Tome III · Le Maroc · Chapitre 4
La crise rifaine
I. - UN NOUVEAU ROGUI. — Abd-el-Krim. — Le bloc rifain et l’Espagne. II. — LE PREMIER CHOC. — L’offensive rifaine contre le Maroc français. — La résistance du Maroc français. III. - UNE CRISE DU COMMANDEMENT. — L’inquiétude de l’opinion française et la
direction des opérations. — L’offensive franco-espagnole. — Le départ du maréchal Lyautey. IV. — LA VICTOIRE. — Les tentatives de paix. — La reprise de l’offensive et du travail
politique ; la reddition d’ Abd-el-Krim. — Le Maroc et la crise rifaine. Le Maroc s’acheminait vers une pacification définitive, quand sa sécurité fut soudain menacée par l’offensive d’un nouveau Rogui, Abd-el-Krim.
I
A BD-EL-KRIM
Il s’appelait exactement Mohammed ibn Abd el Krim el Khettabi, et il était originaire des Aït-Khettab, fraction des Beni- Ouriaghel, une des plus fortes tribus du Rif, établie dans la plaine qui borde la baie d’Alhucemas. Milieu social qui compte pour beaucoup dans ses ambitions et sa fortune, car les Beni-Ouriaghel, plus riches et d’esprit plus vif que la plupart des autres Rifains, sont également renommés pour leur orgueil, leur avidité et leurs goûts belliqueux.
320Il appartenait à une famille influente, dont les membres étaient les chefs d’un çof puissant. Son père, jouant d’une politique étrangement retorse, avait cherché à créer dans le Rif une sorte de Protectorat espagnol, dont il aurait eu tout le profit et dont l’Espagne aurait supporté tous les frais. L’entreprise avait échoué ; mais il comptait sur ses fils pour la remettre à flot, et il les avait fort habilement préparés à ce rôle.
L’aîné, Abd-el-Krim, né vers1882, avait poursuivi ses études coraniques à Fès ; puis il était passé à Melilla, au service des Espagnols, comme interprète et agent politique. Le cadet, M’hamed, était allé plus loin encore dans la voie de l’assimilation européenne : il avait conquis des diplômes universitaires et suivi à Madrid les cours de l’Ecole des Mines.
ET L’ESPAGNEOr, l’agitation que l’Allemagne avait entretenue dans la zone espagnole pendant la guerre de 1914 et que l’Espagne avait tolérée, n’était pas tombée au jour de la paix ; elle continuait d’exciter les passions, d’allumer les appétits ; livrée à elle-même, elle se tourna contre l’Espagne. Dans ce mouvement d’hostilité, le père d’Ab-el- Krim se trouva compromis ; par représailles, Abd-el-Krim fut retenu en prison pendant onze mois, et, dès qu’il fut parvenu à s’échapper, il se lança dans une lutte acharnée contre la domination espagnole. Il lui fallait, pour avoir quelques chances de succès, réaliser ce tour de force : la coalition de tribus que divisaient des haines féroces. Il entreprit avec son frère une savante et patiente campagne de propagande, il eut des émissaires dans tous les souks, des partisans dans les confréries religieuses, des agents dans les tribus ; il fit valoir avec adresse son prestige familial, sa qualité de lettré musulman, sa connaissance directe des chrétiens et de leurs méthodes ; il menaça ceux qui refusaient de se laisser convaincre, et c’est ainsi qu’il parvint à constituer, contre toute prévision, ce « bloc rifain », contre lequel l’effort de l’Espagne devait se briser.
Le 21 juillet 1921, un éclatant succès couronnait sa politique : il infligeait aux troupes espagnoles la désastreuse défaite d’Anoual ; il s’emparait d’un énorme butin, exigeait des rançons élevées pour la libération des prisonniers, disposait d’abondantes provisions d’armes, de munitions et d’argent, tenait en mains des troupes exceptionnellement entraînées, dressées à l’européenne, parfaitement adaptées à cette guerre de montagne. Quel usage allait-il faire de ces ressources au lendemain de la retraite espagnole ? Se contenterait-il d’asseoir sa domination sur le Rif ? Ou bien, grisé par sa victoire, poussé par ses partisans, s’attaquerait-il au Maroc français ?
321Il annonçait, en toute occasion, des intentions pacifiques, étalait volontiers son admiration et sa sympathie pour la France, et il est bien certain qu’il hésita fortement avant de tenter l’aventure.
