Tome III · Le Maroc · Chapitre 2
La pacification du Maroc
I. — LES « DISSIDENTS ». — Les champs de bataille. — Les combattants. - Les chefs de la résistance. — La guerre marocaine. II. — 1913 : LA CONSOLIDATION DE L’ARMATURE. — Une année de « digestion ». - Sur le front Sud : la trahison du caïd Anflous. — La fuite d’El Hiba. — Dans le Tadla : l’occupation de la kasbah de Tadla. — Aux abords de la ligne d’étapes. — Dans l’Oriental. III. — 1914 : DEUX BONDS EN AVANT. — L’achèvement de la soumission dans le Sud. — L’attaque du bloc zaïan : la prise de Khenifra. — La jonction des deux Maroc. IV. — LA GRANDE GUERRE AU MAROC. — L’avant-guerre au Maroc. — T’y suis, j’y reste. — La répression des menées allemandes. — La « bataille du Maroc » . — 1915-1916 : la défensive sur tous les fronts. — 1917 : reprise d’offensive. — 1918 : la ruée des dissidents. — Le Maroc et le traité de Versailles. V. - L’APRÈS-GUERRE AU MAROC. — Les maigres effets de l’armistice au Maroc. - Au Tafilelt : la fin du Semlali. — Combats sur l’Ouerra. — L’expectative sur la Moulouya. — 1920, année de réalisations : le débloquement de Khenifra. — A l’assaut des Beni-Ouaraïn. — L’occupation d’Ouezzan. — Les progrès dans le Sud. — Le plan de 1921 : la pacification du « Maroc utile ». — L’imprévu : la révolte des bala. — La soumission des Beni-Ouarain. — La réduction de la « poche » de Bekrit. - 1922 : l’orage sur la moisson.
262 BATAILLEEs visages de la « dissidence » sont multiples, et la pacification du Maroc exige de ceux qui la mènent des dons exceptionnels d’adaptation. Si les méthodes dans leur ensemble restent les mêmes et se raccordent à quelques principes invariables, les difficultés varient avec les régions, avec les tribus, voire avec les chefs de la résistance et on ne peut asseoir rien de solide dans ce chaos de révoltes, sans une exacte connaissance des situations. La gamme des champs de bataille va de la steppe désertique aux sommets couverts de neige, et les troupes, suivant les pays ou les saisons, étouffent sous l’haleine brûlante du sirocco ou grelottent sous des pluies glaciales.
Voici le Sous, plaine misérable qui ne doit un peu de vie qu’aux maigres eaux descendues de la montagne et qui étale, sous un dur soleil, la grisaille de son herbe courte et de ses arbustes épineux. De loin en loin, un bouquet de palmiers, des vergers, quelques jardins font une ceinture verte aux rouges murailles d’une kasbah : c’est le pays des flux et reflux humains, conquis en un jour, évacué le lendemain, où rien dans la nature ne protège l’occupant.
Entre le Sous et la plaine de Marrakech, le Haut-Atlas a l’air de dresser une gigantesque barrière : il est couronné de neiges, sauvagement raviné. Mais il est découpé par un lacis de larges vallées transversales et d’étroites vallées longitudinales, qui lui valent toute une circulation intérieure et constituent comme les lignes historiques de la région. Dans le Haut-Atlas, c’est pour les cols qu’on se bat : le col franchi, le vainqueur dévale dans la plaine, au nord ou au sud, avec l’impétuosité d’un torrent. Ces conditions géographiques ont favorisé, au cœur même de la montagne, le développement d’une puissante féodalité : les grands caïds, du haut de leurs fières kasbahs, gardent les passages, et de leur bienveillance ou de leur hostilité dépend, pour une bonne part, la sécurité du Maroc.
Le Moyen-Atlas est tout différent : d’allure plus massive, il est en réalité plus compartimenté, plus favorable à la dispersion des groupements humains, à l’entretien des sentiments d’indépendance, et c’est par excellence le pays de la siba, de la dissidence entêtée. C’est, d’autre part, un pays rude, taillé pour les guérillas : directement exposé aux nuées de l’Atlantique, il est plus humide et plus froid que le Haut-Atlas, il est sillonné de fleuves abondants et nombreux, dont les hautes vallées constituent pour les rebelles des refuges fort ingrats mais imprenables ; d’épaisses forêts revêtent ses pentes, la neige s’y maintient durant de longs mois jusqu’à de basses altitudes, et rien n’est plus éloigné de l’image courante des guerres africaines que les campagnes qu’on y mène, dans la boue et la glace, face à de grands horizons tourmentés et sombres.
263Butant à l’est contre la muraille du Moyen-Atlas, le plateau du Tadla est d’une horizontalité à peu près parfaite et d’une âpre monotonie : pas le moindre ressaut de terrain, pas d’eau, pas d’arbres, sauf sur la rive gauche de l’Oum-er-Rbia, où la proximité de la montagne se manifeste par l’abondance des sources. Rien de plus facile, pour les indigènes, que de faire le vide sur cette table plate, d’y laisser l’adversaire en tête à tête avec la stérilité de sa victoire, puis de grimper dans le couloir encaissé de l’Oum-er-Rbia qui apparaît comme le « réduit » de la région.
Tout au nord du Maroc, dominant le chapelet de bassins fertiles qu’arrosent le Sebou et ses affluents, encore un pays de loups, plus terrifiant peut-être que tous les autres : les dômes des Jbala et les montagnes du Rif, avec leurs fauves mamelons dénudés, leurs gorges abruptes et profondes.
Entre le Rif et le Moyen-Atlas, on devine que le seuil de Taza mettra quelque temps à devenir le « passage » de Taza. Il est le rendez-vous de tous les bandits d’alentour, qui terrorisent et paralysent la malheureuse ville perchée sur son rocher ; même quand le passage est ouvert, ils restent, prêts à bondir, de chaque côté de la route.
L ES COMBATTANTSA l’est, les Hauts-Plateaux marocains, jusqu’à la rive droite de la Moulouya, ne comptent plus guère dans le jeu de la dissidence ; mais au revers de l’Atlas, dans le Tafilelt, subsiste un ardent foyer d’agitation : de ces îlots de palmeraies, qui semblent perdus dans le désert et qu’on croirait condamnés à une pauvre vie végétative, sont sortis dans tous les temps des ambitieux ou des apôtres, nourris de rêves et de mirages et particulièrement difficiles à atteindre. ont, en général, l’indomptable vaillance des grands fauves. Ces pays redoutables sont habités par des hommes qui Mais on n’a rien dit de leur caractère tant qu’on n’a signalé que leur esprit d’indépendance, leur orgueil d’hommes libres, leur bravoure mêlée de prudence et d’astuce : ce sont là des traits de race et qui laissent place à mainte nuance.
Chez les Jbala, par exemple, les Beni-Zeroual se distinguent par leur tempérament agressif, leur âpreté au gain et leur amour de la terre, quelque souci de confort et un religieux respect de la coutume sous toutes ses formes ; les Branes, par leurs habitudes de traîtrise. Les Rifains, au contraire, ont une réputation de franchise et de sûreté relatives, mais ils sont, plus que tous les autres, remuants, intraitables, butés, durs et, à l’occasion, cruels ; il n’est pas de plus dangereux adversaires que ces montagnards qui vivent le fusil au poing et s’entretuent quand le danger commun ne les force pas à s’entendre. Au nord du Moyen-Atlas, les Beni-Ouaraïn, fiers d’avoir combattu et vaincu depuis des siècles les tribus de la plaine, constituent un groupement particulièrement résistant, malgré leur goût prononcé pour la liberté individuelle ; ils sont brigands dans l’âme et d’une cupidité qui ne se repose de voler que pour quémander. Les Ait-Tserouchen sont les plus sauvages. Au contraire, les Cheraga, pasteurs madrés, intéressés par les profits du commerce, sont assez calmes et capables d’observer une convention.
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Les Béraber du Moyen et du Haut-Atlas passent pour inégalement farouches. Par exemple, les Aït-Atta, dont le pays n’est nullement déshérité, s’entêtent dans le métier de pillards, tandis que les Ait-Bou-Zid, actifs et industrieux, soignent avec amour leurs champs en terrasses et ne demandent qu’à vivre en paix.
GUERRIER JBALALes Chleuh du Haut-Atlas, que la misère de leurs montagnes fait émigrer assez volontiers, sont moins rudes et plus déliés que la plupart des autres Berbères. Sans doute sontils capables, comme les Mtouga, de se faire redouter ou, comme les Ait-Semmeg et les Mesfioua, de se spécialiser dans les razzias ; mais on ne peut qu’être surpris par la courtoisie et la loyauté des Ntifa, l’amabilité des Ouarzaza, la bonhomie des Goundafa, la facilité des Haha. Le Soussi, qui est aussi un Chleuh, est de tous les Chleuh le plus riche de qualités. Associé à un sol très pauvre, il va chercher fortune dans le reste du Maroc et revient dans son pays quand il a amassé un petit pécule ; il est ingénieux, prompt à s’adapter, laborieux, bien mieux, étrangement doué pour la musique et la poésie ; mais il a subi fortement l’empreinte islamique, et son âme ardente le tient à la merci des grands mouvements d’allure religieuse. Quant aux Zaïan, ils comptent parmi les plus acharnés et les plus résistants ;
265 L’ LA RÉSISTANCE ES CHEFS DIce sont des pillards-nés, aussi audacieux que prudents, qui gardent dans leurs coffres bardés de fer du butin de toutes les époques, des livres tournois, des doublons espagnols, des douros portugais, des écus de cinq francs ; mais l’avidité ne tue pas en eux le bon sens, et le pillage ne les empêche pas de rester fortement attachés aux occupations agricoles. constituent des sortes de Sauf dans le Haut-Atlas, la plupart de ces tribus petites républiques, où l’anarchie est de tradition ; elles ont une vie sociale plutôt qu’une vie politique. Mais, comme le Maroc même dans son ensemble, elles se ressaisissent spontanément le jour où leur chère indépendance est menacée et se donnent des chefs de guerre qui deviennent l’âme de la résistance.
L’autorité de ces chefs est à la mesure de leur habileté et de leur réussite : il est rare qu’un maladroit ou un malchanceux garde longtemps le pouvoir. Mais, tant qu’elle dure, elle est liée à un prestige personnel, proprement religieux, où transparaît l’instinct anthropolâtrique de la race. Ce sont des saints vivants, transfigurés par des légendes miraculeuses, possesseurs d’une baraka dont la tribu doit bénéficier.
