Tome III · Le Maroc · Chapitre 3
La politique de Louis XIV et l'apogée de l'influence française au Maroc
I. — LES PROJETS D’ÉTABLISSEMENT FRANÇAIS AU MAROC. — Le réveil de l’influence française au Maroc. — La Compagnie Fréjus et le projet d’établissement à Alhucemas. — L’échec des projets de Fréjus. II. — MOULAY-ISMAÊL ET LOUIS XIV. — La personne de Moulay-Ismaël. — Le projet d’alliance : l’ambassade de Mohammed Tumin en France. — L’ambassade de M. de Saint-Amans au Maroc et le traité de 1682. — Une paix inquiète. — L’ambassade de Ben Aïcha : une politique de sourires. — De nouveaux nuages. — Les projets matrimoniaux de Moulay-Ismaël. — Menaces et raccommodements. — Le commerce français au Maroc sous le règne de Louis XIV.
I
FRANÇAISE AU MAROCEn dépit de tant d’obstacles, les Français tinrent bon, et les traditions commerciales et politiques qui les liaient depuis le moyen âge à l’histoire du Maroc survécurent à tous les dissentiments et à tous les troubles. Aux mains des Marseillais, notamment, le commerce français regagna la plupart de ses anciennes positions dès que les sultans renoncèrent à perpétuer la rancune de Moulay Zidane et cessèrent de persécuter systématiquement les sujets français.
74Le consulat de Salé était maintenu, et cette persévérance ne tardait pas à être récompensée. En 1643, Henri Prat, fils d’un consul marseillais qui avait beaucoup fait à Salé et Tétouan pour les intérêts français, se rendait à Salé et obtenait des gouverneurs une nouvelle convention commerciale, avec l’assurance qu’ils renonceraient à toutes leurs prétentions au sujet de la dette de Du Chalard. « Depuis, écrivait-il en 1669, les Français et autres négociants sous la bannière du roi y sont allés jusqu’à présent avec toute la liberté, sans y avoir eu jamais aucune avanie à leurs biens, ni religion, et la sainte messe se célèbre publiquement dans ma maison consulaire. »
Par ailleurs, les Marseillais établirent deux autres consulats indépendants, — l’un pour la région de Safi, Mogador et Agadir, l’autre, à Alhucemas, sur la côte méditerranéenne.
Si bien qu’en un temps relativement court, les rivaux commerciaux de la France, et principalement les Anglais et les Hollandais, perdirent leurs avantages et même, « ayant vu qu’il n’y avait pas un négoce considérable pour y pouvoir subsister », s’abstinrent d’entretenir des consuls à Salé.
Dès le début du règne de Louis XIV, le retour de l’influence française au Maroc était si net, la tradition était si bien renouée, que l’idée d’un établissement français au Maroc n’étonnait personne. C’est ainsi que, vers 1644, la France eut à sa portée P’occupation de Tanger.
Le Ier décembre 1640, les Portugais s’étaient déclarés indépendants de l’Espagne, que paralysaient alors la guerre avec la France et la révolte de la Catalogne ; ils avaient choisi pour roi le duc de Bragance, sous le nom de Jean IV, et les colonies, comme Mazagan, avaient suivi leur exemple : Tanger et Ceuta, plus voisines de l’Espagne, demeuraient hésitantes. Pourtant, le 24 août 1643, les Portugais de Tanger se soulevèrent contre leur gouverneur espagnol et se rallièrent au roi Jean IV.
Mais, une fois émancipée de la domination espagnole, la ville de Tanger ne se trouva pas hors de danger : la flotte espagnole, qui croisait dans le détroit, arrêtait son ravitaillement, les Anglais et les Hollandais cherchaient les moyens de s’emparer d’elle, les Maures l’isolaient du côté du continent et la harcelaient de leurs incessantes attaques : devant ces menaces, certains habitants de Tanger, effrayés ou simplement demeurés fidèles à l’Espagne, formaient un complot pour livrer la place aux Espagnols.
C’est alors que le Portugal songea sérieusement à céder Tanger au roi de France contre un secours effectif. Le consul de France à Lisbonne, Jean de Saint- Pé, conseillait vivement au cardinal Mazarin d’accepter une offre aussi avantageuse et Duquesne alla reconnaître la place de Tanger. Mais Mazarin estima que, « dans cette proposition le Portugal y trouverait plus son compte que la France, à laquelle cette garnison consommerait des gens et de l’argent, qui étaient plus nécessaires ailleurs ».
75La proposition fut renouvelée en 1657, au lendemain de la mort de Jean IV, LE PEÑON D’ALHUCEMAS par la reine de Portugal, Doña Louisa. L’alliance du Portugal et de la France devait, dans ses intentions, être consacrée à la fois par la cession de Tanger à la France et par le mariage de Louis XIV avec l’infante Catherine de Bragance ; un ambassadeur extraordinaire, M. de Comminges, fut envoyé à Lisbonne pour étudier l’affaire, mais avec mission de ne pas s’engager à fond. D’ailleurs, Anne d’Autriche avait déjà arrêté dans son esprit la paix avec l’Espagne et le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse, et Comminges fut chargé d’insister surtout sur la participation des Portugais, en hommes et en argent, à la mise en état de défense de Tanger.
