Tome III · Le Maroc · Chapitre 1
Les incidents de frontière (1830-1900)
A L’ÉTABLISSEMENT DU PROTECTORAT
I. L’ETAT MAROCAIN A LA VEILLE DU CONFLIT.
II. LA CAMPAGNE D’ALGÉRIE ET LE MAROC.— Le Sultan. — Le Makhzen. — Les ressources financières. — Les ressources militaires. — Les relations avec l’extérieur. — Les tribus. — Les sentiments du Sultan : l’affaire de Tlemcen. — Abd-el-Kader et le Maroc. — Le Maroc asile d’Abd-el-Kader. — Dernières tentatives d’accommodement. — Une campagne de dix jours. — Une paix blanche : le traité du IO septembre 1844. III. LES INCIDENTS DE FRONTIÈRE ET LA POLITIQUE DU SECOND EMPIRE. — La fin d’ Abd-el-Kader. — Un retour du passé : le bombardement de Salé en 185I. — Le droit de suite. — La police des Beni-Snassen. — La consolidation de l’accord : la convention commerciale du 19 août 1863. — La police du Sud-Oranais : l’expédition de Wimpffen (1870). IV. L’INTERNATIONALISATION DE LA QUESTION MAROCAINE. — Le reploiement de la France. — La mêlée des convoitises européennes. — La politique de Moulay Hassane. — La conférence de Madrid (1880) et l’internationalisation du Maroc. — La lutte pour le Maroc. — Le recul de l’influence française dans les confins algéromarocains. — Bruits de partage.
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’INSTALLATION
IL E SULTANde la France en Algérie et les relations de voisinage, les questions de mitoyenneté qui, nécessairement, en résultaient, allaient obliger les deux pays à se regarder en face, et l’on ne devait pas tarder à découvrir que le caractère spécial de l’Etat marocain constituait à lui seul une des pires difficultés du problème nord-africain. Depuis les Saadiens, il est rigoureusement établi que le sultan doit être un descendant de Mahomet, un chérif ; comme tel, il est l’imam couronné, celui au nom de qui on dit la prière, le Commandeur des Croyants, « Emir el Mouminin » ; comme tel, il est considéré comme ayant reçu de ses ancêtres une baraka, c’est-à-dire une faculté spéciale de bénédiction, sur laquelle est fondée son autorité.
Il suit de là qu’à la mort d’un sultan, tout descendant du Prophète — et il n’en manque pas au Maroc, de faux et même de vrais — peut prétendre à sa succession : ce qui, le cas échéant, départage les prétendants, c’est tel ou tel fait qui atteste la présence en tel d’entre eux de la baraka, et ce fait, — désignation par le sultan défunt, valeur éprouvée du personnage, faveur populaire, etc. — ce sont, en principe, les oulémas ou docteurs de la loi qui l’établissent ; ce sont en pratique, le plus souvent, les vizirs et les grands personnages en charge qui l’imposent discrètement aux oulémas. C’est généralement un chérif de la même famille que le sultan défunt, — fils, frère ou neveu — qui est désigné, mais on voit qu’il n’y a là rien d’absolu et l’on comprend que la succession soit fréquemment l’occasion d’ardentes compétitions, de révoltes, de crises prolongées.
Par ailleurs, la succession peut s’ouvrir du vivant même d’un sultan : si le sultan au pouvoir méconnaît ses devoirs de souverain et de chef religieux, la rébellion de ses sujets devient légitime, et les oulémas conservent le droit d’en désigner un autre à sa place. On devine quelle confusion peut naître de règles aussi imprécises, subordonnées en réalité à l’autorité morale des individus et aux ressources matérielles des partis en présence.
HIST. COLONIES FRANÇAISES. — MAROC
PLANCHE
113Une fois choisi par les oulémas, le nouveau sultan est proposé aux caïds des différents corps de troupes et aux membres du Makhzen : c’est la héia, cérémonie qui représente en somme une prestation de serment de fidélité. Puis, il entre en campagne pour se faire reconnaître par les tribus et au besoin combattre les autres prétendants, soumettre les tribus dissidentes.
LE WAKHZENEn droit, son pouvoir est absolu. En fait, il est limité à la fois par l’entourage immédiat du sultan ou Makhzen et par le degré de soumission des tribus ; il peut aller du despotisme le plus écrasant à la pure fiction, il dépend surtout de la personne des souverains et des circonstances. — mot qui signifie primitivement « magasin, » ou « réserve ». Ce Le sultan exerce son autorité par l’intermédiaire du Makhzen, makhzen n’est pas une simple administration, un ensemble de ministères et de bureaux qui détiennent une tradition, mais dont les membres peuvent être empruntés à tous les éléments de la société : il est né, sous le Saadien Ahmed-el- Mansour, de colonies militaires spécialement attachées au service des souverains, comme les janissaires, et composées d’éléments divers, mais constitués en tribus (Cheraga, Bouakhar, Cherarda, Oudaia), dites tribus guich, exemptes d’impôts, et il continue à s’alimenter à cette source, en vertu d’une hérédité de fait. Il constitue donc une force avec laquelle il faut compter.
Dans l’entourage immédiat du sultan, le makhzen comprend de hauts dignitaires : le hajib ou chambellan, à qui sont confiées la direction intérieure du palais et la garde du sceau impérial ; le caïd-mechouar, qui est le grand-maître des cérémonies ; les vizirs (le grand vizir, qui est le chef du gouvernement ; le ministre de la mer, qui préside aux relations extérieures ; le ministre des réclamations, qui reçoit les plaintes des tribus et des particuliers ; le ministre de la guerre, qui porte le nom significatif de payeur et ne s’occupe guère que de la solde et de l’entretien des troupes ; le ministre des finances, qui s’intitule, de façon non moins expressive et simpliste, chef des oumanas ou percepteurs). Les services de ce gouvernement central sont réduits au minimum, ils suivent le sultan dans ses déplacements, travaillent sous la tente plus souvent que dans les bureaux et promènent leurs archives, empaquetées dans des mouchoirs, entassées pêle-mêle dans un coffre, à dos de chameau.
Dans les provinces, le Mahkzen est représenté par trois khalifes du sultan, sortes de vice-rois, pour Fès, Marrakech et le Tafilelt ; des gouverneurs (caïds pour les tribus et les petites villes, pachas pour les grandes villes et, pour certaines régions,
HIST. DES COLONIES : MAROC.
114Oudjda par exemple, amel) ; des mohtaseb, fonctionnaires chargés de diriger les corporations d’artisans et de marchands, actives et nombreuses dans toutes les Villes.
LES ADOUL OU NOTAIRESEnfin, c’est encore la classe makhzen qui, de tradition, fournit à la justice civile, du moins en pays entièrement soumis et arabisé, les cadis, qui jugent selon la loi coranique, et les notaires ou adoul ; les pays berbères s’en tiennent à leur droit coutumier. Quant à la justice criminelle, elle est exercée par les caïds, les pachas ou les mohtaseb, et elle garde, en plein xIxe siècle, un caractère de dureté fort impressionnant : bastonnade, tétouaf ou promenades à dos d’âne sous les injures de la foule, emprisonnement pêlemêle avec obligation de se nourrir, amputation de la main on du pied, supplice du sel, bien souvent décrit, pour les voleurs de grand chemin. En droit, la condamnation à mort ne pouvait être prononcée que par le sultan et en temps de guerre ; en fait, la vie humaine ne pesait guère dans le vieux Maroc, et point n’était besoin de condamnation en règle pour se débarrasser d’un gêneur.
Rien de bien net n’apparaît dans la délimitation des fonctions, dans la division du travail, dans la distinction entre le service personnel du souverain et les affaires de l’Etat. Il faut une tête marocaine pour s’y reconnaître, et, d’ailleurs, la clarté n’est pas un besoin pour cette administration, qui vit de diplomatie plutôt que d’autorité directe. L’honnêteté non plus n’est pas son fait : le pourboire, le « fabor », sévit effrontément du haut en bas de la hiérarchie ; le vieux Maroc n’est qu’une vaste « mangerie ».
115IL FINANCIERESS I FINANCIÈRES
Maroc : pendant longtemps, le sultan et l’Etat ont vécu — L’impôt régulier n’est apparu que fort tardivement au et bien vécu — de butin, tributs des vaincus, prélèvements sur la piraterie, rançon des prisonniers ; mais ces beaux jours ne durèrent pas, il fallut chercher d’autres ressources.
Deux impôts, formellement admis par la loi religieuse, s’établirent sans difficultés, en pays soumis, bien entendu : le zaka, impôt de 2 I/2 o/o sur le capital, c’est-à-dire en fait sur les troupeaux, et l’achour, 1o o/o sur le revenu, c’est-à-dire sur les récoltes. Puis, peu à peu, se glissèrent dans leur sillage la hedya, don volontaire à l’occasion des grandes fêtes musulmanes, devenu obligatoire, la naïba ou droit de remplacement des tribus qui ne participaient pas au service militaire, le revenu des successions vacantes, les droits de douanes.
Le Makhzen ne manquait pas d’imagination financière, au moins en matière d’imposition, mais il ignorait tout de l’assiette budgétaire et, les besoins augmentant sans cesse, il en vint à créer des impôts qui n’avaient plus nulle apparence de lien avec les impôts coraniques : droits de marché, droits de portes, monopoles du soufre, du tabac, du kif, de l’opium, mouna ou fourniture de vivres aux fonctionnaires en déplacement, etc. La perception, confiée cependant à l’habile corporation des oumanas, devint de plus en plus malaisée.
Par ailleurs, la matière imposable diminuait : tous ceux qui pouvaient user d’influence auprès du Makhzen, chorfa, zaouias, hauts fonctionnaires, se dérobaient, et le poids de l’impôt retombait tout entier sur les plus misérables.