D’eux-mêmes ils prennent des airs inspirés, soignent leur parure religieuse, prophétisent au nom de cet Islam qui n’a fait qu’effleurer les CHLEUH DU GRAND ATLAS Berbères, mais qui contient à leurs yeux une puissance magique et les oppose à l’étranger. La plupart, et jusqu’à Raisouli, simple coupeur de routes, sont ou se disent chorfa ou du moins se recommandent de quelque aristocratie religieuse. Certains, plus proches de la sainteté telle que nous la concevons, sont des santons, des ascètes, de vie édifiante et de moralité supérieure à la moyenne : tel Nefrouten le Semlali et surtout Sidi Raho, à qui les Berbères demeurent passionnément attachés parce qu’il représente merveilleusement, comme dit Maurice Le Glay, « les aspirations simplistes de leur esprit d’indépendance et les embellit de ses mérites personnels ».
266 KASBAH DU CAÏD ANFLOUSUn seul peut-être, Moha ou Hamou, le vieux chef Zaïan, échappe à cette règle : il se présente tel qu’il est, dur, cupide, brutal, sensuel, sans religion ; il doit surtout sa puissance à son esprit de décision, à sa clairvoyance, à sa sûreté de jugement ; il pense plus vite que les autres, répètent ses partisans. Il faut noter, toutefois, que les hordes qu’il mène au combat ont été au préalable fanatisées par son rival Sidi Ali Amhaouch, le grand santon de la Haute-Moulouya, et que le chef militaire exploite, sans le dire, l’œuvre mystique du marabout. On devine quelle guerre enragée naît d’un tel ensemble de dons, de traditions, d’appétits, d’enthousiasmes. Charges furieuses, corps à corps, assauts répétés dans les barbelés des blockhaus et sous la faux des mitrailleuses, - les modes d’attaques les plus audacieux sont familiers à ces « baroudeurs » qui vivent dans une atmosphère de merveilleux et qui, en dépit des échecs, attendent leur heure. Pourtant, ce serait mal les connaître que les croire pris tout entiers par leur fureur sacrée. Hors du cas d’exaltation collective, ils demeurent maîtres d’eux-mêmes et calculateurs, ils pratiquent avec méthode l’embuscade et le guet-apens, utilisent savamment les plis du terrain, la nuit, les tourmentes de pluie ou de neige ; ils n’aiment pas attaquer de front, s’efforcent de déborder, de couper la route de retour, simulent la fuite et se retournent soudainement contre l’ennemi rassuré : il est fort difficile de leur asséner de ces coups de massue qui assomment l’adversaire et terminent soudainement une campagne.
En retour, ce même sens pratique qui ne les abandonne guère, c’est, avec l’inconstance de leur tempérament et leur goût de l’anarchie, le défaut de leur cuirasse. Ils se démoralisent rapidement dès qu’ils voient leur cause décidément perdue, dès qu’ils sentent que l’abri de la montagne, par exemple, vient à leur manquer, ou que les champs et les pâturages dont ils ont besoin pour vivre leur échappent. C’est alors qu’on peut, avec mille précautions, lier conversation avec eux et que les vieilles femmes commencent à rôder autour des postes, porteuses de messages secrets. Peu à peu le bloc de la résistance se désagrège, une partie des adversaires trahit l’autre, ne se livre plus qu’à des hostilités de pure forme, estime que la lutte a assez duré et que l’honneur est sauf : un beau jour, sans rien perdre de leur calme dignité, mais sans garder au cœur une rancune de vaincus, les notables amènent au camp français des taureaux dont ils coupent les jarrets, la targuiba scelle, et généralement pour tout de bon, la réconciliation.
267C’est dire que, dans cette guerre marocaine, la part de la diplomatie est aussi large que celle de l’action militaire. Si, malgré d’exceptionnelles difficultés, la pacification du Maroc français a pu s’accomplir en quelques années, c’est que l’héroïsme des troupes françaises s’est constamment appuyé sur la patiente habileté, le sens politique, l’obscur dévouement des officiers du Service des Renseignements.
II
Les événements militaires de 1912, tout heureux qu’ils
« DIGESTION • fussent dans l’ensemble, avaient dépassé les prévisions du général Lyautey. Par suite des audaces d’El Hiba, notamment, l’occupation l’avait emporté sur la neutralisation, l’extension sur la consolidation projetée. Comme, d’autre part, le vote d’un emprunt traînait en longueur et que les renforts attendus se limitaient à quelques bataillons de Sénégalais, il fallait, de toute nécessité, marquer un temps, substituer aux assauts un patient travail en profondeur. C’est en ce sens que l’année 1913 apparaît, dans l’histoire du Protectorat, comme une année de « digestion », moins éclatante que les autres, mais non moins active.
Pour remédier à l’insuffisance des voies de communication et en même temps pour permettre une exacte adaptation de l’action politique aux conditions locales, le général Lyautey divise le Maroc occupé en six régions, ayant chacune à leur tête un commandant militaire qui réunit tous les pouvoirs : Fès, Meknès, Rabat, Casablanca, Marrakech, Oudjda. Dans chaque région, un groupe mobile rayonne, se porte successivement dans toutes les directions, accoutume les populations au contact de l’autorité française, favorise l’ouverture et le fonctionnement des marchés, met ses médecins à la disposition des populations, etc... C’est en somme, sur une plus grande échelle, l’application systématique de la politique si heureusement suivie dans l’Oriental avant l’établissement du Protectorat.
268 SUR LE FRONT SUDDéfense absolue aux commandants de régions de rechercher les « faits de guerre », d’entamer la moindre action militaire sans y être tout à fait contraints et sans avoir, au préalable, consolidé et organisé le territoire actuel. La consigne est de rester sur la défensive. Tout au plus serait-il permis, si les circonstances s’y prêtaient manifestement, de saper la falaise qui sépare l’Oriental de l’Occidental et de préparer la liaison, si nécessaire, des deux Maroc. titre de sultan, et il entretenait un khalifa à Agadir. Dans le Sud, El Hiba s’était fixé à Taroudant avec le
La situation semblait devoir rester longtemps indécise entre ses partisans et les contingents des grands caïds. C’était déjà un résultat que le Glaoui, le Mtougui et le Goundafi parvinssent à maintenir dans l’obéissance leurs fractions, qui ne dissimulaient guère leur sympathie pour El Hiba ; mais il aurait fallu, pour en finir, qu’on pût occuper Agadir et marcher avec des forces françaises sur Taroudant. D’autre part, un grave incident, à la fin de l’année 1912, avait montré de quelle prudence il fallait s’armer dans ces affaires du Sud. Une petite colonne française, sous les ordres du commandant Massoutier, avait été assaillie, à une journée de marche de Mogador, par les contingents du caïd Anflous, qu’elle allait soutenir et qui avaient mission de combattre des groupements hostiles au Makhzen ; Anflous avait fait cause commune avec le caïd rebelle Guellouli, et cette trahison avait obligé le commandant Massoutier à s’enfermer dans le Dar el Cadi en attendant l’arrivée d’un secours. A ce moment le général Lyautey se trouvait retenu en France pour préparer un emprunt et de nombreuses questions politiques et administratives ; mais en son absence le général Franchet d’Esperey, en accord avec M. de Saint-Aulaire, prit toutes les dispositions nécessaires. Sur son ordre, le général Brulard, quelques jours après, vint délivrer les assiégés, que leur vaillance avait sauvés d’une mort certaine : mais l’événement avait fait grand bruit dans toute la région. Pour rétablir la situation, le général Brulard quitte Mogador avec une colonne de 5 000 hommes et prend pour objectif la destruction de la kasbah d’Anflous, nid d’aigle qui était le centre de la résistance et que les indigènes considéraient comme imprenable. La kasbah fut enlevée le 23 janvier 1913. Anflous s’enfuit précipitamment, laissant entre nos mains de gros approvisionnements en vivres, en armes, en munitions Mauser et Martini, des papiers fort compromettants et un attirail de faux monnayeur.
269Cette brillante opération, dont le général Franchet d’Esperey était venu sur place assurer la haute direction, eut un grand retentissement. De nombreuses fractions d’Ait-Zelteni et d’Ait-Zemzem abandonnent la partie, et tandis qu’Anflous aux abois se réfugie chez les Ida ou Tanan, Guellouli vient faire sa soumission ; il est invité à fixer sa résidence à Meknès, sans que l’Allemagne, dont il avait si souvent invoqué la protection, fasse un geste en sa faveur.
Pour confirmer ces résultats, le général Lyautey, revenu de France, décide de constituer un commandement général du Sud, qu’il confie au général Brulard et qui comprend les régions de Marrakech et des Doukkala-Abda. Pour commencer, le général Brulard se rend de Mogador à Marrakech, escorté des troupes qu’il a commandées pendant ses opérations en pays haha. L’inquiétude qui s’était manifestée à Marrakech à la nouvelle des incidents de Mogador s’apaise aussitôt. Puis, vers la fin de l’année, Anflous lui-même, par l’intermédiaire de son frère Embarek, entreprend de négocier sa soumission. • Dans le même temps et par LE GÉNÉRAL BRULARD la harka des Glaoua prenait de plus en plus l’avantage sur El Hiba : au début de mai, elle avait remporté un succès marqué sur la route de Telouet à Taroudant, et les tribus du Sous commençaient à se détacher du prétendant.
Comme il arrive toutes les fois que des Marocains sont seuls en présence, les événements se succédaient lentement et sans netteté. Pourtant, le 18 mai 1913, la mehalla de Moulay-Zin, frère du sultan, dirigée en réalité par les trois grands caïds du Sud, — El Hadj Thami Glaoui, le Mtougui et le Goundafi — arrive devant Taroudant. Quatre jours sont laissés à El Hiba pour se soumettre. A l’expiration du délai, le 22 mai, les harkas chérifiennes prononcent un mouvement offensif sur Taroudant, et le succès des contingents chérifiens, commandés par El Hadj Thami Glaoui, est complet ; les gens d’El Hiba sont rejetés sur la ville avec de lourdes pertes ; le lendemain, Taroudant est’enlevée, El Hiba s’enfuit sous un déguisement.
Au sud de Mogador, le caïd El Hadj Lhassen, successeur de Guellouli, sous la pression des populations exaspérées par les exigences des partisans d’El Hiba, avait levé une harka et s’était dirigé sur Agadir. Il s’empare d’une partie de la ville et, devant un retour offensif des gens d’El Hiba, doit se replier à I2 kilomètres au nord, sur la côte. Mais le croiseur français Du Chayla, envoyé de Mogador, vient le ravitailler en cartouches et accompagne sa marche le long de la côte : le 31 mai, El Hadj Lhassen enlevait la citadelle d’Agadir.
