Tome IV · L'Afrique occidentale française · Chapitre 1
La prise de contact maritime et les entreprises privées des origines
Aspect général du pays. — Court aperçu historique des temps passés. — Les premières navigations. que des plaines prolongent, telle est à peu près la physionomie générale de notre Afrique occidentale, depuis l’Océan Atlantique jusqu’au lac Tchad, depuis le golfe de Guinée jusqu’aux confins sahariens de l’Algérie et du Maroc. En ce vaste territoire d’environ 3 155 000 kilomètres carrés, sur 2 000 kilomètres en moyenne du Nord au Sud et 3300 kilomètres de l’Est à l’Ouest, et peuplé seulement de 14 à 15 millions d’habitants, il ne faut point chercher le pittoresque ni les merveilleux effets de la nature ; l’Afrique est le lointain héritage de Cham, le fils maudit de Noé et, sauf quelques parties, elle a besoin du travail de l’homme et de ses efforts incessants pour être fécondée et vivifiée. La nature elle-même est plutôt rebelle et indolente à présenter et étaler ses richesses : il n’existe point de hautes montagnes d’où descendraient des rivières fertilisantes ; le Niger, avec quelques rares affluents, est le seul grand fleuve qui traverse le pays et son action
HISTOIRE DES COLONIES. T. IV.
2bienfaisante ne s’étend guère au delà de ses rives capricieuses, tantôt basses, tantôt submergées. Hors la large région forestière de la côte de Guinée, parcourue par d’assez nombreux cours d’eau dont aucun n’est navigable et quelques hauteurs plutôt que des montagnes véritables dans le Fouta Djallon, le pays est plat et, desséché par le soleil, il ne présenterait à l’œil qu’une végétation rare et rabougrie, si l’effort français n’était venu en modifier insensiblement la face et lui donner une parure naissante, qui pourrait bien, après tout, n’être que du renouveau. Nous savons en effet par les historiens arabes du moyen âge et du commencement des temps modernes, El Bekri, Edrisi, Ibn Batouta, Ibn Khaldoun, Léon l’Africain et Abder-Rhaman es Sadi, que la partie australe de ce pays, correspondant au cours supérieur du Niger, si relativement temps anciens d’une assez grande fertilité ; on cultivait le coton ; le commerce était actif, il y avait de nombreux savants, une civilisation véritable et de grands empires bien ordonnés y dominaient. La décadence provoquée par les rivalités de ces princes devenus impuissants ou des peuples cessant d’être dirigés, semble n’avoir commencé qu’au dix-septième siècle, mais alors elle s’est précipitée comme un torrent. Rien ou presque rien n’a subsisté des grandeurs passées, sinon le souvenir laissé par les historiens.
NÈGRES DU SÉNÉGA CUEILLANT LES FRUITS DU ACHANACA pauvre aujourd’hui, (D’après Thevet, Cosmographie universelle) (1575). paraît avoir été dans ces
Aussi bien, ces historiens ne nous parlent-ils jamais d’un seul et unique empire ayant dominé toutes les régions et leur ayant imposé une paix générale ; depuis El Bekri qui vivait en 1050 jusqu’à Es Sadi, qui mourut vers 1655, il n’est, comme en tout pays même civilisé, question que de guerres et de révolutions ; des royaumes ont succombé, d’autres sont sortis de leur ruine. C’est la loi : rien ne meurt, tout se transforme. Il ne saurait être question de retracer un historique même sommaire de ces transformations. Deux faits cependant sont à signaler : la grandeur indiscutable du royaume de Mali, qui dura du onzième siècle à 1670 et la domination marocaine à Tombouctou de 1591 à 1780. Le royaume de Mali ou des Mandingues eut un grand éclat ; constitué autour d’une capitale qui se trouvait sur le Sankarani, non loin de son confluent avec le Niger, il déborda le coude de ce fleuve au delà de Tombouctou et s’assujettit, au temps de son grand roi Gongo Moussa, qui régna de 1307 à 1332, le royaume de Songoï, vieux de trois siècles et dont la capitale était Gao.
L’histoire des peuples voisins de l’Atlantique nous est surtout connue par les récits des navigateurs qui, depuis Çà da Mosto, en 1455, ont reconnu les côtes de Mauritanie et du Sénégal et ont recueilli quelques renseignements sur les populations riveraines ; ils nous laissent l’impression que si à l’intérieur du continent, vers le Niger alors confondu avec le Nil, il y avait des royaumes puissants et bien organisés, tout, à la côte, était confusion ou émiettement d’autorité. La situation était la même à la côte de Guinée.
