Colonies françaises

Tome III · Le Maroc · Chapitre 1

Mil neuf cent douze

Par p. 235-260 de l'édition originale 9 291 mots 9 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Les « massacres de Fês ». Une révolte militaire. La répression. L’effervescence des tribus L’attitude du sultan Moulay Hafid. La nomination du résident général. L’installation du rési- dent général. — II. La personne du général Lyautey. L homme du Protectorat. Ses origines et sa formation. L’avidité de création. Le don de synthèse. L’esprit d’adaptation. L’animateur Un chef. - III. Les premières mesures de pacification. Le plan de campagne. La protection de la région de Fès. La protection de la ligne d’étapes. La neutralisation du sud : la défaite l’El Hiba. Une pointe dans le Tadla. Les progrès dans l’oriental. - IV. Un changemen de sultan. L’abdication de Moulay Hafid. L’avènement de Moulay Youssef. — V. Les pre mières mesures de réorganisation. Les principes. Les débuts de la réorganisation financière La mise en train économique. Les œuvres d’apprivoisement. Le Maroc à la fin de 1912
235
SULTAN, frontispice
Gravure SULTAN, frontispice

I. — LES « MASSACRES DE FÈS » . — Une révolte militaire. — La répression. — L’effervescence des tribus. — L’attitude du sultan Moulay-Hafid. — La nomination du Résident général. — L’installation du Résident général. II. — LA PERSONNE DU GÉNÉRAL LYAUTEY. — L’homme du Protectorat. — Ses origines et sa formation. — L’avidité de création. — Le don de synthèse. — L’esprit d’adaptation. — L’animateur. — Un chef. III. — LES PREMIÈRES MESURES DE PACIFICATION. — Le plan de campagne. — La protection de la région de Fès. — La protection de la ligne d’étapes. — La neutralisation du sud : la défaite d’El Hiba. — Une pointe dans le Tadla. — Les progrès dans l’Oriental. IV. — UN CHANGEMENT DE SULTAN. — L’abdication de Moulay-Hafid. — L’avènement de Moulay-Youssef. V. - LES PREMIÈRES MESURES DE RÉORGANISATION. — Les principes. — Les débuts de la réorganisation financière. — La mise en train économique. — Les œuvres d’apprivoisement. — Le Maroc à la fin de 1912.

236 MILITAIRE

PRÈS la pacification de la Chaouia et du Maroc oriental, après l’accord formellement intervenu entre Moulay-Hafid et le gouvernement français, on était en droit d’espérer que le plus grave moment de la « crise » était passé et que la France allait pouvoir, sans retard et sans trop d’encombre, travailler à la réorganisation du pays. Mais le traité du 30 mars était à peine signé qu’un nouveau soubresaut, plus violent que les autres, au cœur même du Maroc, menaçait de ruiner le ieune édifice franco-marocain. Le 17 avril vers midi, une quarantaine de soldats indigènes se présentent, fort surexcités, à Fès, devant les portes du palais impérial : ils se plaignent de la diminution de la « mouna » ou ration, de l’institution d’un ordinaire, de l’obligation de porter le sac, et ils insistent pour voir le sultan. Le sultan reçoit quatre d’entre eux et leur recommande le calme. Mais, dès leur sortie du palais, ils se précipitent chez leur capitaine et le tuent.

C’est le signal d’un soulèvement général : la rébellion, qui avait pris naissance à la kasbah des Cherarda, gagne, le temps d’un éclair, les autres groupes. Deux tabors seulement refusent de faire cause commune avec les rebelles.

Ivres de pillage et de tuerie, les soldats se répandent en ville, bientôt suivis par une foule d’indigènes, et vont assiéger les maisons habitées par des Français. Partout ils se heurtent à la plus héroïque résistance. Il arrive aussi que des Marocains de qualité, comme le chérif d’Ouezzan et le caid méchouar, prennent sous leur protection les Français qui se trouvent à leur portée. De sorte que le massacre fut moins général qu’il ne s’annonçait. Pourtant le chiffre des victimes françaises, à la fin de cette tragique journée, restait fort impressionnant : treize officiers et autant de civils.

Des scènes atroces s’étaient déroulées dans la vieille ville sombre, toujours prompte à la frénésie. Au bureau de poste, trois télégraphistes avaient été mortellement atteints⁠ ⁠; le quatrième, selon toute probabilité, les avait achevés à coups de revolver, il avait tenté de se tuer lui-même, avait été laissé pour mort par les pillards et, transporté à l’hôpital, n’avait survécu que quelques heures. Le cadavre du sous-intendant Lory fut retrouvé à peu près méconnaissable, la tête écrasée, les pieds et les poignets ligotés semblant indiquer que le malheureux avait été torturé, brûlé à petit feu. Des têtes et des entrailles avaient été promenées à bout de piques, au milieu des hurlements féroces de la populace et des you-you des femmes pressées aux terrasses.

237 LA RÉPRESSION

Après ce massacre d’Européens, les révoltés avaient, selon la tradition, envahi le Mellah ou quartier israélite, pillé les maisons, égorgé ou jeté du haut des terrasses une centaine d’Israélites, emmené les femmes. Par bonheur, la répression fut rapide et énergique. Des la première nouvelle de la rébellion, M. Regnault avait alerté les troupes françaises campées à Dar- Echelle 500 - 1000 m Debibagh, à 5 kilomètres de Fès : les quatre compagnies du commandant Philippot, traversantl’oued Es-Zitoun avec de l’eau jusqu’à la ceinture, entrent aussitôt dans la ville par la porte Bab-el-Hadid, au sud, après un rude combat, et s’empressent de *Fort Juge dégager les Européens isolés. Un second groupe force la porte de Bab-es- E/L de Dahar Mahrés Segma, au nord de Fèses-Djedid. Enfin, les troupes appelées de Sefrou occupent le bordj Terrain sud, qui domine Fès-el- d’atterrissage Bali.

Illustration de l'ouvrage, page 237
Gravure sans légende (page 237)

La fusillade se pro- PLAN DE FÈS (1930) longea pendant toute la journée du 18 et la matinée du 19, mais ce fut seulement après l’arrivée des renforts de Meknès, dans l’après-midi du 19, que les troupes françaises purent prendre résolument l’offensive. Les mutins furent alors refoulés dans la kasbah des Cherarda, au nord de la ville, et dans celle de Bou-Jeloub, où ils furent vigoureusement canonnés. Le soir, ils se rendirent, au nombre de 2 000 environ, et furent emprisonnés dans la kasbah des Cherarda. Quelques-uns réussirent à s’enfuir dans la campagne, où ils furent poursuivis. La population se ressaisit. La plupart des notables, caïds, chorfa, oulémas, contribuèrent au rétablissement de l’ordre⁠ ⁠; des sanctions furent prises, d’ailleurs, contre ceux qui s’étaient montrés hostiles ou douteux, notamment contre le pacha de Fès-el-Bali, qui fut destitué et remplacé par le vaillant et fidèle Bouchta Baghdadi.

238 DES TRIBUS

Quand le général Moinier, que la nouvelle avait atteint à Tiflet, arriva à Fès avec des renforts, le calme était revenu : la vieille capitale, aussi prompte à s’apaiser qu’à s’émouvoir, semblait, après un mauvais rêve, dormir d’un lourd sommeil. Néanmoins, l’état de siège fut proclamé le 24 avril, une amende de 200 oo0 douros fut infligée à la ville, un conseil de guerre se réunit le 16 mai et condamna à mort un certain nombre de pillards et d’assassins. Ces bruits de pillage, comme bien on pense, avaient tout de suite excité les tribus d’alentour.

