mori confessa à Braulot que Samori, étant disposé à entrer en pourparlers avec les Français, lui avait ordonné de ne pas entrer en conflit avec nous, qu’au surplus les Anglais s’avançaient de nouveau du côté de Boudoukou et que, dans ces conditions, il avait résolu de repasser la Comoé avec toutes ses bandes et de rejoindre son père à Dabakala. En conséquence, il n’avait nullement l’intention de s’opposer à ce que Braulot occupât Bouna. Seulement, il fit observer qu’à Bouna se trouvait encore pour l’instant un de ses lieutenants, nommé Souleimane, et que celui-ci, sans ordres de son chef, ne recevrait pas Braulot ou le recevrait en ennemi. Pour éviter tout incident fâcheux, il proposa donc au capitaine de l’accompagner. Braulot accepta la combinaison et les deux troupes cheminèrent ensemble dans le plus parfait accord.
218 SAMORI A L’ÉPOQUE DE SA CAPTUREDurant la nuit qui précédait le jour de l’arrivée à Bouna, une dispute aurait éclaté au campement, à propos d’une femme, entre un sofa et un tirailleur. La dispute se serait envenimée et aurait dégénéré en une rixe générale, les sofa prenant parti pour leur camarade et les tirailleurs pour le leur. Réveillé par le bruit, Braulot serait sorti de sa tente et aurait cherché à mettre fin à la querelle en bousculant les plus excités des sofa ; alors ceux-ci l’auraient tué et sa mort aurait été le signal d’un massacre général des Français et de leurs soldats, sans que Sarantiéni-Mori, prévenu trop tard, ait eu le temps d’intervenir. Tel est le récit que fit plus tard Samori, d’après les déclarations de son fils. Il concorde en bien des points avec celui qui a été recueilli, quelque temps après l’événement, auprès des habitants de Bouna. Mais il diffère complètement de celui qui fut fait aux autorités militaires du Soudan par les quelques tirailleurs qui avaient échappé au massacre et par un nommé Ansoumana, qui servait de guide à Braulot. D’après cet homme, environ vingt kilomètres avant d’arriver à Bouna et au lever du jour, Sarantiéni- Mori aurait demandé au capitaine de faire halte durant quelques heures, pour donner le temps à des cavaliers, que lui-même enverrait en avant, d’aller prévenir Souleimane et d’éviter ainsi tout malentendu. Braulot aurait approuvé cette suggestion, malgré l’avis du lieutenant Bunas, qui redoutait que ce ne fût une ruse de la part du fils de Samori, en vue de préparer un guet-apens de concert avec Souleimane. Vers Io heures du matin, Sarantiéni-Mori aurait dit que l’on pouvait repartir, les cavaliers ayant eu le temps d’arriver à Bouna, et l’on se serait remis en marche.
Peu après le passage d’un ruisseau, à six kilomètres environ à l’ouest de Bouna, les cavaliers envoyés en avant par Sarantiéni-Mori, et sans doute aussi des guerriers de Souleimane, venus de Bouna à la requête des premiers, embusqués dans un fourré, auraient tiré à bout portant sur Braulot, qui serait tombé de cheval, probablement blessé. Au moment où il cherchait à remonter sur sa bête, il aurait reçu un coup de sabre sur la tête et serait mort en poussant un grand cri. Ansoumana, s’étant retourné au bruit, aurait reçu de Sarantiéni-Mori lui-même, sur la nuque, un coup de sabre dont il devait porter la cicatrice, très apparente, jusqu’à la fin de sa vie et qu’il montrait volontiers, quand il racontait cette affaire, comme preuve de la véracité de son récit. Bunas aurait été tué au même moment, ainsi que Myskiewicz et le plus grand nombre des 97 tirailleurs qui escortaient Braulot, par les sofa qui les entouraient. Une dizaine de tirailleurs seulement échappèrent au massacre et purent regagner Lorhosso, ainsi qu’Ansoumana lui-même. Quant aux porteurs, ils auraient été tués quelques instants plus tard, et un peu plus près de Bouna, par les sofa de Souleimane accourus à la curée.