L ES PREMIÈRES NAVIGATIONSIl était réservé à notre pays, venu au Sénégal d’abord pour y faire un peu de commerce et qui s’en tint strictement à ce programme pendant deux siècles, de profiter de cette confusion et de cette anarchie pour y introduire la pensée française et d’y asseoir son autorité, sans jamais perdre de vue qu’elle entendait moins dominer par la force que par la persuasion et apporter aux peuplades soumises d’abord la sécurité pour leur vie et pour leurs biens, puis le bien-être et, aux plus capables, la richesse, puisque tel est le but de la civilisation. L’inégalité ne consiste que dans les conditions fatales imposées non par l’homme mais par la nature. quelle nationalité appartenaient les premiers navigateurs On a beaucoup discuté sur le point de savoir à européens qui ont découvert les côtes de l’Afrique intertropicale. Villault de Bellefond, qui en tenait pour les marins normands, a eu de nombreux et savants défenseurs ; le vicomte de Santarem, qui a voulu trancher la question au profit des Portugais, a eu également ses partisans. Il semble, à ne considérer que les faits parvenus à notre connaissance, qu’aucune des deux thèses prises dans leur sens étroit ne soit fondée et qu’il faille attribuer à des Espagnols d’abord, puis à des Italiens, l’honneur d’avoir, les premiers, abordé aux rivages du pays des nègres. Vers 1230 en effet, bien avant que les navigateurs français ou portugais dont les noms nous sont parvenus aient dépassé le cap Bojador, des Espagnols, dont un moine franciscain qui a fait la relation du voyage, avaient reconnu l’embouchure du Sénégal. Leur récit fut utilisé en 1402 par le Normand Jean de Béthencourt quand il fit la conquête des Canaries. Le même point semble avoir été atteint une soixantaine d’années plus tard, vers 1292, par les frères Vivaldi, de Gênes, qui d’ailleurs ne revinrent pas de leur expédition. Une telle discussion paraît assez vaine, lorsqu’on songe que, dès une époque vraisemblablement plus reculée encore, quantité de hardis navigateurs anonymes, appartenant aux diverses (D’après Thevet, Cosmographie universelle) (1575). nations d’Europe, effectuaient de lointains voyages sans en faire la relation, peut-être par insouciance, peut-être aussi parce qu’ils n’étaient point lettrés, peut-être surtout parce qu’ils redoutaient de livrer à des rivaux le secret de leurs itinéraires. La gloire d’une nation réside bien moins dans le fait que l’un de ses citoyens ait, le premier, aperçu les rives d’une terre lointaine, que dans l’œuvre accomplie sur cette terre elle-même. En fait, les Portugais ne doublèrent pas le cap Bojador avant I434 et les expéditions françaises au delà de ce cap ne sont absolument certaines que trente ou quarante ans plus tard, au temps de Louis XI. Peu de temps avant sa mort, ce roi, affligé d’une maladie qui résistait au traitement de ses médecins, avait envoyé deux vaisseaux de Honfleur aux îles du Cap Vert, pour y chercher un remède merveilleux dont avait parlé un navigateur français à son retour des côtes occidentales d’Afrique. Cinq ans après, en 1488, le Dieppois Cousin entreprenait un voyage commercial au même archipel dont
4
une île, celle de Mayo, était alors la propriété d’un Français nommé Jean-Baptiste.
Au siècle suivant, des marchands français sont signalés à Sao-Thomé, vers 1525, par un pilote portugais dont Ramusio a publié la relation. En I529, le Saintongeois Jean-Alphonse explore la côte du golfe de Guinée, qu’il dit « fertile en poyvre gris et maniguette, et où se font force draps de coton » ; les Dieppois Jean et Raoul Parmentier, visitant la côte occidentale d’Afrique depuis le Cap Vert jusqu’à Cap- Lopez, constatent que les Français sont reçus avec une grande satisfaction par les « seigneurs du pais », principalement à la rivière Cestre (Rio Cestos) et réussissent mieux que les Portugais auprès des indigènes. L’un des centres de leurs opérations était alors à Berkou, sur la Côte d’Or, entre Cormentin et Accra.