CONCENTRATION DE LA COLONNE PHILIPPOT AUX PORTES DE FÈS, dessin de G. HANoTAUx fils
Gravure CONCENTRATION DE LA COLONNE PHILIPPOT AUX PORTES DE FÈS, dessin de G. HANoTAUx fils

Dès les premiers coups de fusil, les Ait Youssi avaient essayé de pénétrer dans Fès pour prendre leur part du butin : ils avaient été arrêtés par les troupes venues de Sefrou. Puis, ce fut une harka de Beni-Ouaraïn, de Riata, de Hayaina et de Beni-Sadden qui se forma vers l’est : le général Brûlard les rejeta vigoureusement au delà du Sebou⁠ ⁠; mais elle revint à la charge en mai et il fallut lui opposer une forte colonne, qui arrêta ses incursions sans la détruire.

CONCENTRATION DE LA COLONNE PHILIPPOT AUX PORTES DE FES

239

En Chaouia même, la révolte de Fès eut son retentissement. Une harka de Zaïan et de Zemmour tenta de couper la route Rabat-Meknès-Fès, et le commandant du poste d’El-Maaziz, au sud-ouest de Tiflet, dut lui livrer, le 2 mai, un dur combat qui coûta à nos troupes 17 tués et 27 blessés.

Dans le Rharb, le 24 avril, les 175 cavaliers chérifiens du tabor d’Arbaoua désertaient, et l’on se demandait si, du même coup, les tribus montagnardes de la région d’Ouezzan n’allaient pas s’abattre sur la plaine. Mais les déserteurs s’étaient enfuis vers Fès et ils se heurtèrent à des troupes françaises dans la vallée de l’Innaouen.

LALA RÉBELLION ES ORIGINES DI

En somme, au début de mai, ce mouvement des tribus était momentanément contenu. nement⁠ ⁠? Quelles étaient donc les causes réelles de ce grave évé- Il paraît acquis que la révolte des tabors, point de départ du mouvement, a été motivée par des réformes apportées dans leur administration et mal comprises des intéressés, notamment par la création des ordinaires, qui procédait d’une bonne intention, mais qui entraînait une retenue sur la solde. Par ailleurs, le régime inauguré par les instructeurs français était fort impopulaire parmi ces « askri » accoutumés à la molle vie des méhallas chérifiennes : élimination des malingres et des incapables, dressage militaire poussé avec activité, discipline rigide, disparition des batailles pour rire et des pillages de tout repos, — il y avait là une rupture un peu brusque des traditions, et les cadres français des tabors, qu’il avait fallu constituer rapidement, comprenaient surtout des officiers et des sous-officiers nouveaux venus, peu familiarisés avec l’esprit des troupes indigènes. Enfin, on venait de décider la suppression des emplois d’officiers indigènes, et il est possible que des meneurs se soient trouvés parmi ces évincés. L’incident de la solde et des ordinaires n’avait fait en somme que précipiter une agitation qui s’annonçait depuis quelque temps et que plusieurs officiers avaient déjà signalée.

On partit de là pour incriminer l’imprudence qui avait présidé à l’organisation des tabors, la faute que l’autorité militaire avait commise en les composant uniquement de Marocains, en n’y mêlant pas des musulmans algériens et d’anciens tirailleurs, etc... En réalité, les tabors avaient commencé par donner d’excellents résultats, ils s’étaient fort bien conduits, par exemple, dans les opérations autour de Sefrou, et leur révolte devait s’expliquer, semble-t-il, par des causes plus profondes que ce mécontentement accidentel.

240

Les soldats des tabors chérifiens vivaient en contact journalier avec la population de Fès⁠ ⁠; or les Fassis, justement célèbres pour leur esprit critique et frondeur, avaient démêlé dans la politique marocaine du gouvernement français une certaine indécision. On eût dit que, depuis la signature du traité franco-allemand, la France ne savait par où commencer son installation au Maroc. On déclara, il est vrai, après la révolte, que M. Regnault avait été chargé officieusement et sans titre, depuis le rer avril, des fonctions de Résident général⁠ ⁠; mais le public marocain ignorait cette mesure, d’ailleurs timide, qui ne pouvait donner au ministre de France les pouvoirs de ses fonctions. Il était clair que le gouvernement hésitait sur le choix du représentant définitif de la France.

Pour comble, le régime nouveau semblait manquer de force. On ne le sentait pas solidement appuyé sur des ressources militaires. Les tribus gardaient leur liberté d’action, tenaient constamment nos troupes en haleine.

A ces causes très générales s’ajoutait certainement le mécontentement des dirigeants du Makhzen, qui voyaient d’un fort mauvais œil, dans les réformes projetées par la France, l’écroulement de tout un régime dont ils vivaient grassement. Sans doute étaient-ils trop pusillanimes pour prendre la tête d’une révolte, mais, comme à l’ordinaire, leurs bavardages empoisonnés, répandus dans la foule, avaient attisé la brutale colère des soldats.

Enfin, des bruits fâcheux couraient sur le sort du sultan. D’aucuns prétendaient qu’il avait vendu son empire aux Français, d’autres, les plus nombreux, qu’il était leur prisonnier, et l’annonce de son départ pour Rabat apparaissait comme une sorte d’enlèvement. On le disait, en tout cas, très désireux d’abdiquer.

MOULAY-HAFID

Le mécontentement des askris n’avait fait, en somme, que se greffer sur un mécontentement général : il est probable que la révolte eût éclaté même sans la mutinerie des tabors. L’attitude de Moulay-Hafid au cours de cette crise avait été correcte. Il s’était associé aux efforts de pacification et, le 29 avril, dans une adresse aux troupes, il avait formellement réprouvé la sédition.

Mais, le danger passé, il recommençait à se montrer plein d’aigreur et cherchait à déplacer les responsabilités. Dans une interview au correspondant du Matin, le 5 mai 1912, il déclarait, sans vouloir « récriminer », que les autorités françaises

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)

LE MARÉCHAL LYAUTEY d’après MARCEL BASCHET.

241

l’avaient privé de tout contact avec ses sujets, que les caïds des tribus avaient été remplacés sans son aveu, qu’il avait ainsi tout ignoré de l’état d’esprit des troupes chérifiennes, etc... : « Tout le monde voyait bien, ajoutait-il, que ce n’était plus moi qui agissais, que les ordres donnés émanaient des autorités françaises... »

Il protestait, il est vrai, de son attachement à la France, mais revenait avec insistance sur son désir d’abdiquer. Or, un tel geste, à ce moment-là, aurait produit sur l’esprit des populations le plus dangereux effet : M. Regnault, au prix de savants efforts, parvint à faire revenir le sultan sur sa décision⁠ ⁠; mais il était clair que c’était là partie remise. La brutalité

M. GAILLARD
Gravure M. GAILLARD

RÉSIDENT GÉNERAL des événements obligea du moins le Gouvernement français à sortir de l’irrésolution et à nommer un résident général.

Serait-ce un civil ou un militaire⁠ ⁠? M. Regnault avait assurément bien des titres à cet emploi : il était au Maroc depuis plusieurs années, il s’était acquitté avec habileté de missions fort délicates, on pouvait le considérer comme le principal auteur du Protectorat. Mais, dans un pays aussi profondément troublé que le Maroc de 1912, M. GAILLARD organisation et pacification devaient marcher de pair et il était avant tout nécessaire d’assurer au Maroc « l’unité d’action ».