II
’OFFENSIVE RIFAINE
A tout CONTRE LE MAROC FRANÇAIS événement, la France demeure en observation sur toute la frontière du Nord, et le mouvement de pacification, au lieu de constituer, conformément au plan primitif, un effort décisif et d’occuper toutes les forces disponibles, se réduit, en 1923, à des opérations de détail.
Contre la « tache de Taza » le général Poeymirau lance plusieurs colonnes, qui finissent par se rejoindre, mais elles rencontrent une ré- GÉNÉRAL FREYDENBERG sistance acharnée : la tache de Taza a simplement diminué d’importance, elle n’est pas effacée de la carte. Dans le Sud, le général Daugan opère le long de la « courtine de l’oued el-Abid » et obtient d’appréciables soumissions, mais la courtine, elle aussi, subsiste.
On comptait, cependant, en 1924, enlever ces derniers îlots de dissidence ; mais brusquement les rôles sont renversés, il faut passer de l’offensive à la défensive : Abd-el-Krim commence à terroriser les populations de notre front nord, qui nous appellent au secours ; déjà, certaines tribus de la rive droite de l’Ouerra, cédant à la menace, ont fait cause commune avec les Rifains. Les Espagnols, dont les postes formaient tampon à l’est et à l’ouest, sont défaillants. Du jour au lendemain, sans augmentation de ressources militaires, c’est un front de 350 kilomètres qu’il est nécessaire d’équiper et de maintenir.
Le général de Chambrun, commandant la région de Fès, qui venait de succéder à Poeymirau, mort des suites de ses blessures et de ses fatigues, est chargé de ramener les tribus de la rive droite de l’Ouerra : il est, presque partout, accueilli en sauveur et peut se convaincre que seules les terrifiantes menaces d’Abd-el-Krim
HIST. DES COLONIES ; MAROC.
322ont fait cesser la soumission au Makhzen. Les troupes françaises occupent une ligne qui suit les crêtes, à Io kilomètres au nord de l’Ouerra ; on improvise des routes, des ponts, une voie de o m. 60, on renforce les garnisons des postes. De nouveau, Abd-el-Krim semble hésiter.
GÉNÉRAL DE CHAMBRUNMais, dès juin, une réaction s’annonce : les Rifains se mettent à attaquer les postes français, qui tiennent bon ; puis, leur pression s’exerce avec une force croissante ; le 15 avril 1925, trois harkas, comprenant en tout 7000 fusils, se jettent sur les Beni-Zeroual ralliés, pillant, massacrant avec furie, et l’agression, à partir du 21, continue à se développer. Dès lors, les tribus de l’Ouerra n’essaient plus de résister à l’envahisseur. Elles se disent que la France ne dispose pas de forces suffisantes pour les protéger et que, si en fin de compte elle est victorieuse, elle pardonnera. Une par une, elles passent à l’ennemi et des réguliers rifains les encadrent. Tardent-elles à s’engager ? Abd-el-Krim use à leur endroit d’une méthode d’infiltration infaillible : il introduit chez elles, par unités, de sûrs partisans, qui se postent aux points sensibles et, le jour où ils se trouvent assez nombreux, allument quelques incendies à titre d’exemple.
Bientôt Fès et Taza sont directement menacées, et la route qui relie l’Occidental à l’Oriental est sur le point d’être coupée, tandis qu’une intense propagande anti-française, savamment organisée, se propage dans le Maroc tout entier. Dès le début de la crise, le maréchal Lyautey avait vu l’ampleur du péril : dans une lettre qui constitue un précieux document historique, il avait signalé au Gouvernement l’attitude douteuse d’Abd-el-Krim, en même temps que le caractère moderne de son armement et de sa tactique, et il avait instamment demandé des renforts. Sa voix n’avait pas été entendue.
323Malgré tout, avec son habituelle décision et soutenu par son équipe de « vieux Marocains », Chambrun, Noguès, Freydenberg, Colombat, Daugan, il entreprit une contre-offensive, qui fut une merveille d’audace et de souplesse. Tout ce qu’on pouvait faire avec des forces aussi réduites, c’était dégager les postes encerclés, Issoual, Teroual, Bibane, Kelaa des Sless, Taounat, etc., courir de l’un à l’autre, sans qu’il fût permis de fixer l’action faute de ressources.
