Colonies françaises

Tome III · Le Maroc · Chapitre 2

La crise marocaine et la politique française (1900-1906)

Par 32 pages de l'édition originale 10 941 mots 12 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Le Maroc en détresse. La personne d’Abd-el-Aziz. Le mécontentement de l’opinion marocaine. Le retour de l’anarchie : le Rogui Bou Hamara. La « Crise marocaine ». — II. L’attitude de la France. Les intérêts français. La France et le statu quo marocain. Les difficultés du statu quo. L’idée de protectorat. Les incidents du Touat et l’affaire Touzet. Le Maroc entr’ ouvert : le protocole de roor et les accords de 1oo2. Le mauvais vouloir du Maroc Les incidents de Figuig. La pacification du Sud-oranais. L’aggravation de la crise marocaine La reconnaissance officielle de la prépondérance française : les accords de 1904. — III. L’inter- vention de l’Allemagne. L’inquiétude allemande. Le discours de Tanger et ses suites. L’ar- rière-pensée de l’Allemagne. Conversations franco-allemandes. La conférence d’Algésiras (7 avril 1906). La part de la France 599
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TAZA. RÉSIDENCE DE Bou HAMARA, frontispice
Gravure TAZA. RÉSIDENCE DE Bou HAMARA, frontispice

I. LE MAROC EN DÉTRESSE.

III. L’INTERVENTION DE L’ALLEMAGNE.

— La personne d’ Abd-el-Aziz. — Le mécontentement de l’opinion marocaine. — Le retour de l’anarchie : le Rogui Bou Hamara. — La « Crise marocaine ». — Les intérêts français. — La France et le statu quo marocain. — Les difficultés du statu quo. — L’idée de protectorat. — Les incidents du Touat et l’affaire Touzet. — Le Maroc entr’ouvert : le protocole de 1901 et les accords de 1902. — Le mauvais vouloir du Maroc. — Les incidents de Figuig. — La pacification du Sud-oranais. — L’aggravation de la crise marocaine. — La reconnaissance officielle de la prépondérance française : les accords de 1904. — L’inquiétude allemande. — Le discours de Tanger et ses suites. — L’arrière-pensée de l’Allemagne. — Conversations francoallemandes. — La conférence d’ Algésiras (7 avril 1906). — La part de la France.

I

LA PERSONNE DABD-EL-A22

son fils aîné, Mohammed⁠ ⁠; mais, pendant l’expé- Le successeur de Moulay-Hassane devait être dition du Tafilelt, cet héritier présomptif, qui était resté à Marrakech avec le titre de Khalifa, se rendit insupportable, et Moulay-Hassane, à son retour, le destitua.

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Il désigna à sa place son fils cadet, Abd-el-Aziz, qu’il avait eu d’une esclave circassienne, Lalla Reqia, et à qui il avait maintes fois donné des marques de préférence.

Abd-el-Aziz n’avait que treize ans à la mort de son père : tant que vécut le grand-vizir Ba-Ahmed, il fut maintenu sous une dure tutelle⁠ ⁠; à la mort de Ba- Ahmed en 1900, il subit pendant quelque temps encore l’influence de sa mère, qui lui fit prendre pour grand-vizir un homme de son choix, El Hadj el Moktar. Mais il se montrait de plus en plus impatient de suivre ses propres goûts : en 1901, il renvoya El Hadj El Moktar, et peupla son Makhzen de flatteurs, d’amuseurs, de sceptiques.

C’était, vers 1901, un grand garçon solide, un peu épais, avec une barbe maigre et capricieuse sur un visage gras et jaune. D’une gaieté et d’une familiarité toutes puériles dans l’intimité, il était en public silencieux, timide, emprunté, et l’on a pu dire qu’il était resté jusqu’à la trentaine dans l’âge ingrat. Il cachait sous ces apparences médiocres de réelles qualités : un cœur excellent, un esprit ouvert et curieux, un sincère désir de bien faire. Mais ces avantages étaient contrebalancés par de menus travers : facilité de caractère avec des passades d’autoritarisme et de violence, manque de mesure, insouciance, goût de la fantaisie, et surtout, grave défaut pour un sultan, faible attrait pour les rôles religieux et militaires.

On a maintes fois dépeint sa passion de modernisme. Toutes les inventions de l’Europe l’attiraient, et l’on vit arriver dans le vieux palais de Fès les objets les plus divers, des bicyclettes, des phonographes, des ballons, un canot à vapeur, des appareils photographiques, un billard, etc., etc... Le sultan vivait entre les catalogues, les commandes et les essais, passant d’une nouveauté à l’autre et distinguant mal l’utilité du simple agrément.

Au fond de cette furieuse néophilie, on eût assurément trouvé la résolution très louable de tirer le Maroc de sa léthargie. S’il y a quelque ridicule dans cet entassement hétéroclite d’objets à la mode, la faute en revient, plutôt qu’au sultan luimême, à ses conseillers européens, qui abusèrent de son inexpérience, à ce fameux caïd Mac Lean, par exemple, sous-officier anglais passé au service du Maroc, qui suggéra au sultan ses plus fortes extravagances. Au demeurant, comment s’étonner que des enfantillages et des excès aient marqué cette tentative de modernisation⁠ ⁠? On en découvrirait l’équivalent dans l’œuvre de tous les réformateurs pressés, et les chapeaux à plumes du harem d’Abd-el-Aziz n’étaient pas plus grotesques, à tout prendre, que le rigide corset des nobles dames russes à la cour de Pierre le Grand.

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E MECONTENTEMENT DE

Mais le Maroc, moins que tout autre pays et à ce

• L’OPINION MAROCAINE moment-là moins que jamais, était disposé à comprendre ces innovations. Sous les règnes précédents, la pression des nations européennes avait, comme il arrive toujours au Maroc, exaspéré ces deux sentiments que les Marocains confondent volontiers en un seul et qui leur sert de conscience nationale : l’attachement à l’Islam et la fidélité à la tradition.

D’autre part, le Makhzen, jadis composé d’hommes du bled et d’hommes de guerre, francs lurons tout d’une pièce qui ne s’étonnaient pas de grand’- chose, avait peu à peu changé de caractère : la complication des fonctions administratives l’avait peuplé en majorité de citadins affinés, de juristes et de théologiens, gent compassée, pointilleuse et perfide. C’est donc dans une atmosphère d’hostilité à l’Europe, à tout ce qui était européen et chrétien, que tombèrent les fantaisies d’Abd-el-Aziz : elles apparurent ou on les fit apparaître tout de suite comme des outrages à la religion. Le menu peuple, les gens des tribus, recevant cette dénonciation de la bouche des oulémas, la prirent pour argent comptant et crurent tout de bon qu’Abdel-Aziz n’était qu’un renégat et un traître : « Si nous nous sommes soulevés, déclarera un chef des Riata, c’est que nous avons appris que le sultan était devenu un chrétien et qu’il avait vendu le Maroc aux Anglais ».

MOULAY ABD-EL-AZIZ EN UNIFORME DE GÉNÉRAL ANGLAIS
Gravure MOULAY ABD-EL-AZIZ EN UNIFORME DE GÉNÉRAL ANGLAIS
Illustration de l'ouvrage, page 149
Gravure sans légende (page 149)

Abd-el-Aziz ne tentait rien, d’ailleurs, pour sauver les apparences ni faire entrer l’esprit nouveau dont il rêvait dans le cadre des institutions anciennes. Ses MOULAY ABD-EL-AZIZ EN UNIFORME moindres gestes prenaient une allure révolutionnaire⁠ ⁠; DE GÉNÉRAL ANGLAIS il trouvait ennuyeuses les grandes cérémonies traditionnelles, bâillait aux réceptions, arrivait en retard pour le sacrifice de l’Aïd-el- Kébir. Jamais sultan ne fut moins soucieux de l’étiquette ni de la sacro-sainte qaïda.

Pour comble, ce tyran, qui se voulait éclairé, mit au jour, en septembre 1901, probablement à l’instigation d’un de ses favoris anglais, Harris, une grande réforme fiscale et administrative qui, lésant les intérêts des uns, les sentiments des autres, fit l’union des mécontents : les anciens impôts coraniques étaient supprimés et remplacés par une taxe sur les terres arables, les arbres fruitiers et le bétail, le tertib, applicable à tous et proportionnée aux revenus⁠ ⁠; l’évaluation et la perception étaient confiées à des fonctionnaires spéciaux. Quant aux caïds, ils devaient recevoir du Makhzen un salaire, qui s’élevait, selon leur rang, de deux et demi à cinq douros par jour⁠ ⁠; il leur était désormais interdit de recevoir de leurs administrés « la moindre rognure d’ongle »⁠ ⁠; ils n’étaient plus, en matière financière, que les auxiliaires des agents du fisc.

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Ce projet suffirait à révéler la générosité d’intentions du jeune sultan et l’injustice que l’on commet couramment en condamnant d’un mot « les fantaisies d’Abd-el-Aziz » : il y avait là, en germe, une véritable révolution, favorable à la grande majorité des Marocains. Mais il eût fallu, pour l’imposer, autant de tact que d’autorité, et Abd-el-Aziz dédaigna toute précaution. Comme on eût pu s’y attendre, les notables atteints dans leurs privilèges, caïds, fonctionnaires Makhzen, chorfa, etc., se détachèrent décidément du régime⁠ ⁠; mais les tribus elles-mêmes, que la réforme devait soulager, n’y virent qu’un bouleversement de leurs habitudes, une atteinte aux traditions religieuses, la marque assurée d’une intrusion étrangère.

