Tome III · Le Maroc · Chapitre 3
L'organisation du Maroc
0000 I. - LE GOUVERNEMENT DU PROTECTORAT. - La formule du Protectorat. - Le Sultan et le Makhzen. — La Résidence générale. — Le Conseil de Gouvernement. — L’organisation régionale. — Le rétablissement financier. — La régularisation des institutions judiciaires. II. — LA CRÉATION DE L’OUTILLAGE ÉCONOMIQUE. — Les routes. — Les chemins de fer. — Les communications postales. — Les ports. III. — LE DÉVELOPPEMENT DES RESSOURCES. — L’extension des terres cultivées. — La colonisation européenne. — L’exploitation indigène. — Le développement des ressources existantes et la création de ressources nouvelles. — L’essor commercial. IV. — LES ŒUVRES D’INTÉRÊT SOCIAL ET D’APPRIVOISEMENT. — L’assistance médicale et l’hygiène. — L’enseignement : les trois problèmes scolaires. — La conservation du milieu moral. A tâche de pacification, pourtant si lourde, est loin d’avoir absorbé toute l’activité du Protectorat, et c’est assurément un des traits les plus remarquables de cette histoire que la conduite simultanée des œuvres de guerre et des œuvres de paix : tandis qu’on exerce sur les zones dissidentes une pression tenace et continue, on réorganise de fond en comble les zones soumises, et c’est par là, d’ailleurs, que s’expliquent, pour une bonne part, la rapidité et la solidité de l’occupation.
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LA PROMECTORA PROTECTORAT
France et son représentant ont appliqué la formule du Elles s’expliquent aussi par la loyauté avec laquelle la Protectorat.
L’Etat marocain, nous l’avons vu, n’était pas informe ; il avait simplement besoin d’être mis au point, d’être régularisé, adapté aux conditions générales de la vie moderne. D’autre part, les populations marocaines étaient particulièrement attachées à leurs institutions et à leurs coutumes, et il eût été fort imprudent d’y porter atteinte. Enfin, les traités internationaux faisaient un devoir à la France de ne point confondre annexion et protectorat, et il est dans les traditions de la France d’observer les traités.
Mais il ne suffit pas, en pareille matière, de s’en tenir à la lettre des conventions, et le maintien d’un souverain à la tête d’un Etat protégé peut fort bien masquer une étroite domination. Ce qui donne au régime son vrai caractère, c’est ce qu’on a pu appeler « l’esprit du Protectorat » ; c’est, pour le représentant de l’Etat protecteur, le double et constant souci de respecter la personnalité de l’Etat protégé et d’inspirer à ses compatriotes, fonctionnaires, officiers, colons, le sentiment et le désir d’une collaboration avec l’élément indigène.
Besogne d’autant plus délicate qu’elle ne doit pas conduire au renoncement, et qu’elle implique, avec mille précautions, l’exercice d’un contrôle actif et l’initiative des réformes.
MAKHZENOr, cette organisation de l’entente, cette moralisation d’une formule diplomatique, dont le protectorat tunisien avait déjà donné un si bel exemple, elle a été réalisée au Maroc dans des conditions exceptionnellement brillantes. Avec Abd-el-Aziz et Moulay-Hafid, le Sultan avait perdu beaucoup de son prestige, et c’était l’intérêt de tous, protecteurs et protégés, que ce prestige fût restauré : la réputation de moralité de Moulay-Youssef et sa bonne volonté se prêtent heureusement à cette œuvre de restauration, et le Résident général, de son côté, ne néglige rien pour que le Sultan du Maroc reprenne figure de souverain.
Comme aux jours les plus glorieux de l’Empire chérifien, le Sultan a une cour, une maison civile, une maison militaire, — la garde noire, troupe de choix, en qui l’on ne reconnaîtrait guère la horde indisciplinée et loqueteuse du passé. Enfin, le protocole est soigneusement rétabli : les réceptions, la prière du vendredi, les grandes fêtes musulmanes, au cours desquelles le Sultan reçoit l’hommage des tribus, — tout cela prend un éclat nouveau et donne aux Marocains l’impression que leur souverain continue à compter.
299Le Makhzen, plus encore que le Sultan, était déconsidéré : son organisation, en 1912 et 1913, est complètement remaniée ; il comprend désormais, en plus du Grand-Vizirat, un vizirat de la justice, du culte et de l’enseignement musulman, un vizirat des domaines, un vizirat des habous, et les titulaires de ces charges reçoivent des attributions bien définies. Le Grand-Vizir, en particulier, n’est plus seulement un conseiller intime du Sultan : il dirige l’ensemble de l’administration indigène, caïds : pachas, etc., il rédige les circulaires chérifiennes, étudie les projets de dahirs ou décrets chérifiens, prépare les arrêtés dits viziriels pour l’application des dahirs ; cette haute fonction suppose des qualités éminentes, qui se sont d’ailleurs rencontrées chez Guebbas de 1913 à 1917 et chez El Mokri son successeur.
Pour assurer la liaison entre le Makhzen et le Protectorat, on crée un Secrétaire général du Gouvernement chérifien, remplacé, en 1917, par un conseiller chérifien, puis par un Directeur général des Affaires chérifiennes, — organe fort important, qui, au jour le jour, écarte les malentendus possibles et entretient la confiance mutuelle.
LE SULTAN REVENANT DE LA PRIÈRE DU VENDREDI
300A RESIDENCE
GÉNÉRALELe Commissaire Résident général, dépositaire des pouvoirs de la République française au Maroc, ne gouverne pas : il contrôle et il suggère ; 1l approuve et promulgue, au nom de la France, les dahirs pris par le Sultan.
Il est, en outre, ministre du Sultan pour les Affaires étrangères et pour la Guerre : en cette double qualité, il est seul chargé des relations avec les puissances, sauf pour la zone espagnole, et il est commandant en chef du corps d’occupation.