Comme il fallait s’y attendre, on ne parvint pas à tomber d’accord : les plénipotentiaires portugais représentèrent « qu’ils étaient résolus de tout faire pour conclure le traité, mais qu’il n’était pas raisonnable d’exiger ce qu’ils ne pourraient exécuter ». Comminges, de son côté, trouvait sans intérêt de faire la moindre concession à des alliés aussi peu utilisables. « ...Ils ne sont, écrivait-il, ni assez forts ni assez capables pour attaquer ou maintenir aucune place considérable. Ils se réjouissent de la prise de vingt cavaliers comme s’ils avaient gagné un combat. Enfin, la guerre de ce pays-ci est assez comparable à celle des petits enfants qui sont dans les rues et fuient chacun à leur tour. »
76 IL A COMPAGNTE FREJUS ET LE PROJETQuelque temps après, en 1662, Tanger, comprise dans la dot de l’infante Catherine de Bragance, devenait anglaise. A partir de ce moment-là, elle prit aux yeux des Français sa vraie valeur. • D’ÉTABLISSEMENT A ALHUCEMAS particuliers tenta de remédier à la Une fois de plus, l’initiative des défaillance du gouvernement. Il fallait, pour que le commerce français pût décidément prendre pied au Maroc, un port de relâche tout à fait acquis à la France, à proximité du détroit ; à défaut de Tanger, on se rabattit sur Alhucemas, port de la côte du Rif, entre Melilla et Tétouan.
En 1663, deux négociants marseillais, Michel et Roland Fréjus, qui avaient déjà formé une compagnie pour l’exploitation du Bastion de France et du Cap Nègre, résolurent de fonder sur la côte méditerranéenne du Maroc, à côté des établissements tout militaires des Espagnols et des Anglais, un établissement commercial analogue à celui du Bastion de France et en fixèrent le centre à Alhucemas. L’entreprise ne pouvait être qu’encouragée par Colbert, et des privilèges particulièrement avantageux furent accordés à la Compagnie Fréjus.
Les Fréjus recevaient « seuls, à perpétuité, le privilège de faire le commerce d’Albouzème, et lieux et dépendances... et d’installer auxdits lieux les bâtiments et accommodements qu’ils jugeront nécessaires ». A cet effet, ils étaient autorisés à faire transporter à Alhucemas « tel nombre de soldats, marchands, patrons, mariniers et autres personnes que bon leur semblera, ensemble telle quantité de munitions de guerre... » Ils demeuraient libres « de faire avec le divan dudit Albouzème, royaume de Fès... tous les traités et accommodements », et la seule obligation qui leur fût imposée en échange était d’envoyer annuellement au roi de France « la quantité de dix des plus beaux chevaux barbes ».
La Compagnie Fréjus ne put entrer en possession ni du Bastion ni du Cap Nègre, et elle reporta tous ses efforts sur Alhucemas. La principale difficulté consistait à obtenir l’assentiment du gouvernement marocain, qui à ce moment-là traversait à nouveau une grave crise d’instabilité : le premier sultan de la dynastie filalienne ou alaouite, Mohammed ben ech Chérif, venait d’être tué au cours d’un combat que lui livrait son frère Er Réchid, dans la plaine des Angad, et l’autorité du nouveau sultan était loin d’être reconnue partout ; établi à Oudida, puis à Taza, il dut faire campagne dans le Tafilelt et revint à Taza, d’où il tenta, à l’automne de 1665, plusieurs attaques contre Fès.
77C’est à Taza que Roland Fréjus vint trouver Moulay er-Réchid. Il fit preuve d’une grande habileté diplomatique et conquit tout de suite à sa cause l’entourage du sultan ; il proposait de bâtir à ses frais une fortereresse à Alhucemas et promettait de protéger les Marocains des plaines littorales contre les Espagnols des Présides. Surtout, une lettre de Louis XIV, dont il était porteur et qui devait rehausser le prestige d’un sultan encore chétif, lui fit réserver un accueil facile.
DE FRÉJUSMoulay er-Réchid se montra tout disposé à conclure un accord ; il remit à Fréjus une lettre pour Louis XIV et le chargea de lui procurer de la poudre, des lances, des épées, des draps et des toiles, sans conditions de prix. Fréjus rentra en France et rendit compte de sa mission aux directeurs de la Compagnie ; il leur proposait de retourner au Maroc pour porter lui-même au sultan les marchandises demandées ; il se faisait fort d’obtenir l’autorisation d’installer un établissement fortifié dans l’île d’Alhucemas, d’en exporter des blés et d’y faire la pêche du corail. Il faut croire que ces espérances étaient excessives ou que les agents laissés au Maroc par Roland Fréjus étaient moins habiles que lui : dès 1667, la Compagnie était en faillite ; en 1670, son privilège passait aux mains de la Compagnie du Levant, et Roland Fréjus, accompagné du sieur Du Pin, était à nouveau envoyé au Maroc pour obtenir du sultan confirmation de ses promesses.
Il trouva Moulay er-Réchid moins conciliant : vainqueur de tous ses ennemis, maître reconnu de tout le Maroc, Moulay er-Réchid était moins pressé de faire des concessions aux puissances chrétiennes.
Pour comble, il avait franchement partie liée avec les corsaires de Salé, il refusait systématiquement le rachat des captifs chrétiens qu’il tenait d’eux, et il était assurément fort mécontent de ce que, trois ans de suite, la flotte du vice-amiral d’Estrées fût venue croiser devant Salé pour intimider les pirates.
Si raidi qu’il fût dans sa xénophobie, le sultan réservait pourtant aux Français un traitement de faveur. Louis XIV était en pleine gloire, et sa marine était redoutée ; les Anglais, installés à Tanger et soupçonnés de prêter leur aide à un chef de rebelles, R’ailane, inquiétaient le Maroc ; enfin, les offres de Fréjus paraissaient intéressantes, et son habileté fit le reste. En juin 1671, la cause française semblait gagnée.
