Tome III · Le Maroc · Chapitre 2
Les premières relations officielles
I. - LES PREMIERS ESSAIS D’ACCORDS POLITIQUES. — Les faits nouveaux. — François Ier et l’ambassade de Pierre de Piton. — Le médecin Guillaume Bérard, consul de France au Maroc. - Les résultats commerciaux. II. — LES ROIS DE FRANCE ET LA POLITIQUE MAROCAINE DE L’ESPAGNE ET DU POR- TUGAL. — L’émulation des puissances chrétiennes. — Les aventures isolées. — Les projets de Henri IV. III. - LE MINISTÈRE DE RICHELIEU ET LES RELATIONS FRANCO-MAROCAINES. — La mésaventure du consul Jean-Philippe Castellane. — La persistance d’un malentendu. — Le premier voyage d’Isaac de Razilly : un échec. — Une complication : l’aggravation de la piraterie marocaine. — Le deuxième voyage de Razilly : la mauvaise humeur du sultan Moulay Zidane. — Le troisième voyage de Razilly : le blocus de Salé. — Le quatrième voyage de Razilly : une fausse manœuvre. — Le cinquième voyage de Razilly : un succès. — Paix sans lendemain et replâtrages. IV. - LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS. — Le sort des captifs chrétiens au Maroc. — Les ordres rédempteurs. — Les rachats. — Le cérémonial des retours.
I
S’il est vrai que les Croisades aient indirectement profité aux relations de l’Europe et du Maroc, l’Europe ne pouvait cependant oublier que le Maroc était un Etat musulman, et sa conscience religieuse semblait s’opposer à ce qu’il fût traité en véritable allié : on n’envisageait encore le rapprochement que sous la forme d’accords économiques.
26Mais, au xvIe siècle, la mêlée européenne devient si violente, le champ de la politique s’étend si soudainement, que ces préjugés, sans disparaître tout à fait, s’atténuent. Le premier, Charles-Quint songe à solliciter l’alliance des Turcs, et ce sont les Vénitiens qui le rappellent à son devoir de prince chrétien. Mais François Ier, peut-être inspiré par sa Tanger(Tingist C.Spart Ceuta (Septa), po Gie etat MEDUTERRANÉE mère, la régente Louise, LarachefLixos) (Russaddir) 1: Zaffarines s’empresse de reprendre Ksar el Kebir •Bades à son compte cet allié Casablanca Mehdia (Thymiaterion oKénitra t Antar Sale (Sala) Habat 0 Meknes Sebou Fes (Badys) Moulouya tout de suite après Pavie, il envoie en Turquie une négligé par son rival :
C. Blanc (C.de Mercure) OAzemmour (Rutubis) O. bou Regneg mission française, qui fut Mazagan massacrée en cours de
(C.Solocis)) Safi (Asefy Poum e Rebie route, mais dont le mes- O. Tensif sage parvint à destination
(Cericonteichos) Mogador o Marrakech et qui détermina peutêtre l’invasion de Soli- (Arambys) C Guir Nzala (Melite) Agadir -80. Sous Taroudant PORTS DU LES man Ier en Hongrie. Le Santa-Cruz) MAROC contact était établi, les Turcs se prêtaient à cette politique qui les mêlait directement aux affaires Échelle 100 200 Km. d’Europe, et la France réalisait, avec des alternatives d’audace et de timidité, cette « union du lis et du croissant » qui, si longtemps, avait paru sacrilège.
Du même coup, les relations du Maroc et de la France devaient se préciser et s’étendre, puisque les musulmans du Maroc étaient, moins que les autres, sujets à caution, et les conventions purement commerciales pouvaient faire place à des accords politiques. Tandis que, dans l’Europe orientale, les Turcs menaçaient l’empire de Charles-Quint, le Maroc, vieil ennemi de l’Espagne, pouvait rendre à la France le même service dans l’Europe occidentale.
TANGEROr, au moment même où François Ier se heurtait à la maison d’Autriche, l’histoire du Maroc prenait une allure toute nouvelle, qui favorisait les projets du roi de France. L’empire mérinide, uniquement fondé sur la force, se maintenait malaisément : Espagnols et Portugais avaient profité de sa faiblesse pour mener à bien la libération de leur territoire, la « reconquista », et l’Andalousie, dès le milieu du xIve siècle, avait cessé d’être une province marocaine ; puis, pour réprimer la piraterie, ils entreprenaient des expéditions contre les ports marocains et portaient ainsi la guerre au Maroc même : en 1399, les Espagnols prenaient et saccageaient (D’après une gravure du xve siècle). Tétouan ; en I415, les Portugais s’emparaient de Ceuta ; bientôt Melilla, le Peñon de Velez, Larache, devenaient à leur tour des places fortes espagnoles ; Anfa (Casablanca), Tanger, Safi, Azemmour, tombaient aux mains des Portugais qui, pour dominer le Sud marocain, fondaient en outre Mazagan et Agadir. Les principaux points de la côte méditerranéenne et atlantique étaient occupés, et le Maroc pouvait s’estimer menacé dans son existence d’empire indépendant.
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Ce fut alors, par tout le Maroc, un réveil de conscience, un soulèvement d’une violence exceptionnelle, qui prit, comme toujours, la forme d’une guerre sainte. Une armée d’apôtres, ou marabouts, surgit comme par enchantement, se mit à travailler les tribus, à lancer des diatribes enflammées à la fois contre les envahisseurs chrétiens et contre les Mérinides, responsables de la catastrophe. Les tribus se levèrent en masse et, sous l’inspiration des marabouts, choisirent comme chefs de la guerre sainte des chérifs ou descendants du Prophète, que les dynasties antérieures avaient refoulés dans les régions désertiques de l’oued Draa.
28La première de ces dynasties chérifiennes, celle des Saadiens, fut reconnue dans le Sous, vers I510 ; en 1520, elle était maîtresse de Marrakech et tout de suite se montrait digne du rôle que la faveur populaire lui avait réservé : elle attaquait furieusement les Espagnols et les Portugais et leur reprenait, en moins de cinquante ans, la plupart de leurs positions marocaines.