Enfin, il est chargé de la haute direction des services civils du Protectorat : Affaires chérifiennes, Finances, Travaux publics, Agriculture, Commerce et colonisation, Postes et télégraphes, Instruction publique, Beaux-Arts, Hygiène publique, qui ont chacun à leur tête un directeur.
LE CONSER NEN GOUVERNEMENTIl est assisté, dans ces différentes fonctions, d’un Délégué à la Résidence, qui le remplace en cas d’empêchement, et d’un Secrétaire général du Protectorat, qui centralise toutes les affaires administratives. en I919, un Conseil de Gouvernement, composé des Dès que l’organisation du Protectorat parut bien assise, chefs de services et des présidents des Chambres de Commerce, des Chambres d’Agriculture et des Chambres mixtes, fut constitué et put donner périodiquement son avis sur les questions d’ordre économique.
En 1923, il fut élargi : les vice-présidents de ces mêmes Chambres y furent admis, et les représentants des Chambres indigènes de commerce et d’agriculture furent appelés à former de leur côté un Conseil de Gouvernement indigène.
RÉGIONALECes deux conseils, présidés par le Résident général, n’avaient que voix consultative et apparaissaient surtout comme des assembléees corporatives de commerçants et d’agriculteurs. Comme par le passé, le Sultan est représenté dans les différentes parties de son empire par des fonctionnaires indigènes : pachas dans les villes, caïds dans les tribus, amel dans les régions frontières de l’Oriental, — et ces fonctionnaires gardent des attributions très étendues : administration, contrôle de la perception des impôts, justice séculière et pénale. Ce sont, en général, des descendants de grandes familles, très attachés au Protectorat, qui a réduit, il est vrai, leur autorité en même temps que leurs revenus et ne leur accorde qu’un pourcentage bien défini sur le produit des impôts, mais qui a stabilisé leur situation. En pays berbère, les djemaa subsistent et l’on s’efforce même de leur rendre vigueur.
301Mais tous ces organes de l’administration indigène fonctionnent avec l’assistance de représentants du Résident général : officiers du Service des Renseignements au contact des zones dissidentes, contrôleurs civils dans les régions entièrement pacifiées. L’administration directe leur échappe : ils sont essentiellement des conseillers, des éducateurs, des arbitres, des agents de renseignements. C’est pourquoi nul texte ne définit avec précision leurs pouvoirs ; des instructions très générales leur indiquent simplement l’esprit de l’institution, les invitent avant tout à gagner la confiance des autorités indigènes, à devenir peu à peu l’âme des groupements.
Dans le Sud, ce contrôle est moins rigoureux qu’ailleurs, et cette exception constitue ce qu’on a appelé « la politique des grands caïds ». Nous avons trouvé là de puissants seigneurs dont l’alliance nous dispensait de maintenir, au seuil du Sahara, des forces impor- HADJ MOHAMMED EL MOKRI, GRAND VIZIR tantes. C’est seulement par une lente progression, par une série de mesures occasionnelles, qu’on s’efforce de soumettre à la règle commune ces « portiers de l’Atlas », le Goundafi, le M’Tougui et surtout le Glaoui. Dans l’administration des villes, le pacha, représentant du Sultan, et le chef des services municipaux, représentant du Résident général, prennent régulièrement les avis d’une commission municipale, composée de membres français, musulmans et israélites en nombre proportionné à la population, et nommée par arrêté viziriel, sans élections. des finances marocaines. Le même souci d’adaptation préside au relèvement
Les anciens impôts sur les revenus et le capital, l’achour et le zaka, sont remplacés par un impôt unique sur les produits de l’agriculture et de l’elevage, le tertib, qu’Abd-el-Aziz avait en vain essayé d’appliquer : le tertib pèse également sur tous les éléments de la population, européens et indigènes, et il est calculé de telle sorte qu’il n’entrave pas le progrès agricole. Deux autres impôts directs atteignent surtout la population des villes : la taxe urbaine, basée sur la valeur locative des immeubles, et les patentes.
302Quant aux impôts indirects, ils comprennent des droits sur les marchés ruraux, des droits d’enregistrement sur les actes passés devant les cadis ou les juridictions françaises, une taxe sur la plus-value immobilière, des droits de timbre, des droits de consommation sur l’alcool, le sucre et les denrées coloniales, un impôt sur les transports.
Le régime douanier établit un droit de 12,5 p. 100 ad valorem sur les marchandises importées par mer et un droit de 5o /o sur les marchandises importées par terre, c’est-à-dire par la voie Oran-Oudjda, — anomalie qui s’explique par d’anciens privilèges de la France, antérieurs au Protectorat, dans le Maroc oriental, et qui présente d’assez graves inconvénients, mais que l’opposition du commerce algérien empêche de faire disparaître.
Enfin, à ces recettes fiscales s’ajoutent les produits du domaine reconstitué, — notamment des forêts — et les produits des monopoles et exploitations, tels que ceux de l’office postal.
Grâce à cette régularisation des revenus, la situation financière du Maroc se rétablit en un temps très court : les premiers budgets (1913-1914) se soldent par un déficit global de 14 millions, mais ce déficit est amorti dès les deux exercices suivants et, depuis lors, le budget du Maroc se clôt régulièrement par des excédents, qui alimentent un fonds de réserve. Ainsi, depuis le premier jour, — fait unique dans l’histoire des colonies, — le Maroc a suffi entièrement à ses besoins ; il a remplacé sa monnaie, dite hassani, par la monnaie française, évitant ainsi de contribuer à la dévalorisation du franc ; il a payé de ses deniers ses frais d’administration, la construction de ses ports, de ses routes, de ses chemins de fer, le gage et le service de ses emprunts ; la France n’a pris à sa charge que les dépenses militaires de la pacification, auxquelles le Maroc a, d’ailleurs, progressivement participé.