219Une petite pyramide en briques crues a été élevée sur le lieu du massacre par les soins des officiers français qui, quelque temps après, devaient prendre possession de Bouna. Elle se trouve à 300 mètres environ à l’est du ruisseau dont il vient d’être fait mention et repose sur un socle cubique où l’on a fixé une plaque de fonte portant cette inscription : « A la mémoire du capitaine Braulot, du lieutenant Bunas, du sergent Myskiewicz et des tirailleurs sénégalais tués à Bouna le 20 août 1897. »
Quelle qu’ait été la part de responsabilité de Sarantiéni-Mori dans cet événement, il semble certain que son père manifesta une violente colère lorqu’il en fut informé. La trahison n’était pas dans ses habitudes. De plus, il devait considérer ce massacre, n’eût-il pas été voulu, comme particulièrement fâcheux au moment où une mission française se présentait pour négocier avec lui. Ceci ne dut pas être étranger aux hésitations qu’il eut à répondre à M. Bonhoure et à l’autoriser à pousser jusqu’à Dabakala.
Ce dernier attendait toujours à Satama cette autorisation qui ne venait pas, lorsque, vers le milieu de septembre, il reçut l’ordre de retourner à Grand-Bassam pour y assumer par intérim les fonctions de gouverneur, en raison du départ en congé du titulaire. M. Nebout prit alors le commandement de la mission. Le 29 septembre arrivait enfin à Satama une lettre de l’almami faisant connaître qu’il attendait celle-ci à Dabakala. Les administrateurs Nebout et Le Filliâtre partirent aussitôt et ils atteignirent le 2 octobre la résidence de Samori. Ils constatèrent l’existence, tout autour du village, d’immenses plantations fort bien tenues, comme celles qu’avait autrefois observées le capitaine Péroz, aux abords de Bissandougou.
220Ils furent reçus en grande pompe et avec beaucoup d’égards par l’almami, qui les combla de prévenances. De lui-même, il les informa du massacre de Braulot et de son détachement, s’excusant de ce qu’il présenta comme étant le résultat d’un malentendu. Il avoua même qu’il était en possession de l’armement et des vêtements des tirailleurs tués à Bouna, et qu’il s’en était servi pour équiper un peloton de sofa. Il fit visiter à nos compatriotes ses ateliers d’armurerie et leur fit présent d’un fusil modèle Kropatchek, dont toutes les pièces avaient été fabriquées et montées par ses forgerons. Il leur fit aussi passer en revue les troupes qu’il avait à ce moment près de lui ; elles se composaient d’un millier de fantassins, armés en majeure partie de fusils à tir rapide et défilant par rangs de vingt derrière un clairon qui sonnait une marche française, et d’un millier de cavaliers, presque tous armés de fusils à pierre, défilant par rangs de quatre.
Au cours des conversations qui suivirent, Samori exposa que son désir personnel était de vivre en paix avec nous, mais qu’il ne pourrait contraindre ses fils et ses lieutenants à respecter les clauses d’un traité qui les astreindrait à demeurer inactifs dans un territoire déterminé et à ne point faire d’incursions en dehors des limites assignées à ce territoire. D’autre part, il ne cacha pas qu’il redoutait, de la part des autorités militaires du Soudan, l’intention de tirer vengeance du massacre du détachement Braulot et qu’il estimait bien difficile, en de pareilles conjonctures, d’accepter des conditions de paix qui, sans doute, ne seraient pas ratifiées par le gouvernement français. Non sans une visible expression de mélancolie, il conclut en regrettant de n’avoir pas écouté les conseils qui, bien des années auparavant, lui avaient été donnés par les premiers Français avec lesquels il avait eu des entretiens et en disant : « Maintenant, que je le veuille ou non, je sens bien que c’est la guerre, et que ce sera la guerre jusqu’au jour de ma mort ; même si je cherchais à m’y opposer, mes fils m’y contraindraient. »
L’OUEST, SE CONCENTRE SUR LE BANDAMANos envoyés n’avaient plus qu’à se retirer. Au bout de vingt jours passés auprès de Samori, MM. Nebout et Le Filliâtre prirent congé de leur hôte, qui tint à les accompagner en personne jusqu’à cinq kilomètres de Dabakala et leur remit, en plus de cadeaux consistant en bœufs et en chevaux, une lettre destinée au gouverneur de la Côte d’Ivoire, dans laquelle il renouvelait ses excuses au sujet du massacre de Braulot et de ses compagnons et protestait de ses intentions pacifiques. Cependant, le refus opposé par l’almami à toute proposition de traité offrant pour nous des garanties suffisantes, nous mettait dans l’obligation d’en finir avec une situation qui mettait obstacle à la pacification du pays.