270El Hiba semblait décidément vaincu. On le disait réfugié à une centaine de kilomètres au sud du Sous, dans une tribu montagnarde de l’Anti-Atlas, et il ne paraissait guère possible qu’il pût y rester longtemps.
Le sultan Moulay-Youssef, à la suite de ces succès, avait été proclamé à Taroudant et dans tout le Sous. Les principales tribus de la région s’étaient ralliées au Makhzen, les derniers dissidents se trouvaient désemparés ; Ben Dahan, pacha de Tiznit, et Haida ou Mouiz, pacha de Taroudant, continuaient à mener contre eux une lutte active, et la résistance, peu à peu, s’effritait.
D ANS LE TADLAIl est particulièrement intéressant de retenir qu’un si grand résultat avait été obtenu sans une intervention directe des troupes françaises. La preuve était faite du secours qu’on pouvait attendre de forces purement indigènes, à la seule condition de les guider et d’en surveiller l’utilisation, comme avait fait fort habilement le général Brulard, dont le rôle en toute cette affaire, pour être discret, n’en était pas moins important. : L’OCCUPATION DE LA KASBAH DE TADLA tion française, demeurait paisible. Elle était pro- La Chaouia, première province d’occupatégée sur ses confins par la constitution de l’annexe des Beni-Meskine, et cette couverture venait de se compléter par l’installation d’un poste à la limite extrême de la Chaouia et du Tadla, sur l’oued Zem. On voulait s’en tenir à ces mesures de protection et s’interdire, au moins pour le moment, toute action au Tadla.
L’adversaire ne le permit pas. A deux reprises, le 18 février et le 5 mars 1913, le poste de l’oued Zem fut attaqué par une harka descendue du Tadla méridional. La harka fut repoussée, et l’on put croire que l’offensive cesserait. Le résident général se borna à assurer du mieux possible la couverture de la Chaouïa, en renforçant l’anneze de l’oued Zem.
Mais on s’aperçut bientôt qu’avec la meilleure volonté du monde on ne pouvait demeurer en cette position d’attente. Le poste de l’oued Zem n’était dégagé qu’à faible distance, et la ligne de communication qui le reliait à la kasbah Ben Ahmed en Chaoua était sans cesse menacée par les dissidents. L’effervescence renaissait, gagnait tout le plateau du Tadla. Il fallait de toute évidence frapper un grand coup. Des renforts furent envoyés au général Simon qui, le 15 mars, lança une colonne vers le sud-ouest ; à 6 kilomètres au sud de l’oued Zem, elle se heurta à de forts contingents dissidents — plus de 5.000 hommes — et les repoussa après cinq heures de combat. Deux jours après, l’ennemi surgissait à nouveau et, les 18 et 19 mars, était à nouveau repoussé.
271Au même moment, une autre harka, forte de 2 000 fusils, était signalée à 25 kilomètres au nord du poste. Elle était commandée par un chef berbère fort renommé, Moha ou Hamou le Zaïan, que nos opérations dans la région de Meknès et de Fès n’avaient jamais décidé à descendre de ses montagnes et qui n’avait joué jusque là qu’un rôle d’excitateur, mais qui était sorti de sa réserve du jour où nos troupes, s’approchant de la haute vallée de l’Oum-er-Rbia, avaient paru mettre en danger son repaire, la kasbah de Khenifra, située sur le cours supérieur du fleuve.
Le colonel Mangin, qui venait d’être nommé commandant de toutes les troupes opérant dans la région d’El Boroudj et de l’oued Zem, arrivait à ce dernier poste le 19 mars. Il décidait aussitôt, d’accord avec le général Lyautey, de marcher avec toutes ses forces contre Moha ou Hamou : le 26 mars, au combat de Botmat- Aissaouat, le camp du chef zaïan - plus de 300 tentes — était enlevé, les silos de toute la région étaient vidés.
Cependant, certains contingents Tadla tenaient encore la campagne : le colonel Mangin les poursuivit, passa sur la rive gauche de l’Oum-er-Rbia, dispersa les rassemblements à mesure qu’ils se formaient et leur asséna des coups violents de sa façon, notamment à Ain-Zerga (26 avril) et à Sidi-Ali-bou-Brahim (27, 28, 29 avril). Le mouvement de soumission, malgré tout, demeurait lent : c’est qu’un chef berbère, Moha ou Saïd, entretenait de loin la résistance et s’apprêtait à fondre sur les tribus ralliées.
Pour prévenir son attaque, le colonel Mangin constitue un groupe mobile et part à sa rencontre. Le 8 juin, les troupes françaises délogent l’ennemi des hauteurs de Sidi-ben-Daoud ; Moha ou Saïd se retire dans sa kasbah, à 12 kilomètres de là, au cœur d’une région escarpée. Mangin l’y poursuit, marche audacieusement sur Ksiba à la tête d’une colonne légère, s’empare de la kasbah après une lutte acharnée et la détruit (1o juin).
A UX ABORDS DE LA LIGNE D’ÉTAPESL’opération nous coûtait cher : à Ksiba, en particulier, un emploi aventureux de la cavalerie dans une région d’accès difficile avait entrainé des pertes relativement lourdes. Mais le résultat était éclatant et, dès la fin de juin, la pacification était assez avancée pour qu’on pût disloquer la colonne du Tadla. L’organisation politique du pays compris entre l’Oum-er-Rbia et l’oued Grou se poursuivait sans incident et l’activité des dissidents se restreignait à de simples coups de main, à des enlèvements de troupeaux, à des vols dans les silos, à ce qu’on a pu appeler « les éphémérides du brigandage marocain ». Dans la région de Meknès, les Beni-Mtir avaient un moment manifesté l’intention d’entrer en rapports avec nous ; mais le marabout Sidi Raho et les Beni-Mguild avaient arrêté le rapprochement, et c’étaient non plus de simples guet-apens, mais de véritables attaques, qui tenaient en état d’insécurité la route d’étapes Rabat-Fès.
272Toute cette région était d’ailleurs de plus en plus travaillée par deux personnages influents : le faux rogui El Madani, qui continuait à régner chez les Fichtala, et un vieux chérif, El Hadjami, qui, depuis la fin de 1912, s’était jeté dans la lutte avec une sorte de furie.
C’est pour user cette hostilité que le général Lyautey décide de créer un « cercle des Beni-Mtir ». Il en confie le commandement à un officier particulièrement doué pour la politique indigène, le colonel Henrys, et met à sa disposition des forces importantes.
De vifs engagements se produisent en mars, avril, mai 1913, autour du poste d’El Hajeb et à la lisière de la forêt de Jaba, qui couvre le revers d’un des gradins du Moyen-Atlas. Malgré tout, on pouvait espérer que la pacification serait assez rapide : les Beni-Mtir ne pouvaient vivre indéfiniment sur les plateaux du Moyen- Atlas et loin de leurs terrains de culture qui touchent à la région de Meknès ; quant aux Beni-Mguild, ils ne passaient pas pour particulièrement belliqueux et ne semblaient pas devoir pousser le goût du « baroud » jusqu’au sacrifice total.
Bientôt, certains groupes Beni-Mtir demandent à être protégés contre les Zaïan : le colonel Henrys pénètre jusque dans la forêt de Jaba le 19 avril ; le soir même, 400 tentes demandent l’aman ; le 23, il traverse complètement la forêt, s’élève jusqu’à I 700 mètres, au milieu d’une tourmente de neige, et détruit la kasbah d’Ifrane, sur les premiers contreforts du Moyen-Atlas ; à la fin d’avril, il occupe Azrou, principal centre de la tribu des Beni-Mguild, et obtient du coup la soumission presque totale des Guerrouane.
Mais il apprend bientôt que Sidi Raho et le Rogui des Fichtala, ayant réussi à reformer des groupements hostiles de Beni-Mtir et de Beni-Mguild, se préparent à attaquer le poste installé à Ifrane : il marche au-devant de l’assaillant, le disperse, parcourt toute la haute vallée boisée de l’oued Ifrane, que ses habitants ont abandonnée, et pousse jusque dans la région du Guigou.
273De là, il remonte vers le nord, occupe le 19 juillet Immouzer, nœud des routes qui conduisent vers Ifrane et vers Sefrou. Le mouvement de soumission s’accentue chez les Beni-Mtir et les Beni-Mguild. A la fin de l’automne, il ne reste plus en dissidence que des groupes isolés, réfugiés dans la montagne ; la plupart des fractions reprennent leur place habituelle et constituent, en avant de Sefrou et d’Immouzer, en liaison avec nos troupes, un « glacis de protection » dont la résistance et l’utilité ne tardent guère à s’affirmer : en septembre, la tribu des Guerrouane, récemment soumise, subit l’assaut de groupes dissidents venus du pays zaïan ; par ses seuls moyens et grâce à l’organisation qu’elle nous doit, elle se trouve en mesure de repousser cet assaut, et ce succès établit décidément la confiance.
Comme la région de Meknès, la région de Fès était continuellement troublée par les menées du Rogui des Fichtala, dont les harkas, pour échapper KASBAH DE MOHA OU HAMOU A KHENIFRA à la destruction, s’enfuyaient en zone espagnole et revenaient sans cesse à la charge.
Mais, là comme dans la région de Meknès, de grands résultats de pacification sont obtenus par une action combinée de la force et de la politique : le général Gouraud organise notamment un cercle des Hayaina, dont le centre est fixé au cœur de la tribu, vers Souk-el-Arba de Tissa sur l’oued Leben, à 40 kilomètres environ au nord-est de Fès.
HIST. DES COLONIES : MAROC.
274D ANS L’ORIENTAL
On ne voulait, du côté de l’Oriental, que compléter et confirmer les résultats acquis au printemps de 1912, porter notre couverture militaire et politique en pays ami, chez les Haouara, sur la rive gauche de la Moulouya.
A la fin de janvier, le général Alix inspecte les postes de la Moulouya et prépare les mouvements de troupes qui doivent assurer la protection des travaux du chemin de fer entre Taourirt et Guercif. Les tribus voisines s’inquiètent ; les Beni- Ouarain, notamment, qui, moyennant l’acquittement d’une taxe, avaient été autorisés à faire pacager leurs troupeaux sur la rive droite de la Moulouya, se retirent brusquement dans le sud de la plaine des Tafrata ; on s’efforce de les rassurer, de leur démontrer que les troupes françaises n’ont d’autre destination que d’arrêter les fauteurs de désordre ; ils restent sur la réserve.