Mais, si vive qu’ait été cette Renaissance islamique du xvre siècle, l’élan de xénophobie, assez nouveau chez les Marocains, ne s’adressait guère qu’aux Espagnols et aux Portugais, en qui l’esprit de conquête demeurait nettement associé à l’esprit de croisade, et les Saadiens n’étaient pas assez aveuglés par le fanatisme pour refuser l’alliance d’autres Chrétiens ennemis de leurs ennemis ; ils la recherchaient, au contraire, et là comme dans l’Europe orientale, le lis et le croissant, se trouvant des adversaires communs, allaient chercher à s’entendre.
F •RANÇOIS Ier ET L’AMBASSADE DE PIERRE DE PITONC’était là, d’ailleurs, une entreprise difficile, et pour laquelle de bonnes intentions ne suffisaient pas. Une méfiance et des préjugés subsistaient de part et d’autre, et chacun hésitait à s’engager à fond. On se connaissait peu et d’autant moins qu’en Europe comme au Maroc la situation politique était fort embrouillée : c’est ainsi que François Ier, cherchant un allié contre l’Espagne, s’adresse, non point au représentant de la dynastie saadienne, champion de la lutte contre l’Espagne, mais au survivant d’une branche dérivée de la dynastie mérinide, Ahmed-el-Ouatassi, prince faible, tout occupé à disputer les débris de son empire au chérif Moulay Mohammed. péenne se débattait dans une extrême confu- En 1533, au moment où la politique eurosion, François Ier décidait d’envoyer au Maroc une mission mi-commerciale mi-diplomatique. Sans doute faut-il en voir l’origine, en dehors des tendances nouvelles de la politique française, dans les relations enthousiastes d’un commerçant, Hémon de Molon, qui avait séjourné au Maroc en 1531-1532.
Cette mission — la première qu’un roi de France ait officiellement dirigée sur le Maroc — avait pour chef non point un diplomate, mais un soldat de métier, le colonel Pierre de Piton, qu’une malheureuse affaire de meurtre avait contraint de quitter la France en I529 et qui avait obtenu du roi des lettres de rémission. Pierre de Piton était accompagné de cinq cents gentilshommes et d’Hémon de Molon, qui, de son côté, avait laissé à Fès un certain Louis, compagnon de son premier voyage : il devait s’embarquer à Honfleur, sur la galéasse royale le Saint- Pierre, que commandait le Génois Baptiste Auxyllia.
29Le but de la mission est assez mal défini ; il s’agissait surtout, semble-t-il, d’établir une liaison entre le roi de France et le sultan du Maroc, d’obtenir des privilèges commerciaux et, par surcroît, d’acheter pour le roi « diverses sortes d’oyseaulx, bestes et autres nouvelletez ». Piton recevait I 400 livres tournois pour son voyage et ses achats, et emportait les présents d’usage.
Arrivé à Larache, après une traversée inquiète, Piton descend à terre avec ses gentilshommes et ses gens, et se présente au roi de Fès, qui l’attendait. Il est d’abord assailli par la foule des gardes et des domestiques qui, selon l’usage, réclame des cadeaux : avant même d’être entré sous la tente du souverain, il lui en coûte 300 écus « pour donner aux portiers, aux trompettes et aux officiers » ; encore, note-t-il, ne m’en savaient-ils pas grand gré. Puis, le roi demande à voir les présents, mais, contre l’attente de Piton, personne n’est content : « trouvèrent que n’était que mercerie, et n’en firent pas grand cas ».
Notre ambassadeur, peu patient de sa nature, commence manifestement à s’énerver, et son sang de soldat ne fait qu’un tour. Il note tout de suite que ces Marocains seraient « les gens du monde les plus aisés à défaire... » Avec 400 arquebusiers, il se ferait fort de prendre le roi et sa suite et de tuer « une partie de leurs chevaux »... après quoi, avec 7 ou 8 ooo hommes de pied, il prendrait Fès et toutes leurs villes et chasserait hors de leur pays ces « gens nus et sans armes », qui, en campagne, portent chacun leurs vivres, « selon sa puissance », et « mènent avec eux femmes et enfants et tout leur ménage ».
Enfin, l’ambassade gagne Fès. Elle comptait n’y séjourner qu’une huitaine ; au bout d’un mois rien n’était conclu. Piton ne cache pas sa mauvaise humeur : il déclare « qu’il n’a point charge du roi, son maître, de tant demeurer... » Pourtant, à force de pourboires, il obtient un congé et emporte pour son souverain une lettre par laquelle le sultan autorise les navires français « à parcourir les mers qui sont sous sa dépendance et leur accorde sécurité complète, absolue et générale, tant sur les mers que sur les côtes, partout où ils se trouvent sur son territoire ».
TOMBEAUX DES SULTANS SAADIENS XVI®-XVII® SIÈCLESLe résultat était appréciable, mais Piton le trouvait insignifiant, au regard de ce qu’il avait espéré. « Dieu ait l’âme d’Hémon ! s’écriait-il rageusement. Tout ce qu’il avait dit que nous trouverions, n’en avons rien trouvé. » Il n’était pas jusqu’aux animaux, destinés à la ménagerie royale, qu’il n’estimât sans intérêt : « Ils n’ont autre chose que des chameaux et des autruches, qu’il faut aller querir au bout de leur pays, et des chevaux... » Surtout, il lui était impossible de pardonner aux Marocains leurs lenteurs calculées et leurs ruses ; j’aimerais mieux, concluait-il, « prendre la fortune de mourir en faisant service au roi qu’avec ces chiens mâtins sans foi ni sans loi ». L’édu cation de nos ambassadeurs en pays d’Islam était, on le voit, tout entière à faire. Il est vrai qu’en plus de ses embarras diplomatiques, le rude soldat éprouvait toutes sortes d’ennuis. Le capitaine Auxyllia, avec qui Piton s’était querellé et même battu, s’était remis à lui faire « bonne chère », et il avait promis de prendre la charge de la galéasse pendant le séjour de l’ambassade à Fès ; mais, quinze jours après, il désertait, gagnait Arzila avec l’aide d’un Génois, son compatriote, puis passait à Evora et lançait contre Piton une grave accusation de contrebande de guerre. « Je vous supplie, écrivait Piton au roi, comme vous voyez qu’il a gagné d’être pendu et étranglé, qu’il vous plaise en faire justice et ne croire que ce que je vous mande... »
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Une fois en mer, Piton s’attendait à trouver sur sa route des corsaires portugais : il n’en vit point, mais une tempête l’assaillit et il dut aborder aux iles Ciès, à l’entrée de la baie de Vigo. C’est de là qu’il écrivit au roi de France pour lui rendre compte de sa mission. Tous ses compagnons étaient morts en cours de route. Lui-même se sentait « à l’article de la mort », et il soupçonnait les Marocains de l’avoir empoisonné. Il succomba, en effet, sans pouvoir rejoindre la France. L’ambassade de Pierre de Piton n’eut, au
31• CONSUL DE FRANCE AU MAROC point de vue politique, aucun résultat immédiat. Peut-être les difficultés et les déceptions dont se plaignait Piton avaientelles détourné du Maroc les vues du roi de France ; mais il est préférable de voir dans cet arrêt des relations franco-marocaines une de ces hésitations qui caractérisent la politique générale de François Ier à l’égard des Musulmans ; là comme en Turquie, il est partagé entre l’intérêt de l’Etat et les scrupules de sa religion, il ose recruter parmi des infidèles des alliés contre son ennemi Charles-Quint, mais il ne peut oublier qu’il est le roi Très-Chrétien, et cette politique, qu’on croit généralement plus audacieuse, n’a d’autre mérite, en fin de compte, que d’avoir ouvert une voie nouvelle à la diplomatie française.
