Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 7
La pénétration des pays voisins du Soudan et la formation des colonies de la côte
CHAPITRE VII LA PÉNÉTRATION DES PAYS VOISINS DU SOUDAN ET LA FORMATION DES COLONIES DE LA CÔTE I. - L’OCCUPATION DE TOMBOUCTOU ET LA LUTTE CONTRE LES TOUAREG (1893- 233 1904). — Massacre des colonnes Aube et Bonnier. - Le commandant Foffre rétablit la situation (1894). — L’œuvre du colonel de Trentinian (1895-1899). — Fondation du poste de Gao (janvier 1899). - Formation de corps méharistes. — Firhoun, chef des Oulmidden. — La jonction avec l’Algérie. II. — LA CONQUÊTE DE LA HAUTE VOLTA ET DES PAYS ENTRE NIGER ET TCHAD 240 (1887-1904). - Exploration du lieutenant Binger (1887-1889). — La convention franco-anglaise du 5 août 1890. — La mission Monteil. - Nouvelles explorations (1892-1896). — La mission Hourst. - Notre protectorat sur le Mossi et le Gourounsi (1896). — Fin de l’occupation de la boucle du Niger (1897). — La marche vers le Tchad (1897-1898). — Belle conduite du caporal Koubi Keïta. — La convention francol’affaire Voulet-Chanoine. — Fondation du poste de Zinder (1899). — La réunion des missions de l’Afrique centrale au lac Tchad. — L’œuvre du colonel Péroz. — La mission de délimitation Moll-Tilho (1903) et la convention de 1904. III. - LA MAURITANIE (1875-1904). — Les premières reconnaissances : Soleillet- 2 55 Coppolani. - Occupation du pays des Trarza et des Brakna. — Assassinat de Coppolani (12 mai 1905). IV. - LA FORMATION DE LA COLONIE DE LA GUINÉE FRANÇAISE (1875-1904). — 259 Nos premiers établissements des rivières du Sud. — Olivier de Sanderval. - Organisation des rivères du Sud. — Contestations allemandes : convention du 24 décembre 1885. — Occupation de Conakry (1887). — Les missions Plat et Audéoud (1887). — Le docteur Ballay. — Le décret du Ier août 1889. — Constitution du gouvernement de la Guinée française (1893). — Occupation du Fouta-Diallon (1896). — Acquisition des îles de Los (1904). V. - LA FORMATION DE LA COLONIE DE LA CÔTE D’IVOTRE (1875-1904). - 272 Treich-Laplène, son œuvre (1883-1890). — Treich-Laplène et Binger. — Missions dans la région côtière (1890-1892). — Délimitation avec le Libéra (1892). — Constitution du gouvernement de la Côte d’Ivoire (IO mars 1893). — La révolte d’Assikasso. — Révolte dans la région du Toumodı. — Création de Bingerville (1900). — Fonction entre les districts de la côte et la région soudanaise. VI. - LA FORMATION DE LA COLONIE DU DAHOMEY (1875-1904) ET LA DISPUTE 287 — Cession de Cotonou (1878). — Protectorat de Porto-Novo (1883). — Le roi Toffa. — Le roi Gléglé. — Victor Ballot résident au golfe de Bénin. — Les premières hostilités. — Les événements d’Ouidah. — Négociations avec Béhanzin. — Le Père Dorgère. — Le traité du 3 octobre 1890. — Les Dahoméens rouvrent les hostilités. — Affaire de la « Topaze ». — Le colonel Dodds commandant l’expédition. — Prise d’ Abomey. — Déchéance de Béhanzin. — La guerre continue. — Propositions de paix de Béhanzin. — Agoliagbo reconnu roi du Dahomey (1894). — Soumission de Béhanzin (25 janvier 1894). — La pénétration intérieure : la course au Niger. — Attribution des territoires contestés entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne. — Annexion du Dahomey (1900). — Les rivalités franco-anglaises pour la possession du Bas-Niger. — La compagnie française de l’Afrique occidentale : Semellé, Mattèi. — La Royal Niger Co. — La mission Mizon. — La convention du I4 juin 1898. VII. — LE GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE, — Les préliminaires 315 de la constitution du gouvernement général (1896-1904). — Le décret du 18 octobre 1904).
232 233E 16 décembre 1893, le lieutenant de vaisseau Boiteux, commandant de la flottille du Niger, ayant laissé sa canonnière au mouillage de Kabara, entrait sans coup férir à Tombouctou et y arborait le pavillon français. Les habitants de la ville, appartenant en majorité à la race noire, lui firent bon accueil. Ils n’étaient animés d’aucune hostilité à notre égard et ne voyaient pas poindre sans plaisir le jour où notre protection les mettrait à l’abri des exactions et des pillages dont leur ville était périodiquement la victime, tantôt de la part des rois bambara de Ségou, tantôt de celle des Peuls du Massina, tantôt et surtout de la part des Touareg. Les Arabes Kounta, qui étaient installés dans le Nord-Est et dont la famille la plus illustre, celle de Bekkaï, possédait à Tombouctou une grosse influence, n’étaient pas fâchés non plus d’un événement qui semblait annoncer que les Touareg, leurs rivaux séculaires, ne feraient plus la loi au gré de leur fantaisie. Mais ces derniers se sentaient directement menacés dans leurs habitudes de rapines, et se rendant compte que nous n’avions aucune force militaire sérieuse, ils résolurent aussitôt de mettre obstacle à notre occupation.
Le lieutenant-colonel Bonnier, qui assurait alors l’intérim du gouvernement au Soudan français et qui revenait d’une expédition contre Samori, apprit à Sansanding, le 26 décembre, l’initiative quelque peu téméraire du commandant de la flottille. Il n’ignorait pas les dispositions des Touareg et il estima que, si le lieutenant de vaisseau Boiteux n’était pas immédiatement soutenu par des effectifs importants, un désastre était imminent. Il se porta donc sans délai sur Tombouctou par la voie fluviale, avec tous les éléments dont il pouvait disposer, en même temps qu’il expédiait au chef de bataillon du génie Joffre, qui était alors directeur des travaux du chemin de fer de Kayes au Niger, l’ordre de s’y rendre de son côté par voie de terre, avec des renforts prélevés sur les garnisons du haut Sénégal.
Nous avons dit plus haut comment le gouverneur Grodet, qui était encore dans l’ignorance des événements de Tombouctou, avait voulu arrêter dans leur marche les deux colonnes, sans pouvoir y parvenir, ses télégrammes n’étant parvenus à destination qu’après les faits accomplis.
234ASSACRE DES COLONNES
AUBE ET BONNIERLes craintes du lieutenant-colonel Bonnier devaient d’ailleurs se trouver rapidement et malheureusement justifiées. Il venait à peine de quitter Sansanding que, le 28 décembre, l’enseigne de vaisseau Aube, demeuré à la garde du mouillage de Kabara, y était attaqué par un groupe de Touareg. Il les repoussa et, bravement, leur donna la chasse dans la direction de Tombouctou, accompagné d’un second maître d’équipage et de dix-huit laptots ou matelots indigènes. Mais, à quelques kilomètres du fleuve, au lieu dit Ouroumaira, enveloppé par de nombreux Touareg accourus à la rescousse, il fut massacré ainsi que tous ses hommes. Une heure après, la nouvelle parvenait à Tombouctou. Le lieutenant de vaisseau Boiteux se porta aussitôt sur le lieu du combat, dispersa les Touareg et rétablit la liaison avec Kabara. Mais sa situation et celle de notre flottille n’en demeurait pas moins critique.
Le 6 janvier 1894, la colonne Bonnier faisait son entrée à Tombouctou, écartant la menace suspendue sur le sort de notre poste naissant. Bonnier, cependant, estima qu’il devait, sans plus tarder, venger l’attaque et la mort de l’enseigne Aube, et montrer aux Touareg que nous entendions demeurer les maîtres. Le I2 janvier, ayant laissé Tombouctou à la garde du capitaine Philippe, il partit en reconnaissance vers l’Ouest, où il avait appris qu’étaient rassemblés les Touareg qui avaient pris part à l’affaire d’Ouroumaira. Il emmenait avec lui 25 à 3o officiers européens et 300 tirailleurs.
Le 14, 1l surprend des campements ennemis et capture des troupeaux. Le I5, il installe son bivouac sur une sorte de presqu’île, au bord d’une mare faisant partie du système lacustre du Faguibine, au lieu dit Takoubao, non loin et au Nord-Est de Goundam. Le 16 janvier, avant la fin de la nuit, le campement est envahi par un nombre considérable de Touareg, qui, s’étant avancés sans bruit jusqu’aux faisceaux et les ayant renversés, puis, ayant poussé sur la colonne endormie les bœufs qu’elle avait capturés la veille, déterminent une panique à la faveur de laquelle, et avec la complicité des ténèbres, ils massacrent Blancs et Noirs à coups de javelots et de sabres. Le capitaine Nigote, le sergent-major Beretti et huit tirailleurs indigènes, ayant pu se jeter dans la mare de Takoubao et la traverser à la nage, réussirent à rallier Tombouctou, en recueillant en route le convoi conduit par le sous-lieutenant Sarda ; six sous-officiers européens et une centaine de tirailleurs avaient également échappé par la fuite à la tuerie et regagné Tombouctou : tout le reste de la colonne avait péri et son armement, ses munitions et son matériel étaient restés entre les mains des Touareg. La nouvelle du désastre, qui parvint en France le 8 février, y souleva une très grosse émotion.
235 BLIT LA SITUATIONCependant, le commandant Joffre s’avan- (1894) çait à marches forcées à travers le Sahel. Le 20 janvier, il parvenait à Niafounké et, près de là, infligeait le 24 aux Touareg une sanglante défaite. Puis il allait à Takoubao recueillir les restes des victimes et arrivait le 9 février à Tombouctou, où, prenant le commandement de la région et des opérations, il commença par élever une série de postes de défense : il construisit à Tombouctou même un fort qui reçut le nom de Fort-Bonnier, à Kabara un blockhaus, à Korioumé et à Goundam deux stations d’appui et de surveillance. Puis, ayant pris des informations sur les tribus qui avaient participé au massacre de Takoubao et ayant su que les plus compromises étaient celle des Tenguéréguif et la fraction des Kel-Antassar placée sous les ordres du chef Ngouna, il marcha contre ces deux tribus et infligea successivement à chacune d’elles une défaite sévère au cours de la seconde quinzaine de février. En mars, le capitaine Gautheron repoussait près de Koura, sur la rive droite du Niger, une attaque des Irréghanaten, et le commandant Joffre mettait en déroute, à Koiratao et près du lac Fati, un fort LE COMMANDANT JOFFRE EN 1894 parti d’Iguellad, de Tenguéréguif et d’Irréghanaten. Le 28 du même mois, plusieurs petites tribus faisaient leur soumission. En avril, une série d’opérations étaient entreprises contre les Kel- Antassar de Ngouna. Le 24 mai, Sakhaoui, chef des Igouadaren de la rive gauche, demandait l’aman, et, en juin, le commandant Joffre tournait ses efforts contre les Kel-Temoulait de la rive droite. Lorsqu’il quitta Tombouctou, le io juillet 1894, les abords de la ville étaient complètement dégagés et les tribus encore insoumises se tenaient à l’écart, prêtes à accepter le fait accompli. A sa première rencontre avec un ennemi qui se croyait vainqueur, Joffre manœuvrait supérieurement.
Le colonel Ebener lui succéda. Il se disposait à en finir avec les Iguellad et les Kel-Antassar, lorsqu’il reçut, toujours du même gouverneur Grodet, un ordre, daté du II août, interdisant toute action militaire avec mission de se tenir sur la stricte défensive. Il se trouva ainsi condamné à l’inaction au moment où la continuation de notre offensive contre les Touareg, terrorisés par les succes remportés coup sur coup par le commandant Joffre, aurait singulièrement hâté l’heure de la pacification définitive. En raison de notre inaction, les soumissions acquises ne pouvaient être qu’éphémères : en 1895, les Irréghanaten entrèrent en rébellion ainsi que les Igouadaren, et, plus en aval, les Logomaten attaquaient, les 4 et 5 juin de la même année, sous la conduite de leur chef Boubakar, Ouandiédou, la mission du capitaine Toutée, qui remontait le cours inférieur du Niger. Les choses allaient changer d’aspect avec (1895-1899) l’arrivée au Soudan, comme gouverneur, du colonel de Trentinian. En juillet 1895, il envoyait à Tombouctou le commandant Réjou, avec l’ordre d’assurer par tous les moyens notre domination, de recourir le plus possible à la diplomatie, mais d’employer la force chaque fois que les autres moyens se révéleraient impuissants. L’action contre les Kel-Antassar fut alors reprise et le capitaine Florentin les battit le 4 août à Farach, près du lac Faguibine, mais dut se replier sur Goundam. Deux jours après, le lieutenant Gouraud repoussa une incursion des Iguellad, qui s’étaient avancés jusqu’à la dune de Hamaria, presque aux portes de Tombouctou. Le lieutenant de spahis Bérar était tué le 6 octobre au combat de Taaraïet, mais Allouda, chef de l’une des fractions des Kel-Antassar, faisait sa soumission en décembre, tandis que Ngouna, chef de l’autre fraction, persistait à demeurer en dissidence. Des postes étaient créés à la fin de 1895 à Ras-el-ma et à Sompi, qui, avec celui de Goundam, maintenaient en respect les derniers Touareg rebelles dans l’Ouest de Tombouctou. Quant aux Kounta, ils n’avaient cessé jusqu’alors de nous donner des preuves de loyalisme. Cependant, quelques fractions de cette tribu tendaient à s’unir aux Touareg et à n’importe quels pillards sahariens pour inquiéter les populations qui nous étaient fidèles. C’est ainsi qu’en 1896 nous eûmes des Kounta pour adversaires en même temps que nous en avions d’autres pour amis. Le ter mars 1896, le colonel de Trentinian reçut, à Goundam, Cheiboun, amé-
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nokal des Tenguéréguif, qui reconnut solennellement notre suzeraineté. Vers la même époque, le lieutenant de vaisseau Hourst accomplissait sa belle reconnaissance du Niger moyen et du bas Niger. Il avait réussi à gagner l’amitié de Madidou, aménokal des Oulmidden ou Ouliminden, ce qui lui permit d’atteindre Gao puis Say sans rencontrer de sérieuse résistance. C’était notre premier contact avec les Oulmidden et l’on pouvait en augurer d’excellents rapports pour l’avenir. Mais l’histoire de notre pénétration en pays touareg devait être fertile en surprises et en revirements de la part de ces populations au caractère complexe et versatile.
GAO (JANVIERSakhaoui, chef des Igouadaren, et Assalmi, aménokal des Irréghanaten, firent leur soumission cette même année (1896). Mais ces soumissions n’étaient pas toutes sincères ; en juin 1897 nous courûmes un sérieux danger. Un peloton de spahis en reconnaissance dans les environs de Tombouctou fut cerné par une bande de Kounta et de Touareg réunis et massacré presque en entier avec ses deux officiers, les lieutenants de Chevigné et de la Tour de Saint-Ygest. Une autre fois un parti ennemi poussa une pointe jusqu’à six kilomètres de Kabara. Le commandant Klobb parvint néanmoins quelque temps après à nettoyer les abords du fleuve jusqu’à Bourem : des dissidents finirent par déposer les armes. Au fur et à mesure que notre occupation gagnait 1899) du terrain, les Oulmidden manifestaient des symptômes d’hostilité et l’on décida d’installer un poste à Gao, afin de les observer et, au besoin, de les contenir. Promu lieutenant-colonel et chargé du commandement de la région de Tombouctou, Klobb se mit à la fin de 1898 en route pour Gao, qu’il atteignit le ter janvier 1899 ; il y fit édifier un fort, après quoi, il en fit construire un autre plus en aval, à Ansongo et un troisième plus en aval encore, à Dounzou, et enfin un quatrième à Tillabéry, près de Sinder. Cette série de postes, en des lieux bien choisis, assurait la surveillance des Touareg nomadisant sur les deux rives du fleuve.
A l’intérieur de la boucle, ce sont mêmes succès. Nos reconnaissances se multiplient et nous arrivons même à recruter des partisans parmi les Touareg. Les soumissions affluent et l’aménokal Madidou fait demander la paix, mais il meurt avant de l’avoir conclue et est remplacé d’abord par Laoueï, puis par un de ses cousins nommé Firhoun, qui ne devait pas tarder à nous créer de sérieuses difficultés. Fort heureusement, nous avions déjà créé l’instrument destiné à briser toute résistance.
238ORMATION DE CORPS
MÉHARISTESDepuis 1896, les autorités militaires de la région de Tombouctou s’appliquaient à former des corps de méharistes à l’imitation de ceux qui existaient déjà dans le Sud algérien et dont la nécessité s’imposait aussi pour assurer la surprise et la poursuite, à travers le désert, d’ennemis aussi mobiles que les Touareg : à leurs chameaux, il fallait opposer d’autres chameaux. Les premiers essais tentés en 1896 et 1897 n’avaient donné que de médiocres résultats. Enfin, en 1898, un peloton méhariste régulier était organisé à Tombouctou par le lieutenant de Gail et concourait fort utilement, en 1898 et 1899, à la lutte contre les dissidents touareg et kounta.
OULMIDDENLes opérations militaires furent arrêtées en 1900, en raison d’une épidémie de fièvre jaune qui sévissait au Sénégal et qui empêcha de procéder à la relève des troupes. L’autorité locale songea alors à utiliser les bonnes dispositions du chef Hamoadi, qui venant de remplacer Abiddine à la tête des Kounta, s’était rallié à nous et offrait même de marcher contre les Oulmidden. Ses offres furent acceptées, et au début de 1901, il vint prendre nos instructions à Gao, accompagné de 900 guerriers kounta, dont 200 à cheval et 700 à méhari. Il en repartit le 22 mars dans la direction de l’Est, marchant contre le gros de la tribu des Oulmidden. Après avoir enlevé de nombreux troupeaux, il atteignit la mare de Ménaka, puis, en avril, rencontra à Tiguirirt un fort parti, qu’il mit en complète déroute. Revenant alors sur ses pas, il ramena 150 captifs enlevés à l’ennemi, 4 000 bœufs, 12 chevaux, 350 chameaux, des armes, des vêtements, des étoffes. Nouveaux rezzous, nouveaux succès en mai et en juin. A la suite de ces événements, la tribu des Oulmidden était, en général, disposée à faire la paix, et l’aménokal Laoueï inclinait vers la soumission. Mais Firhoun et les jeunes chefs, excités par un marabout Mohammed Ahmed, qui venait de se révéler dans la boucle du Niger, ne parlaient que de guerre à outrance. Leur parti l’emporta et, en 1902, à la suite d’une réunion de tous les notables, Laouei fut déposé et remplacé par Firhoun, qui n’était âgé que d’une trentaine d’années. Une fois parvenu au pouvoir suprême, qui était le but de ses ambitions, Firhoun se montra d’humeur plus pacifique. Il tenait à demeurer roi, et il pensait l’être plus longtemps en se rangeant auprès de nous qu’en restant notre ennemi. Les circonstances qui avaient fait interrompre les opérations militaires n’existaient plus, la relève avait été opérée, et nos préparatifs, sur lesquels Firhoun était très bien renseigné, lui avaient donné à réfléchir. Le ı2 janvier 1903, il vint se présenter au poste de Gao, et, le 23, il faisait sa soumission et celle de tous ses sujets entre les mains du lieutenant-colonel Dagneaud.
239Quelque temps après, grâce à l’intervention d’un marabout nommé Baye qui nous fut toujours dévoué, Illi, chef des Ifoghâs, faisait à son tour des offres de soumission, à la fois à Bamba, au lieutenant Pasquier, et à In-Salah, au lieutenant-colonel Laperrine. Ces offres furent agréées des deux côtés ; à la suite d’une entente entre le gouvernement général de l’Algérie et celui de l’Afrique occidentale française, et avec l’agrément de Moussa-ag-Amastane, aménokal des Hoggar et suzerain nominal des Ifoghâs, ceux-ci furent rattachés au territoire militaire de Tombouctou, et un poste fut créé à Kidal. A l’époque où nous a conduit ce la soumission générale des Touareg nigériens comme acquise, au moins provisoirement. Les postes installés un peu partout nous permettaient d’administrer les régions nouvellement conquises et il était temps de songer à tracer la limite qui devait séparer les territoires soudanais de ceux de l’Algérie. Il fut décidé que le colonel Laperrine, commandant militaire du territoire des oasis algériennes, se rencontrerait à cet effet avec un officier envoyé par le commandant du territoire militaire de Tombouctou. Le capitaine Théveniaut fut désigné pour représenter l’Afrique occidentale. On lui donna comme escorte un peloton de tirailleurs méharistes qui venait d’être organisé à Ras-el-ma. Le 16 avril 1904, il rencontrait le colonel Laperrine au puits de Timiaouine, vers la naissance de la vallée du Tilemsi, et les deux officiers convinrent de faire passer la frontière sud de l’Algérie entre ce puits et celui d’In-Ouzel, situé au Nord-Est du premier. Pour la première fois, une jonction était opérée entre nos troupes du Soudan et de l’Afrique du Nord, à travers le Sahara vaincu.
La randonnée accomplie par le capitaine Théveniaut eut, entre autres résultats, celui de fournir à l’autorité militaire de Tombouctou d’utiles expériences relativement à l’organisation définitive à donner à nos formations méharistes soudanaises. La nécessité de ces dernières devait être démontrée peu après : le 2 décembre 1904, les capitaines Aguttes et Prokos, disposant seulement de tirailleurs à pied et de spahis à cheval, avaient pu surprendre dans leur campement, à une cinquantaine de kilomètres de Tombouctou, des pillards du Nord appartenant à la tribu des Oulad-Djerir, les bousculer, leur infliger des pertes et les mettre en déroute ; mais l’absence d’hommes montés à méhari les avaient empêchés de poursuivre les fuyards et de les anéantir.
240A l’aide des moyens militaires habituels au Soudan, très légèrement perfectionnés, nous avions pu conquérir les abords du Sahara. Mais, pour les garder, pour vaincre définitivement les Touareg de l’Est, aux terrains de parcours notablement plus étendus que ceux des Touareg de l’Ouest et de la Boucle, pour surveiller le désert et y faire la police, il nous fallait adapter ces moyens militaires à la nature du pays et aux façons de faire de ses habitants : ce devait être l’œuvre de la période postérieure à 1904.
II. — LA CONQUÊTE DE LA HAUTE VOLTA ET DES PAYS ENTRE NIGER ET TCHAD (1887-1904)
EXPLORATION DU LIEUTE- NANT BINGERLa guerre contre Ahmadou et contre Samori constituent les deux faits les plus remarquables et les plus importants de notre expansion soudanaise ; après les victoires remportées sur ces deux souverains et la chute du royaume de Sikasso, nous étions les maîtres incontestés de tout le pays qui s’étend au loin sur les deux rives du Niger, depuis les sources de ce fleuve jusqu’à la hauteur de Mopti. Restaient les vastes territoires situés à l’intérieur de la Boucle, ceux qui, débordant le fleuve à l’Est, s’étendaient jusqu’au lac Tchad et enfin ceux qui confinaient à la région saharienne et finissaient par se perdre dans le Sahara lui-même ; ceux-là aussi n’allaient pas tarder à tomber sous notre autorité. (1887-1889) constitua le point de départ de notre emprise C’est l’exploration du lieutenant Binger qui sur les régions situées à l’intérieur de la boucle.
Avant 1887, on n’avait sur elles en Europe, que les renseignements recueillis par Barth vers le milieu du dix-neuvième siècle, renseignements d’ailleurs relatifs seulement au nord de la boucle, et les indications obtenues indirectement, en interrogeant des indigènes. Un autre voyageur, l’Allemand Gottlob Adolf Krause, avait parcouru l’intérieur de la boucle, peu de temps avant Binger : parti de la Côte d’Or en 1886, seul et sans escorte, il avait réussi à gagner Dienné et s’était rendu de là à Bandiagara, puis à Douentza ; il traversa ensuite le Mossi et le Gourounsi, atteignit enfin Kintampo et rejoignit les rivages du golfe de Guinée en 1888. Mais les résultats de son voyage n’étaient point parvenus en Europe lorsque Binger s’aventura à son tour dans les mêmes régions et en révéla la connaissance au monde civilisé.
241 LA COMME DON ARATIl quitta Bamako le rer juillet 1887, prit la route de Sikasso, trouva, sous les murs de cette ville, Samori en train de l’assiéger, demeura quelque temps au camp de l’almami, atteignit Tegréla, traversa le Folona, entra à Kong le 20 février 1888, constata l’absence des fameuses « montagnes de Kong » qui figuraient alors sur toutes les cartes, remonta vers le Nord, visita Bobo- BOUDOUKOU Dioulassou, ). Mossi, où il fut reçu par le morho-naba Sanom, redescendit vers le Sud, explora le Gourounsi et le Dagomba, passa par Salaga, de là, revenant vers l’Ouest, arriva par Kintampo à Bondoukou, retourna à Kong où il arriva le 5 janvier 1889 et rencontra Treich-Laplène, résident de France à Assinie, venu de la Côte d’Ivoire par l’Indénié et Bondoukou, prit avec lui le chemin du retour et parvint en sa compagnie à Grand- Bassam le 20 mars 1889, après un voyage de vingt et un mois, dont dix-huit sans aucun homme d’escorte. 1000 ANGLAISE DU 5 AOUT 1890 vante par une exploration du docteur Crozat à tra- Cet admirable voyage, complété l’année suivers le pays Mossi, nous rapprochait très sensiblement du bras oriental du Niger, où nous pouvions d’un jour à l’autre nous trouver en contact avec les Anglais. Afin d’éviter les conflits possibles et sans qu’on sût positivement la valeur des territoires qui pouvaient en être l’objet ou la cause, les deux gouvernements convinrent à Londres, le 5 août 1890, d’un arrangement aux termes duquel une ligne, menée de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad, devait former la limite entre les zones d’influence française et anglaise, au centre de l’Afrique, la zone anglaise comprenant tout ce qui appartenait équitablement au « royaume de Sokoto ». Cet arrangement qui parait à de graves difficultés fut jugé assez sévèrement par une opinion coloniale toujours ardente mais précieuse et qu’il fallait encourager. En fait, il devait servir de base à la négociation d’ensemble qui allait réaliser l’union de notre Empire africain.
