Tome III · Le Maroc · Chapitre 4
Le déclin de l'influence française
I. — UNE PÉRIODE D’EFFACEMENT. — La politique personnelle de Pillet et ses résultats
désastreux. — A la dérive. — L’action personnelle du négociant Rey. — La débâcle commerciale. II. — LE TRAITÉ DE 1767. — Un essai de manière forte. — Le retour aux négociations :
Salva. — La conclusion du traité. — Des relations difficiles. — Rapprochement. III. - CINQUANTE ANS DE BONS RAPPORTS. — La bonne volonté de Moulay Slimane. - Le renouvellement du traité de 1767.
I
ET SES RÉSULTATS DÉSASTREUXLes plaintes des consuls et marchands français au sujet de ’certaines façons d’agir des religieux installés au Maroc n’étaient pas toutes sans fondement.
L’un d’eux, Pillet, grand fournisseur d’armes et de munitions, avait capté la faveur du sultan Moulay-Ismaël et de son entourage et la réservait à son profit exclusif. En outre, ses opérations par trop audacieuses eurent bientôt pour résultat de ruiner complètement l’influence française au Maroc.
Pillet fit banqueroute, et l’un de ses principaux créanciers était le fils même de Moulay-Ismaël. Les Français établis au Maroc furent déclarés, en dépit des tra- HIST. DES COLONIES : MAROC.
98ditions, solidairement responsables de ses dettes, et le fils du sultan fit vendre leurs marchandises.
Pillet, lui, se tira d’affaire ; après avoir végété à Tétouan pendant quelques années, il prit le parti de se faire musulman, en 1724, et, à la faveur de cette apostasie, il obtint la remise de toutes ses dettes ; bien mieux, il se fit nommer gouverneur de Salé. Mais le gouvernement français, dans l’intervalle, avait résolu de renoncer à toutes relations avec le Maroc tant que ses nationaux n’y trouveraient pas plus de sécurité, et il rappela définitivement ses consuls.
Les Anglais profitèrent de la situation. Ils firent de Gibraltar, acquis au traité d’Utrecht, un grand entrepôt de marchandises anglaises ; ils fournirent à Moulay-Ismaël les munitions et les armes qui lui étaient nécessaires pour le siège de Ceuta, qui durait toujours ; Pillet, de son côté, servait l’influence d’un pays, dont il parlait parfaitement la langue et pour lequel il avait jadis porté les armes sous le roi Guillaume, et Moulay-Ismaël donna à ses nouveaux associés des facilités de plus en plus grandes.
Dès 1721, il signait avec eux un traité de paix et de commerce et leur accordait l’autorisation « d’acheter au prix courant, dans tous les ports de la domination de l’Empereur de Fès et de Maroc, toutes provisions, avec pleine liberté de les embarquer sans payer les droits de douane ». Les corsaires marocains respectaient les navires anglais, les blés du Maroc prenaient le chemin de l’Angleterre, et les draps anglais supplantaient les draps français sur le marché marocain.
A LA DÉRIVECependant, les corsaires s’acharnaient contre les quelques navires français qui fréquentaient encore ces parages : deux croisières, en 1721 et 1722, étaient demeurées sans effet, et l’action de la France au Maroc n’était plus guère représentée que par d’inquiètes négociations pour le rachat des captifs. glais allait réveiller l’amour-propre français. Un moment on put croire que le spectacle des progrès an- En 1725, le consul de France à Cadix, Partyet, qui, depuis la disparition des consuls de Salé et de Tétouan, suivait avec une sérieuse attention les affaires du Maroc, obtient du ministre Maurepas que de nouvelles négociations soient engagées pour la signature d’un traité analogue à celui que les Anglais avaient conclu avec le sultan.
Maurepas indique simplement que l’affaire ne lui paraît pas de première importance et ne doit comporter que des sacrifices modérés : « Les présents doivent être très modestes et bien moins considérables que ceux faits par l’Angleterre, car elle avait besoin de cette paix, tant pour la sûreté des petits bâtiments anglais qui entrent dans la Méditerranée, que pour faire venir des Etats du roi de Maroc les vivres et denrées nécessaires pour la subsistance des habitants de Gibraltar. La France ne se trouve point dans le même cas, et il lui suffit de faire armer quelques petites frégates légères pour contenir les corsaires ayant pavillon de ce prince et pour enlever ceux qu’elles trouveront à la mer ».
