Colonies françaises

Tome III · Le Maroc · Chapitre 3

L'installation de la France au Maroc (1906-1912)

Par p. 177-234 de l'édition originale 20 250 mots 27 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. L’inefficacité de l’acte d’Algésiras : l’aggravation du désordre. Dans l’est. Dans le sud Dans le nord. Dans l’intérieur. Les répressions inévitables. — II. L’intervention de la France dans le Maroc oriental. L’occupation d’Oudjda. Un chef-d’œuvre de tactique et de politique coloniales : la soumission des Beni-Snassen. La campagne du Haut-Guir. Un plan d’orga nisation des confins. — III. L’intervention de la France dans le Maroc occidental. La révolte à Casablanca. L’attentat. Le bombardement de Casablanca. Les combats sous Casablanca Les précautions diplomatiques du gouvernement français. Le général a Amade et la pacification le la Chaouïa. Marches et contremarches. La mission Regnault-Lyautey dans le Maro occidental. L’affaire d’Azemmour. L’œuvre des troupes françaises en Chaouia. L’arrêt. — IV. Un temps d’arrêt. La rébellion de Moulay Hafia. La neutralité de la France. La victoire de Moulay Hafid. — V. L’Allemagne en travers de la route française. L’affaire des déserteurs de Casablanca. Le débat diplomatique et l’arbitrage. Un semblant de détente : l’accord franco- allemand du 8 février 1909. Le contrat franco-allemand du 17 février IgIo. — VI. Reprise de la pacification. L’accord franco-marocain du 4 mars I910 et le projet d’évacuation. Dans l’oriental : les bandits forcés dans leurs repaires. La police de la basse-Moulouya. Un modêle de pénétration pacifique. Les opérations dans l’occidental. — VII. Le coup d’ Agadir. Les événements de Fès. L’aide française. Le mécontentement de l’Allemagne. Agadir. Le traite franco-allemand du 4 novembre IgII. Le traité du 4 novembre IgII et l’opinion. - VIII Reconnaissance du Protectorat français. La Convention franco-marocaine de Fês (30 mars 1912). Le statut du Maroc espagnol. La convention du 27 novembre 1912. La question de Tanger
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LE « GALILÉE » ET LE « DU CHAYLA » DEVANT CASABLANCA, frontispice
Gravure LE « GALILÉE » ET LE « DU CHAYLA » DEVANT CASABLANCA, frontispice

I. — L’INEFFICACITÉ DE L’ACTE D’ALGÉSIRAS : L’AGGRAVATION DU DÉSORDRE. — Dans l’est. — Dans le sud. — Dans le nord. — Dans l’intérieur. — Les répressions inévitables. II. — L’INTERVENTION DE LA FRANCE DANS LE MAROC ORIENTAL. - L’occupation d’Oudjda. — Un chef-d’œuvre de tactique et de politique coloniales : la soumission des Beni-Snassen. — La campagne du Haut-Guir. — Un plan d’organisation des confins. III. — L’INTERVENTION DE LA FRANCE DANS LE MAROC OCCIDENTAL. — La révolte à Casablanca. — L’attentat. — Le bombardement de Casablanca. — Les combats sous Casablanca. — Les précautions diplomatiques du gouvernement français. — Le général d’ Amade et la pacification de la Chaouia. — Marches et contremarches. La mission Regnault-Lyautey dans le Maroc occidental. — L’affaire d’Azemmour. L’œuvre des troupes françaises en Chaouia. — L’arrêt. IV. — UN TEMPS D’ARRÊT. — La rébellion de Moulay-Hafid. — La neutralité de la France. — La victoire de Moulay-Hafid. V. - L’ALLEMAGNE EN TRAVERS DE LA ROUTE FRANÇAISE. — L’affaire des déserteurs de Casablanca. — Le débat diplomatique et l’arbitrage. — Un semblant de détente : l’accord franco-allemand du 8 février 1909. — Le contrat franco-allemand du 17 février I91o. BISI. DES COLONIES : MAROC.

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VI. — REPRISE DE LA PACIFICATION. — L’accord franco-marocain du 4 mars 1910

et le projet d’évacuation. — Dans l’oriental : les bandits forcés dans leurs repaires. - La police de la basse-Moulouya. — Un modèle de pénétration pacifique. — Les opérations dans l’occidental. VII. — LE COUP D’AGADIR. — Les événements de Fès. — L’aide française. — Le

mécontentement de l’Allemagne. — Agadir. — Le traité franco-allemand du 4 novembre I9II. — Le traité du 4 novembre I9II et l’opinion. VIII. - RECONNAISSANCE DU PROTECTORAT FRANÇAIS. — La Convention francomarocaine de Fès (30 mars 1912). — Le statut du Maroc espagnol. — La convention du 27 novembre 1912. — La question de Tanger.

I

Au lendemain d’Algésiras, l’opinion française se partageait, quant aux affaires marocaines, en deux partis assez nets : les uns s’estimaient heureux d’avoir évité la guerre et se contentaient, faute de mieux, de la maigre part laissée à la France⁠ ⁠; les autres pensaient que la France ne devait pas rester sur cet échec, qu’un « mandat général » sur le Maroc lui revenait de par sa situation dans l’Afrique du Nord et qu’il lui fallait profiter de toutes les occasions pour faire rétablir son droit.

Le gouvernement français, sans se soucier de ces courants d’opinion, exécutait scrupuleusement les conditions de l’Acte d’Algésiras. En particulier, il envoyait à Rabat la mission Regnault pour s’entendre avec le sultan sur les mesures de détail projetées : installation de la police des ports, constitution d’une caisse spéciale pour les travaux publics destinés au développement de la navigation et du commerce, répression de la contrebande des armes, etc...

Mais l’Allemagne jouait un jeu beaucoup moins franc. Elle envoie au Maroc un diplomate déjà connu pour ses sentiments anti-français et son esprit de chicane, le Dr Rosen, qui, tout de suite, se pose en champion de l’indépendance marocaine et parvient à donner, au profit de l’Allemagne, mainte entorse discrète à l’Acte d’Algésiras : nomination d’ingénieurs allemands au Maroc, concession de travaux publics à des entreprises allemandes, etc....

Comme on pouvait s’y attendre, le Makhzen puise dans cette attitude de l’Allemagne des encouragements à la résistance et néglige systématiquement de s’appuyer sur nous pour rétablir l’ordre dans l’Empire. Si bien que les troubles s’aggravent partout.

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ID ANS L’EST

Le représentant du sultan à Oudjda, l’amel, ne perd pas une occasion de manifester son hostilité à l’égard de la France : il interdit à ses administrés de fréquenter le marché français d’El Haimer sur la rive droite du Kiss et d’utiliser la voiture qui fait le service d’Oudjda à Marnia. On voit qu’il ne s’agit plus là de pillards isolés ni d’insoumis, mais de mauvais procédés nettement gouvernementaux.

DANS LE SUD

Plus au sud, mais toujours sur cette frontière orientale, c’est plus grave encore. L’oncle du sultan et son représentant au Tafilelt, Moulay er Réchid, interdit aux Oulad Djerir et aux Doui Ménia soumis à la France de fréquenter les marchés marocains et même de venir faire la récolte sur leurs propriétés situées en territoire marocain⁠ ⁠; il maintient à la frontière les membres de ces tribus qui avaient refusé de se soumettre à la France et que le sultan s’était engagé à refouler vers l’intérieur⁠ ⁠; il laisse s’organiser ou même encourage des razzias en territoire algérien, patronnées par les chorfa du Tafilelt. Mogador, en Mauritanie sévissait un redoutable ennemi de la Cependant qu’Anflous tenait en effervescence la région de France, le cheikh Ma el Ainine, personnage d’un grand prestige religieux, qu’on soupçonnait d’avoir provoqué le meurtre de l’explorateur Coppolani à Tijikdja et dont les émissaires menaient dans l’Adrar une ardente campagne d’agitation.

LA CANONNIÈRE ALLEMANDE « PANTHER » DEVANT AGADIR
Gravure LA CANONNIÈRE ALLEMANDE « PANTHER » DEVANT AGADIR
ANS LE NORD

Or, vers la fin de 1906, Ma el Ainine se rend en personne à la cour de Fès⁠ ⁠; le sultan lui ménage une chaleureuse réception, lui accorde des subsides et des armes. Sur la route du retour, à Casablanca, ses gens molestent un mécanicien français, M. Lécuyer, qui est obligé de se réfugier au consulat de France⁠ ⁠; mais Ma el Aïnine continue en toute tranquillité son chemin vers Mogador. Un autre ami du sultan et des Allemands, un pur bandit, Raisouli, est maître du Maroc septentrional. Les abords immédiats de Tanger subissent sa loi : les indigènes sont malmenés, pillés, les Européens rançonnés, à tel point que la France et l’Espagne annoncent une intervention en commun.

" PANTHER " DEVANT AGADIR

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A cette nouvelle, les Allemands et le sultan s’inquiètent, décident d’arrêter les sévices de Raisouli. Une méhalla de 4 o00 hommes, commandée par le ministre de la guerre en personne, Si Mohammed Guebbas, vient attaquer Raisouli⁠ ⁠; le bandit se réfugie dans la montagne, inflige aux troupes chérifiennes des pertes sérieuses, fait prisonnier le fameux caid Mac Lean, qui lui avait été envoyé en parlementaire et qu’il ne relâche que contre une rançon de 25 000 livres sterling, finalement reste le maître de la situation et continue à répandre la terreur sur la côte et aux abords de la montagne.

ANS L’INTERIEUR

Dans le même temps, un Français, M. Charbonnier, est assassiné en plein jour, sur une place de Tanger, le 27 mai 1906, et ses assassins, qu’on connaissait fort bien, demeurent impunis. Ces désordres ne se limitaient pas aux frontières ou aux points extrêmes de l’Empire chérifien. Dans l’intérieur même, la situation devenait impossible pour les Européens et tout particulièrement pour les Français.

A Fès, le 8 mars 1907, un ingénieur agronome, M. de Gironcourt, est poursuivi à coups de pierres par une foule frénétique. A Marrakech, le 19 septembre 1906, un autre Français, M. Denaut-Lasallas, agent d’une compagnie commerciale, est attaqué et blessé, et le consul français à Mogador ne peut obtenir des autorités chérifiennes qu’elles enquêtent sur cette agression.

A Marrakech aussi, le 23 mars 1907, un médecin français, le docteur Mauchamp, est massacré. Nul attentat ne pouvait attester davantage le déséquilibre moral où se débattait le Maroc, car le docteur Mauchamp était le dernier des Européens contre qui la fureur des Marocains eût dû se tourner : il dirigeait depuis 1905, à Marrakech, avec un admirable dévouement, un dispensaire français⁠ ⁠; il vivait en familiarité avec les indigènes, connaissait à fond leurs coutumes et leur esprit, exerçait sur eux un incomparable ascendant. Mais ce rayonnement gênait un agent de l’Allemagne, Holtzmann, qui essayait alors de soumettre à l’influence allemande le frère du sultan, Moulay-Hafid⁠ ⁠; sourdement, Holtzmann et des indigènes à sa solde sapèrent le prestige du médecin, le firent apparaître comme un faux ami des Marocains, traître et espion⁠ ⁠; ils donnèrent comme preuve quelques bâtons et ficelles tendus sur sa terrasse, qu’ils présentèrent commeune installation de télégraphie sans fil, avec tout ce que la chose comportait d’indiscrétion dangereuse et de magie⁠ ⁠; la populace oubliant d’un coup tout le passé, lapida son bienfaiteur. Elle était à ce point aveuglée de fureur que tous les Européens, sauf les Allemands, durent quitter la ville.

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ASSASSINAT DU DOCTEUR MAUCHAMP
Gravure ASSASSINAT DU DOCTEUR MAUCHAMP
Illustration de l'ouvrage, page 181
Gravure sans légende (page 181)
L ES RÉPRESSIONS INÉVITABLES

Enfin, à Casablanca, le 30 juillet 1907, neuf ouvriers européens, dont cinq Français, sont assas- ASSASSINAT DU DOCTEUR MAUCHAMP sinés, et la colonie française tout entière, pour éviter de subir le même sort, est obligée de se réfugier sur les navires en rade. temps. Le Maroc n’avait la ressource d’invoquer, pour Un tel état de choses ne pouvait se prolonger bien longexpliquer ces attentats, nulle provocation, et le moins qu’on pût lui reprocher, c’était son impuissance à maintenir l’ordre.

D’autre part, les clauses de l’Acte d’Algésiras n’avaient rien à voir dans tout cela. Les accords passés avec le sultan pour la sécurité de la frontière algéro-marocaine n’étaient pas respectés, des Français étaient malmenés ou assassinés, au mépris du plus élémentaire droit des gens. C’est de police et de répression tout bonnement qu’il s’agissait. Déjà en décembre 1906 une flotte franco-espagnole était venue croiser devant Tanger, pour obtenir du Makhzen qu’il montrât plus d’énergie⁠ ⁠; cette fois, la mesure était comble et la France, après les attentats de 1907, était fondée à intervenir localement, dans l’est comme dans l’ouest du Maroc, sans avoir à se réclamer de telle ou telle convention diplomatique.

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II

IL ’OCCUPATION

Par mesure de précaution, cependant, le gouvernement fran- • D’OUDJDA çais avait décidé de porter son principal effort sur le seul point du Maroc où des droits lui fussent franchement reconnus, sur la frontière orientale.

Oudjda est occupée par les troupes françaises, « à titre d’avertissement », et d’ailleurs sans coup férir, le 29 mars 1907. Mais on ne sortit pas des murs de la ville, les troupes ne devaient pas rayonner au delà de 1o kilomètres, et l’on devine que cette manifestation ne produisit pas grande impression sur les tribus.

Quatre mois après, le gouverneur général de l’Algérie, M. Jonnart, poussait un nouveau cri d’alarme, qui, du reste, n’était pas tout de suite entendu, et réclamait une vigoureuse campagne contre les montagnards Beni-Snassen. dée : elle fut des plus brillantes et porta le général Lyautey au tout premier rang des chefs coloniaux.

Après une première leçon reçue les 7 et 8 octobre 1907, au combat des Oulad- Meriem, les Beni-Snassen avaient fait un semblant de soumission, et l’aman leur avait été accordé à Oudida le 27 octobre, moyennant le paiement d’une amende de 5 000 francs. Mais, comme cette clause n’avait pas été exécutée dans les délais fixés, les marchés algériens, depuis la mer jusqu’à Ras-el-Ain, furent interdits à toutes les tribus Beni-Snassen, et deux colonnes, chargées de démonstrations toutes pacifiques, partirent d’Oudida dans la nuit du 22 au 23 novembre.

Ces deux colonnes furent attaquées et durent soutenir des combats très vifs⁠ ⁠; l’une, même, fut obligée de se replier devant 2 000 Marocains. Après des explications à la Chambre, M. Ribot télégraphia au commandant du XIX® corps d’armée qu’il lui laissait toute latitude pour effectuer les mouvements de troupes jugés nécessaires, et, dès le 3o novembre, le général Lyautey fit réoccuper l’ancienne redoute de Martimprey, sur la rive marocaine du Kiss. Les Beni-Snassen étaient refoulés hors du territoire algérien, la sécurité de la frontière était garantie, et une note officieuse de l’Agence Havas présentait ce résultat comme répondant à la première partie des opérations.

COLONTALES : LA SOUMISSION DES BENI-SNASSEN tomne, l’opération fut déci-

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La seconde partie, ajoutait la même note, « doit consister à infliger aux Beni- Snassen le châtiment qu’ils méritent. Il ne peut être question de les poursuivre dans leurs montagnes et de recommencer l’expédition coûteuse et inefficace de 1859. L’avis qui prévaut dans les sphères officielles est qu’il faut les obliger à se replier dans leurs massifs montagneux et les y cerner. Cette tactique, en les empêchant de se ravitailler dans la plaine en eau, en vivres et en munitions de guerre, doit les amener à merci après quelques semaines.. »

RAISSOULI
Gravure RAISSOULI

Ce plan si raisonnable fut exécuté de point en point. Deux colonnes, de chacune environ 2 500 hommes, opérèrent, à partir du 5 décembre, l’une dans la plaine des Trifa, l’autre dans la plaine des Angad.

Vers la mi-décembre, les tribus commencèrent à demander l’aman⁠ ⁠; RAISOULI mais les colonnes poursuivirent leur mouvement enveloppant, qui devait se terminer le 23 décembre par leur jonction en un point choisi par le général Lyautey, le col de Taforalt. On jugea prudent de ne s’en point tenir là et de prouver aux Beni-Snassen que leur repaire n’était pas inaccessible. Malgré de violentes pluies, les points forts furent occupés de façon à réaliser un véritable investissement de la région, puis, le beau temps revenu, des colonnes parcoururent le massif en tous sens et levèrent des otages.