Le Maroc connut alors de rudes angoisses. Plusieurs postes, après une défense héroïque, tombèrent aux mains de l’ennemi ; la plupart subirent des sièges prolongés, manquant de munitions, de vivres et surtout d’eau, sans autre moyen de ravitaillement que les avions, qui laissaient tomber, au prix des dangers qu’on devine, quelques blocs de glace. En juillet, une action particulièrement violente fut dirigée contre Taza, d’où les femmes et les enfants furent évacués, et la défection des Tsoul et des Branès mit la ville-sentinelle dans une situation fort alarmante. Puis, ce fut le tour d’Ouezzan. Mais, des deux côtés, l’élan GÉNÉRAL DAUGAN rifain fut brisé.
Vers la mi-septembre 1925, l’ancien front était à peu près rétabli.
III
ET LA DIRECTION DES OPÉRATIONSUn tel succès — car c’en était un — eût dû rassurer l’opinion et la décider à soutenir énergiquement l’effort du Maroc français. Mais elle manifestait, depuis le commencement des opérations, des tendances inquiétantes et d’ailleurs assez mêlées.
Parmi les Français de France, d’aucuns s’obstinaient à méconnaître la gravité du danger, soupçonnaient le maréchal Lyautey et ses collaborateurs d’ambitions militaires ; fort peu se représentaient les véritables conditions du conflit et le mérite de la résistance marocaine. D’autres et les plus nombreux, par ignorance ou sous l’influence d’une sournoise propagande, persistaient à voir, dans la coalition des tribus rifaines, un « peuple » qui luttait pour son indépendance, dans la personnalité féroce d’Abd-el-Krim, un « héros national » à la façon de Vercingétorix, et les communistes, érigeant cette sympathie en doctrine, adressaient au maître du Rif des télégrammes d’encouragement.
324C’est pour étudier sur place la question que M. Painlevé, président du Conseil des ministres, se rendit au Maroc par avion, en juin 1925. Il eut de longues conférences avec le maréchal Lyautey, inspecta différents points du front et obtint à son retour le vote de crédits pour une extension des opérations. Mais une inquiétude subsistait : on crut la faire disparaître en nommant au Maroc, à côté du résident général, un commandant supérieur des troupes, le général Naulin ; puis, le maréchal Pétain, d’abord chargé d’une simple inspection, reçut une mission permanente pour le contrôle des opérations ; à quelque temps de là, le général Naulin fut remplacé par le général Boichut. Cette crise de l’organisation du com- Infirmière, décédée au Maroc le 24 Août 1912. MADAME FEUILLET mandement se doublait d’un débat, plus ou moins ouvert, sur les méthodes de la contre-offensive. D’aucuns estimaient que toute la difficulté se limitait à l’envoi de renforts et qu’il n’y avait rien à changer aux principes à la fois stratégiques et politiques adoptés, depuis le début de l’intervention française, pour la pacification du Maroc ; d’autres jugeaient préférable d’appliquer à la guerre du Rif l’expérience acquise dans la récente mêlée européenne, d’accumuler le matériel, d’écraser l’adversaire sous des bombardements, sans se perdre en soucis d’adaptation.
Du moins obtint-on de la France les ressources nouvelles dont elle avait si tardivement reconnu la nécessité.
325L’ FRANS-E FRANCO-ESPAGNOLE
des projets de collaboration militaire avec l’Espagne. En même temps, le gouvernement français ébauchait
Le 8 septembre 1925, des troupes espagnoles parviennent à débarquer dans la baie de Cébadilla, au nord-ouest du Peñon d’Alhucemas, de là se dirigent sur Ajdir, quartier général d’Abd-el-Krim, situé à une trentaine de kilomètres de la côte, et, après une difficile progression, s’en emparent, tandis qu’une autre colonne fait pression à l’ouest sur Chechaouen.
Les troupes françaises, de leur côté, entreprennent une offensive générale : elles encerclent, notamment, le massif du Bibane et par là dégagent la route Fès-Taza ; au nord d’Ouezzan, elles poussent, elles aussi, dans la direction de Chechaouen.