LA MONTER MONTEIL
occupa néanmoins de tirer tous les avantages possibles de cette Eugène Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, se préconvention. Il voulut tout d’abord savoir exactement en quoi consistait cette ligne de Say à Barroua, tracée par les diplomates sur une carte à peu près blanche, et à cet effet décida d’envoyer sur les lieux une mission de reconnaissance. Cette mission fut confiée, en septembre 1890, au capitaine Monteil, qui s’était distingué précédemment par l’exploration du Ferlo, sous le gouvernement de Brière de l’Isle, et ensuite dans ses fonctions de chef de la brigade topographique du Haut- Fleuve.
NOUVELLES TIRONT ON (4802-1896). - LA MISSION HOURSTEmmenant avec lui l’adjudant Badaire et une petite escorte de dix tirailleurs sénégalais, Monteil se rendit de Saint-Louis à Ségou, qu’il quitta en décembre 1890. Passant par San, où il signa un traité de protectorat, il se dirigea, à travers le pays des Minianka, vers Kinian, qu’assiégeait alors Tiéba, assisté du capitaine Quiquandon. Puis il gagna Sikasso et Bobo-Dioulasso, remonta la boucle de la Volta jusqu’à Koury, obliqua vers l’Est, aborda le Mossi à Yako, se rendit à Dori, où, le 22 mai 189ı, il plaça le Liptako sous le protectorat français, et rejoignit le Niger à Say, qu’il atteignit le 19 août. Franchissant alors le fleuve, il gagna Argoungou, où il noua de très amicales relations avec le chef de la province, visita Sokoto et Kano et pénétra au Bornou, où il fut accueilli avec pompe par le sultan dont il put constater l’état d’indépendance absolue vis-à-vis de l’émir de Sokoto. Après un séjour assez prolongé dans le voisinage du lac Tchad, il traversa le Sahara en passant par Bilma, déboucha à Mourzouk et arriva enfin à Tripoli en décembre 1892, ayant relié son propre itinéraire à ceux du lieutenant Binger, du docteur Crozat et de Barth. Ce remarquable voyage devait nous rendre les plus grands services pour notre pénétration au cœur de la boucle du Niger et dans les régions comprises entre ce fleuve et le Tchad. et 1892, le lieutenant Marchand, en mis- Pendant qu’il s’accomplissait, en 18g1 sion auprès du roi de Sikasso, explorait le Kéniédougou, la région de Bougouni et les provinces qui forment aujourd’hui le Nord-Ouest de la colonie de la Côte d’Ivoire. Celles-ci étaient également parcourues en 1892 par le docteur Crozat qui, venu de Grand-Bassam à Kong avec le capitaine Binger, l’avait quitté là pour prendre la direction de Sikasso et était malheureusement mort de maladie à Tengréla, où se trouve son tombeau.
L’occupation allait suivre de près l’exploration. En 1895, le capitaine Destenave, résident de France à Bandiagara auprès du roi Aguibou, conclut un traité de protectorat avec Bagaré, morho-naba du Yatenga ; il obtint la soumission des Samo qui habitent le Sud de cette province et des Bobo répandus du côté de Koury, près du coude Nord de la Volta Noire ; il étendit notre autorité le long de ce fleuve, au Sud de Koury, jusqu’à Ouarkoy, et, dans l’Est de la boucle du Niger, jusqu’à Dori, où il renouvela le traité conclu par le capitaine Monteil.
243Plus au Sud, en 1895-1896, les lieutenants Baud et Vergoz exploraient le Bergo, ou pays des Berba ou Bariba, au Nord du Dahomey, ainsi que la région de Say ; le commandant Decœur parcourait le Gourma ; le capitaine Toutée remontait le Niger depuis les chutes de Boussa jusqu’à Tibifarka, entre Sinder et Dounzou ; le lieutenant Baud, accompagné cette fois du lieutenant Vermeersch, faisait la liaison entre le Nord du Dahomey et le Nord de la Côte d’Ivoire par Gambaga, Oua et Bouna ; l’administrateur Alby se rendit du Dahomey à Ouagadougou par Sansanné-Mango.
Le cours du Niger, de Tombouctou au golfe de Guinée, était reconnu tout entier en 1896 par une mission française, à la tête de laquelle se trouvait le lieutenant de vaisseau Hourst, et qui comprenait en outre le Père Hacquard, récemment envoyé à Tombouctou avec le Père Dupuis pour y représenter les missionnaires de Notre-Dame d’Afrique, dits « Pères Blancs ». Ce prêtre s’était signalé antérieurement par un voyage accompli dans le Sud-Algérien, en pays touareg, en compagnie de Ferdinand de Béhagle, de M. Bonnel de Mézières ; il devait plus tard être nommé vicaire apostolique du Soudan français et périr tragiquement dans le Niger, à Ségou, en se portant au secours d’indigènes qui se noyaient.
La mission quitta Kabara en janvier 1896, triompha, par la diplomatie et l’audace, des difficultés que lui suscitèrent certaines fractions de Touareg, franchit heureusement les seuils et les rapides échelonnés entre Ansongo et Sinder, vint mouiller en face de Say le 7 avril, y fut momentanément arrêtée par la baisse des eaux et profita de cet arrêt forcé pour y construire un fort qui fut dénommé Fort- Archinard, puis, reprenant son voyage, atteignit enfin l’embouchure du Niger le 15 septembre 1896.
Pendant ce temps-là, les montagnards, dits Habé, qui habitent les falaises à l’Est de Bandiagara, s’étaient soulevés contre l’autorité de notre protégé Aguibou, roi du Massina, soutenus dans leur rébellion par les Peuls du Dakol. Un marabout nommé Hamidou Kolâdo avait pris la tête de l’insurrection ; nos troupes de Bandiagara le battirent à Sangha et il fut tué peu après par l’un des cavaliers auxiliaires fournis par Aguibou, au moment où il cherchait à fuir dans la montagne.
244NOTRE PRO COURONS 155 MOSSI ET LE GOUROUNSI (1896)
avait cherché à établir notre protectorat Le capitaine Destenave, d’autre part, sur les Mossi du royaume de Ouagadougou comme il l’avait établi sur ceux du royaume du Yatenga. Mais il avait échoué dans sa tentative, les habitants de Yako s’étant refusés à le laisser passer. Sur les ordres du colonel de Trentinian, le lieutenant Voulet, accompagné du lieutenant Chanoine, avait alors été envoyé de Bandiagara le 30 juillet 1896, avec un détachement de 50 tirailleurs, pour tirer vengeance de cet affront. Passant par Ouahigouya, où il était arrivé le 17 août et avait consolidé notre autorité, il avait marché résolument contre les 2 000 cavaliers du morho-naba Boukari Koutou, les avait mis en déroute avec ses 50 tirailleurs et les spahis auxiliaires du lieutenant Chanoine, était entré en vainqueur à Ouagadougou le rer septembre et y avait aussitôt construit un poste et procédé au remplacement de Boukari Koutou par son frère Mazi.
Le général de Trentinian s’exprime en ces termes sur cette période peu connue de l’expansion française en Afrique :
« Bien que laissé dans l’ignorance de la marche de nos missions, je compris la nécessité d’occuper Ouagadougou avant les Anglais ; je demandai aussitôt au gouverneur général l’autorisation de me saisir de la capitale du Mossi. Après un refus formel du gouverneur, M. Chaudié (d’accord avec le général de Boilève, commandant supérieur de l’A. O. F.), j’obtins cependant de ce dernier d’utiliser comme bon me semblait les tirailleurs auxiliaires. En outre, il mettait à ma disposition quelques spahis commandés par un lieutenant nommé Chanoine.
Aussitôt cette autorisation reçue, je donnai l’ordre au capitaine Voulet de se diriger immédiatement sur Ouagadougou pour y devancer les Anglais. Le capitaine Voulet dut perdre quelques jours pour châtier le village de Habès qui avait menacé de mort le capitaine Laperrine. Mais il fit si grande hâte, qu’il arriva avant les Anglais à Ouagadougou et en s’avançant se heurta à une mission française.
Je n’hésite pas à dire que si j’avais obéi à M. Chaudié nous perdions le Mossi, une des régions les plus peuplées et les plus riches de l’A. O. F. ; c’est grâce à l’ordre donné à Voulet et grâce à celui-ci que nous possédons le Mossi. »
Ce résultat fut atteint par le ministre André Lebon, qui organisa les missions dirigées au delà des colonies de l’A. O. F. et par la convention de 1898 qui sut nous assurer ces magnifiques contrées.
Voulet s’était porté ensuite sur le Gourounsi, où il avait rencontré, à Léo, un messager de Hamaria, chef indigène de la province, qui implorait notre assistance contre le conquérant Babato. Celui-ci, fils et successeur d’un chef venu du Djerma à la tête de bandes de pillards, dévastait tout le pays. Voulet rejoignit Hamaria à Yoro, au Sud-Ouest de Léo, dispersa les bandes de Babato et conclut avec Hamaria, à Sati, le 19 septembre 1896, un traité plaçant le Gourounsi sous le protectorat de la France.
245Le 20 janvier 1897, étant revenu à Ouagadougou et s’étant rendu compte de l’impopularité de Mazi, Voulet fit proclamer sa déchéance par tous les naba rassemblés et fit élire à sa place, en qualité de morho-naba ou chef suprême, un nommé Kouka, qui accepta de placer ses Etats sous notre suzeraineté.
Au Gourounsi, cependant, Babato avait recommencé ses pillages dès qu’il avait vu le détachement Voulet quitter le pays. Hamaria implora de nouveau notre assistance et expédia à cet effet un message au lieutenant Chanoine, que Voulet avait installé comme résident à Ouagadougou. Chanoine partit aussitôt avec trente spahis et un peloton de tirailleurs, prit avec lui en passant les guerriers de Hamaria, et, le 14 mars 1897, rencontra dans le Gandiaga les bandes de Babato et les mit en déroute. Toutefois, il fallut encore deux années avant que la paix régnât complètement dans le Gourounsi.
FIN DE L’OCCUPATION DE LA BOUCLE DU NIGER (189T). - LA MARCHE VERS LE TCHAD (1897-1898)Nos progrès dans le bassin de la Volta furent particulièrement rapides à cette époque, sous l’impulsion énergique du commandant Caudrelier. Ayant installé à San le lieutenant Spiess comme chef de poste au cours de l’année 1897, il créa ensuite deux postes nouveaux et se porta sur Bobo-Dioulasso. De là, il envoya à Diébougou le capitaine Braulot, qui, après y avoir fondé un poste, accomplit la même besogne le 8 août à Lorhosso. Nous avons raconté plus haut comment, en poursuivant sa route sur Bouna, il fut massacré le 20 août 1897. Le mois suivant, le commandant Caudrelier occupait définitivement Bobo-Dioulasso, puis il allait établir sur la haute Comoé des postes destinés à contenir les bandes de Samori. que, le lieutenant Voulet Vers la même époopérait une jonction, au Sud du Mossi, avec les troupes du Dahomey. Enfin, le capitaine Betbeder occupait Say, où le lieutenant Pelletier établissait un poste définitif. A la fin de 1897 on pouvait considérer comme terminée, au moins dans ses grandes lignes, l’occupation de la Haute-Volta et de tout l’intérieur de la boucle du Niger. Le moment était venu de pousser notre pénétration sur la rive gauche du grand fleuve, dans la direction du Tchad et le plan d’ensemble fut tracé par le secrétaire d’État des colonies et le ministre des Affaires étrangères, M. Hanotaux, qui avait à faire face à l’opposition la plus tenace de la part de l’Angleterre.
Ainsi qu’il était arrivé bien souvent déjà, cette nouvelle étape de notre marche vers le cœur de l’Afrique, devait être marquée par des victimes, dont le sang généreux féconderait nos efforts. Ces victimes furent le capitaine Cazemajou et l’interprète Olive. Afin de bien définir notre situation vis-à-vis de l’émir de Sokoto, ils avaient été chargés, par le Comité de l’Afrique française, d’une mission à l’effet de parfaire l’étude des divers Etats échelonnés le long de la ligne Say-Barroua. Après avoir rencontré à Diébougou le lieutenant Chanoine, Cazemajou et Olive étaient arrivés à Say (octobre 1897). Ils se rendirent de là à Argoungou, dont le chef leur fit, comme au capitaine Monteil, un excellent accueil et leur affirma que sa province ne relevait en aucune manière de l’émir de Sokoto. Puis ils gagnèrent Tahoua et Kouni et arrivèrent, le Il avril 1898, à Zinder, capitale du Demagherim, où ils furent reçus avec égards par l’émir Ahmadou, souverain de cet Etat. Ce dernier, cependant, nourrissait à l’endroit de nos compatriotes de mauvais desseins. Le matin du 5 mai, au sortir d’une audience que lui avait accordée Ahmadou, Cazemajou était assailli par des hommes de l’émir et assommé à coups de bâtons, ainsi que l’interprète Olive, tandis que leurs domestiques, l’interprète indigène Badié Diara, le sergent Samba Taraoré, et les quelques tirailleurs, qui avaient accompagné les deux Français à l’audience de l’émir, étaient capturés et mis aux fers.
246CAVALIERS MATELASSÉS. ESCORTE DU CHEF DE BOSSO (D’après un document de la mission Tilho).
Les autres tirailleurs, au nombre de treize, étaient demeurés dans la maison qui servait de logement à la mission. Le caporal Koubi Keita, qui se trouvait parmi eux, fut informé, par la rumeur publique, du drame qui venait de se dérouler au palais de l’émir. Aussitôt, il prend le commandement de la petite troupe et met en état de défense la maison qui va lui servir de citadelle. Les guerriers de l’émir viennent l’attaquer : il fait exécuter des feux de salve qui dégagent les abords immédiats de la maison, risque ensuite une sortie et enlève deux femmes et un enfant qu’il ramène comme otages. Le combat reprend l’après-midi, mais les assaillants sont encore repoussés, bien que leur nombre dépasse plusieurs centaines. Sur les 13 Sénégalais, 3 avaient été tués et 4 blessés ; quant à l’ennemi, il avait eu 200 morts. A la tombée de la nuit, les assiégeants se retirèrent, et 3 tirailleurs, qui étaient partis le matin au dehors de la ville, à la garde du troupeau de la mission, purent rejoindre leurs compagnons.
Une fois le combat terminé, Koubi Keita renvoya à l’émir l’une des femmes qu’il avait prises comme otages, avec mission de signifier à Ahmadou que, s’il ne rendait pas les prisonniers faits le matin, lui, Koubi Keita, avec ses 12 hommes (les 3 tués se trouvant remplacés par les 3 tirailleurs rentrés du pâturage), détruirait la ville de fond en comble. Cette menace, qui eût pu sembler une rodomontade, impressionna l’émir ; il avait pu constater, au cours de la journée, ce que valait une poignée de tirailleurs sénégalais. Il fit répondre à Koubi Keita qu’il avait fait mettre à mort les deux Français parce qu’il avait entendu dire qu’ils voulaient aller faire amitié avec le conquérant Rabah, son ennemi, mais qu’il n’avait pas de griefs contre les tirailleurs ni l’interprète indigène et qu’il rendrait le lendemain les prisonniers, à condition que Koubi Keita lui versât au préalable I 500 thalers pour le dédommager de la perte de ses guerriers tués durant le combat. Celui-ci fit savoir à l’émir qu’il était prêt à verser la somme demandée, mais seulement quand il serait en possession des prisonniers, des corps de Cazemajou et d’Olive et de leurs effets.
Le 6 mai au matin, les prisonniers, y compris le sergent Samba Taraoré et l’interprète indigène, furent rendus. Koubi Keita exigea de nouveau les corps et les effets des officiers et demeura sur la défensive avec son petit détachement, dont Samba Taraoré prit désormais le commandement.
Le 7 mai, Mallam Yaro, commerçant notable de Zinder, vint au nom d’Ahmadou réclamer les I 500 thalers. Le sergent, le caporal et l’interprète Badié Diara, après s’être concertés, décidèrent de verser un acompte de 200 thalers en échange de vivres, car ils manquaient totalement de provisions et commençaient à souffrir de la faim. Koubi Keita lui-même alla remettre les 200 thalers à l’émir, et revint avec du couscous et la promesse de recevoir le lendemain les restes mortels des officiers.
248Le 8 mai, ne voyant rien venir, les tirailleurs envoyèrent l’un des leurs en parlementaire auprès d’Ahmadou, pour l’avertir qu’ils allaient attaquer et incendier la ville. L’émir donna sa parole que le lendemain, sans faute, il leur ferait porter les corps des deux Français. Samba Taraoré et ses compagnons attendirent donc jusqu’au 9 mai.
Ce jour-là, au matin, la promesse de l’émir n’ayant pas été exécutée, Koubi Keita sortit avec six hommes et marcha à l’assaut du tata ou forteresse qui servait de résidence à Ahmadou. Une nuée de guerriers se précipita aussitôt sur ces braves. Reculant alors jusqu’à la muraille extérieure de leur petite citadelle, ceux-ci s’y adossèrent et ouvrirent le feu. Koubi Keita soutint le combat jusqu’à midi, bien que 3 de ses 6 hommes eussent été blessés, et força l’ennemi à se replier, après lui avoir tué 8 chefs et un certain nombre de guerriers.
Le Io mai, Samba Taraoré eut l’audace de faire occuper les puits par Koubi Keita et six tirailleurs et d’empêcher ainsi les habitants de s’approvisionner d’eau. Il faisait le siège de la ville alors qu’il était lui-même assiégé à l’intérieur des murs. Les journées du II, du 12 et du 13 se passèrent sans engagement sérieux. Le 13 au soir, Ahmadou fit prévenir le sergent que, s’il ne retirait pas les sentinelles préposées à la garde des puits, il les ferait attaquer le lendemain matin par 6o0 hommes à la fois. Les sentinelles demeurèrent à leur poste et Koubi Keita, qui les commandait, fut attaqué en effet, le 14 au matin. Menacé d’encerclement, il opéra sa retraite méthodiquement, à reculons et tout en combattant, put ramener ses six hommes ; mais, blessé lui-même d’une flèche empoisonnée dès le début de l’action, il succomba en arrivant à la maison, ayant donné l’un des plus beaux exemples qui puissent être cités de sang-froid, d’audace, de bravoure et de dévouement à ses officiers et à la cause française. Sa mort n’interrompit point le combat, qui se prolongea plusieurs heures encore et se termina, une fois de plus, par la déroute des guerriers de l’émir. Mais l’héroïque petit détachement avait eu deux nouveaux morts, en plus du caporal, et trois blessés, et ses munitions étaient presque épuisées.
Se partageant alors les thalers et les cartouches qui restaient et emportant les papiers de la mission dans un tonnelet dont se chargea Badié Diara, les blessés mis sur les chevaux, la petite troupe sortit sans bruit de son abri vers onze heures du soir et prit la route de l’Ouest. Dès les premières heures du jour, le 15 mai, des cavaliers accourus de Zinder étaient sur ses talons. Trois jours durant, Samba Taraoré, Badié et leurs compagnons continuèrent leur retraite en se battant contre leurs poursuivants, sans s’arrêter même pour dormir, mourant de faim et de soif, obligés d’abattre deux de leurs chevaux pour en manger à la hâte la chair crue tout en marchant, et se désaltérer en buvant leur sang, perdant encore un des leurs tué par l’ennemi et ayant trois nouveaux blessés. Enfin, ayant atteint la frontière du Demagherim, ils virent disparaître les cavaliers d’Ahmadou, trouvèrent un accueil cordial auprès de la population et arrivèrent le 8 juillet sur le Niger à Ilo, où ils rencontrèrent le capitaine Chambert.
249 ET L’AFFAIRE VOULET-CHANOINEPeu de pages sont aussi magnifiques dans notre histoire soudanaise. Notre progression le long du bas Niger 14 JUIN 1898 fut confirmée par la convention franco-anglaise du 14 juin 1898, qui laissait Boussa à l’Angleterre mais qui, par ailleurs, nous reconnaissait la superbe acquisition du Mossi, du Gourounsi et du Gourma, ainsi que deux enclaves sur le bas Niger, fixées postérieurement l’une à Badjibo, près et en aval de Boussa, et l’autre à Forcados, au débouché de l’un des bras occidentaux du delta du fleuve. Cette convention, signée par M. G. Hanotaux le jour même où il quittait le pouvoir, assurait les communications entre l’hinterland du Sahara, la Nigeria et le Congo français, réalisant ainsi l’unité si longtemps poursuivie de notre Empire africain. Elle précisait, d’autre part, le tracé de la ligne de Say à Barroua, conclue dans des conditions qui apparaissaient peu acceptables pour nous, en ce sens que, d’après certaines indications fournies par l’explorateur Monteil et par le journal de route de Cazemajou, nous n’avions accès que par la voie d’une zone désertique et sans eau aux régions habitées sur lesquelles la convention admettait nos droits, c’est-à-dire à celles de la province de Zinder. Voulet et Chanoine, promus l’un et l’autre capitaines à la suite de leurs brillants exploits au Mossi et au Gourounsi, furent chargés d’aller reconnaître sur place la ligne de démarcation fixée entre Niger et Tchad par la convention du 14 juin 1898, et d’étudier les rectifications à y apporter éventuellement. De plus, ils avaient l’ordre de donner la main, du côté du Tchad, à la mission Foureau-Lamy, venant de l’Algérie à travers le Sahara, et à la mission Gentil, venant de l’Oubangui par le Chari. Les trois expéditions devaient faire leur jonction précisément au centre de cet empire et coopérer à notre prise de possession des rives septentrionale et orientale du lac Tchad, en traitant, si possible, avec Rabah, qui venait de conquérir les abords du lac, ou en le combattant si c’était nécessaire (V. Le drame de Dankori, par le général JOALLAND) (1931).
250La mission Voulet-Chanoine, dite « mission de l’Afrique centrale », organisée dans un effort décisif par les deux ministères compétents, venait à peine de franchir le bief oriental du Niger que des accusations parvinrent à l’autorité supérieure contre son chef ; celui-ci était représenté comme se livrant à des exactions sur les populations dont il traversait les territoires et comme livrant ces derniers au pillage de ses tirailleurs. Le lieutenant-colonel Klobb reçut l’ordre d’aller faire une enquête sur les agissements du capitaine Voulet ; il commença cette enquête. Arrivé à proximité de Maïjirgui, où se trouvaient alors les deux capitaines, le reste de la mission étant à quelque distance plus à l’Est sous la conduite des lieutenants Pallier et Joalland, le lieutenant-colonel Klobb envoya à Voulet une lettre par laquelle il le priait de l’attendre à Donkori. Voulet fit répondre à son supérieur que, si celui-ci continuait sa marche en avant, il serait accueilli et traité en ennemi. Ne pouvant attribuer une pareille réponse qu’à l’exaltation d’un accès de folie et n’écoutant d’ailleurs que la voix du devoir, Klobb se remit en marche dans la direction de Maijirgui, se contentant de donner à ses tirailleurs l’ordre formel de ne tirer sous aucun prétexte, même s’ils recevaient des coups de fusil. Son abnégation devait entraîner sa mort. Comme il approchait de Donkori, il fut reçu, à la lisière d’un fourré, par les feux de salve de tirailleurs auxiliaires, appostés là par Voulet et par Chanoine, avec ordre de tirer sur le lieutenant-colonel et son escorte. Klobb fut tué ; son adjoint, le lieutenant Meynier, fut blessé, ainsi que plusieurs tirailleurs de l’escorte, et abandonné sur le terrain (14 juillet 1899). Les tirailleurs réguliers de la mission, qui n’avaient pas participé à ce meurtre, tinrent entre eux un conciliabule, pendant la nuit du 14 au 15 juillet. Saisis par un sentiment obscur mais net de justice et de discipline, ils s’érigèrent en cour martiale, prononcèrent la déchéance des deux officiers instigateurs du meurtre et résolurent d’aller se mettre à la disposition du plus ancien lieutenant, qui était le lieutenant Pallier. Le I5 au matin, mettant à exécution leur décision, ils se rassemblèrent à la voix de leurs sous-officiers et se préparèrent à quitter Maijirgui. Voulet, s’apercevant de leur départ, voulut les retenir, en usant de promesses et de menaces. Les tirailleurs répondirent qu’ils ne reconnaissaient plus son autorité et, Voulet ayant insisté, ils le tuèrent, ainsi que Chanoine, puis ils reprirent leur route et vinrent rendre compte de leurs actes aux lieutenants Pallier et Joalland qui, campés à quelque distance avec le reste de la mission, ignoraient encore le double drame (V. A la recherche de Voulet, par Mme KLoBB) (1931).
251
Ceux d’entre les tirailleurs qui avaient tiré ou fait tirer sur Voulet et Chanoine se dénoncèrent d’eux-mêmes et se laissèrent arrêter, sans opposer aucune résistance, par le lieutenant Pallier. Les autres firent preuve par la suite d’un dévouement, d’un courage et d’une obéissance au-dessus de tout éloge. Ils commencèrent par guider les lieutenants Pallier et Joalland vers le lieu du TOMBES DE VOULET ET CHANOINE A MAÏJIRGUI massacre, où ces officiers recueillirent le lieutenant Meynier et les survivants de l’escorte de Klobb ; ils les aidèrent ensuite à s’emparer des auxiliaires, qui avaient pris la fuite lors du meurtre de Voulet et de Chanoine. (1899). — LA RÉUNION DES MISSIONS DE L’AFRIQUE CENTRALE AU LAC TCHAD rible drame, dont Après ce terétait victime un des meilleurs officiers de notre armée d’Afrique, le lieutenant Pallier, ayant réorganisé la mission, assisté des lieutenants Joalland et Meynier, décida de venger la mort de Cazemajou et d’Olive et se porta sur Zinder. Le 29 juillet 1899, il rencontra l’armée de l’émir à Tirméni et lui infligea une sanglante défaite. Le lendemain, la mission entrait victorieuse à Zinder, où le lieutenant Pallier jeta les fondations d’un poste qu’il baptisa Fort-Cazemajou et intronisa comme émir un nommé Hamidou. Puis, laissant à Zinder les lieutenants Joalland et Meynier, il reprit la route de nos postes du Niger.