221Le commandant Caudrelier venait d’occuper Bobo-Dioulasso lorsque, au début de janvier 1898, les lieutenants Demars et Méchet, envoyés en reconnaissance au Sud de cette localité, poussèrent jusqu’à Kong, et, n’y trouvant que 300 sofa, les mirent en déroute et s’installèrent à leur place. Samori expédia aussitôt deux à trois mille guerriers, qui, le 12 février, vinrent mettre le siège devant le petit poste installé par les deux lieutenants. Le commandant Caudrelier, alors campé sur la haute Comoé, partit aussitôt à son secours le 24 février et, le 27, pénétrait au cœur de la place. Dès le lendemain, sans laisser aux guerriers de l’almami le temps de reprendre haleine, il les pourchassait vers le Sud. Il mena la poursuite jusqu’à la lisière de Baoulé, forçant Samori à évacuer en hâte Dabakala et à se rabattre vers l’Ouest, la route de l’Est lui étant désormais fermée par nos postes de la haute Comoé, de Bouna — que le lieutenant Renard venait d’occuper au début de 1898 — et de Boudoukou, et celle du Sud par nos postes du Baoulé. Le cercle se resserrait de plus en plus.
Samori concentra alors ses forces sur le Bandama, près du village de Longo et non loin de Tiémou, où il construisit en mars 1898, sur le bord même du fleuve et sur sa rive gauche, une sorte de forteresse qu’il arma des canons pris aux Anglais l’année précédente et qu’il appela Bôribâna, c’est-à-dire « la fuite est finie », où, comme le mot fut pittoresquement traduit par nos tirailleurs, « y a fini f... le camp », voulant indiquer par là qu’il défendrait sa nouvelle résidence jusqu’à la mort. La suite des faits ne devait point justifier cette fière appellation. A la même époque se préparait un événement dont l’influence devait être considérable sur les destinées de Samori, en nous rendant maîtres de tout le Soudan méridional et en donnant à notre prestige militaire un regain important et indiscutable : nous voulons parler de la prise de Sikasso. A la fin de janvier 1898, le lieutenant-colonel Audéoud, alors gouverneur intérimaire du Soudan français, avait envoyé le capitaine Morisson auprès de Babemba, successeur de Tiéba, pour obtenir du roi de Sikasso qu’il s’abstînt de donner aide ou asile à Samori et qu’il acceptât l’installation d’un poste français dans sa capitale. Babemba avait refusé d’accéder à cette invitation et avait enjoint au capitaine Morisson, cinq jours après son arrivée, d’avoir à évacuer Sikasso dans les vingt-quatre heures. Le capitaine Morisson, considérant sa mission comme terminée, avait donc quitté la ville dès le lendemain, Ier février. Mais, le 2, il tombait dans une embuscade préparée par Babemba et se voyait, ainsi que son escorte, dépouillé de ses armes et de ses vêtements par I 200 guerriers du roi, qui avaient pris les devants sur lui. Cet affront subi par notre parlementaire décida le lieutenant-colonel Audéoud à agir sans plus de délai contre Babemba et il chargea le commandant Pineau de rassembler à la hâte les éléments d’une colonne.
SIKASSO (D’après un dessin du Tour du Monde).