« L’œuvre à entreprendre, lira-t-on dans l’exposé des motifs qui précède le décret du 27 avril, est toute de civilisation et de progrès. Mais aucune mesure administrative, durable et féconde, ne peut être prise que dans des régions déjà pacifiées. Pour préparer et étendre méthodiquement cette pacification nécessaire, il est indispensable qu’un homme investi de la confiance du Gouvernement de la République concentre dans ses mains, sous la souveraineté du sultan, les pouvoirs civils et militaires. »

En conséquence, le choix du Gouvernement se portait, le 27 avril 1912, sur un officier connu à la fois pour son expérience des situations marocaines, son sens

HIST. DES COLONIES : MAROC

242 L’INSTALLATION DU

politique et sa valeur militaire : le général Lyautey, qui depuis plus d’un an avait quitté le commandement de la division d’Oran pour prendre le commandement du Xe corps d’armée à Rennes. Le nouveau résident général devait être assisté d’un délégué à la Résidence, poste pour lequel il demanda M. de Saint-Aulaire, conseiller à l’ambassade de Vienne, ancien chargé d’affaires à Tanger, et d’un secrétaire général, M. Gaillard, consul de France à Fes. Quant à M. Regnault, le président du Conseil, M. Poincaré, lui représentait que « des considérations de politique supérieure avaient seules inspiré cette décision »⁠ ⁠; le Gouvernement lui gardait « toute son estime et toute sa confiance » et promettait de lui attribuer prochainement un poste diplomatique en rapport avec ses excellents services. Le 13 mai 1912, le général Lyautey débarquait à Casa- • RESIDENT GENERAL blanca d’où sans délai il gagnait Rabat puis Fes où 1 entrait le 24. La situation restait fort inquiétante.

Pendant que les conseils de guerre jugeaient les auteurs de l’émeute, les tribus reprenaient l’offensive. Le 16 mai, les Ait-Youssi avaient razzié des douars aux environs de Sefrou et vivement résisté à la petite troupe française qui les poursuivait. Surtout, on apprenait le rassemblement de plusieurs milliers de guerriers au nord-ouest de Fès, d’autres au sud sous le commandement du marabout Sidi Raho, d’autres encore à l’est : de toute évidence, un encerclement de la ville se préparait, et Moulay-Hafid, apeuré, parlait plus que jamais d’abdication.

Le 25 mai, M. Regnault présente le général Lyautey au sultan, et le soir même de cette entrevue, vers Io heures, Fès est violemment attaquée par une harka composée d’éléments variés, Hayaina, Dibala, Tsoul, Riata, Branès, Beni-Ouarain, etc. L’assaut était dirigé contre trois points différents : au nord contre le bordj nord, à l’est contre Bab Fetouh, au sud contre Dar ben Amar.

L’attaque contre Bab Fetouh fut particulièrement vive. Les assaillants cherchaient à faire une brèche dans les remparts, et certains d’entre eux, à la faveur de la nuit, parvinrent à forcer la porte. Mais les troupes françaises reprirent aisément l’avantage dès le lever du jour : à midi les harkas étaient refoulées au delà du Sebou.

Malgré tout les attaques recommençaient dès le 28. Des bandes sans cesse grossissantes affluaient vers la ville, se massaient notamment vers le tombeau des Mérinides, et quelques centaines de Berbères réussissaient encore à franchir les remparts. Le général Lyautey envisagea un moment la nécessité « d’une défense pied à pied dans les rues », et dans quelles rues⁠ ⁠! — un dédale de sentes tortueuses, montueuses, obscures, bordées de hauts murs. Mais les tribus comptaient manifestement sur un concours de la population urbaine, qui ne se produisit pas : elles abandonnèrent le contact dans la nuit.

243

Elles restaient, d’ailleurs, dans le voisinage de la ville. Le 30 mai, des Aït-Youssi et des Ait-Tserouchen tentaient d’enlever Sefrou. Le général, pour dégager Fes, décida de prendre l’offensive.

Le rer juin à 5 heures du matin, une colonne, commandée par le colonel Gouraud, se dirige vers le nord-est : à 6 heures, elle entre en contact avec les tribus sur les pentes sud du Zalagh et les repousse de crête en crête. Le lendemain, après avoir nettoyé le massif des enragés qui s’y cramponnaient, la colonne rentre à Fès, tandis que les tribus regagnent à la débandade leurs montagnes.

Le sultan, que l’attaque de Fès avait épouvanté, se montra tout heureux de ce résultat : il daigna faire présent d’un sabre au colonel Gouraud, qui, par surcroît, fut nommé général de brigade. Mais le plus important, c’était le retour de la sécurité dans Fès et les environs, c’était aussi la guérison d’une fièvre de siège qui tenait la ville à la merci des pires folies collectives.

Fidèle à ses méthodes, le général Lyautey soutenait, du reste, d’une action politique ces vigoureuses mesures militaires. Assez fort désormais pour que son geste généreux ne pût être interprété comme une faiblesse, il faisait remise à la ville de l’amende dont elle avait été frappée. Réunissant les oulémas, il leur demandait de mettre leur influence au service du bien général. La confiance renaissait, la vie sociale et commerciale reprenait son cours. Le 6 juin, M. Regnault rentrait en France et Moulay-Hafid, laissant à Fès son frère Moulay-Youssef comme khalifa, se rendait à Rabat. Entre temps, l’armée chérifienne avait été licenciée. Mais le général Lyautey avait autorisé les askris à contracter un engagement, sous réserve qu’ils accepteraient toutes les mesures exigées par la discipline : aussitôt, 443 askris sur 578 reprenaient du service.

Enfin, des renforts arrivaient au Maroc, et le 9 juin, le général Gouraud était chargé d’une nouvelle opération qui devait nettoyer complètement les environs de Fès. Un mois avait suffi pour rétablir une situation singulièrement compromise et pour imposer fortement au Maroc le prestige de la France.

II

L’HOMME DU PROTECTORAT

Chambre des Députés aborde, dans une atmos- Quelques jours après ces événements, la phère d’orage, la discussion du traité de protectorat, et Jean Jaurès, en particulier, attaque en termes vifs la politique marocaine du Gouvernement : il demande qu’on négocie avec le sultan « une convention nouvelle qui ménage mieux les susceptibilités, les droits, l’indépendance du Maroc »⁠ ⁠; il évoque le grand passé de Fès qui a « exalté la pensée jusqu’au plus haut degré du génie philosophique », il affirme que le Maroc a porté au Soudan « un commencement de civilisation musulmane sur lequel l’Europe est heureuse de s’appuyer aujourd’hui », il ne pardonne pas à « ceux qui ont écrasé cette espérance d’un progrès pacifique et humain de la civilisation africaine sous toutes les ruses et sous toutes les brutalités de la conquête ».

244

A ce réquisitoire, M. Barthou, président de la Commission des Affaires extérieures, et M. Poincaré, président du Conseil, opposent tout spécialement cet argument de fait : la qualité de l’homme à qui la France vient de confier les destinées du Maroc : « En nommant le général Lyautey résident général de France au Maroc, dit par exemple M. Poincaré, le Gouvernement a déjà répondu par avance à quelques-unes des questions que lui ont posées les orateurs. Le nom du général Lyautey équivaut en effet, comme le remarquait M. Barthou, à tout un programme de politique coloniale.

« Au Tonkin, à Madagascar, dans les confins algéro-marocains, le général Lyautey a eu à appliquer une méthode qu’il a définie lui-même avec beaucoup de netteté et que le général Galliéni avait, du reste, le premier, pratiquée de la manière la plus heureuse. C’est une méthode d’expansion rationnelle et progressive où la prudence et la circonspection sont les conditions essentielles du succès et où l’armée joue le rôle de fourrier de la civilisation. Sans manquer à ses devoirs militaires, le soldat est l’avant-coureur de l’ingénieur, du commerçant, de l’instituteur... Aucune aventure, aucune témérité, aucune conquête inutile ou prématurée⁠ ⁠; du temps, de la patience, comme le disait M. Barthou, de la patience et surtout de l’esprit de suite. Voilà toute la tactique du général Lyautey.... Comme la Chambre le voit, l’idée maîtresse du général Lyautey est parfaitement conforme à la conception même du Protectorat. Il écarte tout projet de conquête pure et simple et d’administration directe.. »

Cette confiance, la suite des événements devait la justifier amplement : le général Lyautey a vraiment incarné le système du Protectorat, sa personne est devenue comme le vivant symbole de cette conception politique, et c’est à ce titre surtout qu’il doit d’occuper une place de choix, non seulement dans l’histoire du Maroc, mais dans l’histoire générale de la colonisation.