ES RESSOURCESSi bien que l’Etat marocain, à la tête d’un pays naturellement riche, vers le milieu du xıxe siècle, était célèbre entre tous pour loger le diable en sa bourse. On devine que le ministre de la guerre, le « payeur », n’avait pas une tâche facile : il faut voir dans son titre officiel une promesse, une intention, plutôt qu’un acte habituel. Au demeurant, un soldat, aux yeux d’un Marocain, c’est un peu comme la volaille des basses-cours indigènes : cela ne se nourrit pas de la main du maître, il lui convient de vivre aux dépens de l’ennemi et c’est pourquoi l’on ne peut voir en lui qu’un élément assez méprisable.
Pourtant, dans cet Empire en voie de conquête toujours inachevée ou toujours renaissante, l’armée était particulièrement nécessaire. Les quatre premières tribus makhzen, organisées militairement, avec toute une hiérarchie de chefs, — caïds reha, caïds mia, mokaddem, — furent bientôt insuffisantes ; on réserva à ces « mokhazni » la garde du sultan et la garnison des villes impériales, et l’on demanda aux tribus, pour les campagnes de guerre, une participation de plus en plus grande ; après la bataille de l’Isly, on leur adjoignit même des troupes régulières de fantassins ou askri, groupés en bataillons ou tabors. Même avec ces renforts, l’armée était considérée par le sultan et le Mahkzen comme un instrument précieux, dont il fallait user avec ménagements, et la guerre marocaine — entendons la guerre contre les tribus dissidentes — a pris de ce fait une allure assez spéciale. Dès qu’une expédition est décidée, le sultan adresse aux tribus soumises des lettres de harka, quelque chose comme un ordre de mobilisation, et quand tous les éléments sont rassemblés au point de concentration, la colonne chérifienne se trouve formée de trois groupes distincts ou mehalla : la mehalla du Mahkzen, qui comprend le sultan, ses vizirs et les troupes des tribus guich ; la mehalla des askri, la mehalla des nouaib ou contingents des tribus, généralement la plus importante.
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La colonne s’ébranle, pittoresque à souhait, avec ses cavaliers impatients, ses fantassins en loques, ses convois tumultueux de chameaux, de mulets et d’ânes, et sa cohue de mercantis israélites. Elle donne une impression d’entrain et de bonne humeur : c’est une bonne vie que cette vie en campagne, on mange à sa faim, on escompte mille profits et, somme toute, on ne risque pas grand’- chose. En effet, dès qu’on aborde une tribu, on s’arrête pour palabrer avec les caïds : si la tribu consent à payer l’impôt, on passe ; si elle tarde à s’acquitter, on séjourne chez elle, sans se priver de rien ; si elle résiste, le Makhzen, qui connaît à fond la vie intime des tribus, leurs divisions et leurs rancunes, s’arrange pour lancer contre la tribu récalcitrante une tribu voisine ; la mehalla chérifienne n’intervient guère qu’à titre de soutien et de réserve et ne joue un rôle vraiment actif qu’au moment du pillage, qui termine normalement toute opération militaire ; il importe, enfin, qu’elle se procure, comme signe essentiel de sa victoire, quelques têtes coupées qu’on promènera de tribu en tribu et qui, salées par des Juifs, seront ensuite accrochées sur les grandes places des villes impériales. C’est là, en fin de compte, une guerre qui n’épuise pas, qui est passée au rang d’institution et tient à la fois de la ronde de police et de la tournée de perception. De même qu’il évite autant que possible les batailles rangées, le gouvernement marocain pratique traditionnellement, dans ses relations avec les puissances européennes, une diplomatie de sa façon, distante et détournée ; il fuit le contact.
117Les représentants des puissances ne résident pas dans le voisinage de la Cour, mais à Tanger : la Cour est nomade, ses déplacements en pays plus ou moins soumis risqueraient de compromettre la sécurité des ambassadeurs, mais, par-dessus tout, elle veut éviter de vivre sous le regard constant des agents de l’Europe. Le sultan entretient à Tanger un délégué personnel, un naïb, qui joue le rôle d’intermédiaire entre le Maroc et les autres Etats, et dont l’emploi sera d’ailleurs confié, au cours du xIxe siècle, à des hommes de premier plan, comme Mohammed Khetib, Bargach, Torrès, Tazi.
En plus de leur ambassadeur à Tanger, la plupart des puissances ont des agents dans les principales villes. La France, par exemple, est représentée depuis 1794 à Tanger par un consulat, à partir de 1839 par une légation, à partir de 1862 par un ministre résident, à partir de 1864 par un ministre plénipotentiaire, et l’on doit noter en passant qu’au MOKHAZNI XIxe siècle la série de ces représentants fut d’une qualité remarquable, avec des hommes comme le baron d’Aquin, Tissot, Le Sourd, de Vernouillet, Ordega, Féraud, Patenôtre, d’Aubigny, de Monbel et surtout Revoil, Saint-René Taillandier, Regnault. A Casablanca et Mogador sont installés des vice-consulats ; à Larache, Rabat, Mazagan, Safi et El Ksar, des agents consulaires. A Fès et Tétouan, des indigènes algériens gèrent les intérêts français ; en 1895, un consul est affecté à Fès et un agent consulaire à Marrakech.
Mais cette représentation est réduite, par la volonté du sultan et du Makhzen, à un rôle timide et fort effacé. Les relations du Maroc avec l’Europe sont, en effet, beaucoup moins actives qu’aux xvie et xviIe siècles : le rachat des esclaves, qui en formait le principal objet, a disparu ; le commerce a diminué, parce que le pays, privé de courses et de razzias fructueuses, s’est appauvri ; Moulay-Slimane, que les guerres de Napoléon ont épouvanté, marque un nouveau pas vers l’isolement, défend à ses sujets musulmans ou israélites de sortir de son empire sans constituer une caution et déclare qu’il voudrait voir ses douanes improductives, tant il désire se passer de l’Europe ; le Maroc se ferme de plus en plus.
118Aux prises avec des interlocuteurs qui se condamnent au silence, les consuls européens de Tanger, au début du siècle, ne savent à quoi s’occuper : ils jardinent, chassent dans la « montagne » de Tanger, pêchent dans la rade. Leur prestige est systématiquement amoindri par les traditions marocaines : certains d’entre eux, — ceux de la Suède, du Danemark, de Venise — continuent à payer tribut au sultan au nom de leur gouvernement ; c’est seulement après la victoire de l’Isly que la France imposera au Maroc la suppression de ces humiliantes redevances, mais la coutume des cadeaux subsiste, et chaque consul cherche à se procurer des présents somptueux et imprévus. Jusqu’en 1831, on paie aux gouverneurs des ports le prix de la poudre que brûlent les Marocains pour rendre le salut des navires de guerre. Jusqu’en 1833, il est courant de différer de trois à huit jours le débarquement des représentants qui viennent prendre possession de leur poste. Jusqu’en 1836, il faut aux consuls généraux une autorisation spéciale du gouverneur de la ville pour posséder un cheval de selle. Il est interdit aux fonctionnaires marocains de visiter les agents des puissances. Il est vrai que, vers 1882, un ministre de France, Ordega, diplomate d’origine polonaise, aussi vif d’esprit qu’énergique et noble de caractère, dont le séjour au Maroc coïncidait avec l’activité coloniale du ministère Jules Ferry, desserra un peu ces entraves ; mais on voit comment le gouvernement marocain avait pris l’habitude de traiter l’Europe de Turc à More.
Son intention bien arrêtée était de persuader ses sujets qu’il gardait intacte son indépendance. Sa xénophobie, qui peut sembler au premier regard l’expression d’une tradition dynastique, répond au fond à la volonté même du peuple marocain, de l’ensemble des tribus, qui voient avant tout dans le sultan le chef de la guerre sainte et le protecteur du pays contre l’intrusion étrangère, et c’est par cette résistance collective à la pénétration européenne, beaucoup plus que par la politique même des sultans, qu’il faut expliquer l’isolement persistant de l’Empire chérifien.
Le chrétien apparaît à la fois comme un infidèle qu’on méprise et un conquérant qu’on redoute. Il ne peut voyager au Maroc que déguisé en musulman ou en israélite. Le commerce européen ne se pratique ouvertement que par les ports, il demeure médiocre, assujetti à toutes sortes de contraintes et traversé de difficultés : droits prohibitifs d’importation et d’exportation, absence de banques, absence d’unité monétaire, hostilité, caprice et vénalité des autorités locales, précarité des installations, etc.
119 ES TRIBUSCe n’est pas sans raison qu’on a souvent évoqué, à propos de ce vieux Maroc qui est si près de nous, la rude image de la muraille de Chine. Qu’il s’agisse d’administration, de justice, de finances, d’entreprises militaires ou de relations extérieures, tout le fonctionnement de la machine marocaine se ramène, on le voit, aux rapports du sultan avec les tribus, et tout l’objet de la politique est d’étendre le bled-mahkzen — autrement dit, le pays de l’administration chérifienne, du droit coranique, de l’impôt régulier et des contingents militaires — aux dépens du bled-siba.
Mais, ici encore, il convient, pour comprendre la situation, d’écarter nos habitudes d’esprit trop catégoriques et de ne point concevoir comme un « front » la limite entre le bled-makhzen et le bled-siba : la dissidence comporte une infinie variété de nuances, elle peut tomber d’un coup, renaître le lendemain, tout dépend des circonstances et des intérêts en jeu. D’autre part, ce terme de tribu recouvre une réalité fort complexe : la tribu se divise en fractions, qui gardent leur autonomie ; la fraction se subdivise en de petites unités politiques, — quelques familles groupées en douar et s’attribuant un ancêtre commun, et la tribu elle-même s’insère dans un groupement plus large, la confédération de tribus, qui porte des noms spéciaux : Branès, Glaoua, etc.
TAOUNAT (RIF). UN DOUAR (Dessin d’après nature).