222La tâche était malaisée, presque toutes nos troupes se trouvant alors engagées dans les régions de Bobo-Dioulasso et de Kong. Le commandant Pineau prit hardiment des mesures de circonstance, retint à la colonie les Européens rapatriables, emprunta des officiers aux états-majors pour les mettre aux troupes, leva des tirailleurs auxiliaires et des cavaliers volontaires, fit monter de vieux canons sans affût sur des roues de voitures Lefebvre, etc., et, le 16 mars, quatorze jours après le guet-apens tendu au capitaine Morisson, il pouvait présenter au lieutenantcolonel Audéoud une colonne de I 400 hommes environ, dont 36 officiers et 59 sousofficiers ou canonniers européens ; or, il s’agissait d’enlever une ville de 30 000 âmes, entourée de trois enceintes concentriques en terre battue dont la plus extérieure mesurait 4 m. 5o de haut, 6 mètres d’épaisseur à la base et 6 kilomètres de tour, pourvue à l’intérieur d’un réduit fortifié et défendue par une armée de 1o 0o0 fantassins et de 3 000 cavaliers.
Le 15 avril, le lieutenant-colonel Audéoud était sous les murs de Sikasso.
223Le 17, il faisait ouvrir le feu. Les guerriers de Babemba, grâce à leur nombre, pouvaient effectuer de fréquentes sorties qui nous gênaient beaucoup, et qui se renouvelèrent jusqu’à la fin d’avril, nous obligeant à livrer en moyenne un combat par jour et nous coûtant 18 tués et 58 blessés. Cependant nos canons, à force de frapper sur les épaisses murailles d’argile, avaient ouvert trois brèches dans la grande enceinte : l’on put ordonner l’assaut pour le rer mai.
Il eut lieu à 5 heures du matin. Vers 6 heures et demie, on enlevait la seconde enceinte. Notre artillerie dut alors cesser son feu, pour ne point démolir nos propres troupes qui se trouvaient =3 d’autre part exposées aux balles des guerriers concentrés à l’intérieur de la ~- LA BRÈCHE DANS L’ENCEINTE DE SIKASSO ville. Leur situation fut un (D’après un dessin de l’Illustration). moment critique. Le commandant Pineau, se précipitant alors au travers d’une des brèches, va prendre le commandement des trois compagnies d’assaut, fait creuser des tranchées sur le mamelon et y fait amener et hisser deux canons de 80, qui commencent aussitôt à bombarder le tata ou réduit central.
A midi, une brèche était ouverte dans la muraille du tata. Le commandant Pineau, à la tête des compagnies Benoît et de Montguers, se lance alors à l’assaut du réduit lui-même, qui est enlevé en vingt minutes. Babemba se fait tuer plutôt que de se rendre. Nous étions maîtres d’une place réputée imprenable et que Samori avait vainement assiégée avec une armée plus de dix fois supérieure en nombre à la colonne Audéoud. à l’almami, il perdit toute son assurance, aban- Lorsque la nouvelle de ce fait d’armes parvint donna en hâte Bôribâna, et s’enfuit dans la direction du Sud-Ouest, après avoir laissé à Tiémou, pour couvrir sa retraite, son vieux lieutenant Tiémoko Bilali.
Voilà donc Samori en route pour la région montagneuse et accidentée qui borde la grande forêt entre les cours supérieurs du Sassandra et du Cavally. Il pensait y trouver un asile inviolable. Cette fuite, qui pourtant ne devait pas le sauver, se trouva motivée, car, dès le lendemain de la prise de Sikasso, le lieutenant-colonel Audéoud avait décidé d’envoyer une partie de ses troupes contre l’almami. Le commandant Pineau partait en conséquence de Sikasso, le 20 mai ; le 2 juin, il arrivait à Tiémou : Tiémoko Bilali avait pris la fuite après avoir incendié le village, selon la tactique habituelle des généraux de Samori. La poursuite commença : une colonne légère, suivant l’ennemi à la trace de ses dévastations, profita de la lune pour continuer sa route une fois la nuit tombée et, vers minuit, surprit le bivouac de Tiémoko Bilali, dont les sofa s’éparpillèrent en désordre. Le lendemain, le commandant Pineau atteignit, sur le Bandama, l’emplacement déserté de Bôribâna. Après avoir laissé à Tiémou un détachement chargé d’y construire un poste qui, un peu plus tard, fut transporté sur le Bandama, la colonne Pineau quitta ces parages le 5 juin et rallia Bobo-Dioulassou, en passant par Kong.