245

S* SA FORMATIO SA FORMATION d’une vieille et glorieuse famille de soldats : son bisaïeul, Le général Lyautey est né à Nancy, le 17 novembre 1854, Pierre Lyautey, commissaire ordonnateur des guerres sous le premier Empire, avait eu quatre fils, dont l’un, capitaine, fut tué en Espagne, et les trois autres devinrent lieutenants-généraux⁠ ⁠; son grand-père, Hubert Lyautey, fut général d’artillerie et mourut sénateur⁠ ⁠; son père, ancien polytechnicien, était ingénieur des ponts et chaussées. Lui-même n’hésita pas sur sa vocation : en 1873, il entrait à Saint-Cyr, en 1876 à l’Ecole d’application d’Etat-major, optait pour la cavalerie et s’annonçait tout de suite comme un brillant officier.

Mais, dès ses débuts, ce soldat se défendait d’être, selon une distinction qui, par la suite, lui devint familière, « simplement un militaire » : il détestait par nature tout esprit de caste, toute étroitesse de spécialisation, tout ce qui tend à séparer de l’existence collective l’individu ou le groupement. Lorrain et Lorrain fervent, sorti de l’adolescence au moment où la France meurtrie se repliait amèrement sur ellemême, il avait senti qu’un large et vigoureux accord de tous les Français pouvait seul réveiller la foi nationale⁠ ⁠; puis, à l’âge où il entrait dans la vie, il avait subi l’influence de deux grands esprits qui, justement, travaillaient de toutes leurs forces à cette entente sociale, le comte Albert de Mun et le vicomte E.-M. de Vogüé, et ces idées en lui prenaient corps, formaient la plus généreuse des doctrines, l’amenaient à voir dans son métier d’officier un « rôle social », dont il donna une définition remarquée dans un article de la Revue des Deux Mondes, en 18gI.

A cet esprit curieux, à cette âme assoiffée d’action, la vie de garnison ne pouvait suffire. En 1894, le commandant Lyautey était détaché à l’Etat-major des troupes de l’Indo-Chine, et les âpres joies de la vie coloniale le conquirent aussitôt⁠ ⁠; il goûte avec volupté « ce bain de brousse, de bivouac et de plein air », mais surtout il connaît Galliéni, et c’est pour lui comme une révélation.

Une étroite amitié unit bientôt les deux hommes, et quand Galliéni passe à Madagascar, il appelle auprès de lui son fidèle disciple⁠ ⁠; il lui confie d’importantes tâches de pacification et d’organisation, qui toutes aboutissent au meilleur résultat et surtout attestent la fécondité des méthodes « galliénistes » : l’accord constant de l’action militaire et de l’action politique, le souci de réorganiser sans briser, de pacifier sans aigrir, — principes que le colonel Lyautey expose et coordonne, en 1900, dans une étude sur « le rôle colonial de l’armée ».

IL ’AVIDITTE DE CRÉATION

En 1902, ce colonial, si heureux et si fier de l’être, reprend en France le commandement d’un régiment de hussards⁠ ⁠; mais il ne tarde guère à sentir, selon son mot, « le mal du pays à rebours ». Par un heureux concours de circonstances, M. Jonnart, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1903, cherche un chef pour le Sud-Oranais, son choix se porte sur le colonel Lyautey, dont il connaissait le caractère et les idées : il force, pour l’obtenir, la volonté du ministère, et le to septembre 1903, le colonel Lyautey, qui devait être à quelque temps de là nommé général de brigade, prend le commandement du territoire d’Aïn-Sefra. Dès lors, son action est liée à l’histoire du Maroc, et ses étonnantes qualités vont imprimer sur les événements de cette histoire une marque décisive. Ce qui domine en lui et présente tous les caractères de la passion, c’est le besoin d’agir et de créer. Il célèbre sur tous les tons l’ « action, la virile action », et ce n’est pas là vaine littérature : il ignore le loisir et la distraction, il ne connaît de joie qu’à bâtir, planter, organiser⁠ ⁠; il faut, bon gré mal gré, que les œuvres naissent sous ses pas.

246

Il applique à tous les domaines sa merveilleuse activité, car rien ne lui paraît négligeable : en pleine pacification des confins, il trouve le moyen de fonder de petites écoles indigènes, dirigées par des soldats. Il ne se laisse nullement prendre à l’aspect extérieur des choses : s’il a aimé d’une tendresse particulière les belles bâtisses et les villes avenantes, il ne s’est pas intéressé moins sérieusement aux institutions sans façade, aux œuvres sociales, aux préparations morales⁠ ⁠; il a porté partout, et jusque dans les régions les plus obscures du monde marocain, l’étincelle de la vie.

E DON DE

Activité d’autant plus surprenante qu’elle est, dans sa multiplicité, parfaitement ordonnée. Les projets se juxtaposent ou se suivent sans se confondre le moins du monde, chaque exécutant sait au juste quelle est sa tâche, et le maître de l’œuvre domine l’ensemble avec une aisance qui, aux pires moments, ne l’abandonne pas. C’est que cette volonté de création est servie par un esprit

SYNTHÈSE bien fait. Un esprit ouvert à toutes les idées, accessible à toutes les indications, prompt à se nourrir de tous les renseignements, mais avant tout soucieux de ne point se noyer dans le détail des situations ou des techniques, obligé par sa nature même de se maintenir dans les généralités et les vues d’ensemble.

Sans doute est-il capable, tout comme un autre, de pousser à fond une analyse, de démonter pièce à pièce les données d’un problème⁠ ⁠; mais, une fois ce travail en profondeur accompli, il remonte d’emblée à la surface, reprend la liberté de son jugement, se meut dans la synthèse.

247

Un cas lui est à peine soumis qu’il le ramène aux termes d’un problème général et qu’il envisage avec méthode toutes les solutions concevables. Ce n’est pas seulement pour les opérations militaires qu’il dresse des plans de campagne : tout ce qui intéresse l’avenir du pays prend place dans ce cadre qui limite dans la mesure du possible la part du hasard et permet une action suivie.

IL’ ESPRIT D’ADAPTATION

C’est aussi ce don de synthèse qui lui inspire tant de formules heureuses, concises comme des commandements, colorées et vivantes comme des vers épiques, riches de force et bien propres à faire naître des traditions. Le danger, pour un esprit généralisateur aux prises avec des réalités humaines, c’est parfois de perdre pied : contre un tel risque, le général Lyautey s’est trouvé garanti par une prudence qui n’apparaît pas du premier coup dans son caractère, mais qui compte peut-être parmi ses plus solides qualités.

Il exècre l’apriorisme, les théories, les abstractions et, par exemple, les doctrines d’Etat-major. Il a le goût — un goût constant et vif — de l’observation, de l’enquête directe, des résultats d’expérience : il est lui-même en perpétuel déplacement, il veut tout voir de ses yeux, il consulte les plus humbles et de préférence ceux qui mettent la main à la pâte⁠ ⁠; il ne juge que sur les documents et les faits, partant, ne risque guère de se tromper gravement ni longtemps de suite.