LA CAMPAGNE DU HAUT GUR

Le 7 janvier 1908, le général Lyautey annonçait au gouvernement qu’on pouvait considérer la campagne comme terminée et proposait tout de suite une réduction des effectifs. Le 12, à Taforalt, les notables, qui avaient déjà payé 210 000 francs d’amende et restitué I 200 fusils, firent appel à la générosité de leur vainqueur, qui, au nom du gouvernement, leur fit remise du reste des amendes sous la réserve qu’au plus petit acte d’hostilité on exigerait le paiement total des sommes convenues. commandée par le lieutenant-colonel Pierron Depuis le printemps de 1907, une colonne surveillait l’agitation du Tafilelt. Il y avait là un véritable foyer de harkas, fanatisées par des marabouts et notamment par le chef de la zaouia de Douiret-es-Seba, le vieux Derkaoui Moulay-Ahmed-ou-Lhassen.

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Le 16 avril 1908, avant l’aube, une harka plus importante et plus violente que les autres vint se jeter sur le camp du colonel Pierron, à Ménabha, en poussant des cris féroces. Elle fut repoussée, mais après un combat qui nous coûtait 19 tués et I0I blessés.

Une pareille offense ne pouvait rester sans riposte. Une colonne dirigée par le général Vigy, qui commandait le territoire d’Ain-Sefra, poursuivit la harka jusque dans le Haut-Guir, se heurtant à des forces indigènes de plus en plus importantes. Les 13 et 14 mai 1908, elle livra un rude combat dans la palmeraie de Bou- Denib, mit la harka en complète déroute et s’empara de ses tentes, de ses approvisionnements, de ses munitions. Pour parer à des retours offensifs, des postes permanents furent établis à Bou-Denib et Bou-Anane.

Mais en août, une nouvelle harka, grossie de contingents qui venaient du cœur même de l’Atlas, se forme vers Tazzouguert et compte bientôt une vingtaine de mille hommes. Le ter septembre, elle vient attaquer un blockhaus, installé sur une « gara » au sud-ouest de Bou-Denib et commandé par le lieutenant Vary : Vary et ses 75 hommes résistent pendant 18 heures à des attaques furieuses et sans cesse renouvelées, et l’ennemi se retire. Puis, le 7 septembre, une colonne de secours, venue de Colomb-Bechar et commandée par le colonel Alix, permet de relever le défi du chef de la harka, Moulay-ou-Lhassen, qui voulait que la « chouette et le faucon » s’affrontassent en rase campagne : la rencontre a lieu dans la plaine de Djorf⁠ ⁠; des nuées de cavaliers attaquent les troupes françaises, formées en losange au milieu de la plaine⁠ ⁠; mais les 16 pièces de canon dont disposait le colonel Alix brisent ces assauts, et la harka, après quatre heures de combat, est dispersée.

D’un tout autre caractère que celle des Beni-Snassen, cette campagne du Haut- Guir n’était pas moins méritoire. Elle s’était déroulée dans des régions particulièrement arides, en pleine saison chaude, avec des ressources d’eau fort limitées, sur des centaines de kilomètres, contre un ennemi cinq ou six fois supérieur en nombre et animé d’une frénésie de guerre sainte. Il fallait, pour venir à bout d’un tel concours de difficultés, une singulière expérience de la guerre africaine et de rares provisions d’héroïsme.

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L’ennemi, après cette défaite totale, s’attendait à ce qu’on le forçât dans ses derniers retranchements, et il est bien certain que nous aurions pu profiter des circonstances pour entrer au Maroc et mettre la main sur Marrakech ou Fès⁠ ⁠; mais le gouvernement français tenait à respecter les conventions internationales.

LE BLOCKAUS DE BOU-DÉNIB
Gravure LE BLOCKAUS DE BOU-DÉNIB
U •N PLAN D’ORGANISA- TION DES CONFINS

Au demeurant, cette série d’échecs inspirait aux tribus de salutaires réflexions. Le temps des grandes harkas était passé, la guerre sainte qui avait soulevé l’ensemble des Beraber en 1908 fit place à de simples djouch, LE BLOCKHAUS DE BOU-DENIB à des actes épars de piraterie saharienne qui ne rassemblaient qu’une trentaine ou une cinquantaine de partisans. Le 7 décembre 1908, le général Lyautey avait été nommé haut-commissaire français dans les confins, et il avait adressé au président du Conseil un rapport d’une remarquable netteté sur l’organisation des confins. Il se fondait sur les accords de 1901 et 1902 qui avaient pour objet à la fois de rétablir la sécurité et de régulariser les rapports commerciaux, et il subordonnait ces résultats si désirables à l’organisation d’une police active et méthodique sur la frontière algérienne.

LA RÉVOLTE A CASABLANCA

Mais la situation devenait de plus en plus trouble dans le Maroc occidental : certains bureaux de la Guerre et des Affaires étrangères en prirent prétexte pour retarder de la fin de 1908 au printemps de IgIo l’exécution de ces mesures, qui vraiment s’imposaient et qui ne sentaient nullement l’aventure. Pendant plus d’une année, le général et ses collaborateurs durent donc se borner à consolider les résultats acquis et à préparer politiquement l’avenir, — ce qui, du reste, n’était pas du temps perdu. de la France dans le Maroc occidental sont d’une Les événements qui ont amené l’intervention toute autre qualité que ceux des confins. Ils révèlent beaucoup plus crûment l’état d’esprit des Marocains et nous font entrer au cour du pays et de la difficulté.

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Casablanca comptait à ce moment-là quelque 30 000 habitants, dont un millier d’Européens et 6 0o0 Israélites. C’était donc déjà une grande ville, en relations avec l’Europe depuis longtemps et dont la xénophobie pouvait surprendre. Mais Casablanca était avant tout, comme on dit au Maroc, une ville bédouine, une sorte de caravansérail des tribus environnantes : les négociants, les artisans, les lettrés, gens affinés et peu capables de violence, s’y trouvaient en très petit nombre⁠ ⁠; le gros de la population se composait de simples passants, manœuvres, chameliers, agents des caïds, en somme ruraux en déplacement, frustes, rudes, prompts aux emportements collectifs.

Autour de la ville, les tribus Chaouia s’étaient depuis longtemps séparées du Makhzen. Elles étaient d’autant plus riches qu’elles avaient cessé de payer l’impôt et s’étaient abondamment pourvues de chevaux, de munitions, de fusils à tir rapide⁠ ⁠; installées dans une région de plaines fertiles, composées de brillants cavaliers, elles appelaient de tous leurs vœux une guerre qui leur eût permis à la fois de prouver leur valeur et de piller la ville.

Une sourde propagande avait, d’ailleurs, excité la ville et les tribus contre Abdel-Aziz. Le contrôle français de la douane, en particulier, allait priver d’importants bénéfices clandestins tout un groupe de caïds, de fonctionnaires du Makhzen et de commerçants, qui présentaient adroitement l’affaire comme une atteinte à l’indépendance du pays. Un chemin de fer à voie étroite, destiné à l’exploitation d’une carrière, avait été construit à I 500 mètres de la ville par la Compagnie Marocaine, filiale de la maison Schneider du Creusot, concessionnaire des travaux du port : les adversaires d’Abd-el-Aziz voulurent y voir l’annonce de tout un système de pénétration. Si bien que le port, les travaux du port, le chemin de fer, la douane, tout cela, dans l’esprit simpliste des Bédouins Casablancais et des Chaouïa d’alentour, prit la forme odieuse d’une usurpation et d’une invasion.

IL ’ATTENTAT

Une rivalité de chefs précipita les événements. Le fils de l’ancien pacha de Casablanca, El Hadj Hammou, caïd des Oulad Harriz, avait été évincé, à la mort de son père, par Si Bou Beker ben Bouzid⁠ ⁠; il s’était juré, par vengeance, de mettre Casablanca à feu et à sang, et l’occasion lui semblait bonne d’exploiter la haine de l’étranger. Quant à Bou Beker lui-même, gouverneur de Casablanca, soit duplicité, soit faiblesse, il fit le jeu de son adversaire et ne tenta rien pour apaiser les passions de la foule. Le 28 juillet 1907, une délégation des tribus vient exiger du pacha Bou Beker la suppression des contrôleurs français de la douane, l’arrêt des travaux du port et la destruction du chemin de fer. Le pacha répond que d’aussi graves mesures ne dépendent pas de lui, s’engage à consulter les notables, promet une réponse pour le surlendemain.

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Mais, dans l’intervalle, l’impatience des indigènes s’exaspère⁠ ⁠; un marabout surgit qui appelle sur les chrétiens la malédiction divine⁠ ⁠; un jeune Portugais, dont l’attitude avait paru insolente, est frappé d’un coup de hachette.

Les consuls s’assemblent, demandent une entrevue au pacha : il était trop tard. Dans les carrières ouvertes pour les travaux du port, des ouvriers indigènes s’étaient mis soudain à barrer de gros blocs la voie du chemin de fer⁠ ⁠; un ouvrier européen qui tente de les arrêter est assommé à coups de pierres⁠ ⁠; un train arrive : le mécanicien est immédiatement massacré, ainsi que les ouvriers qui se trouvaient dans le train : en tout cinq Français, quatre Espagnols et Italiens, dont les corps sont hachés et piétinés. La locomotive et les wagons eux-mêmes sont réduits en miettes et brûlés. Acharnement de possédés, fureur aveugle de fanatisés, « nefra », phénomène fréquent dans la vie du vieux Maroc.

A cette nouvelle, les consuls somment le pacha d’intervenir. Il essaie de se dérober et met, enfin, dix de ses hommes à la disposition du docteur Merle, médecin attaché au consulat français, qui entreprend, avec dix Français, de faire transporter les restes des victimes. Mais les mokhazni, arrivés sur la plage, interprètent comme une injure le geste d’horreur dont les Français, à la vue du carnage, ne peuvent se défendre, et les couchent en joue⁠ ⁠; la foule s’arme de pierres, et c’est à grand’peine que le docteur Merle et ses compagnons rentrent au consulat français.

Dans le même temps, les gens des tribus envahissaient la ville, saccageaient le Mellah⁠ ⁠; les Européens étaient obligés de se réfugier dans leurs consulats ou sur des navires en rade, salués par les you-you ironiques des femmes aux terrasses.

La vie d’un millier d’Européens et de 6 0o0 Israélites marocains ne tenait plus qu’à un fil.

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IL E BOMBARDEMENT • DE CASABLANCA

Pourtant, une accalmie semblait s’annoncer. Le commandant de la méhalla chérifienne, Moulay-el-Amine, enfin conscient de ses responsabilités et de celles du sultan, commençait à refouler hors de la ville les gens des tribus. D’autre part, le rer août, un croiseur français, le Galilée, arrivait en toute hâte de Tanger, et la menace de ses canons produisait Peffet attendu.

Il n’était pas question, pour le moment, d’un débarquement : le Galilée devait être incessamment rejoint par le Du Chayla, puis par toute une escadre⁠ ⁠; les consuls avaient déclaré nettement qu’il fallait débarquer en force, si l’on voulait éviter un massacre général des Européens. Impatient d’agir ou mal renseigné, le commandant du Galilée ne tint aucun compte de cet avis⁠ ⁠; dans la nuit du 4 août, il fit parvenir au consulat de France la dépêche suivante : « Au lever du jour, une escadre mouillera devant Casablanca et des forces imposantes débarqueront aussitôt. Il est urgent de prévenir Moulay-el-Amine qu’au premier coup de feu tiré, la ville sera bombardée ».

Moulay-cl-Amine fut donc invité, sous la menace de ces représailles, à laisser ouverte la porte de la Marine, qui faisait communiquer le port et la ville, et à prévenir toute agression : il donna les assurances voulues. A cinq heures du matin, trois canots du Galilée accostèrent, portant 70 matelots, qui, sous les ordres de l’enseigne de vaisseau Ballande et guidés par l’interprète du consulat, — un jeune israélite du nom de Zagury, — se dirigèrent vers la porte de la Marine. Soudain, la porte se ferme : l’enseigne se jette sur elle et la rouvre, mais des coups de feu partent d’un groupe de soldats qui la gardaient et Ballande reçoit une balle dans la main. Alors, d’un seul élan, sous une grêle de balles, au milieu de clameurs féroces, les matelots se fraient un chemin à la baïonnette sur les 250 mètres de rues étroites qui les séparent du consulat de France.

Le pacte ainsi rompu, le signal du bombardement est donné⁠ ⁠; le Du Chayla, qui venait d’arriver, se met de la partie, cependant que des enragés, du haut des terrasses, tiraillent sur les consulats et que les gens des tribus, malgré le feu de l’artillerie qui cherche à les disperser, forcent les portes de la ville, la pillent maison par maison, tuant, violant, brûlant, sans distinction de nationalité. Tous les habitants, Juifs ou Arabes, fuient éperdus dans la campagne.

Moulay-el-Amine suppliait le consul de France de faire cesser le feu, mais il restait à protéger le débarquement des renforts amenés le 5 et le 6 août parle Du Chayla, par la canonnière espagnole Alvaro de Bazan et par un autre croiseur français, rappelé des Açores, le Corbin. Puis le 7 août au matin, le reste de l’escadre française — quatre croiseurs commandés par l’amiral Philibert — arrive à son tour, portant 2 000 hommes des troupes d’Algérie, sous les ordres d’un vétéran des campagnes coloniales, le général Drude.

189 LE CASABLAN SOUS CASABLANCA

Dès lors, l’ordre commence à renaître. La ville est alors placée sous le commandement direct de l’autorité militaire. Des colonnes de tirailleurs et de légionnaires pourchassent les rebelles et les pillards. Le camp français est installé en arc de cercle, à 400 mètres au sud des remparts, à cheval sur la route de PRISE DE LA PORTE DE LA MARINE PAR L’ENSEIGNE DE VAISSEAU BALLANDE ET LES MARINS DU « GALILÉE » Marrakech. Un silence de mort règne sur la ville ruinée, où venaient de se dérouler tant de scènes atroces. à la lutte. Dès le 8 août, leurs cavaliers harcelaient le camp Rejetées de la ville, les tribus n’avaient pas renoncé français, qui se voyait obligé de subir un véritable siège, sans autre abri que de simples tranchées.

PRISE DE LA PORTE DE LA MARINE PAR L’ENSEIGNE DE VAISSEAU BALLANDE ET LES MARINS DU « GALILÉE »
Gravure PRISE DE LA PORTE DE LA MARINE PAR L’ENSEIGNE DE VAISSEAU BALLANDE ET LES MARINS DU « GALILÉE »

Dans la nuit du 17 au 18, c’est une attaque en masse qui se déclanche : 500 spahis sont envoyés en reconnaissance, et malgré les obus de la Gloire et du Galilée, plusieurs milliers de cavaliers marocains, surgissant d’un pli du terrain, menacent de les envelopper. L’arrivée de quatre sections de tirailleurs et d’un escadron de chasseurs d’Afrique sauve la situation : les Marocains se replient, mais les troupes françaises, à leur grand désappointement, reçoivent l’ordre d’abandonner la position et de rejoindre leur camp.

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Le 21, à la faveur du brouillard, nouvel assaut, également repoussé. Le 22, le général Drude décide une marche en avant, l’action est chaude, l’ennemi s’enfuit. Mais il ne perd rien de sa vigueur et, pour comble, il gagne en prudence, cesse de se présenter en formations compactes : toutes les nuits, des audacieux attaquent nos avant-postes. Ce perpétuel qui-vive énerve les troupes, qui voudraient une offensive résolue.

Cette offensive, l’arrivée d’un renfort de 6 ooo hommes, vers la fin d’août, la rend possible. Mais on accorde à l’ennemi une sorte de trêve jusqu’au 9 septembre, et on remet de jour en jour l’attaque du camp de Taddert, au sud de Casablanca, où il a massé ses forces. Enfin, le Il septembre, une forte colonne est dirigée sur Taddert : le camp — six cents tentes plantées dans une large dépression — est surpris et détruit⁠ ⁠; mais les occupants nous échappent, et les troupes françaises viennent reprendre leurs positions sous les murs de la ville.

Cette première répression, cependant, avait porté⁠ ⁠; le bruit courait dans les tribus qu’on n’en resterait pas là et notamment que les Français allaient bombarder Fedhala, autre nid de rebelles et de pillards. Le 15 septembre, quatre émissaires se présentent au consul de France, M. Malpertuy, de la part des Zenata, des Ziaïda et d’une partie des Oulad Ziane, et demandent à négocier la soumission des tribus : comme, à ce moment même, arrivait à Casablanca le ministre de France à Tanger, M. Regnault, chargé d’étudier les moyens de pacification les plus rapides, on accueille sans difficultés les propositions des Marocains et on leur accorde sur-le-champ un armistice jusqu’au 19.

Mais on s’aperçut bientôt que les quatre émissaires n’avaient aucun pouvoir pour traiter et qu’ils étaient venus simplement tâter le terrain. De forts rassemblements se forment au sud-est de Casablanca, autour de Sidi-Brahim et de Tit-Mellil, et recommencent à menacer le camp français : le 21 septembre, le général Drude lance une colonne sur le camp de Sidi-Brahim, qui, comme le camp de Taddert, est pris et détruit⁠ ⁠; puis, comme après l’affaire de Taddert, les troupes françaises, au lieu de pousser plus loin et de s’emparer, par exemple, de la kasbah de Médiouna toute proche, rejoignent leur cantonnement, non sans être harcelées par des cavaliers ennemis.