TUTIONS JUDICIAIRESIl y a là un fort bel épisode d’histoire financière. Pachas, caïds et cadis gardent leurs attributions judiciaires ; le droit musulman ou chraa est toujours appliqué dans les régions arabisées, tandis que les kanouns ou codes coutumiers continuent à régir les pays berbères. Mais cette justice indigène est soumise au contrôle d’inspecteurs des services judiciaires chérifiens ; les pachas ont auprès d’eux des commissaires du gouvernement, leurs jugements peuvent être portés en appel devant un haut tribunal criminel siégeant à Rabat, et ceux des cadis devant le ministre chérifien de la Justice, assisté d’un conseil supérieur d’oulémas. Peu à peu le déni de justice et l’usage des épices, maux endémiques du vieux Maroc, disparaissent des mœurs judiciaires.
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Pour les Européens, un décret du 7 septembre 1913 crée de toutes pièces une organisation judiciaire destinée à remplacer les juridictions consulaires (cour d’appel, tribunaux de première instance, justices de paix à compétence étendue) et fort originale. Elle est, en effet, fondée sur le principe de l’unité de juridiction, les mêmes tribunaux jugent à la fois en matière répressive et en matière civile, com- LA JUSTICE DU PACHA merciale et administrative, et elle s’efforce de simplifier la procédure civile en réduisant au minimum le rôle des agents et officiers ministériels, notaires, avoués, huissiers.
En présence de ces institutions, toutes les puissances signataires de la Convention de Madrid, sauf l’Angleterre et les Etats-Unis, ont renoncé au privilège des capitulations.
Ainsi, dans tous les domaines et à tous les degrés, le Maroc conserve son organisation traditionnelle, mais elle est consolidée, redressée, vivifiée par l’apport d’expérience de la nation protectrice. Le Marocain ne se trouve nullement désorienté par cet ensemble de réformes, et il ne tarde pas à découvrir quelle sécurité nouvelle il y puise.
304Dans le même temps, on se préoccupe d’adapter l’économie du pays aux nécessités du monde moderne.
ES ROUTESLa circulation dans l’ancien Maroc, et même dans les régions de plaines, était inquiète et difficile : elle ne disposait guère que des pistes, frayées par le passage séculaire des caravanes, et de quelques voies impériales, mal entretenues, à chaque instant coupées par la crue des oueds et menacées par les pillards ; rien que pour aller de Casablanca à Rabat, il fallait organiser d’importants convois, solidement armés. Quant aux ports, ils symbolisaient à merveille la politique d’isolement dont le Maroc s’était fait une tradition : rien n’avait été tenté pour remédier au danger de la barre, pour abriter les navires de fort tonnage, pour assurer le débarquement des marchandises. En somme, l’outillage économique était tout entier à créer, et c’est pour doter le Maroc de cet instrument indispensable que furent contractés, en 1914 et 1920, des emprunts de 242 et 744 millions. Les routes dont le Protectorat français a doté le Maroc sont réparties en deux catégories d’après l’importance et la largeur :
Des routes principales sur 8 mètres de plate-forme, qui relient entre eux les différents ports, mettent en communication les centres de l’intérieur avec les villes maritimes et assurent les relations du Maroc occidental avec l’oriental et l’Algérie ; des routes secondaires sur 6 mètres de plate-forme, qui relient entre eux les centres agricoles et n’ont qu’un intérêt local.
A ce réseau de routes, dont la longueur dépasse 5 000 kilomètres, s’ajoutent des « pistes aménagées », la plupart assez solides pour permettre en toute saison le passage des automobiles : ces pistes ont un caractère à la fois économique et stratégique, et la plupart constituent des voies de pénétration vers l’Atlas et le Sahara.
C’est assurément un des plus curieux tours de force du Maroc français que cette œuvre quasi soudaine de grande voirie : en quelques années, le pays a été doté du système nerveux qui lui avait toujours manqué, l’automobile a pénétré jusque dans les régions les plus écartées, des entreprises de transport en commun se sont organisées partout et, grâce à elles, le développement économique n’a pas été obligé d’attendre l’établissement d’un réseau ferré.
Par J-.F. BOUCHOR.
RIST. COLONIES FRANÇAISES. — MAROC
PLANCHE VIII
305 DE FERLa construction des chemins de fer a été retardée par les querelles de l’Allemagne, puis par la guerre de 1914.
Aux termes des lettres explicatives annexées à la convention franco-allemande de IgIı, la mise en adjudication du chemin de fer de Tanger à Fès ne devait être primée par celle d’aucun autre chemin de fer marocain. Pourtant l’Allemagne avait dû admettre l’établissement rapide des voies de o m. 60 pour le transport des troupes Chemins de fer Algesias go Bibraltar v. Marseille
à voie normale a voie étroite en construction Tanger Arzila Melilla B ! Sa Larache El Ksar el Kébin Villa Nemours Mechra el Hader El Arbaa du Charb QQuezzan Sanjurjo Tlemcen Kenitra Sale El Tlét Mechra bel Ksiri Petitjean 4. Defati coolez el Bali Bir Tam Tam Taza Guercif *El Aroun Taourirt Oudjda Casablanca Rabat Fedhala Tiflet hemisseleknes Sefrou res &Mahiridja •Debdou •Berguent
Mazagan- (S : ben Nour Foucauld Settat STEl Aidi Ber Rechid &K : Ben Ahmed Khourigha *Oued Zem Koa Tadla oKhenifra Azrou Midelt Missour •Outat el Hadj Ain Tendrara Bou Arfa
Safi Figuig • Ben Guérir Bou Denib ®Mogador Marrakech Échelle 200 Km. Kenadza 9 Colomb-Béchard et la pacification du Maroc : il ne s’agissait là que d’un réseau stratégique et de voies légères, système Decauville, construites par le génie militaire.