Car c’est une véritable tradition que François Ier, malgré ses tâtonnements et ses reculs, a créée là de toutes pièces — une tradition que ses successeurs recueilleront et que les Musulmans, de leur côté, se garderont de laisser tomber ; déjà, sous François Ier, autant la politique du roi de France à l’égard des Musulmans était hésitante, autant celle de Soliman, à l’égard de ses alliés chrétiens, était ferme et vraiment loyale, et les successeurs de Soliman feront mainte avance à la France. De même, les sultans du Maroc, excités d’ailleurs par l’exemple des Turcs, leurs rivaux, n’attendent plus que les rois de France recherchent leur alliance : ils s’habituent à les faire entrer dans leurs combinaisons politiques.
C’est ainsi que le sultan marocain Abd-el-Malek, de la dynastie saadienne, entre spontanément en rapports avec Charles IX, puis avec Henri III ; sans doute nourrissait-il l’espoir d’une alliance offensive et défensive contre ses deux ennemis, les Turcs et les Portugais ; du moins demanda-t-il, en vue de rapports suivis et de négociations précises, la nomination d’un consul de France au Maroc.
L’ambassadeur chargé de négocier cette affaire et d’installer le consulat semble même avoir été désigné sur les indications du sultan lui-même. C’était un médecin originaire de Nice et résidant à Marseille, le sieur Guillaume Bérard, qui avait jadis connu Abd-el-Malek à Constantinople, l’avait guéri de la peste et l’avait probablement rejoint au Maroc dès son avènement. Le choix d’un tel intermédiaire créait donc, dès le début, une atmosphère de confiance.
32Il est vrai qu’à peine installé, Guillaume Bérard perdait son protecteur : en 1578, le sultan Abd-el-Malek mourut, au cours de la bataille d’El-Ksar-el-Kébir, et fut immédiatement remplacé par son frère Moulay Ahmed-el-Mansour ; Bérard rentra en France, sans doute pour demander de nouvelles instructions, mais avant tout pour assurer le roi Henri III que le nouveau sultan entendait maintenir à l’égard de la France la politique de son prédécesseur. Si bien qu’en juillet 1579, Guillaume Bérard regagnait le Maroc, avec mission de renforcer les bons rapports entre les deux pays et de promettre au sultan qu’il trouverait toujours le roi de France disposé « à observer et accomplir de sa part tout ce qui convient entre princes bons amis, pour la perfection d’une entière et sincère amitié ».
Il devait, en outre, chercher à obtenir du nouveau sultan l’exécution des engagements d’Abd-el-Malek, à savoir : le libre accès de tous les ports marocains aux sujets français, la protection des navires français contre la course, la délivrance des captifs, la concession de 40.000 quintaux de « rosette », ou cuivre de première fonte, et de 25 000 quintaux de salpêtre, enfin la négociation d’un emprunt de 150 000 écus, remboursable en dix ans.
Henri III paraissait placer une entière confiance en cet ambassadeur déjà familiarisé avec les coutumes et l’esprit des cours musulmanes ; en le nommant consul au Maroc et en lui conférant les mêmes avantages que ceux des consuls français dans le Levant, il lui attribuait une sorte de témoignage de satisfaction particulièrement élogieux : « S’est tellement acquitté du devoir de sa charge et procuré le bien et avantage de nos dits sujets étant ès-dites contrées, et singulièrement à l’endroit de ceux qui sont captifs entre les mains des Maures, que par son moyen plusieurs auraient été relâchés et sont journellement mis en liberté, tant pour le crédit qu’il a avec le roi des dits pays que par le moyen de ce qu’il en a racheté plusieurs de ses propres deniers pour les ramener en France et les remettre en liberté, et a empêché que l’on ne prit prisonniers captifs plusieurs autres de nos dits sujets, leurs vaisseaux et mariniers, et que leurs marchandises ne fussent confisquées, pour avoir voulu sauver quelques captifs espagnols, et quelques-uns ayant, pour ce fait, été emprisonnés, les a fait délivrer, sans aucuns frais et dépens... »
FÈS. — BORDJ NORD CONSTRUIT PAR LE SULTANLe sultan Moulay Ahmed, de son côté, semblait fort bien disposé : il était tout prêt à conclure l’accord que Bérard lui proposait de la part du roi de France et ne faisait que des réserves de détail pour la cession de rosette, compliquée d’une convention avec l’Angleterre, et pour l’exploitation du salpêtre ; en toute occasion il manifestait un désir d’entente, il n’hésitait jamais à faire relâcher, sur l’intervention de Bérard, des captifs français, et même faisait défense « à tous de son pays de n’acheter point de Français, ni des Turcs ni d’autres, à peine de perdre le tout ». Or, cette bonne volonté était méritoire, car la course était plus que jamais une industrie nationale au Maroc, et les Espagnols, par exemple, ne trouvaient point de quartier : « L’on en prend tous les jours, notait Bérard, lesquels sont AHMED EL MANSOUR XVI SIÈCLE captifs, jusques à aller à la baie de Cadix lever les navires de là et sous leur forteresse ».