Abd-el-Krim a désormais perdu l’initiative des mouvements, et sa défaite paraît prochaine. | MARECHAL IYAUTEY le maréchal C’est alors que Lyautey, estimant que ces événements lui permettaient de reprendre sa liberté, annonça l’intention de se retirer. Le 24 septembre 1925, il adressa la lettre suivante au mi- GÉNÉRAL COLOMBAT nistre des Affaires étrangères : « Les dernières opérations militaires viennent de réaliser un redressement qui nous replace sensiblement sur les lignes que nous occupions avant l’agression rifaine. La situation du Protectorat se trouve rétablie telle qu’elle était en avril, c’est-à-dire au point où elle avait été portée après treize ans de progression continue.
« Je crois avoir le droit de dire que ma tâche, telle qu’elle m’avait été confiée en 1912, a été remplie.
« Tant que le Maroc a été en péril, je ne me suis pas permis de renouveler la demande de remplacement que j’avais présentée au Gouvernement en 1923 et en 1924, demande motivée par de graves accidents de santé et par le besoin d’un repos auquel mes trente ans d’activité coloniale me donnaient légitimement droit.
« Du jour où la menace rifaine, que j’avais signalée avec une inquiétude croissante, s’est réalisée à l’époque où mes rapports l’avaient fait prévoir, je n’ai plus eu d’autre pensée que de tenir le coup avec les moyens réduits dont je disposais au début et de sauver la situation.
326« Aujourd’hui on peut sincèrement affirmer que le danger est écarté et que, avec l’importance des effectifs à pied d’œuvre, l’avenir peut être envisagé avec confiance.
ABD-EL-KRIM« C’est donc en toute sécurité de conscience que je demande à être relevé de mes fonctions de Commissaire Résident général au Maroc... » Le Conseil des ministres accepte cette démission si regrettable par une délibération ainsi conçue : « Le Gouvernement, regrettant la décision du maréchal Lyautey, mais s’inclinant devant ses raisons impérieuses, a décidé d’accepter sa démission. Il lui adresse l’expression de la reconnaissance du pays pour la grande œuvre française de civilisation accomplie par lui au Maroc et notamment pour le dévouement et l’énergie dont il a fait preuve dans la période critique de ces deux derniers mois ». Et, le Io octobre, à Casablanca, salué par une foule immense d’Européens et d’indigènes, qui ne cherchait pas à cacher ses larmes, le maréchal Lyautey dit adieu à ce pays qui lui doit tant.
Il fut remplacé à la Résidence générale par M. Théodore Steeg, ancien ministre de l’Intérieur, de la Justice et de l’Instruction publique, ancien gouverneur général de l’Algérie (I).
IV
LES TENPATIVES DE PAIX
qui suivit et laissèrent place à une intense activité diploma- Les opérations militaires se ralentirent pendant tout l’hiver tique. Le gouvernement français désirait la paix ; Abd-el-Krim, de son côté, sentait le sol se dérober sous ses pieds, mais il s’exagérait la fatigue de l’opinion française et l’influence de ses amis communistes, il ne se résolut à nulle concession raisonnable, et les négociations officieuses d’émissaires comme Gordon Canning et quelques autres n’aboutirent à rien : il est probable qu’il perdit là une belle occasion.
327En avril 1926, les intentions pacifiques de la France s’affirmèrent à la conférence
Tetouan ME R MEDITERRANE E E RA Djebe Coupougo *@ Melilla Chechaduene. lemassint, Ajdir O Anoual Chica Mar
BEN OURIAGUEL 0. Kert
GUEZAOUA Zoumi SENHADJA DE SAIR bau Rekba Shya
Quezzan Teroual ZEROUAL Di Bibane •Ghafs • Nado Tafrant BAR Berteau. Camp
0. Quergh Kelãa des Sless 0 Ain Aicha oTainest BRANES GUEZN 2 Belkace vers Oudjda- Ain Matour 6B. Taza Taourirt D. Amelil OB. Morauj Guercit Msoun Taza Fès A Echelle 50 Km. d’Oudjda, qui groupa des délégués français, espagnols et rifains ; mais la France et l’Espagne entendaient ne traiter, en principe, qu’avec les tribus rifaines, Abd-el- Krim n’étant à leurs yeux que le caïd des Beni-Ouriaghel, et elles subordonnèrent la discussion de la paix à cet ensemble de conditions : échange immédiat des prisonniers, soumission au sultan, éloignement d’Abd-el-Krim, désarmement des tribus, suspension d’armes comportant la faculté pour les troupes franco-espagnoles d’opérer la liaison sur le Kert.