Ce réseau, commencé dès I9II, se développa avec une remarquable rapidité ; en dix ans il atteignit un parcours total d’environ I 300 kilomètres. Il joignit d’abord, en 1905, Casablanca et Rabat à Meknès et Fès, d’une part, Oudjda à Taza, d’autre part ; la liaison Fès-Taza, retardée à la fois par des raisons de sécurité et des difficultés techniques, ne fut réalisée que le 31 juillet 1921.
De ce grand central marocain partirent des voies secondaires : Casablanca- Marrakech, avec embranchement de Ber-Réchid à Oued-Zem, pour le ravitaillement des postes du Tadla ; Meknès-Ain-Leuh, pour la pénétration du
HIST. DES COLONIES : MAROC.
LES CHEMINS DE FER MAROCAINS
306Moyen-Atlas ; Ceflet-Outat-el-Hadj, pour la remontée de la Moulouya ; Kenitra- Ouezzan (1922).
La guerre de 1914 annulant les engagements pris envers l’Allemagne, ces voies stratégiques, dès 1916, purent servir en même temps au trafic commercial. Mais leur rendement était nécessairement limité : dès le lendemain de la guerre, on s’appliqua résolument à la construction des voies normales (I m. 44).
Ce réseau normal se compose de quatre grandes lignes : I° Tanger-Fès (3Io kilomètres dont 21o en zone française), par El-Ksar, Mechra-bel-Ksiri, Petitjean, Meknes : ce fut la première ligne adjugée ; la construction et l’exploitation en furent confiées à la Compagnie générale du Maroc et à la Compagnie générale espagnole de l’Afrique ; elle était achevée au début de l’année 1927 ;
2° La ligne côtière Casablanca-Rabat-Kénitra (145 km.), qui est aujourd’hui électrifiée ;
3° La ligne algéro-marocaine, prolongement de la voie transversale de l’Afrique du Nord : Kénitra-Petitjean (85 km.), avec embranchement sur le Tanger- Fès, Fès-Oudjda (320 km.) ;
4° La ligne du Sud, Casablanca-Marrakech (240 km.), avec embranchement de Settat à Oued-Zem pour desservir les gisements de phosphates.
POSTALESLa construction et l’exploitation de ces trois dernières lignes ont été réglées par une convention que le Parlement français a approuvée en 1920 ; elles ont été confiées à un consortium qui comprend la Compagnie générale du Maroc, la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, la Compagnie d’Orléans, la Compagnie marocaine. Pour gagner du temps, le gouvernement du Protectorat a amorcé l’entreprise avec ses excédents de recettes, et les trains circulent de Casablanca à Fès depuis 1923- Le vieux Maroc ne connaissait, en fait de communications postales, que des coureurs ou « rekkas », et les principaux Etats européens qui avaient pris pied au Maroc depuis l’ouverture de la crise marocaine s’étaient constitué des services particuliers.
Le gouvernement du Protectorat commença par unifier les postes chérifienne et française ; la guerre de 1914 entraîna la suppression de la poste allemande ; en 1915, l’Espagne jugea inutile d’entretenir un service spécial dans la zone française ; l’Angleterre seule resta sur ses positions.
Le Maroc a été pourvu d’à peu près 2 oo0 kilomètres de lignes télégraphiques.
307Un câble relie directement Casablanca à Brest, et le câble Tanger-Oran-Marseille peut être utilisé par l’intermédiaire des lignes continentales. Le téléphone est très étendu ; il dessert les moindres centres de l’intérieur, et l’automatique a été installé à Rabat. Aux postes récepteurs de T. S. F. a été ajouté un poste d’émission qui, de Rabat, transmet quotidiennement aux centres de colonisation, aux fermes isolées, les nouvelles, des conférences et des concerts. Enfin les relations aériennes ont pris tout de suite au Maroc importance et régularité : un service d’avions postaux et commerciaux, organisé par la Compagnie Latécoère et subventionné par le Protectorat, relie Casablanca et Rabat à Toulouse et se complète par deux autres services d’un grand intérêt : Casablanca-Oran, Casablanca-Dakar.
ES PORTS Le Maroc français n’a que des ports atlantiques, et ces ports sont défavorisés par la nature. Il n’est pas surprenant que le problème des ports marocains ait tenu, dès l’origine de la crise, tant de place dans les préoccupations de l’Europe, et ce devait être là un des premiers articles du programme français.
Ce programme comprenait la création d’un grand port d’intérêt général et l’aménagement de ports régionaux.
Quel allait être le grand port ? Les abris naturels qui paraissaient le moins mauvais et qui offraient l’arrière-pays le plus intéressant étaient Safi, Mazagan, Fedalah, Rabat, l’estuaire du Sebou ; mais aucun d’eux ne l’emporta, et le favori fut un misérable petit port que rien ne semblait désigner à pareille fortune, Casablanca.
C’était là que la Compagnie marocaine avait commencé, dès 1904, des travaux d’aménagement ; on pouvait espérer que le ramassis de population, hétérogène et sans traditions, qui composait l’agglomération indigène, serait moins sensible que de vieilles villes comme Mazagan et Rabat au contact des Européens ; pourtant les travaux du port avaient abouti aux massacres de 1907, et c’est ainsi que Casablanca était devenue un point de débarquement pour les troupes européennes, un centre d’opérations militaires et du même coup une ville d’affaires. C’est, en somme, à des raisons tout historiques, et même, peut-on dire, à la rébellion, qu’elle doit son succès. Mais sa position présentait aussi des avantages : elle commande toute la plaine maritime et se trouve au centre géographique du Maroc, à la rencontre de ces deux petits mondes fort différents et si longtemps rivaux, le Nord et le Sud marocains.