120Ce qui aggrave encore l’imbroglio de cette vie politique, c’est que tous ces éléments, douar, fractions, tribus, confédérations, sont divisés en partis, appelés çofs ou lefs, qui se superposent aux distinctions ethniques et maintiennent les groupements en état constant d’hostilité.
Si l’on ajoute à tout cela le rôle actif des confréries religieuses, la propagande des zaouias, l’importance exceptionnelle des apôtres qui surgissent inopinément et prennent si aisément figure d’inspirés, de héros de la guerre sainte, de mahdi, on comprendra que la politique des sultans ait trouvé dans ce bouillonnement d’instincts individualistes autant de facilités que d’obstacles, que le Makhzen, peuplé d’esprits affinés, homogène dans son recrutement et nourri de tradition, soit devenu merveilleusement apte aux combinaisons, et que ses mains habiles aient pu, durant des siècles, tirer toutes ces ficelles sans les brouiller ni les rompre.
Mais on comprendra du même coup quelle sorte d’effarement devait éprouver la politique française à la découverte de cet organisme impossible à définir. Dès les premiers contacts, elle eut l’impression qu’elle ne saurait par où le prendre et, si elle a longtemps hésité avant de s’attaquer à lui, c’est, avant tout, par crainte de l’inconnu. L’ « aventure marocaine », le « guêpier marocain », ces expressions, qui furent tout de suite en faveur, marquent bien cette appréhension.
En dépit de mainte menace, le Maroc était jusqu’alors parvenu à sauvegarder son indépendance et même à se maintenir dans l’isolement.
Si proche qu’il fût de l’Europe, on ne possédait sur son compte que des renseignements sporadiques et fort incomplets, dus à des captifs libérés, à des missionnaires rédempteurs ou à de rares audacieux comme le chirurgien anglais Lemprière ; on ne connaissait guère que ses côtes ; pour les régions de l’intérieur, les cartes n’avaient pas fait de progrès vraiment sensibles depuis la Renaissance, et les voyageurs poussés au Maroc par le grand mouvement d’exploration du début du xixe siècle, l’Espagnol Badia, le Français René Caillié, les Anglais Jackson, Washington, Arlett, rencontraient de telles difficultés que leurs aventures les plus heureuses demeuraient plus héroïques que fécondes en résultats.
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MOULAY-ABD-ER-RHAMAN D’après le tableau de Delacroix (Musée du Louvre).
122Soudainement, en 1830, la France prend pied en Algérie ; de proche en proche, elle gagne vers l’ouest et se heurte, sinon aux frontières, du moins à l’influence du Maroc. L’hostilité va-t-elle naître nécessairement de ce voisinage ? Les rapports de la France et du Maroc vont-ils tout d’un coup changer de caractère, et peut-on prévoir, dès cette époque, que le Maroc s’ouvrira de gré ou de force aux entreprises de l’Europe ?
LES SENTIMENTS DE SULTAN L’AFFAIRE DE TLEMCENUne vue sommaire de l’histoire du Maroc tendrait à le faire croire ; mais la réalité n’est pas aussi simple, et c’est longtemps après la prise d’Alger qu’on pourra parler, sans forcer les termes, d’un conflit franco-marocain. marocain du moment, Moulay Abd-er-Rahma- Sans être un bien grand politique, le sultan ne, ne manquait pas de prudence. D’abord séduit par les profits immédiats de la guerre de course, il n’avait pas tardé à y renoncer devant la puissance toute nouvelle des flottes européennes ; un récent accord conclu avec l’Autriche, à la suite d’une affaire de piraterie, attestait la sincérité de ses intentions, et l’opération d’Alger, si vivement menée par terre et par mer, ne pouvait que le confirmer dans ses dispositions pacifiques. Si gênante que pût apparaître une installation européenne aux portes du Maroc, il eût été insensé de se lancer délibérément contre elle.
Au demeurant, le sultan et son Makhzen, avec leur politique un peu courte et leur traditionnel sens pratique, étaient-ils si mécontents de l’événement ? Ils tendaient à voir dans la prise d’Alger non point tant une victoire européenne qu’une défaite turque. Le sentiment de solidarité islamique, beaucoup moins fort, en général, que nous ne l’imaginons, ne pouvait faire oublier aux Marocains que, depuis le xvre siècle, les Turcs essayaient de forcer l’entrée du Maroc. La chute du bey d’Alger et des autres représentants de l’autorité turque en Algérie ne provoquait en somme au Maroc ni consternation ni colère.
Bien mieux, le sultan espère trouver sa part dans les dépouilles de la puissance turque. A la nouvelle de la chute d’Alger, il accourt de Marrakech à Meknès, prêt à saisir l’occasion, et l’occasion s’offre bientôt sous la forme d’une députation des Tlemcéniens, qui réclament sa protection.
A la vérité, ni les gens de Tlemcen, en appelant le sultan à leur secours, ni le sultan, en leur envoyant des troupes et en leur donnant comme gouverneur son cousin et beau-frère Moulay Ali ben Slimane, n’avaient le sentiment de faire pièce aux Français. Il y avait dans Tlemcen, comme dans toutes les villes ou tribus de l’Afrique du Nord, deux partis, deux lef ou çof, l’un fidèle aux Turcs et représenté notamment par les tribus Douair et Smela, l’autre prêt à se donner aux ennemis des Turcs, quels qu’ils fussent. Le conflit s’aggrava, les Turcs résistèrent, le sultan envoya des renforts, qui, selon la tradition, pillèrent au petit bonheur ; les Tlemcéniens, mécontents et d’ailleurs impressionnés par la conquête française d’Oran, abandonnèrent peu à peu le parti du sultan, qui rappela ses troupes (1832). La partie était manquée.
123 ET LE MAROCLe commandement français, nouveau venu dans la politique algérienne, n’avait rien compris à cette échauffourée. Il n’y voyait qu’un empiétement du Maroc, une rupture de neutralité, et le duc de Rovigo fit faire au sultan de vives représentations. Le sultan, pour qui cet essai de pêche en eau trouble n’était nullement l’amorce d’une grande politique, céda tout de suite : le 4 avril 1832, par l’intermédiaire du chargé d’affaires français à Meknès, M. de Marnay, il prit l’engagement de ne plus intervenir dans les démêlés de la France et des pays de l’ancienne Régence d’Alger. Il y avait pourtant, dès cette époque, quelque chose de changé dans les rapports de la France et du Maroc. Le sultan et son Makhzen s’apercevaient que la conquête française, en prenant corps, contrariait leurs habitudes politiques, transformait en actes d’hostilité caractérisés les sourdes menées, les intrigues compliquées, les luttes d’influence qui, de tout temps, avaient débordé des frontières marocaines et qui, aux yeux d’un Arabo- Berbère, entrent naturellement dans les rapports de voisinage.
L’Islam, qui jusque là n’était guère apparu, se mettait de la partie : comme il advient toujours au Maroc, il prenait à son compte la crainte et la haine de l’étranger.
Le changement apparut surtout quand Abd-el-Kader dut au traité Desmichels un prestige inattendu. Le sultan se méfiait assurément de la force et des ambitions de l’émir ; mais les sultans du Maroc, surtout dans les moments de crise, n’ont jamais pu négliger les sentiments religieux de leurs sujets, et Abd-el-Kader acquit de bonne heure au Maroc, surtout dans les milieux populaires, une étonnante renommée de puissance et de sainteté : il était impossible de le traiter en ennemi ou même en indifférent.
Du reste, Abd-el-Kader prenait soin de se rattacher au Maroc. Il annonçait hautement son désir d’être reconnu par le sultan comme un vassal ; il demandait aux oulémas de Fès une consultation juridique sur le traitement qu’il convenait d’appliquer aux musulmans alliés des Infidèles ; il faisait dire la prière au nom de Moulay Abd-er-Rahmane. Il annexait, bon gré mal gré, le sultan à son parti.
124 ABD-EL-KADERIl faut reconnaître que Moulay Abd-er-Rahmane ne réserve à cet allié compromettant que les égards indispensables. Il lui fournit bien, à plusieurs reprises, quelques secours en chevaux, en armes, en argent : comment un bon musulman pourrait-il, avec toute sa prudence, se désintéresser ouvertement de la guerre sainte ? Mais ce n’est vraiment là qu’une participation toute formelle, à peu près inévitable et sans grande portée, — ce qui n’empêche pas le gouvernement français de la prendre au tragique et d’envoyer à Meknès le comte de la Rue, avec mission de parler
(D’après un tableau de Chlebowski). net. En réalité, le sultan du Maroc devait estimer qu’il respectait grosso modo, à la manière du pays, ses promesses de neutralité. Vers 1843, D’ABD-EL-KADER ces démêlés imprécis tournent à la rupture. Pourchassé par les troupes françaises, Abd-el-Kader se réfugie au Maroc : on le voit dans les régions sahariennes, chez les Beni-Snassen, à Oudida, dans le Rif ; des Marocains de plus en plus nombreux se joignent à lui et, sous ses ordres, vont opérer des razzias en territoire algérien.
Le sultan Moulay Abd-er-Rahmane, débordé par les confréries religieuses, ne se décide ni à le chasser, ni même à l’immobiliser. Entraîné par les événements, le voilà contraint de se prononcer : il masse sur la frontière algérienne, aux environs d’Oudjda, des troupes régulières, commandées par son cousin Mamoun ben Chérif ; il alerte les habitants des ports, il convoque les contingents des tribus, tout semble annoncer que le Maroc va, lui aussi, s’engager dans la guerre sainte.