78 MULEY ARXID, ROY DE TAFILETTE, DE FÈS, DE MARROCMais un malencontreux hasard — ou une perfidie — vint tout gâter. Fréjus égara un plan qu’il avait fait dresser en vue de la fortification d’Alhucemas et qu’il n’avait pas eu l’occasion de soumettre au sultan ; ce plan tomba entre les mains d’un renégat, qui le remit au sultan, et l’on voulut y voir une intention hostile. Le sultan, peutêtre irrité, d’ailleurs, par la croisière des vaisseaux français devant Salé et la prise de quelques corsaires, fit arrêter Fréjus et Du Pin, sous prétexte d’espionnage. Malgré tout, la Compagnie obtint, sans trop de peine, la mise en liberté de ses agents, et, dès la fin de 1671, elle recommençait à envoyer des marchandises au Maroc par le port d’Alhucemas. Elle prenait simplement des précautions contre l’esprit d’aventure et les ambitions politiques de ses agents et restreignait son ambition au (D’après une gravure de 1670. - Bibliothèque Nationale). commerce : « M. Du Pin, écrivait par exemple un des directeurs, m’a témoigné que l’affaire est très avantageuse et que la sûreté y est tout entière, pourvu qu’on n’y renvoie pas un esprit comme M. Fréjus, qui ne s’était mis en tête que de faire l’envoyé pour la négociation des deux couronnes, au lieu de s’attacher purement et simplement au commerce ».
D’ailleurs, l’événement ne donna nullement raison à Du Pin contre Fréjus, et sembla démontrer qu’en un tel pays, un comptoir sans assises politiques et sans force armée ne pouvait vivre. La Compagnie du Levant renonça bientôt au commerce du Maroc, rendu particulièrement difficile à ce moment-là par les troubles qui suivirent la mort de Moulay er-Réchid et les intrigues espagnoles ; elle rappela les deux commis qu’elle avait envoyés à Alhucemas le 22 décembre 1671. Puis, les Espagnols, profitant de l’anarchie marocaine, occupèrent une des îles du golfe d’Alhucemas, en 1672, et y établirent un préside en 1673. En 1672, le sultan Moulay er-Réchid mourait, et son frère Ismaël, âgé de 22 ans, lui succédait ; aussitôt, l’influence française au Maroc paraissait assurée de grands progrès.
79C’était une forte personnalité que le nouveau sultan du Maroc, si forte que ses faits et gestes ont pris de bonne heure forme de légende et que nous la connaissons assez mal. « Son teint, écrit Estelle, ancien agent consulaire, était fort basané quand il était de bonne humeur, et devenait subitement noir au premier mouvement de colère. Son corps était assez maigre, son nez petit et aquilin, ses yeux bruns remplis de feu. Il était vif et hardi autant qu’un homme peut l’être, mais avare et cruel plus qu’on ne saurait dire. Cette avidité lui faisait commettre des cruautés inouïes. Il n’avait pas de repos qu’il n’ait dépouillé le Maure soupçonné d’avoir quelque argent. Quant à sa cruauté, elle n’était satisfaite que lorsque, les mains teintes du sang de ses sujets, il avait fait lui-même, et selon ses caprices, l’office de bourreau. Son esprit était pénétrant ; sans son insatiable avarice, on aurait eu plaisir à traiter d’affaires avec lui. Mais, devant son orgueil et son souci perpétuel des richesses, on ne peut rien en espérer de bon. Il est sans parole et sans honneur, mettant tout en usage pour attraper des présents des princes de chrétienté. » Pidou de Saint-Olon, qui fut chargé d’une ambassade au Maroc en 1693, nous le montre « actif, infatigable et fort adroit à tous les jeux.... plus soucieux de se faire craindre que de se faire aimer », et surtout affligé d’un « orgueil sans exemple chez ses pareils ».
Les missionnaires rédempteurs, et notamment le P. Busnot, ajoutent à ce portrait déjà sombre des traits tout à fait noirs ; ils insistent surtout sur sa férocité, qui paraît, en effet, bien établie : « Il s’amuse, par exemple, à faire instantanément trois choses : monter à cheval, tirer son sabre et trancher la tête de l’esclave qui lui tend l’étrier » ; il n’hésite pas, c’est manifeste, à tuer et faire souffrir, non point peut-être par sadisme, mais par insensibilité, et pour imposer son autorité ; il n’épargne pas même sa famille, il condamnera l’aîné de ses fils, soupçonné de conspiration, à l’amputation d’une main et d’un pied, en fera étouffer un autre entre deux matelas, il fait fouetter, bastonner, voire étrangler ses femmes pour des peccadilles. Ses ministres, ses serviteurs, ses soldats sont traités avec la même brutalité. Il noie dans le sang les rébellions de tribus. Il n’éprouve, semble-t-il, quelque vraie tendresse que pour ses chevaux, qu’il loge à Meknès dans des écuries splendides.
80Ce cruel est profondément religieux, ou du moins le paraît. Il observe avec minutie les rites musulmans, ne sort jamais sans porter avec soi le Coran, et le consulte à tout instant pour y puiser ses règles de conduite, parle volontiers de son humilité. Il saisit toutes les occasions possibles de disputer théologie et de faire du prosélytisme, même à fonds perdus. A peine a-t-il reçu Saint-Amans, envoyé de Louis XIV, qu’il lui vante la supériorité de l’Islamisme, religion monothéiste, sur le catholicisme : « M. l’ambassadeur lui répondit que, dans sa religion, on ne croyait aussi qu’en un seul Dieu. A quoi le roi du Maroc répliqua : « Pourquoi croyez-vous donc qu’il a un fils ? C’est faire tort à Jésus, que nous honorons aussi, de le croire fils de Dieu, puisqu’il n’est que son esprit. » M. l’ambassadeur, qui ne s’était pas attendu à entrer en matière par un point de controverse, repartit qu’il n’avait pas étudié en théologie, et qu’il était peu propre à disputer de ces mystères. « Ce n’est pas pour disputer, ce que j’en dis, reprit le roi du Maroc, mais je vous parle comme un bon ami, qui est toujours obligé de conseiller le bien à ceux qu’il aime. » M. l’ambassadeur le remercia de son conseil et le pria d’agréer qu’il n’en profitât pas. Le roi se prit à rire et lui dit qu’il connaissait qu’il avait beaucoup d’esprit ». Il va jusqu’à tenter la même épreuve sur Louis XIV ; il lui écrit tout spécialement pour lui signaler, qu’au temps de Mahomet, l’empereur Héraclius aurait reçu une lettre du Prophète l’engageant à se convertir à l’Islam ; supposant que Louis XIV, « roi de France, empereur des Romains », descend de l’empereur grec, il lui demande si cette lettre qu’on suppose se trouver en France, et constituer pour le pays une source de prospérité, est entre ses mains, et il en profite pour ajouter : « Je vous invite de vous rendre de notre religion, pour laquelle vous a excité notre aimable Prophète, seigneur de la vraie direction et véritable chemin. C’est que je suis obligé de vous le dire. Si vous le faites ou non, c’est à vous d’y songer. Cela étant, vous mériterez tout ce qui est écrit dans la lettre de notre Prophète, à qui Dieu fasse paix. » Une telle ardeur, soit dit en passant, fait apparaître comme particulièrement méritoires les relations que Moulay- Ismaël essaiera de nouer avec des chrétiens lapidables.