C’était donc là une menace plutôt qu’une attaque⁠ ⁠; elle suffit, néanmoins, à refroidir l’enthousiasme belliqueux des tribus et à leur faire sentir la différence entre une troupe française et une méhalla chérifienne. Dès le 22 septembre, 18 délégués officiels des trois tribus, Zenata, Ziaïda et Oulad Ziane, entraient en conférence avec le général Drude, l’amiral Philibert, le consul Malpertuy, et finissaient par accepter ces conditions : suspension des hostilités, livraison des auteurs de l’attentat du 30 juillet, paiement d’une indemnité de guerre et d’une indemnité destinée à la continuation des travaux du port, interdiction à tous indigènes de posséder des armes dans un rayon de 15 kilomètres autour de la ville, remise de deux otages par tribu.

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Et, le 25 septembre, le grand marché du mercredi se rouvrait sous les murs de la ville⁠ ⁠; Arabes et Juifs de Casablanca rentraient par centaines, le camp français s’aménageait paisiblement pour l’hiver, la vie reprenait.

GÉNÉRAL DRUDE, dessin de G.-A. CHALON
Gravure GÉNÉRAL DRUDE, dessin de G.-A. CHALON
DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS

C’était là, sans doute, un résultat, mais bien maigre encore. On ne pouvait ignorer qu’une bonne partie des tribus restait en armes : la moindre expérience des campagnes coloniales permettait d’affirmer qu’on ne pacifie pas sans occuper, qu’on perd tout le bénéfice d’une position conquise en l’abandonnant, et il était clair qu’à brève échéance tout serait à recommencer. Pour comble, le sultan Abd-el Aziz et son frère rebelle Moulay-Hafid partaient en guerre l’un contre l’autre et menaçaient de se rencontrer aux environs de Casablanca : on se demandait si le conflit n’allait pas rallumer les hostilités GÉNÉRAL DRUDE contre nous. Les troupes, fatiguées de sacrifices inutiles, accusaient sourdement la timidité de leur général⁠ ⁠; mais étaitce bien le général qui manquait à ce point de résolution⁠ ⁠? Le 4 août 1907, avant toute opération, le général Picquart, ministre de la Guerre, avait télégraphié au général Drude : « Vous exercerez répression sévère contre tribus coupables sans vous laisser entraîner », et ces recommandations s’étaient renouvelées quasi journellement. C’était dire, qu’à la moindre action qui ne fût pas purement défensive, le commandant du corps de débarquement serait désavoué.

Illustration de l'ouvrage, page 191
Gravure sans légende (page 191)

Le ministre des Affaires étrangères, de son côté, ne cessait de rassurer les puissances sur les intentions pacifiques et le désintéressement de la France : « Le programme de notre intervention, disait par exemple une circulaire diplomatique du 29 août à l’occasion de l’envoi de quelques renforts, demeure sans changement : dispersion des rassemblements autour de Casablanca, aucune expédition à l’intérieur ». Toute sortie des troupes, tout combat un peu vif était annoncé avec mille ménagements, sur un ton d’excuse, comme la conséquence de « nécessités inéluctables », et vers la fin septembre on présentait la période des opérations militaires comme « virtuellement terminée ». Au Parlement, bien rares étaient les voix — celles de MM. Deschanel et Delaporte par exemple — qui réclamaient une attitude plus décidée. M. Ribot, ancien ministre des Affaires étrangères, reconnaissait nos obligations au Maroc, mais esquivait, avec une éloquente dialectique, les moyens pratiques d’y satisfaire, et l’on voyait un homme de droite, M. de Castellane, s’associer au socialiste Vaillant pour demander l’internationalisation de la question marocaine.

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D’où venaient donc cette horreur des gestes nets et ce luxe de précautions⁠ ⁠? Les puissances ne bougeaient pas, prenaient acte de notre intervention. Au vrai, c’est à l’Allemagne, à l’Allemagne seule, que tous ces discours s’adressaient : le gouvernement allemand réservait sans doute à nos communications diplomatiques un bon accueil apparent, mais, au contraire des autres, il y répondait en termes énigmatiques ou tardivement, la presse allemande prenait un ton agressif pour commenter notre action au Maroc, les Allemands de Casablanca — notamment Karl Ficke, chef d’une importante maison de commerce et correspondant de journaux pangermanistes — soulevaient, à la faveur du régime des Capitulations, mille difficultés et se tenaient en relations avec les tribus rebelles. Une menace allemande subsistait manifestement, prête à prendre, comme à l’ordinaire, une forme imprévue et brutale : le gouvernement français pouvait se tromper sur les moyens de l’écarter, mais il ne lui était guère permis de l’ignorer.

Allait-on néanmoins se laisser paralyser par elle⁠ ⁠? En octobre 1907, la méhalla de Moulay-Hafid arrive au cœur de la Chaouïa, et nos troupes sont toujours bloquées dans Casablanca, comme dans un « préside ». Il faudrait pouvoir leur donner de l’air, libérer le commandement des lisières qu’on lui impose depuis le début d’août. L’amiral Philibert et M. Regnault se joignent au général Drude pour supplier le gouvernement de laisser occuper la kasbah de Médiouna, d’où partaient de continuelles attaques : le 19 décembre 1907, l’autorisation est enfin accordée et la kasbah est brillamment enlevée le rer janvier 1908. Mais le 9, M. Clemenceau, président du Conseil, en prévoyait déjà la remise au sultan Abd-el-Aziz, et le 12 le général Picquart, ministre de la Guerre, prescrivait au nouveau commandant des troupes, le général d’Amade, de ne point dépasser, en attendant que cette remise devint possible, le rayon des opérations en cours.

193 LE GENERAL D’AMADE ET LA PACIFICATION DE LA CHAOUTA

La soupape ouverte par la prise de Médiouna se refermait. Drude, fatigué par des crises de paludisme, Dès avant la prise de Médiouna, le général avait demandé un congé, et le gouvernement avait décidé de le remplacer par le général d’Amade, brillant officier qui avait fait ses preuves en Algérie et au Tonkin⁠ ⁠; il avait suivi, comme représentant de l’armée française, les opérations britanniques au Transvaal et joignait à de hautes qualités militaires un « sens de l’indigène » particulièrement précieux en la circonstance.

GÉNÉRAL D’AMADE
Gravure GÉNÉRAL D’AMADE
Illustration de l'ouvrage, page 193
Gravure sans légende (page 193)

Le gouvernement, par mesure de sécurité plutôt que par désir d’action, venait d’expédier de nouveaux renforts : les troupes se trouvaient portées à peu près à 14 000 hommes, ce qui rendait possibles, le cas échéant, des opérations de quelque envergure. Au demeurant, la situation s’aggravait : Moulay-Hafid GÉNÉRAL D’AMADE venait d’être proclamé sultan à Fès, Abdel-Aziz se tenait à Rabat, au milieu d’une population indigène surexcitée⁠ ⁠; le consul de France à Rabat demanda au gouvernement un geste de protection, et le général d’Amade fut autorisé à occuper, entre Casablanca et Rabat, les kasbahs de Fédalah et de Bou-Znika qui furent enlevées sans incident, les 1o et 13 janvier.

HIST. DES COLONIES : MAROC.

Ce n’était là qu’une opération de détail : le général d’Amade se proposait de faire cesser, dans la mesure du possible, un piétinement qui n’arrangeait rien, de relever le moral des troupes par une incessante activité et de s’affronter aux tribus dont la lutte entre Moulay-Hafid et Abd-el-Aziz augmentait l’esprit offensif. Le 12 janvier, il quitte Casablanca avec une forte colonne, se dirige vers le sud et, deux jours après, occupe Ber Réchid, où il fait prisonnier El Hadj Hammou, l’instigateur des troubles de Casablanca. Il apprend là que la méhalla de Moulay-Hafid, commandée par son neveu Moulay-Réchid, qui était à Settat, s’apprête à se joindre aux tribus rebelles de la Chaouia : il décide alors de prendre l’offensive et, le 15 jan- I3 vier, après une vive résistance, bouscule la méhalla et ses alliés Chaouia, occupe Settat et détruit le camp marocain. Ce succès produisit une vive impression sur l’esprit des indigènes⁠ ⁠; mais conformément aux instructions générales reçues du ministère, il fallut se contenter de pures démonstrations, abandonner les positions conquises, rentrer à Casablanca. Et la course recommença contre cet ennemi qu’on eût voulu mater sans lui opposer un front permanent de résistance.

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Par surcroît, le terrain était difficile. Aux environs immédiats de Casablanca, la Chaouia offre surtout des plaines cultivables, mollement ondulées, où il pouvait être relativement aisé d’obtenir des résultats décisifs⁠ ⁠; mais entre Casablanca et Rabat, la pénéplaine est profondément labourée d’un relief en creux qui donne de véritables aspects de montagnes, avec des ravins aux flancs abrupts, des oueds encaissés et tortueux, une épaisse végétation forestière, toutes sortes d’embûches. Au sud et au sud-est, la Haute-Chaouia forme un second étage avec des plateaux d’une altitude moyenne de 700 mètres, arides, caillouteux, par endroit tout à fait désertiques.

Le général d’Amade se lance contre les Mdakra, grande tribu montagnarde sur laquelle s’appuyaient toutes les tribus de la Chaouïa, dans la vallée de l’oued Mellah : il les atteint au cours d’une série de combats qui le ramènent à Settat le 6 février, puis autour de Ber Réchid, et repart vers le nord-ouest, où il enlève la kasbah des Oulad-Saïd. Il serait impossible, sans entrer dans l’extrême détail, de donner l’itinéraire de cette guerre au pas de course : ce ne sont que marches et contremarches, opérations de nuit, brusques sauts d’un point à l’autre, campagne harassante et prestigieuse, qui donne une impression d’ubiquité.

Cette tactique, à l’usage, révélait pourtant de graves inconvénients : elle exigeait l’emploi de colonnes séparées, dont 1l était difficile de coordonner la marche et entre lesquelles un ennemi souple et bien informé pouvait faire la navette. Le général d’Amade y renonce, en février, à la suite de combats qui restèrent indécis, et il substitue aux colonnes une seule masse comprenant toutes les unités disponibles. Aussitôt les résultats s’accentuent : l’ennemi est mis en déroute, rejeté dans les montagnes. Moulay-Hafid, par l’entremise d’un correspondant du Matin, assure le général de son désir de paix : le général, en guise de réponse, somme simplement la méhalla de repasser sur la rive gauche de l’Oum-er-Rbia, et la méhalla obéit.

Puis le 15 mars, au combat de Sidi-el-Ourimi, l’affaire la plus brillante de la campagne, les troupes françaises mettent la main sur un campement de 15000 guerriers chaouïa : dès le lendemain, les Chtouka, les Chiadma, les Oulad-Saïd et une fraction des Mzamza font leur soumission, et toute la région occidentale de la Chaouia ne tarde pas à les suivre.

195 IL A MISSION REGNAULT-LYAUTEY DANS LE MAROC OCCIDENTAL

C’était là, il faut bien se garder de l’oublier, le résultat d’un véritable tour de force. Les troupes n’avaient eu, pour base d’opérations, que le camp de Casablanca⁠ ⁠; nulle part elles ne s’étaient arrêtées, installées, nulle part elles n’avaient eu la ressource d’épuiser l’effort de l’ennemi. L’occupation de Settat, en particulier, offre un bon exemple de cette guerre sautillante : elle paraissait indispensable au consul de France, M. Malpertuy, aussi bien qu’au général d’Amade, mais le gouvernement refusait obstinément de l’autoriser, si bien que Settat, où il fallait, de toute nécessité, reprendre barre de temps en temps, fut prise et évacuée quatre fois de suite en deux mois. On devine ce que les conditions d’une telle campagne coûtaient de fatigues inutiles et d’efforts perdus, et c’est merveille qu’elles aient laissé place à des succès aussi nets. Mais il était clair pour tout le monde que cette instabilité ne pouvait se prolonger, et c’est pour examiner les moyens d’y remédier sans compromettre la paix européenne que le gouvernement confia au général Lyautey et à M. Regnault la mission d’étudier sur place la pacification de la Chaouïa. courait la Chaouia et entrait en contact avec A la fin de mars, le général Lyautey parles tribus. Il reconnut sans peine qu’elles étaient pour la plupart démoralisées, désorientées, prêtes à la paix, mais que, pour obtenir et maintenir leur soumission, il fallait fixer, au moins provisoirement, la force française.

Dès le 28 mars 1908, dans un rapport qui portait la marque de son habituelle netteté, il demandait que le général d’Amade fût autorisé à établir des stationnements provisoires en dehors de la périphérie tracée par ses instructions⁠ ⁠; puis, le 6 avril, il déclarait qu’un de ces stationnements provisoires était particulièrement nécessaire à Settat. Enfin, le 17 avril, le ministère de la Guerre se rendait, au moins partiellement, à ces raisons. Vers le même temps, les renforts nécessaires à l’installation des postes permanents arrivaient et portaient à 16 000 hommes environ le corps d’occupation.

L’AFFARRE D’AZEMMOUR

Sans perdre un instant, le général d’Amade s’attaquait aux derniers rebelles et notamment aux Mdakra⁠ ⁠; pour les frapper à loisir et maintenir dans le calme le reste de la population, il établissait les postes de Camp du Boucheron, Settat, Kasbah-ben-Ahmed, Sidi-Slimane, et y laissait à demeure des détachements régionaux chargés d’assurer à son action « la constance et la fixité ». A la fin de mai, une forte colonne qui s’était enfoncée au cœur du pays des Mdakra détruisait leur camp, les réduisait à merci. La pacification définitive de la Chaouia n’était plus qu’une question de mise au point, de mesures de détail et de travail politique. général d’Amade décida de lancer une pointe du côté Tout à fait rassuré du côté de l’est et du sud, le de l’ouest, chez les Chtouka et les Chiadma, dont la soumission était contrariée par les agissements du pacha d’Azemmour, et il voulut compléter cette reconnaissance en poussant jusqu’à l’Oum-er-Rbia, afin d’établir des communications directes avec Mazagan.

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AZEMMOUR
Gravure AZEMMOUR

Le pacha d’Azemmour, qui gouvernait la ville au nom de Moulay-Hafid, en fit fermer les portes et retint les embarcations sur la rive gauche du fleuve, interceptant ainsi les communications entre Casablanca et Mazagan : le général d’Amade menaça de bombarder la ville, le pacha préféra s’enfuir, Azemmour fut occupée par les troupes françaises et un détachement de la police franco-espagnole fut appelé de Mazagan. L’effet fut immédiat sur les tribus des environs : les Doukkala notamment firent tout de suite leur soumission et demandèrent aux Français d’occuper leur pays, pour garantir leur sécurité. Là comme dans l’Oriental, la force française finissait par apparaître comme un principe d’ordre et de tranquillité, et la soumission prenait tournure d’alliance.

Mais il était manifeste que le général d’Amade avait dépassé ses instructions.

AZEMMOUR

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L’inspecteur général de la police à Tanger protesta contre l’emploi d’un de ses détachements dans une ville non prévue par la convention d’Algésiras. Par surcroît, la presse allemande débordait d’invectives. Sur l’ordre du gouvernement, le général dut abandonner la ville et repasser l’Oum-er-Rbia, malgré les supplications des habitants qui redoutaient et qui subirent en effet les représailles du pacha fugitif : il se contenta d’établir un poste permanent à Sidi-bou-Beker, sur la route de Casablanca.

L’EUVRE DES TROUPES

Le 14 juillet suivant, le général d’Amade passa à Casablanca, en présence du corps consulaire, de la colonie étrangère et de la population indigène paisiblement rassemblée, une grande revue où figuraient des détachements de tous les postes : en tout 8 oo0 hommes. Cinq ou six cents cavaliers des tribus étaient venus spontanément se joindre aux troupes françaises et défilèrent à la suite des goumiers algériens, devant le chef énergique et généreux qui leur avait révélé le vrai visage de la France. Onze mois seulement s’étaient écoulés depuis les « massacres » de Casablanca. • FRANÇAISES EN CHAOUIA cultés spéciales d’une campagne qui ne pouvait Là comme dans l’Oriental, et malgré les difficompter sur aucun point vraiment fixe, la rapidité et la solidité de la pacification s’expliquaient sans doute par l’héroïsme des troupes et par les qualités du commandement, mais aussi par l’œuvre bienfaisante réalisée chemin faisant.

Une fois passé le premier moment de frénésie collective, les populations de la Chaoua, essentiellement agricoles, s’aperçoivent sans peine que l’occupation française leur vaut une sécurité toute nouvelle.

La vie administrative et économique se régularise. Les impôts sont régulièrement perçus, sous le contrôle du Service des renseignements et sans l’accompagnement traditionnel d’exactions. Les indigènes se rapprochent peu à peu des postes français, viennent s’y faire soigner et prennent l’habitude de recourir pour leurs différends à l’arbitrage de nos officiers.

L’aménagement des voies de communication en vue de fins militaires profite indirectement à la vie locale. Les pistes sont remises en état, des ponts sont construits, la route, précieux instrument de progrès et de rapprochement, fait son apparition dans le vieux Maroc.