99Engagée dans un tel esprit d’optimisme, d’insouciance et de parcimonie, l’affaire avait peu de chances d’aboutir, et elle n’aboutit à rien, Mont Ceuté en effet. Mais elle était, surtout, contrariée et bientôt rendue tout à fait impossible par une nouvelle explosion d’anarchie maro- colimalla caine. Moulay-Ismaël était mort en mars 1727 et, pendant une trentaine d’années, ses nombreux fils allaient se disputer le pouvoir. Il était impossible de savoir à qui s’adresser pour conclure un accord durable.
On pouvait il est vrai essayer de profiter de ce CEUT désordre pour rétablir, par un coup de force, la situation de la France au Maroc. ToN Ferma C’était ce que proposait, par exemple, le célèbre PLAN DE CEUTA (D’après une carte de 1764). marin nantais Cassard en 1728 ; mais le ministère jugea l’entreprise inutile, hors de proportion avec les dépenses et les risques, et l’on se contenta de soutenir mollement les Pères de la Merci, qui allaient, de prétendant en prétendant, et toujours sans grand succès, plaider la cause des captifs. Un négociant marseillais, Rey, fort au courant des
/ DU NÉGOCIANT REY affaires marocaines, se faisait fort d’amener les fils de Moulay-Ismaël à un accord avec la France, et il demandait à être chargé d’une ambassade solennelle auprès du sultan du moment, Abdallah. Mais le ministère de Maurepas refusait encore de s’engager à fond : il limitait l’objet de la négociation au rachat des captifs, rejetait l’idée d’ambassade.
100 SAINT FÉLIX DE VALOIS, FONDATEUR DE L’ORDRE DES MERCÉDAIRESPourtant, Rey ne s’était pas vanté. En 1733, il avait à Meknès des entrevues suivies avec le sultan et ses ministres, et, au mois de novembre de la même année, le sultan promettait, dans une lettre au roi de France, de délivrer tous les esclaves, moyennant un envoi de poudre. Cette fois, l’offre était si positive que la Cour de France parut décidée à la retenir : au printemps de 1734, « le projet de traité était arrêté, et Partyet, consul de Cadix, devait passer à Maroc avec le titre d’envoyé, pour le conclure et le signer ». Mais on voulut des assurances plus précises encore. Une nouvelle correspondance s’engagea et, sur ces entrefaites, le sultan Abdallah fut renversé par son frère Moulay Ali. Rey fut bien envoyé, avec des religieux trinitaires, au Maroc, en 1736, mais les troubles allaient s’aggravant : il ne put obtenir de passeport pour Meknès ; les Trinitaires se réembarquèrent. Rey revint l’année suivante prendre la direction de sa maison de Salé. A défaut d’une charge de consul, qui lui eût permis de servir utilement la cause
D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale). française, il obtint une dépêche de Maurepas, l’assurant de sa protection et lui confiant une sorte de tutelle officielle sur les autres marchands français. Toutes les fois qu’un sultan arrivait au pouvoir, — et c’était alors chose fréquente, - il montait à Meknès pour le complimenter au nom du commerce français : ainsi se renouait, malgré tout, la tradition des rapports franco-marocains.
Le consul Partyet, de son côté, ne renonçait pas au projet de traité : il songeait à l’imposer par la force. Sous son inspiration, une escadre fut envoyée sur les côtes du Maroc, et Partyet demandait qu’on unit les forces françaises à celles des Hollandais pour bombarder Tanger. Maurepas refusa d’aller aussi loin : il fit simplement servir la présence de l’escadre au rachat des captifs, et le nouveau sultan, Mohammed, consentit à libérer 75 esclaves français, moyennant une forte somme.