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Ce qui retardait l’affaire et entravait constamment l’action du consul de France, c’était, paraît-il, l’égoïsme et le mauvais esprit des commerçants français intéressés au Maroc ; en dépit des ordres royaux, ils s’abstenaient de payer au consul le droit sur les marchandises exportées du Maroc par les Français, et le consul, qui ne pouvait se passer de ces revenus réguliers, s’avouait fort en peine ; ils refusaient d’embarquer l’ambassadeur du sultan ; on ne trouvait en eux, disait Bérard, « aucun plaisir » : ils ne cherchent que leur « profit et commodité, et non le service de leur roi ».
Au reste, le roi lui-même montrait peu d’attention à l’entreprise, et Bérard le signalait avec amertume ; en trois ans, le sultan n’avait reçu de Henri III que les premières lettres apportées par Bérard et celles d’un envoyé de Bérard. Le consul excusait son roi « tant qu’il pouvait », mais il ne pouvait empêcher le sultan de s’étonner, et l’affaire, bien malgré lui, traînait en longueur.
HIST. DES COLONIES : MAROC.
34 COMMERCIAUXIl est clair que les relations marocaines n’étaient pas encore entrées dans les habitudes de notre diplomatie et qu’on les avait amorcées sans en voir nettement l’intérêt. En revanche, ce rapprochement des deux Etats profitait sensiblement au commerce, qui, à la faveur des traités et bientôt sous la protection d’un consul, se régularisait et s’étendait. Au xVIe siècle, les Espagnols et les Portugais étaient à peu près réduits à leur rôle difficile de conquérants, et, malgré leurs protestations, les affaires se partageaient entre les Anglais et les Français.
Le temps était passé des opérations intermittentes et timides dans les ports de Ceuta et d’Arzila : les commerçants français trafiquaient de plus en plus sur toute la côte marocaine, s’aventuraient même dans l’intérieur du pays et abordaient des opérations de grande envergure.
En 1570, par exemple, cinq marchands de Rouen, Barthélemy Hallé, Alonce le Seigneur, Bonaventure de Cramont, Eustache Trévache et Adrien le Seigneur, s’associent « pour faire la traite et trafic des marchandises au pays de Barbarie et ès lieux de Safi, Santa Cruz du Cap de Guir, Maroc (Marrakech) et terres de Taroudant ». Ils se proposent d’envoyer au Maroc des toiles blanches « et autres marchandises qui se trouveront propres et commodes pour ledit pays » et de réaliser en échange « un parti de sucre » jusqu’à concurrence d’une valeur de 80.000 ducats.
Le Maroc — et notamment la région du Sous, au sud de Marrakech — était, en effet, depuis le moyen âge, un pays de production sucrière : les sultans saadiens avaient à la fois développé la culture de la canne à sucre et propagé des procédés nouveaux de raffinage et de clarification, et c’était là un produit qui devait intéresser vivement le commerce européen. Les futailles remplies de mélasses formaient un excellent fret lourd à fond de cale ; les caisses de pain de sucre fin, de 300 à 350 livres chacune, étaient mises à l’abri des coups de mer, et des peaux, des fruits, etc., complétaient la cargaison.
C’étaient surtout les Nantais, les Havrais et les Rouennais qui se livraient à ce fructueux trafic ; les Marseillais ne paraissent pas y avoir participé. Les Anglais, de leur côté, s’y intéressaient beaucoup et trouvaient, auprès de leur gouvernement et de leur aristocratie, un appui qui manquait aux Français. Pourtant, à force de persévérance et d’ingéniosité personnelle, les Français soutenaient la concurrence et trouvaient le moyen de jouer maint bon tour à leurs rivaux.
Tel ce Trévache qui, dans l’association des marchands de Rouen conclue en 1570, tenait le rôle principal : c’est lui qui devait conduire l’expédition et, d’accord avec deux autres associés, séjournant au Maroc, organiser sur place le « parti de sucre ». Sa moralité était certainement sujette à caution, et il semble bien qu’il ait été directement mêlé à quelques affaires un peu louches. Mais il semble aussi que son audace et sor astuce aient fait de lui une sorte de héros commercial, que les Anglais rendaient responsable de tous leurs déboires.
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Grâce à lui, les toiles blanches de Rouen supplantent sur le marché marocain les toiles d’Angleterre, et le coup était dur pour les drapiers anglais, car l’état des relations entre leur pays et lEspagne les privait déjà de débouchés importants. Pour comble, il obtient du sultan un contrat qui lui permet d’accaparer toute la production des sucreries chérifiennes et, maître du marché, il fait monter les prix à sa guise. Essaie-t-on d’entraver CHERIF ROY DE FÈS ET DE MARROC (D’après une gravure du XVIe siècle). son action ? Il trouve, sans doute à prix d’or, de puissants alliés jusque dans le gouvernement anglais ; il obtient de l’amirauté qu’elle fasse rendre gorge à un corsaire anglais qui lui a saisi une cargaison de ce sucre tant envié ; il entreprend même, malgré les privilèges reconnus d’une compagnie anglaise, de venir vendre son sucre en Angleterre. Les marchands anglais s’entendent pour le boycotter ; mais il est probable que Trévache trouva le moyen de se maintenir et que ses affaires continuèrent à prospérer, car en 1594-I595 nous le voyons, avec d’autres bourgeois de Rouen, prêter de l’argent au roi de France.
36 L ’ÉMULATION DES PUISSANCES CHRÉTIENNESEn dépit des corsaires, des concurrents étrangers et de l’insécurité du pays, le commerce français au Maroc pouvait donc, au xvie siècle, être d’un bon rapport, et la politique inaugurée par François Ier avait au moins servi à lui ouvrir plus large la voie. notre histoire coloniale, ce qui amènera l’Etat Alors comme à tant d’autres moments de français à s’engager plus à fond, c’est, d’une part, la politique marocaine des puissances voisines ; ce seront, d’autre part, les initiatives isolées.
Il subsiste, assurément, un certain sentiment de solidarité européenne et chrétienne entre les puissances qui se partagent ou se disputent la Méditerranée : le ton de la correspondance diplomatique l’atteste, et ce n’est jamais de gaieté de cœur que l’une ou l’autre de ces puissances pactise avec l’Islam.