LE ROGUI BOU HAMARA

La mesure fut maintenue, mais appliquée de mauvais gré, faussée dès l’origine : loin d’atténuer le désordre financier et administratif, elle l’aggrava. Les Marocains des villes, les Fassis, en particulier, étaient bien trop prudents pour se révolter : ils se contentaient de murmurer. Mais leurs murmures parvinrent jusqu’à la montagne, s’enflèrent et bientôt se transformèrent en rugissements. Le frère aîné du sultan, Mohammed, parut un moment décidé à prendre la tête du mouvement, mais il était incapable de cet effort, et ce fut un personnage inattendu qui incarna la révolte de l’âme marocaine.

Il s’appelait de son vrai nom Djilali-ben-Driss. Il était né dans un village du Zerhoun, avait fait ses études au corps des Tolba Mohendisin ou élèves-ingénieurs et rempli de modestes fonctions de secrétaire auprès d’un frère du sultan. Mais il fut pris dans une intrigue de cour, passa deux ans en prison et se réfugia en Algérie et Tunisie, menant la vie nomade du marabout prêcheur et méditant sa vengeance. Vers la quarantième année, jugeant les événements favorables, il rentra au Maroc, se fit passer pour chérif, se donna même un moment pour le frère du sultan, Mohammed, évincé du trône, en tout cas acquit rapidement, sur cette vieille terre d’anthropolâtrie, une réputation de sainteté et fut bientôt connu dans tout le Maroc oriental sous le nom de Bou Hamara, l’Homme à l’ânesse.

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A ce simple surnom, l’opinion ne tarda guère à ajouter le titre plus significatif de Rogui, qu’en souvenir d’un certain agitateur de la tribu des Rouaga on donnait à tout prétendant. Car l’Homme à l’ânesse ne rêvait rien moins que de renverser Abd-el-Aziz : ambition qui n’était pas trop absurde, si l’on songe à l’origine traditionnelle des dynasties marocaines.

Les mécontents se rangèrent en foule à ses côtés. Les tribus des environs de Taza, notamment, dirent la prière en son nom. Il disposait d’une véritable armée, marchait sur Fès⁠ ⁠; Abd-el-Aziz qui, fatigué de Fès et des Fassis, se préparait à prendre Marrakech pour résidence, dut rentrer à Fès et, bon gré mal gré, négocier avec les tribus, organiser des expéditions.

LA CRISE MAROCAINE

Le danger, d’ailleurs, ne se limitait pas à l’Oriental. Bientôt surgissaient, à tous les points de l’horizon marocain, des mouvements de même nature, avec des chefs résolus, prophètes ou simples bandits : Raisouli dans le nord, Anflous dans le sud-ouest, Ma-el-Ainine dans le sud. Le Maroc se désagrégeait. fois, sans doute, que le Ma- Ce n’était pas la première roc courait pareille aventure. Toutes les fins de dynasties marocaines ont été marquées par un ensemble d’événements du même genre. Puis, un beau jour,l’ordre reprenait le pas sur l’anarchie, une dynastie nouvelle s’incorporait au Maroc, et le vieux pays de la dissidence llait d’un jeune éclat.

Mais, jusque là, ces « crises » s’étaient résolues sans l’intervention directe de l’étranger. Souvent même c’était la simple menace d’une présence étrangère qui resserrait les éléments de l’organisme, imposait de quelque façon l’unité de commandement. Vers 1901, la situation était toute différente : l’Europe n’était pas seulement attentive, elle était directement mêlée au débat, elle avait ou prétendait avoir de grands intérêts engagés dans les destinées du Maroc⁠ ⁠; elle était représentée dans les affaires marocaines non plus seulement par une ou deux puissances comme l’Espagne et la France, voisines du Maroc, mais par tous les grands Etats occidentaux, prêts à se partager les dépouilles de ce qu’on appelait déjà, par analogie avec la Turquie, « l’homme malade d’Occident ».

CAïD ANFLOUS ISI

152 ES INTERETS

Cette crise marocaine est donc tout autant une crise européenne, et l’on peut prévoir qu’elle ne se résoudra pas par les remèdes habituels. Troublé par des révoltes à l’intérieur, menacé d’un partage par les puissances chrétiennes, le Maroc entre manifestement dans une nouvelle période de son histoire, et la crise qui commence avec le règne personnel d’Abd-el-Aziz ne se terminera, selon toute probabilité, que par un démembrement du pays ou par l’établissement d’un protectorat. La France continue de voir dans le Maroc un « guêpier ».

FRANÇAIS Mais il lui est impossible de se dissimuler les intérêts particulièrement importants que représente pour elle ce voisinage.

Seule de toutes les nations européennes, elle est en relations constantes avec le Maroc⁠ ⁠; elle n’y vend guère, sans doute, mais elle y achète tout ce qu’on peut lui offrir, et surtout, elle y puise en abondance des ouvriers pour ses entreprises algériennes.

Installée dans un pays tout fraîchement pacifié, elle ne peut négliger les troubles qui agitent le Maroc et dont la nature est de se propager par grandes ondes à travers tout le monde musulman : elle est donc nécessairement amenée à se prémunir contre l’anarchie marocaine et à chercher sur sa frontière algérienne « un glacis de protection ».

LA FRANCE ER OCSTATU QUO MAROCAIN

La Méditerranée occidentale est devenue, selon le mot de Gambetta, « le théâtre de notre action »⁠ ⁠; il nous faut, bon gré mal gré, mettre sur pied, non seulement une politique algérienne, mais une politique de l’Afrique du Nord. caine, les milieux coloniaux discutaient ferme. Sur les modalités de cette politique nord-afri- « Il était parmi nous, écrivait Victor Bérard en 1906, des Africains, armés du compas et de l’équerre, qui, sur la carte, découpaient le Maroc en ronds, en carrés ou en tranches, comme ils avaient découpé le Sahara ou le Soudan, et qui le distribuaient à leurs amis et à leurs ennemis. D’autres proclamaient que le Maroc était à nous, à nous seuls, et que nous l’annexerions à notre heure. »

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Mais, dès le lendemain de la mort de Moulay Hassane, l’opinion raisonnable semblait ralliée au maintien du statu quo.

DU STATU QUO ES DIFFICULIE

Statu quo dans tous les domaines : organisation intérieure, relations économiques, rapports avec l’extérieur, — et jusque dans le détail. C’est ainsi que les partisans de cette politique conservatrice signalaient un danger grave dans l’établissement d’un consul de carrière français à Fès : l’exemple devait être suivi sans retard par les autres puissances, et c’était là « un des coups les plus sensibles portés au vieil isolement du Maroc, que nous étions les premiers intéressés à maintenir. Jusqu’ici, disait-on, les puissances n’avaient à Fès que d’obscurs agents indigènes : il était facile de les désavouer, s’ils s’attiraient quelque désagréable aventure. Avec la présence de consuls européens, il en ira tout autrement. Qu’ils soient l’objet d’injures, toujours à craindre de la part d’une population ignorante et fanatique, et le Maroc se trouvera en présence des plus graves complications. L’attitude de quelques puissances a récemment montré qu’elles ne craignaient nullement de s’aventurer très audacieusement dans l’imbroglio marocain. Lorsqu’on le juge à propos, un coup d’éventail est vite attrapé. Nous sommes exposés, par notre faute, à voir la succession du « malade d’Occident » s’ouvrir à un de ces moments, trop fréquents, où notre diplomatie est en cas d’être surprise par un de ces événements qu’elle prévoit insuffisamment.... » de difficultés variées. A l’usage, cette politique d’immobilité se révélait grosse

Le désordre marocain s’aggravait⁠ ⁠; des Européens en subissaient directement les effets, et nul moyen régulier ne s’offrait de le faire cesser : dès 1896, à la suite de la nomination d’un gouverneur qui déplaisait à la population, des troubles avaient éclaté dans les environs de Casablanca, et plusieurs Européens avaient été pillés⁠ ⁠; en 1897, un Allemand, chef d’une importante maison de commerce, avait été assassiné aux portes mêmes de Tanger⁠ ⁠; une agitation persistante maintenait en état d’insécurité Oudjda et les environs de la frontière algérienne.

Dans le même temps, une recrudescence de piraterie se produisait sur la côte du Rif⁠ ⁠; des vaisseaux français, anglais, espagnols, allemands, italiens, portugais, étaient envoyés sur place⁠ ⁠; l’Italie proposait l’organisation d’une sorte de police internationale, et cette simple formule effrayait, non sans raison, les partisans du statu quo.

Enfin, la poussée marocaine vers les oasis, si sensible sous le règne de Moulay Hassane, continuait à s’affirmer : dès 1895, des contingents réunis par Moulay Rechid, gouverneur du Tafilelt et oncle du sultan, descendaient toute la vallée de la Saoura et s’efforçaient de prendre possession du Gourara.

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Sur ces différents points, la nécessité d’interventions allait donc s’imposer⁠ ⁠; il fallait, si peu que ce fût, sortir du statu quo, et M. Jules Cambon, gouverneur général de l’Algérie, réclamait notamment, en publiant en 1896 ses « Documents sur le Nord-Ouest africain », l’adoption d’une politique saharienne digne de ce nom.