Le projet d’ensemble comportait la construction d’une grande jetée, dite jetée Ouest (I 900 mètres), d’une jetée transversale, dite jetée Est (I 500 mètres), de deux petits bassins intérieurs, limitant un port à barcasses en dedans du grand port, et l’établissement de darses, de quais et de terre-pleins, avec installations spéciales pour la manutention des phosphates, du charbon et des céréales.
308 LE PORT DE CASABLANCAMalgré les difficultés créées par la guerre, les travaux furent activement poursuivis : dès maintenant, les plus gros paquebots accostent à quai et trouvent à Casablanca une protection parfaite. On estime, qu’une fois terminé, ce port tout artificiel pourra satisfaire à un trafic annuel de deux millions de ton- Macitime a Core Quai des nes. Quant aux ports Phosphates régionaux, ils ont tous bénéficié de travaux d’aménagement, beaucoup moins importants sans doute que ceux de Casablanca, mais fort appréciables et en voie de développement : ceux de Kénitra-Mehediya à l’embouchure du Sebou, Echelle de Rabat-Salé et de Fe- 500 1000M dalah, ont été concédés à une même société ; ceux de Mazagan, Safi et Mogador sont entrepris directement par le Gouvernement du Protectorat sur les fonds d’une caisse spéciale, prévue par la Conférence d’Algésiras et alimentée par une taxe de 2,5 p. 100 qui s’ajoute aux droits de douane.
Après quelques années de Protectorat, l’isolement et le défaut de circulation qui paralysaient le Maroc n’étaient plus que de mauvais souvenirs historiques.
La mise en valeur marchait de pair avec la création de l’outillage, et le Maroc s’annonçait tout de suite comme un pays de grande production et de ressources variées.
309L ’EXTENSION DES TERRES CULTIVEES
est encombré d’une petite brousse fort résistante et Dans ses parties les plus fertiles, le sol marocain notamment de touffes de palmier-nain ou doum, dont les racines longues et profondes avaient jusqu’ici arrêté l’effort des indigènes ; dans le voisinage de certains fleuves, il est envahi par des marécages ; ailleurs il manque d’eau, et les procédés d’irrigation traditionnels ne permettent que de menues améliorations. Ainsi se trouvait inutilisée une bonne part des terres cultivables.
Contre le doum, le gouvernement du Protectorat lance des primes au défrichement, et peu à peu disparaît l’habitude de faire contourner par la charrue les durs bouquets vert sombre qui réduisaient la place de l’orge et du blé.
De grands travaux d’asséchement sont entrepris, notamment dans les marais de l’oued Fès et dans les « merjas » du Sebou.
Pour l’irrigation des régions sèches, un Service de l’Hydraulique fut institué : dès 1914, on avait posé le principe que toutes les eaux superficielles font partie du domaine public ; en 1919, ce même principe fut étendu aux eaux souterraines. Deux régimes de prises d’eau furent prévus : le régime de l’autorisation et, pour des prises de plus de ioo litres par seconde, le régime de la concession, et les possesseurs de droits d’eau anciens ou nouveaux sur une même canalisation ou « séguia » furent tenus de se grouper en « associations syndicales agricoles » pour l’entretien en commun des ouvrages. Surtout, de grands travaux d’hydraulique agricole furent mis en train : tels sont les barrages et les canaux de dérivation de la Moulouya, dans la plaine des Trifas (Maroc oriental), le barrage du Beth dans la plaine de Sidi-Slimane, le barrage de l’oued Melah pour les cultures maraîchères de la banlieue de Casablanca, la dérivation de l’Oum-er-Rbia en amont de Kasbah-Tadla pour l’irrigation de la plaine des Beni-Amar, le barrage de l’oued Nfis pour la région de Marrakech, le barrage de l’oued Tessaout et de l’oued El
Akhbar, le grand projet d’aménagement de l’oued El Abid pour la région de Beni- Mellal.
EUROPÉENNEBien qu’une partie seulement de ces divers travaux ait actuellement porté ses fruits, de sensibles progrès sont acquis : en dix ans, de 1914 à 1925, la culture marocaine est passée d’environ un million et demi d’hectares à 2 900 000. L’immigration européenne, dès l’organisation du Protectorat, avait été rapide ; elle prit même, à de certains moments, l’allure d’une ruée : « Les gens, disait le général Lyautey, se précipitent dans la maison alors que l’escalier n’est pas terminé et qu’il n’y a pas de toiture ». Sans doute beaucoup de ces nouveaux arrivants cherchaient-ils une fortune hasardeuse plutôt qu’une installation définitive ; mais d’aucuns, particulièrement intéressants, demandaient des terres de colonisation, et c’était un difficile problème que de leur en procurer sans léser les Marocains.
Les terres marocaines se répartissaient, en effet, comme il suit : terres melk, appartenant à des particuliers et seules susceptibles d’être vendues, mais relativement peu importantes et pour la plupart indivises entre de nombreux propriétaires ; terres makhzen, ou domaine privé de l’Etat ; terres guich, dont la propriété appartenait à l’Etat et dont l’usufruit avait été concédé à certains particuliers ; terres habous, provenant de fondations pieuses et rendues inaliénables ; terres collectives appartenant à des tribus ou des fractions de tribus transhumantes, et de beaucoup les plus étendues.
Le problème était double. Il fallait, d’une part, faire disparaître la précarité des transactions en ce qui concernait les biens privés : un régime d’immatriculation foncière, calqué sur l’Act Torrens, fut institué, et en quelques années plus de 600 000 hectares reçurent une régularisation juridique. Il importait, d’autre part, de permettre l’exploitation rationnelle de la partie des terres makhzen, guich ou collectives, qui n’étaient pas indispensables à la vie indigène : ce fut l’objet de transactions avec les tribus, mais par l’intermédiaire de conseils de tutelle, composés de fonctionnaires et d’officiers du Service des Renseignements, et destinés à protéger les indigènes contre les intimidations, les spéculations ou contre leur propre imprévoyance.