D ERNIERES TENTATIVES D’ACCOMMODEMENTLes Français, de leur côté, se lassaient de repousser les incursions d’Abd-el- Kader, sans pouvoir couper le mal dans sa racine. Ils s’étaient, jusque-là, interdit de pénétrer sur le territoire marocain ; mais, en 1844, l’émir et ses partisans s’avancent jusqu’à Bel-Abbès, razziant les tribus qui s’étaient ralliées à la France. C’est alors que Lamoricière, qui commandait la division d’Oran, fit construire, pour arrêter ces retours offensifs, une redoute à Lalla-Marnia, à l’ouest de la Tafna. Marocains et Français, pour la première fois, s’affrontaient : la moindre étincelle allait mettre le feu aux poudres. m Marnia, le Makhzen poussa les hauts cris : à l’entendre, A la nouvelle de l’installation des Français à Lallal’Empire marocain était limité à l’est par la Tafna, et l’avance de Lamoricière constituait une violation de territoire. Il est vrai que le commandant des troupes chérifiennes massées auprès d’Oudjda avait reçu l’ordre de ne pas bouger ; mais si le sultan et son entourage ne marchaient qu’à pas comptés dans cette voie périlleuse, le vieux Maroc des tribus commençait à s’exaspérer : le 30 mai 1844, des cavaliers marocains attaquèrent les Français.
125Ce n’était là qu’un accident, et le gouvernement de Louis-Philippe, qui ne tenait nullement à s’engager dans une guerre marocaine et qui redoutait le mécontentement de l’Angleterre, se contenta d’abord de menaces et de mesures d’intimidation : « Vous devez, au reçu de la présente dépêche, prescrivait Guizot à M. de Nion, consul général à Tanger, écrire immédiatement à l’empereur pour lui adresser les plus vives représentations contre une attaque qui ne saurait être justifiée, pour demander les satisfactions qui nous sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines réunies dans les environs d’Oudjda, et pour le mettre lui-même en mesure de s’expliquer sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu’il veut ? Si, comme le lui conseillent ses véritables intérêts, il tient à vivre en bons rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace pour l’Algérie, respecter la neutralité en retirant son appui à Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus sévères pour prévenir le retour de ce qui s’est passé. Si c’est la guerre qu’il veut, nous sommes bien loin de la désirer, nous en aurions même un sincère regret, mais nous ne la craignons pas, et si on nous obligeait à combattre, on nous trouverait prêts à le faire avec vigueur, avec la confiance que donne le bon droit et de manière à faire repentir les agresseurs ».
A l’appui de ces réclamations, qui laissaient subsister de fortes chances de paix, une croisière, commandée par le prince de Joinville, était envoyée sur les côtes du Maroc, mais avec la consigne d’éviter soigneusement tout acte d’hostilité.
Dans le même temps, Bugeaud se hâtait de traiter avec les Kabyles, qu’il venait de vaincre, et se transportait en Oranie ; mais il devait, lui aussi, se borner à manifester sa présence et tenter de ramener, par des moyens tout pacifiques, les Marocains au calme.
126Il invite, en effet, le caïd d’Oudjda à venir conférer le to juin avec son représentant, le général Bedeau, auprès du marabout de Sidi Mohammed-el-Oussini. Les deux armées sont en présence, la conférence s’ouvre et se poursuit dans le tumulte et le frémissement des armes, et elle est brusquement rompue par les mandataires du sultan, qui n’admettent pour frontière de l’Empire chérifien que la Tafna. Les Français se retirent alors sur Lalla-Marnia, mais des cavaliers marocains les suivent, attaquent l’arrière-garde. Au bruit de la fusillade, Bugeaud accourt avec quelques bataillons, et les troupes marocaines, chargées par le colonel Yusuf, sont contraintes de se retirer après une sévère leçon.
Ainsi, toutes les tentatives de conciliation demeuraient vaines. Le sultan, qui de lui-même eût peut-être entendu raison, n’était plus maître de la situation : le Makhzen se croyait assuré de l’appui de l’Angleterre ; les tribus étaient reprises par leur atavique frénésie. C’était la guerre.
Malgré tout, le prince de Joinville, qui croisait devant Tanger, fut encore chargé de proposer la paix : il ne reçut que des réponses dérisoires.
LE PRINCE DE JOINVILLE DEVANT TANGER
127TNE CAMPAGNE
DE DIX JOURSElle fut courte, cette première guerre franco-marocaine. Le prince de Joinville avait pris la précaution de transporter de Tanger à Cadix le consul de France et les Français qui résidaient dans la ville, et il avait fait recueillir par un vaisseau de son escadre les Français établis à Tétouan, Larache, Rabat, Casablanca, Mazagan et Safi. MER Bent Sat
Le 6 août, à sept heures, il s’ap- MEDITERRANEE prête à bombarder Tanger. « Avant de tirer un coup de canon, note un -Nemours témoin, le chirurgien Warnier, les équipages répétèrent spontanément BOSouk Adjeroud Nedroma trois énormes cris de « Vive le Roi ! » S : Brahim signe de réjouissance. Le prince de en jetant en l’air leurs chapeaux, en Martimprey BENI Monts 0. Mouilah Lalla-Marnia Tlemcen Joinville, agréablement surpris de cet SNASSEN Plaine accueil, cria aussi « Vive le Roi ! » et lança comme les matelots son cha- C Oudjda des Angad oS : Yahia s S ! Zaher Namtou 0. Tafna Khemis peau en l’air. » Puis, les premières bordées de terre et de mer partirent Ksar Hadja °Ghar Roubar o Mazzer Sebdou ers Taza simultanément. Le feu cesse à 1I heu- res ; à midi on dîne sur les pièces, Tinnsi S : Djabeur Si Didali les équipages saluent bruyamment le S ! Aissa prince de Joinville, et tous les com- •Djeraba mandants des bateaux de guerre •Mekam étrangers, qui s’étaient retirés dans le •Magoura fond de la rade, expriment leurs féli- citations, « même les Anglais ». Les Djebel Sidil Teniet-es-Sassi el Aâbed Échelle fortifications de Tanger « ressem- Berguent (Ras el Ain) 1 10 20Km. blaient à de la dentelle, tant elles BATAILLE DE L’ISLY étaient criblées » ; quant à la ville même, elle avait été épargnée, et quatre ou cinq obus seulement tombèrent sur le quartier des consuls ; mais les montagnards des environs, fidèles à leurs habitudes, accouraient en foule pour piller, et les troupes du sultan eurent beaucoup de peine à les repousser.
Bugeaud, de son côté, prenait l’offensive. Depuis le 19 juin, il occupait Oudjda. Le Io août, un millier de cavaliers marocains étaient venus reconnaître le camp français, et le 13 Bugeaud avait simulé un mouvement en avant. Mais c’est seulement la nuit suivante qu’il met toute sa colonne en marche et décide d’attaquer l’armée marocaine qui campait dans une grande plaine dénudée, à l’ouest d’Oudida, sur la rive droite de l’oued Isly. Il dispose de 8.500 fantassins, 1.400 cavaliers, 400 partisans et 16 canons. Les Marocains, eux, comptent 25 000 cavaliers et, sur les collines voisines, 8 ooo Rifains aux aguets s’apprêtent à nous accabler, si nous sommes vaincus. Mais Bugeaud connaît la nervosité de cette cavalerie fourmillante, l’indiscipline de ses éléments, les faibles effets de son tir : dans la matinée du 14, il passe l’Isly sans résistance, le remonte sur la rive gauche, et fait prendre à ses troupes une formation de sa manière, en « tête de porc » ou losange irrégulier, l’infanterie encadrant la cavalerie ; puis, arrivé à la hauteur du camp marocain, il leur fait franchir l’oued à gué et les lance sur l’ennemi, qui s’épuise en charges désordonnées et qui, vers midi, s’enfuit dans la direction de Taza.
128La victoire était totale : elle coûtait aux Français 27 tués et 96 blessés ; aux Marocains, 8o0 hommes, Il canons, 16 étendards et ce trophée de haut prix, le parasol du sultan.
DU 10 SEPTEMBRE 1844Le lendemain de cette grande journée, le 15 août, le prince de Joinville bombardait Mogador, en détruisait les fortifications et, en attendant les réparations exigées du sultan, installait une garnison de 500 hommes dans l’ilot qui commande l’entrée du port. Comme à Tanger, les gens des tribus voisines, les Chiadma, profitaient de l’occasion pour piller la ville. Bugeaud aurait vu delpper sa victoire, poursuivre l’armée marocaine, marcher sur Taza et Fès. Mais l’Angleterre s’inquiétait ; le premier ministre, sir Robert Peel, accusait la France de vouloir annexer le Maroc, les assurances de Guizot ne parvenaient pas à l’apaiser, et le gouvernement de Louis-Philippe, on le sait de reste, ne résistait guère aux froncements de sourcils de l’Angleterre. On s’en tint là et même on bâcla la paix.
Les négociations furent confiées, du côté français, au prince de Joinville et à MM. de Nion et de Glucksberg ; du côté marocain, à Sidi bou Selam, gouverneur des provinces septentrionales de l’Empire chérifien. Elles aboutirent, le Io septembre 1844, à la convention de Tanger.
La France aurait pu se montrer exigeante, demander des réparations pécuniaires, prendre des garanties territoriales ; les événements justifiaient tout cela, et le Makhzen s’y attendait. Mais il n’en fut pas question : on se contenta de précautions morales. Le sultan s’engageait à licencier les troupes marocaines rassemblées auprès de la frontière algérienne, à punir les chefs coupables d’agression, à interner Abd-el-Kader dans une ville du littoral atlantique, s’il venait à tomber aux mains des troupes marocaines ; les Français, en retour, devaient évacuer l’ile de Mogador et la ville d’Oudjda. Enfin, les deux gouvernements s’entendaient pour procéder le plus rapidement possible à la délimitation de la frontière algéromarocaine.