101 LA DÉBACLE COMMERCTALELa politique française au Maroc entendait, en somme, ne plus s’écarter de cet objet limité, le rachat des captifs ; elle refusait d’attaquer le mal dans sa racine ; même quand, avec le cardinal Fleury, la France eut rehaussé son prestige diplomatique, elle s’abstint d’imposer sa volonté au Maroc et se contenta de négocier, avec un succès inégal, des rachats partiels de captifs. aise, et leur audace devenait insupportable à Cependant, les corsaires en prenaient à leur l’opinion. En 1732, le capitaine marseillais Nadal offre d’armer en guerre trois frégates pour une campagne de huit mois, si on l’autorise à lancer une loterie de 3.000.000 de billets à 40 sols chacun. En 1748 et 1753, un autre capitaine, Renard, offre au ministre de la Marine de brûler les navires des Salétins. A la même époque, un autre encore propose de mettre à la tête d’une expédition Charles-Edouard Stuart et de « jeter les fondements d’un nouvel empire ou royaume chrétien sur les côtes de la mer atlantique en Afrique ». On sentait bien que la durée de ce péril barbaresque devenait une honte nationale.
Il est merveilleux qu’en de telles conditions, sans consuls, sans protection militaire, au milieu de risques de toute nature, des commerçants français aient continué à résider au Maroc.
Pauvre commerce, d’ailleurs, sans grande régularité. « Il n’y a guère au delà de huit à dix navires français par an, dit un mémoire de 1749, qui aillent dans les ports du roi de Maroc ; encore n’y vont-ils qu’avec crainte, ne pouvant espérer qu’un traitement arbitraire. » Le commerce de quelque importance était accaparé par les Anglais et les Hollandais.
On avait le sentiment général que la France abdiquait devant la force anglaise.
II
U TN MANIÈRE FORTE ESSAI DE
Mohammed, fils de Moulay Abdallah, nommé au gou- Vers 1750, la situation change du tout au tout. vernement du royaume par son père, rétablit l’ordre dans tout le Maroc, grâce à de grandes qualités personnelles, énergie, calme, prudence, absence d’ambitions excessives. En 1757, il succède à son père, et son règne compte dans l’histoire du Maroc comme un des plus brillants, en dépit des lézardes profondes du régime.
102Sidi Mohammed est hostile aux Anglais, qui ont fourni des munitions aux ennemis de son père, et il se montre tout disposé à reprendre les traditions politiques de son grand-père, Moulay-Ismaël.
Dès son arrivée au pouvoir, il donne sa confiance à Joseph-Etienne Rey. Pour lui complaire et l’aider à ruiner Salé, qui s’était révolté contre Moulay Abdallah, Rey transporte à Safi le centre de ses opérations ; il fait accorder aux Danois le monopole du commerce à Safi et Sainte-Croix et se fait nommer consul de Danemark ; fort de ce titre et de la faveur du sultan, il entre aussitôt en relations avec la Chambre de Commerce de Marseille et avec la Cour de France pour attirer à Safi le commerce français et établir un projet de traité avec le sultan.
Ce double jeu coûta cher au Marseillais : il y perdit toute sa fortune, fut obligé de rentrer en France et passa aux yeux de la Cour pour un louche intrigant. Mais il n’avait pas abandonné la partie, et, en 1756, il se proposait encore comme intermédiaire. D’ailleurs, MEKNES : MOSQUÉE DE SIDI SAÏD BOU OTHMAN CONSTRUITE PAR MOULAY ABD ALLAH (XVII• siècle). ses projets étaient tombés dans le domaine commun : en 1755, le marseillais Pierre-Augustin Guys adressait au ministre Machault un mémoire sur le Maroc qui avait retenu l’attention ; le ministre avait annoté le mémoire en ces termes : « Le moment de faire quelque arrangement pour le Maroc est venu ».
On entreprit, en effet, sur le conseil de l’inspecteur du Commerce du Levant et de Barbarie, Charron, de « préparer les voies sans éclat ». Mais voilà que se déclanche une nouvelle guerre européenne, et le traité marocain est une fois de plus remis à plus tard.