Mais les Espagnols et les Portugais, à qui les affaires marocaines continuent d’apparaître à la fois comme une guerre de revanche nationale et comme une croisade, y apportent un tel acharnement, font montre d’une telle jalousie, qu’ils excitent sans le vouloir l’appétit de leurs voisins. Ils tremblent à la nouvelle des moindres préparatifs sur les côtes de France ; ils se demandent anxieusement, par exemple, si Charles IX ne songe pas à diriger une flotte de guerre sur un port du royaume de Fès ; ils font surveiller les allées et venues de Guillaume Bérard, etc. Par ailleurs, leur action au Maroc est désastreuse pour les relations économiques : c’est le caractère belliqueux de leurs entreprises qui a provoqué et qui justifie en partie l’institution de la course ; c’est leur esprit de conquête, insuffisamment soutenu par la force, qui compromet la situation des Européens sur le marché marocain et fait que tout port du Maroc occupé par eux est à peu près perdu pour le commerce.
On comprend que, par un juste retour, les autres puissances se soient piquées au jeu. En particulier, la France, si elle n’envie pas à l’Espagne ses conquêtes marocaines, les suit avec une attention de plus en plus soutenue ; d’autant que tout progrès ou tout recul de l’Espagne au Maroc doit retentir sur la politique générale et modifier en quelque mesure, par exemple, les plans d’un Philippe II. A cet égard, la correspondance des ambassadeurs de France à Madrid contient les renseignements les plus précis et montre qu’ils avaient spécialement mission de surveiller la politique marocaine.
37Au reste, des incidents fréquents éclataient à propos du commerce marocain et mettaient aux prises les gouvernements. Les Espagnols saisissaient toutes les occasions d’accuser nos représentants ou nos commerçants de contrebande d’armes, et notre premier ambassadeur officiel au Maroc, Pierre de Piton, faillit être inquiété sous ce prétexte.
ISOLÉESL’honneur national entrait en jeu, et c’était là, pour un pays comme la France, un tout autre stimulant que l’intérêt commercial. On retrouve aussi, dans cette orientation nouvelle des relations franco-marocaines, un autre fait assez caractéristique de notre histoire coloniale : l’intervention de plus en plus fréquente et décisive d’initiatives isolées, que le gouvernement ignore, encourage ou même désavoue, mais qui, finalement, l’obligent à préciser ses intentions et son action. Au xvIe siècle, il est manifeste que le Maroc est à la mode chez les politiques indépendants et les chercheurs d’aventures.
Voici, par exemple, le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, père de Henri IV, qui forme le projet d’un établissement au Maroc et noue directement des relations avec le sultan saadien Moulay Abdallah. En 1559, il obtient la signature d’un traité, par lequel il s’engage personnellement à fournir au sultan une troupe de 500 hommes d’armes, une garde de 30 hallebardiers et Io cavaliers, ainsi que des munitions et du matériel de guerre ; le sultan promet en retour de lui remettre la rade d’El Ksar el Seghir, située à l’est de Tanger, en face de Tarifa et à l’endroit le plus resserré du détroit de Gibraltar, avec permission de rebâtir la ville, démolie à la suite de sièges répétés ; enfin, le traité, qui s’étendait à tous les Français, réglait le droit d’aubaine, le droit d’épave, le rachat des captifs, garantissait la protection réciproque des flottes et contenait les principes d’une alliance défensive et offensive.
Au vrai, Antoine de Bourbon nourrissait en cette affaire une arrière-pensée, qu’une fois en possession du traité il révéla : il offrit au roi d’Espagne Philippe II, assez embarrassé en ce temps-là par sa politique marocaine, d’admettre l’Espagne à l’occupation de ce port d’El Ksar el Seghir, qui présentait pour elle de grands avantages ; en revanche, il espérait que l’Espagne ferait droit à ses revendications sur la Navarre transpyrénéenne, qui dépendait du domaine patrimonial de la maison d’Albret. Les rois de France, Henri II et François II, tout en désavouant à l’occasion le roi de Navarre, étaient au courant de ses projets et les encourageaient secrètement.
38 CITERNES PORTUGAISES DE MAZAGANMais le traité resta sans application, peut-être par la faute d’un « chef inférieur » ou par la mauvaise foi du sultan, plus vraisemblablement parce que, dès les premières avances, Philippe II se déroba : la Navarre transpyrénéenne était indispensable à la sécurité de la frontière espagnole et ne pouvait être mise en balance avec un port marocain. Les Espagnols, inquiets de ces intrigues, gardèrent même en prison pendant un temps prolongé un des ambassadeurs d’Antoine de Bourbon auprès du Chérif, Geoffroy de Buade, sieur de Frontenon, que la maladie avait retenu à Fès et qui, à son retour, avait été capturé à Cadix. Sous le règne de Henri III, un certain Louis Cabrette, de nationalité française, que son métier de patron de navire avait mis en rapports avec les Turcs et les Barbaresques, se découvre de grands desseins politiques et joue un rôle d’intermédiaire, d’ailleurs fort équivoque, entre les Etats islamiques et les nations chrétiennes.
On se défiait, en général, de ses projets chimériques et de sa loyauté ; mais il trouvait, en Espagne et en France, maint jeune fou pour l’écouter. En particulier, il rencontra à Paris, vers 1576, le jeune Guy de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, qui, condamné à l’inaction par une trêve des guerres de religion, songeait à chercher hors de France honneur et profit. Il apprit de Cabrette que Philippe II regrettait fort la perte récente du port de Larache, qu’il était prêt à de grands sacrifices pour le recouvrer, qu’au demeurant Larache n’était nullement imprenable : il résolut alors, en 1576, de s’emparer de Larache par un coup de main et d’en faire remise au roi d’Espagne contre récompense ; mais Philippe II refusa de s’engager dans l’affaire et, entre temps, la guerre de religion avait recommencé.