Les villes sont nettoyées, les adductions d’eau réparées ou étendues, avec des moyens de fortune et un budget de quelques milliers de francs. Loin de s’opposer à ces transformations ou simplement de les regarder d’un mauvais œil, les caïds, les assemblées de notables sont les premiers à les demander. La collaboration que le sultan avait si longtemps refusée, c’est le peuple marocain qui l’offrait.

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« Il est absolument hors de doute, écrivait en 1908 le correspondant du Times, Reginald Rankin, que la masse des agriculteurs chaouia saluerait avec allégresse l’annonce de l’occupa- Echette 25 50 Km. Sale tion permanente de leur Rabat O pays par les Français. » OGE AN

OU LAD MZAM ZA

ATLANTTOUE Fedhala DouZnika Temara L’ARRET tait, il Il res- A est vrai, à pacifier les Casablanca Taddert O EN ATTit Mellit S. Brahim •Boulhaut Os : Ben Slimane abords, — régions diffi- ciles, de relief tour- Azemm OCHIADMA S⁠ ⁠! Bou Beker OULAD Bou Skoudr Ber Rechid → Boucheron menté, comme le pays des Zaers. Mazagan CHTOUKA Le Ier février 1909, ® Settat Ka Ben Ahmed le général d’Amade ren- tre en France, et il est remplacé par le général 0 0 Koa si Smaine J + Mechra Oulad Saïd •Guisser OURDIRHA Kourigha jours après, un officier, Moinier. Or, quelques ech Chaïr Mr® Ben Abbou le lieutenant Méaux,

Sidi Ben Nour Dar Chafar poursuivant un malfai- •El Borouj teur, est tué sur les OEI Arbãa confins des Chaouia et

E H A M N A TA D des Zaers, et les Zaers R v. Marrakech yo Ben Guerir S RA G N A refusent de livrer les CASABLANCA ET LA CHAOUÏA agresseurs. Nos goumiers s’avancent jusque sur les bords de l’oued Korifla et dispersent un rassemblement de Zaers⁠ ⁠; mais il leur est interdit de les poursuivre : les instructions du Gouvernement sont plus restrictives que jamais, l’activité déployée par le général d’Amade n’a été admise qu’à regret, et le Gouvernement puise dans les événements qui se produisent à ce moment-là de nouvelles raisons de limiter étroitement son action marocaine.

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IV

MOULAY-HAFID

Dès le printemps de 1906, un frère d’Abd-el-Aziz, installé à Marrakech, Moulay-Hafid, avait pris une attitude nettement hostile à l’égard du sultan : il critiquait ouvertement une politique dont l’insouciance et les maladresses, à l’entendre, conduisaient l’Empire chérifien à sa perte et cherchait à se créer des partisans. Vers mai 1907, cette attitude s’accentue : l’intention de rébellion devient évidente, la menace d’une révolution dynastique se précise.

Il fallait l’impopularité à peu près générale d’Abd-el-Aziz et les troubles du moment pour que cette ambition eût quelque chance de succès : de lui-même, Moulay-Hafid était fort peu sympathique. Il passait pour un personnage singulièrement fuyant et indécis, pratiquant le mensonge par goût, semblait-il, autant que par intérêt, d’une constante duplicité et d’une absence de scrupules qui répondaient, tout au fond de son âme encore mal connue, à de bas instincts, à une invincible lâcheté compliquée de férocité.

En juillet 1907, il découvre son plan : il rompt tout rapport avec Abd-el-Aziz, se fait proclamer sultan à Marrakech dans les premiers jours d’août, lance, en guise de proclamation d’avènement, un violent réquisitoire contre la politique d’Abdel-Aziz et, du même coup, contre l’occupation franco-espagnole qui, selon lui, en était la conséquence. Ce qui ne l’empêche pas de prétendre, vers le même temps, qu’il n’est nullement l’ennemi de la France et qu’il combat simplement le Makhzen d’Abd-el-Aziz.

Pendant quelques mois, sa situation paraît fort mal assurée. Les grands caïds du Sud restent défiants, les notables de Rabat et des autres villes ne semblent pas pressés de prendre parti. Il ne trouve guère d’encouragements que de la part des Allemands, — les seuls Européens qui fussent restés à Marrakech après l’assassinat du docteur Mauchamp.

Enfin, en janvier 1908, il se décide à quitter Marrakech et se dirige vers le nord, par la piste de Mazagan. Mais il se détourne bientôt de cette première direction et marche vers l’est à la fois pour réprimer un soulèvement des Srarna, qui voulaient s’emparer de Marrakech, et pour éviter les Beni-Meskine, qu’il redoutait. Puis, la nouvelle de la prise de Médiouna par les Français lui parvient, et le voilà bien embarrassé : il est campé sur les bords de l’Oum-er-Rbia, à Mechra-ech-Chaïr, il s’y attarde pendant plus de deux mois, paraissant fort indécis et se rendant compte, sans doute, qu’il ne peut ni avancer dans la Chaouïa, parcourue par les Français, ni marcher sur Fès par les difficiles régions du Tadla⁠ ⁠; il fait, nous l’avons vu, des avances au général d’Amade et au même moment proteste auprès des consuls étrangers contre notre pénétration en Chaouia, — attitudes contradictoires qui sont tout à fait dans sa manière et qui révèlent à la fois un caractère sans consistance et une naturelle perfidie.

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Entre temps, il est vrai, il a, en quelque sorte, cessé d’être un rebelle. Les oulémas de Fès l’avaient d’abord condamné⁠ ⁠; mais Abd-el-Aziz et son Makhzen quittent Fès, qui leur était de plus en plus hostile, pour Rabat : dans la vieille ville frondeuse, ce départ déchaîne une terrible agitation, la xénophobie s’exaspère, les oulémas de Karaouiyne lancent une sorte de proclamation dont le sens général se résume en cette phrase : « La force d’Abd-el-Aziz est anéantie⁠ ⁠; il aime les chrétiens⁠ ⁠; il emprunte chez eux⁠ ⁠; toute sa politique consiste à faciliter l’entrée des chrétiens au Maroc », et trente délégués sont chargés de porter cet acte à Moulay-Hafid avec de riches présents.

LA NEUT FRANCE DE LA FRANCE

Mais à Rabat, une méhalla se préparait sous les ordres de Bouchta Baghdadi pour réduire Fès à l’obéissance. Moulay-Hafid se demande s’il pourra, s’il osera jamais parvenir jusqu’à Fès et faire passer dans la réalité cette souveraineté fictive. Par moment, cet ambitieux sans énergie semble décidé à se contenter du sud et du sud-ouest marocain, où son autorité a déià bien de la peine à s’établir, et se désintéresse du nord. dans ces graves événements⁠ ⁠; mais que pouvait-elle faire, L’intérêt de la France se trouvait manifestement engagé tant qu’Abd-el-Aziz restait le souverain légitime du Maroc⁠ ⁠? Elle prétendit rester au-dessus des compétitions dynastiques et travailler avec le sultan en place à la réorganisation prévue par la Conférence d’Algésiras.

L’année 1907 représente, à cet égard, une période de mise au point, sans grand éclat peut-être, mais fort importante et souvent délicate. C’est ainsi que le 15 mai 1907, le gouvernement français fait adopter par le corps diplomatique de Tanger le règlement relatif aux adjudications et aux marchés effectués sur les fonds de la caisse spéciale instituée par l’article 66 de l’Acte d’Algésiras⁠ ⁠; le 8 juin, il arrive au même résultat pour le règlement de la police des ports habités par les Européens⁠ ⁠; le to juin, pour des règlements sur l’expropriation, sur l’importation des explosifs, sur le commerce des armes de chasse et de luxe.

Surtout, la France parvient à obtenir du Makhzen l’approbation de toutes ces mesures, — tâche bien difficile tant que le Makhzen reste à Fès livré à l’influence allemande, tout de suite plus aisée quand il se transporte à Rabat. Là, du 15 novembre au 6 décembre, en des conférences auxquelles participent M. Regnault, ministre de France au Maroc, M. Llaberia, ministre d’Espagne, et Ben Slimane, ministre chérifien des Affaires étrangères, représentant du sultan, tous les malentendus se dissipent, et Abd-el- Aziz affirme solennellement, sans réticences, sa volonté de collaboration.

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SI-MOHAMMED BEN-BOUCHTA EL-BAGHDADI, PACHA DE FÉS
Gravure SI-MOHAMMED BEN-BOUCHTA EL-BAGHDADI, PACHA DE FÉS

La souplesse du sultan naissait peut-être de sa situation embarrassée autant que d’un réveil de sa sagesse, et d’aucuns inclinaient à penser, en France, que nous nous engagions un peu trop à fond : « Dans quelle situation nous trouverons-nous, notait par exemple le Bulletin du Comité de l’Afrique française, si Moulay- Hafid qui n’a aucun pacte avec nous l’emporte⁠ ⁠? »

MOULAY-HAFID

Mais le gouvernement français était bien décidé à ne point se laisser engager plus qu’il ne fallait. Dès que les oulémas de SI-MOHAMED BEN-BOUCHTA EL-BAGHDADI, PACHA DE FÈS Fès, seule autorité légitime en matière de succession dynastique, se furent détachés d’Abd-el-Aziz, il renonça à se servir de lui : le 15 janvier 1908, il annonçait hautement son intention de rester neutre entre les compétiteurs au trône marocain, et le général d’Amade, qui pouvait barrer la route à Moulay-Hafid, reçut l’ordre de le laisser passer. Le 7 juin 1908, Moulay-Hafid entrait à Fès et son autorité se trouvait dès lors reconnue sur la plus grande partie du Maroc.

Abd-el-Aziz, de son côté, faisait partir de Rabat pour Marrakech une méhalla de 6 000 hommes⁠ ⁠; mais cette méhalla était complètement défaite le 19 août à Bou- Ajiba, sur la rive gauche de l’oued Téçaout, par les contingents du Glaoui, et Abd-el-Aziz, abandonnant la partie, se réfugiait en Chaouïa, sous la protection des troupes françaises, puis à Tanger. Il n’y avait plus au Maroc qu’un sultan : Moulay-Hafid.

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La France ne demandait pas mieux que de le reconnaître, puisqu’elle prétendait rester à l’écart de ces questions de personnes qui n’étaient pas prévues par son mandat⁠ ⁠; mais le sultan du Maroc, depuis Algésiras, n’était plus tout à fait libre de son action, et la France, mandataire des puissances, était en droit de poser certaines conditions au nouveau souverain. Au lendemain de la défaite d’Abd-el- Aziz, elle se concerta avec l’Espagne en vue de faire à l’Europe des propositions conjointes sur la reconnaissance de Moulay-Hafid comme sultan du Maroc : par une note du II septembre 1908, la France et l’Espagne proposèrent de subordonner cette reconnaissance à l’acceptation préalable par Moulay-Hafid de l’Acte d’AIgésiras et de tous les actes de son prédécesseur qui en préparaient l’application.

Toutes les puissances adhérèrent sans difficulté à cette note, même l’Allemagne qui, se croyant assurée des préférences de Moulay-Hafid, eût voulu le reconnaître sans condition, mais se contenta de soulever en cette occasion toute une série de questions de détail, sans rapport bien marqué avec l’événement.

Moulay-Hafid, en dépit de son attitude antérieure et du mouvement xénophobe qui l’avait porté au pouvoir, sentit bien qu’il ne pouvait se dérober, au moins pour le moment, à ces exigences. Il déclara donc qu’il entendait respecter l’Acte d’Algésiras, les traités internationaux, les engagements financiers, etc... : moyennant quoi, il fut officiellement reconnu par les puissances le 5 janvier 1909.

V

L’ATTAIRE CASA BAN SURS DE CASABLANCA

Mais, cette difficulté résolue, une autre surgit immédiatement, qui, cette fois, venait directement de l’Allemagne. teurs de la Légion étrangère à Casablanca s’était Au cours de l’année 1908, le chiffre des déseraccru dans des proportions tout à fait anormales : vingt-huit avaient comparu devant le conseil de guerre, une vingtaine étaient parvenus à s’échapper.

On ne tarda pas à découvrir que ce mouvement était provoqué par les Allemands de Casablanca, tenus par le régime des Capitulations à l’abri de toute information judiciaire. Il s’agissait d’une véritable organisation, d’une agence de désertion en forme, qui fonctionnait depuis le début de 1906 sous le patronage de la légation d’Allemagne à Tanger, avec le concours du consulat d’Allemagne à Casablanca et des agences consulaires d’Allemagne à Rabat et Mazagan. Dans la légion même, un racoleur, le légionnaire suisse Brunner, à la solde du consulat d’Allemagne, dépistait ceux de ses camarades qui se trouvaient en proie à ce mal des vieux soldats d’Afrique, le « cafard », et profitait de leur état de dépression morale pour leur conseiller de fuir : il les conduisait chez une logeuse, l’Espagnole Maria Fortez, couverte par les Capitulations contre toute perquisition domiciliaire, et leur procurait des vêtements civils. Dans cette cachette, les déserteurs recevaient la visite d’un fonctionnaire du consulat allemand, qui leur donnait les moyens de gagner l’Allemagne ou simplement Tanger, selon qu’ils étaient ou non d’origine allemande⁠ ⁠; on les embarquait sur un paquebot allemand, à Casablanca même ou de préférence à Mazagan où la surveillance était moins active. Tout cela, on le voit, était minu- MOULAY-HAFID tieusement monté et constituait, aux termes mêmes des correspondances saisies par la suite, un « règlement » en forme.

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MOULAY-HAFID
Gravure MOULAY-HAFID

Or, le 25 septembre 1908, six légionnaires, débauchés dans ces conditions, se disposaient à s’embarquer sur le vapeur allemand Cintra qui mouillait en rade de Casablanca⁠ ⁠; ils étaient accompagnés de M. Just, secrétaire du consulat, d’un homme qu’on peut considérer comme le directeur de l’agence de désertion, M. Sievers, rédacteur à la Deutsche Marokko Zeitung, journal de la légation d’Allemagne au Maroc, et d’un mokhazni du consulat. Au moment où les déserteurs allaient prendre place dans une embarcation, deux caporaux de la Légion étrangère, qui se trouvaient par hasard sur le quai, les reconnaissent et font le geste de les arrêter⁠ ⁠; M. Just s’interpose et déclare : « Ce sont des compatriotes et non point des déserteurs », et l’embarcation s’éloigne en hâte⁠ ⁠; mais il la rappelle, à la pensée qu’elle pourrait être arrêtée par la chaloupe à vapeur du port et, pour lui conférer une protection diplomatique, il essaie d’y sauter : elle chavire, et les passagers sont obliges de reprendre pied à terre.

204 LA DARSE DE CASABLANCA EN 1908

Sur ces entrefaites accourent le lieutenant de vaisseau Tournemire, commandant du port, accompagné de l’enseigne de vaisseau de Soria et de quelques matelots. Le commandant du port donne l’ordre à ses matelots de s’emparer de la personne des déserteurs⁠ ⁠; M. Just proteste avec violence et brise sa canne sur le dos d’un matelot⁠ ⁠; le mokhazni du consulat assène un coup de poing sur la figure d’un autre⁠ ⁠; une lutte s’engage, à l’issue de laquelle le mokhazni est maîtrisé et ligoté⁠ ⁠; M. Just lève la main sur l’enseigne de vaisseau de Soria, qui réplique en lui mettant son revolver sous le nez. Les déserteurs sont conduits à la prison militaire, mais le mokhazni, sur l’intervention du drogman du consulat d’Allemagne, M. Maenz, est délivré

LA DARSE DE CASABLANCA EN 1908
Gravure LA DARSE DE CASABLANCA EN 1908
LE DET DIPLOMATIQUE ET L’ARBITRAGE

Dès qu’il fut informé de l’incident, le consul d’Allemagne, M. Luderitz, essaya de démontrer que ses agents ne s’étaient intéressés qu’à l’embarquement de trois légionnaires, de nationalité allemande, et que les trois autres avaient simplement profité de l’occasion. Mais M. Just, dans la bagarre, avait laissé tomber sur la plage un petit papier ainsi libellé, qui avait été ramassé : « M. Just, chancelier du consulat d’Allemagne, est chargé d’embarquer les six personnes qu’il accompagne. Signé : Luderitz ». Il devenait difficile de plaider l’innocence. midation. Le 28 septembre, il demandait officielle- Le gouvernement allemand essaya donc de l’intiment au gouvernement français « une satisfaction prompte et complète ». A quoi la France répondit en demandant que le consul Luderitz, coupable d’avoir favorisé la désertion des légionnaires, fût désavoué et blâmé. Le conflit était ouvert.

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Devant cette résistance de la France, le gouvernement allemand propose de s’en remettre à des arbitres (I4octobre). Le gouvernement français accepte (I5 octobre), mais il faut croire que l’Allemagne s’attendait à un refus, qui lui eût permis d’élargir le débat, car le 16 au soir, le prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, sans faire aucune allusion à cette demande d’arbitrage, proposait un accord sur les points suivants : sanctions disciplinaires contre les autorités françaises du port de Casablanca, obligation pour elles de présenter des excuses, remise des trois déserteurs allemands au consul d’Allemagne, et, en retour, sanction disciplinaire à l’encontre du consul d’Allemagne. Le gouvernement français répondit qu’il ne voyait pas l’utilité de revenir sur un projet d’arbitrage qui lui avait été régulièrement soumis et qu’il avait accepté.