Pourtant, l’affaire n’était pas perdue de vue, et quand, la paix européenne rétablie, Sidi Mohammed fit de nouvelles avances, elles trouvèrent tout de suite un terrain favorable. Ce fut encore Rey qui servit d’intermédiaire. Mais Choiseul, fort occupé de relever la marine française, ne croyait pas à l’efficacité d’un traité de paix avec le Maroc, ou, du moins, se préparait à l’imposer par la force. Rey dut, bon gré mal gré, faire parvenir au sultan un projet de traité dont les conditions n’étaient guère acceptables : rachat des esclaves à bas prix, diminution considérable des droits d’entrée pour le commerce français, concession d’une place forte analogue à celle de La Calle, que nous avaient cédée les Algériens.
103 CIATIONS : SALVACe « cahier de conditions préliminaires » produisit l’effet qu’on en pouvait attendre. Le sultan le rejeta « avec indignation », notamment « l’article de possession d’un comptoir ». Fort injustement, la Cour de France fit retomber sur Rey l’échec de la négociation : il fut congédié de la Cour et ne reçut aucune compensation pour l’abandon de son commerce, qui était fort mal en point. Cette expérience amena tout de même le gouvernement français à réduire ses prétentions. Au moment où il rompait avec Rey, il chargeait un autre négociant marseillais, Salva, de renouer discrètement l’affaire, en prenant pour base le traité de 1682.
Sidi Mohammed désirait sincèrement la paix. Il demandait seulement qu’on lui envoyât, pour la conclure, un ambassadeur — prétention qui ne cachait qu’un simple désir d’argent, car une ambassade supposait des présents considérables : « Je ne dois pas laisser ignorer, écrivait Salva, que l’empereur attend un présent digne de sa grandeur et des avantages que la marine marchande va retirer de cette paix ».
Ces exigences financières firent encore réfléchir la Cour de France. De plus, elle avait décidé d’envoyer une escadre un peu importante sur les côtes du Maroc pour intimider les corsaires, et l’on comptait sur cette manifestation pour obtenir du sultan de plus larges concessions.
LA CONCLUSION DU TRATTEL’escadre bombarda Salé sans grand résultat et perdit 450 hommes dans une tentative auprès de Larache. Pourtant, la démonstration ne fut pas tout à fait sans effet sur l’esprit du sultan ; en octobre 1765, il négocia une suspension d’armes. Ce n’est qu’au printemps de 1767 que le ministère, sans doute arrêté par ses embarras d’argent, organisa l’ambassade demandée. Il en confia la direction au comte de Breugnon.
Le traité fut signé sans difficulté le 28 mai. Il accordait aux négociants et aux armateurs les mêmes garanties de sécurité que les accords conclus avec les autres puissances barbaresques. Pour les droits de douanes, il assurait aux Français le traitement de la nation la plus favorisée. Il rappelait la promesse de neutralité au cas d’un conflit armé entre la France et les Etats barbaresques. Il reproduisait, en somme, la plupart des clauses du traité de 1682 relatives au commerce et à la navigation.
104Il n’apportait guère qu’une nouveauté, mais elle était importante : aux termes de l’article II, les indigènes employés comme interprètes ou courtiers par les marchands français étaient soustraits à la juridiction locale et au paiement des charges personnelles et prenaient le nom de « censaux » (du mot arabe samsar) : pour la première fois, le droit de protection, dont nous aurons tant à reparler, était expressément reconnu à la France par un acte diplomatique.
IDES RELATIONS DEPICILESEnfin, le consulat de France au Maroc était rétabli après une longue vacance et confié à Chénier, le père du poète, qui avait longtemps servi à Constantinople. Il établit sa résidence à Safi, puis à Salé. Tout de suite, des relations commerciales assez actives se rétablirent entre la France et le Maroc. A diverses reprises, des négociants marocains se rendirent en France pour y traiter des affaires, et la Chambre de Commerce de Marseille s’y prêta avec une bonne volonté vraiment touchante et souvent méritoire.
Car le traité, s’il avait régularisé les rapports, n’avait pu modifier le tempérament de nos « alliés ». A chaque instant, des difficultés surgissent de la mauvaise foi des commerçants marocains : les uns quittent Marseille sans acquitter leur loyer et la Chambre de Commerce est obligée de répondre pour eux ; un autre fait grand bruit, au sujet d’un prétendu vol, et il disparaît sans payer de grosses dettes.