L’ANIMATEUR

Il a, du reste, mieux que le désir de l’adaptation : il en a le sens. On dirait qu’il flaire ce qui convient, et cet instinct est particulièrement remarquable dans ses rapports avec les indigènes : il n’est pas de ceux qui, croyant se mettre à leur niveau, se rabaissent au détail de leur vie matérielle, il n’a pas besoin de cette abdication de soi-même pour les deviner, pour diriger dans le sens désiré leurs volontés⁠ ⁠; il sent toujours ce qu’il faut leur dire pour être compris, ce qu’il faut leur faire espérer ou craindre pour être obéi. atteindre une ardeur de tous les instants. Nul obstacle ne Ainsi outillé pour la détermination de ses buts, il met à les l’arrête, nulle fatigue ne l’abat, nulle traverse ne le décourage : il regarde toujours en avant, bondit et rebondit, soutenu par une vitalité physique et morale dont il use et abuse, comme d’une belle source inépuisable.

Il surgit partout au moment voulu, prend en mains toutes les questions, surprend les spécialistes par son habileté à dégager les traits essentiels, se fait une conviction et, par la vertu d’une foi rayonnante, la communique instantanément à son entourage.

248

Il parle, il écrit même beaucoup, mais il ne parle et n’écrit que pour agir⁠ ⁠; ses harangues, improvisées le plus souvent et qu’il débite avec fougue, qu’il parsème de mots à l’emporte-pièces, ses lettres qui gardent toujours la vivacité de la causerie, sont inséparables de ses gestes. Il a donné à son recueil de discours ce titre si juste : « Paroles d’action ». La devise inscrite sur le chaton de sa bague est :

THE SOUL’S JOY LIES IN DOING (SHELLEY) LA MENARA DE MARRAKECH
Gravure THE SOUL’S JOY LIES IN DOING (SHELLEY) LA MENARA DE MARRAKECH

LA MENARA DE MARRAKECH, dessin de G. HANOTAUX fils

L’idée en elle-même l’intéresse médiocrement : il cherche avant tout les possibilités de réalisation utile qu’elle contient. Mais dès qu’il a découvert une véritable idée-force, il l’adopte avec une tendresse passionnée, il n’a de cesse qu’il ne l’ait fait admettre autour de lui. Il semble, à cet égard, inaccessible à la satiété intellectuelle : il répète sous mille formes ce qu’il croit juste, il connaît à fond l’art de persuader. Il n’admet pas les divisions entre les ouvriers d’une même œuvre⁠ ⁠; il fonce contre les cloisons étanches, exige la liaison constante⁠ ⁠; il réalise avec une sorte d’acharnement l’accord des volontés.

Il est si vivant que tout frémit sur son passage. Officiers, fonctionnaires, colons, indigènes, tous suivent sans effort cet homme qui ne se repose pas et auprès de qui la résignation au destin ou la simple nonchalance apparaîtrait ridicule et déplacée. Il entraîne, il soulève, il anime : il est l’âme de ce monde qui s’éveille à la vie.

249

UN CHEF

Cette faculté de rayonnement, des qualités d’esprit et de caractère, dûment étiquetés, ne suffisent pas à l’expliquer : il faut, pour la bien comprendre, faire appel à quelque chose de plus mystérieux, et de simple à la fois : ce général, qui est un homme supérieur, appartient à la race des chefs.

Son autorité s’établit tout naturellement, au premier contact. Elle est exempte de contrainte, de hauteur, de procédés extérieurs⁠ ⁠; elle est volontiers familière et tendre⁠ ⁠; elle admet les divergences d’idées avec un libéralisme illimité⁠ ⁠; elle a la phobie du « caporalisme », du pédantisme, de toutes les tyrannies d’esprit et de conduite. A cette autorité nul ne songe à se dérober : on la subit même avec une sorte de joie secrète, comme une haleine réconfortante.

On sait, d’ailleurs, qu’on peut s’y soumettre sans crainte. La collaboration comptera peut-être des moments durs, car un tel homme n’est pas toujours facile à servir⁠ ⁠; mais ce même homme a le sens et le courage des responsabilités, il prend dans les décisions une part trop personnelle pour ne la point revendiquer aux règlements de comptes : il est trop grand pour être jaloux, trop sûr de son activité pour être inquiet de son avenir.

Par-dessus tout, il séduit. Son charme est fait de mille dons précieux qui captent le plus rebelle et le plus fruste : une culture raffinée, de la fantaisie, un sens exquis de la beauté plastique ou morale, une souplesse d’attitude qui lui permet successivement la plus noble allure et le plus affectueux abandon.

Il n’est pas jusqu’à son aspect extérieur qui ne participe à cette conquête des cœurs : sa silhouette élégante, l’aisance et la vivacité de sa démarche, son visage un peu rude de Lorrain et de vieux soldat, où les yeux bleu pâle, entre la double barre des cheveux en brosse et de la fine moustache, font passer, selon les moments, la brusque lueur de l’acier ou les doux reflets d’une eau profonde.

Ascendant du chef, charme de l’homme, mérites de l’esprit et du caractère, — tant d’avantages permettent de comprendre qu’avec le général Lyautey le Maroc ait pu connaître non seulement un régime de Protectorat, mais aussi — ce qui vaut infiniment mieux — une moralité de Protectorat. Ce chef avait toutes les qualités d’un chef d’école : nul n’était mieux préparé à traduire dans les faits l’esprit du traité franco-marocain.

III

CAMPAGNI E PLAN DI

ment le « programme » qu’il se proposait de suivre en vue Le 15 juin 1912, le général Lyautey soumettait au Gouvernede la pacification, sous réserve des « circonstances imprévues » qui pourraient amener à le modifier.

250

C’est un document de tout premier ordre que ce plan de campagne, et qui suffit à mettre de la lumière dans l’apparent chaos des événements marocains.

Avant tout, le général estime qu’il faut, jusqu’à nouvel ordre, « limiter strictement notre action aux régions occupées, mais en assurant d’une façon absolue leur sécurité, ainsi que leur organisation politique, sociale et économique ». Notre action s’étendrait ainsi « à une région comprenant la Chaoui et ses abords jusqu’à •une zone Rabat-Fès, limitée au nord par la frontière espagnole et au sud par le pays Zaïan ». Le reste du pays serait, « dans toute la mesure possible, neutralisé » : autrement dit, on s’efforcerait de le maintenir dans le calme en s’interdisant de l’exciter, en pesant indirectement sur lui, en utilisant des influences locales comme les grands caïds du sud pour Marrakech.

En Chaouia, « où tout va bien », il n’y a rien à modifier. C’est sur la zone Rabat- Fès que doit porter le principal effort, « tant pour y asseoir l’autorité régulière que pour dégager les abords sud de la ligne d’étapes », et c’est à Fès qu’est, pour le moment, « la clef de la situation ».

En conséquence, le général Gouraud est chargé de constituer « une zone de couverture » sur la périphérie est et sud de Fès, de « chercher les principaux rassemblements rebelles, de les disloquer, puis de ramener les éléments disposés à rentrer dans l’ordre et de rejeter les éléments irréductibles à une distance telle qu’ils cessent d’être menaçants pour Fès et ses abords ». Comme à l’ordinaire, cette action devait être à la fois politique et militaire, utiliser largement l’influence des notabilités indigènes, le rôle bienfaisant des médecins, les ressources d’approvisionnement que présente le ravitaillement sur place.

Une action analogue devait être entreprise au sud de Meknès, « pour ramener dans l’ordre les Beni-Mtir et les Zemmour et couvrir les abords sud de notre ligne d’étapes, mais sans pénétrer dans le pays Zaïan ».

LA PROGONEONDS LA

Il apparaissait, en somme, que « rien d’efficace » ne pourrait être obtenu, « au point de vue administratif et économique, tant que cette condition première de la sécurité ne serait pas réglée ». Aussi le résident général décidait-il de séjourner à Fès « tout le temps nécessaire pour la mise au point de ce programme ». Dès juillet 1912, le général Gouraud, à la suite d’en- RÉGION DE FÈS gagements incessants et par une chaleur torride, avait rejeté vers le nord-est les éléments de désordre et fait comprendre aux tribus l’inutilité de leur résistance, cependant que la garnison de Sefrou repoussait les contingents du marabout Sidi-Raho, accourus au secours des Beni-Mtir. La détente s’accentuait franchement, des Hayaina demandaient l’aman, et leur exemple était bientôt suivi par un grand nombre de fractions.