Il mène, en campagne ou dans son palais, la vie frugale d’un Marocain de petite condition, mais il consacre à de fastueuses bâtisses les trésors qu’il a jalousement amoncelés. Il dirige lui-même les travaux, bâton en main, veut faire de Meknès, la capitale qu’il a choisie, une ville plus grande et plus belle que Fes, Marrakech et Rabat, démolit souvent à mesure qu’il construit, modifie les plans chemin faisant et ne les trouve jamais à sa taille. Car ce qui concilie, en fin de compte, les contrastes de ce curieux caractère, c’est une sorte de mégalomanie, mais soutenue par une énergie farouche et par une claire vue des intérêts marocains.
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Il rêve d’être un grand souverain moderne, de renoncer à la politique sauvage de ses prédécesseurs : « Il souhaite, écrivait un résident français, l’agrandissement de ses sujets et celui de leurs fortunes par le commerce, qu’il préfère à la piraterie qu’ils exerçaient par le passé avec bien plus d’attachement qu’ils ne font à présent ».
HIST. DES COLONIES : MAROC.
RUINES DES ÉCURIES DE MOULAY-ISMAËL A MEKNÈS
82Il veut libérer le Maroc des enclaves espagnoles, portugaises et anglaises qui subsistent sur les côtes. Une fois maître de son empire, après cinq ans de rudes campagnes, c’est à cette tâche qu’il se consacre avec une étonnante ténacité : il reprend Tanger, Larache, El Mamora, Arzila ; nul mieux que lui n’a travaillé à restaurer l’intégrité de l’empire marocain.
DE MOHAMMED TUMIN EN FRANCEIl compte sur la France pour entrer dans le concert des grandes puissances, et toutes ses sympathies vont d’ailleurs à Louis XIV : « L’empereur d’Allemagne, disait-il, n’est que le compagnon de ses électeurs, le roi d’Angleterre l’esclave de son Parlement, le roi d’Espagne un enfant soumis à ses femmes. L’empereur de France est le seul monarque qui sache régner comme moi ». L’alliance de la France lui paraît, en somme, aussi flatteuse qu’utile : sans renoncer à son orgueil de prince musulman, sans cesser tout à fait de mesurer son dévouement et sa fidélité à la puissance de son partenaire, il voudrait se dire l’ami du brillant souverain devant qui l’Europe s’incline. On devine en lui, mieux qu’un souci d’intérêt, une admiration véritable et un sincère désir de rapprochement. Dès son arrivée au pouvoir, Moulay- Ismaël promet au consul de France que les corsaires épargneront les navires français, que les captifs français pourront être rachetés et qu’il autorisera la sortie « de marchandises du cru de son pays que feu son frère avait interdite, notamment le cuivre et fonte verte ».
Ces bonnes dispositions furent peut-être confirmées par la crainte : après la paix de Nimègue, Colbert entreprit une lutte résolue contre les Barbaresques et, en 1680, une escadre royale, sous les ordres de Château-Renaud, vint bloquer Salé et interrompre son commerce. Par la même occasion, Château-Renaud devait entrer en relations avec le sultan et obtenir de lui un traité de paix qui donnât toutes garanties au commerce. Mais Moulay-Ismaël était alors en campagne, et son représentant, Omar, « lieutenant-général du royaume de Fès », mit obstacle à la négociation : « C’était un homme fort contraire à la liberté du commerce..., parce qu’il était lui-même un grand marchand, achetant à bon marché les marchandises étrangères et vendant chèrement celles du pays ». Château-Renaud dut se contenter d’une trêve, d’une promesse d’ambassade et du rétablissement du consul français, qu’on avait tout récemment molesté.
Il semble bien que Moulay-Ismaël ait regretté cet échec, qui faillit « coûter la vie » à son ministre. En 168ı, il écrit à Louis XIV pour reprendre les négociations, et les deux souverains s’entendent pour qu’un ambassadeur marocain, chargé de préparer un traité de paix, soit amené en France. En janvier 1682, cet ambassadeur, Mohammed Tumin, gouverneur de Tétouan, était à Paris, et établissait un projet de traité de paix pour six ans.
83Ce fut vraiment un grand événement. Mohammed Tumin était le premier ambassadeur « qui fût jamais sorti du Maroc pour aller parler de paix dans aucune
m cour ». Il apportait à Louis XIV un lion, une lionne, une tigresse et quatre autruches. Il fut reçu en audience royale le 4 janvier 1682, et travailla ensuite avec MM. de Croissy et Seignelay.
Aux termes de ce projet de traité, le sultan devait autoriser le rachat des captifs moyennant 300 livres par tête ; il s’engageait à conserver une stricte neutralité en cas de lutte entre les Français et les Barbaresques ; il garantissait la liberté de la navigation et du commerce à tous les Français et l’installation |de plusieurs consuls français au Maroc.
L’AMBASSADE DE M. DE SAINT-AMANSIl ne restait plus qu’à signer le traité. En juin 1682, le baron de Saint- • AU MAROC ET LE TRAITE DE 1682 Amans, capitaine de vaisseau, était envoyé au Maroc pour mettre au point le traité « et pour obliger le roi de Maroc à le faire pour toujours ». Il avait jadis accompagné Duquesne dans son expédition de Chio contre les Tripolitains et il avait été chargé d’une mission à Constantinople, mais il s’avouait fort ignorant des affaires du Maroc.