Le plus grave, c’est que les autres puissances européennes ne paraissaient nullement converties à ce dogme du statu quo. L’Angleterre, représentée à la fois par des aventuriers ingénieux comme Mac Lean, de pseudo-touristes comme l’habile journaliste Harris à Tanger et de bons diplomates comme sir Arthur Nicholson, jouissait au Maroc d’une influence de plus en plus inquiétante : Mac Lean commandait en Europe, pour le compte du sultan, des mitrailleuses⁠ ⁠; le bruit courait d’un emprunt contracté en Angleterre, avec toutes les conséquences ordinaires que comporte pareille opération⁠ ⁠; sir Arthur Nicholson entreprenait un voyage à Marrakech, etc...

L’Espagne, de son côté, annonçait franchement l’intention de mettre la main sur tout le Maroc septentrional, délimité au sud par la ligne Rabat-Fès-Oudjda.

Quant à l’Allemagne, elle aussi commençait à démasquer ses batteries : en 1898, tandis que le ministre de France se rendait au Maroc sur un cargo, le ministre d’Allemagne rejoignait son poste sur un navire de guerre, avec un brillant étatmajor d’officiers et un groupe nombreux de négociants et d’industriels⁠ ⁠; en 1902, une Compagnie marocaine se fondait à Berlin, en vue de développer les relations avec le Maroc, et son président, le célèbre explorateur Théobald Fischer, parlait sans ambages d’un partage du pays⁠ ⁠; la presse allemande s’intéressait de plus en plus à ces questions, et la Post, par exemple, commentait longuement une déclaration du comte Pfeil qui commençait par ces mots : « Combien de paysans allemands pourraient, à la faveur d’un travail modéré, trouver une existence facile dans ces vallées maintenant désertes...."

On se rendait compte en France que « le maintien du statu quo ne saurait être éternel au milieu du torrent de vie qui entoure le bloc marocain et le ronge peu à peu sur les bords.. L’état actuel du Maroc, ajoutait le Bulletin du Comité de l’Afrique française, n’est qu’un provisoire à allonger aussi longtemps que nous ne serons pas prêts à profiter de sa disparition⁠ ⁠; mais il faut nous y préparer dès maintenant en donnant un but à notre politique et en le laissant voir clairement aux puissances ».

Ce « but », quel serait-il au juste⁠ ⁠?

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L’IDÉE DE PROTECTORAT

étrangère au Maroc sans que les intérêts de la Avant tout, ne permettre aucune intervention France n’aient été solidement garantis.

En juillet 1901, au cours d’un important débat sur la politique extérieure, le ministre des Affaires étrangères, M. Delcassé, reprenant avec timidité une formule qui en 1896 avait été méritoire, s’était contenté de laisser entendre que la France considérerait comme « un acte inamical » l’intervention d’une tierce puissance au Maroc⁠ ⁠; cette pâle déclaration avait déçu les « Africains ». On accusait le gouvernement de préconiser, sous prétexte de prudence, « la politique de l’autruche », et l’on opposait à cette timidité ce qu’on appelait une « doctrine africaine de Monroe » : la France, maîtresse de l’Algérie et, depuis 1882, de la Tunisie, avait acquis un titre incontestable à la situation de « paramount power » dans le nord-ouest de l’Afrique. Rien ne devait plus s’accomplır en Afrique du Nord sans qu’elle y consentît. Du même coup, il convenait d’ouvrir le Maroc à l’influence française et de concevoir une politique marocaine plus large que le réglement patient de menues querelles de voisinage, qui aigrissait les rapports sans rien arranger pour l’avenir.

ET L’AFFAIRE POUZET

Dès la fin de 1899, la Société de géographie d’Alger avait émis un vœu en faveur de l’établissement immédiat du protectorat français sur le Maroc. Le grand mot était lâché : il parut sur le moment un peu effrayant, même aux partisans d’une politique énergique, et l’année suivante, la même Société se contenta de formuler des vœux tout pratiques, où l’on pouvait trouver les éléments d’un programme de pénétration pacifique : amélioration du régime commercial entre l’Algérie et le Maroc, prolongement des voies ferrées, qui unissaient déjà Tunis à Tlemcen, jusqu’à Fès et Tanger. Le coup de pouce, on le voit, était donné aux idées en cours par l’opinion algérienne, et il n’y a pas lieu de s’en étonner. Mais les colons algériens étaient d’autant plus portés à réclamer un plan de campagne marocain que les incidents de frontière se répétaient et s’aggravaient.

A tout instant, des vols de moutons et de chameaux étaient commis au détriment des tribus algériennes voisines de la région d’Oudjda.

GOUVERNEUR DE L’ALGÉRIE

Le Tafilelt, où l’oncle du sultan, Moulay-er-Réchid, se débattait contre les tribus, était en effervescence, et d’aucuns craignaient que par là ne commençât « la désagrégation de l’instable empire du Maroc ». Au Touat la situation avait pris soudainement une tournure grave. Le conseil des ministres ayant décidé d’occuper In-Salah, le gouverneur général de l’Algérie s’était aussitôt soucié d’en préparer la prise de possession effective, et c’est ainsi qu’en novembre 1899 une mission toute scientifique, une mission de géologues, dirigée par deux professeurs d’Alger, MM. Flamand et Joly, mais protégée par une escorte de 150 hommes de troupes, partait d’Ouargla pour le Touat. Elle fut attaquée, le 28 décembre, aux abords de l’oasis d’Igosten et repoussa les assaillants. Mais elle dut à nouveau livrer combat, le 5 janvier 1900, dans un des ksour du groupe d’In-Salah et infligea à l’ennemi une coûteuse défaite. Des forces de soutien furent envoyées par le gouverneur général de l’Algérie, sous les ordres du commandant Baumgarten, et le Touat fit sa soumission. Le Maroc, en principe, n’avait nul intérêt dans l’affaire, puisque le Touat ne rentrait pas dans sa zone officielle d’influence⁠ ⁠; mais les intrigues de ses agents étaient nettement apparues dans l’agression de la mission Flamand, et son mécontentement, peut-être attisé par l’Angleterre, ne s’était pas dissimulé au lendemain de la victoire française.

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Les rapports de la France et du Maroc étaient donc assez tendus, quand un nouvel incident de frontière obligea le gouvernement français à se dresser décidément en face du Maroc. Le 3 avril 1901, un Français d’Oran, M. Pouzet, étant allé, en barque, livrer des marchandises sur le littoral rifain, fut attaqué à coups de fusil, sans la moindre provocation de sa part et à l’instigation du caïd des Kebdana⁠ ⁠; il mourut de ses blessures aux îles Zaffarines, où les Espagnols l’avaient recueilli.

A cette nouvelle, la France envoya deux torpilleurs sur le lieu de l’attentat et le gouverneur général de l’Algérie, M. Révoil, exigea du Makhzen, en plus de réparations pécuniaires au profit de la famille Pouzet, l’envoi d’une ambassade à Paris pour revoir et compléter les traités de 1845.

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_LE MAROC ENTR’OUVERT : LE PROTOCOLE DE 1901 ET LES ACCORDS DE 1902

de suite. Le Maroc, effrayé, céda tout Une ambassade marocaine arriva à Paris, sous la direction de Ben Slimane⁠ ⁠; les négociations furent aisées et aboutirent à des actes fort importants : le protocole du 20 juillet 1901 et les accords des 2o avril et 7 mai 1902, qui, dans l’ensemble, reprenaient les clauses du traité de 1845, mais en précisaient la portée.

Il s’agissait seulement, aux termes du Préambule, de « consolider les liens d’amitié existant entre les deux gouvernements et de développer leurs bons rapports réciproques, en prenant pour base le respect de l’intégrité de l’Empire chérifien d’une part et, d’autre part, l’amélioration du voisinage immédiat qui existe entre eux par tous les arrangements particuliers que nécessite ledit voisinage ».

Le Protocole avait pour principal objet de placer formellement sous la suzeraineté de la France les Oulad-Djerid et les Doui-Ménia et par là d’éviter à l’avenir toute contestation relative aux zones d’influence.

Quant aux accords de 1902, ils contenaient une véritable nouveauté : l’organisation d’une collaboration franco-marocaine dans les régions frontières pour les douanes, la police et le commerce, sous le contrôle de commissaires français et marocains. On devait créer entre le Maroc et l’Algérie une triple ligne de marchés, marocains, français et mixtes, avec des postes de garde⁠ ⁠; la France s’engageait à verser chaque année au Makhzen une somme équivalente aux droits de douanes qu’auraient payés les marchandises introduites du Maroc en Algérie, entre le Teniet-Sassi et Figuig⁠ ⁠; enfin le gouvernement français devait assister le gouvernement marocain dans les confins pour lui permettre d’y faire respecter son autorité.

ILS MAUVATS VOULOTR DU MAROC

Cette dernière convention avait été instamment demandée par le gouvernement général de l’Algérie, et l’on y voyait, non seulement la mise au point d’une « politique des confins », mais bien l’amorce d’un « système général rationnel », qui devait nous permettre de faire tourner à notre avantage l’évolution future de la question marocaine. Une heureuse méthode d’association pouvait naître de ces événements et sauver le Maroc de la crise où il continuait à se débattre. La France s’empressa d’appliquer très loyalement les principes dont on venait de convenir.