129Ce fut la convention de Lalla-Marnia qui, le 18 mars 1845, compléta sur ce point le traité de Tanger. La frontière était divisée en trois sections : de l’oued Kiss au Teniet-es-Sassi, soit une centaine de kilomètres dans la région du Tell, marqués par des repères ; du Teniet-es-Sassi à l’Atlas saharien, zone de plateaux et de steppes où « la terre ne se laboure pas », et pour laquelle on se borna à répartir les tribus et les ksour entre la France et le Maroc, sans limites géographiques ; enfin, la région désertique, qui était considérée comme n’appartenant à personne et pour laquelle toute délimitation paraissait à la fois impossible et superflue, soit une centaine de kilomètres de vraies limites sur I 200 kilomètres de ligne de contact.
Cet accord, comme la plupart de ceux qui marquent les débuts de l’installation française en Afrique du Nord, révèle crûment tout ce qui nous restait à apprendre en fait de politique africaine : il trahit, disait Lamoricière, une ignorance absolue des hommes et des choses. Il délimitait insuffisamment les tribus, en omettait d’importantes, comme les Doui Menia ou les Oulad Djerid, considérait à tort les régions désertiques comme des terres vacantes et sans maîtres. Surtout, il ne nous donnait aucune ligne de force pour endiguer les pillards ; il laissait aux mains des Marocains des « réduits » de premier ordre, comme la ville d’Oudjda et l’oasis de Figuig, il coupait en deux des groupements homogènes ; il était gros de nouveaux conflits et ne garantissait rien du tout. Il est vrai qu’il réservait à la France le droit de suite contre les incursions possibles des tribus marocaines, mais ce n’était là, semble-t-il, qu’une maigre compensation.
Le Maroc se tirait, en somme, à bon compted’un fort mauvais pas. Pour comble, il prenait l’habitude de considérer le voisinage des Français comme un danger, la France comme une ennemie, et l’Angleterre, qui l’avait sauvé, comme une amie précieuse.
III
Ces traités de 1844-1845, qui furent si vivement attaqués sur le moment et dont les historiens ont eu, par la suite, tout loisir de signaler les lacunes et les faiblesses,
HIST. DES COLONIES : MAROC.
130 LE PRINCE DE JOINVILLE A MOGADORsemblaient pourtant avoir réglé momentanément toute difficulté de principe entre la France et le Maroc. Il est vrai que, dès le lendemain de ces traités, Abdel-Kader reconstitue ses forces dans la région d’Oudjda et se prépare à bondir de nouveau sur l’Algérie : bientôt l’agitation se rallume dans toute l’Oranie, les troupes françaises ont fort à faire pour s’y maintenir, et Bugeaud insiste vivement pour qu’on lui permette d’entreprendre une action décisive au Maroc même. Le gouvernement de Louis- Philippe, lui, demeure obstinément fidèle à la lettre des traités. A plusieurs reprises, il donne à Bugeaud l’ordre de « ne passer dans aucun cas sur la rive gauche de la Moulouya sans de nouvelles instructions », de ne faire « sous aucun prétexte aucun établis- (D’après une lithographie du temps). sement permanent entre notre frontière et cette rivière, et, après chaque expédition, de rentrer immédiatement sur le territoire de l’Algérie ».
Peut-on dire que le sultan Abd-er-Rhamane réponde à cette attitude par une mauvaise foi déclarée ? Ses défaites de 1844 ont sensiblement amoindri son autorité, tandis que le prestige d’Abd-el-Kader continue à grandir au Maroc. Au vrai, il attend son heure : tout autant que les Français, il désire la fin de cette aventure, et quand Abd-el-Kader, rejeté de la Kabylie et des Hauts-Plateaux, de plus en plus abandonné par ses partisans, rentre au Maroc avec l’intention d’y établir derechef le centre de sa résistance, il y est reçu comme un ennemi. Le sultan le dépouille de ses titres de Hadj et de Sidi, réduit son rôle à celui d’un simple agitateur, le fait traquer par ses troupes, et c’est à la suite de cette campagne toute marocaine qu’Abd-el-Kader s’avoue définitivement vaincu (1847). Ce n’est pas non plus par une rupture des conventions franco-marocaines qu’il faut expliquer l’arrivée d’une flotte française devant Salé et le bombardement de cette ville, en 1851.
131Pour un Etat comme le Maroc, qui, par intermittences, oppose violemment l’absolutisme théorique de son souverain et la fureur des groupements ethniques ou sociaux, il importe de distinguer toujours, aux moments de crise, entre la volonté du sultan et celle de ses sujets. Or, si Moulay Abd-er-Rhamane semblait décidé à ne point heurter inutilement les Français, son peuple, que les entreprises d’Abd-el-Kader avaient profondément remué, se montrait moins pacifique.
C’est ainsi qu’en avril 1851, un brick marchand de Marseille, chargé de blé, s’étant échoué sur la plage de Salé, les Salétins le pillent jusqu’aux agrès. Le gouvernement français demande des explications au sultan et ne reçoit qu’une vague réponse. Alors, sur les instances du représentant de la France à Tanger, Bourée, qu’inquiétait la fréquence des manifestations francophobes, une division navale, commandée par l’amiral Dubourdieu, se présente devant Salé pour exiger des réparations et, en cas de refus, bombarder la ville, mais avec interdiction formelle de débarquer.
L’ultimatum étant resté sans résultat, l’amiral Dubourdieu recueillit à bord le consul d’Angleterre et sa famille et ouvrit le feu. Le combat, commencé à Io heures du matin, fut chaud, les forts résistèrent longtemps ; vers 7 heures du soir, les canons marocains étaient réduits au silence et des incendies s’étaient allumés en différents points de la ville. Dès le lendemain, la flotte ralliait Tanger.
E DROIT DE SUITEL’affaire ne retint guère l’attention de l’opinion française : quelques jours plus tard, elle était absorbée par un événement beaucoup plus grave, le coup d’Etat. Le sultan ne peut non plus être rendu responsable des multiples incidents de frontière qui se produisent, au lendemain des traités de 1844-1845, dans le Maroc oriental. Bien avant que la France se fût installée en Algérie, la politique marocaine avait adopté, pour cette région des confins, des règles toutes spéciales, singulièrement souples, qui laissaient aux tribus leur indépendance à peu près complète et ne visaient qu’à les maintenir, à l’égard de l’Etat chérifien, dans une sorte de neutralité bienveillante.
Tout ce que la France pouvait raisonnablement demander au sultan, c’était la liberté d’exercer le droit de suite qui lui avait été récemment reconnu. Or, Moulay Abd-er-Rhamane et son successeur, Sidi Mohammed (1859-1873), prince habile et de noble allure, abandonnèrent très loyalement à la France la police des confins et ne s’avisèrent jamais de crier à l’empiétement.
Le gouvernement français, de son côté, se garda d’abuser de la situation. Sous Louis-Philippe, la crainte de complications internationales suffit à le tenir à l’abri de la tentation. Sous le second Empire, c’est toute une politique de renoncement volontaire qui inspire sa conduite à l’égard du Maroc.
132 LA BOT-SES DEN BENI-SNASSENIl semble, en effet, que Napoléon III se soit uniquement soucié de sauvegarder la sécurité de l’Algérie et qu’il se soit désintéressé de la question proprement marocaine : il saisit toutes les occasions possibles d’affirmer qu’il ne veut porter nulle atteinte à l’intégrité de l’Empire chérifien, et il laisse entendre que, si quelque nation est désignée pour intervenir au Maroc, c’est l’Espagne plutôt que la France. français sur le droit de suite est d’autant plus intéressant L’accord du gouvernement marocain et du gouvernement à constater que les répressions de tribus pillardes furent très fréquentes : en 1849 et 1850, notamment, on trouve les troupes françaises chez les Angad et dans la région d’Oudjda, en 1852, à Ras-el-Ainin des Beni-Mathar, en 1857, près d’Aïn- Chair, etc. En 1859, contre les Beni-Snassen, ce fut une vraie campagne.
Le massif des Beni-Snassen, entre Oudjda et la Moulouya, est une petite Kabylie, avec des gorges profondes, de lourds chaînons semés de villages ; il est peuplé de sédentaires, qui vivent de cultures et d’élevage, mais qui cherchaient volontiers à compléter leurs ressources par des razzias en Oranie. Comme ils paraissaient incorrigibles, le consul français à Tanger avait déclaré au représentant du sultan « qu’il ne nous restait d’autre parti que de nous faire justice nous-mêmes, et ce dernier avait donné à entendre que ce ne serait jamais cela qui nous brouillerait avec son maître ».
Une colonne de 15.000 hommes est placée sous le commandement du général de Martimprey et prend pour point de concentration la redoute du Kiss. Ses débuts furent malheureux : elle était à peine rassemblée qu’une épidémie de choléra lui enleva 3.000 hommes. Pourtant, elle construit une redoute à Berkane, s’avance au cœur du massif et, le 27 octobre 1859, à Ain-Taforalt, reçoit le choc des Beni-Snassen. Les montagnards sont complètement vaincus et, le 29, font leur soumission.
Le général de Martimprey revient par la plaine des Angad, oblige au passage des douars de Mehaïa et d’Angad à demander l’aman, châtie des Beni-Guil et fait conduire à Tanger le pacha d’Oudjda, dont l’attitude avait encouragé la turbulence des tribus.