Le lieutenant Joalland, qui devait être bientôt promu capitaine, devenait le chef de la mission de l’Afrique centrale. Grâce à son énergie, et en dépit des obstacles de toute nature qui en avaient si fortement compromis le succès, cette mission devait atteindre entièrement les objectifs qui lui avaient été assignés.
Après avoir consolidé notre situation, Joalland quitta Zinder le 3 octobre, en le laissant à la garde de l’adjudant Bouthel et de 1oo tirailleurs. Emmenant lui-même avec lui le lieutenant Meynier, 130 tirailleurs montés à méhari et un canon, il atteignait Nguigmi le 23 octobre, contournait le lac Tchad par le Nord, traversait et soumettait le Kanem, et arrivait le Io décembre 1899 à Goulfeï, sur le Chari, où il s’arrêtait pour attendre la mission Gentil et la mission Foureau-Lamy.
252La première l’y rejoignait le 9 janvier 1900, engagée déjà dans la lutte contre Rabah, qui avait cherché, mais en vain, à l’empêcher de passer.
Quant à la mission Foureau-Lamy, qui comprenait, outre Foureau, chef de la mission, 4 membres civils et il officiers et comptait 280 hommes d’escorte, elle était partie de Sedrata, dans le Sud Algérien, le 23 octobre 1898, avait passé par In Azaoua, Iférouane et Agadès, où, le 28 juillet 1899, elle avait imposé au sultan de l’Air le protectorat français, et avait atteint Zinder au mois de novembre suivant, près d’un an après son départ. Elle s’était arrêtée là pour permettre au commandant Lamy de soumettre le Gober ou région de Tessaoua, puis elle en était repartie le 26 décembre, pour atteindre Nguigmi le 5 février 1900. Suivant ensuite, par le Nord et l’Est du Tchad, l’itinéraire tracé déjà par le capitaine Joalland et le lieutenant Meynier, la mission Foureau-Lamy fit au cours du même mois sa jonction sur le Chari avec la mission de l’Afrique centrale et la mission Gentil. Le commandant Lamy, prenant alors le commandement des opérations contre Rabah, infligea à ce dernier à Kousri, le 22 avril 1900, une défaite retentissante dont on lira le récit dans un autre chapitre ; le vainqueur et le vaincu trouvèrent tous deux la mort au cours de cette journée.
Le capitaine Joalland, après la défaite de Rabah, revint à Zinder en traversant le Bornou et reprit, à la date du Io juillet 1900, le commandement du poste et de la région. Il y fut remplacé le 3 octobre suivant par le capitaine Moll. Un arrêté du gouverneur général, en date du 25 juillet 1900, avait créé un troisième territoire militaire et avait fait de Zinder le chef-lieu de cette nouvelle circonscription.
Pendant que ces événements s’accomplissaient autour du lac Tchad, opérant la jonction entre l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale, le lieutenant-colonel Pineau achevait la pacification du pays des Minianka et le commandant Plé, en compagnie du commandant allemand von Massow, procédait sur le terrain à la délimitation entre la colonie allemande du Togo et les régions qui relevaient alors du deuxième territoire militaire du Soudan français, dont le siège était alors à Bobo Dioulasso ; enfin, en 1901, le capitaine Ruby commençait l’occupation du pays des Lobi, qui ne fut achevée qu’en 1903. Gaoua fut choisi comme poste central de ce nouveau domaine.
253L "ŒUVRE DU COLO- NEL PÉROZ
mandant du troisième territoire militaire, soumit et pacifia, A Zinder, le lieutenant-colonel Péroz, nommé comsans avoir à tirer un seul coup de fusil, la région en forme de V comprise entre le Niger et le Dallol Maouri, dont le thalweg avait été substitué par la convention du 14 juin 1898 au début de la ligne artificielle Say-Barroua, acceptée en 1890.
Il se préoccupa ensuite de créer une voie d’accès vers Zinder qui permit de ravitailler ce poste et de le mettre en communication avec Dosso et Say ou avec Niamey sans qu’on fût obligé ou bien de mourir de soif en route ou bien de pénétrer en territoire anglais. En effet, la frontière résultant de la convention de 1898, à partir du point où elle quittait la vallée du Dallol Maouri, décrivait autour de Sokoto un arc de cercle de cent soixante et un kilomètres de rayon, qui ne laissait à notre disposition, en fait de passage, qu’un désert absolument dépourvu d’eau. Pour obvier à cet inconvénient, le colonel fit d’abord installer un poste à Filingué, où commençait la région désertique, et chargea le capitaine Cornu de rechercher, entre ce point et Tahoua une route sur laquelle il fût possible de trouver des points d’eau. Cet officier songea à utiliser une dépression, dite mare de Laham, que des renseignements de source indigène présentaient comme contenant de l’eau pendant la majeure partie de l’année. Parti avec 45 tirailleurs à la recherche de cette dépression, il en était encore à 20 kilomètres quand il ne disposait plus que de 30 litres de liquide pour tout son personnel. Avant de l’atteindre, il avait perdu 7 tirailleurs, morts de soif, un huitième et le guide, devenus fous à force de souffrances, se précipitèrent sur la dernière peau de bouc pour l’éventrer : il fallut les abattre à coups de fusil. Enfin, la mare fut aperçue, mais, au lieu d’eau, l’on n’y trouva que du sable légèrement humide, dont on parvint à grand’peine à extraire 50 litres d’eau douteuse au bout de deux heures de travail. Le petit détachement était momentanément sauvé, mais il fallait chercher une autre route, en attendant que celle de Laham fût jalonnée de puits. Telle fut la conclusion du rapport que fit le capitaine Cornu au lieutenant-colonel Péroz, en le rejoignant à Dosso.
(1903) ET LA CONVENTION DE 1904Ce dernier, qui avait avec lui un effectif assez élevé d’Européens et d’indigènes, ne pouvait risquer la vie de tout ce monde en le lançant sur un chemin pareil. Il s’était donc résolu à couper l’arc de cercle imposé par les traités et avait gagné Tahoua en utilisant les vallées du Dallol Bosso et du Dallol Maouri. Il y était arrivé le 9 mars 1901, y avait installé le chef-lieu d’un cercle et avait continué sa marche vers Zinder, qu’il avait atteint le 20 avril. Il y apprit les mauvaises dispositions à notre égard de l’émir Hamidou, intronisé par nous en 1899, et résolut de l’éloigner ainsi que son entourage. La sécurité ainsi rendue à Zinder, il créa deux postes sur la route d’Agadès, relia Zinder aux postes du Tchad par des courriers réguliers et chargea le capitaine Gaden d’escorter les caravanes qui se rendaient dans l’Air, afin d’inciter à la reprise du commerce dans le pays. En 1902, il fut remplacé dans le commandement du troisième territoire par le lieutenantcolonel Noël, qui fit creuser des puits le long de la route de Filingué à Tahoua par Laham, et la rendit ainsi utilisable. Cette opération, dirigée par les lieutenants Quilichini et Blanchard, fut extrêmement pénible : « Leur mission fut sans gloire, écrivait de ces deux officiers le lieutenant-colonel Noël, mais l’œuvre, continuée durant huit mois, pendant la période des plus fortes chaleurs, malgré les souffrances et les privations, vaut une action d’éclat par ses importants effets d’utilité immédiate et d’avantages futurs. » Vers la fin de 19o2, une commission franco-britannique fut chargée d’étudier une rectification à donner à la frontière, de façon à nous permettre d’accéder à Zinder autrement qu’en affrontant les risques du désert. La section française comprenait les capitaines Moll, Tilho, Carpinetty et Jacques, l’administrateur Hummel et le docteur Jacques ; le colonel Elliott dirigeait les travaux de la section anglaise. Les opérations sur le terrain furent commencées le 6 février 1903 à Dioundou, trois jours après l’entrée des troupes britanniques à Kano, et peu de temps avant leur entrée à Sokoto, qu’elles occupèrent le 15 mars 1903.
254
La commission atteignit le Tchad en janvier 1904, et termina là ses travaux. Ses membres rentraient en Europe en mai, mais on ne les avait pas attendus pour signer, le 8 avril 1904, une nouvelle convention qui, aussi bien que celle de 1898, ne nous donnait à Zinder qu’une voie d’accès impraticable. Cette convention portait, il est vrai, que, lorsque les commissaires des deux gouvernements « seront revenus et pourront être consultés, les deux gouvernements prendront en considération toute modification à la ligne frontière ci-dessus qui semblerait désirable ». On se demande pourquoi, puisque les deux gouvernements étaient dans des dispositions aussi conciliantes, ils n’avaient pas attendu quelques semaines, afin de pouvoir consulter leurs commissaires respectifs avant de tracer la frontière.
255Agadès fut occupée, cette même année 1904, par le lieutenant Jean. Entre le Niger et le Tchad, comme à l’intérieur de la boucle du Niger, la conquête proprement dite se trouvait achevée.
SOLEILLET-COPPOLANIDepuis les premiers temps de notre installation sur le Sénégal, nous avions eu affaire aux Maures, mais nous nous contentions soit de traiter avec eux et de leur payer, sous le nom de coutumes, un véritable tribut, soit parfois de châtier leurs insolences en organisant des expéditions militaires qui ne dépassaient pas les rives. C’est seulement sous le gouvernement de Faidherbe qu’eurent lieu, en même temps que la suppression des coutumes, les premières tentatives d’exploration de la Mauritanie. Encore ces missions n’avaient-elles aucun caractère politique et se bornaientelles à recueillir des renseignements. Il en fut de même durant le dernier quart du dix-neuvième siècle. Plusieurs des reconnaissances effectuées à cette époque furent d’ailleurs marquées par un insuccès plus ou moins complet. C’est ainsi que Paul Soleillet, parti de Saint- Louis en décembre 1879 pour se rendre dans l’Adrar, fut arrêté et pillé par les Maures et dut revenir en mai 1880 à son point de départ, sans résultat appréciable. Dès que l’on avait traversé le Sénégal, on éprouvait les pires difficultés, même auprès des tribus riveraines qui vivaient en paix avec nous, comme celles des Trarza et des Brakna, chez lesquelles d’incessantes rivalités intestines entretenaient une situation peu favorable au passage des explorateurs. L’émir Eli, fils du fameux Mohammed El-Habib, avait été assassiné par un compétiteur nommé Ahmed Fall. Ce dernier fut dépossédé à son tour, en 1886, des fonctions d’émir du Trarza, par Ahmat Saloum, qui parvint à acquérir une autorité un peu moins contestée.
C’est à ce moment que le lieutenant de vaisseau Raffenel, commandant l’Ardent, effectua une étude méthodique de la baie du Lévrier et de la baie d’Arguin, mais sans quitter la mer. On connaît la fin tragique de Camille Douls, qui, l’année suivante, tenta vainement de pénétrer par le Nord en Mauritanie. Léon Fabert parvint, en 1894, à parcourir une partie du Trarza et la même année vit pénétrer la mission Donnet dans l’Adrar.
III. - LA MAURITANIE (1875-1904)
256En 1898 arriva en Afrique occidentale l’homme qui le premier, devait, en quelque sorte, apprivoiser les Maures et nous ouvrir leur pays : Coppolani. Ce « bon géant », ainsi qu’on le surnommait, avait la foi ardente et l’audace tranquille d’un apôtre ; il avait aussi la bravoure d’un guerrier et l’habileté d’un diplomate ; à ces dons il joignait une connaissance approfondie du caractère et de la mentalité arabes et des aspects africains de la religion musulmane. Sa première mission, qu’il accomplit en 1898-1899 avec M. Robert Arnaud, fut consacrée aux régions du Sahel soudanais qui se trouvent à l’Est de ce que nous appelons officiellement la Mauritanie. Il visita les Allouch, les Mechdouf et autres Maures du Hodh et, sans employer d’autre procédé que le raisonnement et la persuasion, il les détermina à aller faire leur soumission au colonel Vimard, alors gouverneur intérimaire du Soudan français. Il continua ensuite son voyage chez les Maures et les Touareg de la région de Tombouctou, sans pouvoir pousser jusqu’à Araouane.
Dans l’intervalle, une mission scientifique dirigée par MM. Paul Blanchet et Dereims, s’était rendue de Saint-Louis dans l’Adrar, escortée par le lieutenant Jouinot-Gambetta et une vingtaine de tirailleurs. Parvenue à Atar le 6 juin 1900, elle y avait rencontré un accueil hostile. Jouinot-Gambetta, au cours d’une reconnaissance, avait été blessé, et la mission tout entière, capturée par les Maures, avait été gardée prisonnière. Elle n’avait pu être délivrée que sur l’intervention du célèbre marabout Saad-Bouh et moyennant rançon.
TRARZA ET DES BRAKNALa même année, le 27 juin, était intervenu entre la France et l’Espagne un arrangement qui reconnaissait à cette dernière puissance des droits sur la zone comprise entre le Cap Blanc et le Cap Juby et nous la donnait comme voisine sur la baie du Lévrier et au nord de l’Adrar : c’est cette zone qui devait recevoir un peu plus tard la dénomination de Rio de Oro. Notre première intervention politique effective à l’intérieur de la Mauritanie n’eut lieu qu’en I9o2. Elle fut déterminée par l’obligation où nous nous trouvions de soutenir Ahmat Saloum dont certaines tribus relevant de son autorité refusaient de respecter les conventions qu’il avait passées avec nous. Une colonne, expédiée sous les ordres du commandant Delaplane, réussit à rétablir son autorité ; Ahmat Saloum fut reconnu comme roi de toutes les fractions du Trarza ; de son côté, il accepta notre protectorat, consentit à recevoir auprès de lui un résident et abandonna les droits, remplaçant les anciennes coutumes, que ses prédécesseurs percevaient sur le trafic de la gomme. Mais, la colonne partie, les rivalités recommencèrent et ce fut en réalité l’anarchie qui continua. Coppolani fut alors chargé d’une mission spéciale, avec des pouvoirs étendus, à l’effet d’établir notre autorité parmi les Maures et d’assurer l’ordre et la sécurité dans les territoires auxquels on donna, à cette époque, le nom de Mauritanie, c’est-à-dire dans le Trarza, le Brakna, l’Adrar, le Tagant et les districts limitrophes de ces provinces. Arrivé à Dagana le 12 décembre 1902, il réussit à obtenir d’Ahmat Saloum, dont l’impuissance était manifeste, l’abandon de ses prérogatives royales, et après avoir convoqué les deux principaux personnages religieux du pays, Saad-Bouh et le cheikh Sidia, il fit rédiger par Sidia une fetoua, ou décision juridique, à l’effet de démontrer aux musulmans que l’installation des Français en Mauritanie était un bienfait de Dieu. Ainsi appuyé sur l’autorité religieuse du marabout le plus vénéré, Coppolani se mit à l’œuvre dès le début de 1903 et créa successivement quatre postes de pénétration à Sout-el-ma, Kroufa, Nouakchott et enfin à Boutilimit, sur la dune dont le cheikh Sidia faisait sa résidence habituelle. Au bout de quelques semaines, sans qu’on ait eu besoin de recourir à l’emploi des armes, le Trarza était solidement occupé.
257
Ce résultat acquis, Coppolani poursuit au Brakna la politique qui lui a si bien réussi au Trarza et, en juin 1903, obtient à Podor, de l’émir Ahmed ould Sidi Eli, l’abandon de sa souveraineté. Un poste est installé à Aleg, d’autres suivent, en sorte que l’occupation du Brakna se trouva rapidement achevée.
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
258Le sud de la Mauritanie ainsi occupé et pacifié, Coppolani, sans prendre de repos, va poursuivre son œuvre dans la direction du Nord.
C’était le moment où le gouvernement général allait être constitué. La Mauritanie se trouva, par le décret du 18 octobre 1904, érigée en une unité administrative distincte, dite « Territoire civil de la Mauritanie », avec, à sa tête, un commissaire du gouvernement général. Coppolani, à la date du 26 novembre 1904, fut nanti de ce titre et des fonctions qu’il comportait. Il se mit aussitôt à l’œuvre, ou plutôt il continua l’œuvre qu’il avait si bien commencée auparavant. Après avoir organisé une mission d’étude des pêcheries de la baie du Lévrier, qu’il confia au professeur Gruvel et qui devait aboutir à la création de Port-Etienne et de ses établissements de pêche, il marcha à une conquête, qu’il aurait voulue pacifique, mais qui devait lui coûter la vie, celle du Tagant. Il était accompagné de l’administrateur Robert Arnaud et des capitaines Payn et Frèrejan. A LANT (12 MAI 1905) atteignit le 24 février 1905, et arriva le 2 avril sui- SSASSINAT DE COPPO- De Mal, il se rendit à Ksar-el-Barka, qu’il vant à Tidjikja, centre principal du Tagant. Il y trouva comme alliés des Kounta, parents de ceux qu’il avait visités précédemment dans le Hodh, et, comme adversaires, des Idouaïch qui avaient fui notre domination, établie sur leur pays au voisinage du fleuve Sénégal. Quant à la population même du Tagant, elle paraissait disposée à faire bon accueil à Coppolani. Mais de l’Adrar étaient venus quelques fanatiques qui voyaient d’un mauvais œil les progrès de notre politique. Une vingtaine de ces fanatiques, sous la conduite d’un chérif de l’Adrar nommé Sidi ould Moulaï Zein, s’introduisirent le 12 mai, à la tombée de la nuit, dans le campement où s’était installé Coppolani à Tidjikja, et l’assassinèrent dans sa tente.
Nous verrons, à l’historique du gouvernement général, quelle fut la suite des événements.
259N OS PREMIERS ÉTABLISSEMENTS DES RIVIERES DU SUD
vue que des établissements d’une certaine L’ancien régime n’avait jamais perdu de importance pourraient être formés au delà de la Gambie et l’on a vu les tentatives faites à diverses reprises pour prendre pied soit aux iles Bissagos, soit à Sierra-Leone. Aucune n’avait duré longtemps. Le régime issu de la Révolution devait aboutir à des résultats plus positifs. En même temps qu’au Sénégal on cherchait à s’éloigner des côtes pour pénétrer dans l’intérieur du pays et y faire de la colonisation agricole, les gouverneurs poursuivirent et obtinrent l’acquisition de nouveaux postes sur les côtes méridionales. Dès 1827, Roger acquit l’ile de Diognè à l’embouchure de la Casamance. Deux ans plus tard, un négociant français, nommé Blanchard, voulut établir un dépôt de marchandises sur le marigot de Cagnat, dans la même région, mais les Portugais qui occupaient Ziguinchor s’y opposèrent. Tout en respectant la situation spéciale de nos concurrents, le gouverneur Pujol donna, en 1836, à Malavoix, commandant de Gorée, l’ordre de créer un poste à Carabane. Devenu à son tour gouverneur au départ de Pujol, Malavoix fit installer l’année suivante deux nouveaux postes, l’un à Sédhiou et l’autre à Diambéring, au sud de Carabane. Les emplacements nécessaires nous avaient été cédés respectivement par les indigènes les 24 mars et Ier avril 1827.
Ces travaux d’approche devaient nous conduire rapidement aux « Rivières du Sud », la Guinée actuelle. Les Landoumans du rio Nunez ayant, en 1838, maltraité des commerçants sénégalais, la goélette la Fine fut envoyée l’année suivante pour exiger des réparations et un traité conclu le Ier août 1839 avec le chef des Landoumans donna libre accès aux Français et à leurs ressortissants dans le rio Nunez, moyennant, il est vrai, le paiement de coutumes. Dès 1840, trois maisons françaises y étaient installées. Le lieutenant de vaisseau de Kerhallet, commandant la canonnière l’Alouette, consacra cette situation le 1o janvier 1842 par une convention qui renouvelait et précisait nos droits.
Nouveaux progrès en 1845. Le lieutenant de vaisseau Laffon de Ladébat agrandit notre domaine en effectuant d’abord la reconnaissance de la Mellacorée et en passant le 18 avril avec le chef Mouri Laye, une convention nous assurant le monopole du commerce dans la vallée de cette rivière. Puis il dirigea une expédition contre les Baga, qui gênaient notre commerce dans la région du rio Nunez et obtint d’eux le 27 mai un traité analogue à celui conclu avec les Landoumans. Boki fut acquis dans les mêmes conditions, le 27 juillet 1848, par le lieutenant de vaisseau Ducrest de Villeneuve. Le roi des Landoumans ayant refusé l’année suivante de supprimer la traite des esclaves, la corvette la Recherche bombarda Boki au début d’avril et occupa définitivement ce point ; le roi fut détrôné et remplacé par son frère ; tous les habitants du rio Nunez reconnurent notre souveraineté. Enfin, nous primes pied au rio Pongo en 1851 et à la rivière Kitafini, dite encore rio Cassini, en 1857.
IV. - LA FORMATION DE LA COLONIE DE LA GUINÉE FRANÇAISE (1875-1904)
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Un traité conclu le 28 novembre 1865 avec Youra, roi des Nalous, nous assura la propriété de la région de Victoria, mais tous ces traités ou accords n’avaient qu’une valeur relative : les chefs indigènes étant la plupart du temps liés à la fois ou successivement vis-à-vis de plusieurs puissances européennes. C’est ainsi que le I5 février 1876 John Cotty, roi du rio Pongo, conclut un traité par lequel il reconnaissait notre protectorat, tandi que nous lui assurions une pension annuelle de 500 francs ; mais John Cotty recevait, par ailleurs, une subvention analogue du gouverneur anglais de Sierra- Leone. Cette circonstance détermina le commandement de Goréc, de qui relevaient encore les Rivières du Sud, à consolider nos droits sur le rio Pongo en établissant un petit poste à Boffa. Avec ceux précédemment créés à Bokè (rio Nunez) et à Benty (Mellacorée), cela portait à trois le nombre de nos postes dans cette partie de l’Afrique. Telle était la situation des Rivières du Sud, lorsque notre colonie du Sénégal, que Faidherbe avait poussée jusqu’aux approches du Niger mais dont la guerre de 1870 avait retardé le développement, commença à sortir de ses limites et à envahir le Soudan. Les Rivières du Sud devaient, bien que dans des bornes plus restreintes, participer à ce mouvement en avant.
261C’est alors que fit sa première apparition dans le pays un ingénieur nommé Aimé-Olivier Pastré de Sanderval, qui devait jouer un rôle considérable dans la pénétration française au Fouta Diallon. Sans doute était-il guidé principalement par des buts personnels et par une ambition qui, d’ailleurs, avait sa noblesse ; mais il était animé, en même temps que d’une rare énergie, d’un vif sentiment de patriotisme, et il n’est que légitime de signaler les services rendus à la cause française par cet aventurier de génie, dont nous aurons l’occasion de parler, de nouveau, un peu plus loin.
Aussi bien, on en était encore à la période de l’exploration, une fois lancés loin des rivages de la mer. Tandis que Sanderval commençait à nouer des relations avec les autorités indigènes du Fouta Diallon, deux employés d’une maison de commerce de Marseille parvenaient à découvrir les sources du Niger. Le chef de cette maison, M. Verminck, avait chargé l’un de ses agents, nommé Zweifel, employé à Rotombo, dans la colonie de Sierra-Leone, de rechercher le point d’origine du grand fleuve. M. Zweifel s’adjoignit, pour l’accomplissement de cette mission, son collègue Moustier, qui représentait la maison Verminck à Boké et qui parlait couramment le soussou et le peul. Tous deux partirent de Rotombo le 8 juillet 1879, traversèrent les pays habités par les Timéné et les Limba, puis le Kouranko, arrivèrent le 16 août à Falaba sur la haute Scarcie, et, le 19 septembre, aperçurent le mont Tembi, d’où on leur dit que sortait le Niger. Enfin, le 30 septembre 1879, ils découvrirent, près du village de Foria, l’emplacement de la source principale du Tembiko, bief supérieur du Niger. Ils ne purent toutefois le visiter, les prêtres voués au culte de la source s’y étant opposés. Les deux explorateurs quittèrent Foria le 4 octobre, et, le 7 novembre, ils étaient de retour à Rotombo.
SATION DES RIVIÈRES DU SUDLa même année, un traité avec le chef du Samoh avait agrandi quelque peu nos droits territoriaux au voisinage de la mer. En 1880, nous nous établissions dans la région de Dubréka, et nous acquérions des droits sur l’ile Toumbo, où devait s’élever plus tard Conakry, le chef-lieu de la nouvelle colonie. Cette ile - qui n’est plus qu’une presqu’ile à marée basse — présentait une grande importance, du fait qu’elle abrite un mouillage utilisable par les navires et qu’elle commande le petit groupe des îles de Los, lesquelles appartenaient alors à l’Angleterre. Elle faisait partie du royaume du Kaloum, qui englobait également Dubréka et à la tête duquel se trouvait un chef nommé Balé Demba. Le capitaine Chapelet, commandant du poste de Benty, mettant à profit la crainte qu’avait Balé Demba de voir son royaume annexé par les Anglais des îles de Los, détermina ce prince à placer ses Etats sous le protectorat français. Cest également en 1880 que Sanderval se rendit à Timbo. Son intention était de pousser jusqu’aux mines d’or du Bouré, dans le Manding. Mais il ne dépassa pas le Fouta Diallon, où il fut retenu par les beautés pittoresques du pays, le charme du climat et l’espoir qu’il avait d’y fonder un établissement prospère. Parti du rio Grande en février 1880, il arriva le 7 avril à Timbo. Il ne tarda pas à acquérir une influence considérable auprès de l’almami et des notables du Fouta Diallon, qui lui cédèrent en toute propriété les hautes terres du Kahel. Il s’en fit reconnaître roi par les indigènes, avec l’agrément de l’almami du Fouta Diallon, y installa une ferme modèle et explora méthodiquement son royaume, pendant que deux de ses agents, MM. Gaboriaud et Ansaldy, obtenaient pour lui, le 27 juin, de l’almami de Timbo, la OLIVIER DE SANDERVAL concession d’une voie ferrée devant relier le Fouta Diallon à la mer. En août, il ralliait la côte à Boké et se rendait en France, afin de s’y approvisionner en matériel. De retour au Kahel, il levait et équipait une armée qui lui servit à maintenir l’ordre dans son royaume et faisait même battre monnaie à son nom et à ses armes. Le pouvoir qu’il exerça au Kahel durant une quinzaine d’années fut réel et il l’employa efficacement à préparer l’occupation du Fouta Diallon par la France et à combattre les visées britanniques sur cette province. Il devait aider puissamment en 1888 la mission politique du lieutenant Plat et en 188g celle du capitaine Levasseur. Enfin, en 1896, lors de notre établissement définitif au Fouta Diallon, il devait contribuer, avec son armée et ses partisans, à la défaite de notre ennemi Bokar Biro, et faire ensuite abandon à la France des droits qu’il avait acquis.