LA FLOTTE DE CHATEAU-RENAUD DEVANT SALÉ (1680).
84 85 86 MOULEY SERNEJN EL HEUSENIN, FRÈRE ET SUCCESSEUR DE MOULEY ARCHYSeignelay prit à l’égard du Maroc une attitude nettement offensive ; en 1686, le maréchal d’Estrées reçut l’ordre de « passer à Tanger avec toute l’armée navale pour obliger, par la crainte, à donner satisfaction et confirmer même par un nouveau traité, s’il avait occasion de le faire, ce qui avait été réglé par celui du 29 janvier 1682 ». Mais le gouverneur de Tétouan, Ali ben Abdallah, « alcaide général de tous les ports », qui s’était toujours montré favorable aux Français, insista pour qu’on traitât l’affaire plus paisiblement, affirmant que le sultan « était bien aise d’avoir une étroite amitié avec la France » ; le consul français de Tétouan, de son côté, s’entremit utilement et, en 1687, de nouvelles assurances de paix furent officiellement données à la France de la part du sultan. Seignelay s’obstine. Dans l’été de 1687, il envoie de duc de Mortemart, à la tête d’une escadre, devant tous les ports du Maroc, depuis Tanger jusqu’à Salé, avec ordre de commencer à donner la chasse aux corsaires, si les torts causés aux Français depuis le dernier traité ne sont
(Gravure de 1683. Bibliothèque Nationale). pas complètement réparés. En même temps, il interdit aux navires français de faire du commerce dans les ports du Maroc.
Rien ne résulta de cette politique d’intimidation. D’autre part, vers 1688, il était impossible de la prolonger ; car la France allait être occupée en Europe par la guerre. On résolut de rechercher un accommodement : Château-Renaud fut envoyé au Maroc pour renouveler le traité du 29 janvier 1682, moyennant une modification relative au rachat des captifs, et, par avance, l’interdiction aux Français de faire du commerce au Maroc fut levée par le roi de France. Mais, une fois de plus, la question du rachat des captifs fit tout manquer ; Moulay-Ismaël comptait aussi sur les embarras de la France pour obtenir des concessions : « La guerre qui est entre les princes chrétiens, écrivait le consul de France à Salé, rend ce roi encore plus fier et moins traitable qu’il n’a jamais été ». On se contenta d’une trêve, « afin de faire cesser tous actes d’hostilités, en attendant qu’on pût travailler pour faire une paix solide ».
87Moulay-Ismaël reprit de lui-même les négociations en 1690, en un temps où les armées françaises affirmaient en Europe leur succès, et Louis XIV chargea le consul de France à Salé de conférer avec le sultan pour le rétablissement de la paix. Mais il apparut clairement, en cette occasion, que ce qui divisait les deux cours était autre chose qu’un simple désaccord d’intérêts et que le débat s’envenimait d’orgueil. Louis XIV affectait manifestement de traiter en inférieur ce souverain barbare, et le barbare voulait être traité en roi. C’est ainsi qu’en son nom, le caïd Ali ben Abdallah refusait de négocier avec le chand, qui n’était « du nombre DE SAINT-OLON (1693). des seigneurs de l’Etat, ni des officiers distingués de la cour », et il réclamait un ambassadeur digne de ce nom.
Louis XIV se décide alors à envoyer en ambassade au Maroc un gentilhomme ordinaire de la maison du roi, Pidou de Saint-Olon, au début de 1693 ; mais Saint- Olon arrive en même temps que la nouvelle du désastre de la Hougue ; quand on annonça au sultan que les Français venaient de prendre Namur, il répondit qu’il le savait, mais qu’il savait aussi que l’armée navale de France avait été fort maltraitée et qu’elle avait perdu 27 vaisseaux de guerre. Moulay-Ismaël se montra, dès lors, moins accommodant ; il revint sur ses promesses ; il parut, sous l’influence de son amiral, Ben Aïcha, se rapprocher des Anglais ; il fut surtout très désappointé de ne pouvoir obtenir de la France le moindre appui contre les Espagnols, à qui il voulait reprendre Ceuta, et il se buta sur la question du rachat des captifs, bien que la France eût réduit sur ce point ses propres exigences. Les négociations furent rompues.
UNE POLITIQUE DE SOURIRESA mesure que l’Angleterre paraissait l’emporter sur la France dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, l’influence de la France au Maroc baissait à vue d’œil. Le consul de France à Salé, Estelle, était un moment emprisonné, sous l’accusation d’espionnage ; Moulay-Ismaël et son entourage affectaient de croire que Louis XIV voulait mettre la main sur Tanger, reprise aux Anglais en 1684 ; les corsaires de Salé et de Tétouan continuaient impunément leurs entreprises contre le commerce français ; les marchands français se plaignaient de ne plus pouvoir « trouver aucune justice auprès du roi de Maroc ni des alcaïdes », et l’on songeait de nouveau, en France, à « cesser tout commerce avec le Maroc ». jour où Louis XIV eut triomphé de tous ’AMBASSADE DE BEN AICHA L’attitude de Moulay-Ismaël changea le ses ennemis ; Louis XIV prit d’ailleurs la précaution d’envoyer l’escadre de Château-Renaud devant Salé en 1698. Les négociations en vue de la paix recommencèrent, et Ben Aïcha, « amiral des mers marocaines », fut chargé d’une ambassade en France.
consul de Salé, simple mar- KOUBA EL KHIATIYN A MEKNÈS OU FUT REÇU PIDOU
88Ben Aïcha arrive à Brest le II novembre 1698, sur le vaisseau le Favori, de l’escadre de Château-Renaud. La cour de France est sur ses gardes. Elle a conservé, semble-t-il, un assez mauvais souvenir des négociations antérieures avec les musulmans, fertiles en ruses et riches d’orgueil sous la plus savante politesse, et si fermement attachés à leurs usages qu’il faut, pour ne les point froisser, s’entourer d’exceptionnelles précautions.