Au début de mai, les délégués rifains, à la tête desquels se trouvait le propre frère d’Abd-el-Krim, M’hamed, déclarèrent ces conditions inacceptables, et la conférence d’Oudjda fut rompue.
328IL A REPRISE DE L’OFFENSIVE ET DU TRAVAIL POLITIQUE : LA REDDITION D’ABD-EL-KRIM
recommence avec une Aussitôt, l’offensive vigueur nouvelle et sur tous les points. La résistance rifaine, obligée de faire face partout à la fois, est à bout de souffle. Abd-el-Krim évacue son repaire de Targuist, dont il avait fait son quartier général depuis la prise d’Ajdir, et se réfugie chez les Beni-Steff, à Snada.
D’autre part, l’action politique auprès des tribus, qu’on avait peut-être dans les derniers mois un peu sacrifiée au canon, reprend ses droits. Les officiers de renseignements, avec leur longue pratique des relations indigènes, exploitent habilement la démoralisation qui, chez les Berbères, suit de près la défaite. Une mission pour l’échange des prisonniers et l’application de mesures sanitaires, dirigée par le docteur Gaud et Pierre Parent, président de l’Amicale des Mutilés du Maroc, contribue, pour sa part, à faire admettre aux Rifains l’inutilité de la lutte. Enfin, une colonne française s’avance audacieusement sur Targuist, et le fragile édifice d’appétits et de frénésie collective que fut le bloc rifain s’écroule d’un coup.
A la fin de mai, Abd-el-Krim, complètement isolé, propose à la France une suspension d’armes et la reprise des négociations ; puis, devant un silence qui équivalait à un refus, il demande l’aman et se met, avec sa famille et ses biens, sous la protection de la France. Le 30 mai 1926, il arrivait à Taza et faisait acte de soumission auprès du général Boichut : il fut momentanément interné à Fès, puis déporté, avec sa famille, à la Réunion. Quelques opérations de police suffirent à réprimer les derniers soubresauts de la résistance rifaine.
Il n’y eut pas de traité de paix, puisque le chef du mouvement se rendait sans conditions et qu’après tout les Rifains n’étaient que des rebelles : il n’y eut que des soumissions, avec la cérémonie traditionnelle du sacrifice des taureaux ou targuiba. exceptionnelles, avait pu se lancer ainsi contre la force française ; il est, même aujourd’hui, bien difficile de donner à cette question une réponse satisfaisante : peut-être l’écrasant succès remporté sur les Espagnols lui a-t-il fait perdre le sens des réalités, peut-être aussi a-t-il été débordé par les tribus, entraîné plus loin qu’il n’eût voulu par son frère M’hamed, encouragé par la sympathie des communistes et les conseils d’agents étrangers. Par ailleurs, la faiblesse des effectifs français qui lui furent longtemps opposés, la crise de l’organisation du commandement, le désir évident du Gouvernement d’obtenir hâtivement la paix, ont
329pu le tromper sur les facultés de résistance de la France et lui faire espérer, jusqu’aux approches de la défaite, une reconnaissance officielle de son autorité.
Durant toute la crise et malgré les efforts des émissaires d’Abd-el-Krim, le reste du Maroc avait observé un calme parfait ; bien mieux, des méhallas étaient parties de toutes les tribus pour contrebattre, dans la zone voisine du front, les tentatives rifaines d’infiltration.
Nul gain de territoire, bien entendu, ne consacra pour nous la victoire. La France se contenta de réoccuper ou d’occuper effectivement toute l’étendue des zones qui lui avaient été concédées en 1912 dans la région de l’Ouerra et sur lesquelles les Rifains n’avaient jamais eu aucun droit. Elle profita aussi de la présence de troupes nombreuses pour accélérer la pacification des autres régions dissidentes et réalisa, à peu de frais et en peu de temps, d’appréciables progrès : de vieux adversaires, comme Sidi Raho, firent leur soumission. Le Maroc, en somme, venait de traverser des heures pénibles ; mais il en sortait élargi, consolidé, et il avait, une fois de plus, affirmé dans l’épreuve son attachement à la France.