Cependant le roi de Portugal, se prévalant d’un privilège à lui octroyé par des bulles papales, qui l’investissaient de l’autorité souveraine sur les pays fréquentés par les marines de son royaume, prétendit réserver à ses nationaux le monopole du commerce avec l’Afrique. Comme des navires français, nonobstant cette prétention, partaient de plus en plus nombreux à destination de la Guinée, ce souverain obtint de François Ier, en 1531, la promesse qu’aucun vaisseau de notre nation ne dépasserait plus désormais les îles du Cap Vert dans la direction du Sud. Mais bien des capitaines normands passèrent outre, la malaguette continua d’affluer sur le marché de Rouen et des réclamations réitérées furent adressées par Jean III à François Ier. Celui-ci déclara que c’était contrairement à ses ordres que des navigateurs français allaient commercer dans les possessions portugaises. Il prit à diverses reprises des mesures contre ces navigateurs, qualifiés de « corsaires » ou de « pirates » ; il s’opposa même par la force au départ de France de leurs navires.
Malgré tout, les voyages de nos capitaines marchands à la côte occidentale d’Afrique ne s’interrompirent point ; en 1640, la Salamandre se rendait au Cap- Vert ; en 1541, la Perrine, sous le commandement de Guillaume Houzard ; la Madeleine, sous celui de Richard Buisson ; l’Espérance, sous celui de Lemire ; le François et la Marie visitaient la « Guinée » (Sénégambie et Sierra-Leone), en allant au Brésil, et le capitaine Dennebault consignait dans un mémoire qu’il se rendait usuellement jusque sur les rivages du Congo, où il vendait aux indigènes de la mercerie, des bonnets, des chemises et des draps rouges, en échange de poivre long et d’ivoire. En 1543, Robert Michel conduisait la Catherine au cap des Trois-Pointes. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, portant la date de 1544, donne, avec toutes les indications nécessaires pour commercer aux côtes d’Afrique, un vocabulaire « français-guinéen ».
6Rien ne pouvait détourner complètement les populations maritimes de la France de leurs tentatives de colonisation africaine.
A partir du milieu du seizième siècle, les Anglais commencent à manifester sur l’Atlantique une activité sans cesse croissante et à y disputer aux Portugais la suprématie commerciale, bientôt imités en cela, à partir de 1585 et de façon plus énergique encore, par les Hollandais. Mais, en dépit de l’entrée en scène de ces nouveaux concurrents, nous continuons à faire bonne figure en ces parages. La trace s’est conservée d’un voyage effectué en 1553 par la Prumerolle sur les côtes de Guinée et d’un autre entrepris par la Mulle en 1554-1555. En 1556, l’Anglais Towrson rencontrait plusieurs vaisseaux français le long de la côte des Graines, apprenait que d’autres venaient de visiter la R te d’Or, et, à son retour, était attaqué près du Cap Vert par un corsaire de notre nation. Deux ans après, le même voyageur constatait que les Français faisaient de fructueuses opérations commerciales à Gorée et à Rufisque et apercevait de nombreux navires normands, jaugeant de 100 à 220 tonneaux, entre Rio Cestos et Accra. La même année (1558), la Bonne Aventure se rendait en Guinée et le navire dieppois la Gallaire entrait dans le fleuve Sénégal et venait mouiller près de l’Ile de N’Dar, où se trouve aujourd’hui la ville de Saint-Louis.
De 1562 à 1580, des vaisseaux français sont signalés un peu partout par des capitaines anglais, dont l’un, nommé Baker, ayant eu son propre navire perdu sur la côte, est recueilli et rapatrié par un bâtiment de notre pays. Un autre, Georges Fenner, reconnaît en 1566 que c’est à la langue française que sont obligés d’avoir recours ses compatriotes pour converser avec les indigènes du Cap Vert, dont un certain nombre entendent et parlent convenablement notre idiome. D’après le même témoin, c’est à des capitaines français que les navigateurs anglais avaient alors recours pour trancher leurs différends avec les naturels de la Sénégambie. Il est intéressant de souligner cette double preuve de l’ancienneté et de la solidité de nos relations avec des peuples qui étaient appelés à être rattachés, un jour, à la France.