Alors s’engagea une discussion juridique extrêmement confuse, accompagnée en Allemagne d’une violente campagne de presse. Puis, le rer novembre 1908, le prince Radolin remit au gouvernement français une note en style d’ultimatum, réclamant la mise en liberté immédiate des trois légionnaires allemands et une réparation équitable pour les violences dont les deux employés consulaires allemands avaient été victimes. En même temps, le prince de Bulow déclarait que, faute de recevoir pleine satisfaction sur le second point, l’empereur envisagerait le rappel de son ambassadeur de Paris. L’émotion fut vive en Europe.

Mais le gouvernement français, fort des propositions d’arbitrage, ne se laissa pas intimider. Si bien qu’après toute une nouvelle série d’ergotages et de menaces, le to novembre 1908, le secrétaire d’Etat intérimaire aux Affaires étrangères, M. de Kiderlen-Waechter, et M. Jules Cambon, ambassadeur de France, signèrent la déclaration suivante :

« Les Gouvernements français et allemand, regrettant les événements qui se sont produits à Casablanca le 25 septembre dernier et qui ont amené les agents subalternes à des violences et à de fâcheuses voies de fait, décident de soumettre l’ensemble des questions soulevées à ce sujet à l’arbitrage.

« D’un commun accord, chacun des deux gouvernements s’engage à exprimer ses regrets sur les actes de ses agents suivant le jugement que les arbitres auront porté sur les faits et sur les questions de droit ».

La sentence arbitrale fut rendue par la Cour de La Haye le 22 mai 1909. Elle donna raison aux autorités françaises et leur reprocha seulement de n’avoir pas, dans l’exercice de leurs droits, respecté « dans la mesure du possible » la protection de fait indûment accordée aux légionnaires allemands par le consulat d’Allemagne⁠ ⁠; elle ne reconnaissait, en somme, du côté français que deux torts bien nets : le geste de l’enseigne de vaisseau de Soria, menaçant de son revolver M. Just, et la correction infligée au mokhazni, plus complète qu’il n’était nécessaire pour le réduire à l’impuissance. U "N SEMBLANT DE DÉTENTE : L’ACCORD FRANCO-ALLEMAND DU 9 FÉVRIER 1909 toute une partie de l’opinion estimait En France comme en Allemagne, que cette affaire avait beaucoup trop duré. On commençait à désirer, de part et d’autre, des concessions et, mieux encore, une entente.

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Les relations économiques étaient devenues plus étroites entre la France et l’Allemagne au Maroc. Commerçants et financiers allemands et français substituaient de plus en plus aux simples participations temporaires des associations permanentes, et seule, l’hostilité persistante des deux gouvernements semblait empêcher un large développement de cette collaboration. Pour le Maroc, en particulier, l’idée d’une entente économique prenait une force croissante.

C’est sans doute au désir de ménager cette partie de l’opinion qu’il faut attribuer les sourires dont le gouvernement allemand entremêlait ses coups de boutoir : par exemple, marques flatteuses d’attention pour les Français présents aux régates de Kiel en juin 1907, conversations fort raisonnables et conciliantes de Guillaume II avec M. Etienne sur le Maroc, conversations plus précises du baron de Langwerth, chargé d’affaires à Tanger, avec M. Robert Raynaud, directeur de la Dépêche marocaine, en juillet 1907, ébauche d’un accord franco-allemand qui aurait laissé à la France toute liberté d’action politique au Maroc et renforcé les intérêts économiques de l’Allemagne.

Le débarquement des Français à Casablanca avait interrompu ces négociations. Le gouvernement allemand n’avait jamais accepté qu’à contre-cœur la présence des troupes françaises en Chaouia et il ne cessait d’en demander, plus ou ou moins ouvertement, le rappel. Le baron de Wangenheim, ministre d’Allemagne à Tanger, déclarait nettement, en faisant allusion à l’action française en Chaouia, que « la situation était intolérable au Maroc », et il se laissait aller un beau jour à ajouter : « Le peuple allemand en a assez. L’agitation qui se prépare en Allemagne ne laissera pas au gouvernement d’autre issue que la guerre⁠ ⁠; malgré sa bonne volonté, il devra la faire ».

L’affaire des déserteurs vint mettre le comble à cette mauvaise humeur. Tout projet d’accord fut écarté, et le fameux docteur Rosen, connu pour sa francophobie et ses ressources d’intrigue, qui avait été remplacé sur la demande de la France, fut renvoyé à Tanger.

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Mais voici que l’affaire des déserteurs, qui un moment avait paru si grave, s’arrangeait. D’autre part, le gouvernement allemand, à la suite d’une imprudente interview de l’empereur, publiée dans le Daily Telegraph, était aux prises avec une sérieuse crise intérieure et, par-dessus le marché, avec une crise extérieure provoquée par l’annexion autrichienne de la Bosnie-Herzégovine. Enfin, l’attitude de Moulay-Hafid, après son avènement, avait grandement déçu le gouvernement allemand : il s’attendait à trouver en lui un docile instrument, et Moulay-Hafid ne faisait, après tout, que chausser les babouches de son frère Abd-el-Aziz.

SOUK DU TALAA A FÈS
Gravure SOUK DU TALAA A FÈS

Pour toutes ces raisons, le gouvernement allemand semble désirer, vers le début de 1909, une détente des relations franco-allemandes, un assou- SOUK DU TALAA A FÈS pissement de la querelle marocaine. M. Pichon, ministre français des Affaires étrangères, se prête aux conversations, et c’est dans ces conditions que le projet d’accord économique revient sur l’eau. Le prince de Bulow reprend à son compte le projet Langwerth- Raynaud, dont on ne parlait plus depuis dix-huit mois et, le 9 février 1909, Paccord est conclu.

Le gouvernement français s’engage, une fois de plus, à respecter l’intégrité et l’indépendance de l’Empire chérifien et à maintenir au Maroc le principe de l’égalité économique. Le gouvernement allemand, de son côté, promet de ne pas entraver les intérêts politiques particuliers de la France qui « sont étroitement liés à la consolidation de l’ordre et de la paix intérieure ». Enfin, les deux gouvernements déclarent ensemble qu’ils chercheront « à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourraient obtenir l’entreprise ».

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Cette entente pour des entreprises économiques au Maroc, c’était la grande nouveauté de l’accord. Pour le reste, il apparaissait fort imprécis : le désistement politique de l’Allemagne était tout juste indiqué. Il est vrai que l’accord devait être complété — et le fut en effet — par une lettre qui n’était pas destinée à la publicité et qui fixait deux points essentiels : d’une part, « la conséquence de l’accord que les gouvernements de Berlin et de Paris venaient de signer était le désintéressement politique de l’Allemagne au Maroc »⁠ ⁠; d’autre part, « dans les affaires économiques qui comporteraient une association des intérêts français et allemands, il serait tenu compte, autant que possible, du fait que les intérêts français au Maroc sont supérieurs aux intérêts allemands ».

DU 17 FEVRIER 1910

Tel qu’il était, l’accord fut accueilli avec joie des deux côtés du Rhin. On se réjouissait, de part et d’autre, de voir cesser « l’obsession marocaine ». Dès que l’accord fut signé, on mit à l’étude les procédés d’application, et des conférences s’ouvrirent à Berlin, en mars 1909.

On s’entendit sans trop de peine sur la plupart des affaires en cours : liquidation des dettes du gouvernement marocain, indemnités aux victimes des troubles de Casablanca, émission en France d’un emprunt marocain. La formule d’association pour les entreprises de travaux publics fut beaucoup plus difficile à trouver, et l’on prit le parti d’inviter les hommes d’affaires des deux pays à se concerter directement sur ce point. Mais les hommes d’affaires ne furent guère plus heureux que les diplomates, leurs discussions furent même parfois orageuses, et les diplomates revinrent s’y mêler. Si bien que le contrat d’association, signé le 17 février 1910, un an après l’accord, ne fut, en somme, qu’une réplique de cet accord.

Il créait une « Société marocaine des travaux publics », au capital de deux millions de francs répartis de la façon suivante : 50 p. 100 à la France, 30 p. 100 à l’Allemagne, 7 I /2 p. 100 à l’Espagne, autant à l’Angleterre et 5 p. 100 également partagés entre la Belgique et la Suède. Le conseil d’administration était composé de douze membres : six Français, dont le président, quatre Allemands, dont un vice-président, un Espagnol, vice-président, et un Anglais.

Tout cela pouvait paraître fort net⁠ ⁠; mais les chiffres ne doivent pas faire illusion : la véritable question, à savoir la répartition des entreprises de travaux publics entre les puissances intéressées, n’était pas réglée ou l’était mal⁠ ⁠; il était bien entendu, par exemple, que, dans le domaine politique, l’avantage devait rester à la France, mais où commencent et s’arrêtent, dans une affaire économique comme la construction d’une voie ferrée, le domaine politique et le domaine économique⁠ ⁠? Il était clair que ce contrat, pour être viable, exigerait une constante mise au point, c’està-dire une continuelle intervention des gouvernements français et allemand : si bien qu’il eût abouti à une sorte de condominium économique franco-allemand, qui donnait à la question marocaine un aspect tout nouveau.

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On vit tout de suite, d’ailleurs, que l’accord était plein d’embûches. Il prévoyait, en même temps que la constitution d’une Société marocaine de travaux publics, la création d’une Société fermière pour l’exploitation du monopole des tabacs, la construction d’un réseau marocain de chemins de fer, enfin, la formation d’une Union marocaine des mines. Or, des Allemands, les frères Mannesmann, s’étaient fait octroyer par Moulay-Hafid, au temps où il n’était encore que prétendant, d’importantes concessions de mines⁠ ⁠; ils étaient tenus, en vertu de l’Accord de 1909, de les verser au fonds commun⁠ ⁠; ils s’y refusèrent et il fallut une nouvelle conférence pour régler l’affaire.

Les événements ont empêché de pousser à fond l’expérience⁠ ⁠; mais il apparaissait dès ses débuts que, malgré l’atmosphère d’entente ou plus exactement de détente, toute difficulté marocaine n’était pas aplanie entre la France et l’Allemagne.

VI

L’ACCORD FRANCO-MAROCAIN DU 4 MARS 1310 ET LE PROJET D’EVACUATION

allemand devait au moins présen- La conclusion de l’accord francoter cet avantage immédiat, de faire impression sur l’esprit du Makhzen et d’opposer un front unique au double jeu de Moulay-Hafid.

A vrai dire, la France se faisait à cet égard quelque illusion. A défaut d’entente directe avec l’Allemagne, Moulay-Hafid continuait à recevoir les encouragements de ceux que M. Maurice appelle « les francs-tireurs de la diplomatie allemande », en particulier du redoutable Karl Ficke, qui persistait à mener à Casablanca sa politique ardemment francophobe. On lui conseillait notamment d’exiger, comme condition préalable de tout accord, l’évacuation de la Chaouïa. Moulay-Hafid reprenait courage, se dérobait à tout engagement ferme et, pour gagner du temps, imaginait d’envoyer à Paris une mission dirigée par El Mokri.

Il fallut presque une année (mai 1909-mars I91o) pour obtenir du sultan un résultat positif. Enfin, après de pénibles négociations, les Arrangements francomarocains des 4 et 21 mars IgIo furent conclus.

HIST. DES COLONIES : MAROC.

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Le gouvernement français s’engageait à évacuer la Chaouia le jour où le Makhzen serait en mesure d’entretenir, pour le maintien de la sécurité, I 500 hommes de troupes dirigés et instruits par la Mission militaire française et I 200 goumiers également organisés par les soins de la France. Il devait aussi évacuer Oudida et les régions des Beni-Snassen, de Bou-Anane et de Bou-Denib, moyennant la constitution d’une troupe de 2 000 hommes.

Cet arrangement militaire et politique se doublait d’un arrangement financier. Le Maroc contractait en France un emprunt de Io1 millions, gagé sur le produit disponible des droits de douane, dont 60 p. 10o étaient déjà affectés à l’emprunt de 1904, sur le produit des monopoles du tabac et du kif, sur divers revenus du Makhzen dans les villes du littoral, sur différents loyers d’immeubles appartenant au gouvernement marocain et sur les revenus des biens domaniaux dans un rayon de io kilomètres autour des ports. Cet emprunt devait être émis par la Banque d’Etat.

LE KSAR DES AïT-YAcOUB, croquis d’après nature
Gravure LE KSAR DES AïT-YAcOUB, croquis d’après nature

Il était prévu, d’autre part, que le chef de la Mission militaire française serait le chef de tous les instructeurs, qu’un ingénieur français aurait la direction des travaux publics et que les attributions du contrôle français des douanes seraient élargies.

Enfin, le Makhzen s’engageait à exiger des tribus chaouia une amende de deux millions et demi, destinés aux travaux d’agrandissement du port de Casablanca, à payer les frais de guerre occasionnés par les différentes occupations de troupes françaises, à adresser des instructions formelles à ses représentants locaux quant aux droits de propriété immobilière des étrangers, à user de toute son autorité pour faire cesser l’agitation de Ma-el-Ainine dans le Sud marocain.

LE KSAR DES AÏT-YACOUB (Croquis d’après nature).

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En somme, la France faisait au Maroc la part belle : elle se déclarait prête à quitter le pays le jour où l’ordre serait garanti, et elle lui fournissait immédiatement les moyens de rétablir l’ordre. On ne pouvait guère se montrer plus généreux, et le Maroc, avec un peu d’habileté, pouvait encore sauver son indépendance.

FORCÉS DANS LEURS REPAIRES

Il semblait, du moins, qu’après un long arrêt, les opérations de pacification dussent reprendre dans la confiance et dans la clarté. Elles allaient reprendre, en effet. A la fin de novembre 1908, une reconnaissance partie de Berguent avait été attaquée sur l’oued Anoual par les Ait-bou-Chaouen et les Beni-Guil et ne s’était tirée d’affaire qu’à grand’peine, après une marche de 300 kilomètres en pays hostile. On pouvait voir un échec dans cette « affaire d’Anoual », et l’on sait combien il importe, dans une guerre coloniale, que nulle offense ne reste sans représailles.

Il fallut, cependant, attendre jusqu’au printemps de igio pour que l’autorisation d’agir fût donnée par le gouvernement français. Dès lors, nos détachements de Bou-Denib, Colomb-Bechar, Berguent et Oudjda entreprennent une série de mouvements combinés qui prennent les tribus hostiles dans un réseau serré.

Le général Alix pousse une reconnaissance dans la région de Matarka, pour intimider les Beni-Guil, tandis que le commandant Féraud, pour les empêcher de s’échapper vers le nord, barre la plaine de Tafrata. La plupart des fractions de la confédération Beni-Guil se déclarent prêtes à la soumission.

Puis, le général Alix se tourne contre les Ait-bou-Chaouen, nos agresseurs de 1908, installe un solide point d’appui à Anoual même, se lance dans la montagne avec une colonne légère et inflige à l’adversaire des pertes sérieuses.

Enfin, le colonel Strasser reçoit mission du général Lyautey de marcher contre les Ait-Hammou, qui avaient fait cause commune avec les Ait-bou-Chaouen : il enlève de vive force le col d’Aït-Yacoub et détruit le ksar des Ait-Hammou, qui s’étaient réfugiés dans la montagne.

Toutes les populations paisibles du Haut-Guir se réjouissent de ces succès, auxquels elles avaient largement contribué par leurs indications et leur appui moral.

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LA POLICE DE TA BASSE MOULOUYA

de s’installer aux portes mêmes du Maroc occidental, Vers la même époque, le général Lyautey décide afin de dominer toute la région des confins, mieux qu’il ne pouvait le faire d’Oudjda.

Le 29 juin 1910, le colonel Féraud, qui avait été nommé commandant de la police franco-marocaine, occupe sans résistance Taourirt, noud des routes qui conduisent à Debdou, à Melilla, à Taza et à Fès. Il envoie aussitôt dans tous les sens des agents indigènes, qui rassurent les populations sur les intentions de la France et promettent à brève échéance le retour de la sécurité et la protection des marchés. Les plus rebelles se calment.

Puis, le colonel Féraud entreprend une série de reconnaissances destinées à le mettre en contact personnel avec les populations et à le renseigner sur les principales voies commerciales qui aboutissent à Taourirt. Il est fort bien accueilli dans la plaine des Tafrata, où les gens sont paisiblement occupés aux travaux des champs⁠ ⁠; à la nouvelle que les Beni-Ouaraïn des environs de Guercif paraissent agités, il passe au large de cette région, afin d’éviter des chocs momentanément inutiles, rentre à Taourirt, le to juillet, et de là se propose d’aller reconnaître, au gué de Moul-el-Bacha, la voie d’accès à Melilla. Là, il se heurte à un groupe important de gens de la rive gauche qui, malgré ses exhortations pacifiques, franchissent la rivière et s’approchent de nos troupes, hurlant des insultes et les sommant de se retirer (12 juillet). Les assaillants sont repoussés et le général Lyautey, qui accompagnait la reconnaissance, établit un poste provisoire à Moul-el-Bacha, avec mission d’interdire jusqu’à nouvel ordre le passage des gens de la rive gauche et de protéger les populations de la rive droite.