LA VICTOIRE
MER Tanger Ville /9 El Arbão du Chard et tarsche internationa MAROC ESPAGNOL Serjurio Villa Melilla Oudida Tlemcen - RABAT C Mazagan DI SEI Han Khe & Gourrama Tensifi Вой Denib 0. Guir
Magador Chichaoua, *Marrakech Colaint Bechar E S A H R A 0. Saoura Subdivision autonome de Casablanca 1 Région civile de la Chaouia Région militaire de Fes
RIO 2 Région civile de Rabat Région militaire de Taza 3 Région civile du Gharb Région militaire de Meknés DE ORO
(Esp.) 4 Région civile d’Oudjda LE Région militaire de Marrakech Résident Général et Commandant en Chef Chef-lieu de région militaire Chef-lieu de région civile 8 Chef-lieu de subdivision ou de territoire militaire Chef-lieu de contrôle civil & Chef-lieu de cercle ou d’annexe militaire Limite de région civile Limite de région militaire_ Limite de dissidence Zône civile Zône militaire Échelle 200 300 400 500 Km.
331
I.- PROBLÈMES ACTUELS.
— Une succession. — La pacification. — La représentation
UNE SUCOESSIONlocale. — La question de Tanger. — Les problèmes économiques. II. — LA « RÉUSSITE » MAROCAINE. tectorat français, ont fréquemment répété que cette grande Des pessimistes, surpris par les rapides progrès du Proœuvre n’était qu’une « façade ». En réalité, les épreuves de toutes sortes n’ont pas manqué au Maroc et, derrière la brillante façade, s’est révélé jusqu’ici un robuste édifice.
Au lendemain même de la guerre du Rif, un autre événement qu’on n’attendait pas si tôt, la mort du sultan Moulay-Youssef, le 17 novembre 1927, servit en quelque sorte de pierre de touche. Comment remplacer ce collaborateur parfait ? N’allait-on pas retomber dans des querelles de succesion, des intrigues de Makhzen, des sécessions de tribus ? La question était d’autant plus grave que Moulay- Youssef n’avait pas formellement désigné son successeur et qu’on pouvait, sans rompre la tradition, hésiter entre ses frères et ses fils. Or, tout se passa le plus tranquillement du monde : les oulémas désignèrent le troisième fils du sultan défunt, Sidi Mohammed, jeune prince de 18 ans, d’esprit ouvert et de caractère affable, qui fut chaleureusement accueilli par les populations.
Il semble donc que le Maroc soit décidément sorti de la crise de croissance.
332 S. M. MOHAMMED BEN YOUSSEFSon horizon est aussi dégagé que possible, et nul problème vraiment inquiétant n’y subsiste. On continue à monter la garde sur quatre fronts. Au nord, le long de la zone espagnole, la France a atteint sa frontière, mais cette frontière demeure encore un peu théorique. Les Espagnols ne sont pas prêts à la délimiter sur place, et quelques contestations restent possibles, notamment au sujet de la tribu des Béni-Zéroual. D’autre part, l’action des Espagnols dans le Rif ne parvient pas à se dessiner nettement, et le Maroc français se doit de ne point relâcher ses précautions de ce côté-là. A l’est, la dissidence berbère n’est pas entièrement réduite. Il est vrai que les grands chefs de la résistance sont aujourd’hui disparus, y compris Mohand, fils de Moha ou Hamou, qui, au contraire de ses frères, franchement ralliés à notre cause, demeurait irréductible ; mais la rude montagne est toujours le pays des djouch. Des bandes fondent audacieusement sur les convois, razzient les troupeaux des tribus soumises ; comme elles garantissent généralement aux notables et aux personnages religieux une part de prise, elles sont encouragées et soutenues par les groupements, et ce n’est pas sans peine qu’elles sont tenues en respect par les deux territoires du Tadla et de Midelt. Il ya là un vrai front, — la « courtine de l’oued el- Abid » — sur lequel il sera nécessaire un jour prochain de faire un effort décisif.
La question du front berbère se relie d’ailleurs à celle du Tafilelt. La grande palmeraie, qui s’étend de l’autre côté de la montagne et que nous avons un moment pacifiée, est redevenue un repaire de dissidence : en dehors même des intérêts proprement marocains, on ne pourra guère aborder la réalisation du Transsaharien sans avoir porté le fer rouge sur cette plaie.
Enfin, dans l’extrême-sud, nous tenons sans difficulté le Sous et le pays Glaoua, et les Ida ou Tanan, au nord d’Agadir, ont fait récemment acte de soumission,
333donnant ainsi à la route de la côte une sécurité qui lui avait toujours manqué. Mais le problème de la police dans le Sahara occidental reste à peu près entier : le territoire espagnol du Rio de Oro sert de refuge aux nomades pillards et le droit de suite n’y est pas reconnu à la France. Une étroite liaison avec les autres éléments de police saharienne, et tout particulièrement avec la Mauritanie, est de plus en plus indiquée.