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Il n’était pas indifférent pour nous qu’Olivier de Sanderval eût pu pénétrer
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Bant ! San S S I Bobo- Dioulassa Diébougou il Gooua LOBI Kamatio Boun NGTA MALA BRON ! Bouaké - Assikasso Daboul Côte Guiné
GUINÉE FRANÇAISE ET CÔTE D’IVOIREDou Koutiala KÉNÉDOUGOU, Nielle Tombougau •Koraka *Kadicha Tempu Kong Niger E LED R S O N Sotouba Bamako-MINIANKA Koulouba Siguiri Bougouni Keniebal Koura2 Ý Maninien Falaba. Bissandougou NOdienné./ Kissidougou 4 / Macenta Bey/a Sakal Touba Sémien GUERZE. oUanane) Toulepleu G$- Bassad *Grand Diepp Greenville / + Grand Butteau raines *Grand Paris oug + Carraway eroge se SIERRA "Bonthe Cap Munte Monrovia ( Malaguetter EGA Casamance Géba fRio GUINÉE PORTSE : Boulam Boffa SOU coUSindia le de Los Conal Bentlira Freetown O5 He Sherbrood Échelle 300 Km. 200 100 Grande forêt équatoriale Les noms marqués d’une + sont ceux de comptoirs ou de postes disparus ED. PAILLARD DEL à Timbo dès 1880 et y eût fait prédominer l’influence française. En 1881, en effet, le gouverneur anglais Goldsbury, qui avait alors la charge des établissements britanniques de la Gambie, remontait ce fleuve jusqu’à Yarboutenda, et, par Kadé, arrivait en avril à Timbo. Il voulut y conclure avec l’almami un traité de protectorat, mais, grâce à Olivier de Sanderval, l’almami s’y refusa absolument et consentit seulement à signer un traité de commerce. Prévenu des desseins du gouverneur Goldsbury, Brière de l’Isle, avant de quitter le gouvernement du Sénégal, avait chargé le docteur Bayol de se rendre au Fouta Diallon et d’en obtenir le protectorat pour la France. Accompagné de l’explorateur et futur administrateur Noirot, le docteur Bayol quitta Boké le 17 mai, arriva à Timbo le 12 juillet et, le 14 juillet 188I, il concluait avec l’almami Ibrahima Sori un traité plaçant le Fouta Diallon sous le protectorat français. Les droits résultant de ce traité devaient être reconnus en 1882 par la Grande-Bretagne, en 1885 par l’Allemagne et en 1886 par le Portugal.
264Le 28 juin 1882, une convention franco-anglaise reconnaissait nos droits sur le rio Nunez, le rio Pongo, le Kaloum, la Mellacorée, et, comme nous venons de le dire, sur le Fouta Diallon, et fixait les limites entre nos possessions des Rivières du Sud et la colonie britannique de Sierra-Leone.
Un décret du 12 octobre de la même année organisait nos établissements des Rivières du Sud et, tout en continuant à les faire relever du gouverneur du Sénégal, les plaçait sous la direction d’un lieutenant-gouverneur spécial, qui fut le docteur Bayol.
CONTESTATIONS ALLEMANDESUn traité avec le chef de Bramaya, en 1883, et un autre avec le chef de Lakata, en 1884, élargirent vers l’Est et vers l’Ouest, nos territoires du rio Pongo, dont le centre était Boffa. Le 30 janvier 1884, le docteur Bayol signait avec Youra, roi des Nalou, un accord comportant la cession à la France du territoire compris entre les marigots de Caxiope et de Ropas, dans la région de Boké. : CON- VENTIONS DU 24 DÉCEMBRE 1885 quelques progrès. Mais elle allait être Ainsi notre prise de possession faisait sérieusement contrecarrée par les ambitions allemandes, qui se faisaient jour au moment où celles de l’Angleterre semblaient s’être éteintes. Le 3I décembre 1884, prétextant que le territoire compris entre l’estuaire de Dubréka et la rivière de Bramaya ne relevait ni du Kaloum ni du royaume de Bramaya, avec lesquels nous avions des traités de protectorat, et se trouvait par suite être res nullius, le capitaine allemand Scheiden annexait ce territoire. L’année suivante, des commerçants allemands établis à Dubréka signalèrent à leur gouvernement que nous n’avions pas de traités avec les cantons de Kabitaye, Koba et Korréra. Un croiseur fut envoyé aussitôt, avec mission de prendre possession de ces cantons. Il vint mouiller en face de Dubréka, et le docteur Nachtigal, chef de l’expédition allemande, fit procéder à l’occupation de Korréra, dont le chef accepta le protectorat de l’Allemagne. Or, Korréra dépendait manifestement du Kaloum, dont le roi Balé Demba s’était placé en 188o sous le protectorat français. Le gouvernement de Berlin, saisi d’une protestation de notre ministre des Affaires étrangères, reconnut, par une convention du 24 décembre 1885, nos droits sur les territoires situés entre la rivière de Bramaya et l’ile Toumbo, ainsi que sur cette dernière ; en échange, nous abandonnâmes à l’Allemagne les villages de Petit-Popo et de Porto-Seguro, sur la côte des Esclaves.
265 CONAKRYLe 12 mai 1886, le Portugal reconnaissait de son côté nos droits sur le rio Nunez et le rio Componi, ainsi que sur le Fouta Diallon, et la frontière était fixée entre ses possessions et les nôtres. Ainsi la colonie des Rivières du Sud se trouvait constituée du point de vue international, allant, sur la côte, de l’estuaire du rio Componi jusqu’à celui de la Mellacorée inclus, sans solution de continuité, et avec les portes libres du côté de l’intérieur ; seules, les six îles de Los demeuraient encore propriété de l’Angleterre : elles l’étaient depuis 1818. Des décrets du 16 juin et du 4 août de la même année augmentèrent les pouvoirs du lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, en plaçant sous sa haute autorité, en qualité de dépendances, les établissements français de la Côte d’Or (aujourd’hui Côte d’Ivoire) et du Golfe de Bénin (aujourd’hui Dahomey). En 1887 mourut Youra, roi des Nalou, remplacé par (1887) son neveu Dina Salifou, dont nous aurons à reparler plus loin. C’est cette même année, le 8 mai, que nous fimes pour la première fois acte d’occupation sur l’emplacement de la ville actuelle de Conakry. Nous y fûmes amenés par une prétention inattendue des Anglais qui, sous prétexte que la presqu’ile de Toumbo est une île à marée haute, affirmaient qu’elle faisait partie du groupe des îles de Los et, par conséquent, appartenait à la Grande-Bretagne. Pour empêcher cette singulière prétention de s’appuyer sur le fait de la non-occupation du point en litige par la France, le docteur Bayol prit possession du terrain cédé par Balé Demba en 1885.
266L ES MISSIONS PLAT ET AUDEOUD
ATLANTIOUE(1887) l’autre, militaire, traverser le Fouta Diallon. L’une L’année 1888 vit deux missions, l’une, politique, et l’autre venaient du Soudan français et avaient été envoyées par Gallieni. Le capitaine Oberdorff, qui commandait la première, mourut en route, le 9 janvier 1888. Le lieutenant Plat prit sa succession. Arrivé le 6 mars à Timbo et le 9 à Foukoumba, la ville sainte des musulmans du Fouta Diallon, il y renouvela, le 30 mars, avec l’almami Ibrahima Sori, le traité de protectorat conclu en 1881 par le docteur Bayol, en faisant mentionner que le protectorat français s’étendait sur les dix diwal ou cantons du Fouta Diallon. Cette fois encore, Sanderval mit toute son influence à notre dispotHe Tombo sition. Le lieutenant Plat continuant son voyage atteignit Benty le ICT mai. L’autre mission partie de Siguiri sous le commandement du capitaine Audéoud, traversa le Fouta Diallon dans toute sa largeur, en donnant aux habitants l’impression de notre force militaire, et aboutit, elle aussi, à Benty.
L’exposition universelle de 1889 fournissait une occasion de faire voir la civilisation française dans toute sa splendeur aux chefs des peuplades arriérées qui s’étaient placées sous notre protection.
E DOCTEUR BALLAY. - LELe nouveau chef des Nalou, Dina Salifou, fut invité à venir à Paris où il fut reçu avec les honneurs royaux. On pensait ainsi lui inculquer une idée salutaire de notre force et des progrès que nous étions en mesure de réaliser sur les rives du rio Nunez. Le résultat fut différent de celui que l’on avait escompté. Grisé par les attentions dont il fut l’objet, enorgueilli de se voir traité en égal du schah de Perse et d’être invité à côté de lui à l’Elysée et à l’Opéra, ce principicule d’une petite peuplade nègre se crut un grand monarque. De retour dans son pays, il se livra à des fantaisies de nabab oriental, mit le trouble dans sa tribu et se révéla aussi insolent qu’incapable ; dès l’année suivante, on dut lui enlever son trône et l’interner au Sénégal, où il mourut en 1897, après avoir été officiellement destitué en 1895. Cependant le docteur Ballay, envoyé en
267DÉCRET DU 1ª AOUT 1889 mission spéciale aux Rivières du Sud pour y exercer l’intérim des fonctions de lieutenant-gouverneur durant l’absence du docteur Bayol, allait apporter au développement de la jeune colonie les hautes qualités de dévouement, et de sagesse politique qui le caractérisaient. Il commença par obtenir de Balé Siékha, successeur de Balé Demba, le 8 juillet 1889, la cession en toute propriété de l’ile ou presqu’ile Toumbo, dont il voulait faire le port et la capitale des Rivières du Sud et, sans plus attendre, il se mit à tracer le plan de la ville de Conakry, dont il est considéré à bon droit comme le créateur.
Peu après, le Ier août 1889, intervenait un décret, applicable à dater du rer janvier 1890, qui modifia à certains égards la situation administrative de nos établissements de la côte occidentale d’Afrique. Le lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, tout en continuant à relever du gouverneur du Sénégal, était autorisé à ne lui envoyer que la copie de ses rapports politiques et à correspondre directement avec le sous-secrétaire d’Etat des colonies : c’était le début d’une véritable autonomie. Quant aux établissements français de la Côte d’Or et du Golfe de Bénin, ils continuaient aussi à relever hiérarchiquement du lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, mais le résident placé à la tête de chacune de ces deux unités administratives correspondait directement, lui aussi, avec le gouvernement métropolitain.
Quelques jours après la publication de ce décret était conclue la convention franco-britannique du 1o août 1889, qui, sur les bases de l’arrangement antérieur du 28 juin 1882, définissait les limites des Rivières du Sud et de la colonie de Sierra- Leone et confirmait la reconnaissance de nos droits sur le Fouta Diallon.
On se préoccupa dès lors d’assurer la pénétration économique au moyen d’une voie ferrée. Sanderval avait bien obtenu de l’almami du Fouta Diallon la concession d’un chemin de fer destiné à relier cette province à la mer, mais il n’avait pu trouver les moyens financiers de réaliser sa conception. Il fallait d’ailleurs étudier un tracé. Une mission fut constituée à cet effet en 1890, sous les ordres du capitaine Brosselard- Faidherbe, qui, accompagné de l’écrivain Félix Dubois et du peintre Adrien Marie, partit de Benty en remontant la Mellacorée et en se dirigeant vers Timbo et le haut Niger : dès cette date, en effet, l’idée dominante était, non seulement de mettre le Fouta Diallon en communication avec les rivages de l’Océan, mais encore de relier la côte des Rivières du Sud au bief supérieur du grand fleuve soudanais. La mission Brosselard-Faidherbe termina ses travaux en 1891 et rapporta un projet de tracé qui, par la suite, devait subir de très sérieuses modifications, tant à l’égard de son point de départ sur la mer, qui devait être transporté de Denty à Conakry, qu’au point de vue de son lieu d’aboutissement au Niger, qui devait être reporté de Farana à Kouroussa.
268 MISE A L’EAU D’UNE PIROGUE : BARRE DU GRAND-BASSAMA la même époque, la partie occidentale des Rivières du Sud était explorée par le voyageur Madrolle et l’administrateur de Beeckmann était envoyé en mission au Fouta Diallon pour préparer l’exercice de notre protectorat. mie pleine et entière, en la détachant complètement du Sénégal et en lui accordant un gouverneur titulaire, qui conservait les pouvoirs de haute juridiction sur les résidents du Grand-Dassam et de Porto-Novo, et qui fut le docteur Ballay. Le Io mars 1893, le nom de « Rivières du Sud », qui n’avait plus sa raison d’être depuis que le territoire auquel on l’appliquait n’était plus une dépendance méridionale du Sénégal, fut remplacé par celui de « Guinée française », en même temps que les établissements de la Côte d’Or et du Golfe de Bénin étaient érigés à leur tour en colonies autonomes, sous les noms de « Côte d’Ivoire » et de « Bénin ».
Bientôt, grâce à l’activité du gouverneur Ballay, l’ile de Toumbo se trouva couverte d’une ville régulièrement dessinée, harmonieusement bâtie, percée de larges boulevards ombragés, égayée par des jardins ; un petit port, très fréquenté, desservi par une jetée provisoire, donna de l’animation et de l’importance à Conakry ; un pont mit l’ile en communication avec la terre ferme et une route atteignait Friguiagbé en 1895. Le capitaine du génie Salesses, chargé d’en étudier le prolongement dans la direction du Niger, proposait en 1896 de la doubler d’une voie ferrée qui traverserait le Fouta Diallon et dont il devait être à la fois le promoteur et le réalisateur. Notre situation au Fouta Diallon, qui n’avait été jusqu’alors que diplomatique, en quelque sorte, se consolida, au cours de cette même année 1896, par une occupation effective. L’administrateur de Beeckmann y fut envoyé pour y exercer les fonctions de résident auprès de l’almami ; il se rendit à Timbo et y trouva l’almami Bokar Biro, avec lequel il renouvela solennellement, le 13 avril 1896, les traités conclus avec son prédécesseur Ibrahima Sori. Mais ce Bokar Biro, qui arrivait alors au terme de sa magistrature, refusa de céder le pouvoir à Oumar Bademba, qui avait été élu par lcs notables à l’effet de recueillir sa succession. Une guerre civile s’ensuivit, dans laquelle Oumar Bademba avait pour lui, non seulement les droits consacrés par une vieille tradition coutumière, mais encore l’appui des principaux personnages du Fouta Diallon, notamment d’Alfa Yaya, chef du canton de Labé. Bokar Biro fut battu par son rival et dut se réfugier chez les Soussou. Mais, ayant réussi à recruter de nombreux partisans, il vainquit à son tour ses adversaires et se réinstalla en maître à Timbo.
269Le gouverneur Ballay décida d’user de la force vis-à-vis de ce chef qui méconnaissait les lois de son pays. Aussitôt la saison des pluies terminée, trois compagnies de tirailleurs furent envoyées. Eckar Biro s’enfuit de Timbo, que nos troupes occupèrent sans difficulté, le 3 novembre 1896. Oumarou Bademba fut installé dans ses fonctions d’almami et l’administrateur de Beeckmann dans celles de résident de France. Le capitaine Muller, s’étant lancé à la poursuite de Bokar Biro, l’atteignit près de Porrédaka et lui infligea une sanglante défaite, à laquelle participèrent les troupes de Sanderval. L’agitateur réussit cependant à nous échapper, mais, capturé peu après, par des partisans de son ennemi Sori Illéli, il fut décapité par eux. Sori Illéli, à son tour, fut assassiné par les fils de Bokar Biro. L’almami Oumar Bademba, s’étant déclaré impuissant à faire cesser cette suite de sanguinaires vengeances et le trouble qu’elles causaient dans le pays, fut remplacé dans ses fonctions par un fils de Sori Illéli, nommé Baba Alimou. Mais nous ne laissâmes à ce dernier que son pouvoir spiritucl et ses prérogatives religieuses, et le Fouta Diallon, partagé en cercles, fut administré directement par nos soins.
270En novembre 1897, une tentative de révolte fut fomentée par Tierno Siré, frère de Bokar Biro. Elle fut étouffée par l’administrateur Noirot, qui avait succédé comme résident à M. de Beeckmann, et qui procéda à l’arrestation de Tierno Siré. Vers la même époque, l’explorateur Bailly, accompagné du naturaliste Pauly, tenta de pénétrer par Kissidougou dans les régions, encore inconnues, habitées par les Toma et les Guerzé ; les deux voyageurs furent massacrés le 17 mai 1898 à Zolou, dans l’arrière-pays du Libéria.
L’année suivante, en 1899, les cercles soudanais de Kouroussa, Siguiri, Kankan, Beyla, Kissidougou furent rattachés à la colonie de la Guinée française, dont les limites se trouvèrent ainsi reportées vers l’Est au delà du Niger. A la même époque commencèrent les travaux de construction du chemin de fer, sous la direction du commandant Salesses, qui avait arrêté le tracé définitif en 1897-1898.
Le docteur Ballay, appelé en 1900 au gouvernement général au moment de la grande épidémie de fièvre jaune du Sénégal, fut remplacé en Guinée française par son plus fidèle collaborateur, M. Couturier, qui continua à Conakry la politique du grand organisateur de la colonie.
LE MARCHÉ DE KANKAN (HAUTE-GUINÉE) (D’après un dessin du Tour du monde (1897).
271Le seul point où la situation laissait à désirer était le Fouta Diallon. La masse de la population nous semblait acquise, mais les rivalités des grandes familles et le déclin de leurs anciennes prérogatives étaient la source ou le prétexte de troubles fréquents. On dut en 1900 procéder à l’annexion du canton de Labé et, par imitation de la politique suivie par Faidherbe au Fouta sénégalais, on réduisit l’autorité de l’almami, déjà fortement amoindrie, aux trois provinces de Timbo, Bouria et Kolen. L’agitation avait son principal foyer à Foukoumba : Alfa Ibrahima, qui s’en était révélé l’un des instigateurs, fut révoqué de ses fonctions de chef et remplacé par Alfa Mamadou, qui paraissait dévoué à notre cause ; mais, ayant recruté des partisans parmi les musulmans les plus fanatiques, Alfa Ibrahima tenta d’incendier le poste que nous venions de créer à Ditinn ; son fils Boubakar assassina Alfa Mamadou. Une opération de police était indispensable : elle eut pour résultat la défaite à Dalaba de Boubakar, qui fut tué au cours du combat, et l’arrestation d’Alfa Ibrahima, qui fut condamné à mort.
A CQUISITION DES ILES DE LOS (1904)L’ordre, ainsi rétabli, fut menacé deux ans plus tard dans l’extrême nord de la colonie, chez les Koniagui, peuplade barbare et très arriérée. Le 18 avril 1902, le lieutenant Moncorgé, qui occupait le district compris entre Kadé et Youkounkoun, fut assassiné à Boussoura ainsi que le sergent Ricard, par des hommes d’Allouthène, chef du village koniagui d’Ithiou. Ce double meurtre ne fut vengé qu’au bout de deux ans, par le commandant Dessort, qui, le 9 avril 1904, enleva et détruisit le village d’Ithiou et, le 13 avril, battit et tua le chef Allouthène. la Grande-Bretagne nous céda les six îles de Los, La même année, par une convention du 8 avril, dont la possession par elle, à trois milles de Conakry, était devenue un anachronisme et nous causait une gêne appréciable, sans lui rendre aucun service. Ainsi se trouva complètement constituée la colonie de la Guinée française, au moment où M. Cousturier cédait les fonctions de gouverneur à l’inspecteur des colonies Frézouls et où, d’autre part, on procédait à la réorganisation, sur les bases actuelles, du gouvernement général de l’Afrique occidentale française.
272 VERDIERDepuis 1871, la garde de nos établissements de (1883-1890) la Côte d’Ivoire était confiée à l’armateur Verdier, de La Rochelle, qui possédait des comptoirs en cette partie de la côte et y entretenait pour son compte des agents commerciaux. Un décret de 1878 lui avait même confié les fonctions de résident, plus honorifiques qu’effectives. En fait, M. Verdier et son agent principal Aimé Brétignère qui a laissé de curieux Mémoires, furent les véritables gardiens du drapeau français pendant plus de vingt ans sur la côte. Après eux, un autre des agents de la même maison peut être considéré comme le véritable fondateur de la colonie.
Treich-Laplène, né à Ussel (Corrèze) en 1860, était maître répétiteur au lycée de La Rochelle, lorsque M. Verdier le prit à son service en 1883. Treich-Laplène avait la maturité d’esprit, la culture et l’énergie qui, associées à la jeunesse et à la vigueur du tempérament, permettent aux hommes de valeur de réaliser de grands desseins. Il se mit à l’œuvre avec ardeur et ne tarda pas à se révéler un colonisateur de premier ordre. Des quelques comptoirs remis à sa garde, avec des subsides infimes, il devait, en moins de sept ans, faire une colonie d’avenir.
Il commença, dès son arrivée, par fonder à Assinie une école dont, faute de personnel, il se constitua lui-même le directeur et l’unique professeur, formant un premier noyau d’interprètes et d’agents politiques qui devaient, par la suite, nous rendre de précieux services. Puis il s’occupa d’étendre notre influence en dehors du voisinage de nos comptoirs. En 1884, un traité était passé avec les chefs de Grand- Lahou et des relations nouées avec ceux de Jacqueville.
En 1885, Treich-Laplène fut chargé officiellement, par délégation de M. Verdier, des fonctions de résident de France qu’il devait assumer pendant cinq ans, jusqu’à sa mort. Avec l’aide de son secré , il parvint à exercer une influence réelle sur Amatifou, roi du Sanwi. Ce prince, étant venu à mourir en 1886, fut remplacé par Akassimadou, que les Anglais établis à l’Est d’Assinie cherchèrent à détourner de la France pour s’en faire un allié dans leurs projets d’extension territoriale. La diplomatie de Treich-Laplène eut raison de la politique britannique.
A cette époque intervint le décret du 16 juin 1886, qui plaçait les établissements français de la Côte d’Or sous l’autorité du lieutenant-gouverneur des Rivières du
V. - LA FORMATION DE LA COLONIE DE LA CÔTE D’IVOIRE (1875-1904)
maine Bernard
INDIGÈNES DU SOUDAN ET DU NORD DE LA COTE D’IVOIRE Croquis original de Germaine BERNARD. PLANCHE IV.
273Sud, autorité lointaine et purement conventionnelle. Cela n’augmentait pas les moyens dont disposait Treich-Laplène pour faire régner l’ordre et la sécurité sur un territoire d’autant plus difficile à surveiller qu’il s’agrandissait peu à peu et que la nature boisée du pays et le caractère sauvage du plus grand nombre de ses habitants le rendaient malaisé à pénétrer et à administrer.
Il y avait aussi les Anglais. Ils cherchaient à entrer en relations avec l’Indénié et l’Abron et menaçaient de nous couper la route du Nord et, en même temps, d’annihiler nos comptoirs côtiers, qui ne pouvaient subsister qu’à condition de drainer le trafic des pays situés en arrière. Le docteur Bayol, lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, saisit fort bien la gravité du danger et demanda à M. Verdier d’envoyer Treich-Laplène en mission dans les régions que convoitaient les Anglais, à l’effet de les placer sous le protectorat de la France. La mission fut accordée et Treich-Laplène partit d’Assinie le 2 mai 1887, se rendant dans la direction de la Comoé, qu’il atteignit à Bettié. Le 13 mai, il signait avec Bénié Kouamé, chef de ce village et du distict qui TREICH-LAPLÈNE l’entoure, un traité de protectorat. • Puis, poursuivant son voyage, il pénètre dans l’Indénié et entame à Zaranou des négociations avec Amouakon, roi de cette province, et ses principaux vassaux. Les pourparlers traînent en longueur, et Treich-Laplène tombe gravement malade. Il tient bon néanmoins, n’interrompt pas les conversations et finit par obtenir notre protectorat sur l’Indénié par un traité conclu le 25 juin 1887 à Amouakonkrou, résidence du roi. Sans songer un instant à aller se reposer à la côte de ses fatigues et de sa maladie, il poursuit sa marche et acquiert le protectorat français sur l’Alangoua, par le traité d’Abradine (13 juillet 1887), et sur la partie de la vallée de la Comoé, comprise entre Bettié et Grand-Bassam, par les traités de Kottokrou et de Yakassé (21 juillet). Alors seulement, il se décide à rallier Grand-Bassam. Il va en France pour rendre compte des résultats de sa mission en novembre 1887, et, dès le mois suivant, rejoint son poste.