Un curieux arrêt du Parlement de Bordeaux, rendu au mois de février I571, montre tout à la fois qu’à cette époque la France s’approvisionnait en Afrique de produits divers et que le sol du royaume de France n’admettait pas l’esclavage. On peut lire, en effet, à la page 42 de la Chronique bordelaise de Gabriel de Lurbe, imprimée à Bordeaux en 1619, les lignes suivantes : « Au même moys [février] et an [1571], il y a arrest donné par la dicte cour [Parlement de Bordeaux], par lequel est ordonné que tous les nègres et mores qu’un marchand normand avoit conduits en ceste ville pour vendre, seroyent mis en liberté : la France, mère de liberté, ne permet aucuns esclaves. »
Rien que pour la période décennale allant de 1574 à I583, on a relevé, sur les registres notariaux de la seule ville de Honfleur, trente armements de vaisseaux à destination du Cap Vert, de la « Guinée » (Sénégambie et Sierra-Leone), de la Côte des Graines, de la Côte des Bonnes-Gens (Côte d’Ivoire), de La Mine (Côte d’Or). Nos navires poussaient même quelquefois plus loin, dans la direction du Congo.
Au Sénégal, en particulier, nos navigateurs de la fin du seizième siècle ne se contentaient plus de mouiller en vue du rivage maritime. Depuis 1560 environ, ils pénétraient dans le fleuve même avec leurs vaisseaux ou bien le remontaient en barque jusqu’à Podor, en faisant des échanges avec les riverains. Ce trafic fut interrompu de 1588 à 1598, la reine Elisabeth ayant concédé pour dix ans à des marchands anglais le privilège de commercer sur le fleuve Sénégal et aux escales de Rufisque, Portudal et Joal, ainsi qu’à l’embouchure de la Gambie. Les Normands le reprirent après cette période, tandis qu’ils continuaient à négliger Gorée, que les Hollandais avaient occupée en 1588.
A la vérité, depuis le milieu du quinzième siècle, nos entreprises commerciales aux côtes occidentales d’Afrique avaient été fortement contrecarrées par l’activité des navigateurs portugais et l’énergie avec laquelle ceux-ci étaient soutenus par leur gouvernement. Ce dernier faisait acte de prise de possession là où les Français, réduits aux initiatives privées, ne songeaient le plus souvent qu’à réaliser de fructueuses opérations de troc. Il n’en est pas moins vrai que, par la constance de leurs efforts, nos marins et armateurs normands, avaient jeté sans bruit les bases sur lesquelles devait s’édifier plus tard un vaste et puissant empire colonial. Moins brillante peut-être que celle des Portugais, leur œuvre, était plus solide. D’ailleurs, le Portugal, en tombant sous la suzeraineté de l’Espagne en I580, avait perdu ses titres à l’exclusive souveraine des terres lointaines, que lui avait octroyée la papauté. L’action des navigateurs français n’en fut que plus aisée et plus active.
8A la fin du seizième siècle, des vaisseaux français croisaient fréquemment sur les côtes du Congo. C’est ainsi qu’au temps du gouverneur Furtado de Mendoça (1595-1602), la colonie portugaise de Loanda eut à souffrir des incursions françaises et que des navires de notre nation, ayant abordé à Pinda ou Sogno, sur la rive gauche de l’estuaire du Congo, y mirent un moment en péril la domination portugaise.
Peu à peu, sous l’influence combinée de visées politiques, d’ambitions commerciales et de tentatives de christianisation des noirs, les différentes puissances européennes allaient commencer à se tailler en Afrique des embryons de colonies, quitte à se disputer entre elles la possession définitive de ces établissements.
Dès le début du dix-septième siècle, d’éphémères comptoirs furent établis par des Français en divers points de la côte occidentale d’Afrique, tels que celui que le Dieppois Balthazar Moucheron créa au Gabon en 1609 et celui que le chevalier de Briqueville, de Basse-Normandie, et le sieur Augustin de Beaulieu, Rouennais, essayèrent d’installer en 1612 à l’embouchure de la Gambie. Mais c’est surtout sur le Sénégal, assidûment fréquenté depuis trois siècles environ par nos compatriotes, que ceux-ci jetèrent leur dévolu.
Sous l’impulsion de Richelieu d’abord, de Colbert ensuite, l’œuvre coloniale de la France dans l’Ouest africain, jusque-là laissée à la seule initiative privée, allait devenir une entreprise vraiment nationale.
Citer ce chapitre
Maurice Delafosse, « La prise de contact maritime et les entreprises privées des origines », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. IV, Afrique occidentale — Afrique équatoriale — Côte des Somalis, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 1-8.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-4/aof/la-prise-de-contact-maritime-et-les-entreprises-privees-des/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100274d