Puis, à partir de février, le général Girardot pousse peu à peu ses avant-postes vers l’ouest ; malgré de vives résistances, il occupe en mai la kasbah de Mçoun, au centre même des Haouara, étape fort importante de la route de la Moulouya à Fès.
A la fin de mai, des contingents Branès, Metalsa, Riata, tentent un effort désespéré contre le poste de Mçoun : ils sont séparément vaincus, et leur attaque se termine par une véritable panique. Dès lors, des tournées de police, jusqu’à la fin de l’année, suffisent à maintenir l’ordre.
Restait une grave menace du côté de l’ouest : le bruit courait qu’un agitateur du nom de Chingueti, peut-être en relations avec El Hiba, prêchait la guerre sainte dans la haute vallée de l’Innaouen. Il déclarait aux tribus que la présence des Français à Mçoun était le signal d’une occupation totale de la région et qu’il fallait nous déloger à tout prix ; il expliquait les défaites récentes par un défaut de discipline et de cohésion ; il annonçait une concentration de harkas auprès de Taza et une marche en masse sur Mçoun. En tout cas, le trouble qu’il entretenait autour de Taza avait eu pour conséquence une cessation presque complète des relations commerciales tant avec Fès qu’avec le Maroc oriental, et cet arrêt de la vie économique causait le plus grave préjudice aux tribus de la région.
Pourtant, vers la fin de septembre, une détente s’annonçait. Les Branès et les Riata semblaient fermement décidés à rétablir les relations commerciales avec le pays de la Moulouya, des marchands de Taza et de Meknassa recommençaient à fréquenter le marché de Mçoun, la désagrégation des tribus hostiles s’opérait progressivement : seuls des rezzou de bandits continuaient à tenir les postes français en perpétuelle alerte.
275En somme, là comme ailleurs, à la fin de l’année 1913, le programme de la campagne était pleinement réalisé. Nous avions pris utilement pied sur la rive gauche de la Moulouya, dont nous tenions définitivement le glacis ; la voie ferrée était protégée à grande distance par une couverture, et nous n’étions plus qu’à 25 kilomètres de Taza, clef de voûte du Maroc. De plus, vers l’extrême sud, le colonel Ropert avait poussé plusieurs reconnaissances dans la vallée supérieure de l’oued Ziz, il avait franchi le Tizi N’Telremt, et la Haute Moulouya se trouvait ainsi reliée au Tafilelt.
Cette année 1913 avait donc été plus féconde qu’on ne l’espérait : on ne s’était pas contenté de consolider et d’organiser les positions conquises ; on les avait, sous la poussée des événements, étendues, et le pays soumis — le Bled el Makhzen, s’augmentait d’environ 70 000 kilomètres carrés. Aucun sultan, depuis Moulay- Hassane, n’avait connu un domaine aussi vaste.
III
L’ACHEVEMENT LE SOUMISSION DANS LE SUDAu sortir de cette période de consolidation, le Protectorat se trouve prêt pour des efforts de pacification plus marquants ; le plan de campagne de 1914 comporte des mouvements en avant qui vont changer sensiblement les conditions d’existence du pays. des intrigues d’El Hiba et de ses partisans, Le Sous n’est pas tout à fait débarrassé mais la dissidence, dépourvue de cohésion, ne constitue plus une menace bien sérieuse. D’autre part, la soumission du caïd Anflous, dès le début de l’année, a porté un rude coup à ce qu’El Hiba pouvait conserver de prestige et de force.
En janvier, les harkas chérifiennes, après avoir réduit les Chtouka soulevés, rétablissent les communications entre Tiznit et Agadir, tandis que le poste d’Agadir arrête les incursions des Ida ou Tanan et des Ait-Ahmar : la soumission s’étend, et les Chtouka de la montagne eux-mêmes commencent à se détacher du prétendant saharien.
Vers le milieu de l’année, le colonel de Lamothe, chef du service des renseignements de Marrakech, parcourt le Sous pour se rendre compte des progrès réalisés : partout il est accueilli avec empressement et reçoit la visite de chefs dont plusieurs avaient été de fervents partisans d’El Hiba.
On pouvait considérer comme réglée la question du Sous.
276L’ATTAQUE DU BLOC ZATAN LA PRISE DE KHENIFRA
de heurter de front le bloc zaïan. C’est seulement Au cours des années précédentes, on avait évité par incidence que les troupes françaises avaient eu l’occasion, d’ailleurs fréquente, de se mesurer aux contingents zaïan. Mais on ne pouvait se résigner plus longtemps à cette lutte sournoise : le pays zaïan, s’avançant comme un coin entre les zones
11 11 nord et sud du Protectorat, empêchait les communications directes entre Fès et Marrakech et paralysait l’œuvre de pénétration.
En mai 1914, le colonel Blondlat, commandant la région de Rabat et pacificateur des Zaër, quitte Camp-Christian pour pénétrer en pays zaïan et vient fonder un poste à Moulay-bou-Azza, séparant ainsi les Zaïan des Beni-Mguild encore dissidents. De là il rayonne dans la vallée de l’oued Grou et sur le plateau de Foughal et recueille de nombreuses soumissions.
D’autre part, le général Henrys reçoit mission de marcher sur Khenifra, centre de la résistance zaïane et résidence habituelle de Moha ou Hamou. Il déclenche simultanément, le 1o juin, trois fortes colonnes : de Meknès, de Rabat, du Tadla. Surpris, les contingents de Moha ou Hamou tentent seulement d’arrêter la marche de la colonne de Meknès sans s’occuper des deux autres : ce sont de rudes adversaires, et, malgré leur erreur tactique, il faut toute la vaillance des troupes françaises et l’habileté du commandement pour en venir à bout ; enfin, le 12 juin 1914, les trois colonnes se rejoignent à Khenifra et occupent la célèbre kasbah, dont les hautes murailles rouges dominent la vallée supérieure de l’Oum-er-Rbia.
PRISE DE KHENIFRA (Kasbah de Moha ou Hamou)
277Devant cet immense coup de râteau donné du Tadla à Meknès, les Zaïan, déconcertés, reculent brusquement, font le vide, brûlent eux-mêmes leurs récoltes et leurs kasbahs. Sans doute nous permettent-ils, par là, d’occuper le pays sans combats ; mais inaccessibles dans l’arrière-montagne, ils empêchent du même coup le rapprochement, ils se dérobent à la pacification, qui seule importe. D’un moment à l’autre, la situation des troupes françaises à Khenifra peut devenir intenable : les bases primitives, Boujad, Foughal, oued Ifrane, sont éloignées, et bien que le général Henrys ait pris soin de constituer à Khenifra même des approvisionnements considérables, on sent le poste à la merci d’un siège, que semblent annoncer des escarmouches continuelles.
Pour prévenir ce retour imminent d’offensive, le général Henrys se porte le 30 juin sur la rive gauche de l’Oum-er-Rbia, au sud d’El Bordj. Aussitôt des feux allumés dans la montagne préviennent les tribus et, dès le début de la matinée, le combat s’engage : les Zaïan font preuve d’une résistance exceptionnelle, ne se laissant arrêter ni par les mitrailleuses ni par le canon, progressant avec un ordre remarquable à travers les rochers, donnant l’impression d’une force bien commandée. On devait savoir, par la suite, que Moha ou Hamou dirigeait en personne l’opération et qu’il avait mis en ligne ses réguliers, sortes de gardes du corps fortement encadrés et mieux armés que le reste des combattants.
ILA JONCTION DES DEUX MAROCMais l’habileté manœuvrière du colonel Claudel, à qui revient surtout le mérite de la journée, rejette bientôt les Zaïan dans la montagne : on pouvait espérer que les rigueurs de l’hiver, dans de hautes régions où le séjour prolongé n’est guère possible, amènerait bientôt ces rudes lutteurs à se soumettre. Mais le grand événement de ce premier semestre 1914, c’est la jonction du Maroc oriental et du Maroc occidental.
A la fin de janvier, le général Lyautey vient visiter les postes du Maroc oriental, Taourirt, Moul-el-Bacha, Camp Berteaux, Guercif, Safsafat, Guetaf, alors point terminus du chemin de fer stratégique, enfin Mçoun. Le 8 février, à Oudjda, avec les généraux Gouraud et Henrys, commandant respectivement les régions de Fès et de Meknès, et les officiers du Maroc oriental, il examine la situation d’ensemble de la région et, du même coup, la question de Taza.
L’occupation de Taza est, à ce moment-là, décidée, mais, d’accord avec le gouvernement, le général Lyautey veut entreprendre cette opération « avec le minimum de risques et le maximum de résultats » et il y voit autre chose qu’une pure expédition militaire. Il se propose de réduire peu à peu, par une sûre progression et par un travail politique, la distance qui sépare de Taza les postes de l’Oriental et celle qui sépare Taza de Fès : « Pas d’action linéaire, mais de l’action en surface ». Les postes « rayonneront, se rencontreront, travailleront, apprivoiseront les tribus intermédiaires et livreront ainsi au commerce, au bout d’un certain temps, une voie large et d’accès facile ».
278Le général Henrys, qui, de Meknès, opère en sens inverse, entamera et dissociera le « bloc berbère », qui se groupe autour du Djebel Ayachi, « château d’eau du Maroc ». Les tribus farouches qui vivent ou nomadisent sur ces pentes ont déjà été en partie apprivoisées par lui : avec le temps, il prolongera son action jusqu’à la rencontre des forces françaises du Haut-Guir. Ainsi l’attention des Berbères sera détournée de Taza et, du même coup, l’Atlas, réputé inaccessible, sera pénétré.
Une fois accompli ce travail de préparation, à la fin d’avril, le général Gouraud, pour déblayer la route de Taza, marche contre le rogui des Fichtala, qui n’avait pas désarmé : il s’avance par la vallée du Leben vers le camp du rogui, établi sur un piton escarpé, au village d’El Hadjami ; l’action est vivement menée, le camp et le village sont enlevés à la baïonnette, le rogui, blessé, s’enfuit, et les tribus de la région demandent l’aman.
Aussitôt après, le 8 mai, le général Lyautey arrive sur place, à Zrarka : tenant en mains tous les éléments de la question, éclairé notamment par la correspondance du faux rogui avec les tribus, qui avait été saisie au cours de l’action, il donne l’ordre au général Gouraud de pénétrer sur le territoire des Tsoul, et au général Baumgarten, qui avait succédé dans l’Oriental au général Girardot, mort récemment, de marcher sur Taza.