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
274 LE CAPITAINE BINGERNe pouvant plus viser à la possession des provinces situées au nord du Sanwi, les Anglais prétendaient s’annexer la partie orientale de ce dernier royaume, sous prétexte qu’elle relevait, non d’Akassimadou, mais d’un chef établi sur le territoire britannique. Le litige ne pouvait être tranché qu’en Europe, par l’organe des chancelleries. Mais, afin d’éviter une prise de possession qui eût apporté un poids effectif aux arguments mis en avant par l’Angleterre, Treich- Laplène s’aboucha avec le district commissioner d’Axim et, le 22 mars 1888, signa avec lui un compromis établissant la neutralité provisoire de la région en cause. C’est vers cette époque qu’Eugène Etienne, alors soussecrétaire d’Etat des colonies, chargea Treich-Laplène de se rendre à Kong pour y conduire un convoi de ravitaillement au lieutenant Binger qui, parti de Bamako le 29 juin 1887, était arrivé à Kong le 1o mars 1888 et devait y revenir après avoir exploré le Bobo, le Mossi et le Gourounsi. Treich-Laplène quitta Grand-Bassam en septembre 1888, et parvint à Bondoukou, où il signa, le I3 novembre, avec le roi Adioumani, un traité plaçant sous le protectorat français le royaume de l’Abron et la ville de Bondoukou. Il était temps, car, huit jours après, arrivait à Bondouko is Lethbridge, pour proposer à Adioumani le protectorat britannique : Treich-Laplène était déjà parti, mais son traité demeurait entre les mains du roi, qui l’exhiba à l’officier anglais ; celui-ci ne put que s’incliner devant le fait accompli. Quant à Treich-Laplène, malade et affaibli, sans nouvelles du lieutenant Binger, il n’en poursuivait pas moins sa mission. Enfin, le 23 décembre 1888, il arrive à Kaouaré, où il rencontre les trois principaux chefs du royaume de Kong, venus au-devant de lui et, le 24, il leur fait accepter les termes d’un traité plaçant Kong et ses dépendances sous
le protectorat français. Le 26 décembre, il entrait dans la ville, et le roi Karamoko Oulé, ayant pris connaissance du traité de Kaouaré et en ayant approuvé les clauses, faisait hisser sur sa demeure le pavillon tricolore.
Quelques jours après, le 5 janvier 1889, arrivait à son tour à Kong le lieutenant Binger, qui venait de Bondoukou et avait suivi, à partir de ce point, les traces de Treich-Laplène. Ce dernier l’avait attendu pour la signature du traité, à laquelle il fut procédé solennellement en présence des deux missions réunies.
Les deux explorateurs quittèrent Kong ensemble le 21 janvier 1889, et reprirent la route de l’Indénié ; ils conclurent en passant des traités de protectorat avec les chefs du Guimini et de l’Anno. Ils arrivèrent à Grand-Bassam le 20 mars 1889.
Treich-Laplène, qui ne s’était soutenu jusqu’alors que grâce à des prodiges d’énergie, dut s’aliter aussitôt, terrassé par un violent accès de fièvre bilieuse hémoglobinurique. Grâce à lui, nos établissements de la Côte d’Or avaient acquis une importance qui devait entraîner un changement dans leur administration. Un décret du rer août 1889, tout en maintenant leur dépendance vis-à-vis des Rivières du Sud, leur accordait l’autonomie administrative et financière et en confiait la direction à un résident qui n’était plus désigné par M. Verdier, mais qui était nommé par le gouvernement métropolitain et correspondait directement avec lui, tout en adressant à Conakry une copie de sa correspondance. Un arrêté du 12 octobre 188g titularisa Treich-Laplène dans les fonctions qu’il exerçait déjà en fait depuis six ans et le fit entrer officiellement dans les cadres publics avec le titre de « résident et administrateur des établissements français de la Côte d’Or ». La possession des territoires qu’il avait acquis à la France venait de nous être reconnue par la convention franco-anglaise du Io août 1889.
Impatient de se remettre à l’œuvre, il n’avait attendu ni sa nomination, ni l’achèvement de sa guérison pour rejoindre son poste et s’était embarqué dès le 6 octobre. Il arriva à point pour réprimer une insurrection des habitants de la région de Jacqueville, qui s’étaient révoltés pendant son absence et qui avaient entraîné dans la rébellion les Adioukrou de la province de Dabou.
M RÉGION COTIÈRECependant, épuisé par la maladie et par le travail intense auquel il se livrait en dépit d’une fièvre presque continue et du déclin de ses forces, cet homme admirable, que l’on peut considérer à juste titre comme le créateur de notre colonie de la Côte d’Ivoire, fut contraint bientôt de laisser à d’autres le soin de compléter son œuvre. Le 9 mars 1890, il venait de monter à bord de la Ville de Maceio, pour regagner la France, lorsqu’il expira, avant de quitter la côte à l’âge de vingtneuf ans. Il fut enterré à Grand-Bassam. Plus tard, les restes de Treich-Laplène furent ramenés à Ussel, où une statue lui a été élevée. Il fut remplacé, à titre intérimaire, par le docteur Péan, puis par l’administrateur Desailles. (1890-1892) Bandama, notre action commença, à partir ISSIONS DIVERSES DANS LA A peu près localisée jusqu’alors à l’est du de 1890, à s’exercer le long de ce fleuve et plus à l’ouest, sur les territoires habituellement désignés sous le nom de Côte d’Ivoire ; et cette appellation ne devait pas tarder à être étendue à l’ensemble de nos possessions dans cette partie de l’Afrique, jusqu’à et y compris Assinie : l’expression de « Côte d’Or » étant réservée aux territoires britanniques voisins.
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Les capitaines de Tavernost et Armand remontèrent en 1890 le cours du Bandama depuis Grand-Lahou jusqu’à Tiassalé et laissèrent un poste provisoire dans la première de ces localités. En 1890-189I, le lieutenant de cavalerie Arago reconnut le cours du Sassandra depuis son embouchure jusqu’à Kouati, et les lieutenants Quiquerez et de Segonzac explorèrent les alentours de San Pedro, où le premier de ces deux officiers trouva la mort. Le capitaine Ménard, de son côté, partait de Grand-Bassam en novembre 1890, pour une mission plus importante, dont l’objet était de refaire en sens inverse, en quelque sorte le voyage que venait d’accomplir le lieutenant Binger ; parvenu à Kong en mars 1891, il traversa le Tafiré, franchit le Bandama à hauteur de Tiémou, visita Kadioha et Sakala, voulut protéger le chef de ce dernier village contre les déprédations des bandes de Samori installées à Séguéla, et fut tué par Sékouba, qui commandait ces bandes, le 14 février 1892, près de Séguéla. Deux commerçants, nommés Voituret et Papillon, avaient essayé de nouer des relations entre Grand-Lahou et Tiassalé. Ils avaient été assassinés en juin 1891 entre Broubrou et cette dernière localité, sur le Bandama. Le lieutenant Staup, expédié de Grand-Bassam avec 50 tirailleurs, vengea leur mort le II mai 1892 au combat de Toussé.
277 GOUVERNEMENT DE LA COTE D’IVOIRELe lieutenant Binger, devenu capitaine, fut chargé à ce moment de procéder sur le terrain à la délimitation entre nos territoires et la colonie britannique voisine, conformément aux bases posées par un accord, 26 juin 189I. Mais, à partir de Nougoua, des divergences de vues sur l’interprétation à donner aux termes de l’arrangement de 1891 empêchèrent la poursuite des opérations en commun, et c’est seulement dix ans après que cette frontière devait être fixée d’une façon définitive et marquée sur le terrain. Entre temps, un (10 MARS 1893) arrangement négocié par M. G. Hanotaux et le baron de Stein avait été conclu, à Paris le 8 décembre 1892, entre la France et la République de Libéria, aux termes duquel la limite entre le territoire de cet Etat et nos possessions était représentée par le thalweg du Cavally depuis son embouchure jusqu’au confluent — alors hypothétique et reconnu depuis inexistant — d’un cours d’eau dit Fodédougouba. Le Libéria renonçait aux prétentions qu’il avait fait valoir à l’est du Cavally et, en échange, la France déclarait faire abandon des droits qu’elle avait acquis, du fait des traités conclus autrefois avec les indigènes et notamment par Bouët-Villaumez, sur plusieurs points de la Côte des Graines, en particulier Garraway.
Un peu plus tard, le Io mars 1893, un décret avait érigé les établissements français de la Côte d’Or en colonie autonome, sous le nom de « Côte d’Ivoire », avec chef-lieu à Grand-Bassam, et avait doté la nouvelle colonie d’un gouverneur relevant directement et uniquement du pouvoir central. Ce fut le capitaine Binger qui, au retour de sa mission de 1892-1893, fut désigné comme gouverneur. Il vint prendre possession de son poste dans le courant de l’année 1893. Dès son arrivée à Grand-Bassam il installa des postes le long de la côte à Sassandra, San Pedro, Béréby et Bliéron. Il créa en même temps un poste à Bettié, sur la basse Comoé, pendant que l’administrateur Pobéguin levait et dressait la carte de la région côtière entre le Bandama et le Cavally.
La pénétration au cœur de la colonie, dans le bassin du Bandama, était amorcée la même année par les capitaines Marchand et Manet, qui se dirigeaient sur Tiassalé en utilisant à la fois la voie du fleuve et la route terrestre partant de Dabou. Les deux officiers concentrèrent les forces dont ils disposaient sur la rive gauche du Bandama, à Nianvoué, en face de Tiassalé. Les habitants de ce dernier village, en effet, voulaient s’opposer à notre prise de possession. Considérant, non sans raison, Tiassalé comme la clef d’accès du Baoulé, ils entendaient se réserver le monopole des transactions entre ce dernier pays et Grand-Lahou et craignaient que notre occupation les frustrât des bénéfices qu’ils avaient retirés jusqu’alors de leur situation. C’était pour ce motif qu’ils avaient fait assassiner Voituret et Papillon deux ans auparavant et c’est pour la même raison qu’ils accueillirent à coups de fusil la mission du capitaine Marchand. Celui-ci les laissa épuiser leurs munitions, le feu de leurs armes à pierre n’étant pas dangereux à travers la largeur du fleuve, puis, embarquant ses tirailleurs dans des pirogues rassemblées à l’avance, il prit d’assaut Tiassalé et obtint ensuite sans difficulté la soumission des habitants.
278Après quoi, il se prépara à entrer dans le Baoulé, où aucun Européen n’avait encore pénétré. Le capitaine Manet étant parti le premier, l’embarcation qui le portait fut entraînée par les rapides du Bandama près de Tiassalé et le malheureux fut noyé. Le capitaine Marchand poursuivit sa route, franchit le Bandama à Mbribo, atteignit Toumodi et explora dans tous les sens le Baoulé, poussant même une pointe jusqu’à Zangué, en pays gouro à l’ouest de Kokoumbo, précédé, partout où il allait, d’une réputation d’intrépidité et d’audace qui le faisait considérer par les indigènes comme une sorte de demi-dieu. On l’avait surnommé Kpakibo, ce qui signifie en langue baoulé « fend la forêt », le fait qu’un Blanc avait pu pénétrer dans leur pays en traversant la forêt dense et ses embûches, ayant profondément étonné les indigènes. Son prestige dans cette région, réputée alors presque inaccessible et qu’il parcourut sans avoir à tirer un seul coup de fusil, une fois Tiassalé pris, était extraordinaire, et son souvenir y est demeuré tellement vivace que son passage constitue pour les Baoulé comme le début d’une ère nouvelle, et qu’aujourd’hui encore, bien qu’il ne soit pas retourné dans leur pays depuis 1895, ils calculent les dates des événements en disant de tel ou tel fait qu’il a eu lieu tant d’années avant ou après Kpakibo.
Parvenu à l’extrême nord de Baoulé au début de 1894, le capitaine Marchand traversa le Diammala et le Guimini, arriva à Kong en avril, y laissa le douanier Bailly, explora le Tagbana et le Kiembarha, reliant son itinéraire à celui qu’il avait parcouru précédemment dans ces contrées, et revint à Kong, d’où il repartit en hâte, afin de prévenir l’autorité supérieure des progrès réalisés par Samori dans la région. Il redescendit par le Baoulé, où nous avions déjà créé trois postes, l’un à Tiassalé, un autre à Toumodi et un troisième au village du chef Kouadiokofi, arriva à Grand-Bassam le 29 juillet 1894 et y trouva M. Cousturier, qui assurait l’intérim du gouverneur Binger, alors en France.
Nous avons dit plus haut comment les nouvelles apportées de l’intérieur par le capitaine Marchand avaient déterminé le gouvernement métropolitain à détourner le lieutenant-colonel Monteil de sa mission votée par le Parlement et de l’appeler du Congo à la Côte d’Ivoire. Débarqué à Grand-Bassam, le I2 septembre, il y organisa sa colonne, prenant à son état-major le capitaine Marchand. Nous ne referons pas ici le récit de cette expédition, qui a trouvé sa place dans la partie du chapitre consacrée à la lutte contre Samori.
279Du côté du Cavally, nous avions pu sans difficulté établir un poste à Tabou, parce que nous n’exigions encore à peu près rien des habitants. Mais, dans l’Indénié, l’administrateur Poulle avait été assassiné, cette même année 1894, à l’instigation d’indigènes, originaires du territoire anglais, que notre occupation gênait dans leurs transactions commerciales avec la Côte d’Or britannique. Aux portes mêmes de Grand-Bassam, entre la Comoé et la lagune d’Assinie, Amangoua, chef de Bonoua, s’opposait au recrutement des porteurs et des pagayeurs et faisait acte de rébellion ouverte. M. Lemaire, qui avait remplacé M. Couturier dans l’intérim du gouvernement de la Côte d’Ivoire, demanda au lieutenant-colonel Monteil, encore à Grand-Bassam, de réduire ce chef à l’obéissance. Le village fut pris et Amangoua déporté au Gabon.
Le gouverneur Binger revenait peu après à son poste et tournait son attention du côté de l’Indénié révolté, tandis que la colonne Monteil avait à réprimer la rébellion du Baoulé et à marcher contre Samori. L’administrateur Bricard avait réussi, non sans peine, à ramener l’ordre dans l’Indénié, où deux postes furent créés, l’un à Zaranou et l’autre à Attakrou. M. Binger voulait faire compléter cette occupation par celle de Bondoukou, pour protéger ce point contre Samori. Le lieutenant de vaisseau Bretonnet et le mécanicien Lamblin reçurent mission de se diriger sur Bondoukou en partant du Baoulé. Il leur fallait traverser le pays des Agba ; une première tentative, faite de Kouadiokofi, échoua, les chefs des Agba étant en mauvais termes avec ceux de la région de Kouadiokofi. Le commis des affaires indigènes Delafosse, alors chef de poste à Toumodi, entra en négociations avec les Agba et obtint d’eux la promesse de laisser passer la mission Bretonnet qui, en effet, put, en partant de Toumodi, franchir sans difficulté leur pays. Mais, arrivée à la Comoé, elle ne put obtenir l’accès de Bondoukou, la population redoutant, si elle accueillait nos compatriotes, d’encourir la vengeance de Samori. A la vérité, les lieutenants Baud et Vermeersch, qui venaient du haut Dahomey, traversèrent bien en 1895 la province de Bondoukou en descendant de Bouna vers l’Indénié et Grand-Bassam, mais la ville ne devait pas être occupée par nous cette année-là et nous ne devions nous y installer que deux ans plus tard, après y avoir été précédés par Sarantiéni Mori et par les Anglais, ainsi qu’il a été relaté plus haut.
280Un décret du 16 juin 1895, cependant, avait institué un gouvernement général de l’Afrique occidentale française, par le rattachement à la Côte d’Ivoire, sans autre modification à la situation de cette colonie.
FORT BINGEREn février 1896, M. Binger, alors en France, fut nommé directeur au ministère des Colonies et remplacé, dans le gouvernement de la Côte d’Ivoire, par M. Bertin, qui devait mourir un mois après son arrivée à la colonie. C’est pendant qu’il était en fonctions que fut envoyée auprès de Samori la mission Delafosse, qui ne put être reçue par l’almami. Au mois de mai arriva, en remplacement de M. Bertin, le gouverneur Mouttet, qui devait périr tragiquement plus tard dans la catastrophe de Saint-Pierre, à la Martinique. Le 27 septembre, un nouveau décret détachait la Côte d’Ivoire du gouvernement général et lui rendait son autonomie primitive ; trois ans après, un autre décret du
(D’après un document de la mission Hostains d’Ollone). 17 octobre 1899 devait la rattacher de nouveau au gouvernement général. En janvier 1897, l’administrateur Clozel fondait, au nord de l’Indénié, le poste d’Assikasso. Il entreprenait ensuite l’exploration méthodique et la mise en mains des pays compris entre la Comoé et la frontière anglaise. A l’autre extrémité de la colonie, l’administrateur Hostains reconnaissait le cours du Cavally et l’adjoint Thomann celui du Sassandra. Au cours de cette même année 1897, le 20 août, le capitaine Braulot était massacré près de Bouna en cherchant à s’y rendre de Lorhosso ; quelques semaines après, le 2 octobre, la mission Nebout-Le Filliâtre était reçue par Samori à Dabakala.
LA REVOATE D’AS- SIKASSOEn 1898, la débâcle et la capture de ce chef devaient entraîner l’occupation, par nos troupes du Soudan, des territoires qui, depuis, ont formé les cercles septentrionaux de la Côte d’Ivoire. Toute cette partie de l’histoire du Soudan se trouve intimement mêlée à l’histoire de la Côte d’Ivoire, mais nous avons raconté plus haut ces événements. tion était assez troublée au sud de Bondoukou, où notre Pendant qu’ils se déroulaient dans le Nord, la situaposte d’Assikasso se trouva, en avril 1898, dans une position critique. Des indigènes du territoire anglais, venus en grand nombre dans l’Indénié et l’Assikasso pour exploiter le caoutchouc des forêts et que l’on appelait pour cette raison poyofoué (gens du caoutchouc), étaient fort mécontents des mesures prises par le gouverneur de la Côte d’Ivoire en vue d’empêcher l’exode de ce produit vers les marchés britanniques. De même qu’en 1894, ils avaient excité contre nous les habitants de 1’Indénié et avaient fomenté l’assassinat de l’administrateur Poulle, ils incitèrent à la rébellion en 1898 les habitants de l’Assikasso et, avec l’aide de ceux-ci, mirent le siège devant notre poste, que commandait l’administrateur Le Filliâtre. L’administrateur Clozel, qui avait la charge de toute l’immense région s’étendant de Bettié à Bondoukou et qui se trouvait alors à Zaranou, accourut avec les quelques miliciens dont il disposait. Les ennemis avaient établi toute une série de barricades dans les endroits les plus difficiles de la route, laquelle ne quittait pas un seul instant la forêt dense, et, en enlevant une de ces barricades, Clozel fut grièvement blessé de quatre balles à la poitrine : il dut être ramené en arrière par ses hommes, qui firent preuve, en l’occurrence, du plus grand dévouement. De son côté, l’administrateur Lamblin, qui se trouvait à Bondoukou, avait envoyé un secours de 15 hommes, sous le commandement du sergent Samba Coumba ; ce dernier réussit à franchir les lignes des assiégeants et à entrer dans Assikasso avec son petit détachement. Grâce à ce renfort, Le Filliâtre était en mesure de tenir, du point de vue purement militaire ; mais sa situation était extrêmement critique du fait qu’il manquait absolument de vivres : lui et les autres défenseurs en étaient réduits à se nourrir de moelle de papayer et de vieilles peaux de chèvres qu’ils faisaient macérer avant de les cuire ; ils souffraient également de la privation d’eau, ne pouvant se la procurer qu’en l’allant puiser à la rivière voisine, exposés chaque fois au feu d’un ennemi particulièrement vigilant.
281Après l’échec de l’administrateur Clozel, l’inspecteur de milice Barreau, à la tête de 8o hommes, s’était porté de Zaranou sur Assikasso. Mais, le 7 juin, il fut arrêté, lui aussi, par les formidables retranchements aménagés par les Poyofoué et dut reculer sous le feu d’un ennemi très supérieur en nombre. L’administrateur Lamblin, qui avait expédié à Assikosso le peu de forces militaires dont il disposait, réussit à recruter à Bondoukou et dans l’Abron 400 auxiliaires, et les porta au secours du poste assiégé.
282Enfin, le sous-lieutenant Laïrle, avec 75 tirailleurs, avait fait diligence depuis Grand-Bassam et accourait à la délivrance d’Assikasso, renforcé par un détachement de 25 miliciens sous les ordres de l’administrateur Joulia. En dépit d’une résistance presque forcenée, le sous-lieutenant Lairle et M. Joulia enlevèrent l’une après l’autre les barricades établies par les assiégeants et délivrèrent le poste le 2 juillet 1898, le jour même où M. Lamblin y arrivait par le Nord : le siège avait duré soixante-trois jours.
La pacification fut facilitée par le retrait des mesures protectionnistes qui avaient été édictées en vue d’empêcher l’exportation du caoutchouc vers la Côte d’Or britannique. La convention générale passée, comme il est exposé d’autre part, entre la France et l’Angleterre, le 14 juin 1898, venait en effet de spécifier, en son article 9, que, durant trente ans, les sujets des deux nations jouiraient du même traitement, " pour tout ce qui concerne la navigation fluviale, le commerce, le régime douanier et fiscal et les taxes de toute nature », à l’intérieur d’une zone comprenant la colonie française de la Côte d’Ivoire depuis la mer jusqu’au 9° de latitude nord, la colonie britannique de la Côte d’Or tout entière, un triangle ayant comme base la frontière septentrionale de cette dernière colonie et comme sommet Ouagadougou, la colonie française du Dahomey jusqu’au 1o° parallèle et enfin la Nigeria.
La situation rétablie à Assikasso, c’est du côté de Dabou qu’elle devint troublée. Le 18 août 1898, M. Le Voaz, patron mécanicien de la petite canonnière de lagune le Diamant, et M. Eudes, employé de commerce à Dabou, étaient assassinés par les Boubouri, fraction de la tribu des Adioukrou qui habite les cantons de Toupa et d’Osrou. On envoya contre les meurtriers deux compagnies de tirailleurs, qui en une série de durs combats perdirent 54 hommes, sans pouvoir arriver à obtenir la soumission des rebelles.
Cette constante insécurité entravait le progrès économique de la colonie : on se préoccupait de lui assurer d’autre part les moyens matériels de se développer. La Côte d’Ivoire avait besoin d’un débouché sur la mer, plus sûr et plus pratique que les baleinières utilisées pour franchir la barre, et il lui fallait aussi un chemin de fer de pénétration vers l’intérieur. On projeta donc la construction à Grand-Bassam d’un wharf qui permettrait, au moins sur un point de la côte, choisi comme chef-lieu depuis 188g, de faciliter débarquements et embarquements. D’autre part, une mission confiée au capitaine du génie Houdaille était chargée d’étudier l’avant-projet d’un port en cau profonde à établir dans la lagune Ebrié, à Abidjan, et d’une voie ferrée destinée à traverser la forêt dense d’Abidjan à Dimbokro, sur le Nzi. Cette mission effectua ses travaux en 1898-1899.
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Cependant, la progression du Nord vers le Sud continuait toujours dans la région soudanaise. En 1899 étaient fondés les postes de Dabakala, de Séguéla et de Mankono. Les lieutenants Woelffel et Mangin, partis de Beyla, exécutaient des reconnaissances dans les contrées accidentées du haut Cavally et du haut Sassandra. L’administrateur Hostains et le capitaine d’Ollone exploraient en même temps le bas Cavally, en dépit de l’hostilité d’une grande partie des indigènes rencontrés. Toute la région se révélait particulièrement difficile à pénétrer et à soumettre. Cette même année 1899, une expédition dut être envoyée, dans la zone côtière contre les Tépo révoltés. Le commandant Kolb et le capitaine Dumas LE CAPITAINE D’OLLONE enlevèrent de vive force, le 22 avril, le village d’Olodio, et le 13 juin, occupèrent Grabo, ce qui mit fin à la résistance des rebelles.
REVOLTE TOUM BEGION DE TOUMODICette année fut l’une des plus dures que connut la jeune colonie. Comme si ce n’avait point été assez des révoltes à réprimer, une épidémie de fièvre jaune s’était abattue sur Grand-Bassam, causant, au cours du seul mois de mai, vingt-quatre décès d’Européens sur une population de 75 habitants. à la faveur de la nuit par des hommes préposés à En août, le poste de Toumodi était incendié cette besogne par le chef de Lomo, Kouadio Okou, que l’administrateur Delafosse, alors commandant du cercle du Baoulé, avait voulu empêcher de se livrer à des actes de brigandage sur les caravanes commerciales traversant son village. La révolte ne parvint pas à gagner les populations de Toumodi et des environs, mais elle entraîna dans son mouvement une partie des Ngban du chef Akafou ; les communications furent coupées entre Toumodi et Tassalé ; deux miliciens expédiés par M. Delafosse, pour porter un message destiné à informer le gouverneur de la situation, furent arrêtées par des gens de Kouadio Okou : l’un fut tué et mutilé ; l’autre, couvert de blessures, parvint à se traîner jusqu’au village fidèle d’Assonvoué. M. Delafosse, réfugié dans la hutte d’un de ses miliciens, en face des ruines de son poste, ne disposait que de six fusils et de six paquets de cartouches, la réserve de munitions ayant sauté lors de l’incendie du poste. Il recruta une vingtaine de gardes auxiliaires parmi les réfugiés du Guimini qui se trouvaient encore à Toumodi et organisa des patrouilles de volontaires parmi les indigènes même de ce village, qui jurèrent solennellement de le défendre jusqu’à la mort.
284MAURICE DELAFOSSE, COMMANDANT DU CERCLE DE BAOULÉ
Informé de ces événements, l’adjoint des Affaires indigènes Seigland se porta en toute hâte à Toumodi avec ses 8 miliciens ; il ne tarda pas à y être rejoint par le capitaine Le Maignen, avec 75 tirailleurs. Avec ces forces, accrues d’une centaine de partisans baoulés, ils enlevèrent le village de Lomo et rétablirent les communications avec le Sud. Bientôt après, arrivèrent un peloton de tirailleurs expédié du bas - Cavally sous la conduite du sous-lieutenant Landeroin et une section de tirailleurs venue de l’Indénié sous les M. DELAFOSSE ordres du lieutenant Laforgue. Le tout COMMANDANT DU CERCLE DE BAOULÉ formait un groupe de 250 fusils. M. Delafosse disposa d’une partie de ces forces contre le village de Gbohua, situé à l’ouest de Lomo ; assailli par des forces supérieures au passage d’une rivière et bientôt à court de munitions et gêné par le transport des blessés, le lieutenant Laforgue dut rentrer à Lomo. L’audace des rebelles s’accrut de ce qu’ils considéraient, non sans raison, comme une victoire à leur actif.