Cette simple opération de police devait-elle, dans le principe, prendre un plus grand développement, et l’épidémie de choléra a-t-elle réduit les visées du gouvernement français ? On pourrait le croire à certains indices. Par exemple, le maréchal Randon, ministre de la guerre, avait demandé au général de Martimprey d’examiner s’il n’y aurait pas intérêt, « au point de vue simplement militaire », à pousser la frontière française jusqu’à la Moulouya. Par ailleurs, les circonstances semblaient particulièrement favorables à une progression vers l’ouest : le sultan Moulay Abd-er-Rhamane venait de mourir, son fils Sidi Mohammed se trouvait aux prises avec une situation fort troublée, un prétendant demandait l’appui des Français, l’Espagne venait de déclarer la guerre au Maroc. En présence de tap Milonia Nemours tels faits, les historiens Napoléon III ait déli- ont peine à penser que RIF Djebel S : Makhfi Triffe aine S ! Moussa B : Adjeroud Et Teta Sidi Bret bérément laissé passer Sidi Sliman Martim prey-dy-Kist des chances certaines Berkane d’extension. Mahdioube ke bou Gride Lalla Marnia
133
Il semble acquis, cependant, que le gou- AS ! bou Houria Bor vernement français 20, Sidi Slima S : 6° Ais n’ait, à ce moment-là, plaine Oudjda nourri d’autre ambition El Aroun que celle de mater des pillards. Pour prévenir toute autre interpréta- TERRITOIRE DES BENI-SNASSEN tion, il faisait insérer cette note dans le Moniteur universel du 27 novembre 1859 : « Le corps expéditionnaire du Maroc vient de repasser la frontière, après avoir pleinement atteint le but que l’Empereur avait assigné à ses opérations. Il ne s’agissait point d’extension territoriale, qu’aucun intérêt ne commandait d’ailleurs, mais seulement d’infliger une punition sévère et décisive aux tribus marocaines qui avaient fait des incursions en août et en septembre dernier dans les cercles de Lalla-Marnia et de Nemours. »
Dans le même temps, Napoléon III suivait avec sympathie les efforts du gouvernement espagnol qui venait de faire passer au Maroc une armée importante. Ses encouragements étaient si nets que les journaux anglais l’accusaient de fournir à l’Espagne des secours effectifs.
134LA CONSOLIDATION DE L’ACCORD
: LA CONVEN- TION COMMERCIALE DU 19 AOUT 1863 dans le Maroc méditerranéen, la Tandis que l’Espagne bataillait France ne s’occupait que de resserrer son accord avec la cour de Fès et de contrebalancer auprès d’elle l’influence britannique.
Le 19 août 1863, le ministre de France au Maroc, M. d’Asquin, obtenait du sultan la signature d’une convention qui réglementait l’exercice du droit de protection et consacrait les privilèges des « censaux » ou courtiers indigènes employés par nos négociants : chaque maison de commerce française pouvait avoir deux courtiers indigènes jouissant de la protection, et davantage, si elle possédait des comptoirs dans différents ports ; les indigènes employés par des Français dans des exploitations rurales — métayers, ouvriers agricoles, gardiens de troupeaux — ne bénéficiaient pas de la protection, mais ils ne pouvaient être poursuivis en justice sans que l’autorité consulaire en fût immédiatement avertie.
En juillet 1865, le sultan Sidi Mohammed envoyait en ambassade auprès de Napoléon III son oncle le caïd Mohammed Chergui et le gouverneur de Salé : les deux personnages recevaient à Paris l’accueil le plus flatteur et rentraient après avoir dissipé toute équivoque possible sur les rapports de la France et du Maroc.
L’EXPÉDITION DE WIMPFFENNapoléon III s’efforçait enfin de substituer aux relations de mauvais voisinage des procédés d’apprivoisement. De 1865 à 1867, il ouvrait la frontière algérienne au libre commerce du Maroc : les produits naturels ou fabriqués du Maroc devaient être admis en franchise tout le long de notre frontière terrestre. Cette bonne volonté n’était pas sans (1870) mérite, car les incidents de frontière ne cessaient guère. Dans le sud, en particulier, c’est à la complicité des tribus du Zegdou (Doui-Ménia, Ouled-Djérir, Beni-Guil) qu’il faut attribuer la longue résistance des Ouled-Sidi-Cheikh soulevés en Algérie contre notre autorité.
Cette fois encore, le sultan déclina toute responsabilité et nous laissa les mains libres. Mais le gouvernement du second Empire traversait à ce moment-là une crise grave, et la légitimité de son droit de suite ne le rassurait qu’à demi : il redoutait à la fois les risques d’une expédition en pays désertique, le mécontentement de l’Angleterre, l’irritation de l’opinion française. Il hésita longtemps avant d’ordonner l’expédition, et il remit au général de Wimpffen, qui en était chargé, des instructions d’une minutieuse et paralysante prudence : hâter et limiter les opérations, se contenter du châtiment des rebelles, demeurer le moins longtemps possible en territoire marocain, se rappeler que les Zegdou « sont marocains ».
135Les restrictions du gouvernement étaient d’autant plus alarmantes pour le chef de l’expédition que l’affaire s’annonçait assez épineuse et semblait exiger une particulière liberté de manœuvre. Simple opération de police, sans doute, mais dans un pays désolé, plein d’embûches, où nulle troupe européenne ne s’était aventurée depuis l’audacieuse reconnaissance du général romain Suetonius Paulinus.
Wimpffen, avec 3.000 hommes, atteint sans encombre la vallée du Guir. Les pluies avaient soudainement gonflé l’oued et sa zone d’épandage, la plaine des Bahariat, n’était plus qu’un lac d’où émergeaient les dunes. Les tribus avaient décampé : tentes et troupeaux avaient été reportés en arrière du fleuve, et 8.000 hommes, massés sur une ligne de dunes, protégés par les eaux et par un épais rideau de tamaris, attendaient les troupes françaises à Et-Toumiat, dans l’oasis d’Aïn-Chaïr.
Le 15 avril 1870, à Il heures, le combat commença ; il se termina à 5 heures du soir et fut décisif. Les Doui-Ménia, après avoir remis entre nos mains onze notables comme otages, s’engagèrent, par une sorte de convention signée à Oran, à respecter les tribus soumises aux Français et à rejeter de leur territoire les Ouled-Sidi-Cheikh dissidents.
Puis, Wimpffen entreprit de poursuivre les Beni-Guil, mais le maréchal de Mac-Mahon le rappelait d’une façon si pressante à la prudence qu’il dut s’arrêter avant d’avoir mené à bien l’opération.
C’était là, malgré tout, une fort belle campagne, qui produisit une vive impression sur les populations du Sud-Oranais et dont le souvenir les maintint dans le calme au moment de la grande insurrection kabyle de 1871.
EL-AIOUN-SIDI-MULLOUK (TRIBU DES ANGAD)
136Si bornée qu’elle fût dans ses ambitions, si prudente dans ses moyens, la politique marocaine de la Monarchie de Juillet et du second Empire restait pourtant une politique, avec des principes arrêtés et des buts définis ; malgré la pression grandissante de l’Angleterre sur les sultans, elle n’était pas sans résultats : à tout le moins, elle maintenait une tradition et sauvegardait les acquisitions du passé.
L DE LA FRANC E REPLOIEMENTAu lendemain de la guerre franco-allemande, elle disparaît. Au Maroc comme ailleurs, la France meurtrie se repli sur elle-même, s’interdit scrupuleusement toute apparence de force et d’ambition.
Elle renonce, notamment, à l’exercice de son droit de suite dans les confins algéro-marocains, et se contente, en cas d’agression, de se plaindre au sultan par la voie diplomatique, de réclamer des compensations pécuniaires. Bien entendu, elle est vaincue d’avance dans cette guerre de palabres, d’atermoiements et de tromperies, et il est bien rare que son bon droit reçoive la plus légère satisfaction.
Surtout, elle crée entre elle et le Makhzen un état d’hostilité permanent, une atmosphère d’aigreur que la reconnaissance du droit de suite avait, durant de longues années, évitée. Le Makhzen, dont les traditions politiques et l’habileté méritent toujours qu’on s’y arrête, voyait toutes sortes d’avantages à nous laisser libres d’agir dans les confins : il n’avait pas à s’épuiser en guérillas ruineuses contre des tribus qui n’avaient jamais été foncièrement soumises et que nous allions affaiblir à son profit ; il nous fournissait gratuitement une preuve de bon vouloir ; il maintenait, à l’avant du Maroc proprement dit, une sorte de marche, de zonetampon, qui nous occupait, nous arrêtait au seuil du pays et lui épargnait le contact immédiat d’une puissance chrétienne. Il y avait là, n’en doutons pas, un plan bien arrêté, une « politique des confins », et la France, en s’interdisant les représailles personnelles contre les tribus pillardes, rompait, au grand mécontentement du Makhzen et sans autre profit, un pacte tacite.
Elle met le comble à son imprudence en demandant l’intervention directe du Makhzen et l’installation de fonctionnaires chérifiens dans cette zone dont le sultan, jusqu’alors, s’était à peu près désintéressé. C’est sur ses instances que Moulay Hassane vient à Oudjda, en 1876, et c’est à la suite de longues négociations qu’un représentant du sultan se fixera à Figuig en 1883. Pure fiction que cette extension de l’administration chérifienne, mais fiction qui incorporait décidément les confins au domaine du sultan et obligeait le Makhzen à prendre à son compte tous les incidents de frontière.
137 LA MÊLÉE DES CONVOI TISES EUROPÉENNESSi la France, maîtresse de l’Algérie, avait eu à ce moment-là l’intention d’annexer le Maroc, une telle attitude pourrait déceler un machiavélisme d’une rare profondeur ; car de ce rapprochement de deux puissances dans l’espace devaient naître, à brève échéance, des conflits qu’il eût été facile d’exploiter. Mais ce qu’on sait, par ailleurs, de la politique coloniale de la France au lendemain de 187I, permet d’affirmer qu’une combinaison aussi subtile était loin de sa pensée. dans la partie marocaine, d’autres puissances euro- Cette place que la France semblait abandonner péennes brûlaient de la prendre.
L’Angleterre, depuis la bataille de l’Isly, prêtait au Maroc une protection qui apparaissait de moins en moins désintéressée. Elle avait empêché l’Espagne, victorieuse à Ceuta et à Tétouan, de profiter de sa victoire ; elle avait, sous Louis- Philippe et Napoléon III, étroitement limité l’action de la France au Maroc ; son représentant à Fès était un conseiller écouté du sultan. Elle voyait assurément, dans l’établissement d’un protectorat au Maroc, une compensation nécessaire à la conquête française de l’Algérie, qui l’avait surprise et blessée.