Il est possible que cette agression n’ait pas été préméditée et qu’il faille y voir une de ces furies collectives qui portent un nom spécial, la nefra⁠ ⁠; en tout cas, les agresseurs qui appartenaient à deux fractions de la grande tribu des Beni-bou-Yahii avaient profité de la leçon. Dès le 14 juillet au soir, des représentants des Beni-bou- Yahii demandaient une entrevue et annonçaient l’intention de s’entendre avec nous. Le général Lyautey acheva de les mater en leur interdisant d’arener leurs troupeaux au fleuve et en leur imposant une amende de 10o moutons pour chacun de nos quinze morts. Au début d’août, leur soumission était complète.

Ainsi, la sécurité était garantie dans la vallée inférieure du fleuve comme elle l’était dans la vallée moyenne. « L’Algérie, la France, déclarait le gouverneur général Jonnart en désignant le général Lyautey, savent ce qu’elles doivent au meilleur de mes collaborateurs. Je ne crains pas de dire, qu’en sept années, ses troupes et lui ont accompli une œuvre merveilleuse. »

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U N MODÈLE DE PÉNÉ- TRATION PACIFIQUE

Œuvre prodigieuse en effet, si l’on songe aux difficultés toutes spéciales de l’entreprise : un grand pays nu, sévère au possible, parcouru de chaînons ravinés et de dunes, lacéré d’oueds, à peine tacheté d’une végétation misérable, étouffant en été, flagellé l’hiver de vents glacés, et tout juste égayé, de loin en loin, autour des sources, par une touffe de palmiers, quelques jardins, d’humbles villages⁠ ⁠; sur cette âpre terre, des tribus farouches, violentes comme le vent, avides comme le sable, capables de parcourir des centaines de kilomètres pour tuer et voler, insaisissables et régnant brutalement sur un pays sans frontières.

LA VISITE DU MÉDECIN-MAJOR CHKISTIANI A L’INFIRMERIE INDIGÈNE
Gravure LA VISITE DU MÉDECIN-MAJOR CHKISTIANI A L’INFIRMERIE INDIGÈNE

D’où venaient donc la rapidité et la solidité de ces résultats⁠ ⁠?

Avant tout, d’une parfaite connaissance du milieu et d’une savante combinaison de la force et de la politique.

Au lieu de disséminer ses troupes en une multi- LA VISITE DU MÉDECIN-MAJOR CHRISTIANI A L’INFIRMERIE INDIGÈNE tude de petits postes et de lancer de temps en temps des colonnes purement militaires, le général Lyautey a résolu de « se garder par le mouvement » et de « manifester la force pour en éviter l’emploi » : c’est en vertu de ces principes qu’il recourt à des reconnaissances de police fréquentes, abondantes en hommes et bien outillées, capables de résister même à de gros assauts et, partant, assurées de maintenir le prestige de nos armes.

Un constant et patient travail politique double les démonstrations militaires.

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Ces reconnaissances ne s’encombrent pas de lourds convois : elles vivent sur le pays, mais en payant fort exactement tout ce qu’elles consomment, et leur ravitaillement contribue à ranimer le mouvement commercial. Elles prennent l’indigène par un de ses points faibles, le sens pratique : les Français s’approchent⁠ ⁠; va-t-on les attaquer ou simplement s’enfuir⁠ ⁠? Sans doute est-il préférable de leur vendre des moutons, puisque ces étranges conquérants paient rubis sur l’ongle⁠ ⁠; on verra par la suite s’il convient de les traiter en ennemis et, en attendant, on s’apprivoise. Un autre attrait de la colonne française, c’est son médecin. A l’étape, tous les blessés, tous les malades d’alentour s’empressent auprès du guérisseur. On ne leur demande pas d’où ils viennent, ce qu’ils sont, et tel de ces blessés ne tient pas à raconter son histoire⁠ ⁠; mais un précieux point de contact s’établit ainsi et bientôt l’avance de la colonne française, loin d’être redoutée, est secrètement désirée par toute une partie de la population.

Dans le même ordre d’idées, de grands postes, en petit nombre, bien défendus et fortement approvisionnés, pourvus du télégraphe et du téléphone, servent en quelque sorte de ports d’attache aux groupes mobiles qui battent le pays. Surtout, au lieu d’être un fortin hostile, le poste devient un « centre d’attraction pour les indigènes » : il importe, disent nettement les instructions du général à ses commandants de secteurs, qu’il n’y ait « de la part de nos troupes, particulièrement de nos troupes européennes, aucune vexation, aucun abus d’autorité, aucune violence, aucune rapine à l’égard des indigènes⁠ ⁠; à ce que leurs mœurs, leurs habitudes religieuses, leurs zaouïas, leurs koubbas soient soigneusement respectées ». Par ailleurs, il faut bannir toute idée d’administration directe. Les officiers du Service des renseignements « doivent connaître parfaitement les tribus, leurs chefs, les partis qui les divisent, les parcourir fréquemment et être au courant de leurs affaires, mais n’y intervenir que dans la mesure nécessaire pour garantir le bon ordre général, la sécurité de nos troupes et de nos nationaux et faire prédominer chez les indigènes les principes de justice et de probité dont le progrès doit être le résultat de notre occupation. »

LE ORDONS DANS L’OCCIDENTAL

Jamais œuvre de guerre ne fut plus féconde en œuvres de paix. venger l’assassinat du lieutenant Méaux. La longue Dans l’Occidental, il fallait, de toute nécessité, impunité dont avaient bénéficié les agresseurs entretenait une dangereuse agitation aux limites de la région occupée par les troupes françaises et risquait de provoquer des troubles plus étendus.

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En juin I9Io, le général Moinier avait bien poussé une pointe dans le Tadla, il avait même occupé la kasbah de Tadla⁠ ⁠; mais il avait reçu tout aussitôt l’ordre de ramener ses troupes dans leurs cantonnements habituels de la Chaoua, et cette manifestation militaire était restée sans effet.

Nos adversaires indigènes se chargeaient d’ailleurs de démontrer les dangers de notre inaction. Le 14 janvier I9II, le lieutenant Marchand était attiré dans un guet-apens et massacré avec ses hommes à peu près au même endroit que le lieutenant Méaux, à Merchouch. Une petite colonne de représailles fut concentrée à Boucheron, mais il lui était impossible de s’aventurer sans de grands risques dans le pays raviné et boisé des Zaër.

KASBAH-TADLA
Gravure KASBAH-TADLA

Sur les instances du général Moinier, qui parvint à faire partager son inquiétude au gouvernement, on décida cependant d’agir, si peu que ce fût : le gouvernement s’entendit avec le général pour une répression aussi limitée que possible, et dont l’exécution serait laissée au sultan lui-même⁠ ⁠; les opérations devaient commencer dans les premiers jours d’avril.

Bien entendu, cette décision fut portée à la connaissance du gouvernement allemand, le 14 mars : M. Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, chargé de cette communication, reçut de M. de Kiderlen-Waechter un froid accueil. Si le gouvernement allemand n’avait fait aucune objection aux arrangements francomarocains de IgIo, c’est que ces arrangements présentaient l’occupation de la Chaoua et du Maroc oriental comme une situation essentiellement provisoire⁠ ⁠; mais voici que le gouvernement français se proposait de sortir des limites de la Chaouïa : la « tache d’huile » française devenait inquiétante, la « tunisification » du Maroc se précisait, et l’on était loin des clauses et de l’esprit de l’Acte d’Algésiras.

KASBAH-TADLA

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Ce n’étaient là, il est vrai, que de discrètes réserves, au cours d’une conversation, et pour ainsi dire d’homme à homme. Le public n’en sut rien.

Les opérations demeuraient donc décidées⁠ ⁠; mais les instructions données au général Moinier révèlent le souci du gouvernement français d’éviter une campagne de grande envergure, susceptible d’alarmer l’Allemagne, et surtout la préoccupation de présenter l’affaire comme une entreprise chérifienne, simplement soutenue par la France et tout à fait conforme à l’esprit d’Algésiras. « Il ne saurait être question, disait à ce propos M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères, résumant ces instructions à la tribune de la Chambre le 24 mars, d’une opération militaire, mais simplement d’obtenir les réparations auxquelles nous avons droit. Le sultan nous a demandé de procéder lui-même au châtiment des auteurs de l’attentat. Nous avons accepté. Mais il est entendu que nous exigeons l’exécution dans le plus bref délai de ces engagements..... Le gouvernement, à la fin de février, a approuvé un projet d’accord avec le gouvernement chérifien. Ce projet a pour but de permettre au Makhzen de se procurer les ressources nécessaires à l’organisation d’une force militaire marocaine, destinée à maintenir l’autorité du sultan dans les tribus. L’œuvre en question est poursuivie sous la direction d’un officier particulièrement remarquable et aux qualités duquel je suis heureux de rendre hommage, le commandant Mangin, devenu aujourd’hui même le lieutenant-colonel Mangin. »

Mais, à quelques jours de là, les plus graves nouvelles parvenaient du Maroc à Paris. Toute la région de Fès et Meknès était en flammes.

VII

ES ÉVÉNEMENTS

DE FES

Un pays en pleine crise, comme le Maroc, ne pouvait s’accommoder de la politique traînante et passive que la mauvaise volonté de l’Allemagne imposait à la France depuis trois années. Le désordre, un moment réprimé par l’active campagne du général d’Amade en Chaouïa, avait le dessus.

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En juin 1909, la révolte du Rogui Bou Hamara était apparue plus menaçante que jamais. En août, elle était réduite par les troupes chérifiennes, guidées par la mission militaire française, mais la férocité avec laquelle les vaincus avaient été traités soulevait l’indignation de toute l’Europe : les prisonniers avaient eu la main coupée⁠ ⁠; Bou Hamara, amené à Fès dans une cage de fer, était exposé pendant plusieurs jours aux insultes de la foule, et comme les puissances avaient décidé, sur l’initiative de la France, de protester auprès du sultan contre ces cruautés inutiles, Moulay-Hafid, la veille du jour fixé pour l’audience des consuls, avait fait tuer le Rogui.

BOU HAMARA DANS SA CAGE AU MÉCHOUAR
Gravure BOU HAMARA DANS SA CAGE AU MÉCHOUAR

En mars 1909, le Makhzen était obligé de lever trois autres méhallas pour combattre la rébellion des Hayaina, des Ait-Youssi et des Beni-Mtir. Un rival de Moulay-Hafid, le chérif Kittani, qui s’était réfugié chez ces derniers, avait été capturé, amené à Fès et assommé à coups de bâton : les Beni-Mtir, à cette nouvelle, étaient repartis en dissidence et n’avaient fini par se soumettre qu’en surface.

En mai 1909, un frère de Moulay-Hafid, Moulay-el-Kébir, essaie de le renverser. Il s’enfuit chez les Zemmour et les Zaers, lie partie avec les Riata et mène la lutte pendant plus d’un an⁠ ⁠; il n’y renonce qu’en septembre 1910, sous la pression de la légation de France. En juin 1909, les Cherarga se soulèvent à leur tour.

En juillet, un conflit franco-espagnol surgit à Melilla, s’aggrave avec rapidité, prend mauvaise tournure et nécessite de laborieuses négociations.

BOU HAMARA DANS SA CAGE AU MÉCHOUAR

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Au début de I910, une accalmie s’annonce : c’est le moment où l’Allemagne semble vouloir s’associer à l’action de la France⁠ ⁠; mais, à la fin de l’année, l’accord franco-allemand ayant révélé ses faiblesses, et la propagande anti-française des Allemands installés au Maroc reprenant de plus belle, la rébellion rebondit. Les Cherarda prennent la tête du mouvement qui gagne toutes les tribus d’alentour. En mars, toutes les routes qui relient Fès à El Ksar, à Meknès, à Tanger, sont coupées⁠ ⁠; surtout, les Beni-Mtir, guerriers redoutables, marchent sur Fès, saccagent et brûlent tout dans la région et se disposent à prendre la ville d’assaut. Des pluies torrentielles empêchent toute manœuvre. Les troupes chérifiennes manquent de munitions, réclament avec insistance le paiement de leur solde et sont d’ailleurs toutes prêtes à pactiser avec l’ennemi. Un envoyé du sultan, le chérif Idriss el Mrani, essaie de négocier, porte aux rebelles une lettre de pardon et 8 ooo douros : il est malmené par eux et rentre à Fès à peine vêtu d’une chemise. Enfin un nouveau prétendant, Moulay-Zin, est proclamé sultan à Meknès.

ENTRÉE DES TROUPES DU GÉNÉRAL MOINIER A FÈs
Gravure ENTRÉE DES TROUPES DU GÉNÉRAL MOINIER A FÈs
L’AIDE FRANÇAISE

La situation semblait tout à fait désespérée. Européens présents dans la ville. Il était impossible au Fès envahie par les tribus, c’était le massacre de tous les gouvernement français de se désintéresser d’un pareil danger. Pourtant, il ne songe encore, par crainte de complications diplomatiques, qu’à faire appel à des contingents marocains⁠ ⁠; il voudrait s’interdire toute action directe.

ENTRÉE DES TROUPES DU GÉNÉRAL MOINIER A FÈS

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Mais le 27 avril IgIı, Moulay-Hafid, qui se sent perdu, appelle au secours, demande formellement, par l’intermédiaire de M. Gaillard, consul de France à Fès, que sa méhalla soit appuyée d’une force française. Par ailleurs, la France ne peutelle se fonder sur l’accord franco-allemand de 1909, qui reconnaît sa prépondérance politique au Maroc et son intérêt tout particulier d’y maintenir l’ordre⁠ ⁠? Le gouvernement français décide donc de répondre à l’appel de Moulay-Hafid et de lancer sur Fès une colonne légère sous le commandement du général Moinier.

Il prend d’ailleurs de minutieuses précautions pour que les autres puissances, et surtout le gouvernement allemand, ne voient dans cette mesure qu’un geste de défense. Il aurait pu songer à fixer Oudjda comme base d’opérations, mais il choisit à dessein la route de l’ouest, pour garder à l’expédition son caractère chérifien. Il recommande fermement au général Moinier de ne rien tenter qui puisse porter atteinte à l’autorité du sultan ou diminuer son prestige, et de terminer le plus vite possible les opérations.

GÉNÉRAL MOINIER
Gravure GÉNÉRAL MOINIER
Illustration de l'ouvrage, page 219
Gravure sans légende (page 219)

A la fin d’avril, les troupes françaises sont concentrées à la kasbah de Kenitra et reçoivent l’ordre de marcher sur Fès à toute allure. Elles repoussent l’ennemi aux combats de Sidi-Ayech (11 mai), de Lalla-Ito (13 mai), de Daiet-el-Aïcha GÉNÉRAL MOINIER (15 mai) et le 21 mai arrivent à Fès, où elles entrent sans sérieuse résistance. Le sultan se rend compte qu’il vient d’échapper à de grands dangers et reçoit le général Moinier avec effusion. Le Il mai l’énergique colonel Riffault occupe Rabat et en devient l’organisateur.

Dans le même temps, les troupes de l’Oriental, sous le commandement du général Toutée, s’étaient massées sur la rive droite de la Moulouya : elles ne devaient passer le fleuve que sur un ordre formel du gouvernement, mais elles profitèrent de l’occasion pour châtier les agressions répétées des Beni-Ouarain et autres tribus pillardes⁠ ⁠; au vrai, la pacification n’y gagna pas grand’chose, mais c’était déjà un résultat d’occuper sur place et de détourner de Fès des adversaires aussi ardents.

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Au début de juin, le général Moinier continue à dégager les environs de Fès, puis, toujours sur la demande du sultan, il marche sur Meknès, qu’il occupe le 8 mai, et s’empare de la personne de Moulay-Zin, prétendant falot que les tribus ont abandonné aussitôt après sa proclamation.

LE ME CONTENT ENTE DE L’ALLEMAGNE

Le gouvernement français eût vivement désiré qu’on s’en tînt là⁠ ⁠; mais quelle imprudence on eût commise en quittant Fès sans avoir éteint l’incendie qui l’encerclait⁠ ⁠! Le général Moinier, revenu à Fès, entreprend donc de ramener au calme les Beni-Mtir, il place une garnison chérifienne à El Hajeb au sud de Meknès, puis, de Meknès, ouvre une route de communication directe vers Rabat à travers le pays des Zemmour, tandis qu’une autre colonne est envoyée contre les Zaers. Le 9 juillet, il était de retour à Rabat, après une campagne qui n’avait pas présenté de grandes difficultés militaires, mais qui avait exigé des troupes, en pleine saison chaude et au cœur de pays rudes, une somme épuisante d’efforts physiques. sauver le Maroc d’un embrasement total et, d’un point L’intervention française venait manifestement de de vue tout européen, d’éviter à l’Europe de lourds sacrifices. Le gouvernement français avait conscience d’être resté dans l’esprit des traités et de n’avoir aucunement abusé de la situation. Mais le rétablissement de l’ordre au Maroc, dans des conditions d’autorité et d’initiative aussi précaires, représentait, en fin de compte, une tâche insupportable, un effort qu’il fallait toujours renouveler : la France pouvait s’estimer fondée à demander un supplément de garanties en échange du service qu’elle venait de rendre au Maroc et à l’Europe et en prévision de difficultés nouvelles. Elle s’en ouvrit à l’Allemagne, puisqu’il semblait entendu que l’Allemagne était désormais, avec la France, la principale puissance intéressée au Maroc.