Même avec le sultan, les relations ne sont pas toujours faciles. Avec de réelles qualités, Sidi Mohammed était terriblement cupide, despotique, emporté comme son grand-père, Moulay-Ismaël, et notre consul avait souvent fort à faire pour comprendre et supporter ses brusques changements d’attitude.
C’est ainsi qu’en 1781, à la suite d’une ambassade marocaine en France, qui n’avait pas donné les résultats attendus, Sidi Mohammed fait appeler Chénier en présence du consul de Hollande et de l’agent de Gênes : « Après avoir tenu des discours peu mesurés, il ordonna aux gens de sa garde de faire approcher le sieur Chénier, qui fut alors poussé avec rudesse et comme traîné devant lui. Le présent que le consul apportait fut arraché de ses mains, on enveloppa dans un linge la lettre encore cachetée du Secrétaire d’Etat de la Marine, on la pendit au col du sieur Chénier qui fut renvoyé, dans cette attitude humiliante, à l’hospice de la mission d’Espagne, avec l’ordre de se rendre à Mogador pour embarquer ».
105Sidi Mohammed maintint Chénier à Tanger, au lieu de le renvoyer en France comme il semblait l’avoir décidé, et cela sans doute évita la rupture immédiate. Mais, pendant plus de deux ans, les relations entre la France et le Maroc furent tendues et, à plusieurs reprises, on parla de guerre.
Soudain, Sidi Mohammed prouva, par un geste généreux, que la rupture définitive n’était pas dans ses intentions. Il fit reprendre aux tribus nomades du désert des Français qui avaient fait naufrage en janvier 1784 aux abords du cap Noun et les adopta comme esclaves personnels : « Il nous parla, raconte l’un d’eux, avec une bonté de cœur peu attendue et nous promit de nous faire passer sous peu en France ». En effet, au début de juillet, il leur annonça lui-même qu’ils étaient libres.
, APPROCHEMENTIl faut dire que, dans l’intervalle, la France s’était libérée des embarras de la guerre d’Amérique, que notre marine s’était couverte de gloire et que le traité de 1783 avait singulièrement relevé notre prestige. Dès lors, l’attitude de Sidi Mohammed à l’égard de la France s’améliore sensiblement. Il voit de plus en plus les Anglais d’un mauvais œil. Chénier, dont la hauteur d’âme et la fierté l’agaçaient, a été remplacé par Du Rocher, ancien consul à Tripoli et à Tunis, habitué à vivre avec les Barbaresques.
Quand les progrès de la Russie parurent menacer l’Islam et que les Turcs cherchèrent à se rapprocher du Maroc, la diplomatie française aida à ce rapprochement.
En retour, quand, en 1789, les Algériens proposèrent à Sidi Mohammed de se joindre à eux dans une guerre contre nous, il répondit « qu’il était si loin d’entrer en guerre contre nous... qu’il ne permettrait jamais qu’aucune prise française fût vendue dans ses ports ni les esclaves conduits par terre à Alger ».
Jusqu’à sa mort, en 1790, Sidi Mohammed observa cette attitude ; très soucieux, d’autre part, de mettre son empire en contact avec les progrès de la civilisation européenne, il se servit beaucoup des Français, et avec lui l’influence française au Maroc apparut ainsi sous un jour nouveau.
Dans son armée, « les gens les mieux disciplinés et sur lesquels il fondait le plus d’espoir étaient 250 renégats français, commandés par un alcaïde de la même nation. Ce chef, en 1784, était le fils d’un chapelier de Paris, nommé Boisselin. La troupe était composée de Français qui avaient déserté l’Espagne ». Au cours d’une émeute, ils avaient sauvé la vie du sultan, et il leur avait confié la garde de la nouvelle ville de Mogador, pour laquelle il avait une tendresse particulière.