251

Malheureusement, les forces françaises furent détournées de ce champ d’opérations par l’apparition d’un nouvel adversaire : un certain Mohammed ben Hassan qui se faisait passer pour Bou-Hamara, prêchait la guerre sainte aux tribus riveraines de l’Ouerra, s’établissait chez les Fichtala, à 50 kilomètres au nord de Fès, et menaçait de gagner la tribu fidèle des Cheraga.

PRISE DE LA KASBAH DE SIDI-RAHO
Gravure PRISE DE LA KASBAH DE SIDI-RAHO

Il fallait agir au plus vite. Le général Gouraud forme une colonne mobile et, après quatre jours d’opérations hardies, le 6 juillet à 4 heures du matin, surprend le camp du faux Rogui, dont les troupes — 2 o00 fantassins et plusieurs centaines de cavaliers - s’enfuient en désordre dans la zone espagnole.

L A PROTECTION DE LA LIGNE D’ÉTAPES

La situation était donc largement dégagée⁠ ⁠; mais on pouvait craindre un retour offensif du faux Rogui, qui ne désarmait pas et bientôt entreprenait d’agiter les Hayaina. façon fort improvisée par le général Moinier pour La ligne d’étapes Rabat-Fès avait été ouverte de délivrer Fès au printemps de I9ı1 : elle était absolument nécessaire pour relier Fès à Rabat et Casablanca, le champ d’opérations à la base de ravitaillement⁠ ⁠; mais elle était sans cesse menacée par des rassemblements hostiles. Trois groupes principaux d’ennemis tendaient à couper la route : les dissidents Beni-Mtir et Guerrouan, les Zaïan sous les ordres d’un chef redoutable, Moha ou Hamou, les contingents du marabout Sidi Raho. Contre les Beni-Mtir et les Guerrouan, le général Dalbiez obtient un succès immédiat : par une suite d’actions contre El Hajeb et Ifrane, il confirme dans la soumission les éléments déjà ralliés et éloigne les éléments rebelles. Mais il lui est impossible d’attaquer les Zaïan, dont le chef n’intervient qu’indirectement contre nous. Il manque aussi de moyens matériels pour atteindre Sidi Raho dans ses montagnes.

PRISE DE LA KASBAH DE SIDI-RAHO

252 LA NEA DEPASADOR, DESAD :

Là, comme dans la région de Fès, il faut en somme se contenter d’opérations très limitées et de couvertures provisoires. Danslesud,les évé- LA DÉFAITE D’EL HIBA nements prenaient une tournure inquiétante et la neutralisation projetée s’annonçait difficile.

SI MADANI EL GLAOUI

Les grands caïds, sur qui l’on comptait pour maintenir l’ordre, menaçaient d’en venir aux mains : la nomination de comme pacha de Marrakech avait provoqué le mécontentement du Mtougui. Toute la région était frémissante⁠ ⁠; le 20 juillet, un Allemand, Opitz, sorti seul à cheval de Marrakech malgré les avertissements⁠ ⁠; était assassiné par des rôdeurs, et l’agitation gagnait les Rehamma et les Doukkala. Vers la mi-juillet, il est vrai, une détente se produisait, le Glaoui et le Mtougui semblaient sur le point de se rapprocher, mais un autre danger grandissait : l’influence du prétendant El Hiba, fils du mahdi Ma el Ainine, qui gagnait dans le Sous des adhérents de plus en plus nombreux. Une merveilleuse légende se créait autour de la personne de ce nouveau « Maître de l’heure ». Le Sous, particulièrement prompt aux inventions poétiques, vivait avec lui dans une atmosphère de miracle. Un traître se présente pour tuer Hiba :

SI MADANI EL GLAOUI

253

il est subitement frappé de paralysie. Quiconque parle mal de Hiba est changé en grenouille. Quand Hiba offre le thé à ses privilégiés, le plateau circule seul devant les invités. Surtout, il était entendu que, grâce à la baraka de Hiba, les obus français se changeraient en pastèques.

Aux premiers jours d’août, il atteint les cols de l’Atlas. On pouvait encore espérer que l’action de nos alliés, les grands caïds du sud, parviendrait à détourner l’envahisseur⁠ ⁠; mais ils hésitent à barrer la route de ce magicien, suivi par des foules fanatisées⁠ ⁠; peut-être aussi préfèrent-ils lui laisser courir une aventure qui ne peut aboutir à rien de durable. Le chef des « hommes bleus », en tout cas, s’avance sans rencontrer de sérieuses résistances : le 12 août, ses coureurs sont sous les murs de Marrakech, toute la colonie européenne gagne la côte, il ne reste plus à Marrakech d’autres Européens qu’un petit groupe de Français, le consul Maigret, le chancelier du consulat, Monge, le commandant Verlet-Hanus, le médecin principal Guichard, le lieutenant Haring, du tabor, et le maréchal des logis Fiori. Le 18 août, El Hiba entre à Marrakech avec le gros de ses forces, tandis que son khalifa occupe Agadir : la capitale du Sud est pillée, le consul Maigret et ses compagnons sont faits prisonniers, mais placés sous la protection du Glaoui.

Le colonel Charles Mangin, de l’infanterie coloniale, récemment débarqué au Maroc venant de l’A. O. F. où il avait déjà acquis une réputation légendaire, avait été chargé par le général Lyautey de la surveillance de la région des Doukkala⁠ ⁠; de son quartier général, établi à Azemmour, il avait, dès la nouvelle de cette avance, constitué un groupe de forces mobiles et l’avait poussé sur la route de Marrakech : il ne s’agissait pas, avec cette force improvisée, de sauver la ville, mais d’arrêter la marche d’El Hiba vers le nord. Le 15 août, premiers engagements en pays rehamna. Le 22, la mehalla du khalifa vient camper au puits d’Ouham, menaçant la Chaouia : Mangin se jette audacieusement contre elle et la culbute dans un assaut de nuit. Les jours suivants, il continue à s’avancer sur Mechra-ben-Abou, puis sur Ben-Guerir, repousse une attaque violente des Sahariens et des dissidents qui s’étaient joints à eux, et sa cavalerie — un peloton de Sénégalais montés et de partisans chaouia et rehamna — poursuit les fuyards jusqu’à Sidi-bou-Othmane, à 30 kilomètres de Marrakech.

Sans doute notre offensive risquait-elle de provoquer le massacre des Français restés à Marrakech et, bien que l’un d’entre eux, le commandant Verlet-Hanus, eût pris soin de dégager sur ce point la responsabilité du commandement par un court message héroïque, cette crainte, jointe aux inconnues qui subsistaient, gênait singulièrement la décision. En revanche, l’inaction risquait de consolider l’influence d’El Hiba dans le Haouz et même de raviver tous les foyers de résistance aux abords de la Chaouïa.

254

Au début de septembre, le général Lyautey avait sur place examiné la situation et, tout hostile qu’il fût aux gestes de témérité, il avait reconnu la possibilité de couronner cette campagne par la reprise de Marrakech : « Allez-y carrément, télégraphiait-il au colonel Mangin le 4 septembre. Je mets en vous toute ma confiance pour sauver nos compatriotes, rendre appui à nos amis, châtier nos ennemis, en unissant à toute la vigueur nécessaire la prudence indispensable pour ne vous laisser ni accrocher ni retenir et pour ne partir que complètement outillé et munitionné ».