224Le rer juillet, le commandant de Lartigue prenait, à Odienné, le commandement des opérations contre Samori. Il se rendit à Touba, où, le 13 juillet, il fut informé de la présence de l’almami dans le district de Man, sur la lisière de la forêt dense.
Ayant établi un poste à Doué, il se transporta à Beyla, qu’il atteignit le 3 août. Il y reçut une lettre par laquelle Samori implorait la paix, sollicitant l’autorisation de retourner à Sanankoro, sa ville natale. Le commandant de Lartigue répondit à l’almami que nous n’accepterions sa soumission qu’aux conditions suivantes : remise, à titre d’otages, de ses fils Moktarou et Sarantiéni-Mori, livraison de ses armes et munitions et reddition à merci de sa propre personne, moyennant quoi nous le laisserions se fixer à Sanankoro. Cette réponse fut portée à Samori par un agent politique à notre solde, nommé Sienko Diabaghaté. L’almami, en ayant pris connaissance, expliqua à Sienko qu’il ne pourrait remettre ses fils en otage, car ses guerriers, qui commençaient déjà à le lâcher, se tourneraient contre lui s’ils apprenaient qu’il voulût livrer ses fils aux Français. Sienko ne rapporta donc point la promesse de reddition de Samori, mais, en revanche, il recueillit de précieux renseignements sur la situation de ce dernier, le découragement de ses troupes, la disette qui régnait dans son camp, l’hostilité que lui manifestaient les indigènes anthropophages de la région.
Pendant ces pourparlers, le lieutenant Wolffel et le capitaine Gaden avaient été expédiés de Beyla sur le haut Cavally, le premier le 18 août et le second le 3 septembre, afin d’empêcher éventuellement Samori de franchir ce fleuve et de se réfugier au Libéria. Le 8 septembre, le lieutenant Wolffel apprit que des sofa commençaient en effet à traverser le Cavally à hauteur de Tiafesso. Le lendemain matin, il surprenait l’avant-garde ennemie dans son campement, faisait I 800 sofa prisonniers, délivrait plusieurs milliers de captifs et mettait la main sur 500 fusils à tir rapide, plus de 6 0o0 fusils à pierre, une vingtaine de tonnelets de poudre et autant de caisses de munitions, dont trois caisses d’obus et cinq caisses de gargousses. Deux jours après, 5 000 fugitifs de l’armée de Samori venaient se rendre au lieutenant Wolffel à Tiafesso, où le capitaine Gaden arrivait à son tour le I1 septembre.
225Ce dernier avait recueilli des renseignements sur l’endroit où se trouvait campé l’almami lui-même et sur les positions occupées par ses fils et lieutenants principaux. Mais il estimait insuffisantes les forces dont le lieutenant Wœlffel et lui disposaient — environ 300 fusils au total — pour tenter, avec quelque espoir de succès, la capture de Samori et de son état-major, dans une région boisée et tourmentée, propice à la guerre d’embuscades et offrant des facilités de refuge à l’ennemi. Il décida donc de concentrer son monde à Nzo et d’y attendre un renfort qu’il avait demandé au commandant de Lartigue. Celui-ci amena lui-même à Nzo ce renfort qu’il avait reçu le 6 septembre à Beyla, et qui se composait de 1oo tirailleurs expédiés de Sikasso sous les ordres du capitaine LE CAPITAINE GOURAUD Gouraud. A L’ÉPOQUE DE LA CAPTURE DE SAMORI
LE CAPITAINE GOURAUD A L’ÉPOQUE DE LA CAPTURE DE SAMORI
Cet officier, un peu plus ancien que le capitaine Gaden, reçut le commandement d’une petite colonne de reconnaissance, qui comprenait 12o tirailleurs auxiliaires sous les ordres du capitaine Gaden, et les 10o tirailleurs venus de Sikasso, sous les ordres du lieutenant Mangin. Cette reconnaissance ne rencontra d’abord le long de sa route que des villages dévastés, remplis de cadavres en putréfaction. Sur le bord des ruisseaux, dont les indigènes de la région avaient empoisonné les eaux, gisaient de longues files d’autres cadavres, ceux des sofa ou de leurs captifs qui, dans la fuite commune, s’étaient abreuvés à ces ruisseaux. Ailleurs, dans la forêt, c’étaient les squelettes d’individus morts de faim.