106En 1788, il se mit en tête d’organiser sa cour sur le modèle de la Cour de France. Quelque temps auparavant, il avait envoyé en France le fils de son conseiller favori, Samuel Sumbel, et il avait demandé au marquis de Castries de lui faire donner une éducation destinée à le rendre plus tard utile à son service.
En somme, le traité de 1767 avait produit d’excellents effets. Il garantissait le maintien de la paix sans la mettre à la merci des cadeaux, qui n’avaient plus qu’un caractère de « pure amitié », et les corsaires, retombés sous l’autorité immédiate du sultan, s’abstenaient en général d’attaquer les navires français.
A la veille de la Révolution, c’est avec la France et Marseille que le Maroc entretenait les relations commerciales les plus importantes et les plus suivies, et l’influence française avait nettement remplacé l’influence anglaise à la Cour du sultan.
III
DE MOULA Y SLIMANEA la mort de Sidi Mohammed, en 1790, le Maroc traverse une période d’agitations violentes. Le fils et successeur immédiat de Sidi Mohammed, Moulay el Yazid, prince sanguinaire et d’esprit déréglé, est incapable de faire reconnaître son autorité, s’épuise en luttes
RABAT - SALÉ ET LE CONSULAT DE FRANCE AU XVIIIe SIÈCLE (D’après Georg Höst).
107contre les tribus et contre ses propres frères et meurt en février 1792, des suites d’une blessure. Son frère Moulay Slimane, non sans peine, rétablit l’unité de l’empire et fait preuve de solides qualités : il maintient, dans ses relations avec la France et malgré les troubles du temps, la politique bienveillante que son père avait adoptée à la fin de sa vie.
Il se prête sans récriminer au transfert du consulat de France de Salé à Tanger, d’où il devait être plus facile de surveiller les agissements des Anglais et des Espagnols ; il résiste aux efforts de la Turquie, qui voudrait le tourner contre la France, et, bien que la défaite de Trafalgar ait amoindri notre prestige maritime, une ambassade marocaine vient à Saint-Cloud saluer l’Empereur en 1807.
Sa sympathie paraissait même si bien acquise à la France que Napoléon Ier cherche à l’exploiter contre l’Angleterre : il envoie au Maroc le capitaine Burel, avec mission d’obtenir du Chérif mieux qu’une attitude de neutralité ; mais le sultan refuse de s’engager dans cette voie périlleuse.
E RENOUVELLEMENTDu moins donna-t-il par ailleurs des gages positifs d’amitié. En 1818, il favorise l’exportation des blés pour conjurer la disette dont souffrait la France. Surtout, il promet à Louis XVIII de faire cesser la piraterie et de mettre en liberté les naufragés chrétiens recueillis sur le littoral marocain ; il tient exactement ces engagements et va jusqu’à supprimer sa marine de guerre. Si bien qu’aux Congrès de Vienne et d’Aix-la-Chapelle, les puissances européennes, préoccupées de supprimer la course et la traite des esclaves, n’eurent pas à sévir contre le Maroc. Cette bonne volonté s’explique, d’ailleurs, par autre
• DU TRAITE DE 1787 chose que le respect d’une tradition ou la persistance d’une sympathie. Le Maroc redoutait, à ce moment-là, l’aggravation d’un double danger : une intervention anglaise, qui tendait à rayonner de Gibraltar, et la pression turque, qui se tenait prête à profiter des moindres troubles. Contre l’une et l’autre, la France pouvait lui être utile.
Moulay Abd-er-Rahmane, qui succéda en 1822 à Moulay Slimane, vit si clairement la situation qu’il ne fit nulle difficulté de renouveler, dans ses lignes générales, le traité de 1767. Le 17 mai 1824, le consul Sourdeau obtint du sultan un protocole additionnel, qui ratifiait le traité de 1767 et développait les droits du commerce français sur les côtes du Maroc : cette convention, déclarait le sultan, est fondée sur « l’amitié que la nation française porte à notre Cour et son attention pour ce qui regarde nos affaires, raison qui nous la fait distinguer des autres puissances et préférer dans notre amitié ».
108En 1825, après l’avènement de Charles X, nouvelle ambassade au sultan et, le 28 mai, nouveau protocole additionnel, qui confirme à la France le traitement de la nation la plus favorisée.