Cette marche sur Taza s’effectua en pleine nuit, dans les meilleures conditions de rapidité, si bien qu’au jour, lorsque les Marocains connurent le mouvement de nos colonnes, celles-ci étaient déjà en vue de la ville. On aperçut bientôt, il est vrai, des groupes armés qui s’apprêtaient à l’attaque : c’étaient des Metalkas, sans cohésion, et qui ne voulaient sauver que leur honneur ; ils furent aisément dispersés.
La résistance des Beni-Oudjan, fraction des Riata de l’est, fut un peu plus sérieuse. Après quelques instants d’incertitude et de confusion, ils s’étaient rapidement portés dans les jardins qui entourent Taza et, dès que nos auxiliaires marocains parurent, ils ouvrirent contre eux une vive fusillade. Mais ils ne tardèrent pas à être délogés et se dispersèrent en complète déroute. Quant aux Branès et aux Riata de l’ouest, qui avaient promis de ne pas nous inquiéter, ils tinrent parole.
279Dès lors, les abords immédiats étant occupés par les troupes françaises, la ville nous appartenait. Le général Baumgarten prit la tête de la colonne d’avant-garde et fit son entrée avec le cérémonial accoutumé : à Il heures 50 du matin, le drapeau tricolore flottait sur Taza.
Dans le même temps, le général Gouraud quittait Zrarka avec 6 0o0 hommes ; le Io mai il s’emparait de la première crête du massif de Tfazza, repoussait une
0. Quergh Camp Berteaux HA YAIN AEl Hadjant •Taourirt El Arbãa de Tissa Quen c
MºY Idriss Fes Tafrata ine 61a Berguent eknes •Mahiridja MAROC ORIENTAL GUER Bordj Cedra Echelle 50 Km. attaque des Riata sur son flanc droit, une attaque des Tsoul du nord sur son flanc gauche, et le 13 se jetait contre les rassemblements de Tsoul et de Branès massés à quelques kilomètres au nord, sous le commandement d’El Hadjami, l’allié du faux rogui. Ce fut le plus rude combat de cette série d’opérations. Les Tsoul, rejetés des deux premières crêtes, redescendirent en avalanche dès que leurs assaillants s’arrêtèrent pour souffler, mais les troupes françaises les repoussèrent avec un élan admirable et les poursuivirent à travers les ravins.
La situation à Taza permettait dès ce moment au général Baumgarten d’appuyer par l’est l’effort du général Gouraud : la population de Taza ne dissimulait pas sa satisfaction d’avoir retrouvé la sécurité, et les tribus voisines paraissaient aussi tranquilles ; aussi, dès le 13 mai, le général Baumgarten était-il parti pour Meknassa-Tahtania à la rencontre du général Gouraud.
280C’est le 16 mai, au col de Bab-Hamama, que les deux colonnes se rencontrèrent. La minute fut émouvante. En apercevant les premiers avant-postes de la colonne de l’ouest, le général Baumgarten et ses officiers s’élancèrent au galop, et bientôt « occidentaux » et « orientaux » fraternisaient ; le général Lyautey donnait, à cheval, l’accolade à Baumgarten et disait simplement, en montrant auprès de lui le général Gouraud : « Je vous présente celui à qui nous devons aujourd’hui d’être ici ». Puis le lendemain, entouré de Gouraud et de Baumgarten, il entrait solennellement dans la ville de Taza que survolaient des aéroplanes.
Dès le 18 mai, pour bien souligner la jonction, le résident général se rendait à Mçoun et de là, par le chemin de fer, à Oudida, où il fut accueilli par une ovation : « Le sentiment public, déclarait-il, a parfaitement compris la profonde signification de la prise de Taza qui ouvre la grande voie de communication du Moghreb, une puissante artère politique et commerciale. Il serait imprudent toutefois de croire que tous les obstacles sont écartés. Entre les deux piles d’un pont, on a jeté les premières travées. Il s’agit, maintenant, de construire le tablier ».
Les tribus de la « trouée » n’acceptaient pas, en effet, sans résistance cette progression si rapide : les Riata et les Beni-Ouarain, en particulier, ne cessaient guère d’attaquer les convois ; mais la route, la grande route impériale, le Trik Soltan, n’en était pas moins ouverte ; dès le 19 juin, un important convoi de ravitaillement, avec 2 000 mulets et 3000 chameaux, s’y engageait et repoussait aisément les djicheurs qui l’attendaient au retour. Il n’y avait plus désormais qu’un seul Maroc, soudé à l’Algérie et relié à la France par une voie méditerranéenne, plus courte que la voie atlantique.
Ainsi, dans le premier semestre de 1914, la pacification du Maroc avait prononcé deux bonds en avant d’une importance considérable : elle avait rejeté dans la montagne Moha ou Hamou et brisé le coin zaïan qui menaçait de séparer le nord et le sud du Maroc, elle avait fait du passage de Taza une réalité et mis en communication directe l’est et l’ouest du Maroc. La maison marocaine, en même temps qu’elle se consolidait, s’étendait et s’aérait.
Au moment où la guerre d’Europe éclate, la pacification du Maroc est donc fort avancée, mais elle est loin d’être achevée. Ses plus redoutables adversaires, tels que Moha ou Hamou, Moha ou Saïd, El Hiba, ont été refoulés dans la montagne ou le désert ; mais ils ne s’avouent pas vaincus, ils gardent une force et un prestige redoutables et peuvent rebondir au moindre signe de faiblesse que donneront les troupes françaises. Il est bien clair que la guerre européenne risque de rallumer l’incendie marocain, et l’on sait de reste que l’Allemagne compte sur cette complication africaine. Le traité franco-allemand de igıı n’avait fait que surex- AU MAROC • citer l’hostilité des Allemands qui résidaient au Maroc, et le général Lyautey, dès sa prise de commandement, avait trouvé leurs patientes intrigues à tous les tournants de son action.
281Les frères Mannesmann, Karl Ficke, son neveu Nehrkorn et son associé Grundler en particulier, menaient contre l’autorité française une lutte de tous les instants : ils avaient leurs espions et leurs protégés, se tenaient en relations avec tous les éléments de désordre, organisaient la contrebande de guerre, lançaient de fausses nouvelles et provoquaient en Allemagne de haineuses, campagnes de presse.
Le plus grave, c’est que cette persévérante rancune n’était pas seulement le fait d’individus : le gouvernement impérial lui-même refusait sourdement de se résigner au Protectorat français. Il était impossible par exemple d’obtenir de lui la revision des listes de protégés allemands au Maroc, prévue par l’article 12 du traité de I9II, et la seule excuse qu’il daignât invoquer, c’était l’opposition de l’opinion publique allemande.
Le 28 juillet 1913, le général Lyautey, qui avait épuisé tous les moyens de conciliation, signalait au gouvernement français la persistance de cette mauvaise volonté : « Cette hostilité, concluait-il, demeure la seule règle de la politique allemande au Maroc ».
ENTRÉE DU GÉNÉRAL LYAUTEY A TAZA EN COMPAGNIE DES GÉNÉRAUX GOURAUD ET BAUMGARTEN
282La guerre européenne ne pouvait qu’aggraver ces difficultés : il apparaissait nettement qu’une rude partie allait se jouer au Maroc. J FE RESTE "’Y SUIS, nous en mesure de la jouer ? Le gouvernement français ne le Cette partie valait-elle la peine d’être jouée ? ou du moins étionspensait pas, si l’on en juge par le télégramme qu’il adressait, le 27 juillet 1914, au général Lyautey : « Ne maintenir au Maroc que le minimum de forces indispensables, le sort du Maroc devant se régler en Lorraine ; réduire l’occupation à celle des principaux ports de la côte, si possible à la ligne de communication Kénitra- Meknès-Fès-Oudida, tous les postes et marches avancés devant être momentanément abandonnés, le premier soin devant être de ramener aux ports de la côte les étrangers et les Français de l’intérieur ».
Mais le général Lyautey, avec une fermeté et un sentiment de sa responsabilité qui lui font le plus grand honneur, se refuse à cet abandon ; il entend, lui, « garder jusqu’au bout le Maroc à la France, non seulement comme possession, comme gage acquis, mais comme réservoir de ressources de toutes sortes pour la Métropole » (31 juillet 1914). Et le 22 août, il expose en ces termes son point de vue : « Sur le but à atteindre, envoyer le maximum de forces à la Défense nationale, et sur le principe, le sort du Maroc se réglera en Lorraine, il n’y a aucun doute ni hésitation possibles. Il ne m’est pas venu un seul instant à l’esprit de songer à marchander un homme, alors qu’il s’agissait du salut de la Patrie ». La France recevra donc du Maroc les troupes qu’elle attend, mais ce sera sans abandon ni retraite. Au reste, une retraite n’avancerait à rien et compromettrait tout : il en résulterait, « sans délai, une telle secousse dans le Maroc, une telle audace et une telle puissance d’offensive chez nos adversaires, un tel découragement des populations récemment soumises, avec la défection immédiate de la plupart d’entre elles, que le soulèvement général surgirait instantanément sous nos pieds, sur tous les points ; nos bataillons se trouveraient pris dans ce remous, auraient les plus grandes peines à se frayer le chemin jusqu’à la côte, où ils n’arriveraient qu’épuisés, décimés, abandonnant leurs morts, peut-être leurs blessés, leur matériel, c’est-à-dire dans les pires conditions pour apporter un appoint effectif à la défense nationale. J’aurais été d’ailleurs obligé d’en garder la majeure partie pour protéger les abris des ports d’embarquement et sauvegarder la vie des Européens accumulés dans ces ports ».
283Le meilleur moyen d’envoyer à la France le plus de troupes possible, ce n’est donc pas d’évacuer l’intérieur, c’est, au contraire, de pousser vers l’avant tout ce qui restera de troupes disponibles et de constituer par là une « armature », à l’abri de laquelle le Maroc pourra subsister.
Ce parti si sage dans son apparente témérité ayant prévalu, 37 bataillons, 6 batteries, une brigade de cavalerie, un escadron divisionnaire, 3 compagnies de génie, deux de télégraphistes, — effort supérieur au maximum demandé — sont embarqués en un mois pour la Métropole. Les quelques bataillons de troupes actives demeurés au Maroc sont poussés sur les postes avancés de la ligne Taza- Khenifra-Marrakech-Agadir, au delà de laquelle commence le bled siba. Dans les postes intérieurs, dans les ports, dans les grandes villes, la presque totalité des troupes actives est remplacée par des unités de réserve ou de territoriale formées sur place ou venues de France.