IL A REPRESENTATION LOCALEIl s’agit là, en somme, de fronts très limités et de menaces toutes locales, mais qui commandent une attention soutenue et le maintien au Maroc de forces relativement importantes. l’extension de la représentation locale. Le développement du peuplement européen a entraîné
Le Conseil de gouvernement ne comprenait, à l’origine, que les représentants des agriculteurs et des commerçants : les « consommateurs » n’y figuraient pas.
Peu après sa prise de fonctions, M. Théodore Steeg fit créer un « troisième collège » chargé de représenter au Conseil du Gouvernement, à côté des commerçants et des agriculteurs, les autres éléments de la population française, les fonctionnaires étant inéligibles.
Les premières élections, en 1927, furent assez orageuses et témoignèrent d’une éducation politique encore imparfaite.
LE DE TANGE A QUESTIOQuant au Conseil de Gouvernement indigène, sa composition n’a pas encore été modifiée ; mais il est permis de se demander si le problème ne finira pas par se poser pour lui comme pour le Conseil de gouvernement français et si la représentation locale du Maroc ne tendra pas à se modeler sur celle de la Tunisie. Sans être pour le Maroc une question vitale, la question du statut de Tanger est cependant liée à son histoire.
Abordée avant 1914, elle avait été laissée en suspens, puis reprise après la guerre et réglée par la Convention du 18 décembre 1923, entre la France, l’Espagne et l’Angleterre.
Aux termes de ce statut, Tanger demeurait sous la souveraineté du sultan. Le sultan désignait pour le représenter à Tanger un « mendoub », qui devait administrer la population indigène, remplir les fonctions de pacha et promulguer les textes législatifs votés par l’Assemblée internationale.
Cette assemblée internationale détenait le pouvoir législatif : elle était présidée par le mendoub et se composait des représentants des Communautés étrangères et marocaines, nommés pour quatre ans (16 Européens, 6 musulmans, 3 israélites) ; les premiers étaient désignés par leurs consuls, les autres par le mendoub.
CONCLUSION
334 MOHAMMED BEN GABRITUn administrateur, nommé pour six ans, était chargé d’exécuter les décisions de l’Assemblée et de diriger l’administration internationale de la zone ; il avait sous ses ordres deux administrateurs-adjoints : l’un directeur des services d’hygiène et d’assistance, l’autre directeur des services financiers, et deux ingénieurs (un Français et un Espagnol) pour les travaux publics d’Etat et les travaux municipaux. Les Capitulations étaient supprimées : le soin de rendre la justice aux étrangers était confié à un tribunal mixte, composé de magistrats français, espagnols et anglais. Les impôts, qui devaient servir à couvrir les dépenses effectuées dans la zone, étaient les mêmes pour les étrangers et les indigènes. La sécurité était assurée par un corps de gendarmerie indigène de 250 membres, commandé par un officier belge, qu’assistaient des officiers français et espagnols. Enfin, un comité de contrôle, composé des consuls des puissances signataires de
Chef du Protocole à la Cour du Sultan. l’Acte d’Algésiras, recevait mission de veiller à la stricte application du statut ; chacun des consuls, à tour de rôle et pendant un an, exerçait les fonctions de président.
On pouvait croire la question réglée par cette internationalisation en forme. Mais l’Espagne n’était pas satisfaite ; elle demanda en 1927 une revision de la Convention et la France se prêta à de nouvelles négociations. Sur ces entrefaites, l’Italie insista pour être consultée, et le statut de Tanger se trouva remanié par l’accord du 25 juillet 1928, conclu par les Gouvernements français, britannique, espagnol et italien et contenant ces principales clauses : commandement de la gendarmerie internationale par un officier espagnol, assisté d’un officier français ; création d’un bureau mixte franco-espagnol à la charge des deux Gouvernements ; attribution à l’élément italien de trois sièges de membres au lieu de deux et d’un siège de viceprésident dans l’Assemblée législative, d’un poste d’administrateur-adjoint chargé de la justice, d’un poste de juge dans la juridiction mixte.