A la veille de la conquête d’Alger, les relations de la France et du Maroc étaient donc meilleures que jamais. * * *
Ainsi, durant plus de dix siècles, la France et le Maroc ont entretenu des relations à peu près constantes. Des relations non seulement commerciales, mais diplomatiques et proprement politiques. Durant dix siècles, et malgré toutes sortes d’événements contraires, les deux pays ont évité toute rupture, voire toute brouille sérieuse et prolongée, et l’accord, à de certains moments, a pris tournure d’alliance.
Aux temps qui suivirent la bataille de Poitiers et le refoulement de l’invasion hors du territoire français, une liaison commerciale s’ébauche dans le sillage des autres puissances maritimes de la Méditerranée ; le commerce français, il est vrai, ne parvient pas à prendre la première place auprès de la clientèle marocaine ; mais, tandis que ses concurrents se succèdent au premier plan, puis disparaissent, lui se maintient, se consolide et surtout se double bientôt d’influence politique.
Dès le début des temps modernes, on peut parler d’une politique marocaine de la France, et qui n’est point seulement un reflet, un épisode de sa politique générale à l’égard de l’Islam ; les rois de France songent à se servir du Maroc contre l’Espagne, voire contre les Turcs ; les sultans, de leur côté, ne tardent pas à se découvrir les mêmes ennemis que les Français. Les rois de France, fort occupés sur le continent, hésitent encore à s’engager à fond dans cette voie nouvelle, mais ils sont représentés sur place par des agents généralement actifs, habiles, persévérants ; ils sont stimulés aussi par l’ambition des puissances voisines, qui a toujours été l’un des ressorts essentiels de notre politique coloniale, et la tradition, peu à peu, se renforce et s’étend. Avec Henri IV, une grande action se dessine ; Richelieu, malgré les embarras d’une France à discipliner et d’une Europe en feu, prononce au Maroc des interventions énergiques et suivies, où se combinent les accords diplomatiques et les manifestations de force ; à ce moment-là, les corsaires salétins se déchaînent avec une sorte de frénésie, absorbent toute l’attention et compliquent d’infâmes marchandages des négociations que la distance et les différences d’organisation politique et de mentalité rendaient déjà laborieuses. Malgré tout, et c’est assez méritoire si l’on songe à ces multiples difficultés, l’accord est officiellement conclu et, tant bien que mal, maintenu entre la France et le Maroc.
109Sur ce terrain bien préparé, se rencontrent, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, deux souverains de taille inaccoutumée, Louis XIV et Moulay-Ismaël. Sans doute l’orgueil de leur puissance, qui en chacun d’eux est vif, nuira-t-il à leur parfait accord : à tout instant surgiront entre eux des mésintelligences qui ne seront d’ailleurs que des malentendus ; mais, dans leur ensemble, ces rapports découvriront un fait assez nouveau : un attrait mutuel, une sympathie. Versailles fêtera pendant quatre mois un Marocain notable et s’émerveillera sans ironie de sa courtoisie et de sa finesse ; le sultan, dans son coin d’Islam, sera touché par le rayonnement de Louis XIV, et le traité de 1682, tout en ne consacrant pas l’entente rêvée par l’une et l’autre des deux parties, représentera tout autre chose qu’une convention passagère, il sera vraiment la consécration d’une politique.
Il est vrai, dans la première moitié du XVIIIe siècle, la Royauté française, là comme en tant d’autres points du monde, relâche son action, tend à abandonner ses positions. Mais, là comme ailleurs, des initiatives individuelles, du reste mal récompensées, parviennent à sauver quelque chose de la tradition, et quand la France, sous Choiseul, et au début du règne de Louis XVI, se reprend à vivre d’une vie large et intelligente, le Maroc se rapproche décidément : le traité de 1767 marque, à cet égard, une date fort importante, consacre, en la renforçant, l’entente de 1682 et constitue comme la charte sur laquelle seront fondés les rapports des deux pays jusqu’à la fin de la Restauration.