LA RÉPRESSIONDE MENÉES ALLEMANDESUne fois de plus, le général Lyautey venait de sauver le Maroc. l’Allemagne. Il importait, avant tout, d’enrayer l’action de
Les sujets allemands résidant au Maroc, peu nombreux, mais fort remuants, sont arrêtés et envoyés dans un camp de concentration en Algérie. Or, en inventoriant les papiers saisis, on trouva la preuve d’un complot organisé avant la déclaration de guerre contre la sécurité des Français au Maroc. Chez Karl Ficke, en particulier, dont la maison, le « château Karl Ficke », comme on disait, dominait Casablanca, on découvrit tout un plan d’organisation révolutionnaire, que résume ce passage d’une lettre de Hornung : « S’il y avait la guerre, il faudrait qu’il fût fait en sorte que pas un Français ne sortit vivant de la Chaouia ».
De tels agissements ne pouvaient rester sans sanction : les auteurs du complot furent traduits en conseil de guerre le ter janvier 1915 ; Ficke et Grundler furent condamnés à mort et fusillés quinze jours après. Bientôt, les Marocains, que cette exécution avait vivement impressionnés, virent débarquer quelques milliers de prisonniers allemands, qui furent employés aux travaux publics.
LA BAROLE DU MAROC »Le prestige des Allemands dans le Maroc soumis était décidément ruiné. Maroc des tribus. Mais la main de l’Allemagne continuait à travailler le
COLONEL HENRYSC’est de Madrid qu’elle agissait, par l’intermédiaire d’un véritable état-major de guerre marocaine, dont le chef était l’ambassadeur prince Ratibor et la cheville ouvrière, l’attaché militaire Von Kalle. Le plan était net : susciter un prétendant qui proclamerait la guerre sainte, recruter et soutenir, dans chaque zone dissidente, un chef de guerre, coordonner tous ces éléments et les lancer à l’assaut de la fragile « armature » qui protégeait le Maroc. Pour le rôle de prétendant, le choix des Allemands se porta d’abord sur Moulay- Hafid, qui, dès le début de la guerre, était passé en Espagne : il parut, en effet, s’y prêter, accepta l’argent des Allemands ; mais quand ils lui demandèrent de se rendre au Maroc, au besoin par sous-marin, pour prendre la tête du mouvement, son ambition céda devant sa peur. Ils se rabattirent alors sur un fils d’Abd-el-Kader, Abd-el-Malek, personnage vaniteux, sans scrupules, aigri : Abdel-Malek alla s’établir dans le Maroc espagnol, aux environs de Taza, avec des conseillers allemands dont le plus célèbre fut le légionnaire déserteur Barthels, et dirigea sur nos postes d’incessantes attaques. Enfin, les Allemands se mirent en liaison avec Raisouli, coupeur de routes mal repenti, à qui l’Espagne avait confié fort imprudemment des fonctions de police, avec Moha ou Hamou dans l’Atlas, avec El Hiba dans le sud. Conseils politiques et stratégiques, argent, armes, munitions, — rien n’était épargné ; l’organisation allemande, habile à disperser les fronts de combat, a poursuivi là un effort tenace et fort curieux. Dès le début de 1915, cette machine bien montée avait aggravé la situation de tous les côtés. Les dissidents, dont la déclaration de guerre, à elle seule, avait ranimé l’ardeur, avaient d’abord été surpris d’une résistance qu’ils croyaient briser facilement, et leurs attaques se ralentissaient. Mais les excitations et les secours de l’Allemagne les rejetèrent dans la mêlée, et cette reprise des hostilités était d’autant plus inquiétante que, selon le mot du général Lyautey, la guerre européenne, du point de vue du Maroc, s’était déclarée trois mois trop tard ou trois mois trop tôt : trop tard, parce que, avant l’occupation de Taza et de Khenifra, nous n’étions pas en lutte ouverte avec les Riata, les Zaïan et les Chleuh ; trop tôt, parce que les mesures de consolidation projetées n’auraient pu être efficaces qu’à l’entrée de l’hiver.
284
Ainsi la pacification du Maroc devenait un épisode de la Grande Guerre : il y a bien eu, comme on l’a dit, une « bataille du Maroc », comparable à la bataille des Flandres ou de Verdun. Lorrare tactique et une politique se sa façon. A cette lutte toute spéciale, le général Lyautey adapte une
Sur tous les fronts, une défensive active, car la passivité ferait croire aux indigènes que les Français sont à bout de forces ; pas d’exploits militaires, mais une action politique incessante, qui permet, le cas échéant, de progresser sans risques, et que soutient un emploi, aussi large que possible, des forces indigènes.
A l’intérieur du pays, le maintien de tous les modes d’activité, la continuation des travaux publics, car « tout chantier ouvert vaut un bataillon », le développement des œuvres sociales, l’organisation de grandes manifestations économiques, — une exposition à Casablanca en 1915, une foire à Fès en 1916, une autre à Rabat en 1917 — et, en toute occasion, l’affirmation de la confiance en la victoire finale.
LA DÉFENSIVE SUR TOUS LES FRONTS : 1915-1916Telle fut, en ces heures souvent tragiques, la « politique du sourire », suprême élégance et suprême habileté. gnole, nos postes sont sans cesse harcelés Sur le front nord, face à la zone espapar les bandes d’Abd-el-Malek, de Raisouli, du Chingueti et autres agitateurs à la solde de l’Allemagne ; le passage de Taza, surtout, est menacé, mais toutes les attaques sont repoussées et le passage s’élargit peu à peu.
Sur le front « berbère », un grave accident, en novembre 1914, risque d’abord de tout compromettre : le colonel Laverdure, outrepassant ses instructions, se met en tête de surprendre le campement de Moha ou Hamou à El Herri ; l’opération réussit, mais, dans la marche de retour sur Khenifra, la colonne française est assaillie par les Zaïan, perd 33 officiers et 600 hommes, et le colonel lui-même est tué ; on put croire que toute l’ « armature » allait craquer. Mais le général Henrys ramasse toutes les troupes disponibles et les jette contre la brèche ouverte : les Zaïan et leurs alliés en sont réduits à des attaques répétées et d’ailleurs vaines contre les postes de Khenifra et du Tadla, cependant que nos groupes mobiles poursuivent le refoulement des tribus insoumises et préparent l’investissement du Moyen- Atlas.
Dans le sud, les grands caïds, toujours fidèles, continuent à monter la garde aux portes de l’Atlas, et leur tâche n’est pas sans mérite. A la fin de 1916, notamment, l’agitation redouble : le bruit court qu’une armée germano-turque va débarquer dans le Sous. Au lieu d’une armée, c’est seulement l’ancien consul d’Allemagne à Fès, Probster, qu’un sous-marin amène près de l’oued Noun avec 6000 fusils, 3 mitrailleuses, des munitions et, pour toute escorte, un Marocain pris sur le front français ; si bien que les partisans d’El Hiba, déçus, menacent de lui faire un mauvais parti. Mais El Hiba, dans l’intervalle, a regagné du terrain : il remonte vers le nord, parvient à disperser une harka conduite par notre loyal allié Haida ou Mouiz, qui est tué dans le combat, et il faut, pour rétablir la situation, que le général de Lamothe, à la tête d’une colonne et avec l’aide d’une harka commandée par le caïd Madani Glaoui, franchisse l’Atlas, en plein hiver, parcoure le Sous et inflige aux contingents hibistes une défaite marquée.
286 R EPRISE D’OFFENSIVE : 1917Enfin, dans l’Oriental, c’est une poursuite continuelle contre les djicheurs, excités, eux aussi, par les agents de l’Allemagne ou par des intermédiaires comme Sidi Raho, dont l’influence commence à se faire sentir au delà de la Moulouya. ministère de la Guerre, est remplacé à la Résidence En décembre 1916, le général Lyautey, chargé du générale du Maroc par le général Gouraud, mais il reprend son poste trois mois après, le 3 avril 1917, et il est amené à constater que, devant l’activité croissante de la propagande allemande, on ne peut rester plus longtemps sur la stricte défensive.
Sur le front nord, on se contente encore de tenir en respect Abd-el-Malek et de fonder de nouveaux postes, comme Sidi-Belkacem et Mzoufroun ; dans le Sous, on se borne à l’organisation du poste avancé de Tiznit, qui devient le « musoir » d’une solide estacade constituée par le triangle « Agadir-Taroudant-Tiznit » ; dans l’Oriental, on installe le poste de Tighmart, au cœur même du Tafilelt, et des reconnaissances établissent la sécurité entre Bou-Denib et Debdou.
Mais sur le front berbère, nos colonnes, partant de Meknès, s’enfoncent dans le Moyen-Atlas : la « besace » que forme la dissidence est percée entre le tronçon nord-est occupé par les Beni-Ouarain et le tronçon sud-ouest occupé par les Zaïan- Chleuh ; une communication directe se trouve établie ainsi, dès juin 1917, par le col de Tarzeft, entre Meknès et Bou-Denib, sur le versant oriental du Haut-Atlas, et les postes de Bekrit et Midelt sont créés pour garder le passage. Fait tout nouveau que cette liaison des deux Maroc par une âpre région de montagnes et de forêts, où la dissidence se croyait inaccessible.
287LA RUÉE DES DISSIDENTS :
Il était temps de reprendre franchement l’avantage, car des jours particulièrement difficiles s’annonçaient : il avait fallu, pour l’ultime effort de la guerre européenne, renvoyer des troupes en France, et les Allemands déclanchaient, sur le front marocain comme sur tous les autres, leur offensive désespérée du printemps de 1918.
Partout les dissidents, remontés par les agents de l’Allemagne, se ruent avec une fougue nouvelle à l’assaut des positions françaises. Abd-el-Malek lance en masse contre la trouée de Taza les Branes, les Tsoul, les Beni-bou-Yahi, les Senhadja, les Riata, les Beni- Ouarain ; dans l’Atlas, Moha ou Hamou, Sidi Raho regroupent leurs forces et dévalent furieusement de leurs montagnes ; dans le sud, El Hiba, bien ravitaillé, redouble d’activité, le fils du caïd Madani Glaoui, pacha de Demnat, est tué en juillet, au cours d’un combat, et, pour comble, Madani lui-même meurt MAISON DE MA-EL-AININ A TIZNIT en août ; enfin dans le Tafilelt, l’interprète Oustry, qui commandait le poste de Tighmart, est assassiné, et le chérif qui depuis quelque temps avait pris position de prétendant, Nefrouten, dit le Semlali, provoque un soulèvement général de la grande confédération des Ait-Atta. Le plan allemand d’offensive marocaine apparaissait dans son ensemble.