Nous devons à l’obligeance du général Gouraud, Gouverneur militaire de Paris, communication des pages du rapport qu’il écrivit au lendemain même de la capture de Samori. Ce sont ces lignes que nous publions ci-après.
Des renseignements obtenus du sofa rencontré cet après-midi, comme des
HISTOIRE DES COLONIES. I. 1V.
226multiples interrogatoires faits tout en marchant, il apparaît de plus en plus clairement que notre approche n’est pas soupçonnée, que Samori se garde mal sur ses derrières, se croyant sans doute suffisamment couvert par la barrière de cadavres que tout le monde croit infranchissable. La lassitude de tous est extrême, et le moral des sofa est évidemment très atteint. L’étoile de l’almami semble pâlir. L’occasion paraît bonne pour lui porter le coup suprême. Mais son prestige est encore tel que la lutte ne peut finir avec lui que par sa mort ou sa capture ; et pour l’atteindre, il est indispensable de le surprendre ; il ne nous faut pas un combat qui, si heureux qu’il soit, lui donnerait le temps de fuir et de nous échapper. Il nous faut une prise complète et brutale.
Les ordres suivants sont donnés pour la surprise : Les deux sections de tête, la première avec le lieutenant Jacquin et le sergent Bratières, la seconde avec le capitaine Gaden, traverseront le village des femmes sans s’y arrêter, et se lanceront sans tirer un coup de fusil dans le campement. La section Jacquin le traversera au pas de course, et ira occuper le débouché opposé sur la route de Touba. La section Gaden occupera la case de l’almami. L’almami en personne est l’objectif suprême des deux sections.
Tout en les aventurant, je veux garder une réserve : aussi les troisième et quatrième sections, avec le lieutenant Mangin, se tiendront à l’entrée du village des femmes et constitueront un peloton qui me permettra de parer aux événements.
Enfin, la cinquième section, avec le sergent Maire, aura la garde du convoi. Défense formelle est faite aux tirailleurs de tirer sans ordre un seul coup de fusil. Je recommande expressément aux commandants de sections de ne pas tirer à moins de nécessité absolue, de résistance sérieuse à briser, résistance qui, grâce à la surprise sur laquelle on peut compter, ne se produira sans doute pas au premier instant. Enfin, il est recommandé à tous de ne pas tuer l’almami, de le prendre vivant si possible. Si Samori, personnage mystérieux et quasi légendaire depuis de longues années pour les noirs de notre Soudan, disparaît au fond de cette forêt perdue, pas un d’entre eux ne voudra croire à sa fin.
CAPTURE DE SAMORI 29 SEPTEMBRE 1898Le bruit de sa mort a couru trop souvent, son prestige est trop grand. Si on peut le montrer prisonnier, il faudra bien y croire. Départ à 5 heures. La petite arrière-garde de sofa est surprise dans la torpeur du réveil, et enlevée sans coup férir. La marche est plus dure que jamais : nous sommes rentrés en forêt, c’est une véritable escalade dans les rocs et les arbres abattus.