Les troubles de la Révolution française, les défaites maritimes de l’Empire, rien de tout cela n’empêchera le Maroc de rester fidèle à la France. Il est clair que, d’année en année, les relations des deux pays vont s’améliorant, et rien, pas même la conquête d’Alger, ne fait pressentir une rupture.
Tout de même, il convient de remarquer que ces relations continues, qui furent à de certains moments fort bonnes, n’ont jamais abouti à un « établissement », même limité. On découvre bien, par-ci par-là, des projets d’installation territoriale, à Alhucemas ou ailleurs ; des rêveurs échafaudent des plans de conquête ; mais le Maroc se referme aussitôt devant les intrus, et la France, ses agents, ses commerçants, restent des hôtes librement acceptés, livrés à la bonne grâce des sultans. Sans doute n’entre-t-il guère dans la tradition coloniale de l’Ancien Régime de rechercher des possessions territoriales dans des régions méditerranéennes, impropres à produire les denrées coloniales, capables même de concurrencer la métropole ; mais c’est surtout le Maroc lui-même et le peuple marocain qui sont réfractaires à une telle situation : le Maroc, malgré ses crises d’anarchie, est de force à s’opposer à toute tentative de colonisation européenne ; l’Espagne et le Portugal, du xvIe au xIxe siècle, s’épuisent contre ses remparts, et les autres puissances, y compris la France, profitent de la leçon.
110Ce qui peut paraître plus surprenant, c’est qu’au cours de ces dix siècles il se soit trouvé si peu de Français pour jouer auprès des sultans du Maroc un rôle prolongé de conseiller, de favori, d’agent de liaison entre la France et le Maroc. C’est tout juste si l’on peut citer quelques personnages, comme le médecin Bérard ou le commerçant Rey, qui aient acquis à la Cour marocaine une réelle influence et l’aient fait servir aux intérêts de la France ; la plupart des autres Français qui ont séjourné au Maroc n’ont réussi que des affaires particulières ou se sont tout de suite compromis. Ce n’est pas que beaucoup n’aient été tentés par ce genre séduisant d’aventure, qui, par tout le globe, a laissé tant d’émouvants ou plaisants souvenirs ; ce n’est pas non plus que les sultans aient poussé le fanatisme et la xénophobie au point de ne tolérer autour d’eux que des musulmans. Mais c’est un fait que le Maroc, et surtout aux temps les plus reculés de son histoire, n’admet l’étranger qu’à titre provisoire et dans la mesure où ses talents peuvent être utiles, il ne lui prête aucune valeur mystique, il ne le revêt d’aucun prestige, il l’absorbe ou le rejette, c’est au Maroc même qu’il prend ses dieux et ses chefs.
En revanche, si l’influence française, pas plus qu’une autre d’ailleurs, n’est jamais parvenue à s’établir, de façon prolongée, auprès des sultans du Maroc, aucun conflit vraiment grave, durant dix siècles, n’a mis aux prises les deux puissances. Les bombardements de Salé ne signifient rien quant aux rapports de la France et du Maroc : ce ne sont que des opérations de police contre un nid de pirates, indépendant des sultans. En réalité, le Maroc et la France, depuis la bataille de Poitiers jusqu’à la bataille de l’Isly, n’ont pas mesuré leurs armes, et, à cet égard, leurs rapports sont profondément différents des rapports du Maroc avec d’autres puissances chrétiennes comme l’Espagne et le Portugal, des rapports de la France avec d’autres puissances musulmanes, comme les Turcs de Constantinople, de Tunis ou d’Alger.
Pourquoi cette entente si longue et par moments presque cordiale n’a-t-elle jamais abouti à une véritable alliance ?
La principale responsabilité de l’échec, c’est aux corsaires de Salé qu’il faut l’attribuer : ce sont eux qui obligent le roi de France et le sultan à traiter à la fois des affaires toutes différentes, ententes politiques et rachats de captifs, larges accords d’intérêts et misérables trafics de chair humaine ; ce sont eux qui, par leur indiscipline et leur férocité, font douter de la bonne foi et de l’humanité des souverains du Maroc et tiennent en défiance la diplomatie française.
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « Le déclin de l'influence française », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 97-110.
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