Malgré la soudaineté de l’attaque, la fatigue accumulée et la réduction des forces, le Maroc français tint bon.
Sur le front nord, le général Lyautey assiste en personne aux opérations : il prélève des troupes à Oudida, à Fès, à Taza, et la concentration s’opère si rapidement que l’adversaire, en dépit de la difficulté du terrain, est repoussé sans avoir eu le temps d’opposer la résistance prévue. Des postes sont installés à El Mers, à Bab-el-Mizab, à • Sidi-Abd-el-Krim, au Djebel Rouf, au Djebel Bou-Mehiris, la frontière se trouve ainsi reportée de plusieurs kilomètres en avant, le couloir de Taza est élargi, et les soumissions reprennent.
288Chez les Zaïan, les fils de Moha ou Hamou se sont séparés un à un de leur père et sont venus se mettre sous la protection de nos postes : le vieux sanglier continue à mener la lutte avec des alliés intermittents, comme Sidi Raho et Moha ou Saïd ; mais le bloc zaïan, habilement travaillé par le général Poeymirau, se désagrège de jour en jour.
Dans le sud, El Hadj Thami, pacha de Marrakech, a pris la succession de son frère Madani, et son énergie, sa vive intelligence, son prestige de grand seigneur s’opposent victorieusement aux tentatives d’El Hiba.
Dans le Tafilelt, le groupe mobile de Bou-Denib, après avoir renouvelé sa jonction avec les troupes de Meknès par l’Atlas et créé le poste de Ksabi, vient débloquer Tighmart, disperse la harka du Semlali et laisse à Erfoud, sur un éperon montagneux, un poste qui surveille le nord de la région.
DE VERSAILLESAinsi, loin d’être amoindri par tant d’épreuves, le Maroc, au lendemain de la guerre, se trouvait considérablement agrandi. Surtout, il avait tenu sans l’ombre d’une défaillance, et il est permis de penser que, par là, il avait écarté de l’Afrique du Nord tout entière les plus graves périls. Après avoir joué un si grand rôle dans l’histoire du Maroc moderne, l’Allemagne en était chassée par le traité de Versailles.
Elle renonçait à tous droits, titres ou privilèges résultant à son profit de l’Acte d’Algésiras, des accords franco-allemands du 9 février 1909 et du 4 novembre 1911. Tous les traités et accords, arrangements ou contrats passés par elle avec l’Empire chérifien étaient tenus pour abrogés depuis le 3 août 1914. Elle s’engageait à n’intervenir en aucune façon dans les négociations qui pourraient se produire entre la France et les autres puissances relativement au Maroc.
Elle déclarait accepter toutes les conséquences de l’établissement, reconnu par elle, du Protectorat de la France et renoncer au régime des capitulations au Maroc, — renonciation qui prendrait date à compter du 3 août 1914.
Le gouvernement chérifien aurait toute liberté d’action pour régler le statut et l’établissement des ressortissants allemands au Maroc. Les protégés allemands, les censaux et les associés agricoles allemands seraient considérés comme ayant cessé, à partir du 3 août 1914, de jouir des privilèges attachés à ces qualités pour être soumis au droit commun.
Tous les biens et propriétés de l’Empire et des Etats allemands dans l’Empire chérifien passaient de plein droit au Makhzen, sans aucune indemnité.
289LES MAIGRES ET MARDE L’ARMISTICE AU MAROC
l’armistice arrêtait brusquement les hos- Tandis que sur tous les autres fronts tilités, la guerre continuait au Maroc.
Les tribus dissidentes n’avaient aucune raison nouvelle de poser les armes : elles n’avaient fait cause commune avec l’Allemagne que pour profiter de sa puissance ; livrées à leurs propres forces, elles persistaient à défendre pied à pied leur indépendance. Au reste, elles ignoraient même, à la fin de l’année 1918, ce grand événement, la victoire de la France sur l’Allemagne : les agents de l’Allemagne s’étaient gardés de l’annoncer, les chefs indigènes, même quand ils en étaient informés, observaient la même réserve. Quand, le Ir novembre 1918, le poste de Khenifra tira le canon pour célébrer l’heureuse nouvelle, les gens de la montagne crurent que la légendaire armée germanoturque s’approchait enfin et qu’on es- ! sayait de l’arrêter.
La signature de l’armistice ne provoqua pas non plus l’envoi immédiat des renforts dont le Maroc avait besoin, et elle amena au Maroc même la démobilisation de l’active. Il fallait assurer la garde au Rhin et pourvoir les fronts orientaux, et l’on dut au Maroc, comme par le passé, attaquer les problèmes l’un après l’autre, distinguer des fronts défensifs et passifs entre de courtes lignes de fronts offensifs, sérier et mesurer savamment les efforts.
A AIENT FINEntre la guerre et l’après-guerre, la pacification du Maroc n’offre pas de solution de continuité. Dès 19t9, un sursaut de la dissidence se produit sur DU SEMLALT tous les fronts. Mais c’est d’abord au Tafilelt que la menace paraît la plus grave.
HIST. DES COLONIES : MAROC.
GÉNÉRAL POEYMIRAU
290Le Semlali avait été chassé de Tighmart, mais il n’était nullement dompté : les difficultés du combat dans la palmeraie l’avaient préservé de la défaite complète, il avait pu, dès décembre 1918, reconstituer ses forces, et son action débordait du Tafilelt, s’exerçait dans le Moyen-Atlas, chez les Riata, dans le Rif.
Vers la mi-décembre, il attaque le poste d’Erfoud, puis investit Ksar-es-Souk ; le soulèvement gagne peu à peu vers le nord, les tribus soumises s’inquiètent. Aussitôt, le général Lyautey, ramassant un peu partout ce qui lui reste de troupes disponibles, organise une colonne dont il confie le commandement au général Poeymirau ; celui-ci est grièvement blessé au combat de Meski ; il est remplacé par le colonel Mayade, et le général Lyautey se rend en personne sur place. D’autre part, une contre-attaque est dirigée contre les contingents du Semlali par le caïd Hadj Thami Glaoui, qui traverse l’Atlas avec une puissante harka, s’avance jusqu’à l’oued Dadès et, par son action politique et militaire, détache du prétendant ses principaux clients.
L’OUERRALe 3I janvier I919, après un combat de plusieurs heures en pleine oasis du Tizimi, le Semlali essuie un désastre complet, ses hommes s’enfuient en désordre, et 3 000 d’entre eux sont cueillis à la sortie orientale de l’oasis. Lui-même échappe à grand’peine et se réfugie dans le Sahara ; tout son prestige était tombé d’un coup ; il fut assassiné par son khalifa Belkacem Ngadi, en octobre 1919. Au nord, Abd-el-Malek, démoralisé par la défaite de ses alliés les Allemands, semblait avoir renoncé à la lutte ; mais l’agitation qu’il avait organisée subsistait. Le soulèvement du Tafilelt était à peine maté que, dans la région de l’Ouerra, Jbala et Rifains s’abattaient sur la zone soumise.
Dans la nuit du 3ı mars, à la faveur d’un épais brouillard, ils surprennent et massacrent en partie un détachement qui était chargé d’une mission de surveillance au Djebel Gueznaia et dont le chef, le capitaine Marcouillard, ordonne, avant de mourir, la retraite sur Médiouna.
Là, du rer au 5 avril 1919, les survivants, commandés par les lieutenants Salomon et André, soutiennent un siège héroïque, derrière les murs fragiles d’une kasbah.
Le 5, le colonel Huré, à la tête d’une colonne hâtivement formée, vient les délivrer et inflige aux assaillants une défaite en règle.
Puis, la construction de nouveaux postes, de la région de Taza à Kelaa des Sless, rétablit la sécurité.
291 LA MOULOUYALe plan de campagne de cette même année 1919 prévoyait un élargissement des communications de Bou Denib et de la Haute Moulouya avec Taza et Meknès et, par suite, l’investissement du bloc Beni-Ouarain-Riata.
Mais au début de juin, tandis qu’on procédait aux premiers rassemblements de troupes, le général Lyautey estima que le matériel de ravitaillement était insuffisant et que, des hommes dont il disposait, les uns étaient épuisés par des campagnes répétées, les autres incomplètement acclimatés : il décida donc de remettre à plus tard l’exécution de ce programme et se contenta d’actions toutes locales.
A NNÉE DE RÉALISATIONSC’est au cours d’opérations au sud d’Oudjda, en septembre, que le général Aubert, venu au commandement de la région de Taza, fut amené à repousser l’offensive d’un Rogui, Moulay-Mohammed, qui s’était jeté sur des tribus récemment ralliées : le 26 octobre, ce pâle successeur de Bou Hamara, battu, blessé, déconsidéré, rentrait dans l’ombre. Vers le même temps, un prétendant plus dangereux, El Hiba, mourait de sa belle mort, laissant à son fils, Merebbi-Rebbo, l’héritage de ses ambitions. Nos ennemis tombaient l’un après l’autre ; mais depuis 1918, faute de ressources, nous avions à peu près cessé d’avancer ; la défensive à elle seule représentait un effort véritablement surhumain. : 1920 . LE DEBLOQUEMENT DE KHENIRA à demeurer plus longtemps dans cette Malgré tout, le général Lyautey se refuse attitude expectante. Ses troupes se sont en partie renouvelées, il a laissé aux jeunes recrues le temps de s’aguerrir et de s’acclimater ; surtout, l’action politique de son service de renseignements, qui, aux pires moments, n’a jamais cessé, est sur le point de porter ses fruits, et l’année 1920 s’annonce comme une année de grandes réalisations.
Sur le front zaïan, Khenifra était jusqu’ici restée isolée, entourée d’ennemis, simplement reliée au reste du Maroc par une colonne semestrielle de ravitaillement. Or, en avril et mai 1920, comme conclusion d’un patient et lent travail de désagrégation et de rapprochement, les groupes mobiles de Meknès et du Tadla viennent faire leur jonction sur la rive gauche de l’Oum-er-Rbia, neuf fils et neveux de Moha ou Hamou se sont rangés à nos côtés, et le 4 juin, le général Poeymirau, dont le nom et la séduisante figure sont inséparables de ces campagnes si humaines, reçoit, au cours d’une émouvante prise d’armes, la soumission de 2 500 tentes appartenant à toutes les fractions zaïan ; les trophées pris à El Herri nous sont solennellement rendus, Khenifra est décidément débloquée.