Mais rien ne transperce de cette défiance dans la réception de l’ambassade. A Brest, Ben Aïcha est logé dans la maison du roi, chez l’intendant de la Marine ; jour et nuit, cinquante personnes montent la garde devant sa porte ; le procureur du Parlement, l’intendant de Bretagne, le commandant de la place s’empressent à le traiter, le mènent à la comédie ; il est reçu par les échevins et leur annonce la conclusion d’une « paix indissoluble », « qui fera paître la gazelle avec le lion, sans crainte d’en être dévoré... ; qui rendra les Maures français et les Français maures ; qui, du pommier de l’Enfer, symbole de la guerre, en doit faire l’olivier du Paradis, symbole de la paix ; qui métamorphosera la coloquinte de la haine en doux nectar d’amour... » Ce lyrisme oriental, probablement arrangé par les interprètes, ravit d’aise les Brestois.
Le 12 janvier 1699, l’ambassade se met en route pour Paris, et partout, durant un mois, elle est fêtée comme on sait fêter en France les hôtes qu’on aime. Les villageois l’acclament au passage, la maréchaussée lui ouvre solennellement les portes des cités, les échevins et les milices locales l’accueillent en grande pompe, lui offrent les produits du cru, confitures et liqueurs, les grandes villes tirent le canon, et les discours succèdent aux discours. Les Français effacent avec empressement un passé de luttes et de méfiances ; on conduit Ben Aïcha sur le champ de bataille de Poitiers, et Ben Aïcha, sans que personne songe à s’en étonner, se met en prières, emporte douze poignées de cette terre, sanctifiée par les martyrs de sa foi.
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A Paris, c’est, comme on l’imagine, bien mieux encore. Il faut que la police contienne « le peuple dans le respect auquel ont droit les diplomates étrangers ». Ben Aïcha devient l’homme du jour ; pendant quatre mois, on s’ingénie à lui présenter la cour et la ville dans tout leur éclat ; il visite Saint-Denis et ses tombeaux, Notre-Dame, la Bibliothèque du Roi, l’Observatoire, où Cassini lui remet une lettre pour les astronomes de Fès, les manufactures royales, L’AMBASSADEUR BEN AÏCHA le Val de Grâce, etc. ; (D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale - Collection Hennin). il assiste aux spectacles de l’Opéra, aux bals, aux courses de chevaux. Partout, il déploie une courtoisie du meilleur aloi et donne les marques d’une intelligence affinée, le Mercure galant propage ses bons mots, qui sont nombreux et de forme savoureuse : si on lui demande pourquoi les Marocains pratiquent la polygamie : « C’est, répond-il, afin de trouver réunies en plusieurs les qualités que chaque Française possède à elle seule » ; il dit des grandes eaux de Versailles qu’elles suivent « à ses yeux la renommée de leur maître, en voulant s’élever jusqu’aux cieux » ; devant la Seine, il s’écrie : « Quand ces eaux seraient de l’encre, elles ne suffiraient pas à décrire les merveilles que je vois chaque jour et qui ne parlent (que de la grandeur et de la magnificence de Sa Majesté », et ainsi de suite. Aussi se fait-il de nombreux amis, et mieux encore ; car il ébaucha un véritable roman d’amour avec une grande dame, Mme Le Camus Menneson, à qui il écrivit, de retour au Maroc, des lettres enflammées.
90Entre temps, Louis XIV avait reçu l’ambassadeur. Sans doute le roi s’était-il montré moins émerveillé que son peuple, et surtout plus soucieux de maintenir les distances.
Déjà, au moment de loger les Marocains à l’hôtel des Ambassadeurs, le baron de Breteuil avait fait enlever « les meubles trop magnifiques qui avaient servi pour recevoir l’ambassadeur d’Angleterre », donnant pour raison que « les princes mahométans ne traitent pas les ambassadeurs des princes chrétiens avec la même civilité que les princes chrétiens traitent les ambassadeurs qu’ils s’envoient les uns aux autres ».
De même, la réception royale, tout en étant fort convenable, accuse par maints détails le désir de marquer une différence entre les puissances d’Europe et ce despote africain.
Le 16 février 1699, à 9 heures, Ben Aïcha, précédé de deux suisses, du secrétaire du baron de Breteuil et de l’interprète du roi, encadré du baron de Breteuil et de Saint-Olon, avait été introduit dans la salle du Trône, entre deux haies de gardes du corps, sans armes mais dans leur costume d’apparat, en toque de velours ; il avait vivement insisté pour que ses secrétaires et ses serviteurs, contrairement aux isages, fussent autorisés à l’accompagner, « afin de pouvoir dire dans leur pays qu’ils ont vu le roi, ce qui les y ferait considérer », et satisfaction lui avait été donnée.
Selon la coutume marocaine, il se prosterna par trois fois devant Louis XIV, qu’entouraient Monsieur, le duc d’Anjou, le duc de Berry, le duc de Gesvres et le marquis de Torcy, puis, il lut en arabe une harangue que l’interprète Lacroix traduisit aussitôt et qui parut « noble pour son maître, respectueuse pour le roi et si bien écrite qu’elle surprit tout le monde ».
Louis XIV reçut de ses mains la lettre de créance et répondit brièvement à Ben Aïcha « qu’il était bien aise de le voir, qu’il nommerait des commissaires pour écouter ses propositions, et qu’il tâcherait de lui faire plaisir ». Torcy prononce à son tour quelques mots, des présents sont échangés, et l’ambassadeur se retire.