39 LARACHEEn 1578, Lansac revient à la charge : cette fois, le roi d’Espagne consent à l’écouter, envoie Cabrette à Paris pour l’établissement d’un plan de campagne et Lansac prépare son coup. Mais les deux émissaires qu’il envoie, en 1579, pour reconnaître Larache lui révèlent que la ville vient d’être mise en état de défense par le sultan Ahmed el Mansour, et qu’il ne faut pas compter s’en emparer par surprise ; en revanche, on peut obtenir qu’elle soit livrée, moyennant finances, par RACHE (D’après une gravure allemande de 1610). son gouverneur, renégat originaire de Blaye. L’entreprise changeait d’aspect et il fallait bien faire de nouvelles propositions à Philippe II : 2 000 hommes de troupes et un grand nombre de vaisseaux devenaient nécessaires. Or, Philippe II se reprenait à douter du sérieux de ce projet. D’autre part, la Cour de France s’inquiétait, et Lansac, ruiné par ces intrigues qui n’aboutissaient pas, suspect aux yeux du roi de France, obligé de se cacher, renonçait rageusement à ses ambitions marocaines en février 1580.
Vers le même temps, un Portugais, Don Antonio de Castro, comte de Monsanto, seigneur de Cascaes, qui avait été fait prisonnier à la bataille d’El Ksar el Kébir et qui voulait se venger des Marocains, offrait ses services au roi de France Henri III. Comme on ne se pressait pas de lui répondre, il prit le parti de négocier avec le sultan, lui adressa un émissaire, qui fut emprisonné et qu’il eut beaucoup de peine à faire délivrer. Puis, il essaya d’obtenir du sultan du Maroc l’argent nécessaire à une entreprise sur le Portugal, qui venait de tomber aux mains de l’Espagne ; il envoya au sultan son fils comme otage, et le sultan parut un moment disposé à seconder ses desseins.
40Don Antonio trouvait d’ailleurs des encouragements en Angleterre de la part de la reine Elisabeth et de son entourage ; quant à la Cour de France, un moment favorable avec Catherine de Médicis, elle gardait une prudente réserve, malgré les instances de Don Antonio. Mais le sultan Moulay Ahmed semblait se jouer de ces intrigues : en 1592, l’affaire n’avait pas fait un pas, et il fallut même l’intervention du Grand Seigneur pour que le fils de Don Antonio pût rentrer en Europe.
DE HENRI IVMalgré tout, la Cour de France, sans encourager ces aventures, ne pouvait s’empêcher d’en être occupée, elle y portait même un intérêt de plus en plus vif. Le Maroc, qui était décidément entré dans les habitudes commerciales des Français, était tout près de participer directement à leurs combinaisons politiques. On le vit nettement, le jour où la France fut débarrassée des guerres civiles et remit ses destinées aux mains d’un grand prince, d’esprit clair et vigoureux. Comme ses prédécesseurs, Henri IV s’attache à maintenir la liaison avec le Maroc, en vue de favoriser le commerce français et de limiter les entreprises des corsaires.
Guillaume Bérard, mort en I591, avait été la même année remplacé au consulat du Maroc par Georges Fornier, bourgeois de Marseille, et Fornier prit possession de son poste. Mais, nommé en 1591, il apparaissait comme une créature des Ligueurs ; le nouveau roi ne pouvait guère lui accorder sa confiance, et s’il le laissa au Maroc pendant un temps que nous ne connaissons pas, il négligea du moins de le reconnaître officiellement : il se borna, d’abord, à négocier avec le sultan par l’intermédiaire d’envoyés spéciaux, par exemple le médecin Arnoult de Lisle, qui réclamait le titre d’ambassadeur au Maroc, et le médecin orléanais Hubert qui, lui, se contenta d’apprendre l’arabe et de collectionner « les livres arabiques ». C’étaient, d’ailleurs, des médecins que, sur le conseil de Bérard, le sultan avait expressément demandés, « comme gens plus fidèles et entendus », et l’on voit que, dès le xvIe siècle, les médecins français préludaient au rôle d’apprivoisement et de rapprochement que leurs confrères de notre temps ont si brillamment assumé au Maroc. Puis, en 1607, Henri IV, sans doute éclairé par ces missions et désireux de préciser son action, se décida à pourvoir le consulat du Maroc d’un titulaire officiel : son choix porta sur Guillaume Curel, marchand de Marseille, « avec survivance en faveur de Philippe, aussi citoyen de Marseille ».
41Le Maroc était profondément troublé : vers 1596, le sultan Ahmed el Mansour se trouvait aux prises avec un de ses neveux, En Naceur, dont les Espagnols excitaient les prétentions au trône ; vers 1602, il était occupé à réduire une révolte dirigée par un certain El Mamoun ; surtout, vers 1603, les trois fils d’Ahmed el Mansour, Mohammed ech Cheikh, d’abord vainqueur, Abd Allah Abou Fares, reconnu à Marrakech, et Zidane, reconnu à Fès, se disputèrent le pouvoir. Moulay Zidane l’emporta finalement et régna jusqu’à sa mort, en 1608, mais on devine combien cette situation embrouillée et ces guerres intérieures devaient rendre difficiles les relations commerciales. Par ailleurs, les corsaires étrangers, en particulier les Anglais et les Hollandais, à la faveur de ces troubles, devenaient de plus en plus audacieux et portaient le plus grave tort aux armateurs français.
Par ses ’agents, Henri IV demandait au sultan du moment de sauvegarder la situation du commerce français, reconnue par des traités antérieurs et par un S (Croquis d’après nature). longue tradition : nous vous requérons « très affectueusement, écrivait-il à Mohammed ech Cheikh, de tenir la main qu’à l’avenir nos sujets et autres qui trafiquent sous notre bannière ès terres de votre obéissance, y jouissent des mêmes privilèges et franchises qu’ils ont accoutumé, sans permettre que les pirates ou corsaires flamands ou anglais puissent, après les déprédations qu’ils pourraient avoir commises sur eux, trouver aucun sûr accès ni retraite en vos ports et havres... » Il intervenait en toute occasion pour la restitution des prises, pour la délivrance des Français emmenés en captivité, et il faut reconnaître qu’en général les sultans, bien que leur impuissance fût souvent manifeste, se montraient disposés à l’écouter.
42Malgré tout, l’anarchie marocaine gênait singulièrement Henri IV et l’empêchait de donner à sa politique musulmane l’allure qu’il rêvait ; car il avait certainement d’autres desseins que la protection du commerce et la limitation de la course.
Dès 1592, persuadé, non sans raison, que les Turcs exercent quelque influence sur la politique du Maroc, il suggère à son ambassadeur à Constantinople, Savary de Brèves, d’intercéder auprès du Grand Seigneur, pour que celui-ci pousse le sultan du Maroc à attaquer l’Espagne. Mais le sultan du Maroc, Ahmed el Mansour, était alors occupé à lutter contre son neveu, instrument des Espagnols. D’ailleurs, tout ce que peuvent les Turcs, c’est insister à titre purement amical auprès du sultan du Maroc pour qu’il réserve au commerce français un traitement de faveur.