227Enfin, à 7 h. 30, nous débouchons sur des pentes dénudées : à nos pieds s’ouvre une vallée verdoyante, éclairée par un gai soleil, qui nous semble radieux, au sortir du jour douteux de la forêt. L’horizon est barré par une longue croupe boisée et derrière ces bois montent à perte de vue des colonnes de fumée, indiquant un campement immense ; et j’entends avec émotion le sofa me dire en me les montrant : « C’est lui ! » Nous descendons dans la vallée, nous filons le long de la croupe, au milieu des hautes herbes ; partout des gourbis remplis d’une foule sans armes. Cachés comme nous le sommes, tous à pied, dans les hautes herbes, ces gens ne nous voient que quand nous sommes sur eux. Ils nous regardent passer hébétés. On leur crie de ne pas bouger, de se taire, de ne pas avoir peur, et l’on file. L’allure est rapide, l’instant est suprême. Pourvu qu’il ne parte pas de coup de fusil ! Nous passons coup sur coup deux marigots encaissés. Sur les bords du second, des femmes sont en train de laver. C’est le village des femmes de Samori.
SAMORI APRÈS SA CAPTURE (Croquis exécuté sur les indications des témoins, d’après l’Illustration).
Jacquin exécutant sa consigne, avec un magnifique entrain enlève sa section, traverse le village, le petit bois, et, sans se laisser intimider par la foule qui remplit l’immense campement, il y plonge avec sa petite troupe. Gaden s’y jette sur ses traces.
Il est 8 heures : partout les femmes font tranquillement la cuisine, le couss-couss du matin. Samori est devant sa case, étendu dans une chaise longue, entouré de quelques familiers, lisant selon son habitude le Coran. Tout à coup, du côté du village des femmes, des cris éclatent.
Samori se lève, aperçoit les chéchias des tirailleurs, et, saisi de stupeur, affolé, s’enfuit du côté opposé, sans prendre le temps de trouver une arme. Il court à toutes jambes à travers le camp, cherchant un cheval pour aller rejoindre la grand’- garde de ses fils, à dix kilomètres dans l’Est. Mais quatre ou cinq tirailleurs et le sergent Bratières ont aperçu ce grand vieillard bien vêtu, la tête couverte d’une coiffure exceptionnelle, une chéchia rouge serrée d’un turban blanc, et, saisis à l’idée que c’est Samori, ils se jettent avec une bravoure folle à sa poursuite au milieu de ce camp rempli de sofa armés.
L’almami est rattrapé au moment où il a franchi un ravin et va sortir du camp. Tout en courant, les tirailleurs lui crient : « Ilo ! Ilo ! Samori ! » (Halte ! Halte !) Rien ne l’arrête, il évite par un adroit crochet le premier tirailleur qui arrive sur lui. Enfin, entendant le sergent Bratières qui le serre de près, et crie lui aussi : « Ilo ! Ilo ! Samori ! » il se laisse tomber à terre, épuisé par la course et l’émotion ; le sergent le saisit aussitôt. L’almami dit aux tirailleurs de le tuer tout de suite, et, dans son trouble, demande au sergent s’il est le chef de la colonne. Le reste de la section avec le lieutenant Jacquin arrive au même instant, et le sergent lui remet son prisonnier.
Il était temps : le premier moment de stupeur passé, de tous côtés les sofa sortent en armes de leurs gourbis, mais trop tard ! La surprise a si bien réussi, tout s’est passé si vite, que les sofa n’ont pas eu le temps de s’apercevoir de notre petit nombre, et que Samori est déjà dans nos mains, quand ils songent à le défendre.
Jacquin ramène l’almami à sa case, qu’a occupée le capitaine Gaden et lui fait comprendre, en lui mettant le revolver sur la tempe, qu’au premier coup de fusil son affaire est réglée. Il s’est déjà rattaché à la vie, et, par ses gestes et par ses paroles, engage ses hommes à mettre bas les armes. En un clin d’œil, la nouvelle est connue par tout le camp, et met fin, comme nous y comptions, à toute tentative de lutte. Il n’a pas été tiré un seul coup de fusil !
229Le capitaine Gouraud, arrivé à son tour au centre du camp, put procéder au désarmement de tous les sofa qui se trouvaient là. D’autres étaient à quelques kilomètres plus au Nord, sous les ordres de Moktarou et de Sarantiéni-Mori, gardant les routes par lesquelles on croyait qu’arriveraient nos troupes. Samori dépêcha à ses fils un cavalier pour les inviter à venir se rendre et ils obéirent aussitôt à cet ordre.