292A L’ASSAUT DES BENI-OUARAÏN
Contre les Beni-Ouarain, qui représentaient la pire menace pour la route Fes-Taza, le blocus se resserre.
Le général Aubert est chargé de l’opération. Il crée une puissante ligne de postes en arc de cercle sur la lisière ouest-nord-est du massif, pousse des pointes dans le massif même et, par là, étrangle en quelque sorte la dissidence. D’autre part, un chemin de fer stratégique, branché sur la grande ligne Oudjda-Taza auprès de Guercif, descend le long de la Moulouya vers Outat-el-Hadj. L’encerclement et le refoulement s’accomplissent méthodiquement.
’OCCUPATIONCe n’est pas, du reste, sans de vives résistances. Le 10 août, par exemple, une série de combats au milieu des rochers nous coûte 40 tués et 80 blessés. A l’autre extrémité du front nord, ce sont les événements
• D’OUEZZAN qui nous poussent à l’action, et de façon fort heureuse d’ailleurs.
Les Espagnols annoncent l’intention de tenter, dans la partie occidentale de leur zone, un grand effort de pénétration : il nous fallait donc, bon gré mal gré, dans les mêmes COMBAT DE L’AVANT-GARDE DE LA COLONNE AUBERT CONTRE LES BENI-OUARAÏN parages, sortir de la stricte défensive, car le mouvement des Espagnols risquait fort de rejeter chez nous une partie de leurs adversaires et de créer ainsi une situation embrouillée. Au demeurant, il était intéressant de faire rentrer dans les limites du Protectorat une ville essentiellement chérifienne, dont les chefs, protégés de la France, nous étaient sincèrement acquis et qui n’était séparée du Makhzen que par l’hostilité des tribus environnantes.
Le général Poeymirau déblaie la périphérie de la ville et Ouezzan tombe entre nos mains le 2 octobre 1920, à la grande joie de notre fidèle allié, le vieux chérif Moulay-Taïeb.
LDANS LE SUD ES PROGRESC’était, avec Ouezzan et son rayonnement musulman, un vaste territoire de I 600 kilomètres carrés, en grande partie couvert de cultures et de vergers, qui s’ajoutait, à menus frais, au Maroc occidental. Hiba, Belgacem Ngadi et Ba Ali, s’efforçaient de réveiller la Dans le Tafilelt, deux aventuriers, menue monnaie d’El dissidence des Aït-Atta : le caïd El Hadj Thami Glaoui franchit l’Atlas avec une harka de Io 000 hommes, au col de Telouet, défait les contingents de Ba Ali, le 3ł juillet 1920, à Timatriouni, en avant du défilé du Kous N’Tazoult, s’ouvre ainsi la route du Todra et poursuit les fuyards dans le sud jusqu’à Ait-el-Fersi. Il laisse sur place des garnisons, qui, du reste, n’auront plus guère à intervenir, car les deux acolytes, Ba Ali et Belgacem Ngadi, ne tardent pas à se brouiller et se livrent de furieux assauts dans la région du Haut-Ziz.
LE PLAN DE MAROC PACTE CATION DU « MAROC UTILE »C’était là, pour l’année 1920, une belle moisson. Le Parlement, séduit par de tels résultats, demandait, par l’intermédiaire de son rapporteur, l’achèvement de la pacification dans un délai de trois ans, et le Gouvernement, en conférant au général Lyautey, le 29 février 1921, la dignité de Maréchal de France, reconnaissait en ces termes l’ensemble de ses mérites : « Ses incomparables qualités de chef, déployées au milieu des plus graves difficultés, son sens de l’action, son autorité, sa méthode et ses succès ont fait de lui un des meilleurs artisans de la gloire française. Il a gagné dans tous les domaines la bataille du Maroc, qu’il a conservé à la France et à la Civilisation ». nuait, les difficultés de pénétration s’aggra- Si la surface des zones dissidentes dimivaient d’autant ; car les dissidents se cantonnaient de plus en plus dans des régions d’accès malaisé, où la supériorité de nos armements perdait la plupart de ses avantages. Il convenait donc de laisser au temps et à l’action politique le soin de réduire les plus obstinés, de renoncer momentanément à la pacification « géographique » du Maroc et de réserver tout l’effort à l’extension du Protectorat effectif sur le Maroc « utile ».
Le Maroc utile, c’étaient les régions qui présentaient un intérêt militaire, politique ou économique, et l’on était tombé d’accord sur les principes suivants :
294les opérations, pour être avantageuses, devront, militairement, correspondre à des économies d’effectifs et de crédits pour la France ; politiquement, porter sur des tribus qu’il est indispensable d’occuper et de contrôler pour garantir la sécurité et le développement des zones déjà conquises ; économiquement, tendre à soumettre des régions offrant un maximum de ressources (agriculture, forêts, mines, hydraulique, etc.).
DES JBALAPartant de là, on devait en trois ans — 1921-1922-1923 — réaliser la pacification et, pour commencer, atteindre sur le front berbère ou front du Moyen-Atlas ces trois objectifs : réduction du massif Beni-Ouarain, réduction de la « poche de Békrit », rectification du front du Tadla. Sur le front nord, on se contenterait de consolider les positions acquises, et le front sud resterait confié, comme par le passé, aux grands caids. Un événement inattendu vient traverser la réalisation de ce programme : les tribus Jbala des environs d’Ouezzan, qui s’étaient soumises l’année précédente, se soulèvent à nouveau à l’appel des émissaires de Raisouli et d’Abd-el-Malek, que les échecs de l’Espagne dans sa zone ont amenés à sortir de l’ombre.
Les Beni-Mestara, bientôt suivis des Beni-Mesguilda, bloquent le poste de l’Isoual ; en mars, ils sont plusieurs milliers, et il faut au général Poeymirau quatre mois d’opérations pour venir à bout d’un ennemi qui sait à merveille utiliser un terrain infernal. Enfin, le 25 avril 1921, à Felakin, après un combat de sept heures, les rebelles sont dispersés ; l’ordre renaît, et, par la suite, une nouvelle ligne de postes renforce l’armature d’Ouezzan.
BENI-OUARAINAutre imprévu : le désastre des Espagnols dans la région de Mélilla, en juillet 1921, a son contre-coup sur les opérations du Moyen-Atlas, et l’on est obligé de remettre à plus tard la réduction des Ait-Tserouchen, des Marmoucha et des Ait- Youssi, solidaires des Beni-Ouarain. Malgré tout, le programme de 1921 se réalise à peu de chose près.
Le problème Beni-Ouarain paraissait particulièrement ardu : un pays de hautes montagnes, profondément découpées, des hommes trempés par de longues luttes. Mais le massif est parcouru par une large coupure naturelle, où coulent en sens opposé l’oued Zloul, affluent du Sebou, et l’oued Melloulou, affluent de la Moulouya : le général Aubert, au lieu d’attaquer de front les Beni-Ouarain, utilise cette fissure, divise ses troupes en deux groupes, dont l’un remonte l’oued Zloul, l’autre loued Melloulou, et qui finissent par se rejoindre, après avoir construit une ligne de postes qui, se reliant aux postes du pourtour établis au cours de la campagne de 1920, prennent le pays dans un réseau serré, commandent les vallées cultivées, les sources, les marchés, les points sensibles de la transhumance.
295 A REDUCTION DE LAAinsi attaqués par l’ouest et l’est, les Beni-Ouarain livrent, du rer avril au 15 juin, des combats Echelle MER désespérés et ne res- 100 200 Km. Tanger MÉDITERRANÉE tent plus maîtres que Melilla de régions inhabita- OCÉAN bles. A la fin de juin, ATLANTIQUE Quajda - 8 550 familles, sur les Rabat Il 250 de la confédé- Casablanca ration, ont fait acte de Mazagan soumission, I 500 ont engagé des pourpar- Safi lers, et le 14 juillet, à Bou Denis -Figuig Taza, deux cents cava- Mogador : Colomb-Béchard liers Beni-Ouaraïn participent à la fête Agadir nationale. Zones d’occupation 1907 1908 - 1912 • « POCHE, DE BEKRIT H A R A 1919 - 1929 1913 - 1914 1915 - 1918
Le poste de Bekrit, Limite de dissidence créé en 1917, sur le PACIFICATION DU MAROC flanc est d’une zone dissidente, d’une « poche », qui s’avançait comme un coin dans le pays soumis, était destiné à dominer les Zaïan par sa position sur un plateau élevé et à flanquer le col de Tarzeft par où passait la route de la Haute-Moulouya. Mais l’insuffisance des ressources n’avait pas permis de le relier fortement aux postes voisins, il était resté sans grand rayonnement politique, et la poche subsistait.
Le général Poeymirau est chargé, au début de septembre, de la fermer et d’y emprisonner les dissidents : à cet effet, deux forces convergentes occupent les plateaux de la rive nord, tandis que des groupes de partisans, conduits par les fils de Moha ou Hamou, opèrent sur la rive sud. Le 5 septembre, l’adversaire cesse de résister.
296 IL ’ORAGE SUR LA MOISSON : 1922Il ne reste plus qu’à « nettoyer » l’intérieur de la région bouclée : c’est le résultat auquel aboutissent les opérations accessoires de la fin de septembre et du début d’octobre. I 600 tentes sur 2 500 demandent l’aman ; le vieux Moha ou Hamou avait été tué au cours d’un combat entre Zaïan soumis et dissidents ; surtout, le vide avait fait place à la vie renaissante et les populations réoccupaient le pays, sous la direction de Hassan, fils aîné de Moha ou Hamou, pacha de Khenifra. s’annonçait belle. Après de tels succès, la moisson, pour 1922,
Les directives de l’année indiquaient, d’ailleurs, l’intention d’en finir et, dès les premiers mois, les restes de la dissidence tombaient par larges pans : dans la zone orientale du front berbère, le général Aubert obtenait la soumission des Beni- Alaham, des Marmoucha, des Aït-Youssi et de certaines fractions Ait-Tserouchen ; dans la région occidentale, le général Poeymirau avait complètement dégagé la vallée de la Haute-Moulouya jusqu’à ses sources et assuré les communications entre le Maroc occidental et le Maroc sud-oriental.
Mais un nouveau danger se lève dans le nord du Maroc : il ne menace encore que la zone espagnole ; pourtant, il prend tout de suite une allure si torrentielle que notre politique sur le front nord s’en trouve modifiée, réduite à des précautions. Dès 1922, la pacification du Maroc doit tenir compte de cet élément inattendu : Abd-el-Krim.
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « La pacification du Maroc », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 261-296.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/la-pacification-du-maroc/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730