L’ardent Mangin n’attendait que cet ordre pour bondir. Le 6 septembre, après un dur combat au passage de Bou Kricha, il parvient devant la palmeraie. Le 7, à 8 heures du matin, le détachement Simon pénètre sans coup férir jusqu’aux remparts de la ville. La population s’est soulevée contre El Hiba dès l’annonce de l’arrivée de nos troupes, les prisonniers français ont été délivrés par le Glaoui, El Hiba s’est enfui, poursuivi par des forces de cavalerie.

UNE POINTE DANS LE TADLA

L’occupation de Marrakech produisit dans tout le Sud une détente immédiate. On en profita, du reste, pour faire parcourir la région par des troupes françaises. Jusqu’à la fin de l’année, de Safi et Mogador à Demnat, Mangin, généralement accompagné par les deux Glaoui, qui mettent à son service leur puissante influence et font preuve à ses côtés de la plus grande bravoure, impose l’autorité de la France et du sultan. A cette date, débarque au Maroc le général Franchet d’Esperey que le général Lyautey venait de demander comme premier collaborateur militaire avec le titre de commandant supérieur des troupes. Le Ier octobre, le général Lyautey entre avec lui à Marrakech. Il y reçoit la visite des principaux caïds, inspecte la ville, ordonne la fermeture du marché d’esclaves et prépare avec les grands caïds l’organisation d’une méhalla qui mettra fin à la domination d’El Hiba dans le Sous. mobile, sous le commandement du colonel Gueydon de Pendant la marche de Mangin sur Marrakech, un groupe Dives, avait été maintenu dans la région de Mechra-ben-Abou, à la fois pour soutenir éventuellement les forces engagées dans le Haouz et pour couvrir leur flanc gauche contre des rassemblements signalés au Tadla.

Le succès rapide de la colonne Mangin l’ayant rendu disponible, le résident général résolut de l’employer à réduire, par des stationnements successifs, l’hostilité du Tadla et à préluder, par là, à une opération d’ensemble contre les Zaër, toujours hostiles et retranchés dans leur pays montagneux.

255

Le 12 octobre, le colonel Gueydon de Dives se met en route et il arrive à dégager toute la région comprise entre El Boroudj et l’Oum-er-Rbia : au début de novembre, le marabout de Boujad, ville sainte de la région, vient demander l’aman pour les dissidents Beni-Meskine et pour toutes les tribus du Tadla nord établies sur la rive droite de l’Oum-er-Rbia.

L’ORIENTAL

Dès lors, la colonne Gueydon se déplace vers le nord-est pour atteindre les Zaër, dont la résistance avait été fortement entamée dans l’intervalle par les opérations du colonel Blondlat. Malgré la mauvaise saison, le pays tout entier est parcouru par nos troupes, et les Zaër sont isolés de leurs voisins. Le problème zaër se pose désormais en termes nets. En même temps, notre situation se consolidait et s’étendait dans l’Oriental.

A la fin de mai, au moment où Fès était investie par les tribus, le résident général avait autorisé le général Alix à prononcer une vigoureuse offensive sur la Moulouya, pour ramener une partie des assaillants vers l’est : le 24 mai, la colonne Girardot passait sur la rive gauche du fleuve, remontait jusqu’à Guercif et poussait même le lendemain jusqu’à Safsafat, à 12 kilomètres à l’ouest de Guercif, dispersant après un combat de cinq heures des contingents haouara.

Aussitôt, les Haouara demandaient l’aman et se soumettaient à toutes nos conditions : restitution des prises dans un délai de huit jours, paiement du dia ou prix du sang pour tous les assassinats commis sur la personne de nos nationaux ou de nos protégés, paiement d’une amende de guerre, acceptation du principe de l’impôt coranique recouvrable à partir de 1913, engagement de nous demeurer fidèles et de devenir nos auxiliaires dans l’œuvre de pacification.

Ainsi, vers la fin de l’année 1912, si de graves menaces subsistaient un peu partout, les objectifs essentiels du programme du 15 juin avaient été atteints et même, en certains points, dépassés.

Partout, mais surtout à Fès, « clef de la question », l’impression de délivrance était nette : l’exode des indigènes aisés qui, à la suite des tragiques événements d’avril et mai, pensaient à s’établir dans une ville de la côte, avait cessé.

IV

’ABDICATION DE

Ces résultats de pacification étaient d’autant plus remar- • MOULAY-HAPID quables que le désordre marocain, au cours de l’été 1912, s’était compliqué d’une crise dynastique.

256 S. M. MOULAY-YOUSSEF

Moulay-Hafid, installé à Rabat après la révolte de Fès, n’avait pas renoncé à son intention d’abdiquer. Pourtant, le général Lyautey avait tout mis en œuvre pour le rassurer, lui rendre le prestige de la Majesté chérifienne et lui faire admettre un partage d’autorité : cet esprit inquiet ne voulait rien entendre et se désintéressait systématiquement de tout ce qui ne touchait pas à sa situation personnelle. Le 12 août 1912, sous prétexte de mauvaise santé, il renonçait officiellement au trône, puis réglait avec le résident général les conditions de son existence matérielle et s’embarquait pour la France avant de gagner Tanger, où il avait choisi de résider. lendemain Dès le de son départ, le 13 août 1912, son frère Moulay- Youssef fut désigné, selon toutes les formes traditionnelles, pour lui succéder. Il fut aussitôt proclamé à Meknès, Fès, Casablanca, Mazagan et Tanger⁠ ⁠; il le fut aussi, mais avec quelque retard, à Mogador et dans la zone espagnole⁠ ⁠; il ne devait l’être à Marrakech qu’après l’occupation de la ville par la colonne Mangin.

S. M. MOULAY-YOUSSEF
Gravure S. M. MOULAY-YOUSSEF

Le nouveau sultan était âgé de 31 ans. Très attaché à Abd-el-Aziz, il lui était resté fidèle jusqu’au bout et même avait été blessé à ses côtés lors de la débâcle de sa méhalla en 1908. Néanmoins, lombrageux Moulay-Hafid, rassuré par la droiture de son caractère, l’avait accueilli avec bienveillance, et c’est de son plein gré qu’il l’avait pris pour khalifa.

Ce prince, qui ne s’attendait ni ne cherchait à régner, avait de ses devoirs de souverain un sentiment très vif : ce qui l’atteste, ce n’est pas seulement la parfaite dignité de sa vie, c’est encore la profonde affection qu’il manifestait à l’égard de ses sujets, même rebelles, c’est le scrupule qu’il apportait à l’examen des mesures administratives, c’est surtout la singulière probité avec laquelle il a, pour son compte, appliqué la formule du Protectorat, seule capable — il le savait bien — de sauver son peuple.

257

Il s’était toujours montré profondément religieux et partisan résolu de la qaïda, de la tradition. Mais la nouveauté, quand il en avait bien compris l’intérêt, ne l’effrayait pas : il n’était nullement borné. Une certaine timidité, aggravée par les rigueurs de l’étiquette, pouvait, au premier contact, laisser quelques doutes sur la vivacité de son intelligence : au vrai, il s’intéressait de très près à toutes sortes de choses, à la cartographie, aux œuvres d’intérêt social, aux questions agricoles, aux progrès mécaniques.

Ses paroles et ses actes portaient la marque du bon sens et de la mesure, — dons sans éclat, mais infiniment précieux pour la tâche qui lui incombait. On retrouvait en lui, sans nul effort, ce qui nous plaît tant dans l’attitude morale du Marocain moyen et qui a si grandement facilité le rapprochement : la claire vue du possible, la volonté d’entente, le goût des réalisations, et jusqu’à cet esprit d’économie qui, sauvegardant son indépendance financière, n’en rendait que plus méritoire son loyalisme.

Sa bienveillance n’était pas moins certaine. Hors des cérémonies officielles, son visage un peu rude se détendait, s’éclairait d’un bon sourire. On le sentait accessible aux grands sentiments simples, facile à émouvoir : ce descendant d’une haute lignée chérifienne apparaissait, au meilleur sens du mot, comme un brave homme.