Elle facilitait le passage, sur le territoire algérien, de l’argent, des armes, des munitions, des troupes mêmes qui étaient nécessaires au sultan pour mener à fond la lutte contre les partisans de Bou Hamara⁠ ⁠; elle mettait à la disposition du Maroc deux pièces d’artillerie avec leur matériel et leur personnel⁠ ⁠; un officier français, le capitaine Martin, était chargé d’instruire les troupes chérifiennes⁠ ⁠; le lieutenant algérien Ben Sédira, avec son canon, « qui portait l’effroi partout », accompagnait la mehalla dirigée sur Taza et fut pour beaucoup dans son succès⁠ ⁠; les chérifs d’Ouezzan, protégés français, intervenaient en faveur d’Abd-el-Aziz. Si bien qu’en quelques mois le Rogui, dont les progrès avaient été si rapides, était contenu et menacé à son tour d’une défaite.

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Le Maroc avait une attitude toute différente. Depuis la fin de Igo1, les vols de bestiaux et les meurtres se multipliaient dans la région des confins : en décembre 1901, assassinat des deux enfants Mas, du charretier Moralès, d’un chamelier français devant la gare de Duveyrier⁠ ⁠; en janvier 1902, assassinat près de Beni-Ounif des capitaines Gratien et de Cressin, enterrés en présence de M. Gabriel Hanotaux qui gagnait ensuite Figuig.

M. G. HANOTAUX, ministre des Affaires étrangères
Gravure M. G. HANOTAUX, ministre des Affaires étrangères
Illustration de l'ouvrage, page 158
Gravure sans légende (page 158)

En mai 1903, M. Etienne, député d’Oran et vice-président de la Chambre, intervenait auprès du président du Conseil, M. Combes, pour que la France prit les mesures de précaution nécessaires, et le gouvernement annonça aussitôt tout un programme : on devait utiliser contre les bandes de pillards marocains des forces indigènes d’une égale mobilité, harkas et goums⁠ ⁠; les mouvements de ces groupes Ministre des Affaires étrangères. M. G. HANOTAUX seraient appuyés par deux colonnes qui renforceraient nos postes du Sud-Oranais et qui occuperaient les points d’où on pouvait surveiller les rassemblements⁠ ⁠; les ksour du territoire marocain qui recueillaient habituellement nos agresseurs seraient châtiés.

Il s’agissait, en somme, non point d’occuper une partie quelconque du territoire marocain, mais d’exercer le droit de suite dans toute sa rigueur, conformément aux traités.

On apprenait en même temps que le gouverneur général de l’Algérie, M. Jonnart, allait se rendre en personne à Beni-Ounif, pour arrêter, de concert avec les autorités militaires, les mesures destinées à mettre fin à l’intolérable situation dans le Zousfana.

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LES INDENTS DE FIGUIG

Arrivé le 30 mai 1903 à Djenan-ed-Dar, M. Jonnart était reparti le 3I au matin pour pousser une reconnaissance aux portes de Figuig, en compagnie du général O’Connor, commandant de la division d’Oran. A Beni-Ounif, il monte à cheval et le cortège, encadré de spahis, de tirailleurs et de légionnaires, gagne Figuig par le col de Zénaga.

Aux approches du col, M. Jonnart rencontre l’amel de Figuig, représentant du sultan⁠ ⁠; aux reproches de négligence ou de complicité du gouverneur général, l’amel répond par des excuses fort correctes, et il insiste pour que le cortège poursuive sa route par la vallée de Zénaga jusqu’aux portes de Figuig, afin de faire impression sur les indigènes des oasis. M. Jonnart se laisse L’OASIS DE FIGUIG persuader et parvient sur une hauteur qui dominait Figuig à une distance d’environ 500 mètres.

M. DELCASSÉ, ministre des Affaires étrangères, dessin de G. HANOTAUX fils
Gravure M. DELCASSÉ, ministre des Affaires étrangères, dessin de G. HANOTAUX fils

Les ksour paraissaient en proie à une extrême agitation. Les murs d’enceinte étaient garnis d’habitants, on voyait briller des armes. Le gouverneur général, qui n’était pas venu pour livrer bataille, décida de se retirer et, sur le conseil du général O’Connor, évita de prendre comme route de retour la vallée de Zénaga, toute en ravins et palmeraies. Malgré cette précaution, le cortège n’avait pas fait 500 mètres que des coups de feu éclataient. Tandis que le gouverneur général continuait sa route, les tirailleurs et les légionnaires se déployaient sur les flancs de la colonne et livraient aux agresseurs un combat qui, par endroits, fut un véritable corps à corps.

Des renforts furent appelés de Djenan-ed-Dar : une compagnie de tirailleurs s’embusquait dans les palmeraies et trois compagnies de légion étrangère venaient occuper le col de Zénaga. Puis, le 8 juin suivant, l’arrivée de forces d’artillerie achevait la répression : la muraille d’enceinte de Figuig, en avant de Zénaga, était abattue, le ksar détruit, et quelques obus étaient envoyés plus loin, sur le minaret d’Oudaghir, pour indiquer aux indigènes le châtiment que, le cas échéant, on pourrait leur infliger.

160 LE DU SUD-ORANA A PACIFICATIO

Le lendemain, le général O’Connor recevait la soumission des 7 ksour de Figuig. Il leur imposait comme conditions la livraison de 14 otages, une amende de 6o 000 francs, la remise de 150 fusils de guerre, la responsabilité des ksour pour la livraison des bandits, le libre accès des oasis pour nos nationaux. En retour, la France confirmait la liberté, la sécurité et les droits des habitants de Figuig sur son territoire. situation d’ailleurs s’aggravait, et c’étaient de véritables Il importait de ne pas rester sur ce succès tout local. La combats, comme à Taghit (août 1903) et à El-Moungar (septembre 1903) qu’il fallait maintenant livrer contre les pillards. Une pacification méthodique et de large envergure s’imposait dans les confins.

Le gouvernement, pressé par l’Algérie, s’y décida sans retard et la remit aux mains d’un colonial éprouvé, le colonel Lyautey, qui venait d’être nommé commandant de la subdivision d’Ain-Sefra et qui allait apporter à cette tâche un esprit et des procédés tout nouveaux.

Trois innovations également heureuses rétablissent promptement la paix dans la région troublée.

La ligne de défense de la frontière s’était jusqu’alors confondue avec notre ligne de ravitaillement, de Figuig au Touat, qui était fréquemment coupée : elle est reportée à une centaine de kilomètres en avant, et la ligne de ravitaillement est ainsi tenue à l’abri de toute attaque.

D’autre part, on renonce au système des petits postes multipliés et des colonnes lourdes qui traversaient le pays sans y produire une impression prolongée : on y substitue un système de gros postes peu nombreux, mais disposant de troupes aussi légères, plus légères même que les nomades qu’on veut mater. Ces troupes « rayonnent au loin et, par leur mobilité et leur activité, elles vont répandre parmi les populations le sentiment qu’une répression immédiate est constamment possible .

Enfin, cette organisation militaire est, en même temps, une entreprise de pénétration pacifique et de progrès économique. A la faveur de la sécurité, la vie locale se stabilise et s’intensifie⁠ ⁠; les troupes creusent des puits, font pousser des jardins autour des postes⁠ ⁠; le commandement crée des marchés, amorce des chemins de fer⁠ ⁠; une clientèle indigène afflue autour des médecins militaires. L’occupation apparaît au premier chef comme une œuvre de bienfaisance, et le poste militaire devient ce que le colonel Lyautey veut qu’il soit : « un centre d’attraction et non un pôle de répulsion ».

161 CRISE MAROCAINE

Si bien qu’en fort peu de temps, sortis du fossé de la Saoura où nous nous étions jusque là cantonnés, nous sommes à portée de surveiller le talus qui borde ce fossé à l’ouest, c’est-à-dire la région des Oulad-Djerir et des Doui-Menia : l’occupation de Colomb-Bechar en novembre 1903, notamment, nous permet de maintenir en sécurité les pistes qui mènent à Figuig et d’avoir l’œil sur la vallée du Guir⁠ ⁠; la création des postes de Fortassa et de Berguent, en 1904, nous rend maîtres des Hauts-Plateaux⁠ ⁠; des reconnaissances de police, en 1905 et 1906, nous amènent jusqu’à la Moulouya, et l’agitateur Bou Amama, notre vieil ennemi de 1881, déjà chassé dans le sud par le bombardement de Figuig, est aux abois. Au moment où la France acquérait une autorité respectée dans la région des confins, la situation intérieure de l’Empire chérifien prenait une tournure fort alarmante.

Pendant l’été de 1903, Taza, qui commande la route de Fès, n’avait pu être ni défendue, ni conservée par les troupes chérifiennes. D’autre part, les communications avec la côte étaient à nouveau compromises par le soulèvement des Zaer et des Zemmour⁠ ⁠; celles du Tafilelt étaient coupées par les Beraber⁠ ⁠; la révolte avait gagné le Sous.

Les impôts ne rentraient plus, les ressources fournies par le dernier emprunt étaient épuisées⁠ ⁠; l’armée était à la débandade⁠ ⁠; les plus fidèles partisans d’Abdel-Aziz menaçaient de l’abandonner. L’insurrection de Bou Hamara avait en somme canalisé toutes les forces d’opposition et révélé au plein jour les lézardes du vieil empire.