M. Delafosse reprit l’opération quelque temps après avec des forces plus considérables, dont 300 partisans recrutés parmi les Baoulé fidèles des tribus Ouaribo et Atoutou ; les ayant divisés en trois colonnes distinctes pour amener l’ennemi à disperser ses éléments, il attaqua Gbohua sur deux points différents. Après un combat rendu pénible par la densité de la végétation, deux des colonnes réunies n’ayant que trois blessés débouchèrent vers midi sur l’emplacement de Gbohua, que Kouadio Okou venait d’évacuer. Epuisé par ce grand effort, M. Delafosse dut renoncer à poursuivre l’ennemi et revint à Lomo, où trois jours après, il eut la douleur de perdre son collaborateur Seigland, mort de ses blessures.
285 CREATION DE BINGER- VILLE (1900)La prise de Gbohua rétablit notre prestige ; mais cette expérience avait démontré que le Baoulé n’était pas encore en état de recevoir l’administration civile ; le gouverneur Roberdeau décida de l’occuper militairement. Le commandant Donnat fut chargé de cette mission au début de 1900. férer le chef-lieu de la colonie en un point moins En même temps, Roberdeau avait décidé de transexposé que Grand-Bassam aux épidémies de fièvre jaune. On fit choix d’un emplacement situé sur une berge de la lagune, au fond de l’anse d’Adjamé et, le 24 mars 1900, l’administrateur Lamblin commençait les premiers travaux d’aménagement de la nouvelle capitale, à laquelle fut donné le nom de Bingerville. Dès le mois de novembre, les divers services du gouvernement étaient transportés de Grand-Bassam au nouveau chef-lieu. En même temps, le territoire de la colonie se doublait presque, par suite de la dislocation du Soudan français et du passage à l’administration de la Côte d’Ivoire du poste de Bouna et de toute la zone dite région de Kong, qui comprenait les postes de Kong, Dabakala, Groumania (nouvellement créé), Bouaké (réuni au Baoulé), Bandama, Tombougou, Odienné, Touba, Séguéla, Mankono.
Dans le Baoulé, les choses n’allaient pas notablement mieux qu’avant l’occupation militaire, celle-ci s’étant produite sans donner aux habitants une idée suffisante de notre force. D’octobre 1900 à mars 1901, le lieutenant-colonel Aymerich fit effectuer de nombreuses reconnaissances et créer un poste à Sinzinou, mais les indigènes montraient à chaque instant qu’ils ne se considéraient pas comme réellement soumis. En 1901, nous eûmes à lutter contre les tribus des Nanafoué et des Ngban, ainsi que contre les Faafoué du district de Kokoumbo. A la suite d’une tournée d’inspection à la Côte d’Ivoire du général Combes, commandant supérieur des troupes de l’Afrique occidentale, une action énergique fut décidée et le lieutenant-colonel Colonna d’Istria enleva de haute lutte le village de Kokoumbo et créa un poste à Bonzi. Le 3 juillet 1901, Kouadio Okou offrait sa soumission au capitaine Bastard. Mais, bientôt, les Agba à leur tour, se montrèrent menaçants.
286J •ONCTION ENTRE LES DISTRICTS DE LA COTE ET LA RÉGION SOUDANAISE l’administrateur Thomann se rendait Vers la même époque (190I-1902), de Sassandra à Séguéla, opérant ainsi la jonction entre les districts côtiers et la zone soudanaise de la colonie, à travers une région presque inconnue encore. Le long de la frontière orientale, une commission mixte franco-britannique procédait, en I90I-1903, à la révision et à l’abornement de la limite séparant la Côte d’Ivoire de la Côte d’Or ; cette opération, amorcée en 1892 par le capitaine Binger, était depuis demeurée en suspens ; elle fut menée à bien, sans aucun heurt entre les commissaires respectifs des deux nations, par M. Delafosse, assisté du capitaine Bouvet et du lieutenant Laforgue, pour la France, et par le major Watherston, assisté des capitaines des Vœux et Soden et du docteur Graham Forbes, pour la Grande-Bretagne. L’arrangement conclu à Bondoukou fut ensuite ratifié à Paris et à Londres.
Le colonel Colonna d’Istria avait repris, au début de 1902, les opérations dans le Baoulé, en lançant contre les Agba le capitaine Privey, qui enleva le village rebelle de Kouadioyakro. La révolte sévissait, cette fois, dans le Nord-Ouest du pays, principalement chez les Ouarébo de Sakassou ; les capitaines Lambert, Privey et Moreau furent chargés d’opérer contre ces nouveaux rebelles. D’autre part, entre Toumodi et Tiassalé, l’insurrection éclatait encore et Akafou, notre déjà vieil ennemi, venait attaquer le poste de Ouossou le 28 juin ; fait prisonnier, il mourait le 8 juillet 1902. Sa mort fut le signal d’un redoublement d’activité de la part des rebelles, qui tentèrent le 19 juillet une nouvelle attaque contre Ouossou. Chez les Nanafoué, le lieutenant Rivière est assiégé à Salèkro ; le capitaine Privey, qui se porte à son secours, est attaqué le Io septembre à Zaka et force nous est d’évacuer ce poste. La situation, à la fin de 1902, était franchement mauvaise dans l’ensemble du Baoulé.
C’est à ce moment, au début de 1903, que le secrétaire général Clozel fut titularisé dans les fonctions de gouverneur, qu’il exerçait en fait depuis près de deux ans et qu’il devait conserver jusqu’en 1908. Ses efforts se portèrent principalement, à cette époque, sur le Baoulé, où notre nouveau poste de Sakassou venait d’être attaqué et où les Ngban de la région de Ouossou étaient toujours en rébellion. La prise d’assaut d’un refuge fortifié qu’ils avaient construit au sommet du mont Ouroumbo constitua une leçon salutaire et ils firent leur soumission, le 18 février 1903.
Tout était calme, par contre, dans la région de Kong, où le poste précédemment construit sur le Bandama, entre Tiémou et Nangbo, était à cette époque transféré à Koroko ou Korhogo. Dans le cercle des lagunes, un nouveau poste était créé par M. Lamblin à Ery-Makouguié. Dans le cercle de Sassandra, M. Thomann en fondait un à Guidéko.
287En même temps, le capitaine Thomasset procédait aux travaux préparatoires de l’établissement du chemin de fer, dont le tracé était adopté d’Abidjan à Dimbokro.
L’année suivante, 1904, on commença à construire la ville d’Abidjan et à poser les premiers kilomètres de la voie ferrée. Quant au port, il était toujours question de le créer à Abidjan et l’on se préoccupait de mettre la lagune en communication sûre avec la mer par le moyen d’un canal que l’on avait creusé, près de Petit-Bassam, à travers l’étroite bande de sable qui sépare la lagune du rivage maritime. Par la suite, ce projet devait être abandonné, le canal s’ensablant au fur et à mesure de sa construction.
Nos établissements du golfe de Bénin, en 1875, se réduisaient à quelques comptoirs de commerce établis à Porto-Novo et à Ouidah. Notre protectorat sur le royaume de Porto-Novo avait cessé d’être exercé depuis 1865 et avait été officiellement abandonné depuis le 23 décembre 1868. Un traité, passé la même année avec le représentant à Ouidah du roi du Dahomey, comportait la cession de Cotonou à la France, mais il était contesté par le souverain d’Abomey et n’avait été suivi, en tout cas, d’aucune occupation. Notre domaine, à cette époque et dans cette partie de l’Afrique, ne se composait guère que de vagues souvenirs et d’incertaines espérances.
DE PORTO-NOVO (1884). - LE ROI TOFFA châmes à faire confirmer les ESSION DE COTONOU (1878). — PROTECTORAJL’avènement à Porto-Novo du roi Toffa, qui avait succédé en 1874 à Makpon, devait être le prodrome d’une situation différente. Ce prince, désireux d’avoir notre appui contre les entreprises du roi du Dahomey, revint à la politique de son arrière-prédécesseur Sodji et, en 1878, s’ouvrit à notre agent consulaire de son désir de voir rétablir sur ses Etats le protectorat français. En même temps, nous cherdroits que pouvait nous donner sur Cotonou le traité de 1868. A cet effet, le 19 avril 1878, le capitaine de frégate Serval concluait un nouveau traité à Ouidah avec le yévogan ou représentant à Ouidah du roi du Dahomey pour les relations avec les Européens, quelque chose comme son ambassadeur. Cet acte confirmait la cession de Cotonou à la France et stipulait, en son article 2, qu’aucun sujet français ne pourrait désormais être tenu d’assister à aucune coutume du royaume de Dahomey où seraient faits des sacrifices humains. Mais le roi Gléglé, alors régnant, devait affirmer par la suite que ce traité avait été passé sans son consentement, et il refusa toujours d’en reconnaître la valeur. Cependant, à la suite de l’échange de signatures entre le capitaine de frégate Serval et le yévogan, notre pavillon fut hissé à Cotonou et la garde en fut confiée, par un décret du 4 février 1879, à un résident qui relevait du commandant de la station navale du Gabon et qui, en l’espèce, fut notre agent consulaire de Porto-Novo. En 1882, cédant aux sollicitations du roi Toffa, nous rétablimes notre protectorat sur Porto-Novo, mais ce fut seulement l’année suivante, le 2 avril 1883, que ce protectorat fut effectivement consacré et encore un commencement d’occupation n’eut-il lieu qu’en 1884. Les fonctions de résident à Cotonou et Porto-Novo, jusque-là exercées bénévolement par un
VI. - LA FORMATION DE LA COLONIE DU DAHOMEY (1875-1904) ET LES DIFFICULTÉS DANS LE BAS-NIGER (1875-1904)
288GUERRIER DAHOMÉEN, d’après une sculpture indigène
(D’après une sculpture indigène). employé de commerce, furent confiées à un officier supérieur, le lieutenant-colonel Disnematin-Dorat, Mais les troupes mises à sa disposition étaient bien insuffisantes : c’est à la tête d’un effectif de 30 tirailleurs sénégalais que le colonel débarqua, le rer juillet 1884, à Cotonou.
L’année suivante, le lieutenant de vaisseau Dormain, de la station du Gabon, affirmait nos droits sur la côte des Popo, où nous avions acquis déjà Agoué et Porto-Seguro, en signant des traités de protectorat avec les chefs de Grand- Popo et de Petit-Popo ou Anécho. Mais, peu après, la convention franco-allemande du 24 décembre 1885 cédait à l’Allemagne Porto-Seguro et Petit-Popo, en échange de la renonciation de cette puissance à ses prétentions sur plusieurs points de la région de Dubréka, aux Rivières du Sud. Cette même convention, signée à Berlin, reconnaissait les droits de l’Allemagne sur le Togo et ceux de la France sur les pays compris entre le rio Nunez et la Mellacorée.
Peut-être fut-ce le fait que nos établissements naissants du Golfe de Bénin avaient servi en partie de monnaie d’échange pour l’acquisition de droits définitifs
289aux Rivières du Sud qui fit songer à les rattacher à cette dernière colonie. Toujours est-il qu’un décret du 4 août 1886 releva le commandant du Gabon de ses pouvoirs sur le résident de Cotonou et Porto-Novo, pour placer ce dernier sous l’autorité du lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, lequel à son tour dépendait du gouverneur du Sénégal.
A cette époque, un notable de Ouidah nommé Julio da Souza, qui appartenait à une famille originaire du Brésil venue à Ouidah vers 1789, et qui occupait dans la hiérarchie administrative du royaume dahoméen le rang de chacha, chercha à négocier avec le roi Gléglé un traité qui aurait placé le Dahomey sous le protectorat portugais. Le gouvernement du Portugal paraissait suivre favorablement ces négociations, qui, vraisemblablement, avaient été entamées avec son approbation, sinon à son instigation. Elles échouèrent du fait de Gléglé, qui ne voulait être le protégé de personne et qu’avait impressionné les protestations soulevées à cette occasion par notre représentant à Cotonou. Sans insister davantage, le Portugal se contenta de conserver le fort qu’il possédait à Ouidah, nous reconnut la possession de Cotonou et, en 1887, notifia aux puissances ayant des intérêts en Afrique occidentale qu’il renonçait à toutes prétentions sur le Dahomey. LE ROI TOFFA Ainsi rassuré du côté du Portugal, le roi Gléglé profita de la circonstance pour déclarer que cette nation n’avait pas qualité pour reconnaître à la France la possession de Cotonou, attendu que cette localité faisait partie du territoire dahoméen et que les traités obtenus en 1863 et 1878 du yévogan par les Français n’avaient jamais reçu la ratification royale. Convaincu qu’il avait été joué par Julio da Souza, il le fit arrêter et conduire à Abomey, où le chacha demeura emprisonné pendant cinq ans et mourut en 1892.
En cette même année 1887, l’administrateur Péreton fut nommé résident de France à Cotonou et Porto-Novo et commandant des établissements français du golfe de Bénin. Il eut à s’occuper d’incidents fâcheux survenus entre quelquesuns de nos subordonnés indigènes et des agents, également indigènes, de l’autorité anglaise, sur la frontière séparant les dépendances de Porto-Novo de celles de Lagos. L’affaire semblant prendre une assez grande importance, le gouverneur du Sénégal envoya à Lagos, pour la régler en son nom, son directeur des Affaires politiques, M. Victor Ballot. C’est ainsi que cet homme éminent fut amené à s’oc- HISTOIRE DES COLONIES. T. IV cuper de la Côte des Esclaves. Il devait y revenir bientôt en qualité de résident et, par la suite, devenir le véritable créateur de la colonie du Dahomey. Le 2 janvier 1888, il signait avec le gouverneur anglais Moloney une convention destinée à fixer provisoirement la frontière entre nos établissements et la colonie britannique de Lagos.
290 LE BOI GIGLEA l’administrateur Péreton succéda, en 1889, l’administrateur de Beeckmann, qui fut remplacé la même année par le docteur Tautain. Le décret du rer août, applicable à partir du Ier janvier 1890, vint alors modifier la situation des établissements français du Golfe de Bénin qui, tout en continuant à relever hiérarchiquement du lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, furent dotés de l’autonomie administrative et financière. manifester ouvertement son hostilité : pour répondre à des A la même époque (1889), le roi Gléglé commença à nous agissements d’ailleurs inconsidérés du roi Toffa, il envoya des bandes armées jusqu’à io kilomètres de Porto-Novo. Aux représentations qui lui furent faites par notre résident, il rétorqua qu’il n’avait pas connaissance du traité plaçant Porto- Novo sous notre protectorat. Le docteur Bayol, lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud, décida alors de se rendre en personne à Abomey, afin d’avoir des explications avec Gléglé lui-même. Ayant débarqué à Cotonou, il alla d’abord à Porto- Novo, qu’il quitta en novembre 1889, accompagné de l’interprète Xavier Béraud, pour la capitale du royaume du Dahomey. Il fut très bien reçu à Abomey par Gléglé — ou plus correctement Guélélé — mais leur entrevue se borna à un échange de civilités. Par la suite, il lui fut impossible d’obtenir du roi une audience à l’effet de l’entretenir de l’objet de sa mission ; à chacune de ses demandes, on lui répondait que Gléglé était malade, et qu’il eût à s’adresser au prince Kondo, héritier présomptif, chargé des pleins pouvoirs du roi. Le 29 décembre, après une cinquantaine de jours de vaine attente, le docteur Bayol se décida à demander audience à Kondo, qui le reçut immédiatement. La conversation se maintint sur un ton amical tant qu’il ne fut question que de Porto-Novo, mais dès que le lieutenant-gouverneur eut parlé du traité de 1878 et de nos droits sur Cotonou, Kondo se mit en colère, disant que la coutume du Dahomey interdisait au roi de céder une parcelle quelconque du territoire, que le traité de 1878, comme celui de 1868, avait été conclu par des personnalités sans mandat qui, d’ailleurs, avaient été châtiées pour s’être données faussement comme plénipotentiaires et que jamais un roi du Dahomey ne reconnaîtrait les prétentions de la France sur Cotonou. Le PÉNÉTRATION DES PAYS VOISINS DU SOUDAN docteur Bayol estima qu’il n’avait qu’à se retirer et il partit d’Abomey le soir même, se dirigeant sur Cotonou. Quelques heures après son départ, le 30 décembre 1889 au matin, survenait la mort du roi Gléglé, auquel succéda le prince Kondo, qui prit, en montant sur le trône, le nom de Béhanzin. Entre temps, le 12 octobre 1889, BÉNIN. — LES PREMIÈRES HOSTILITÉS M. Victor Ballot avait été nommé résident au Golfe de Bénin en remplacement du docteur Tautain ; il avait rejoint son poste le rer décembre et avait procédé immédiatement à l’organisation définitive des services. Le Ier janvier 1890 paraissait à Porto-Novo le premier numéro du fournal officiel des établissements et protectorats français du Golfe de Bénin.
291Le 3 janvier 1890 débarquèrent à Cotonou 6o tirailleurs sénégalais avec 2 officiers. De son côté, M. Ballot recruta et organisa, le 5 février, une milice indigène comportant quatre compagnies de
100 hommes chacune. Le 18 février, 8o tirailleurs gabonais furent amenés à Cotonou par le Sané et, le lendemain, y arrivait du Sénégal le lieutenant-colonel Terrillon, avec deux compagnies de tirailleurs sénégalais et deux sections d’artillerie. Le docteur Bayol, qui avait présidé, depuis son retour d’Abomey, à l’occupation définitive de Cotonou, signifia
cette occupation au chef du village dahoméen qui s’élevait non loin de notre poste. Le 23, les habitants de ce village se livrèrent à une manifestation hostile ; leurs maisons furent incendiées et les Dahoméens évacuèrent Cotonou. Le 24, ils revinrent en nombre, attaquèrent nos retranchements, furent repoussés et se retirèrent à Godomé. Le rer mars, une petite colonne marcha sur Godomé et mit en fuite les Dahoméens à Zogbo. Le 4 mars, Cotonou fut de nouveau attaqué, à la faveur de la nuit, par un ennemi très nombreux, qui nous fit plusieurs blessés, mais fut mis en déroute avec de grosses pertes. Quelques jours après, le lieutenant-colonel Terrillon, parti en reconnaissance, fut attaqué à Dékamé par un fort parti dahoméen qu’il dispersa, et Cotonou se trouva dégagé.
292L ES ÉVÉNEMENTS D’OUIDAH.
et aux environs, d’autres, fort graves, avaient lieu à Ouidah. Pendant que ces événements se déroulaient à Cotonou Le I5 février, les missionnaires catholiques établis dans cette localité recevaient de leur supérieur une lettre les avisant que les hostilités allaient éclater, le nouveau roi du Dahomey ayant décidé de nous rejeter à la mer. Les pères Dorgère et Van de Pavord se réunirent alors à la factorerie qui servait d’agence consulaire de France à Ouidah, avec les cinq Français résidant en cette ville. Le 18, les indigènes vinrent exécuter leurs danses de guerre devant la factorerie. Le 22, les notables, le yévogan en tête, se présentèrent à nos compatriotes, les invitant à se rendre à une assemblée où l’on devait leur donner connaissance d’un message du roi Béhanzin. Ils se rendirent le 23 au lieu qu’on leur avait indiqué et furent faits prisonniers, fouillés, ligotés et enchaînés. Le 28, on les mit en route sur Allada, dans des hamacs. Le 14 mars, Béhanzin arriva d’Abomey à Allada, fit enlever les liens des prisonniers et ordonna qu’ils fussent conduits à Abomey, où il les précéda. Ils y arrivèrent le 20 mars. On leur remit leurs chaînes pour les amener au roi, puis, sur l’ordre de ce dernier, on les détacha de nouveau et on les traita avec égards, tout en les conservant prisonniers.
Informé de ces événements et ayant appris peu de jours après que des guerriers dahoméens pillaient la banlieue de Porto-Novo, M. Ballot envoya de Cotonou à Porto-Novo de l’artillerie et des tirailleurs ; le lendemain, le lieutenant-colonel Terrillon et le capitaine Septans s’y rendaient à leur tour. Ils en partirent le 20 avril, à 6 heures du matin, avec 350 tirailleurs réguliers et 500 auxiliaires fournis par Toffa. A 7 kilomètres seulement de Porto-Novo, à l’entrée du village d’Atchoupa, la colonne prit contact avec l’ennemi, dont l’effectif fut estimé à 9 000 guerriers, dont 2 000 Amazones. Les auxiliaires, pris de panique, battirent aussitôt en retraite, laissant des morts sur le terrain. Les tirailleurs furent forcés de se former en carré pour résister aux assauts violents et répétés de l’armée dahoméenne. Celle-ci, ne pouvant entamer le carré, chercha à le tourner pour marcher sur Porto-Novo. Nos munitions devenaient rares. Il était 9 heures du matin, la fatigue et la soif commençaient à tourmenter nos hommes, qui comptaient beaucoup de blessés. Le lieutenant-colonel Terrillon prit alors le parti d’ordonner la retraite, tout en conservant la formation en carré. Vers Io heures, comme on approchait de Porto-Novo, l’ennemi cessa ses attaques. Nous avions eu 8 auxiliaires tués au début de l’action et 53 des nôtres blessés au cours du combat et de la retraite, dont 16 Européens. Incontestablement, c’était une défaite. Le lieutenant-colonel Terrillon, invoquant des raisons de santé, demanda son rapa-
293triement et fut remplacé au commandement des troupes, le 24 avril, par le lieutenant-colonel Klipfel, qui s’occupa immédiatement de fortifier Porto-Novo. N • ÉGOCIATION AVEC BÉHANZIN. - LE PÉRE DORGÈRE. — LE TRAITÉ DU 3 OCTOBRE 1890 arrivée, le 18 avril, une lettre A Abomey, cependant, était du capitaine de vaisseau Fournier au yévogan de Ouidah ; sous la forme d’un ultimatum, elle proposait un échange immédiat des prisonniers faits par nous à Cotonou contre nos compatriotes détenus en otages. Béhanzin dicta au père Dorgère une réponse par laquelle le roi demandait à Fournier de patienter quelques jours, en raison de la lenteur des communications entre Abomey et Cotonou, et de ne pas engager encore les hostilités. Il était trop tard ; deux jours après l’arrivée à Abomey de la lettre du capitaine de vaisseau Fournier, avait eu lieu la bataille d’Atchoupa. Les otages demeurèrent donc à Abomey. Le 2 mai, Béhanzin les fit venir à Kana, où il s’était rendu, les reçut nuitamment et leur déclara qu’il avait été trompé par le docteur Bayol sur les intentions véritables des Français et qu’il ne céderait pas un seul pouce de terrain. Puis il leur remit une lettre destinée à M. Sadi Carnot, alors président de la République, dans laquelle il disait, entre autres choses : « Les Blancs sont pour le commerce ; s’ils font la guerre, ce n’est pas bon... Cotonou BEHANZIN lui appartient [au roi du Dahomey] ; c’est Dieu qui le lui a donné et il ne peut pas laisser son territoire pour [sic, dans le sens de « à »] un autre... Il [le roi] a donné beaucoup de cadeaux
pour M. Carnot et les offre par M. Bayol : Carnot a-t-il reçu ?... M. Jean Bayol a profité pour bombarder Cotonou et massacrer les femmes, les enfants, les petits enfants, a fait jeter à la mer les femmes enceintes [il est sans doute inutile de rappeler que ces accusations étaient forgées de toutes pièces]. C’est pourquoi le Dahomey a tiré le fusil, mais il s’est défendu et n’a pas attaqué... Rendez les otages [pris] à Cotonou qui appartiennent au roi du Dahomey, et celui-ci ne dira plus rien. J’attends, pour prendre l’amitié du roi avec la France et la maison Fabre et Régis, que M. Carnot fasse tous ses efforts pour finir cette question et amener la paix. » Comme preuve de ses bonnes intentions, Béhanzin rendit la liberté aux sept otages français, qui rallièrent Cotonou, porteurs de ce singulier message. Celui-ci fut acheminé vers son destinataire par les soins du capitaine de vaisseau Fournier et sans doute fut-il pris à Paris en considération, puisque, le 8 juin 1890, arrivait à Cotonou sur la Naïade, accompagnée du Roland, le contreamiral Cavelier de Cuverville, avec le titre de commandant en chef des forces de terre et de mer dans les établissements français du Golfe de Bénin et, en dépit de ce qualificatif belliqueux, des instructions ministérielles lui enjoignant de terminer « l’incident du Dahomey » par « voie transactionnelle ». Cet amiral était chargé d’une simple mission diplomatique.
Il lui fallait un ambassadeur. Il le trouva en la personne du père Dorgère, qui, durant sa captivité, avait beaucoup fréquenté Béhanzin et se faisait fort d’obtenir de lui des conditions acceptables. Muni des pouvoirs du contre-amiral de Cuverville, le père Dorgère se rendit à Abomey, où il arriva le 23 juillet. Il en revint à la fin de septembre, annonçant que ses pourparlers avaient réussi. Sur la base de ces derniers, un traité fut conclu à Ouidah, le 3 octobre 1890. Le roi du Dahomey s’engageait à respecter le protectorat français de Porto-Novo et à s’abstenir de toute incursion sur les territoires du roi Toffa ; en ce qui concernait Cotonou, il
295ne nous faisait aucune cession à proprement parler, mais reconnaissait à la France le droit d’occuper indéfiniment cette localité, à charge pour elle de payer annuellement au roi du Dahomey une somme ne pouvant excéder 20 000 francs : comme on le voit, c’était une location à durée illimitée. Enfin, il était entendu que « la France exercera son action auprès du roi de Porto-Novo pour qu’aucune cause légitime de plainte ne soit donnée au roi du Dahomey ».
A la suite de ces tractations, la paix sembla tout d’abord assurée. Les effectifs de nos troupes furent réduits. Le lieutenant-colonel Klipfel retourna le 12 décembre au Sénégal et fut remplacé par le commandant Schneider, puis par le capitaine Decœur. De son côté, le contre-amiral de Cuverville quitta Cotonou le 23 décembre, remettant à M. Ballot les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été confiés par le gouvernement français. Le Ii janvier 1891, M. Ballot rentrait à son tour en France, laissant l’intérim à l’administrateur Ehrmann.