Mais l’Allemagne était fort irritée de ce qui venait de se passer au Maroc. Quelques jours avant l’organisation de la colonne Moinier, M. de Kiderlen-Waechter avait fait toutes réserves sur les projets de la France et déclaré à M. Jules Cambon : « Le chancelier n’est pas content. L’accord de 1909 n’est que le prolongement de l’Acte d’Algésiras. Vous nous dites : Si nous allons à Fès, ce ne sera qu’à titre temporaire, pour rétablir l’autorité du sultan et prévenir l’anarchie. Mais une fois que vous serez à Fes, pourrez-vous en sortir⁠ ⁠? Je ne mets pas en doute votre bonne foi, mais les événements peuvent être plus forts que votre volonté ».

Dès que les troupes françaises eurent pris la route de Fès, cette crainte se précisa et se fit jour dans la presse allemande : « Une catastrophe est imminente au

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Maroc », disait la Deutsche Tageszeitung, et elle ajoutait : « Par catastrophe, nous entendons l’écroulement définitif de ce qui fut la base de l’Acte d’Algésiras, la fin de la fiction de l’indépendance du sultan ». Puis, comme à l’ordinaire, la menace suivait de près le soupçon, et l’officieuse Gazette de l’Allemagne du Nord déclarait par exemple : « Une infraction à une des clauses essentielles de l’Acte d’Algésiras rendrait à toutes les autres puissances leur pleine et entière liberté d’action et pourrait avoir des conséquences qu’on ne saurait prévoir pour le moment... »

L’expédition de Fès s’était terminée sans que les craintes de l’Allemagne se fussent justifiées⁠ ⁠; mais son mécontentement persistait. De plus, un projet de consortium franco-allemand au Congo venait d’échouer. Une nouvelle conversation avec l’Allemagne s’imposait. A GADIR Le gouvernement français en prit l’initiative. Le 1o juin I9II, M. Jules Cambon demande une entrevue à M. de Bethmann- Hollweg et lui expose le désir de la France de dissiper tout malentendu au sujet de la question marocaine. Le chancelier se dérobe, renvoie l’ambassadeur à M. de Kiderlen-Waechter. Et M. Jules Cambon, les 2ı et 22 juin, à Kissingen, rencontre le secrétaire d’Etat : celui-ci se refuse d’abord à prendre aucun engagement et même à dire ce qu’il pense de l’expédition de Fès, sinon que la France est allée trop loin, qu’elle n’a pas tenu un compte suffisant de l’opinion publique allemande⁠ ⁠; mais, comme M. Jules Cambon insiste pour que toute équivoque soit dissipée et pour que l’Allemage laisse à la France les moyens pratiques d’établir au Maroc « l’influence politique particulière » qui lui était reconnue par l’accord de 1909, il laisse entrevoir la possibilité d’une compensation : « Il y a autre chose que le Maroc, dit-il mystérieusement. — Où⁠ ⁠? — Cherchez. Puisque vous allez à Paris, rapportez-nous quelque chose ».

Ce « quelque chose », le secrétaire d’Etat refusait d’en préciser la nature : pour terminer l’entretien, il fut convenu que M. Jules Cambon « demanderait des instructions précises pour une négociation qui ne devait pas seulement s’appliquer au Maroc, mais chercher ailleurs, au besoin, les éléments d’une transaction plus ample ».

En d’autres termes, vers la fin de juin I9II, l’Allemagne faisait connaître son intention de vendre à la France le protectorat du Maroc. Il ne restait plus à débattre que le prix.

Mais le 25 juin, le cabinet Monis, qui avait engagé cette conversation, tombait⁠ ⁠; il était remplacé, le 28, par un cabinet présidé par M. Caillaux, que l’Allemagne rendait en partie responsable de l’échec des négociations relatives à la Ngoko-Sangha. Et le ter juillet, on apprit, par une note de l’ambassade allemande à Paris, que l’Allemagne avait envoyé un vaisseau de guerre, le Panther, sur la côte méridionale du Maroc, devant Agadir.

AGADIR

222 DU 4 NOVEMBRE 1911

Le « coup d’Agadir » rappelait le discours de Tanger : procédé de scandale et d’intimidation auquel l’Allemagne recourait volontiers. Il n’annonçait pas nécessairement une rupture : il signifiait seulement que l’Allemagne avait quelque chose à demander et voulait se faire entendre sans retard. La région avoisinant Agadir, expliquait le gouvernement allemand, « était très troublée et les intérêts allemands menacés ». Soit. Mais en même temps qu’il donnait ce puéril prétexte, il chargeait son ambassadeur à Paris d’exposer brièvement que, « par la force des choses », l’Acte d’Algésiras avait perdu toute valeur, que le contrôle international sur le Maroc n’était plus qu’une fiction et que l’Allemagne ne pouvait continuer d’accepter cette situation fausse⁠ ⁠; elle ne demandait d’ailleurs qu’à étudier avec la France les remèdes susceptibles de satisfaire également les autres puissances.

Des négociations s’engagèrent qui durèrent plus de quatre mois et qui tinrent l’Europe haletante pendant tout l’été de Igri. On sut très vite que l’Allemagne désirait une compensation en Afrique équatoriale, mais ses premières demandes étaient tout à fait inacceptables. Le débat changeait de sens et de centre à chaque instant, se déplacait du Maroc au Congo, du Congo aux îles du Pacifique.

Ce qui permit d’aboutir, ce fut l’attitude de l’Angleterre, que les exigences de l’Allemagne menaçaient dans ses propres territoires africains : dès le début de la crise, la presse anglaise demandait qu’on répliquât à l’envoi du Panther par l’envoi de deux croiseurs anglais devant Agadir⁠ ⁠; le chancelier de l’Echiquier, M. Lloyd George, déclara que la paix, au prix de concessions excessives, serait « une humiliation intolérable », et cette attitude fit réfléchir l’Allemagne, qui avait escompté, à l’avènement de George V, un relâchement de l’entente anglo-française.

Ce fut aussi la « bonne tenue » de l’opinion française qui, à part une centaine de spécialistes, vivait sur l’accord franco-allemand de 1909 et voyait dans ces nouvelles exigences, manifestées si brutalement, la marque d’une mauvaise foi invincible. La France envisagea la guerre, à ce moment-là, avec un sang-froid vraiment impressionnant.

Du début de juillet à la mi-août, on put croire que les relations allaient décidé-

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ment se rompre entre l’Allemagne et la France : aucun projet d’accord ne semblait viable, on recommençait à tout instant sur nouveaux frais. On obtint simplement l’assurance que l’Allemagne, par suite de l’opposition formelle de l’Angleterre, devrait renoncer à toute installation territoriale au Maroc. Encore l’Allemagne revint-elle sur cette promesse à la nouvelle de grèves importantes en Angleterre.

A partir de la seconde quinzaine d’août, des résultats plus positifs s’annoncèrent. L’opinion allemande se montrait peu favorable à la guerre, des paniques financières se produisaient à la Bourse de Berlin, un grand meeting socialiste s’organisait à Berlin en faveur de la paix, l’Allemagne s’énervait, tandis que la France restait calme et que la revue navale de Toulon attestait le bon état de notre flotte. L’Allemagne était ainsi amenée à diminuer peu à peu ses exigences en Afrique équatoriale, l’idée de « compensations » prenait une tournure pratique.

PORTE DE LA KASBAH DES OUDAïA. RABAT. XII° SIECLE
Gravure PORTE DE LA KASBAH DES OUDAïA. RABAT. XII° SIECLE

Enfin, dès le 14 octobre, on put considérer comme « liquidée » la question purement marocaine. La France obtenait le droit d’établir son protectorat sur le Maroc, de l’occuper militairement, de le représenter auprès des puissances étrangères⁠ ⁠; l’Allemagne y conservait simplement le bénéfice de l’égalité économique, au même titre que les autres puissances, « sans privilège d’aucune sorte ». Il ne restait plus à déterminer que le prix de ce désintéressement.

Le 4 novembre I9II, une convention franco-allemande met un terme à cette pénible période. L’Allemagne cède à la France, en Afrique équatoriale, une bande de terrain de 14 000 kmq, située dans l’angle du Logone et du Chari, et reçoit d’elle un territoire de 275 000 kmq, sur la frontière orientale et méridionale du Cameroun, plus deux points d’accès aux fleuves Congo et Oubangui.

AGADIR

PORTE DE LA KASBAH DES OUDAÏA, RABAT, XII® SIÈCLE

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Moyennant quoi, le gouvernement allemand déclare que, « ne poursuivant au Maroc que des intérêts économiques, il n’entravera pas l’action de la France en vue de prêter son assistance au gouvernement marocain pour l’introduction de toutes les réformes administratives, judiciaires, économiques, financières et militaires dont il a besoin pour le bon gouvernement de l’Empire, comme aussi pour tous les règlements nouveaux et les modifications aux règlements existants que ces réformes comportent. En conséquence, il donne son adhésion aux mesures de réorganisation, de contrôle et de garantie financière que, après accord avec le gouvernement marocain, le gouvernement français croira devoir prendre à cet effet, sous la réserve que l’action de la France sauvegardera au Maroc l’égalité économique entre les nations.

« Au cas où la France serait amenée à préciser et étendre son contrôle et sa protection, le gouvernement impérial allemand, reconnaissant pleine liberté d’action à la France, et sous la réserve que la liberté commerciale, prévue par les traités antérieurs, sera maintenue, n’y apporte aucun obstacle.

« Il est entendu qu’il ne sera porté aucune entrave aux droits et actions de la Banque d’Etat du Maroc, tels qu’ils sont définis par l’Acte d’Algésiras. »

Le gouvernement allemand acceptait également par avance « les occupations militaires du territoire marocain que la France jugerait nécessaires au maintien de l’ordre et de la sécurité des transactions commerciales » et la représentation du gouvernement marocain par la France auprès des puissances étrangères.

Le gouvernement français, de son côté, s’engageait à maintenir fermement au Maroc le principe de l’égalité économique, à veiller à ce qu’il ne soit perçu au Maroc aucun droit d’exportation sur le minerai de fer venant des ports marocains ni aucun impôt spécial sur les exploitations de minerai de fer⁠ ⁠; il devait veiller à la régularité des adjudications de travaux publics, au maintien du libre exercice du droit de pêche dans les eaux et ports marocains, à l’ouverture de nouveaux ports marocains au commerce étranger, dans la mesure exigée par les besoins de ce commerce. On envisageait enfin une revision du régime de la protection et la suppression des tribunaux consulaires, pour le jour où un régime judiciaire normal aurait été institué au Maroc. L’accord devait être communiqué aux autres puissances signataires de l’Acte d’Algésiras, et les deux gouvernements s’engageaient à se prêter un mutuel appui pour obtenir leur adhésion.

225 LE TRAITE DU

Des lettres échangées le 4 novembre par M. de Kiderlen-Waechter et M. Cambon confirmaient les points essentiels de la Convention. De l’une de ces lettres, un mot surgissait, qui résumait tout : Protectorat. 4 NOVEMBRE 1911 Ce fut, par toute l’Europe, une impres- ET L’OPINION sion de soulagement. Hors de France et d’Allemagne, on pensait généralement que l’Allemagne avait joué un jeu dangereux, sans proportion avec son gain, et que la France retirait du conflit le plus clair profit.

En Allemagne, le chancelier d’Empire, M. de MINARET ALMOHADA Bethmann-Hollweg, soutenait devant le Reichstag "DE LA KOUTOUBA " que son gouvernement n’avait rien cédé au Maroc MARRAKECH qui ne fût déjà donné et que le domaine colonial allemand y avait gagné un agrandissement considérable. Mais il fut âprement combattu par le centre et la droite : en particulier, le chef du parti conservateur, M. de Heydebrand, déclara que l’épée allemande seule, et non une politique de concessions, devait assurer la paix : « Comme un éclair dans la nuit, ajoutait-il, tout cela a montré au peuple allemand où est son ennemi », et cet ennemi, c’était l’Angleterre. Le kronprinz, de sa loge, souligna par des applaudissements cette diatribe.

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Gravure AGADIR

Pour répondre à l’attaque, sir Edward Grey, le 27 novembre I9II, à la Chambre des Communes, fit un exposé remarquablement modéré et précis des négociations et montra dans son vrai jour l’attitude de l’Allemagne⁠ ⁠; il en profita pour déclarer que la paix était nécessaire à l’Europe et que l’un des vœux les plus vifs de l’Angleterre était de se créer des amitiés nouvelles « sans déserter les anciennes », ce qui contenait une confirmation de l’entente cordiale.

En France, les mécontents étaient nombreux. On regrettait la cession des territoires congolais⁠ ⁠; une lettre émouvante de Mme de Brazza, veuve du grand explorateur, fit sensation. On prétendait aussi que l’accord ne nous donnait au Maroc aucune garantie réelle et nous liait les mains. A la Chambre des Députés, la découverte des traités secrets de 1904 provoqua des protestations violentes⁠ ⁠; un vif débat s’engagea, le 14 décembre I911, à la fois sur l’histoire de la crise

HIST. DES COLONIES : MAROC

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marocaine et sur la valeur de l’accord. M. Jaurès fut rappelé à l’ordre pour avoir dit que la France « avait fourni sa part d’initiative, sa part d’exemple, sa part de détestable responsabilité dans ces violations universelles de la foi jurée, dans cet abaissement de la signature et de la loyauté internationale »⁠ ⁠; en fin de compte, M. Caillaux, président du Conseil, démontra que la Convention franco-allemande était une « affaire » et que cette affaire était bonne, et le projet de loi approuvant la Convention fut voté par 393 voix contre 36, avec 144 abstentions. Au Sénat, un grave incident se produisit tout de suite : l’examen du traité avait été confié à une commission de 27 membres, et une intervention de M. Clemenceau au sein de cette commission ayant mis en contradiction le président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères, M. de Selves, ce dernier démissionna. M. Caillaux ne parvint pas à reconstituer son cabinet. M. Poincaré fut appelé au pouvoir et remplacé, comme rapporteur du projet de loi, par M. Pierre Baudin, qui, dans une étude vraiment remarquable, s’efforça de dégager la « psychologie » du traité franco-allemand et de faire apparaître l’accord de 1909 comme le point de départ et le pivot des négociations de IgII. Au cours de la discussion, les attaques se renouvelèrent contre « l’abus des traités secrets », contre le manque de stabilité et d’unité de vues de la diplomatie française⁠ ⁠; mais ce n’étaient là que les préliminaires du vrai débat, qui s’engagea entre MM. Pichon, Ribot et Poincaré.

M. Pichon défendait son œuvre, l’accord de 1909⁠ ⁠; il n’était pas parfait, cet accord⁠ ⁠; il ne « donnait » pas le Maroc à la France, mais il n’avait rien coûté. Il n’avait pas compromis la solidité des alliances et des amitiés de la France, il avait apaisé l’inquiétude de l’Europe et il nous avait permis de faire au Maroc « de nombreux pas en avant » sans nous avoir jamais obligés à reculer. La faute de la France, c’était d’avoir manqué de patience et de payer « trop cher une primeur, alors qu’on aurait eu pour rien le fruit, en le laissant mûrir ». Au demeurant, l’accord de I9II ne règle pas complètement la question du Maroc et il ouvre celle du Congo.

Ces vues pessimistes avaient produit une profonde impression et il fallut toute la force persuasive de M. Ribot, président de la commission, pour la dissiper : « Que feraient donc les adversaires du traité s’il n’était pas ratifié⁠ ⁠? Que feriez-vous, Monsieur Pichon, si, le traité étant rejeté, vous aviez la responsabilité du pouvoir⁠ ⁠? Demanderiez-vous aux autres puissances de retirer l’adhésion qu’elles nous ont déjà donnée⁠ ⁠? Proclameriez-vous le Protectorat sans négocier avec l’Allemagne⁠ ⁠? Accepteriez-vous les chances d’un conflit⁠ ⁠? Ou feriez-vous reculer les 27 000 hommes que nous avons au Maroc⁠ ⁠? Et partirions-nous les mains vides et le drapeau bas⁠ ⁠? » La convention, sans doute, peut paraître médiocre, mais elle n’en contient pas moins la reconnaissance officielle du protectorat français sur le Maroc. Sans doute avons-nous eu tort de nous laisser entraîner en I9II dans des conversations avec l’Allemagne, mais la France en a profité pour manifester sa fermeté, et c’est là un bénéfice qui s’ajoute aux profits mêmes de l’accord.