La rapidité de ces événements exerça une profonde influence sur l’opinion française. Bou Hamara maître du Maroc, c’était pour l’Algérie la plus grave des menaces⁠ ⁠; Abd-el-Aziz sauvé par une autre puissance que la France, le remède était pire que le mal. Il fallait agir. « La vieille politique du statu quo, écrivait le Temps, n’a plus de partisans. S’il y a unanimité pour rejeter toute idée de guerre, il y a unanimité aussi pour reconnaître qu’il est indispensable d’exercer d’une façon effective la prépondérance d’influence que nous revendiquons sur le Maroc. »

En décembre 1903, un comité du Maroc, émanation du Comité de l’Afrique HIST. DES COLONIES : MAROC.

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française, était fondé, et l’un de ses plus ardents promoteurs, Eugène Etienne, ne laissait passer nulle occasion de signaler l’urgence d’une action ferme : « Il est de toute évidence, écrivait-il, par exemple, dans sa préface aux Voyages au Maroc du marquis de Segonzac, que, de la solution qui sera donnée à la question marocaine, dépend l’avenir même de notre pays. Il ne s’agit pas ici d’un de ces territoires plus ou moins riches, plus Oudjda lemcen G E ou moins désirables, au sujet desquels les tran- Fes Taza Debdou Buer A Teniet- es-Sassi Laghouat sactions et les partages M A 0 ch. charbi Méchéria sont possibles.... Nous Ed Dehra /es Brezina ne pouvons partager le

Atlas -G Maroc avec personne. Haut El Oudaghi Au point de vue politi- 0. Tarzouquert Bou Denib Ain Chair Figuig 8 TERRITONRES que, la situation que E CEl Maadid Djenan-ed-Dar H a m à da DU nous ont value 70 ans TAFILELT PE-Riçani DOUR-MÉNIA 3o Taghit dEl Moungar E 1 SU D au point de vue écono- d’efforts réduite à néant⁠ ⁠; mique, l’Algérie appauolgli Beni-Abbes vrie par le développeed Daouza Sebka S Kahal de Trabelbala Raoui H Oued Guerzin Saoura Kerzaz oKsabi Grand Timimoun de Tabelkoza Bou Guemnia R Ft Mac Mahon A Ft Miribel° ment sur son flanc d’un pays de climat et de productions analogues mais incomparablement mieux doué et fertile⁠ ⁠; 1 1 El Mansouro 0 Adrar Tademayt au point de vue musul- G U Tamentit man, enfin, l’Islam dans Echele , 200 km. 100 In Salatio Igosten notre Afrique du Nord échappant à notre action LE SAHARA DES CONFINS d’ensemble, nos possessions prenant feu tout à coup, comme s’embrasent par les siroccos d’été nos forêts algériennes, parce qu’une puissance européenne aura voulu recommencer la croisade de la chrétienté contre les musulmans et aura imprudemment mis le pied sur cette fourmilière : tel est l’avenir qui nous attendrait si nous admettions l’établissement à côté de nous d’un voisin européen... » Et il concluait : « C’est à nous de guider le sultan dans la voie du progrès ».

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Ces nettes paroles d’un parlementaire raisonnable et d’un Algérien bien informé portaient d’autant mieux que le Maroc avait cessé d’être pour l’opinion éclairée un pays tout à fait mystérieux. Depuis la fin du xIxe siècle, il avait été parcouru en tous sens par d’audacieux explorateurs, pour la plupart français : Charles de Foucauld, Henri de la Martinière, le marquis de Segonzac, le Dr Weisgerber, les géologues Brives, Lemoine et Louis Gentil, le sociologue Edmond Doutté, l’arabisant Michaux-Bellaire, Gabriel Hanotaux à Figuig, le géographe Augustin Bernard dans l’oriental⁠ ⁠; ces patientes et méritoires enquêtes avaient révélé l’âme singulièrement ardente du pays et ses facultés exceptionnelles de résistance. Le danger marocain apparaissait dans toute sa gravité.

Aussi l’opinion française, après avoir si longtemps, selon l’expression d’Eugène Etienne, tourné le dos à ce redoutable problème, se sentait-elle tout d’un coup passionnément intéressée par les affaires du Maroc et généralement décidée à « couronner l’œuvre de près de trois quarts de siècle dans l’Afrique du Nord ». On le vit nettement à la Chambre des députés, les 19, 20 et 23 novembre 1903, lors de la discussion du budget des Affaires étrangères, qui amena un grand débat sur le Maroc : tous les orateurs, et même ceux de qui l’on pouvait attendre une autre attitude, notamment MM. Deschanel, Sembat, Jaurès, de Pressensé, reconnurent « que nous avions quelque chose à faire au Maroc ».

MAROCAINE

La discussion n’était vraiment ouverte que sur la détermination de ce « quelque chose ». Certains points semblaient hors de cause, et M. Etienne s’était chargé de les résumer : la France voulait le maintien de l’intégrité du Maroc⁠ ⁠; elle acceptait la charge d’être l’éducatrice et la tutrice de son voisin attardé et revendiquait seulement la suprématie politique dans le Nord de l’Afrique, de la Tripolitaine à l’Atlantique. En échange, elle s’engageait à ne porter aucun préjudice aux entreprises étrangères intéressées au Maroc, à ouvrir les portes du pays aux produits des autres puissances, à ne menacer en aucune façon la liberté d’accès du détroit de Gibraltar, à négocier avec l’Espagne dans un large esprit de conciliation et de compensation.

Mais comment allions-nous procéder pour imposer notre tutelle sur l’Empire chérifien⁠ ⁠? Et quelle serait la nature de cette tutelle⁠ ⁠?

La conception la plus ancienne, et l’une des plus répandues, c’était ce qu’on appelait « la politique algérienne de pénétration » : élargir, pousser de plus en plus loin l’action que nous avions sans cesse exercée sur la frontière, épuiser le droit de suite dans ses extrêmes conséquences, gagner à la main. Mais à serrer de près ce projet, on s’apercevait qu’il comportait bien des inconvénients : que se passeraitil dans le Maroc atlantique, le jour où l’on s’y inquiéterait de notre politique rongeante et envahissante dans la vallée de la Moulouya et le Tafilelt⁠ ⁠? Ne fallait-il pas craindre que le sultan, pour échapper à cette emprise, ne se jetât dans les bras d’une autre puissance⁠ ⁠? Vers 1903-1904, la politique algérienne de pénétration perdait du terrain : on n’y voyait plus, en tout cas, qu’une solution partielle ou une amorce d’action.

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Sans condamner cette politique de pénétration par l’est, d’aucuns pensaient qu’il fallait en même temps établir l’influence française au cour même du Maroc, sans éclat, sans apparence d’innovation et par une simple extension des moyens existants : par exemple, transfert de la légation française de Tanger à Fès, dans le voisinage immédiat du Makhzen, renforcement de la mission militaire que nous entretenions auprès de la cour chérifienne et dont certains membres, comme le Dr Linarès, le capitaine Larras, avaient déjà rendu de précieux services à notre cause, développement des missions d’études, comme celle d’Edmond Doutté, qui avaient rapporté des renseignements si abondants et si précis sur les usages et les besoins des populations marocaines, enfin, multiplication des entreprises commerciales et des rapports économiques avec les indigènes de l’intérieur. Ces divers modes de pénétration devaient, bien entendu, être soumis à une impulsion unique, venue du gouvernement français : on les groupait parfois sous cette expression un peu vague : « politique d’observation et d’action » ou encore « de pénétration économique et d’influence pacifique ».

D’autres, dès cette époque, allaient beaucoup plus loin, envisageaient une réorganisation systématique du Maroc par la France. Il ne s’agissait plus seulement de rétablir au Maroc l’ordre et la sécurité, mais, comme l’indiquait Doutté dans un article du Bulletin du Comité de l’Afrique française, de réveiller l’activité du pays, de le sauver de la misère et de la décrépitude par le développement de l’agriculture, des industries, des arts indigènes, des œuvres d’assistance et d’enseignement, etc. Programme trop vaste pour qu’on pût le réaliser avec des moyens de fortune et qui s’opposait à la politique algérienne de pénétration sous le nom de « politique diplomatique de collaboration ».

Enfin, Jaurès prônait un système assez différent des précédents : une « politique d’entente directe et cordiale avec les tribus ». « Je suis convaincu, déclarait-il fort nettement, que la France a au Maroc des intérêts de premier ordre... J’ajoute que la civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain... Je demanderai donc avec insistance au Gouvernement de se réserver la faculté de demander aux Chambres ouvertement... le budget de la pacifique pénétration au Maroc pour n’être pas obligé de payer bientôt et plus tard un bien plus lourd budget de pénétration militaire... » Mais il ne voulait pas de collaboration avec le Makhzen, il prétendait seulement l’entraîner plus tard, lui forcer la main, en l’entourant « d’une ceinture de tribus dévouées à la France, acquises peu à peu à notre civilisation ».