Le 3I janvier arrivèrent ensemble à Cotonou le commandant Audéoud, qui 1891 venait prendre le commandement des troupes, et le docteur Ballay, qui exerçait les fonctions de lieutenant-gouverneur des Rivières du Sud en l’absence du docteur Bayol, et qui venait inspecter nos établissements du Bénin. Au début de février, le docteur Ballay mit en route pour Abomey une mission chargée de porter à Béhanzin des cadeaux que lui envoyait le président de la République. Cette mission qui avait à sa tête le commandant Audéoud, et dont le père Dorgère faisait partie, fut reçue par Béhanzin avec beaucoup d’égards, et en avril, le docteur Ballay repartit pour Conakry.
Le 23 juin, un décret instituait un corps de tirailleurs indigènes, dits tirailleurs haoussas, parce qu’ils étaient recrutés, en partie, parmi des étrangers originaires des pays du Haoussa, dont l’effectif fut d’abord limité à deux compagnies. En août, on commençait à Cotonou la construction d’un wharf et d’un blockhaus. Le 9 octobre, Béhanzin envoyait toucher sa première annuité de 20 000 francs. Tout paraissait tranquille.
L ES DAHOMÉENS ROUVRENT LES HOS- TILITES.Cependant, le roi du Dahomey s’armait avec activité, soi-disant en vue d’une expédition qu’il méditait contre les Yorouba d’Abéokouta. Notre résident intérimaire, M. Ehrmann, signalait que Béhanzin venait d’acheter 4 800 fusils à tir rapide, 4 canons et une grande quantité de munitions à des maisons allemandes installées à Ouidah. En novembre, les troupes de ce prince se mirent en marche, non point contre Abéokouta, mais contre les Ouatchi, qui habitent au nord de Grand-Popo. M. Ehrmann ayant demandé le motif de cette agression contre une tribu qui relevait de la zone d’influence de notre protectorat des Popo, le roi fit répondre que les Ouatchi avaient conservé chez eux 34 femmes lui appartenant, qui étaient allées chercher des vivres à l’un de leurs marchés, et que sa dignité lui commandait de tirer vengeance de cet affront. 1891 Sur ces entrefaites un décret du 17 décembre 18g1 érigea en colonie les Etablissements français du Golfe de Bénin et les plaça sous l’autorité d’un lieutenantgouverneur relevant lui-même, au point de vue hiérarchique, du gouverneur des Rivières du Sud. M. Ballot fut ce premier lieutenant-gouverneur. Il rejoignit son poste à Porto-Novo le 15 février 1892 ; treize jours après lui avoir remis le service, le 28 février, M. Ehrmann succombait aux suites d’une insolation. — AFTAIRE DE LA « TOPAZE » pas contentés d’opérer des razzias chez Les guerriers de Béhanzin ne s’étaient les Ouatchi. L’audace et l’insolence du roi d’Abomey ne connaissaient plus de bornes depuis que nous avions traité avec lui d’égal à égal et accepté ses conditions et surtout depuis que, grâce à nos libéralités, il avait pu approvisionner largement son armée de fusils modernes et de munitions. En mars 1892, plusieurs de ses bandes firent irruption sur le bas Ouémé, attaquant et détruisant plusieurs villages dont un au moins, Gbéko, faisait manifestement partie du royaume de Porto-Novo. M. Ballot, désirant se rendre compte par lui-même de l’importance de l’emplacement exact de cette agression, se rendit le 27 mars sur les lieux à bord de la canonnière Topaze. Ayant constaté en chemin que le village de Danko, qui relevait de l’autorité de Toffa, avait été pillé, M. Ballot avait fait halte et était en train de déjeuner avec ses compagnons, lorsque, d’un groupe de 500 à 600 Dahoméens qui s’avançait vers le fleuve, sur la rive droite, une balle partit qui vint frapper une embarcation traînée en remorque. On leva l’ancre et, presque aussitôt, les Dahoméens ouvrirent un feu nourri sur la Topaze, nous blessant quelques hommes. Le commandant Riou fit riposter à coups de canon-revolver, les agresseurs se dispersèrent et la Topaze revint à Porto-Novo.
296Le lendemain, 28 mars, M. Ballot adressa une protestation à Béhanzin par l’intermédiaire des représentants du roi à Ouidah. Deux jours après, ceux-ci l’avisaient qu’ils avaient fait suivre la protestation à son destinataire, mais ils notifiaient en même temps au lieutenant-gouverneur que les bords de l’Ouémé appartenaient au royaume du Dahomey et que Porto-Novo même n’était qu’une dépendance de cet Etat. Le 4 avril arrivait la réponse de Béhanzin lui-même, datée du 29 mars, ce qui prouvait que les communications avec Abomey étaient rapides quand le roi désirait qu’elles le fussent. Voici le texte de ce message : « A monsieur
297Ballot, gouverneur de Porto-Novo. — Je vous adresse ces deux lignes pour savoir des nouvelles de votre santé et en même temps vous dire que je suis bien étonné du récade [message] que Bernardin Bernardin Durand, interprète du lieutenantgouverneur| a apporté au cabécère [dignitaire] Zohocon pour m’être communiqué, au sujet des six villages que j’avais détruits il y a trois ou quatre jours. Je vous
COMBAT DE « LA TOPAZE » (D’après un dessin de A. Paris,
MANDANT L’EXPÉDITION E COLONEL DODDS COMTour du Monde (1894). garantis que vous vous êtes bien trompé. Est-ce que j’ai été quelquefois en France, faire la guerre contre vous ? Moi, je reste dans mon pays et, toutes les fois qu’une nation africaine me fait du mal, je suis bien en droit de la punir. Cela ne vous regarde pas du tout. Vous avez eu bien tort de m’envoyer ce récade, c’est une moquerie ; mais je ne veux pas qu’on se moque de moi, je vous répète que cela ne me fait pas plaisir du tout. Le récade que vous m’avez envoyé est une plaisanterie et je la trouve extraordinaire. Je vous défends encore et ne veux pas avoir de ces histoires. Si vous n’êtes pas content de ce que je vous dis, vous n’avez qu’à faire tout ce que vous voudrez. Quant à moi, je suis prêt. Vous pouvez venir avec vos troupes ou bien descendre à terre pour me faire une guerre acharnée. Rien autre. — Agréez, Monsieur le Gouverneur, mes salutations sincères. — Signé : BEHANZIN, roi de Dahomey. » Informé télégraphiquement de l’attaque de la Topaze et de la réponse du roi aux remontrances qui lui avaient été faites, le gouverneur Ballay se rendit immédiatement de Conakry à Porto-Novo, se fit expliquer sur place la situation et rendit compte au sous-secrétaire d’Etat, le 22 avril 1892, que la guerre lui paraissait inévitable à très bref délai. Il réclamait, de toute urgence, des renforts importants et transmettait au gouvernement métropolitain une nouvelle lettre de Béhanzin, datée du Io avril, plus insolente encore que la première. Dans cette lettre, qui était très longue, car le secrétaire du roi était prolixe, Béhanzin se déclarait prêt aux hostilités : « La première fois, écrivait-il, je ne savais pas faire la guerre, mais maintenant, je sais. J’ai tant d’hommes qu’on dirait des vers qui sortent des trous. Je suis le roi des Noirs et les Blancs n’ont rien à voir à ce que je fais. » Béhanzin ne se contentait point de paroles. Il avait déjà massé 4000 hommes devant Cotonou, autant devant Porto-Novo, 2 000 entre Ouidah et Savi (le « Xavier » des anciens voyageurs), 2 000 à Allada et 4000 en réserve à Abomey. Enfin, il s’était ménagé d’avance des otages, en s’emparant de la personne de trois commerçants français de Ouidah. toute tergiversation entraînerait un désastre et il Le gouvernement français avait compris que avait décidé d’agir vite et énergiquement. Le 30 avril, le colonel Dodds était désigné pour aller exercer au Bénin les pouvoirs civils et militaires, avec le titre de commandant supérieur des établissements français du Golfe de Bénin. Le 18 mai, il arrivait à Cotonou : le même jour, le gouverneur Ballay lui faisait remise de ses attributions et mettait sous ses ordres et à sa disposition, le lieutenant-gouverneur Ballot puis il repartait pour Conakry. Le colonel Dodds commença par réclamer la mise en liberté des trois Français détenus à Ouidah. Béhanzin n’osa pas refuser cette satisfaction, bien plus, il écrivit au colonel Dodds des lettres beaucoup plus polies que celles qu’il avait adressées
298 299à M. Ballot, mais il n’en continuait pas moins à contester nos droits sur Cotonou et sur les dépendances de Porto-Novo et ne retirait pas ses troupes du voisinage de cette ville. L D’ABOMEY. - DECHEANCE DE BEHANZIN ES OPERATIONS MILITAIRES. - PRISE veaux renforts, prit l’offensive le Le colonel ayant reçu de nou- 9 août 1892, en faisant nettoyer les villages de Cotonou et de Zogbo des Dahoméens qui les occupaient. La fin du mois fut consacrée à dégager les environs de Porto-Novo. Puis la colonne se mit en route, partant de Porto-Novo et franchissant l’Ouémé à Gbédé. Le 19 septembre, elle était attaquée sur la rive droite de ce fleuve, en face de Dogba, par environ 4 000 guerriers dahoméens armés de fusils à tir rapide ; elle repoussa l’ennemi après quatre heures de combat, qui lui coûtèrent quatre tués, et onze blessés, dont le commandant Faurax, qui succomba le surlendemain à ses blessures.
Tandis que le colonel Dodds poursuivait sa marche vers le Nord, le lieutenant de vaisseau de Frésigny, sur le Corail, et l’enseigne Latourette, sur l’Opale, furent attaqués le 28 septembre, comme ils remontaient l’Ouémé, par un groupe de guerriers dahoméens retranchés derrière les berges du fleuve.
Pendant un mois et demi, de Dogba à Kana, la colonne expéditionnaire eut à se battre presque journellement contre les troupes de Béhanzin, qui lui opposèrent une résistance acharnée et luttèrent avec une bravoure et une ténacité remarquables. Parmi tous ces combats, citons seulement ceux de Kpoguessa (4 et 6 octobre), d’Akpa (13 octobre), de Koto (14, 26 et 27 octobre), de Ouakon (2 et 3 novembre) de Diokoué (4 novembre), qui nous coûtèrent la vie de Il officiers, tandis que 20 autres y recevaient des blessures. Enfin, le 4 novembre 1892, le colonel Dodds entrait en vainqueur dans Kana, la cité sainte du Dahomey. Cinq jours après, il était promu au grade de général de brigade.
TUÉ AU COMBAT DE DOGBA (I9 SEPTEMBRE 1892)Béhanzin, qui avait pris part en personne au combat du 3 novembre et s’était rendu compte de l’impossibilité où il était d’arrêter notre marche en avant, demanda la paix, s’offrant à nous remettre des otages, des fusils, des canons et une forte indemnité et envoyant au général Dodds, en guise d’arrhes, Io 000 francs en espèces, deux canons, des charges d’ignames et un doigt en argent destiné au président de la République ; mais, en échange de sa soumission, il réclamait le retrait de nos troupes. Le général Dodds refusa les cadeaux et les conditions qui les accompagnaient et fit signifier au roi que le seul moyen de terminer honorablement la guerre était d’arborer le drapeau français à Abomey et de nous livrer intégralement les armes de tous ses guerriers. M. Ballot, à qui le général Dodds communiqua ces conditions, les confirma, en conseillant d’exiger en outre l’entrée de nos troupes à Abomey. Béhanzin n’ayant pas accédé à ces conditions, le général reprit sa marche en avant. Le 17 novembre 1892, il entrait à Abomey, que Béhanzin, sur le conseil de ses ministres, avait évacué après avoir incendié le quartier royal, se repliant avec sa cour sur Atchéribé, à deux journées de marche au Nord. Le 3 décembre, le général Dodds le proclama déchu de ses pouvoirs et prérogatives, annexa à la France les territoires de Ouidah, Savi, Avrikété, Godomé et Abomey-Calavi, qui correspondaient dans leur ensemble à l’ancien royaume de Juda, et proclama le protectorat français sur le reste du royaume du Dahomey. Une quatrième compagnie de tirailleurs haoussas fut constituée. Les comptoirs de la maison allemande Wohlber et Brohm, de Hambourg, qui avaient vendu des armes et des munitions à Béhanzin pendant les hostilités, furent fermés d’office et leurs agents expulsés de la colonie ; la même mesure fut prise vis-à-vis de deux autres maisons allemandes, la compagnie Joss et Witt et la maison Godelt, qui s’étaient rendues coupables du même délit. Le 7 mars 1893, le wharf de Cotonou était ouvert au trafic commercial et, le Io mars, un décret donnait son autonomie entière à la colonie du « Bénin », dont le chef, promu au rang de gouverneur, relevait directement et uniquement désormais du gouvernement métropolitain. Le 22 avril, le général Dodds s’embarquait pour rentrer en France, laissant l’intérim de commandement supérieur au colonel Lambinet. Le 29 avril, ce dernier reçut un mes- , SITIONS DE PAIX DE BERANZIN sage de Béhanzin. Le roi déchu, ayant vainement demandé assistance d’abord à l’Angleterre, ensuite à l’Allemagne, offrait
300LE COMMANDANT CAMPEMENT SUR LA PLACE D’ABOMEY, d’après un dessin de R’ou
sa soumission à condition que nous consentions à évacuer toute la région située au nord des marais de la Lama. Le colonel Lambinet en référa par câble au gouvernement français, qui lui prescrivit de n’engager de négociations qu’avec Béhanzin en personne et une fois que ce dernier serait venu se rendre à Allada. En conséquence, le colonel Lambinet fit envoyer à Béhanzin, le 5 mai, un saufconduit lui permettant de traverser nos lignes et de venir se rendre à Allada, en fixant au 17 mai au plus tard la date de la réponse. Béhanzin paraissait disposé à acquiescer, mais ses conseillers l’en dissuadèrent.
Sur ces entrefaites, le colonel Dumas, successeur de Lambinet, se rendit à Abomey et fit inviter Béhanzin à se présenter à Goho, afin de faire connaître quelles étaient ses intentions véritables. Cette fois encore, les conseillers du prince lui représentèrent que son intérêt était de ne pas répondre. Ils pensaient que jamais les Français ne pourraient arriver jusqu’à Atchéribé. De plus, à l’instigation d’un indigène de Lagos, nommé Jackson, qui vivait à la cour de Béhanzin, celui-ci avait envoyé au début de juin des ambassadeurs en France, il attendait leur retour avant de prendre aucune décision. Ce Jackson lui avait fait croire qu’en s’adressant directement au président de la République, il obtiendrait des conditions plus douces, et il avait expédié d’Atchéribé sur Lagos cinq délégués, dont un mulâtre de Ouidah nommé Hendry dans lequel il avait grande confiance. Le chef de la délégation était le Dahoméen Tchètingan. Béhanzin lui avait remis 8o0 livres sterling pour le président de la République, avec mission d’obtenir en échange le rappel des troupes françaises. Ces envoyés s’embarquèrent effectivement à Lagos à destination de la France, mais ils ne furent pas reçus par le chef de l’Etat. Bien au contraire, le général Dodds regagna la Côte des Esclaves, avec l’ordre de reprendre les opérations et de les continuer jusqu’à la capitulation ou la prise de Béhanzin.
302Le général arriva à Cotonou le 30 août 1893. Parti de Porto-Novo le 14 octobre, il était le 17 à Agoni, près d’Atchéribé, où il reçut une délégation de 25 chefs dahoméens venus pour solliciter la paix. Il leur déclara qu’il ne pouvait traiter qu’avec Béhanzin lui-même et que, puisque ce dernier ne voulait pas se soumettre de bonne grâce, nos troupes le cerneraient et s’empareraient de sa personne. Et il chargea l’un des membres de la délégation, nommé Kokoro-Kakara, de transmettre ses paroles à Béhanzin. Ce dernier était disposé à se livrer aux Français afin d’épargner de plus grands maux à son peuple et il ordonna à Kokoro- Kakara de retourner à Agoni pour nous entretenir de ses intentions. Mais les conseillers du prince empêchèrent le messager de partir et le général, ne recevant point de réponse, reprit sa marche en avant.
• DU DAHOMEY (1894)Le 7 novembre, il parvenait à Atchéribé et entrait dans le campement de Béhanzin, que celui-ci avait évacué, fuyant chez les Mahi. Repoussé par cette tribu, le roi déchu chercha asile auprès des Dassa. Mais, abandonné de ses dernières troupes et de ses principaux ministres, chassé bientôt par les Dassa, il fut réduit à se cacher dans la brousse, changeant de lieu de refuge presque chaque jour, avec les quelques rares fidèles qui lui restaient. Au début de 1894, Goutchili, frère de Béhanzin, se présenta aux chefs du Dahomey qui avaient fait leur soumission, et leur dit que Béhanzin l’avait désigné pour lui succéder. Au cours d’une grande réunion tenue à Ouaoué, Goutchili jura sur les divinités ancestrales que c’était bien son frère qui le voulait roi à sa place et, sur cette assurance, les chefs le conduisirent au général Dodds et le lui présentèrent comme choisi par eux pour occuper le trône du Dahomey à la place de Béhanzin. Fort de l’assentiment des notables du pays, le général reconnut la légitimité des prétentions de Goutchili et le fit introniser à Abomey le I5 janvier 1894, en lui faisant accepter le protectorat français et en réduisant le territoire de son Etat aux pays compris entre le Koufo à l’Ouest, la région des Mahi au Nord, l’Ouémé à 1’Est et les marais de la Lama au Sud. Pour marquer cette diminution territoriale, le nom de « royaume d’Abomey » fut substitué officiellement à l’ancienne expression de « royaume du Dahomey ».
303Selon la coutume du pays, Goutchili, en prenant possession du trône, abandonna le nom qu’il avait porté jusqu’alors et se fit appeler désormais Agoliagbo, début d’une sorte de devise signifiant : « Attention, peuple du Dahomey (agoli, agbo ! ) ; Alada (la famille royale) a trébuché, mais n’est pas tombée, grâce aux Français. » Et il se donna comme armoiries, pour symboliser cette devise, un bras blanc tenant une croix et, au-dessous, un pied noir trébuchant sur un caillou.
Or, tout cela était imposture. Quand Béhanzin l’apprit, il s’emporta violemment, déclara que son frère avait abusé de lui et avait vendu son peuple et il le maudit ainsi que sa postérité. Ces circonstances furent loin d’être étrangères aux difficultés insurmontables que devait rencontrer Agoliagbo à se faire obéir de ses sujets.
SOUMIS TON TER SHANZIN (25 JANVIER 1894)En même temps que le général Dodds procédait à l’installation d’un nouveau roi sur un Dahomey réduit en étendue et soumis au protectorat français, il constituait en un royaume distinct, également placé sous notre protectorat, la province d’Allada. Le 4 février 1894, Ganhou Hougnon, descendant des anciens rois d’Ardres, était proclamé roi d’Allada sous le nom de Gigla. Quant aux tribus des Mahi, des Dassa et des Nago, elles furent déclarées indépendantes tant du royaume d’Abomey que du royaume d’Allada et placées aussi sous le protectorat de la France. avait cherché refuge en une localité appelée Félinou, Entre temps, Agoliagbo, ayant su que son frère en avisa le général. On expédia un détachement à l’endroit désigné ; mais, prévenu de l’arrivée de nos troupes, Béhanzin, s’enfuit à Oumbègamé, près d’Abomey ; finalement, il vint se livrer lui-même, le 25 janvier 1894, au village de Yégo. Dirigé sur Cotonou, il fut embarqué sur le Segond à destination de Dakar, exilé à la Martinique, puis transféré en Algérie, à Blidah, où il mourut en 1906.
Le général Dodds repartit pour la France le 24 avril, laissant l’intérim au colonel Dumas. Le 22 juin 1894, M. Ballot était nommé gouverneur de la colonie, dont le nom devenait désormais « Dahomey et dépendances », et le régime civil était substitué au régime militaire.
304 LA COURSE AU NIGERLa question de l’ancien royaume du Dahomey ainsi liquidée, on allait travailler sans aucun retard à relier la nouvelle colonie à nos possessions soudanaises et à lui donner un accès sur le Niger. Les conventions du 24 décembre 1885 avec l’Allemagne, et du 1o août 1889 avec l’Angleterre n’avaient pas défini les sphères d’influence des colonies côtières au nord du 9° parallèle. Il y avait donc place à l’initiative de chaque nation et ce fut à qui se porterait le plus vite dans les régions non attri- COURONNEMENT DU ROI AGOLIAGBO
(D’après un dessin de Mme Paul Crampel, Tour du Monde (1894). buées encore et y signerait le plus de traités, en vue de s’y assurer des droits.
Le gouverneur Ballot avait reçu de M. Delcassé, alors ministre des Colonies, l’ordre de devancer, si possible, les missions allemande et anglaise qui, l’une sous les ordres du docteur Grüner, l’autre sous ceux du capitaine Lugard, se dirigeaient du Sud-Ouest et du Sud-Est vers l’arrière-pays du Dahomey. Il partit de Porto- Novo le 26 août 1894 avec le commandant Decœur et tous deux se rendirent à Zagnanado. Là, ils se séparèrent. Tandis que cet officier se portait à Savalou et y fondait un poste, M. Ballot gagna Savé, où il fut rejoint le 8 septembre par le commandant Decœur. Le 16, il atteignait Agbana et y créait le poste de Carnotville, et le 22 Savalou. Cependant, tandis que M. Ballot redescendait à la côte et que le commandant Decœur, avec le lieutenant Baud, explorait la province de Savalou, le capitaine anglais Lugard, parti d’Ibadan, se dirigeait rapidement vers le Bergo, et le docteur allemand Grüner, venant du Togo, s’avançait vers le Gourma. Renseigné sur la marche de ces deux missions, M. Ballot expédia l’administrateur Alby auprès du commandant Decœur, pour l’inviter à se hâter de gagner Nikki, principal centre du Bergo, et ensuite le Gourma et le Mossi. Mais le capitaine Lugard fut à Nikki le 20 novembre, et le commandant Decœur n’y arriva que le 25. Chacun des deux explorateurs obtint d’ailleurs un traité plaçant le Bergo sous le protectorat de sa propre nation.
305Revenu à Carnotville, le commandant Decœur en repartit le 19 décembre et gagna Kouandé puis Maka. Le rer janvier 1895, il scinda sa mission en deux groupes : les lieutenants Baud et Vergoz prirent la direction de Say, tandis que le commandant Decœur se rendait à Sansanné-Mangou. Lorsqu’il atteignit cette ville, il constata que le capitaine Lugard l’y avait précédé et avait conclu avec le chef un traité. Sans renouveler l’expérience de Nikki, le commandant Decœur crut devoir s’incliner devant le traité obtenu par son rival et quitta Sansanné-Mango le 9 janvier. Le soir même, le docteur Grüner y arrivait de son côté et, n’ayant pas les mêmes scrupules, s’empressait de faire signer par le chef de la province un traité de protectorat allemand. Dans le courant du même mois, Sansanné-Mangou recevait la visite de l’administrateur Alby qui, fort du précédent de l’explorateur allemand, obtenait sans difficulté du même chef la reconnaissance du protectorat français. Sans doute ce prince avisé se disait que, protégé à la fois par trois nations, il avait à jamais assuré sa destinée.
En quittant Sansanné-Mangou, Decœur s’était dirigé sur le Gourma. Il arriva à Pama après le lieutenant allemand von Carnap, second du docteur Grüner, qui avait signé le 14 janvier un traité de protectorat allemand avec le chef de ce village, qu’il avait pris pour le roi du Gourma. Ensuite, sur l’information qui lui avait été donnée qu’il avait fait erreur et que le roi du Gourma était le chef de Nando, alors à Kankantchari, le lieutenant von Carnap s’était porté en hâte en ce dernier village, où il conclut aussi un traité avec le chef de Nando et où il fut rejoint par le commandant Decœur. Celui-ci, dans l’intervalle, avait appris de source sûre que le roi du Gourma n’était en réalité ni le chef de Pama ni le chef de Nando, mais un nommé Bantchandé, qui résidait à Noungo, localité appelée Fada-n’Gourma par les Haoussa ; il s’y était rendu aussitôt et avait obtenu de Bantchandé un traité plaçant tout le Gourma sous le protectorat français. Cette fois nous avions, en cette
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
306sorte de course au clocher, remporté la victoire, pour avoir eu un meilleur service de renseignements. Par Kankantchari, le commandant Decœur gagna Say, où il reioignit le lieutenant Baud, qui y était installé depuis le 25 janvier.
De son côté, le gouverneur Ballot était reparti de Porto-Novo le 27 décembre 1894, avait mis en route la mission du capitaine Toutée, destinée au bas Niger, et était parvenu à Carnotville le Il janvier 1895 et à Nikki le 20 janvier. Là, le roi du Bergo lui affirma que le traité passé par le capitaine Lugard était sans valeur, attendu qu’il ne portait que la signature du chef des musulmans et non celle du souverain ; le seul traité authentique était celui qu’avait obtenu le commandant Decœur.
Le 29 janvier, M. Ballot atteignait le Niger à Boussa, où il proposa au chef du pays la signature d’un traité ; mais ce prince lui en exhiba deux, revêtus de son sceau, et passés, l’un en 1885 avec la compagnie anglaise dite National African Co, l’autre en 1890 avec la Royal Niger Co, qui avait pris la suite de la précédente. Il revint alors à Nikki, puis, par Parakou, à Porto-Novo, pendant que le capitaine Mounier concluait un traité, le 24 février, avec le chef des Kotokoli et que l’administrateur Deville en signait un autre, le 8 mars, avec le chef de Kandi.
En ce qui concerne le capitaine Toutée, après avoir traversé le pays des Yorouba, il s’était installé sur le Niger, en aval de Boussa, en face de Badjibo, et y avait construit un poste qu’il appela Fort-d’Arenberg, du nom du président du Comité de l’Afrique française. Il descendit ensuite le Niger jusqu’à Egga, où il trouva les traces les plus septentrionales d’une occupation anglaise effective. Puis il retourna à Badjibo et, franchissant les rapides de Boussa, après avoir rencontré à Léaba un agent indigène qui y représentait la Royal Niger Co, il remonta le fleuve jusqu’un peu au delà de Sinder. Lors de son retour, le poste de Fort-d’Arenberg fut évacué à la demande de l’Angleterre, qui affirma que Badjibo faisait partie des territoires sur lesquels s’étendait l’influence de la Royal Niger Co.