L’Espagne s’attribuait des droits historiques sur le Maroc. Elle y menait, depuis le xvie siècle, une sorte de croisade obstinée, qui n’avait jamais atteint de bien grands résultats et dont les moyens ne se perfectionnaient guère, mais qui lui conférait du moins un titre d’ancienneté. En 1848, elle avait occupé les îles Zaffarines, qui commandent l’estuaire de la Moulouya et complétaient la défense de Melilla ; en 1859, elle avait débarqué au Maroc une armée de 50.000 hommes et remporté de réels succès, mais l’Angleterre avait coupé son élan, et le traité de Tétouan, le 26 avril 1860, ne lui avait rapporté que de maigres avantages. Il est clair qu’elle voulait sa revanche et que, vivant sur les souvenirs de la « reconquista », elle rêvait plus que jamais d’un Maroc assujetti à l’Espagne.
L’Italie, tard venue au Maroc, y entretenait, depuis sa naissance à l’unité, des agents singulièrement actifs et insinuants. Ses ambitions n’étaient pas nettes encore, mais elle s’efforçait d’acquérir auprès du sultan un prestige qu’elle devait, un jour ou l’autre, songer à monnayer.
Le Portugal semblait décidément évincé ; la Russie n’eut de légation auprès du sultan qu’à partir de 1893 ; mais les Belges s’efforçaient d’installer au Maroc des entreprises économiques, songeaient à obtenir la concession des chemins de fer, et les Etats-Unis, qui avaient passé un traité avec le Maroc à la fin du XVIIIe siecle, cherchaient à se faire céder l’ile de Peregil.
138 MOULA Y-HASSANEEnfin, un concurrent inattendu se présentait : l’Allemagne. Son intervention prend d’abord une forme assez anodine, toute scientifique : c’est une petite invasion de savants et d’explorateurs, de tout premier ordre, d’ailleurs, et qui font faire un grand pas à la connaissance du Maroc, — tels Gerhardt Rohlfs et Oscar Lenz. Mais ces entreprises offraient surtout l’avantage de renseigner le gouvernement allemand sur l’état du pays ; bien avant de mettre le résultat de leurs travaux sous les yeux du grand public, les explorateurs avaient communiqué des rapports secrets à l’empereur et au chancelier, et l’idée d’un « établissement pacifique » prenait corps en Allemagne. On y cherchait, il est vrai, non point tant une installation coloniale que le moyen de ruiner le monopole anglais ; mais toute une politique marocaine en naissait, et le sort du Maroc ne pouvait plus se régler sans que l’Allemagne eût à donner son avis. Dans ce cercle de convoitises, l’Empire marocain restait debout, mais de sérieux dangers le menaçaient. S’il est parvenu à prolonger son indépendance jusqu’à la fin du siècle, c’est qu’il a eu à sa tête, de 1873 à 1894, un grand souverain, Moulay-Hassane.
Tous les Européens qui l’ont approché célèbrent la noblesse de son allure et son autorité naturelle : « Le visage, dit par exemple Henri de La Martinière, était d’une haute distinction, le regard d’une grande douceur, avec quelque chose de vague et comme de craintif qui le rendait très sympathique. » Il était fort cultivé ; son père, qui l’avait élevé à la dure, l’avait confié à de savants théologiens, installés dans la zaouia de Dar Chemaa entre Marrakech et Safi, au milieu d’une région « triste, sans eau, sans arbres et sans cultures ». Son adresse politique, son sens des situations étaient d’une rare qualité : aux prises avec toutes sortes d’embarras, assailli par les diplomates européens, il a trouvé le moyen de ne mécontenter gravement personne et même de conquérir la respectueuse sympathie de ses adversaires. C’était, enfin, un vrai soldat, d’un sang-froid à toute épreuve.
139A son avènement, l’Empire était fort troublé, des révoltes sourdaient un peu partout : il prend la tête de ses troupes, pacifie la région de Fès, soumet les Beni- Snassen, fait reconnaître son autorité dans le Sous, réduit à l’obéissance les redoutables tribus des Zaers et des Zaïans. Par là même, il démontrait que l’autorité chérifienne n’était pas ce fantôme dont l’Europe se raillait, et il ôtait aux puissances chrétiennes leur principal motif d’intervention.
Mais ce qui fait apparaître mieux encore ses talents de souverain, c’est l’habileté de sa politique extérieure. Il se rend bien compte qu’il serait imprudent de faire front à l’ensemble des tentatives européennes ; il ne veut pas non plus s’inféoder à l’une ou l’autre des puissances rivales ; il prend le parti de faire la part du feu, de consentir les concessions inévitables et surtout d’opposer les puissances les unes aux autres, de pratiquer une ingénieuse politique de bascule.
DE MADRIDPendant tout son règne, Tanger a offert à cet égard le plus curieux spectacle. Nulle part les diplomates n’ont dépensé plus de petits moyens pour faire valoir les mérites de leurs patries respectives ; on flatte longuement les serviteurs pour convaincre le maître ; on s’efforce d’éblouir par le faste et les manifestations de puissance ; les plus folles propositions parviennent aux oreilles du sultan, et le comique de cette agitation se rehausse du calme marocain qui l’accueille, de la lenteur et de l’imprécision des réponses, du grand silence musulman qui feint de compter sur le temps et la volonté divine pour tout arranger. Malgré les résistances du Maroc, la persévérance euro- (1880) péenne avait fini par enjamber sa muraille de Chine et par conquérir, au cours des siècles, quelques avantages.
Les étrangers jouissaient notamment, au Maroc, de la plupart des privilèges qui leur étaient garantis dans les Echelles du Levant par le régime des Capitulations : ils étaient exemptés d’impôts, l’impôt marocain étant de caractère essentiellement religieux ; dans les principales villes de commerce, ils occupaient des « fondouks » où ils étaient constitués en « nations », sous l’autorité de leurs consuls ; si un différend surgissait entre un Européen et un Marocain, on appliquait la règle juridique « Actor sequitur forum rei », mais l’Européen demandeur se faisait assister de son consul devant le cadi, et les affaires graves étaient renvoyées devant la Cour des Echelles du Levant, à Aix-en-Provence.
140Surtout, ces privilèges d’extranéité pouvaient partiellement s’étendre, sous la forme de la « protection », aux indigènes marocains eux-mêmes, quand ils étaient associés avec des Européens ; peu à peu admise en fait, la protection avait été officiellement reconnue pour la première fois par le traité franco-marocain de 1767, puis consacrée à nouveau par le règlement de Tanger du 3 août 1863, connu sous le nom de convention Béclard, et la convention Béclard avait servi de prototype aux autres puissances, qui bientôt eurent toutes leurs protégés ou « censaux ». Car la protection était très recherchée par les sujets marocains, qui échappaient ainsi aux abus de pouvoir des fonctionnaires et magistrats chérifiens ; d’autre part, elle assurait aux Européens, au cœur même du pays, des agents fort précieux ; elle parut même si intéressante que, de part et d’autre, on en abusa ; on l’étendit bientôt aux simples associés agricoles, certains agents consulaires firent commerce de la protection, la plupart des Marocains qui voyageaient à l’étranger y laissaient leur qualité de Marocains ; il y avait là, pour l’autorité du sultan, un danger manifeste, et le Makhzen ne tarda pas à demander la réduction de la protection.
Il la demanda en un temps où la France était affaiblie et résignée à sa faiblesse, au lendemain de 1870. Car la France, si elle ne comptait pas plus de protégés marocains que les autres puissances, possédait, en fait de protection, les droits les plus anciens et les plus étendus.
Des négociations s’ouvrent à Tanger en 1874. La France déjoue la menée et s’oppose à la réduction de ses droits : l’Angleterre propose alors de soumettre la question à une conférence internationale. Sur ces entrefaites, en 1880, à Fès, un Juif protégé français est brûlé vif, et le gouvernement français accepte la conférence, qui s’ouvre à Madrid le 15 mai 188o et groupe les représentants du Maroc, des puissances européennes et des Etats-Unis.
« L’Allemagne, avait dit Bismarck, n’a pas d’intérêts au Maroc », et c’est l’Allemagne qui tient le rôle le plus important, le rôle d’arbitre, à la conférence de Madrid. Au cours des débats, qui furent vifs, elle ne cesse de soutenir, comme elle avait promis de le faire, la France contre l’Angleterre et l’Espagne, et c’est à son appui que la France doit le maintien des principes établis par le traité de 1767 et la convention Béclard.
Par la convention de Madrid (3 juillet 1880), qui termina la conférence, le régime des Capitulations au Maroc se trouva en quelque sorte codifié et renforcé : le Maroc continuait d’admettre la protection avec toutes ses conséquences juridiques ; il reconnaissait, en outre, l’existence de « protégés consulaires », soumis au seul impôt agricole, le droit de protection pour services exceptionnels (protection consuétudinaire), et le droit pour les étrangers d’acquérir des propriétés au Maroc. Le règlement de Tanger, du 30 mars 1881, qui compléta cette convention, précisa la condition des étrangers propriétaires, qui devaient désormais, comme les indigènes, être soumis à l’impôt agricole : clause qui resta d’ailleurs sans effet. Enfin, des garanties étaient prévues pour le respect des religions non musulmanes, notamment pour les Juifs.
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Mais le principal résultat de cette première bataille diploma- JUIF MAROCAIN tique, c’est que le traitement de la nation la plus favorisée, jusqu’alors réservé à la France et à la Grande-Bretagne, est étendu à tous les Etats signataires de la convention : Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis d’Amérique, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Suède et Norvège.