Sans heurts, sans spoliation, on put de la sorte fonder la colonisation européenne sur des bases solides. Au demeurant, on choisit délibérément entre les divers régimes de colonisation celui qui offrait les meilleures garanties de moralité : on écarta, en principe, la grande colonisation, qui se prête sans doute à d’importants travaux d’intérêt général, mais qui entraîne la constitution de latifundia et qui oublie fréquemment ses obligations pour s’en tenir à ses privilèges ; on remit à plus tard la petite colonisation, qui, dans un pays aussi neuf, expose les intéressés à de graves mécomptes ; c’est donc la moyenne colonisation qu’on se soucia surtout d’implanter.
311Les lots à distribuer chaque année sont de 150 à 250 hectares. Ils ne sont pas gratuits, mais ils sont payables en quinze annuités sans intérêt, ce qui équivaut à une simple location. L’attributaire doit justifier de moyens d’action ; il doit aussi, sauf exception, résider et s’engager à valoriser la terre. Dès que la terre a reçu un commencement de valorisation, il peut recourir aux caisses du Crédit agricole, qui fonctionnent sur des principes mutualistes.
On se préoccupa, en USINE ÉLECTRIQUE DE SI-SAÏD-MACHOU même temps, d’éviter l’éparpillement des installations, de soumettre à des règles précises, en vue de la sécurité, de la facilité des communications et de la réduction des frais généraux d’administration, les centres de colonisation. Dans toute la plaine maritime, dans la basse vallée du Sebou, dans les régions de Meknès et de Fès, les villages européens surgirent, avec leur école, leur bureau de poste, leurs places et leurs rues nettement tracées. A la faveur de cette colonisation équitable et prudente, l’activité indigène, loin d’être étouffée, se réveille et se développe.
Nombre de colons européens pratiquent la culture et l’élevage en association avec les exploitants traditionnels du sol, leur font des avances d’argent ou de bétail, leur indiquent les améliorations possibles, les amènent peu à peu à étendre leurs entreprises.
Les services de l’agriculture et de l’élevage, de leur côté, inaugurent une persévérante politique de vulgarisation, s’efforcent d’acclimater des méthodes moins primitives, organisent des concours agricoles qui intéressent vivement ces populations foncièrement paysannes. Mais le progrès vint surtout des sociétés indigènes de prévoyance, de secours et de prêts mutuels, organisées par un premier dahir du 26 mai 1917. Elles ont pour objet « de permettre aux cultivateurs indigènes, par des prêts en argent ou en nature, de maintenir et de développer leurs cultures et leurs plantations, d’améliorer et d’accroître leur outillage agricole et leurs troupeaux, de venir en aide, par des prêts ou des secours temporaires, aux cultivateurs pauvres gravement atteints par les maladies, épizooties, invasions de sauterelles ou de criquets, etc., de soustraire les cultivateurs indigènes aux méfaits de l’usure et de l’accaparement, de contracter des assurances collectives contre la grêle, l’incendie, la mortalité des bestiaux, etc., de créer des coopératives d’achat et de vente, de conservation et de transformation des produits agricoles, d’acheter et d’entretenir des machines agricoles qui pourront être louées aux sociétaires moyennant une faible redevance ». Le gouvernement avance les premiers fonds à titre de prêt sans intérêt et sous réserve d’un remboursement progressif.
312 ET LA CRÉATION DE RESSOURCES NOUVELLESEn fort peu de temps, ces sociétés de prévoyance, qui répondaient, d’ailleurs, à certaines traditions locales d’assistance mutuelle, prirent racine dans tout le Maroc. Contrôlées de près par l’administration, elles n’ont pas tardé à faire honneur à leurs affaires, elles ont évité ou réparé bien des désastres, et elles constituent, en même temps, un excellent instrument de propagande agricole. Avant l’intervention française, le Maroc produisait des céréales (blé, orge, maïs, avoine), des légumineuses (fèves, pois chiches, lentilles), des condiments (cumin, coriandre), des olives, des fruits (figues, oranges, abricots, amandes, noix, dattes), des plantes tinctoriales, comme le henné, du chanvre ; il élevait des bœufs, des moutons, des chèvres, des chameaux, des chevaux et des ânes. Tout cela représente encore le fond de la production locale, mais les conditions de culture et de récolte ont été sensiblement améliorées : les antiques routines ont cédé devant la sélection des semences, la fumure des terres, l’emploi de machines agricoles, et même les champs des cultivateurs indigènes ont changé d’aspect : le tapis de fleurs, dont ils se recouvraient au printemps et dont le charme dissimulait un mauvais tri des graines, disparaît de plus en plus. Aux petits vergers d’oliviers ou d’orangers s’ajoutent des plantations aérées, protégées et savamment irriguées. Les forêts, qui étaient exploitées sans méthode et sans mesure, sont devenues des domaines de grand rapport : la forêt de la Mamora, auprès de Rabat, produit aujourd’hui du liège en abondance, et des scieries se sont installées dans l’Atlas.
313Mais on ne se contente pas de développer les ressources du cru. On s’est mis à pratiquer la culture d’oléagineux, comme le lin et le ricin, du coton, de la vigne, des plantes pharmaceutiques et des plantes à parfum, des primeurs. Des entre- Houille R F Fer ELArbaa du G/ Oudjda Petrole Etain Plomb Taza ReBou Beker Manganese Cuivre Zinc Phosphates Casablanca -Fedhala Babat Khemisset Fes Debdo OBerguent DE Mazagan *b. Ahmed O. Moulouya Kourigha Aouli EV Arbaa des Midelt 0° Hassine Kba Tadla Tittaouine El Kelaa Bou Dahar Melias
Telrnest Sidi b. Otmane Marrakech o Colomb Bechar
Mogador e Kenadza Assif el Mal Amismiz Endouz Yakoub Tamesraout • Taouz Bigoudine Ouchedene
Agadir 0. Sous Echelle 200 Km prises de pêcheries exploitent les eaux littorales et des usines des conserves se sont établies à Fédalah.