165 M. DELCASSÉ

De toutes ces conceptions, la politique diplomatique de collaboration tendait manifestement à l’emporter, et M. Delcassé lançait dans le débat parlementaire de novembre 1903 cette déclaration très significative : « Le sultan actuel, comme ses prédécesseurs, est assez fort pour résister à la révolte⁠ ⁠; il ne l’est pas assez pour en venir à bout. Mais, tel qu’il est, le gouvernement marocain est encore la seule autorité qui subsiste, la seule, par conséquent, avec laquelle on puisse, pacifiquement, porter remède à des maux trop manifestes ». Une période nouvelle des rapports franco- Ministre des Affaires étrangères. marocains s’annonçait donc⁠ ⁠; mais il ne suffisait pas d’arrêter une politique et d’obtenir l’adhésion des Chambres, il fallait encore savoir ce qu’en penseraient et le Maroc et les autres puissances. Des éléments marocains du problème, on tenait peu de compte en France, pas assez sans doute. Mais on sentait le besoin de prendre d’exactes précautions du côté international. Il fallait empêcher toute réclamation éventuelle de l’Italie : ce fut assez facile. Ulcérée au lendemain de l’occupation française de la Tunisie, l’Italie s’était jetée dans les bras de l’Allemagne et elle avait en même temps cherché des compensations en Abyssinie⁠ ⁠; mais les conséquences économiques de l’alliance allemande avaient été désastreuses pour elle, et Ménélik venait en outre de lui infliger une

Illustration de l'ouvrage, page 165
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Illustration de l'ouvrage, page 165
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cruelle défaite : l’échec patent de la politique de Crispi l’amenait à réfléchir. En 1896, sur l’initiative de M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, elle consentait à la revision des traités tunisiens, c’est-à-dire qu’elle reconnaissait officiellement la situation de la France dans la Régence⁠ ⁠; en 1898, elle signait avec la France un traité de commerce⁠ ⁠; enfin, M. Delcassé engageait avec elle des conversations diplomatiques et la devinait assez bien disposée pour déclarer à la tribune, en 1900, que « les aspirations des deux nations ne sauraient se heurter nulle part ».

L’Italie s’était choisi un nouveau champ d’action, la Tripolitaine, qui, appartenant à la Turquie, était sauvegardée par les traités de l’intégrité ottomane, et elle avait besoin de l’assentiment de ses voisins. Par un accord signé en décembre 1900, puis confirmé et élargi le rer novembre 1902, la France laissait à l’Italie toute latitude en Tripolitaine, et l’Italie laissait à la France toute latitude au Maroc.

Quant à l’Angleterre, nous venions de soutenir contre elle trois siècles de guerre — guerres de coups de canon ou de « coups d’épingles »⁠ ⁠; après les conflits ouverts du xvire et du xville siècle, notre expansion coloniale, au cours du xIxe siècle, avait rencontré, sur tous les points du globe, l’obstacle anglais, et la partie n’était pas finie⁠ ⁠; au Maroc, en particulier, l’influence anglaise, depuis les débuts de la crise, s’opposait vivement à l’influence française.

Pourtant, après le règlement de l’affaire de Fachoda, le ministre français des Affaires étrangères, M. Delcassé, en présence des ouvertures de l’Angleterre préparait à un rapprochement et, dès 1903, l’entente cordiale, favorisée par les menaces de la politique allemande et l’avènement d’Edouard VII, se dessinait. Les négociations relatives au Maroc trouvaient donc un terrain tout préparé, et elles aboutirent rapidement à un accord, ou plutôt à un ensemble d’accords, conclus le 8 avril 1904, et représentés par trois actes diplomatiques : une Déclaration concernant l’Egypte et le Maroc, une Convention concernant Terre-Neuve et l’Afrique, une Déclaration concernant le Siam, Madagascar et les Nouvelles-Hébrides.

La grande concession de la France, c’était la liberté d’action laissée aux Anglais en Egypte. Moyennant quoi, liberté d’action était laissée à la France pour le rétablissement de la sécurité au Maroc et l’application de réformes administratives, financières et militaires.

La France s’engageait, d’ailleurs, à maintenir au Maroc pendant trente ans le régime de « la porte ouverte », c’est-à-dire la liberté commerciale, à ne point laisser élever de fortifications ou d’ouvrages stratégiques quelconques sur la côte entre Mélilla et la rive droite du Sébou, enfin, à se concerter avec l’Espagne pour sauvegarder les intérêts de cette puissance au Maroc.

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Au lendemain de cet accord, M. Delcassé se mit en rapports avec l’ambassadeur d’Espagne⁠ ⁠; les pourparlers furent par moments assez pénibles, car l’Espagne, au cours de conversations antérieures, en 1902, avait cru pouvoir compter sur tout le nord du Maroc, y compris Fès et Taza, tandis qu’une clause secrète de l’accord franco-anglais ne prévoyait pour elle, au cas « où le sultan cesserait d’exercer son autorité », que les territoires adjacents à Mélilla, Ceuta et autres Présides. Malgré tout, on parvint à s’entendre sur les termes d’une déclaration qui fut signée le 3 octobre 1904 et complétée par un protocole additionnel le rer septembre 1905.

LA VALLÉE DE L’OUERGHA PRÈS DE AïcHA, d’après nature
Gravure LA VALLÉE DE L’OUERGHA PRÈS DE AïcHA, d’après nature

Tout en affirmant, à la face de l’Europe, leur attachement à l’intégrité de l’Empire chérifien sous la souveraineté du sultan, les deux puissances se partageaient secrètement le Maroc, en prévision du jour où la situation du Maroc serait modifiée : la zone d’influence espagnole comprenait en gros les massifs littoraux du Maroc septentrional jusqu’à la ligne de partage des eaux entre la Méditerranée et le Sebou, avec une grande partie de la vallée de l’Ouerra⁠ ⁠; la limite méridionale passait entre Ksar-el-Kébir et Ouezzan et aboutissait à l’Atlantique au sud de Larache⁠ ⁠; toute cette région était à peu près inconnue au point de vue géographique. Enfin, dans le sud du Maroc, une autre zone d’influence était attribuée à l’Espagne, dans le prolongement du Rio de Oro, jusqu’à l’oued Tazeroualt et à l’oued Mesa⁠ ⁠; il fut même un moment question d’attribuer à l’Espagne Agadir, le Sous et la région du Draa, et l’Espagne n’y renonça que par crainte des protestations de l’Angleterre.

LA VALLÉE DE L’OUERGHA PRÈS DE AÏCHA (D’après nature)

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Ces différents accords furent portés à la connaissance de l’Allemagne, qui n’y trouva, sur le moment, rien à redire. A plusieurs reprises, le gouvernement allemand avait déclaré qu’il n’attachait aux affaires marocaines « qu’un intérêt exclusivement économique », et, le 12 avril 1904, le chancelier de Bülow disait au Reichstag que l’Allemagne n’avait aucune raison de craindre que ces intérêts pussent être mis de côté par une puissance quelconque. La presse allemande, dans son ensemble, présentait l’événement comme l’heureuse issue d’une situation trouble.

’INQUIETUDE ALLEMANDE

Vers 1904, la prépondérance française au Maroc était donc nettement reconnue par l’Europe, et la France croyait pouvoir désormais aborder sans crainte un programme de réformes intérieures et de collaboration. Le 29 janvier 1905, une ambassade dirigée par M. Saint-René Taillandier était reçue en audience solennelle, à Fès, par le sultan Abd-el-Aziz. Le ministre de France, en remettant au sultan ses lettres de créance, annonçait « le ferme espoir de mener à bien une mission qui tendait à consolider l’amitié établie entre les deux Etats en assurant à leurs intérêts communs la satisfaction qu’ils réclament ».

En termes plus clairs, il apportait un programme général de réformes et de collaboration : garanties pour la sécurité des étrangers, rétablissement de l’ordre à la frontière, projet de création d’une banque d’Etat, construction d’une route de Marnia à Oudjda et d’un réseau télégraphique sur le littoral, œuvres d’intérêt social, etc. Mais, aux termes de ses instructions, il devait marquer fortement qu’il s’agissait de collaboration et d’entente, non d’intervention.

Il venait du même coup s’informer des dispositions du sultan et de son Makhzen, et ces dispositions, depuis quelque temps, semblaient sujettes à caution. Le Maroc avait d’abord paru se résigner sans trop de peine à la tutelle française : il avait contracté un emprunt de 62 millions et demi, garanti sur le produit des douanes⁠ ⁠; un délégué des porteurs de titres, représenté dans chaque port par des employés, était chargé de prélever 60 p. 100 de ce produit, ce qui revenait à mettre les douanes marocaines entre les mains de la France. Mais bientôt sa mauvaise humeur éclatait, on apprenait que le Makhzen, sous couleur d’économie, avait décidé le renvoi des instructeurs français, et il fallait une menace pour le faire revenir sur sa décision⁠ ⁠; enfin, le bruit courait que le grand vizir El Mokri allait partir pour Berlin avec mission de protester contre les accords de 1904.

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Il est vrai qu’à cette nouvelle, le 4 janvier 1905, l’ambassadeur d’Allemagne à Madrid, M. de Radowitz, assurait M. de Margerie, chargé d’affaires de France, que, si El Mokri allait à Berlin, « on l’y recevrait de belle façon ».

Vers le même temps, néanmoins, le ii février 1905, un jeune secrétaire de la légation allemande de Tanger, M. de Kühlmann, déclarait au chargé d’affaires de France que l’Allemagne, ayant été « tenue à l’écart » de nos accords avec l’Angleterre et l’Espagne, ne s’estimait pas liée par eux et qu’il fallait s’attendre à quelque « initiative souveraine ». Le gouvernement allemand, saisi de l’incident par l’ambassadeur de France à Berlin, prétendit que les paroles de M. de Kühlmann avaient dû être déformées et qu’en tout cas, si l’Allemagne ne pouvait se considérer comme liée par des accords auxquels elle n’avait pas pris part, elle reconnaissait que ces accords lui avaient été communiqués.