Ce sont là de grandes nouveautés qui, dans l’ensemble, constituent une internationalisation de la question marocaine. Fait nouveau que cette révision des traités particuliers par des arbitres intéressés. Fait non moins nouveau, que cette entrée du Maroc dans le concert des nations. La France était, bon gré mal gré, ramenée au droit commun et perdait le bénéfice de son long effort patient et pacifique ; elle ne gardait que quelques menus privilèges, comme son droit de suite sur la frontière orientale, justifiés par le voisinage de l’Algérie.
En fin de compte, le vrai gagnant, c’était l’Allemagne. Elle retirait de l’affaire, sous des airs de désintéressement, un avantage dont on devait découvrir plus tard l’importance ; car ce régime de protection, elle se préparait à l’exploiter avec son habituelle méthode ; elle voulait avoir, par tout le Maroc, et dans les meilleurs milieux sociaux, des indigènes qui représenteraient son influence et feraient son jeu.
142LA LUTTE POUR LE MAROC
Dès lors, la France marque bien encore, de temps en temps, quelques points. C’est, par exemple, à elle que le sultan s’adresse, en 1880, pour recruter un officier d’artillerie chargé d’enseigner aux soldats marocains la manœuvre du canon, et de là devait naître l’organisation d’une mission militaire française au Maroc. Notons aussi qu’à partir de 188ı, notre ministre au Maroc, M. Ordega, reprend, à force d’intelligence et de volonté, quelque avantage et parvient notamment à faire accorder la protection française aux chérifs d’Ouezzan. Mais la concurrence des autres nations est de plus en plus active et fait manifestement passer à l’arrièreplan l’influence française.
L’Angleterre se prépare, sans trop de mystère, à établir son protectorat sur l’Empire chérifien. En 1891-1892, grâce aux efforts de son ministre à Tanger, sir Evan Smith, ancien consul général à Zanzibar, elle faillit aboutir ; la presse britannique parlait avec insistance d’un projet de débarquement au Maroc, en réponse à notre projet d’installation au Touat, et un traité de protectorat, « à l’imitation de Zanzibar », fut offert au sultan.
En Allemagne, Bismarck devenait « colonial » : c’était le temps où les explorateurs et les diplomates allemands préparaient des installations sur tout le pourtour de l’Afrique, et le Maroc rentrait certainement dans le plan d’ensemble ; le Dr Iannasch étudiait les moyens de rétablir le commerce des caravanes entre le Soudan et les ports du sud marocain, où viendraient mouiller des vaisseaux allemands ; une ambassade marocaine se rendait à Berlin en 1889, et des rapports particulièrement cordiaux, marqués par des fournitures d’armes et la signature d’un traité de commerce, s’ébauchaient entre l’Allemagne et le Maroc.
L’Espagne tentait un nouvel effort en 1893, débarquait à Melilla une armée de 25.000 hommes et demandait, pour un fort que les tribus lui avaient détruit, une grosse indemnité et une extension de territoire.
L’Italie elle-même réalisait de notables progrès ; elle obtenait que de jeunes Marocains fussent envoyés à Rome pour y recevoir une formation militaire et technique, elle était chargée de l’installation d’une fabrique d’armes à Fès, la Makina, et recevait la commande d’un vapeur pour la police des côtes rifaines.
A la vérité, il eût été bien malaisé de dire quel était, de tous ces concurrents, le favori. La faveur allait de l’un à l’autre, et chacun d’eux voyait par moment son crédit s’écrouler d’un coup ; par exemple, la hâte que mirent les Anglais à s’offrir comme protecteurs refroidit pendant quelque temps leurs rapports avec Moulay-Hassane ; l’Espagne n’obtint, malgré son expédition de Melilla, qu’une faible indemnité et une insignifiante rectification de frontière ; la fabrique d’armes installée par l’Italie ne produisit rien, le vapeur fut revendu, les jeunes Marocains formés en Italie restèrent inutilisés. Quant à l’Allemagne, son attitude combative faillit la brouiller avec l’Angleterre, et Guillaume II, hésitant devant une rupture, profita de l’occasion pour se débarrasser de Bismarck, rappela du Maroc l’astucieux et persévérant Tattenbach, donna soudainement des gages répétés d’anglophilie. En tout cas, si brèves que fussent ces passades d’influence, les meilleures chances de succès final semblaient réservées à toute autre nation que la France. Même sur un terrain où ses prividans les confins algéro-marocains, la France reculait.
143Pendant la campagne des Français dans le Sud-tunisien, un marabout, Bou- Amama, avait soulevé la tribu guerrière des Ouled-Sidi-Cheikh, qui était établie des deux côtés de la frontière franco-marocaine ; la révolte avait été matée en 1881, et les troupes françaises avaient poussé deux expéditions jusqu’aux abords de Figuig. Mais la méfiance anglaise nous avait empêchés de régler définitivement la question ; Bou-Amama, réfugié à Figuig, y créait un foyer d’agitation islamique, et toute la région des oasis demeurait frémissante.
Surtout, l’Empire marocain, au mépris du traité de 1845, tendait de plus en plus à traiter cette région comme une dépendance du Maroc. Le sultan, à la faveur des divisions locales et sous le couvert de son autorité religieuse, y intervenait sans cesse, affectait de voir dans la création du poste français d’El Goléa, en 189I, un acte d’hostilité, et proposait d’assurer lui-même la police dans les oasis du Touat, bien que le Touat eût été placé hors de la zone d’action politique du Maroc.
Dans le Tafilelt aussi, l’autorité du Makhzen s’installait. En 1893, Moulay- Hassane y entreprenait une expédition de grand style, et le bruit courait que ce déplacement devait se transformer, à un moment donné, en une action contre le territoire français.
Sans doute, l’énergie française s’était-elle, dans l’intervalle, délivrée de la politique d’effacement. La conclusion de l’alliance russe, notamment, avait rendu courage à la France, et toute une politique saharienne commençait à s’affirmer. Par exemple, le 26 octobre 1891, M. Ribot, ministre des Affaires étrangères, faisait à la tribune de la Chambre cette déclaration bien nette : « Si, dans ces derniers temps, le Maroc a cru pouvoir envoyer des émissaires pour nouer des relations avec ces oasis, pour y faire réclamer son intervention, je puis dire... que le gouvernement français n’a pas hésité à signifier au Maroc, de la façon la plus claire et la plus catégorique, qu’il ne tolérerait de sa part aucun acte de souveraineté sur ces territoires, qui rentrent dans la zone naturelle de l’influence française. » C’était là annexer, au moins nominalement, les oasis et s’engager à les soumettre par les armes ; ce ferme langage fut tout de suite compris du Makhzen, qui, en 1892, signait avec la France, en signe de réconciliation, un accord commercial.
144 ROITS DE PARTAGEA l’égard des puissances, la France ne se montrait pas moins résolue. En 1896, sur l’initiative de M. Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, elle leur faisait savoir qu’elle n’admettrait aucune intervention européenne au Maroc ; en 1898 elle obtenait de l’Angleterre la reconnaissance de son autorité sur l’hinterland de l’Afrique du Nord et fermait ainsi la porte à toute rivalité venant du continent. Malgré tout, il semblait difficile à la France de regagner le terrain perdu et de retrouver au Maroc la moindre liberté d’action.
Les interventions collectives de l’Europe au Maroc étaient de plus en plus fréquentes et nettes, et la France n’était plus, dans ce chœur européen, qu’une voix comme les autres. Dès 1865, à propos de l’installation d’un phare et d’un sémaphore au cap Spartel, une convention internationale, tout en laissant la propriété du phare au sultan, en avait remis la direction et l’entretien aux puissances sous le régime d’une égalité parfaite, et ce genre d’œuvres internationales tendait de plus en plus à se développer au Maroc ; coup sur coup, on organisait un Conseil sanitaire, destiné à enrayer les épidémies propagées par les pèlerins au retour de La Mecque ; on créait un lazaret à Mogador ; on instituait à Tanger une commission internationale d’hygiène, etc... Mais cette entente internationale masquait mal l’âpreté des convoitises nationales.
L’Empire marocain ne vivait plus que du prestige et de l’habileté de Moulay- Hassane. A tout instant, on le sentait menacé par des forces extérieures, et le moindre incident décelait, chez les puissances chrétiennes, une nervosité de mauvais aloi.
En janvier 1892, par exemple, le bruit court que Tanger va être attaquée par les douars du voisinage. Aussitôt, tous les gouvernements envoient des cuirassés dans les eaux de Tanger pour protéger leurs nationaux. Fausse alerte ; le sultan change le gouverneur, tout s’apaise. Mais, entre temps, la presse anglaise s’était déchaînée et traitait au grand jour d’un partage du Maroc ; l’opinion anglaise, dans l’ensemble, abandonnait tout le territoire à l’Espagne, à la France et à Allemagne ; elle réclamait seulement Tanger, déclarant que ce port, pendant de Gibraltar, « ne pourrait jamais appartenir qu’à l’Angleterre, s’il cessait de faire partie des possessions du Chérif ».
145Que de tels espoirs fussent avoués, c’était la preuve que tout le monde attendait l’événement et que chacun comptait en profiter. Or, Moulay-Hassane meurt en 1894, au retour d’une expédition dans le nord ; en dépit de la position si nette prise par la France, son grand-vizir, Ba-Ahmed, exerce pendant six ans une sorte de régence et continue sa politique de bascule. Mais il était clair que ce jeu, qui tenait uniquement à l’habileté d’individus, ne pourrait plus durer longtemps. Vers 1900, si l’on pouvait encore se demander en Europe à qui reviendrait le Maroc ; l’on était à peu près sûr qu’il perdrait prochainement son indépendance, sinon son unité. L’hallali était sonné.
HIST. DES COLONIES : MAROC.
146Citer ce chapitre
Georges Hardy, « Les incidents de frontière (1830-1900) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 111-146.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/les-incidents-de-frontiere-1830-1900-2/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730