L’exploitation du sous-sol a, dès maintenant, révélé la présence du fer (Tiflet et Khenifra), du manganèse (Yorf el Youdi) dans le Maroc oriental, de l’étain (Oulmès), du plomb (Rehamma et Haute-Moulouya), du pétrole (bordure orientale du Rharb, Tselfat et Outita), de la houille, surtout des gisements de phosphates d’une grande finesse, d’une forte teneur en phosphate de chaux, inépuisables, et qui représentent une des plus solides richesses du pays.
En même temps que les industries indigènes sortaient de leur torpeur, des industries européennes se créaient, et Casablanca, notamment, devenait une ville d’usines :
314matériaux de construction (chaux, briques, ciment), minoteries et fabrique de pâtes alimentaires, huileries, brasseries, usines de superphosphates, ateliers mécaniques, etc. La pénurie de houille, il est vrai, a jusqu’ici limité cet effort industriel, mais les ressources d’énergie hydroélectrique sont abondantes dans l’Atlas, et l’utilisation en est commencée.
CASABLANCA : QUAI D’EMBARQUEMENT DES PHOSPHATESEnfin, l’industrie du tourisme a rencontré au Maroc des conditions particulièrement favorables : un pays pittoresque, des traces appréciables de civilisation romaine, un ensemble exceptionnel de monuments hispano-mauresques, une vie indigène dans sa pleine originalité, la proximité de l’Europe et de bonnes routes. L’économie du Maroc s’est, en somme, renouvelée de fond en comble. L ’ESSOR COMMERCIAL Comme tous les pays neufs, le Maroc importe plus qu’il n’exporte : il lui faut, en effet, constituer son outillage et, d’autre part, répondre au besoin de confort qui se manifeste chez les indigènes aussi bien que chez les Européens.
Il importe, notamment, des cotonnades, du sucre, du thé, des bougies pour les indigènes et, pour l’ensemble du pays, des bois, de la houille, des pétroles, du savon, des automobiles et des machines.
Il exporte des produits de culture et d’élevage, des phosphates et divers minerais.
En 15 ans, et malgré la guerre de 1914, la valeur des exportations est passée de 70 millions de francs à plus de 6oo millions ; celle des importations, de 70 millions à plus d’un milliard, — ce qui, même en tenant compte de la dépréciation du franc, est un beau résultat.
Ce qu’il convient surtout de retenir, c’est que cette activité n’est point passagère et que la diversité de productions du Maroc le garantit dans une large mesure contre les crises commerciales ; c’est aussi que les indigènes, aussi bien que les Européens, participent à ce progrès économique et que la prospérité croissante du pays représente un enrichissement sans victimes.
315IV
ET L’HYGIÈNETant de succès matériels expliquent pour une bonne part que le Maroc soumis se soit si facilement rangé à la cause française, mais, si l’entente repose sur autre chose qu’une communauté d’intérêts, si elle s’avère, en toutes circonstances, si solide et si profonde, c’est que le gouvernement du Protectorat, dès son installation, s’est voué aux œuvres d’intérêt social et d’apprivoisement avec une ardeur et une ingéniosité toutes particulières. La race est naturellement vigoureuse, mais l’ignorance, le manque d’hygiène, des pratiques médicales demeurées barbares et surtout compliquées de magie, contribuaient à la décimer ou l’affaiblir.
La mortinatalité et la mortalité infantile, là comme dans la plupart des régions coloniales et pour les mêmes raisons de négligence et de routine, atteignaient des chiffres effrayants.
Dans un monde où notre notion de contagion a grand’peine à s’acclimater, la tuberculose, aidée par le paludisme, faisait des ravages ; de terribles affections du sang et de la peau, comme la lèpre, et de moindres maux, comme la teigne, se perpétuaient ; les ophtalmies, mal MADAME LA MARÉCHALE LYAUTEY soignées et transmises de mille façons, encombraient les villes de lamentables théories d’aveugles au chant plaintif. A plus forte raison, les épidémies, comme la variole, le typhus et même la peste, trouvaient-elles, dans les agglomérations tassées et malpropres, une sorte de bouillon
de culture permanent. Contre cette coalition de maux et de misères, une campagne méthodique a tout de suite été organisée. Pour la protection du nouveau-né, on a créé dans les villes des maternités, des « gouttes de lait », des dispensaires destinés aux mères et aux nourrissons, — toutes institutions qui ont vite conquis la confiance des populations et auxquelles le nom de Madame Lyautey doit rester attaché.
Les grands centres ont été pourvus de services d’hygiène, qui veillent à la propreté des rues, à la salubrité des habitations, etc., d’hôpitaux et de dispensaires généraux ou spécialisés (antituberculeux, ophtalmologiques, etc.). Un Institut Pasteur a été établi à Casablanca.
Dans les campagnes, les postes se sont doublés de dispensaires et d’infirmeries indigènes, et des « groupes sanitaires mobiles », comprenant un ou plusieurs médecins, avec leurs infirmiers et leur matériel, se sont mis à circuler dans chaque région, portant leurs soins jusque dans les coins les plus reculés.
PROBLÈMES SCOLAIRESPour enrayer les épidémies, une « véritable dictature sanitaire » a jeté sur tout le pays un réseau serré de réglementations, institué des « cordons » et des « barrages », des séances de vaccination obligatoire, des « centres d’épouillage » antityphiques. On sait quelle difficile entreprise représente l’organisation de l’enseignement dans un pays qui s’ouvre à l’influence européenne : si l’on se contente de transplanter nos institutions scolaires, on risque de fausser l’œuvre tout entière, de déséquilibrer les esprits, de produire des déclassés, des mécontents, des brandons d’anarchie. Il est donc nécessaire de rechercher avant tout une adaptation de l’enseignement aux conditions du milieu, et le Protectorat, dès ses débuts, s’est sérieusement appliqué à cette tâche.