Pris tout entier par sa lutte directe contre ses ennemis, Henri IV semble négliger pendant quelques années les relations marocaines ; mais il y revient vers 1604 avec des intentions nouvelles, qui iront se développant d’année en année.
En mars 1604, on le sent très préoccupé par l’anarchie qui s’est, une fois de plus, emparée du Maroc et dont les ambitions espagnoles vont sans doute profiter pour entreprendre « chaudement » la conquête d’Alger : « La mort du roi de Fès et la discorde qui existe entre ses enfants favorisera encore ledit dessein d’Alger. Quant à moi, j’irai cette année en Provence pour donner ordre de plus près à mes affaires sur ces occurrences, bien marri de n’être aussi puissant par mer que par terre pour tenir mon rang et faire tenir mon parti ce qu’il mérite. Je remédierai à ce défaut par les meilleurs et plus prompts moyens dont je pourrai chevir et disposer. »
Comme les Espagnols, les Turcs devaient être tentés de profiter des troubles du Maroc pour mettre la main sur un pays qui, à l’abri de ses frontières naturelles, avait arrêté leurs conquêtes dans l’Afrique du Nord, et Henri IV, tout allié des Turcs qu’il fût, redoutait cet accroissement de leur puissance. Tout au plus désirait-il que l’ambition des Turcs mît en échec celle des Espagnols : « Avertissez-moi, écrivait-il en avril 1604 à Savary de Brèves, s’ils feront passer du côté de Barbarie leur armée de mer, laquelle vous avez bien fait d’assister, car, quand ils ne devront exécuter ce dessein, le seul bruit d’icelui est suffisant pour rompre celui du roi d’Espagne audit pays. »
En somme, après avoir, au début de son règne, songé à utiliser l’alliance marocaine contre les Espagnols, Henri IV se préoccupe surtout d’empêcher l’expansion de l’Espagne dans l’Afrique du Nord et, du même coup, celle des Turcs. Il lui semble avant tout nécessaire de garantir, en quelque sorte, l’intégrité du Maroc, en vue de fins qu’il réserve.
43Deux ans après, les événements aggravent son inquiétude. Moulay Zidane a vaincu ses frères et rétabli l’unité marocaine ; mais un accord s’annonce entre le Maroc et sa vieille ennemie l’Espagne, pour chasser les Turcs des régences d’Alger et de Tunis. La politique de bascule qu’avait conçue Henri IV pour le maintien d’un équilibre africain est compromise dans son principe.
C’est un aventurier anglais, le comte Antony Sherley, agent de l’Espagne, qui conduit la négociation, et c’est le médecin de Lisle, agent de la France, qui la dévoile à son roi.
Le danger paraissait particulièrement grave pour les intérêts de la France. Le roi d’Espagne allait être maître de la Méditerranée, « au préjudice du Languedoc et de la Provence et de la navigation ordinaire qui se fait des provinces de Normandie, Picardie, Bretagne, Poitou et Gascogne, par le détroit de Gibraltar aux susdites provinces de Languedoc, de Provence, Italie, et Turquie ». Les marchands français, principaux fournisseurs de draps, toiles, épiceries, quincailleries et « toutes autres marchandises propres ici », seraient évincés de la côte d’Afrique, « au préjudice des douanes du roi, de la navigation et de ses sujets ». Enfin, le roi d’Espagne « viendrait au bout de ses desseins qui sont d’avoir moyen, tenant lui seul le commerce, de tirer une infinie quantité de blés des fertiles plaines d’Afrique pour subsister en ces pays, et par ce moyen, se passer des blés de France, et de faire tarir la plus féconde source d’or et d’argent que le roi ait ».
Au reste, de Lisle ne jugeait pas la situation désespérée. Il comptait sur la « longue connaissance » qu’il avait du pays, du caractère du sultan et « de ceux qui le gouvernent », pour arrêter l’entreprise. Il est vrai que Sherley mettait le roi d’Espagne en garde contre l’agent français et faisait dévaliser son courrier ; mais de Lisle était prudent. On pouvait craindre aussi une protestation du pape, allié des Espagnols, contre la mission de de Lisle ; mais le pape avait besoin de l’appui du roi de France pour obtenir du sultan la délivrance de ses propres captifs. Quant aux Turcs, la nouvelle de ces intrigues semblait les rendre circonspects, et c’était là, du moins, un avantage aux yeux du roi de France.
Mais la meilleure garantie pour le roi, c’était, après tout, la persistance de l’anarchie marocaine, qui, tout en lui interdisant des alliances fermes et suivies, empêchait par contre ses ennemis de gagner du terrain. En 1607, les efforts de Sherley étaient ruinés par la défaite de Abd Allah Abou Farès et l’avènement de son frère Mohammed ech Cheikh. Mohammed ech Cheikh, après mainte défaite, était, à son tour, détrôné en 1608, et son frère, Moulay Zidane, entreprenait avec succès de rétablir l’unité de l’empire et la paix. Tout était sans cesse à recommencer pour les négociateurs d’alliances.
44Sherley avait abandonné la partie dès 1606 ; créé comte d’Empire en récompense de ses services, mais toujours proscrit d’Angleterre, il revint en Espagne et finit dans la misère sa vie aventureuse. L’Espagne semblait renoncer à ses projets d’accord avec le Maroc et, tout en soutenant mollement les prétentions persistantes de Mohammed ech Cheikh, préparait pour la reprise de Larache une expédition qui, d’ailleurs, échoua. Quant à Henri IV, il s’empressait de rétablir des relations diplomatiques avec Moulay Zidane, qui se montrait bien disposé à l’égard de la France ; les armements des Espagnols à destination des côtes d’Afrique, loin de l’inquiéter, devaient le rassurer et faciliter ses projets marocains : « La Barbarie a toujours été fatale pour les Espagnols, lui écrivait en mars 1608 son ambassadeur à Constantinople, Jean de Salagnac ; s’ils s’éheurtent là, c’est un gros os à ronger qui les empêchera bien d’entreprendre autre chose ; et crois qu’il serait à désirer qu’ils fissent ce dessein, pourvoyant cependant qu’ils ne pussent se loger en Alger et en cette côte-là, à quoi je porterai bien quelque remède. »
La mort empêcha Henri IV de développer des projets qui prenaient forme. La tradition instaurée par François Ier avait donc été, malgré les troubles de l’Europe et du Maroc, fortement reprise par Henri IV, et l’alliance marocaine était décidément entrée dans les soucis courants des rois de France. D’ailleurs, les motifs de politique extérieure qui avaient favorisé le développement de ces relations subsistaient et même devenaient de jour en jour plus précis, plus impérieux, pour le Maroc comme pour la France.