91E NOUVEAUX NUAGES
On s’aperçut bientôt que Ben Aïcha se dérobait à tout engagement ferme, revenait sur ses promesses, remettait tout en cause, conformément aux habitudes du vieux Maroc et sans doute aussi aux instructions de son maître, en qui l’admiration pour Louis XIV ne détruisait ni le sens pratique ni la duplicité. Pour comble, il tomba malade et les négociations furent momentanément interrompues. Le secrétariat d’Etat de la Marine s’impatientait, trouvait que ces hôtes inutiles commençaient à coûter cher, car les Arabes, notait l’intendant chargé de la subsistance, « ignorent ce qu’est la frugalité quand ils vivent aux dépens d’autrui ».
Pourtant, on se montrait en France beaucoup moins catégorique qu’auparavant sur la question du rachat des captifs. On demandait simplement que l’échange fût fait « tête pour tête ». Bien mieux, le projet d’accord favorisait les Marocains, puisqu’on arrêtait que, « s’il restait des Français au delà de l’échange, les deux empereurs ayant la paix s’en accommoderaient dans la suite comme ils aviseraient bon être » : cette clause impliquait que les Marocains étaient assurés de récupérer tous leurs captifs, tandis que les Français devraient se soumettre à une nouvelle négociation. Mais Ben Aïcha ne crut pas pouvoir céder, sans doute parce que les conditions faites aux autres puissances pour le rachat des esclaves étaient ordinairement beaucoup plus dures. On ne s’entendit pas non plus sur le principe d’une alliance à former contre les Algériens. Pour gagner du temps et pour éviter de rompre, on prétendit que Ben Aïcha n’était pas en possession de pouvoirs assez étendus pour traiter, et l’ambassadeur rentra au Maroc sans avoir rien conclu.
Moulay-Ismaël, fort irrité, manifesta sa colère dans une lettre à Louis XIV (25 septembre 1699), d’une magnifique arrogance : « Ben Aïcha est revenu. Nous avons reçu ses excuses sur le long séjour qu’il a fait chez vous sans y avoir avancé aucune chose utile. Puis, vous nous avez écrit, mais nous n’avons point vu dans vos lettres aucune chose qui puisse faire plaisir à un homme de bon sens, d’autant plus que dans les lettres des rois il ne doit y avoir que des discours véritables, sans altération de la vérité... Ben Aïcha aurait dû revenir... Car nous n’avons besoin de rien de chez vous... Nos magasins, qui sont regardés de l’œil favorable du Seigneur, sont remplis de tous biens ; ils sont, par la grâce de Dieu, munis de trésors, de richesses, d’armes et instruments de guerre sans nombre et sans mesure. La paix ou la guerre avec vous ne nous importe aucunement..."
DE MOULAY-ISMAËLL’orgueilleux sultan ajoutait, il est vrai, cette phrase qui corrigeait tout et montrait que son désir de paix survivait aux déceptions de son amour-propre : « D’autant que vous avez entré en matière avec notre dit officier, voici que nous l’avons augmenté, par la grâce de Dieu, en honneurs et en pleins pouvoirs, pour contracter avec vous tout ce qu’il jugera à propos, attendu qu’il nous a fait à ce sujet de si fortes instances, que nous avons condescendu à ce qu’il a cru être l’avantage des Musulmans ». C’était là le seul profit d’une active politique de sourires. Ces liens un peu lâches qui l’attachaient à la France, Moulay-Ismaël crut pouvoir, à la mode d’Europe, les resserrer par un mariage. Ben Aïcha lui avait d’ailleurs vanté le charme des femmes françaises, et ce procédé, en plus de ses avantages politiques, n’était pas pour déplaire à Moulay-Ismaël, qui déjà, en 1681, lors d’une première ambassade marocaine, avait manifesté le désir d’épouser une Française.
92Il chargea donc Ben Aïcha de rechercher pour lui la main de la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de Mlle de La Vallière, qui avait trente-trois ans et qui était veuve du prince de Conti depuis 1685. « Elle demeurera, déclarait-il, dans sa religion et dans les maximes et mœurs de ses prédécesseurs, elle ne trouvera en nous que ce qui pourra lui faire plaisir et tout ce qu’elle désirera. »
Dans le même temps, il écrivait à Louis XIV, sans doute pour l’amadouer, une lettre toute pleine d’éloges et d’avances, découvrant et effaçant les malentendus, amorçant des relations nouvelles à propos de détails d’architecture ou d’armements.
Bien entendu, toutes ces précautions furent inutiles, et l’on ne s’arrêta pas un instant à la proposition du sultan : « La demande du roi de Maroc, note le Journal de Dangeau, a paru si ridicule qu’assurément personne ne la pouvait croire ». On s’en amusa beaucoup : « elle servit, dit Saint-Olon, de divertissement à la Cour pendant quelques jours et donna lieu à quelques vers et couplets de chansons assez jolis sur ce sujet ».
M TENACES ET RACOM- MODEMENTSOn eût pu s’en tenir à ces madrigaux et ménager au moins la susceptibilité du sultan, à qui l’ironie de la situation ne pouvait apparaître. Mais on répondit sans ménagements, le 7 janvier 1700 : « J’ai rendu à M. de Pontchartrain, écrivait à Ben Aïcha l’intermédiaire qu’il avait choisi, le négociant Jourdan, la lettre que vous m’avez adressée pour lui... Sur la demande que vous lui marquez que le roi votre maître vous a chargé de faire d’une princesse du sang royal, il ne vous écrit point ; que notre loi nous défendant le mariage avec des gens de la vôtre, l’empereur notre maître, le plus grand, le plus puissant et le plus fidèle observateur de la religion chrétienne, ne pouvant donner les mains à une pareille proposition et qu’à moins de pouvoir assurer en même temps S. M., que le roi, votre maître, veut se faire chrétien et faire embrasser la religion chrétienne par tous ses sujets, il n’oserait lui en avoir parlé... » d’ailleurs, à la même époque, dans le règlement des affaires Ce défaut de souplesse diplomatique, on le retrouve courantes qui intéressaient à la fois la France et le Maroc. Louis XIV ne cesse jamais de parler en maître : « Je ne vois point d’autre moyen pour établir une bonne et solide paix entre les deux empires, faisait-il dire par ses ministres en janvier 1700 à Moulay-Ismaël, que celle que je vous dis, de laisser notre puissant empereur maître des conditions et de vous abandonner à sa générosité impériale... »
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Au vrai, Louis XIV et son entourage semblaient ne rien attendre de ces négociations ; ils ne comptaient que sur la force pour établir une paix durable. En 1700, une escadre française alla de nouveau pourchasser les corsaires marocains, bloquer Salé et croiser devant les autres ports du Maroc, et l’on espérait que cette campagne aurait pour résultat d’imposer enfin un traité favorable aux intérêts français.