GUILLAUME IL A TANGER
Gravure GUILLAUME IL A TANGER

L’Allemagne répétait depuis longtemps et sur tous les tons qu’elle n’avait au Maroc que des intérêts économiques, faciles à sauvegarder. Mais on eut bientôt en France d’autres raisons de s’inquiéter : toute une série de menus faits indiquaient une arrière-pensée de l’Allemagne.

GUILLAUME II A TANGER

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Pour ne citer que les incidents les plus saillants, le zı février 1905, le consul d’Allemagne au Maroc rendait compte que M. Saint-René Taillandier s’était présenté au sultan comme investi d’un « mandat de l’Europe ». Le 7 mars, le même consul dénonçait « les tendances coloniales offensives de la France ». Le 16 mars, le chancelier de Bülow, sans autre précision, déclarait au Reichstag : « Je comprends parfaitement l’attention que l’on apporte ici aux événements qui se déroulent au Maroc... Je considère comme du devoir du gouvernement allemand de veiller à ce que, à l’avenir, nos intérêts économiques dans ce pays ne soient pas lésés... » Enfin, le 31 mars, Guillaume II, au lieu de traverser l’Italie pour faire en Méditerranée sa croisière annuelle, passait par Tanger et décidait d’y débarquer en grande pompe.

ET SES SUITES

Peut-être allait-il donner le mot de l’énigme. C’est par gros temps que, le 31 mars 1905, le yacht impérial Hohenzollern vient mouiller devant Tanger. La large rade est houleuse, le débarquement est pénible. Enfin, après deux heures de manœuvres compliquées, Guillaume II, à la tête d’une longue file d’embarcations, accoste au môle où l’attend le chérif Abd-el-Malek, oncle du sultan.

Le chérif le salue au nom du sultan, et le « champion de l’Islam » lui répond en ces termes : « Ma visite a pour but de faire connaître que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc. Je considère le sultan comme un souverain absolument indépendant, et c’est avec lui que je désire m’entendre sur les moyens les plus propres à obtenir ce résultat.

« Quant aux réformes que le sultan aurait l’intention d’introduire dans ce pays, j’estime qu’il doit procéder avec beaucoup de précaution et en tenant si bien compte des sentiments religieux de ses sujets qu’à aucun moment l’ordre public ne puisse être troublé par le fait de ces réformes ».

Sur ces mots, Guillaume II monte à cheval, et le cortège impérial gagne la légation par les rues étroites et montantes de la vieille ville.

Telle était donc « l’initiative souveraine » annoncée par le jeune Kühlmann. Elle fut immédiatement suivie de l’envoi à Fès d’une ambassade allemande à la tête de laquelle se trouvait le comte de Tattenbach. Mais ce n’était encore qu’un geste. Il fallait maintenant en préciser le sens et la portée, et ce fut l’objet d’une circulaire adressée le 12 avril par le chancelier aux ambassadeurs d’Allemagne.

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Cette circulaire reprenait le grief déjà invoqué par Kühlmann, « l’Allemagne tenue à l’écart », ou, comme diront les journaux allemands, « le péché d’omission diplomatique de M. Delcassé », et proposait, comme remède à la fausse situation où cette négligence avait mis l’Allemagne, la réunion d’une conférence internationale.

L DE L’ALLEMAGNE ’ARRIÈRE-PENSÉE

Le 26 mai, les notables marocains, convoqués pour entendre les propositions de réformes du ministre de France, reprenaient à leur compte cette idée de conférence, et le 30, le sultan en personne la présentait comme nécessaire. Le grief invoqué pour remettre en question les accords Que voulait au juste l’Allemagne⁠ ⁠? de 1904 ne tenait pas debout : il est vrai que ces accords ne lui avaient pas été « notifiés » au sens diplomatique du mot⁠ ⁠; mais ils lui avaient été communiqués avant même qu’ils ne fussent signés, et nous avons vu qu’elle n’avait présenté à ce moment-là aucune objection. Au contraire, le gouvernement et l’opinion avaient reconnu spontanément que le rétablissement de l’ordre au Maroc ne pouvait que servir les intérêts économiques de l’Allemagne.

Au demeurant, ces intérêts économiques de l’Allemagne au Maroc étaient-ils tellement importants⁠ ⁠? 150 sujets allemands, 12 maisons de commerce, un chiffre d’affaires qui ne dépassait guère 8 millions par an, — telle était la situation de l’Allemagne au Maroc vers 1905, et rien de tout cela, de l’aveu même de l’Allemagne, n’était menacé.

Il est vrai, qu’en dehors de ce domaine étroitement économique, l’Allemagne avait déployé au Maroc une activité diplomatique fort appréciable, généralement favorable à la France, et certains Français, au lendemain du discours de Tanger, pensaient que la France aurait dû prendre, de façon plus formelle, l’accord de l’Allemagne. « Nous estimions, disaient-ils, qu’en ne traitant pas la question du Maroc avec l’Allemagne comme avec les autres puissances les plus intéressées, on commettait une faute d’autant moins nécessaire que rien ne nous permettait de craindre, du côté de Berlin, une opposition que jamais l’Empire allemand ne nous a faite dans nos entreprises coloniales..."

En réalité, cet incident marocain n’avait sans doute de marocain que les apparences : c’était, à la suite des événements, un épisode de politique européenne, une tentative de l’Allemagne pour éprouver la solidité des accords qui s’étaient conclus en dehors d’elle et pour rompre, si possible, le bloc européen, qui semblait devoir limiter ses ambitions. Il ne fallait voir en somme dans cette démonstration, selon le mot de M. Tardieu, « qu’une opération bismarckienne, conduite par des hommes qui n’avaient, pour la réussir, ni le prestige ni le génie de Bismarck ».

172 CONVERSATIONS FRANCO- ALLEMANDES

Si l’Allemagne n’a pas profité immédiatement des accords de 1904 pour tenter cette opération, c’est qu’elle a voulu attendre des circonstances favorables. Depuis février 1904, la Russie était engagée dans la guerre de Mandchourie, et il était encore difficile de prévoir si elle en sortirait plus forte ou amoindrie : en février 1905, les Russes sont vaincus à Moukden⁠ ⁠; l’Allemagne, rassurée, se prépare à tenter sa chance, à mettre à l’épreuve les forces qui se sont rapprochées en dehors d’elle. magne ou s’attendre à la guerre. Il paraît bien que Il fallait, bon gré mal gré, négocier avec l’Allela guerre fut envisagée. Mais la France, à ce moment-là, ne pouvait y songer. Elle venait d’être profondément troublée par l’affaire Dreyfus, puis par les luttes religieuses nées de la loi sur les Congrégations, son armée et sa marine étaient désorganisées, les crédits de la guerre avaient été sensiblement diminués.

On se résigna donc aux concessions nécessaires. Le 12 juin 1905, le président du Conseil, M. Rouvier, acceptait la démission de M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères depuis sept ans.

Puis, M. Rouvier, fort de ce sacrifice, s’appliquait à rétablir les faits, à démontrer que la France n’avait jamais eu l’intention de tenir l’Allemagne à l’écart de la question marocaine, ni de « tunisifier » le Maroc. Il tâchait d’éviter la réunion d’une conférence internationale, s’efforçant de démontrer à l’Allemagne que ce serait là « une complication plutôt qu’une solution ».

L’Allemagne ne voulait rien entendre : « Nous tenons pour la conférence, déclarait le prince Radolin à M. Rouvier. Si elle n’a pas lieu, c’est le statu quo. Et il faut que vous sachiez que nous sommes derrière le Maroc avec l’ensemble de nos forces ».

Du moins cette conférence, qu’on ne put décidément éviter, fut-elle précédée de conversations franco-allemandes, qui jetèrent les premières bases d’une entente et qui aboutirent aux accords préliminaires des 8 juillet et 1o septembre 1905. L’Allemagne reconnaissait sans difficulté « l’intérêt spécial » de la France au Maroc. Elle reconnaissait aussi l’opportunité de réformes intérieures⁠ ⁠; elle s’entendait avec la France pour le respect de la souveraineté et de l’indépendance du sultan, le maintien de l’intégrité de l’Empire chérifien, l’établissement de la liberté économique au Maroc sans inégalité.

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Ces principes admis de part et d’autre, le programme de la conférence devait comprendre les principaux articles suivants : organisation de la police, surveillance et répression de la contrebande des armes, réforme financière et notamment constitution d’une banque d’Etat, régularisation des impôts, organisation d’un régime économique propre à garantir la liberté et l’égalité des puissances.