Cependant, aux traités rapportés par nos différentes missions, les Allemands et les Anglais opposaient les leurs. Vers la fin de 1895, des négociations diplomatiques s’engagent entre Paris, Berlin et Londres, en vue d’éclaircir une situation à la vérité assez confuse.
Tandis que les chancelleries continuaient à discuter sur la valeur et la priorité des prétentions émises par les trois nations en présence, sir Taubman Goldie, président de la Royal Niger Co, faisait procéder par son agent général, M. Wallace, à l’occupation effective de la zone orientale du Bergo, et le docteur Grüner prenait possession de Sansanné-Mangou au nom de l’Allemagne : c’était opposer
307
Échelle 300 Km. 200 100 Les noms marques d’une croix + sont ceux de comptoirs ou de postes disparus. Grande forêt équatoriale Sosso-Kouss Bénoue Lokodja Loko Bénin Onitcha iba ®0 uagadougou Tigba Gaya Fada-n-Gourme illa Mékrou Alibori UR M A Pama® Kandi BER GO Bimbareki Boussa Badjibo Daboya SoParakou N CarBotville d’Arenberg A Lagos phedas deg par Cote des Accra : • Cape Coast B inin -de G a Fe TERRITOIRES DU BAS-NIGER - DAHOMEY — TOGO — CÔTE D’OR
Boromo Bobo- Dioulasso Diébougo Gaoua : Oua Kampti Bouna Como Bondoukou •Assikasso WAbengourou * Dounkoue D. PAILLARD DELT la force du fait accompli à la faiblesse de droits ne reposant que sur des traités douteux.
308Au mois de novembre 1896, le gouverneur Ballot expédia dans le haut Dahomey deux nouvelles missions, l’une confiée aux capitaines Baud et Vermeersch et l’autre au lieutenant de vaisseau Bretonnet.
LA FRANCE, L’ANGLETERRE ET L’ALLEMAGNEBaud et Vermeersch arrivèrent le ter février 1897 à Fada-n’Gourma et prirent contact à Tibga avec les lieutenants Voulet et Chanoine, venus du Mossi. Ils se rendirent ensuite à Pama, où, en présence du lieutenant allemand Thierry, le chef de ce village confirma au capitaine Baud que Pama dépendait de Bantchandé, roi du Gourma, et se trouvait lié par le traité qu’avait conclu ce prince avec la France. Le 24 mai 1897 commencèrent les négociations définitives entre les gouvernements de Paris et de Berlin. Elles aboutirent à la convention franco-allemande du 23 juillet suivant, signée à Paris, par le comte Munster et M. G. Hanotaux, qui nous conservait le Gourma, ainsi que le Bergo ; l’Allemagne abandonnait ses prétentions sur Aledjo, Séméré, Songouroukou et Djouou, ainsi que sur Pama ; de son côté, la France abandonnait les siennes sur Sansanné- Mangou, Gambaga, Bafilo, Kirikri et Kountoum.
Du côté de l’Est, la situation respective de la France et de la Grande-Bretagne continuait à être fort tendue. Seul, un accord explicite pouvait mettre fin aux difficultés de cette imprécision sur nos limites respectives.
Après de longs pourparlers qui, à un moment donné, menacèrent d’aboutir à une rupture, une convention décisive du 14 juin 1898 fut signée à Paris par M. Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, et sir Edmund Monson, ambassadeur d’Angleterre, par laquelle nos droits sur le Mossi, le Gourounsi et le Gourma, ainsi que sur la partie occidentale du Bergo, étaient reconnus par l’Angleterre. Par contre, Boussa et Ilo étaient attribués à cette dernière puissance, mais un accès sur le Niger était réservé, près et en amont d’llo, à notre colonie du Dahomey. La même convention fixait les limites de la Côte d’Or du côté de la Côte d’Ivoire et du Soudan français, celles de la colonie anglaise de Lagos du côté du Dahomey et rectifiait la frontière entre le Niger et le Tchad. De plus, l’Angleterre nous cédait à bail, en vue de faciliter notre navigation sur le bas Niger, deux terrains dont le choix nous était laissé ; leurs emplacements devaient être fixés l’année suivante, sur les indications du commandant Toutée, l’un en face de Badjibo et l’autre à Forcados, sur l’une des bouches du fleuve, mais ils ne furent jamais ni occupés ni utilisés (I).
309La situation territoriale de notre colonie du Dahomey se trouvant ainsi définie, on procéda à la délimitation sur le terrain. La frontière occidentale fut reconnue et fixée, en 1898-1899. Quant à la frontière orientale elle avait déjà été délimitée en partie en 1890 et 1896 ; le commandant Toutée et le colonel anglais Lugard délimitèrent, en 1899-1900, la partie comprise entre le Io° de latitude nord et le Niger.
Pendant que s’effectuaient ces délimitations, on s’occupait de doter la colonie de voies de com- MARCHANDE A COTONOU munication. En 1899, le (D’après un dessin du Tour du Monde (1894). commandant Guyon étudiait un projet de chemin de fer de Cotonou vers le Niger et les travaux commençaient en 1900 à Cotonou, dans la direction d’Atchéribé, avec un embranchement sur Ouidah. Dahomey au gouvernement général. En 1900, le Gourma Un décret du 17 octobre 1899 avait rattaché le et le cercle de Say, jusque-là administrés par le Dahomey, furent enlevés à cette colonie et attribués aux territoires soudanais. La même année, le roi Agoliagbo, reconnu incapable et traître, fut déchu de ses prérogatives et interné au Gabon ; ce qui restait du royaume d’Abomey fut annexé et placé sous le régime de l’administration directe. C’est également en 1900 que M. Ballot quitta la direction de la colonie qu’il avait créée : il fut remplacé par le gouverneur Liotard, qui devait rester en fonctions jusqu’en 1908, au milieu d’une sécurité parfaite.
310LES RIVALITES FRANCO-ANGLAISES POUR LA POSSESSION DU BAS NIGER
fond du golfe de Guinée, s’étend Prolongeant le Dahomey vers le le vaste pays, arrosé par le cours inférieur du Niger et qui forme aujourd’hui la Nigeria anglaise. Il s’en fallut de peu que ce pays, lui aussi, ne devînt territoire français.
-OCCIDENTALE : SEMELLE, MATTEI EQUATORIALEEn 1875, le bas Niger et son delta semblaient constituer une sorte de territoire commercial monopolisé par la Grande-Bretagne. Trois compagnies anglaises se partageaient entre elles le trafic et étaient seules à y posséder des établissements permanents. Ces maisons étaient la West African Co, la Central African Co, et la société Miller Brothers and Co. En 1879, elles fusionnèrent et formèrent ensemble, pour l’exploitation du bas Niger, la United African Co. L’année suivante, la nouvelle société prit le nom de National African Co, porta son capital à un million de livres sterling et revêtit l’aspect d’une entreprise privilégiée. Toutefois elle n’avait, au moins officiellement, qu’un caractère purement privé et le gouvernement britannique, s’il la soutenait comme il faisait vis-à-vis de tous ses nationaux, n’exerçait aucune action, directe ou indirecte, sur les régions où opérait la National African Co. En fait ces régions se trouvaient accaparées par une maison de commerce britannique ; en droit, elles étaient ouvertes à l’initiative, privée ou publique, de toutes les nations. A cette époque, un Français, le comte de Sémellé, ancien officier de tirailleurs algériens, conçut le projet de faire concurrence à la société anglaise et de réintroduire sur le bas Niger le commerce français, qui y avait été florissant vers la fin du dix-huitième siècle, au temps du capitaine Landolphe. A cet effet, le comte de Sémellé fonda en 188o la Compagnie française de l’Afrique équatoriale, dont il prit la direction, et alla aussitôt créer des comptoirs à Abo, Onitcha, Igbébé, Lokodja et Egga, sur le Niger, et à Loko, sur la Bénoué. Il mourut en mer lors de son voyage de retour, le 28 octobre 1880. Mais sa compagnie subsista et envoya en Afrique, pour y continuer l’œuvre de son fondateur, le commandant Mattéi, mis à sa disposition par le ministre de la Guerre et investi par le ministre des Affaires étrangères du titre et des fonctions d’agent consulaire de France à Brass, où se trouvait le siège de la compagnie en territoire africain.
Le commandant Mattéi, arrivé à Brass en avril 1881, commença par se mettre d’accord avec l’agent général de la National African Co, nommé Mac Intosh, en vue d’empêcher les deux sociétés de se nuire l’une à l’autre en excitant les indigènes contre les employés de la maison concurrente. L’entente entre les deux maisons fut assez solide et les relations demeurèrent courtoises. Cependant le commandant Mattéi déployait une grande activité, fondait un nouveau comptoir à Sossokousso, en amont de Lokodja, allait rendre visite, à Bida, au roi du Noupé, et installait seize factoreries flottantes sur le bas Niger.
311Son succès détermina en 1882 une autre maison française, la Compagnie du Sénégal (ancienne maison Verminck, de Marseille) à suivre l’exemple de la Compagnie française de l’Afrique équatoriale et à créer des succursales sur le bas Niger. Notre situation tendait ainsi à devenir prépondérante.
En 1883, après avoir vainement essayé de faire accepter par les chefs de Brass le protectorat français, le commandant Mattéi fonda encore deux autres comptoirs, l’un à Ibi, sur la Bénoué, et l’autre sur le Niger, à Chonga, près de Rabba, dans le Noupé.
La National African Co entrevit alors clairement le danger qui la menaçait : les établissements français dépassaient les siens en nombre et en importance et le courant commercial se portait visiblement sur nos factoreries, aux dépens des comptoirs britanniques. Elle exposa cette situation au gouvernement britannique, sollicitant un concours financier à l’effet de rétablir son ancien monopole. Le gouvernement anglais entra complètement dans les vues de la National African Co. Celle-ci, grâce aux subsides ou aux promesses de subsides qu’elle reçut des pouvoirs publics, put, du jour au lendemain, abaisser notablement le prix des marchandises qu’elle vendait aux indigènes et augmenter ses prix d’achat. Immédiatement, ils désertèrent les comptoirs français. En 1884, la Compagnie du Sénégal vendit ses établissements du bas Niger à la société anglaise, qui les lui acheta sans marchander.
Le commandant Mattéi sentait fort bien que sa compagnie allait être acculée à la même nécessité, à moins qu’elle n’obtint du gouvernement français un concours analogue à celui que prêtait le gouvernement de Londres à la National African Co. Sollicité, le gouvernement français ne crut pas pouvoir entrer dans cette voie et, en 1885, la Compagnie française céda ses établissements à la National African Co, qui paya le prix demandé. Ainsi la Grande-Bretagne fut à même d’asseoir son autorité sur la merveilleuse contrée qui constitue aujourd’hui sa colonie de la Nigeria. Dès le 3 avril 1885, l’agent général Mac Intosh pouvait, en
IL A MISSION MIZONNIGER Co » toute liberté, placer le Noupé sous le protectorat britannique, les comptoirs fondés par le commandant Mattéi dans cette province étant devenus la propriété de la compagnie anglaise. Le Io juillet suivant, cette compagnie recevait de son gouvernement une charte qui lui accordait le privilège du commerce sur le Niger et ses affluents et dans les régions limitrophes et faisait d’elle, au point de vue politique, une émanation de l’État britannique. Le to juin de l’année suivante, la compagnie prenait le nom de Royal Niger Co, et prenait en même temps possession, en vertu des pouvoirs qu’elle tenait du gouvernement anglais, des territoires sur lesquels étaient établies ses opérations commerciales. Le 5 août 1890, une déclaration franco-anglaise confirmait diplomatiquement l’état de fait, en assignant le point de Say comme limite méridionale à notre influence le long du Niger. moins en théorie, en vertu de l’acte de Berlin, et l’on pensa en Cependant la navigation demeurait libre sur ce fleuve, au France que, si nous devions renoncer à occuper le cours inférieur du grand fleuve, nous pouvions tout au moins nous y aventurer en bateau et porter notre commerce sur les points non exploités par la Royal Niger Co. Ce fut l’objet de la mission conduite, en 1890-1891, par le lieutenant de vaisseau Mizon. Il pénétra dans la rivière Noun sur la chaloupe à vapeur le René Caillié, avec l’intention de gagner le grand bras du Niger. Mais il fut arrêté à Akassa par M. Flint, agent de la compagnie britannique qui lui fit connaître que, conformément aux stipulations de l’acte de Berlin, il avait toute liberté de naviguer sur le Niger, ses canaux et ses affluents, mais à condition de ne toucher terre nulle part sans une autorisation expresse de la Royal Niger Co. Mizon dut s’incliner et solliciter cette autorisation, qui lui fut d’ailleurs accordée, et il put pousser sa reconnaissance jusqu’à Yola, sur la haute Bénoué.
312Il revint en 1892, à la tête d’une seconde mission, mi-scientifique, mi-commerciale, que transportaient la Mosca et le Sergent Malamine. Il conduisit ce dernier bateau à Yola, où il l’installa comme comptoir flottant, afin de se conformer aux règles posées par la Royal Niger Co, puis il prit le chemin du retour. L’agent général de la compagnie à charte, M. Wallace, fit valoir que Mizon avait outrepassé ses pouvoirs en cherchant à nouer des relations politiques avec l’Adamaoua et en faisant fonder un poste au Mouri par l’un de ses compagnons de mission, M. Nebout ; et, se basant sur ces prétextes, il opéra la saisie du Sergent Malamine.
A partir de ce moment, les incidents se multiplièrent et les relations devinrent quelque peu tendues entre la France et l’Angleterre. En 1895, le lieutenant de vaisseau d’Agoult, chargé par le gouvernement français d’aller procéder sur place à une enquête sur les faits allégués à la charge de Mizon par M. Wallace, voulut pénétrer dans les eaux du Niger à bord de l’Ardent, dont il avait le commandement. Il s’échoua sur un banc de sable et dut solliciter de M. Mac Taggart, agent de la Royal Niger Co, le concours de son personnel indigène, pour remettre à flot l’aviso. M. Mac Taggart, non seulement lui refusa assistance, mais encore lui signifia qu’il n’avait pas le droit de naviguer sur le Niger à bord d’un bâtiment de guerre, l’acte de Berlin n’ayant eu en vue que la navigation à bord de bateaux marchands. La même année, la Royal Niger Co protestait contre
31314 JUIN 1898 l’érection, en face de Badjibo, par le capitaine Toutée, du poste appelé Fort-d’Arenberg, situé au confluent de la rivière Doko et du Niger, et le gouvernement anglais, se faisant l’écho de cette protestation, demandait et obtenait l’évacuation de ce poste.
Les deux theses soutenues de part et d’autre par les deux gouvernements étaient les suivantes. La Grande-Bretagne prétendait qu’en acceptant, en 1890, de limiter notre zone d’influence à une ligne allant de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad, nous nous étions engagés à abandonner à l’influence anglaise tout ce qui se trouvait au sud de cette ligne entre le méridien de Say et celui de Barroua, et, par conséquent, en particulier, le Bergo et la région de Boussa, aussi bien que le Mouri, Yola et la majeure partie de l’Adamaoua. De son côté, notre ministre des Affaires étrangères, qui était alors M. Gabriel Hanotaux, interprétait la déclaration du 5 août 1890 comme limitant au royaume de Sokoto et à ce qui en dépendait équitablement les droits de l’Angleterre au sud de cette fameuse ligne Say-Barroua. Le 18 janvier 1898, il écrivait au baron de Courcel, notre ambassadeur à Londres : « Vous n’ignorez pas que, dans notre pensée, l’article 2 de la déclaration du 5 août 1890 avait pour objet de déterminer la limite de l’hinterland de nos possessions méditerranéennes et de la sphère d’influence britannique, sans cependant restreindre, pour ce qui nous concernait, la faculté d’accéder par le Sud aux territoires, autres que ceux du Sokoto, situés au sud de la ligne Say-Barroua ».
La divergence d’idées finit par se régler entre les deux gouvernements sur les bases suivantes par la convention du 14 juin 1898, dont il a été parlé d’autre part : la ligne Say-Barroua se trouvait légèrement rectifiée, son point de départ sur le Niger était reporté plus au sud, vers Ilo, mais, à partir et en aval de ce dernier point, le Niger nous était interdit dans le domaine politique et territorial. Seulement, on nous concédait le droit d’y naviguer et d’y commercer et même, en vue de faciliter notre navigation et notre commerce, on nous cédait à bail deux enclaves de petite étendue, à notre choix, sur les rives du bas fleuve. En fait, ces enclaves ne devaient jamais être occupées.
314Les choses ainsi réglées par l’arrangement de 1898, le privilège de la Royal Niger Co n’avait plus de raison d’être. Devenue seule et entièrement maîtresse au bas Niger, la Grande-Bretagne pouvait se passer de l’instrument qui l’avait si bien servie. Le 27 juillet 1899, la Chambre des communes vota un crédit de 865 000 livres sterling pour le rachat du privilège de la compagnie à charte, qui fut dissoute, et créa la colonie britannique de la Nigeria.
KOULIKORO : MARCHÉ INDIGÈNECependant, une tentative devait être faite de notre part en vue de profiter du droit de libre navigation qui nous avait été reconnu et d’utiliser la voie du bas Niger pour le ravitaillement de nos postes du Niger moyen et, éventuellement, pour l’évacuation des produits de la Boucle du Niger. En 1900-1901, le capitaine d’artillerie Lenfant réussit à conduire un convoi de ravitaillement, comprenant quinze chalands en bois et cinq en acier, depuis les boucles du Niger jusqu’à Sorbo- Haoussa, en amont de Say, sans être arrêté plus que de raison par les rapides de Boussa. On fonda à cette époque de vastes espoirs sur les possibilités qui nous étaient ouvertes par cette voie d’accès ou de sortie, et une flottille du bas Niger fut créée par un arrêté du 21 août 1902 du gouverneur général de l’Afrique occidentale française. Mais le capitaine d’artillerie coloniale Lucien Fourneau, chargé de l’organisation et de la direction de cette flottille, démontra que ce qui avait été possible à une mission officielle comme celle du capitaine Lenfant ne le serait pas pour des entreprises commerciales, en raison du coût formidable des opérations de transport, ni pour le ravitaillement régulier de nos postes, en raison des fréquents transbordements nécessités par les rapides et réclamant l’assistance d’un nombreux personnel indigène.
Le projet un instant caressé fut complètement abandonné à la suite de cette étude et une décision du 29 juillet 1904 supprima la flottille du bas Niger, qui, réunie à la flottille du haut Niger, stationnée à Koulikoro, concourut aux transports par voie fluviale entre ce point et Tombouctou et Ansongo.
Ainsi disparut, dans le domaine des chimères vite oubliées, cette question de la liberté de navigation sur le bas Niger, pour laquelle nous avions lutté si longtemps et avec tant d’acharnement et qui nous avait valu, il faut le reconnaître, dans la convention finale, de sérieuses compensations.
315Au fur et à mesure que se soudaient les unes aux autres, par l’exploration d’abord, par l’occupation progressive ensuite, nos diverses colonies de l’Afrique occidentale, naquit et se développa l’idée d’en faire un tout, au triple point de vue politique, administratif et financier. Il est permis de faire honneur à Eugène Etienne du plan grandiose dont la réalisation devait aboutir à la situation actuelle. L’idée, mûrissant peu à peu,
• DU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL (1896-1904) aboutit le 16 juin 1895 à la première ébauche d’un gouvernement général. Ce gouvernement ne comprenait encore que le Sénégal, la Guinée française, le Soudan en voie d’extension, et la Côte d’Ivoire naissante. Les établissements du Golfe de Bénin, devenus depuis peu la colonie du Dahomey, n’en faisaient point partie. Le gouverneur général cumulait ses fonctions propres avec celles de gouverneur du Sénégal, où, plus exactement peut-être, c’était le gouverneur du Sénégal qui était chargé des fonctions de gouverneur général ; on mettait à l’honneur la plus vieille de nos colonies africaines, en donnant à son chef des pouvoirs de haute direction et de contrôle sur les colonies plus jeunes. Un lieutenant-gouverneur à Kayes était placé à la tête du Soudan, un gouverneur à Conakry et un autre à Grand-Bassam avaient la direction de la Guinée française et de la Côte d’Ivoire. Ce fut M. Chaudié qui, de 1895 à 1900, exerça les fonctions de gouverneur général, avec résidence à Saint-Louis.
En 1896, on estima nécessaire de détacher la Côte d’Ivoire du gouvernement général, qui se trouva réduit à ce qui avait été, au début, le Sénégal et ses dépendances du haut Fleuve et des Rivières du Sud. On procédait par tâtonnements successifs. Un décret du 17 octobre 1899 faisait rentrer la Côte d’Ivoire sous la haute autorité du gouverneur général, étendait celle-ci sur le Dahomey et, en même temps, supprimait la colonie du Soudan français, dont les territoires étaient partagés entre les colonies côtières, le Sénégal y compris.
Par décret du 31 janvier 1902, M. Ernest Roume, alors directeur au ministère des Colonies, fut nommé gouverneur général en remplacement du docteur Ballay.
Le Ier octobre de la même année intervint une nouvelle réorganisation. Le gou-
VII. — LE GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L’AFRIQUE OCCIDENTALE
316verneur général cessait d’être en même temps le gouverneur du Sénégal et sa résidence était fixée, non plus à Saint-Louis, mais à Dakar, et, provisoirement, en attendant que fût construit le palais destiné à le recevoir, à Gorée : ainsi était marqué le fait que le Sénégal n’était plus la colonie privilégiée et, en quelque sorte, douée de suprématie vis-à-vis des autres. Les gouverneurs préposés à la direction de chacune des colonies du Sénégal, de la Guinée française, de la Côte d’Ivoire et du Dahomey recevaient officiellement le titre de lieutenant-gouverneur, afin que fût symbolisée par là leur situation vis-à-vis du gouverneur-général. Les pays dits « de protectorat » du Sénégal, réunis avec les provinces de l’ancien Soudan français non rattachées à la Guinée et à la Côte d’Ivoire, formaient, sous le nom de « Territoires de la Sénégambie et du Niger », une sorte d’annexe du gouvernement général, avec, à Kayes, un délégué relevant, non plus du Sénégal, mais du gouverneur général. En 1903, cette organisation fut complétée par la création d’un « protectorat des pays maures » confié à un autre délégué du gouverneur général, qui fut Coppolani.
IL E DÉCRET DU 18 OCTO- BRE 1904Les effets financiers du nouveau système n’allaient pas tarder à se faire sentir. L’Afrique occidentale française devenait un personnage auquel il était permis, avec la garantie de l’Etat, de faire ce qui n’aurait pas été possible à l’une ou l’autre de ses colonies séparément. Une loi du 5 juillet 1903 autorisa le gouvernement général à conclure un emprunt de 65 millions de francs, sur lesquels 14 500 000 francs devaient être affectés au remboursement des petits emprunts locaux du Sénégal et de Guinée, 5 500 000 francs aux travaux d’assainissement de Dakar, Saint-Louis et Rufisque, I2 500 000 francs aux ports de ces trois villes, 5 500 000 francs aux études du chemin de fer de Thiès à Kayes et à l’amélioration de la navigabilité du Sénégal et du Niger, 17 000 000 au chemin de fer de la Guinée française, 10 000 000 au chemin de fer et au port de la Côte d’Ivoire. plus grande ampleur à l’institution du gouvernement Enfin, le décret du 18 octobre 1904 donnait une général de l’Afrique occidentale française et réajustait sa division en colonies. Le Soudan français redevenait une unité distincte, sous le nom de « Haut-Sénégal et Niger », avec un lieutenant-gouverneur résidant provisoirement à Kayes, en attendant que fût aménagé le nouveau chef-lieu de Bamako ; le Sénégal reprenait l’administration de ses pays de protectorat ; la Mauritanie constituait un territoire civil, avec un commissaire particulier. Le gouvernement général était doté d’un budget général, destiné à payer les intérêts de l’emprunt et à faire face aux dépenses d’intérêt commun, et alimenté par les recettes douanières perçues dans les diverses colonies ; celles-ci conservaient leur autonomie administrative et leurs budgets locaux, alimentés par les impôts directs et les autres taxes.
317L’Afrique occidentale française était enfin constituée. Comme consécration ou complément de cette constitution, un accord intervint le 7 juin 1905 entre les ministres de 1’Intérieur et des Colonies pour établir les zones respectives d’influence du nouveau gouvernement et de nos possessions de l’Afrique du Nord. La limite des deux zones fut fixée par une ligne qui, partant du Cap Noun au sud du Maroc, se dirigeait vers Tin Zaouaten en passant entre In-Ouzel au nord et Timiaouine au sud et, là, se coudait pour prendre la route de Mourzouk. M. Gautier, professeur à la faculté d’Alger, et le géologue Chudeau, du côté algérien, le commandant Gaden pour l’autre partie furent chargés en 1905 de déterminer les points précités. Le premier arriva à Gao le 18 août et les deux autres se rencontrèrent à Iferaouane le 12 octobre.
ranssal O Kidal In Tassit cem ER Gao Ansonge Niamey Malanville Kandi Abomey NIG Caravanes • Mabrouk Tripoli Tosaye o Hombori Dori VOLTA Fada-o Gourma Taoudeni et le Kero Araouan Tombouctou Viafounkel Mapti • Bandiagara A Dienne Bant 6 San HAUTE Dédougou 3uagadougal Koutiala Bobo- Dioulasso ssedougou Kong OIRE Bouaké • Coumassi Dimbokro Bingervi
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Notes de l'édition originale
- p. 309 (I) Voir tous les documents relatifs à ces conventions et le texte des traités dans G. HANOTAUX. Le Partage de l’Afrique, Fachoda. Paris, Flammarion, 1909, P. 295 et s.
Citer ce chapitre
Maurice Delafosse, « La pénétration des pays voisins du Soudan et la formation des colonies de la côte », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 231-318.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/la-penetration-des-pays-voisins-du-soudan-et-la-formation/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d