Mais l’escadre française bombarda en vain Tanger, où le sultan avait accumulé les troupes ; elle échoua aussi devant Larache, puis devant le port d’El Mamora. Elle entra à Brest sans avoir donné une impression nette de la puissance des armes françaises. L’effet de terreur était manqué, et les négociations pacifiques étaient compromises.
94Dès lors, la puissance maritime de la France ne fit que décliner jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, et Moulay-Ismaël, témoin attentif, attendit les événements. En 1702, on songea encore à envoyer une escadre contre Salé et El Mamora, mais la guerre de Succession arrêta le projet.
On eut alors recours aux ordres de la Merci et de la Trinité pour traiter du rachat des captifs, et Moulay-Ismaël parut d’abord s’y prêter, mais l’affaire se compliqua d’intrigues à la Cour du sultan, de rivalités entre les consuls de Salé et de Tétouan, peut-être aussi de maladresses des ordres rédempteurs, etc. Sans être jamais rompue tout à fait, la négociation ne fit pas un pas.
SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIVMoulay-Ismaël, pourtant, se reprenait à proposer à Louis XIV une alliance de grand style. Le z1 juillet 1709, il lui offrait le secours de ses troupes contre la maison d’Autriche, il demandait l’envoi d’un ambassadeur pour conclure l’accord et pour traiter en même temps du rachat des esclaves, et il exprimait encore à Louis XIV « le regret de n’être pas de ses amis ». Mais on ne lui répondit que sur le rachat des esclaves et rien n’aboutit, sinon la libération de 20 captifs. Petit résultat. Malgré tout, le commerce français n’avait pas cessé d’être plus actif au Maroc que dans les Etats barbaresques.
Les marchands français importaient alors au Maroc des draps, des velours, des cotons en grosses quantités, de la quincaillerie, du papier ; ils y achetaient des cuirs, des laines, de la cire, des plumes d’autruches, du cuivre, de l’étain, des dattes, des amandes et des produits du Soudan venus de Tombouctou par caravanes (ivoire, gomme, etc.). La valeur des importations françaises était de beaucoup supérieure à celle des exportations.
C’était Marseille qui entretenait avec le Maroc les relations les plus suivies ; mais les Ponantais y participaient aussi. Les ports marocains les plus fréquentés étaient Tétouan, Tanger, Salé, Safi, Agadir.
Les marchandises d’Europe étaient déchargées dans les magasins des marchands chrétiens, puis vendues en gros aux Maures et aux Juifs, qui les envoyaient à leurs associés dans les grandes villes de l’intérieur, Meknès, Marrakech, Taroudant et surtout Fès, qui était, dit Saint-Olon, « comme le magasin général de toute la Barbarie ». Il est vrai que les maisons françaises n’étaient pas très nombreuses : vers la fin du xvIIe siècie, on en comptait une dizaine pour tout le Maroc, réparties entre Salé, Tétouan, El Ksar, Larache, Safi, Sainte-Croix, et les événements les rendaient fort instables. Mais les Anglais et les Hollandais n’avaient pas d’établissements du tout.
95En général, le commerce chrétien établi au Maroc n’avait pas très bonne réputation. Par exemple, si l’on en croit Mouette, qui était resté près de onze ans esclave au Maroc, « les consuls et les marchands s’enrichissent la plupart du butin que les corsaires font sur les chrétiens, desquels ils l’achètent à vil prix pour le renvoyer en Europe, où ils gagnent le quadruple dessus, j’entends de celui qui n’est pas utile dans le pays, comme sont la plupart des marchandises qu’on envoie à l’Amérique, des vins, eaux-de-vie, bières, oranges, huiles, chairs et poissons salés, et plusieurs semblables... De plus ces marchands « négocient la plupart des rançons qui leur sont envoyées pour le rachat des esclaves... j’ai vu des rénégats qui m’ont assuré que de semblables marchands, qui avaient reçu leurs rançons plus de trois ans avant qu’ils reniassent, ne le leur avaient déclaré qu’après qu’il avaient renié ».
L’élément le plus stable et le plus sérieux du commerce français au Maroc semble bien avoir été représenté, à la fin du xviIe siècle, par des réfugiés protestants. Sans doute les consuls et les autres marchands affectaient-ils de les considérer comme des ennemis de la France, comme des alliés des Anglais et des Hollandais. Pontchartrain, poussé par les consuls, avait même « interdit aux négociants de Marseille d’avoir aucun commerce » avec eux, — défense qui, d’ailleurs, n’était guère observée, puisque Pontchartrain lui-même avait consenti à employer un de ces religionnaires dans la négociation du rachat des esclaves.
Le commerce, en somme, restait médiocre, et il lui était malaisé, s’il voulait subsister, de s’interdire les opérations louches. Ce n’est pas que le grand commerce n’ait songé à s’installer au Maroc ; on le voit par l’exemple du négociant parisien Jourdan, ami personnel de Ben Aïcha, qui forme, pour l’exploitation du commerce marocain, « une compagnie de six puissants négociants du royaume » ; mais la politique altière de Louis XIV et de ses ministres et les guerres arrêtent ces projets.
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « La politique de Louis XIV et l'apogée de l'influence française au Maroc », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 73-96.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/la-politique-de-louis-xiv-et-l-apogee-de-l-influence/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730