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Cette défense du traité fut reprise par M. Poincaré : lui non plus ne le trouve point parfait, mais il l’estime fort acceptable : « l’Acte d’Algésiras et la déclaration franco-allemande de 1909 n’ont jamais valu pour la France la convention de I9II ». Les sacrifices que nous consentons au Congo ne sont pas excessifs, et la meilleure preuve, c’est le mécontentement d’une bonne partie de l’opinion allemande et la démission du secrétaire d’Etat des colonies, M. de Lindequist⁠ ⁠; en revanche, nos intérêts politiques sont manifestement consolidés au Maroc. Il ne peut donc être question de rejeter le traité : « le Gouvernement actuel voudra toujours rester en communion d’idées avec le pays qui a donné de si beaux exemples de sagesse, de concorde et de sang-froid ».

Après ce discours ferme et sensé, M. Clemenceau tenta, il est vrai, un retour d’offensive : il déclara qu’il voterait contre le traité, « sorte de monstre diplomatique, nouveau cheval de Troie, qui était une offrande à la paix, mais qui retentissait du bruit des armes »⁠ ⁠; mieux vaut faire un saut dans l’inconnu en rejetant le traité qu’un saut dans le trop connu, en l’acceptant. « Le rejet du traité, c’est l’évacuation de Fès, interrompit M. Poincaré. — Non, répliqua M. Clemenceau. Les Allemands ne seront pas contents⁠ ⁠? Eh bien⁠ ⁠! ils ne seront pas contents. »

Coup de clairon qui fut salué de chauds applaudissements, mais qui n’empêcha pas le Sénat d’approuver le traité par 222 voix contre 48 et 30 abstentions.

VIII

DE FÈS (30 MARS 1912)

Les puissances, sauf l’Espagne avec qui il fallut négocier séparément, accueillirent sans réserve l’accord franco-allemand et, du même coup, approuvèrent l’établissement du protectorat français sur le Maroc.

M. S. PICHON

Quant au sultan du Maroc, il lui était bien difficile, même s’il en eût été tenté, de se dérober. L’accord franco-allemand, qui n’était encore que paraphé, lui fut signifié en octobre 1911, et il ne fit quelques réserves que sur l’article 3, qui chargeait la France des relations diplomatiques du Maroc avec les autres puissances. Au demeurant, Moulay-Hafid semblait indifférent au sort de l’Etat marocain et se préoccupait à peu près exclusivement de ses intérêts personnels : depuis son arrivée au pouvoir, il n’avait cessé d’arrondir sa fortune, notamment aux dépens des biens habous, et, cherchant d’autres profits, demandait, par exemple, une commission de 2 p. 1oo sur tous les travaux publics et le monopole de la fourniture de l’électricité à Fès. Une mission extraordinaire de M. Regnault à Fès mit fin à ces marchandages. En trois entretiens tout fut réglé, le 30 mars 1912 : Moulay-Hafid et, au nom du gouvernement français, M. Regnault, signèrent la convention de Fès, qui établissait officiellement le régime du protectorat français au Maroc et s’inspirait, dans ses grandes lignes, des conventions relatives au protectorat tunisien. Officiellement, l’autorité du sultan demeurait intacte, mais le sultan reconnaissait à la France le droit d’introduire au Maroc toutes les réformes, administratives, judiciaires, économiques, financières, militaires, qu’elle jugerait nécessaires. Le gouvernement français pourrait effectuer les opérations militaires qui lui paraîtraient indispensables au maintien de l’ordre. Il s’engageait à sauvegarder la situation religieuse, le respect et le prestige du sultan, l’exercice de la religion musulmane et le fonctionnement des institutions religieuses, telles que les fondations habous. Il s’engageait aussi à prêter au sultan un appui constant contre tout danger qui menacerait sa personne, son pouvoir ou la tranquillité de ses Etats. Il aurait l’initiative des règlements nécessités par l’établissement du régime de Protectorat (ce mot essentiel était comme glissé dans le texte), mais ces règlements seraient édictés par le sultan. Les agents diplomatiques et consulaires de la France seraient chargés de la représentation et de la protection des sujets et des intérêts marocains à l’étranger. Le sultan ne pourrait conclure aucun acte de caractère international, contracter aucun emprunt ni accorder aucune concession sans l’assentiment du gouvernement français. Les deux gouvernements s’engageaient à procéder dans le plus bref délai pos-

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M. S.PICHON
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sible à une réorganisation des finances marocaines et à régler diverses questions relatives à la personne, à la famille, à la liste civile, aux propriétés du sultan, à son abdication éventuelle et à la désignation de son successeur.

Des lettres explicatives jointes au traité promettaient, d’ailleurs, à Moulay- Hafid la reconnaissance de ses propriétés personnelles, une liste civile de 2 millions 800 000 pesetas hassani (monnaie du pays), plus 500 000 pour les chorfa de sa famille habitant hors du palais, 400 000 pour l’entretien des palais impériaux et une pension en cas d’abdication.

Deux questions étaient restées en suspens : la situation de l’Espagne au Maroc, le statut de Tanger⁠ ⁠; le traité spécifiait qu’elles feraient l’objet de conventions ultérieures.

On voit que le traité de Fès limitait sensiblement la souveraineté du sultan, mais il gardait la forme d’un accord entre deux gouvernements, et ce Protectorat était vraiment autre chose qu’une annexion déguisée : il donnait à la France l’autorité nécessaire pour mener à bien son œuvre de pacification et de réorganisation, il laissait au Maroc sa personnalité et ses institutions.

Par contre, il ne libérait pas le Maroc et la France de toutes les obligations que la concurrence européenne leur avait imposées au cours des dernières années : en particulier, il laissait subsister certains organes internationaux, comme la Banque d’Etat du Maroc, la commission des douanes, la commission des adjudications, le comité des travaux publics⁠ ⁠; les Capitulations étaient maintenues, au moins momentanément⁠ ⁠; les adjudications de travaux publics, la construction et l’exploitation des chemins de fer continuaient d’être soumises à des règles gênantes. Le Maroc, en somme, ne passait pas sans transition du contrôle international à la tutelle française. On ne pouvait organiser ce nouveau

• CONVENTION DU 27 NOVEMBRE 1913 régime sans y adapter le rôle de l’Espagne, qui trouvait l’occasion de faire valoir la convention franco-espagnole de 1904.

Depuis le début de la crise marocaine, la France avait toujours observé à l’égard de l’Espagne une attitude de franchise et de netteté. Mais l’Espagne semblait inquiète de ses progrès et manifestait, sous le moindre prétexte, une certaine nervosité : c’est ainsi qu’en 1911, lors de la marche de la colonne du général Moinier sur Fès, elle éprouve le besoin de répliquer par une occupation de Larache et d’EI Ksar, et des incidents de frontière se produisent entre les troupes des deux nations. C’est donc avec quelque humeur qu’au lendemain des accords de igıı elle entame avec la France des négociations pour la régularisation de sa situation marocaine, et l’entente est d’autant plus difficile que la France, ayant fait tous les frais de l’affaire, pour la pacification du Maroc comme pour le désintéressement de l’Allemagne, demande à l’Espagne quelques compensations : notamment la région de l’Ouerra, quelques tribus des Beni bou Yahii et le port du Cap de l’Eau, plus commode que le port algérien de Port-Say. Enfin, après maint débat, et grâce à la médiation de l’Angleterre, tout se trouva réglé par la Convention franco-espagnole du 27 novembre 1913.

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Quelques retouches étaient apportées aux délimitations de 1904. Dans le nord, la frontière partait de la Moulouya, passait au nord de l’Ouerra, laissait El Ksar à l’Espagne et quittait le cours du Loukkos pour aboutir droit à l’Océan. Dans le sud, la frontière espagnole était reculée jusqu’à l’oued Draa, sauf une petite enclave autour d’Ifni. La France, on le voit, n’obtenait qu’une demi-satisfaction : elle renonçait au Cap de l’Eau et consentait au maintien de la zone saharienne espagnole qui ne présente pour l’Espagne aucun intérêt économique et qui sert d’asile aux bandits du désert.

Pour le régime politique, il fut entendu que l’Espagne serait chargée de veiller dans sa zone à la sécurité et de prêter son assistance au gouvernement marocain. La partie du Maroc relevant de l’Espagne resterait sous l’autorité civile et religieuse du sultan⁠ ⁠; elle serait administrée, sous le contrôle d’un haut-commissaire espagnol, par un khalifa choisi par le sultan entre deux candidats présentés par l’Espagne.

Le haut-commissaire servirait d’intermédiaire pour les rapports du khalifa avec les consuls étrangers établis au Maroc.

La zone espagnole demeurait indépendante au point de vue financier : elle conservait la jouissance de tous ses revenus, sous réserve qu’elle verserait au service de la Dette une somme proportionnée aux recettes douanières de ses ports.

La ligne tout entière du Tanger-Fès était concédée à une compagnie unique, chargée à la fois de la construction et de l’exploitation : la part de la France dans la gestion et le capital était fixée à 60 p. 100, celle de l’Espagne à 40 p. 100.

Enfin, la France et l’Espagne s’engageaient à reviser respectivement leurs listes de protégés, et l’Espagne renonçait à maintenir dans la zone française le privilège religieux qui lui avait été concédé par le Saint-Siège.

LA QUESTION DE TANGER

Il y avait bien une lacune dans cette convention : on n’y parlait pas du droit de suite, et cela supposait qu’Espagnols et Français garderaient comme il convenait le sentiment de leur solidarité marocaine : « Les intérêts des deux puissances qui ont assumé la tâche de réformer et de civiliser le Maroc, écrivait M. Jonnart, sont désormais étroitement solidaires. Qu’on ne s’y trompe pas, les événements heureux ou fâcheux qui se produiront dans une zone retentiront fatalement dans la zone voisine ». de 19ı2 prévoyait la mise à l’étude d’un régime spécial Comme les conventions antérieures, cette Convention pour Tanger et pour une zone de 15 à 18 kilomètres autour de la ville, entre Punta-Altarès, sur le détroit de Gibraltar, et l’embouchure de l’oued Tahaddart sur l’Atlantique.

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TANGER. LA PLACE DU MÉCHOUAR ET L’ANCIENNE TRÉSORERIE
Gravure TANGER. LA PLACE DU MÉCHOUAR ET L’ANCIENNE TRÉSORERIE

Tout aussitôt, en effet, les diplomates français, espagnols et anglais qui venaient de régler le sort de la zone espagnole attaquèrent l’examen du statut de Tanger. Notons que l’Italie ne participait elle avait déclaré, en 1902, qu’elle se désintéressait du Maroc, et son silence en 1912 attesta qu’elle considérait Tanger comme faisant partie du Maroc⁠ ⁠; elle devait d’ailleurs confirmer ce point de vue au cours de la guerre européenne, en 1916.

Mais les Espagnols soulevèrent mille difficultés et s’efforcèrent manifestement de faire tourner l’internationalisation de Tanger au profit exclusif de l’Espagne.

Il était difficile de pousser à ce point les concessions. L’Angleterre surtout résistait : au cours des négociations relatives au statut de la zone espagnole, elle avait déjà pris soin de faire admettre que, pour assurer la liberté du détroit de Gibraltar, il ne serait pas élevé de fortifications de Melilla au Sebou⁠ ⁠; à plus forte raison devait-elle tenir à ce que nulle puissance ne prit effectivement possession de la belle rade et du rocher de Tanger.

On se perdit en discussions⁠ ⁠; si bien qu’en 1914, au moment de la déclaration de guerre, nulle solution n’avait encore été donnée à la question de Tanger⁠ ⁠; la ville restait soumise au régime fort imprécis et tout provisoire qu’avait établi l’accord des puissances à la fin du règne de Moulay-Hassane.

pas à ces conversations : TANGER, LA PLACE DU MÉCHOUAR ET L’ANCIENNE TRÉSORERIE

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En somme, au lendemain de l’établissement du protectorat français, le Maroc n’avait pas seulement perdu son indépendance, il avait dû renoncer du même coup à son unité : il y avait désormais trois Maroc, — le Maroc français, le Maroc espagnol, Tanger et sa zone, — et même quatre, avec les vieux Présides espagnols. Mais on pouvait penser que la crise marocaine était terminée et que le Maroc entrait dans une phase toute nouvelle de son histoire. **

Ce n’est pas un hasard si ce « conflit franco-marocain », qui fut surtout un conflit entre l’Europe et le Maroc, aboutit à tout autre chose qu’une annexion ouverte ou déguisée, à une véritable entente entre la France et le Maroc. Il n’y a jamais eu rupture, guerre déclarée entre les deux pays et l’établissement du Protectorat en I9ı2 n’est que le couronnement d’une série d’accords politiques, imposés par les circonstances.

Ce serait notamment, nous l’avons vu, une erreur de croire que l’occupation de l’Algérie a compromis sans remède les rapports de la France et du Maroc : le sultan ne se solidarise avec Abd-el-Kader que pour la forme et par nécessité⁠ ⁠; après le choc de l’Isly, qui n’eut pas du tout le caractère d’une offensive résolue, il se retire prudemment du champ de bataille et laisse à la France la liberté de faire la police sur ses frontières. La France, de son côté, ne rêve nullement de conquête marocaine : elle considère l’Empire chérifien comme un nid de guêpes, elle ne désire que le statu quo marocain.

Mais la France et le Maroc ont beau s’interdire toute hostilité, ils sont désormais voisins, ils ont une longue frontière commune et une frontière mal dessinée, dans les steppes et les sables⁠ ⁠; là comme sur les mers au temps des rois de France, l’autorité du sultan est débordée par l’indiscipline de ses sujets, — sujets assez fictifs, dont il n’est guère responsable moralement, qui tout de même sont marocains, se réfugient en territoire marocain en cas d’alerte et entretiennent une atmosphère d’aigreur entre la France et le Maroc. Djicheurs des confins, corsaires de Salé, les uns et les autres, indépendants en fait des sultans, ont contribué, plus que toutes les traditions politiques, à maintenir le Maroc à l’écart des puissances civilisées, à lui infliger une renommée d’incurable barbarie, à lui créer des ennemis.

Les uns comme les autres constituaient, d’ailleurs, la vivante preuve que l’Etat marocain était peu capable de progrès et que son défaut d’autorité était en quelque sorte endémique. Or, ce défaut d’autorité n’était qu’à demi dangereux tant que le Maroc vivait dans l’isolement⁠ ⁠; le Maroc même n’en mourait pas⁠ ⁠; mais, vers la fin du xIxe siècle, les conditions changent du tout au tout : un Etat africain ne peut plus, sous peine de disparaître, s’accommoder de l’anarchie.

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Toute l’Europe est lancée dans la plus ardente des ruées coloniales⁠ ⁠; partout elle recherche des débouchés, des territoires : comment le Maroc pouvait-il échapper à cette mêlée expansionniste⁠ ⁠? Il est là, tout près, aux portes de l’Europe⁠ ⁠; on le sait naturellement riche, de climat sain, particulièrement propre au peuplement européen. C’est à qui le sauvera, le protégera, l’aidera, l’obligera, avec plus ou moins de ménagements, à entrer dans le courant du monde moderne.

Il fallut tout le prestige et l’habileté du grand sultan Moulay-Hassane pour retarder la « crise marocaine » jusqu’au début du xxe siècle. Mais c’était reculer pour mieux sauter : les « imprudences » d’Abd-el-Aziz séparent le souverain de son peuple, le désordre s’aggrave et s’étend, les puissances européennes sont de plus en plus attirées par cette eau trouble où il ferait bon pêcher⁠ ⁠; la France ne peut, sans de gros risques, persévérer dans la politique du statu quo.

Mais ce qui va précipiter les événements, c’est l’attitude de l’Allemagne : il est peu probable qu’elle tienne spécialement au Maroc⁠ ⁠; elle n’y a, de son propre aveu, que des intérêts médiocres, mais elle est inquiète de la situation qui lui est faite en Europe⁠ ⁠; elle se dit « encerclée », elle veut se servir de la question marocaine comme d’un explosif pour rompre cet encerclement, et c’est en effet par coups brutaux, soudains et bruyants comme des bombes, qu’elle procède.

Ces bourrades, qui mettent en péril la paix même de l’Europe, aboutissent, au moins en apparence, à des succès allemands⁠ ⁠; l’Allemagne se présente comme l’arbitre attitré de la question marocaine. Mais, en fin de compte, elles manquent leur vrai but : les puissances s’habituent à ces rodomontades et ne se croient plus obligées de céder sur tous les points au premier grondement de l’Allemagne⁠ ⁠; les difficultés de l’Allemagne en Europe s’en trouvent augmentées plutôt qu’amoindries, et les puissances - l’Angleterre en particulier - s’opposent résolument à une installation de l’Allemagne au Maroc. Surtout, les progrès de l’internationalisation, dus à la politique allemande, empêchent au Maroc toute action suivie et ferme, le désordre atteint son comble, la France, pour protéger ses frontières et ses nationaux, est amenée à des interventions militaires, le cadre des conventions diplomatiques ne résiste pas à la pression des faits, et les représentants de la France au Maroc, ses diplomates ou ses soldats, font, à travers tant d’obstacles, de si bonne besogne, que la reconnaissance officielle du Protectorat français, en I9II-I912, est la simple consécration d’une victoire acquise, — un fruit mûr qui se détache de l’arbre.

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C’est l’Allemagne, tout compte fait, qui installera le Protectorat français au Maroc.

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « L'installation de la France au Maroc (1906-1912) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 177-234.

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