Le problème scolaire apparaît au Maroc sous trois aspects différents : musulman, israélite, européen. Chacun de ces trois problèmes a reçu une solution particulière.
Pour les musulmans marocains, l’objet de l’enseignement doit être de les accoutumer progressivement à l’atmosphère du monde moderne, de développer et d’outiller leur activité sans bouleverser leurs habitudes de pensée, de les éclairer sans les dépayser. Aussi a-t-on orienté les programmes dans un sens tout pratique : l’enseignement général est réduit à des notions très simples et se préoccupe surtout de conduire ses élèves à des métiers utiles ; c’est ainsi que les écoles urbaines, où le préapprentissage industriel tient une large place, ont pour couronnement des écoles professionnelles, et que les écoles rurales, pourvues d’un grand jardin, contribuent largement à la vulgarisation agricole ; on a même prévu une organisation spéciale pour les régions berbères, dont la vie sociale et économique ne se confond pas avec celle des régions arabisées.
317Mais cet enseignement tout utilitaire, s’il convenait à la masse de la population, menaçait d’éloigner la bourgeoisie marocaine, très fière de sa culture traditionnelle : le seul moyen d’attirer ses enfants dans les écoles françaises, c’était de prévoir, à côté de l’enseignement populaire des écoles urbaines et des écoles rurales, un enseignement pour l’élite sociale, combinant dans ses programmes les sciences islamiques et les sciences modernes, recrutant ses élèves avec soin et les dirigeant soit vers le haut commerce, soit vers les fonctions du Makhzen. Ainsi fut-on amené à prévoir des « Ecoles de fils de notables » dans les principales villes pour le degré primaire, des « Collèges musulmans » à Rabat et Fès pour le degré secondaire, enfin un enseignement supérieur franco-musulman à Rabat.
Après quelques moments d’hésitation, les écoles de garçons se peuplèrent aisément, et le problème du recrutement ne se pose plus aujourd’hui. Les écoles de filles rencontrèrent plus de résistance ; mais comme on en fit surtout des écoles ménagères et qu’on prit soin de ne rien brusquer, elles finirent, elles aussi, par se faire admettre, et il n’est pas douteux qu’elles se développent désormais avec rapidité.
Pour les Israélites marocains, le problème était tout différent : il fallait avant tout les sauver de la misère physique et morale que les siècles leur ont imposée, les mettre en garde contre les dangers d’une émancipation trop soudaine et varier leurs modes d’activité en vue du bien commun.
L’Alliance israélite universelle, dès avant l’établissement du Protectorat et dans des conditions fort difficiles, avait créé, dans les principales villes du Maroc, des écoles où l’on enseignait le français, et c’est ainsi qu’en mainte circonstance l’influence française au Maroc a été servie par des éléments israélites. Par la suite, des « écoles franco-israélites » sont venues en renfort, elles se sont peuplées beaucoup plus vite que les écoles musulmanes, mais l’Alliance a gardé son rôle de liaison morale : c’est avec son aide qu’on s’efforce notamment de limiter la ruée des Israélites marocains vers les professions commerciales et de les diriger vers des métiers de production.
TLA CONSERVATIONRestent les Français qu’il faut de toute nécessité soumettre au régime scolaire de la France, et les autres Européens (Espagnols, Italiens) qui, pour la plupart, installés à demeure dans le pays, demandent à être traités comme les Français. On a dû prévoir à leur intention tous les degrés de l’échelle scolaire : écoles primaires et primaires supérieures, écoles professionnelles, dont la plus importante est l’Ecole industrielle de Casablanca, lycées et collèges, avec sessions bisannuelles de baccalauréat à Rabat. L’enseignement supérieur lui-même est représenté par des cours de droit préparatoires à la licence, à Rabat et à Casablanca, et par certains cours de l’Institut des Hautes Etudes marocaines ; mais on a renoncé, au moins pour le moment, à la création d’une Faculté : on a préféré consacrer les ressources disponibles à des institutions de recherches, comme l’Institut des Hautes Études marocaines et l’Institut scientifique chérifien, qui sont installés à Rabat et poursuivent dans les divers domaines l’exploration méthodique du pays. Ce qui ne peut manquer de retenir l’attention dans
3184 DU MILIEU MORAL l’œuvre générale du Protectorat, c’est le souci constant d’aller de l’avant sans troubler l’atmosphère morale du pays, et c’est là une politique d’une qualité rare, où l’on retrouve l’action personnelle du maréchal Lyautey et les mille nuances de son talent d’organisateur.
Les grandes fêtes musulmanes, par exemple, ont retrouvé tout leur éclat, et le gouvernement du Protectorat y prend une part officielle.
Les monuments de l’art hispano-mauresque, si nombreux et si remarquables, mais qui tombaient en ruine, ont été discrètement restaurés et protégés contre l’invasion des bâtisses utilitaires.
Une sûre doctrine d’urbanisme a séparé les villes européennes des villes indigènes ou medinas et conservé à celles-ci leur caractère d’intimité, la liberté de leur vie.
Les arts indigènes, — tapis, broderies, céramique, maroquinerie, reliure, dinanderie, etc., — qui dépérissaient, ont été réveillés par mille moyens : création de musées et d’ateliers de modèles, écoles d’art, amélioration des procédés et de l’outillage, encouragements aux artisans, exemption des droits de douane pour les produits de bonne fabrication et conformes à la tradition, organisation du marché, etc., et ce n’est pas seulement dans une intention de développement économique que ce grand effort a été tenté, c’est aussi et surtout pour garder au pays sa parure traditionnelle et la sève de son esprit.
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Georges Hardy, « L'organisation du Maroc », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 297-318.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/l-organisation-du-maroc/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730