335L ECONOMIQUES ES PROBLEMES
atteste mieux que tout le reste sa belle santé, ce sont les Ce qui continue à dominer toute la vie du Maroc et problèmes de mise au point économique.
Extension des terres de colonisation, développement des aménagements hydrauliques, achèvement du réseau ferré, amélioration des ports d’intérêt local, projets d’unification des tarifs douaniers pour l’Occidental et l’Oriental, — voilà surtout ce qui passionne également les divers éléments de la population et rejette dans lombre, dès qu’elles tentent d’apparaître, les difficultés proprement politiques. Or aucun de ces problèmes n’est insoluble, c’est simplement affaire d’accélération ou de ralentissement, et le nouvel emprunt contracté en 1928 permettra de marquer un grand pas en avant.
Notons que, dans ce mouvement économique, les Allemands tendent à reprendre la place que le traité de Versailles leur avait fait perdre. On commença par imposer aux marchandises allemandes importées au Maroc des surtaxes douanières de 1o et 15 p. 100 ; comme elles n’enrayaient nullement l’activité du commerce allemand, elles furent portées, en 1922, à 25 et 30 p. 100. Mais la politique générale de rapprochement eut son retentissement là comme ailleurs, et un dahir du 3o octobre 1926 stipula que des arrêtés viziriels pourraient suspendre la surtaxe spéciale en ce qui concerne « les produits alimentaires, les matériaux destinés à des travaux d’utilité publique et les matières premières indispensables pour le développement économique du pays ».
II
IL A « REUSSITE MAROCAINE » étrangers les plus qualifiés, une « réussite marocaine », qui Il y a, c’est manifeste, et de l’aveu même des visiteurs s’explique, d’ailleurs, par des raisons diverses.
Dans l’histoire de la colonisation française, le Protectorat de la France au Maroc apparaît comme le dernier-né. Alors que l’Algérie, sa voisine, a servi de champ d’essais, il a bénéficié, lui, de l’expérience et du personnel antérieurs, en particulier de l’expérience tunisienne, et par là, il put s’épargner bien des erreurs et des hésitations, s’avancer à la lumière d’une doctrine et dans des directions bien définies.
Quel que soit l’artisan, et fût-ce un Lyautey, il est difficile de réaliser un chef-d’œuvre avec une matière médiocre. Or, le Maroc était une matière de choix : par la naturelle générosité de son sol et la qualité de son peuplement, il se prêtait, mieux que tout autre pays, à un effort intense et nuancé d’organisation.
CONCLUSION
336Il a eu tout de suite à sa tête un chef, un vrai, — non point un colonisateur improvisé et riche seulement de bonne volonté, mais un colonial blanchi sous le harnais et maître de son métier, — non point un militaire, un diplomate ou un fonctionnaire exclusivement, mais un homme entraîné à mener de front toutes les besognes, à traiter d’emblée tous les problèmes, et, par surcroît, acharné à vaincre, tout entier à son œuvre, incorporé au pays.
Chance non moins rare, ce chef est demeuré en place près de quatorze ans, ce qui constitue un cas à peu près unique de stabilité dans notre histoire coloniale. Si bien que les pians ont été réalisés par celui-là même qui les avait dressés et que nul obstacle n’a résisté à cette action suivie.
Enfin, dès le premier jour, le Maroc a été soumis au régime du Protectorat, l’esprit de protectorat s’est acclimaté dans tous les domaines et le mécanisme de la vie locale s’est peu à peu corrigé et perfectionné sans qu’il fût besoin d’une refonte générale des institutions ni d’un bouleversement des habitudes. Mais ce système d’administration indirecte, loin d’affaiblir l’autorité, l’a maintenue et renforcée, et si le Maroc français a fait preuve en toute circonstance d’une si belle tenue, c’est surtout grâce aux méthodes d’accord entre le sultan et le résident général et à leur volonté commune de tenir le pays à l’abri du désordre.
Il y a, dans cette réussite et ses causes, en même temps que des leçons pour l’avenir, une magnifique preuve de l’esprit colonisateur de la France et une application remarquable du principe qui a toujours été le sien : s’attacher pour civiliser.
Notes de l'édition originale
- p. 326 (I) M. Steeg a lui-même été remplacé comme résident général de France au Maroc, en janvier 1929, par M. Lucien Saint, antérieurement résident général de France en Tunisie.
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « La crise rifaine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 319-336.
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