Le soir, nous avions entre nos mains tout ce qui restait de l’armée de Samori, en plus de sa personne et de celles de ses femmes, de ses fils, de ses conseillers et lieutenants. Nous avions saisi ce jour-là, sans coup férir, 600 fusils à tir rapide, I 000 fusils à pierre, un canon (le dernier des deux canons pris à Oua), 90 caisses de cartouches et obus, 30 barils de poudre : armes et munitions furent détruites sur l’heure. Nous nous étions emparés aussi de 6o chevaux et mulets, de 250 bœufs et vaches, et du trésor de Samori, composé de bijoux et de lingots d’or dont la valeur totale fut évaluée à 250 000 francs. Enfin nous avions la charge de plusieurs milliers de captifs que nous nous empressâmes de rendre à la liberté et dont le rapatriement devait être effectué à bref délai. Le cauchemar qui pesait depuis plus de quinze ans sur l’Afrique occidentale se dissipa ce jour-là, parmi les brouillards du cirque de Guélémou. L’almami, ses femmes, ses fils et ses familiers furent ensuite transférés à Kayes, tandis que les sofa faits prisonniers étaient remis en liberté et renvoyés dans leur pays d’origine. M • ORT DE SAMORI (2 JUIN 1900) Gabon. Cette décision lui fut notifiée à Kayes, le 22 dé- Le gouvernement français décida d’exiler Samori au cembre 1898, par le général de Trentinian, gouverneur du Soudan français. Puis il fut acheminé sur Dakar par la voie fluviale. A Saint-Louis, il chercha à se tuer en se donnant un coup de couteau et on dut le transporter à l’hôpital, où, guéri de la blessure qu’il s’était faite, il se montra reconnaissant des soins qui lui furent prodigués. Lorsqu’il fut complètement remis, on l’embarqua à Dakar sur le Tibet et, avec sa femme favorite Sarantiéni, son fils Sarantiéni-Mori et son principal conseiller Morifing Dian, il fut interné dans l’ile de Missanga, sur l’Ogôoué, en face du poste de Ndjolé. Il devait y mourir le 2 juin 1900.
BARRES DE SEL, cul-de-lampe
230FEZZAN • Bardai I1S Djado Adoudé - Achgour Sahoum-Dirki • Bilma Nguigmi KANEM FRIQ Barroua o Lac Tchad Kouko it Lamy BORNOU A Yola. CAMEROUN Grande forêt équatoriale D U Iféraouane RRITOIRE •Agades NI G E Zinder "Goure Kano Zaria Mouri •Loko Échelle TERRITOIRES 200 300 400 500 Km. suDALGÉRie 100 Tropique du Cancer ---_HOTOGASt G G_A_R. Taoudenit A HAGGAR Guettara In-Ouzel Achourat Timiaouine • Mabrouk Araouan OK oBou Djebiha UN TA Kidal FRAN SOUDAN Tombouctou Bamba Bourem Oualata Lac Tosave D U < Mare de Menaka TOM a Hombori Ansongo LacDeb EN fahoua Tillabéry Sokola BELÉDOUGOU Sorbo-Haoussa Dori Sansanding/ T A Ségou Bany ? quay Josso OKaya Tigba Kankantchar lainville Sotouba oKoutiala bamako-k Koulouba Baoul Kouandé BERGO i Boussa *Dioulasso Bida oKong d’Arenberg Egga i Tocarnotrille CÔ T Fandoukol, CÔTE Lokodja c D’IVO A bomey DR EN Dimbokro (Lagos, ED. PAILLARD DELT PÉNÉTRATION DES PAYS VOISINS DU SOUDAN
Notes de l'édition originale
- p. 190 (1) Général MANGIN. Lettres du Soudan. Préface de G. HANOTAUX. Édit. des Portiques.
Citer ce chapitre
Maurice Delafosse, « La grande conquête et la formation de l'Afrique occidentale (1875-1904) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 159-230.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/la-grande-conquete-et-la-formation-de-l-afrique-occidentale/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d