LA CONSENCE D’ALGESIRAS

Du simple point de vue de notre politique marocaine, ces premiers accords marquaient un recul sur ceux de 1904. Pourtant, ce n’était pas un effondrement complet, puisque notre prépondérance était reconnue et que des moyens pratiques de réalisation allaient être mis à son service. Le vrai succès de l’Allemagne, celui qui correspondait à ses intentions secrètes, il fallait le chercher dans la suite sur les relations européennes : paralysie de l’alliance franco-russe et de l’Entente cordiale à ses débuts, coup porté aux accords franco-italiens et francoespagnols, impression de force donnée par l’Allemagne et favorable à ses ambitions d’hégémonie. nationale pour parfaire ces résultats. Mais une conférence L’Allemagne comptait beaucoup sur la conférence interinternationale demande quelque temps de préparation : c’est seulement le 15 janvier 1906 que les représentants des puissances et du Maroc se trouvèrent réunis dans la petite ville espagnole d’Algésiras, sur le détroit de Gibraltar⁠ ⁠; or, dans l’intervalle, l’atmosphère morale de l’Europe, au grand désappointement de l’Allemagne, avait changé.

La France s’était reprise : un moment affolée par les exigences soudaines de l’Allemagne, elle s’était mise à regarder en face la situation et à prendre de solides précautions, comme le vote de plus de 15o millions pour les dépenses de guerre⁠ ⁠; la Russie avait signé, en août 1905, la paix avec le Japon⁠ ⁠; l’Angleterre voyait dans l’audace de l’Allemagne un nouveau motif de se rapprocher de la France⁠ ⁠; l’Espagne et l’Italie même ne tenaient pas à perdre le bénéfice des accords récents. D’autre part, la France présentait à la conférence, par la souple habileté de M. Révoil, des propositions qui parurent fort raisonnables. Si bien que la « tactique dissociante » de l’Allemagne se heurta contre un vrai bloc de résistances : à peine trouvait-elle auprès d’elle l’Autriche, qui n’avait aucun intérêt dans la question, et le Maroc, qui en avait trop pour que son avis pût peser fortement dans la balance.

L’ACTE D’ALGESTRA (7 AVRIL 1906

Déçu, désorienté par cette faute de psychologie, le gouvernement allemand se résignait aux concessions, quand il apprit la chute du ministère Rouvier et une intervention de Jaurès en faveur de l’internationalisation du Maroc. Il reprit aussitôt son attitude hostile. Mais le 14 mars, le nouveau président du Conseil français, Léon Bourgeois, fit connaître que, contrairement aux bruits répandus par la presse allemande, il maintenait intégralement les instructions données par son prédécesseur au représentant de la France à Algésiras, M. Révoil. Dès lors, le gouvernement allemand considéra comme perdue la grosse partie qu’il avait engagée et fut le premier à presser les négociations. A la fin de mars 1906, l’accord était acquis sur les points essentiels, et l’Acte général, qui terminait la conférence, fut signé le 7 avril 1906. Comme les accords franco-allemands qui l’avaient précédé, l’Acte d’Algésiras posait en principe :

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L’indépendance du sultan et l’intégrité de son Empire, — ce qui excluait fort nettement toute idée de partage et rendait inopérantes certaines clauses des accords de 1904⁠ ⁠;

La liberté économique pour toutes les puissances, — ce qui supprimait tous les privilèges commerciaux et renforçait l’œuvre d’égalisation de la conférence de 188o.

L’utilité de réformes de police et de réformes financières, mais sous le contrôle des puissances, — - ce qui marquait un pas de plus dans la voie de l’internationalisation, ouverte par la Conférence de Madrid, et semblait faire perdre à la France tout le terrain qu’elle avait gagné en 1904.

Divers articles prévoyaient des mesures pour la répression de la contrebande des armes, le meilleur rendement des impôts et la création de nouveaux revenus, la réorganisation des douanes et des services publics. On envisageait, en particulier, l’application du tertib, ou impôt agricole, aux Européens, sous réserve qu’il serait perçu par l’entremise des consuls⁠ ⁠; l’établissement d’une taxe sur les constructions urbaines, d’un droit de mutation sur les ventes immobilières, du droit de timbre, de statistique et pesage, de passeports⁠ ⁠; la création d’une surtaxe de 2,5 p. 1oo ad valorem sur les droits de douane, avec affectation spéciale à la caisse des travaux publics⁠ ⁠; la réduction du taux sur les droits d’exportation⁠ ⁠; la création d’une commission des valeurs en douane et d’un Comité des Douanes à Tanger⁠ ⁠; l’établissement du monopole des tabacs au profit du gouvernement marocain, mais par une adjudication dont le bénéficiaire devait constituer une société internationale de régie des tabacs. Une commission des adjudications, installée à Tanger, devait veiller à ce que nulle exploitation de travaux publics ne pût être concédée sans une adjudication faite à Tanger et ouverte à toutes les puissances.

Mais la principale nouveauté consistait dans l’organisation de la police et la création d’une banque marocaine, et c’est là surtout qu’apparaissait l’esprit de la convention.

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Les forces de police, qui devaient comprendre 2 000 hommes au minimum et 2 500 au maximum, étaient recrutées parmi les musulmans marocains, organisées pour cinq ans et réparties entre les huit ports ouverts. Elles étaient placées sous l’autorité du sultan, mais confiées à des instructeurs européens, espagnols à Tétouan et Larache, français à Rabat, Safi, Mazagan, Mogador, mixtes à Tanger et Casablanca⁠ ⁠; un officier supérieur de l’armée suisse était chargé de l’inspection générale.

APRES ALGÉSIRAS

Quant à la Banque d’Etat marocaine, son capital initial était fixé à 15 millions 400 000 francs et divisé en 14 parts, dont 12 prises par les puissances signataires et 2 par le consortium des banques qui avaient consenti l’emprunt de 1904, chaque part donnant droit à la désignation d’un administrateur statutaire. Elle prenait à son compte les opérations de trésorerie du gouvernement marocain, encaissement des revenus, paiement des dépenses⁠ ⁠; elle était chargée du service des emprunts publics au Maroc et devait en conséquence travailler à l’assainissement de la situation monétaire⁠ ⁠; enfin, elle était tenue de faire des avances au gouvernement marocain, notamment jusqu’à concurrence de 1o millions de francs pour la police des ports. Ces obligations diverses étaient compensées par des avantages, dont les plus importants étaient le privilège d’émission et le droit de préférence en matière d’emprunts publics. Si l’Allemagne, sur le terrain de la politique européenne, perdait ce qu’on a quelquefois appelé « la deuxième manche », il est du moins clair que, sur le terrain marocain, son point de vue l’avait emporté. Les accords de 1904 avaient été bousculés par elle⁠ ⁠; les quatre puissances intéressées n’avaient pas osé, au grand jour d’une conférence internationale, étaler leurs combinaisons d’intérêts, leurs échanges de bons pro-

ALGÉSIRAS, PLACE DE L’ÉGLISE
Gravure ALGÉSIRAS, PLACE DE L’ÉGLISE
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cédés. Si bien que la France était ramenée, au moins en principe, au régime commun et que la reconnaissance de ses intérêts spéciaux au Maroc restait platonique.

En fait, pourtant, la France ne se retirait pas tout à fait les mains vides de la conférence d’Algésiras. Elle obtenait, avec les Espagnols, la police des ports, et les Allemands, malgré leur désir d’y participer, en étaient exclus⁠ ⁠; l’organisation de la Banque d’Etat nous assurait, contre la volonté de l’Allemagne, la majorité dans le Comité des statuts et dans le Conseil d’administration⁠ ⁠; l’ensemble des réformes adoptées par la conférence correspondait au programme préconisé par la France, de sorte que la politique marocaine de la France recevait par là même une sorte de consécration. En somme, si la forme donnait l’impression d’une défaite et d’un recul, le fond de notre politique marocaine était sauvé.

Il était certain, d’autre part, que les mesures prévues par la conférence ne suffiraient pas à rétablir l’ordre au Maroc. Ce n’était pas avec quelque 2 000 hommes de troupes indigènes, par exemple, qu’on pouvait pacifier un pays aussi profondément troublé. L’internationalisation, bien qu’elle ne fût pas poussée à l’extrême dans l’application, émiettait l’autorité, dispersait les responsabilités, et tout le monde en Europe, même l’Allemagne, était bien sûr qu’une seule puissance, la France, était capable de redresser la situation marocaine.

Au demeurant, un accord tacite subsistait entre les puissances signataires des accords de 1904. Ils n’avaient pas été annulés par la conférence d’Algésiras, ces accords, dont les clauses les plus importantes étaient secrètes⁠ ⁠; ils représentaient pour l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie, des intérêts qui n’avaient rien perdu de leur importance, et l’on pouvait prévoir que la France, à qui l’acte d’Algésiras permettait ouvertement de prendre pied au Maroc, y trouverait, le cas échéant, la liberté d’action nécessaire à des réalisations plus larges.

L’opinion allemande le sentait bien. « L’aventure marocaine, notait par exemple la Gazette de Francfort, n’a conjuré aucun des risques contre lesquels on prétend avoir voulu se mettre en garde... Elle a aggravé, au lieu de l’améliorer, la position de l’Allemagne. La diplomatie allemande s’est rendue désagréable à tout le monde... Le sultan du Maroc doit subir la police franco-espagnole. Etait-ce la peine de tant s’agiter⁠ ⁠? » Mais ici le bout de l’oreille de la politique générale se montrait encore.

vir PLANCHE

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LES DRAPEAUX DES AÏSSAOUAS Par I.-F. BoucHor.

JERA

HIST. COLONIES FRANÇAISES. - MAROC

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « La crise marocaine et la politique française (1900-1906) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 147-null.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/la-crise-marocaine-et-la-politique-francaise-1900-1906/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730