V

L ES PRINCIPES

Avec Moulay-Youssef, les rapports de la France et du Maroc changent tout de suite de caractère : ils deviennent non seulement faciles et corrects, mais cordiaux, et l’ère des réformes profondes, jusque là entravée par la mauvaise humeur de Moulay-Hafid, s’ouvre sans retard. au Maroc avaient été déterminés par un décret du I1 juin 1912. Les pouvoirs du représentant de la République française

Le résident général, relevant du Ministère des Affaires étrangères, devait être le seul intermédiaire entre le sultan et les représentants des puissances étrangères⁠ ⁠; il approuvait et promulguait, au nom du gouvernement de la République, les décrets rendus par le sultan⁠ ⁠; il dirigeait tous les services administratifs, il

HIST. DES COLONIES : MAROC

258

avait le commandement en chef des forces de terre et la disposition des forces navales.

Il était assisté d’un délégué, qui le secondait directement, et d’un secrétaire général qui avait pour rôle essentiel d’assurer la liaison constante du Protectorat français avec le Makhzen.

C’est à Rabat, cité impériale, ville « hadria », également éloignée du tumulte moderne de Casablanca et de l’inquiétude de Fès, qu’était établie la Résidence générale⁠ ⁠; c’est là que devaient peu à peu se centraliser tous les services civils et militaires.

LES DÉBUTS DE LA RÉORGANISATION FINANCIÈRE

Chaque grand service devait avoir à sa tête un directeur⁠ ⁠; mais il était entendu que les directions autonomes ne seraient créées que progressivement et selon les exigences du développement administratif. Pour le moment, on ne prévoyait de fonctionnement immédiat que pour les directions des finances et des travaux publics. tants du programme que la réorganisation C’était un des chapitres les plus imporfinancière : elle avait été étudiée par le directeur de la comptabilité au Ministère des Finances, M. Privat-Deschanel, et le simple énoncé du problème en indiquait les difficultés : « liquider un lourd passé d’imprévoyance et de désordres⁠ ⁠; assurer l’existence du présent, puisque l’organisme poursuit sa vie quotidienne et se développe chaque jour⁠ ⁠; préparer l’avenir ».

Dès l’installation de la Résidence générale à Rabat, un service de l’ordonnancement des dépenses avait été constitué.

LA MISEEN TRAIN ÉCONOMIQUE

La comparaison des recettes et des dépenses probables avait démontré que l’équilibre financier ne pouvait être atteint dès 1913⁠ ⁠; il avait donc fallu se préoccuper d’augmenter les recettes. A cet effet, on prenait les mesures nécessaires pour obtenir des immeubles domaniaux un rendement meilleur, et pour étendre l’application du « tertib » non seulement aux indigènes, mais à tous les étrangers, censaux et protégés de l’Empire chérifien⁠ ⁠; enfin, on préparait une perception plus rémunératrice de la taxe urbaine et l’application des droits sur les ventes immobilières prévues par l’Acte d’Algésiras. d’études économiques avait quitté Tanger avec l’intention Dès le lendemain de la révolte de Fès, une mission de visiter le littoral atlantique et de remonter le Sebou depuis son embouchure jusqu’à Fès : elle était dirigée par un explorateur de la première heure, le marquis de Segonzac, et se composait de MM. Malet, Geoffroy Saint-Hilaire, Pouyer et Thobie⁠ ⁠; ses rapports avaient permis d’esquisser sans retard une organisation économique du Maroc.

259

Avant la fin de l’année 1912, on avait trouvé le moyen de créer un service de l’Agriculture, un service des Haras et remontes, un service des Etudes et renseignements économiques, destiné à faire connaître les besoins et les ressources du pays et à établir la liaison entre clients et fournisseurs, une mission d’études forestières pour la conservation et l’exploitation des régions boisées.

Afin de sauvegarder les intérêts de l’Etat et en même temps d’asseoir la colonisation sur des bases solides, un service des Domaines avait été institué, avec mission de résoudre, d’accord avec le Makhzen, toutes les questions concernant les biens domaniaux en particulier et la propriété foncière en général.

En fait de travaux publics, on n’avait guère eu le temps que d’établir des projets, mais ces projets étaient d’importance : construction d’un réseau routier de 2 500 kilomètres, avec trois voies principales, une ligne côtière, une ligne Casablanca-Marrakech, une ligne Casablanca-Rabat-Meknès, qui devait être prolongée jusqu’à la frontière algérienne⁠ ⁠; création à Casablanca d’un grand port de 140 hectares et d’un petit port de io hectares pour remorques et barcasses⁠ ⁠; aménagement des autres ports⁠ ⁠; construction d’un réseau ferré, dont la première ligne, aux termes de l’accord du 4 novembre I9II, devait relier Fès à Tanger.

Au demeurant, de sérieuses réalisations commençaient d’apparaître : en décembre 1912, 44 kilomètres de routes étaient achevés ou entrepris aux abords de Casablanca⁠ ⁠; dans le port de Casablanca, 350 mètres de jetée avaient été édifiés, l’ancienne darse avait été approfondie et entourée de quais avec de grands hangars pour la douane⁠ ⁠; le chemin de fer militaire Casablanca-Rabat était terminé, le premier train était arrivé à Rabat le II décembre et la voie était livrée à l’exploitation jusqu’à Bou-Znika⁠ ⁠; toutes les villes avaient bénéficié de grands travaux d’assainissement.

Quant au service des Postes et Télégraphes, il présentait encore un ensemble confus de services qui se concurrençaient et se gênaient : poste chérifienne, poste française, postes étrangères établies d’après les conventions antérieures. Un projet d’unification était à l’étude : en attendant, des lignes télégraphiques (Safi-Mazagan, Casablanca-Marrakech) étaient construites et de nouveaux bureaux étaient ouverts au public avec le concours de moyens militaires.

260

LES EUVRES D’APPRIVOISEMENT

Fidèle à ses principes d’apprivoisement, et malgré tant d’obligations diverses, le résident général n’avait pas négligé les œuvres d’intérêt social.

En décembre 1912, des écoles officielles fonctionnaient à Casablanca, Mazagan, Mogador, Safi, Rabat, Fès.

DE 1912

De nouvelles infirmeries avaient été créées un peu partout, et une organisation médicale d’ensemble avait été prévue sur les principes suivants : au siège du commandement de chaque région, une installation fixe et une installation mobile, la première comprenant le personnel médical et auxiliaire pour les consultations et les opérations, la seconde possédant tous les éléments nécessaires pour les déplacements en tribus. Les bienfaits de cette institution étaient apparus tout de suite : la propagation de la peste avait été complètement enrayée dans les Doukkala, puis à Casablanca et à Rabat. L’œuvre accomplie d’avril à décembre 1912 tient, on le voit, du merveilleux.

Une révolte de soldats, une population urbaine prête aux pires excès, des tribus ameutées, des menaces de soulèvements et d’invasions à tous les points de l’horizon, un souverain qui fuit les responsabilités et ne songe qu’à renoncer au pouvoir : les métaphores les plus tragiques — navire en perdition, maison en flammes — viennent à l’esprit des contemporains pour caractériser cette exceptionnelle rencontre de périls. Mais en quelques mois tout s’apaise et s’arrange. Ce navire qui sombrait, on le répare, on le transforme, on le remet à neuf, avant même qu’il ne soit rentré au port. L’incendie est étouffé. Peu de pages, dans notre riche histoire, sont aussi pleines que cette page marocaine.

ARMES ET FANION DU MARÉCHAL LYAUTEY, cul-de-lampe
Gravure ARMES ET FANION DU MARÉCHAL LYAUTEY, cul-de-lampe

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « Mil neuf cent douze », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 235-260.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/mil-neuf-cent-douze/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730