La France, avec Richelieu, allait reprendre avec vigueur la lutte contre la maison d’Autriche, et bien que la situation de la maison d’Autriche ne fût plus la même qu’au temps de Charles-Quint, tout ce qui pouvait affaiblir l’Espagne et l’immobiliser devait servir les intérêts français.
Quant au Maroc, il ne pouvait que s’inquiéter du regain d’activité des Espagnols sur ses côtes et désirer contrebalancer cette hostilité par l’alliance avec un grand Etat chrétien comme la France ; les Espagnols s’acharnent contre Larache, sans succès, il est vrai, mais leurs attaques exigent de Moulay Zidane une attention et des armements incessants ; le bruit court même, vers 1611, d’une expédition espagnole contre le port d’El Mamora, à rIo kilomètres au sud de Larache, sur l’estuaire du Sebou.
45 JEAN PHILIPPE CASTELLANEMais la crise d’autorité qui suit, en France, la mort de Henri IV se fait re ). sentir jusque dans ce domaine lointain de la politique française, et les bonnes relations de la France et du Maroc se trouvent un moment compromises. En Iio, Jean-Philippe Castellane, d’une famille de marchands marseillais, qui avait déjà été chargé de certaines missions auprès de la Cour de Constantinople et du pacha d’Alger, est nommé consul de France au Maroc, en remplacement de Guillaume Curiol. Il est fort bien accueilli par le sultan, et donne tout de suite à son rôle une ampleur imprévue : il fait briller, aux yeux du sultan Moulay Zidane, un traité d’alliance conclu en 1604 entre la France et la Porte, et invite le sultan, au
nom du roi Louis XIII, à signer un accord du même genre. Moulay Zidane accepte sans résistance, les captifs français sont délivrés, et Castellane, laissant au Maroc son fils et son neveu, rentre en France avec son projet de traité et deux chevaux que le Chérif offrait à Louis XIII et au duc de Guise. On peut au moins conclure de ce succès facile que la politique assidue de Henri IV n’avait pas été stérile.
Quand Castellane vint reprendre son poste, il trouva le sultan fort mal en point. Moulay Zidane avait eu à lutter contre un marabout venu du Sahara, Abou Mahalli, ses troupes venaient d’être complètement battues, et lui-même avait dû se réfugier en hâte à Safi, avec ses femmes, ses biens et quelques fidèles ; de là, il comptait gagner le Sous pour y refaire ses forces. Il s’embarqua, avec ses femmes et sa suite, sur un navire hollandais qui devait transporter à Agadir une cargaison de peaux, et chargea ses hardes, sa bibliothèque, « septante-trois fardous ou balles grandes de livres mahométans », moyennant 3 000 ducats, sur le Notre-Dame-dela-Garde, navire du consul de France, également à destination d’Agadir.
Là, Castellane refusa de débarquer les richesses du sultan avant d’avoir obtenu le règlement de ses comptes, et le sultan, sans doute à court d’argent, ne semblait pas pressé de s’exécuter. Comme, d’autre part, les vivres du bord commençaient à s’épuiser, Castellane prit le parti audacieux de regagner Marseille avec son chargement et de remettre en dépôt les biens du sultan aux mains du duc de Guise, contre remboursement des 3 000 ducats promis. Par malheur, retardé par des vents contraires, il fut attaqué à la hauteur de Salé par quatre vaisseaux espagnols, capturé avec son navire et son équipage et emmené à Cadix, où le tribunal maritime déclara le navire de bonne prise et condamna le maître et le contre-maître à la peine capitale, Castellane et le reste de son équipage aux galères.
L’affaire fit grand bruit. Moulay Zidane présenta Castellane comme un forban, demanda à Louis XIII des compensations, saisit de sa réclamation les Provinces- Unies, qui prirent son parti, et, par représailles, fit emprisonner tous les sujets français résidant au Maroc.
La Cour de France se trouvait fort embarrassée : ses concurrents avaient beau jeu et s’acharnaient à découvrir dans l’événement une déloyauté sans exemple ; il fallut manœuvrer avec prudence pour sauvegarder à la fois l’honneur de la couronne et les intérêts du commerce français.
Le roi de France commença par désavouer son agent. Dans une lettre adressée le 5 juin 1615 aux Etats généraux des Provinces-Unies, il reconnaissait en Castellane « un homme sans aveu, qui ne fut oncques notre ambassadeur ni recommandé d’autre titre que de marchand, duquel ayant abusé comme de son devoir envers nous et de la fidélité qu’il devait à la fiance que ledit roi (du Maroc) avait prise de ses actions et effets..., perfide personne que nous ferions châtier, selon son démérite, à la rigueur de nos lois, si nous avions pu le tirer du lieu où il a pris refuge en son crime ».
47Mais, tout en accablant le malheureux consul, en allant même jusqu’à lui dénier un titre nettement officiel, le roi de France demandait instamment, par l’intermédiaire de son ambassadeur à Madrid, M. de Vaucelas, que Castellane et ses compagnons fussent mis en liberté : invoquant les bonnes relations que la France entretenait alors avec l’Espagne, il protestait également contre l’acte de piraterie commis par des corsaires espagnols à l’endroit d’un navire français et réclamait la restitution de la cargaison.
Le Conseil royal d’Espagne refusa d’admettre les prétentions de la France, sous prétexte que le Notre-Dame-de-la-Garde avait été en réalité affrété par le sultan et que le sultan était en guerre avec l’Espagne. Moulay Zidane, de son côté, multipliait les démarches auprès de l’Espagne pour rentrer en possession de sa bibliothèque ; il offrit même de la racheter pour 6o oo0 ducats, mais la Cour d’Espagne ne se prêta pas au marché, et ce fut, pour Moulay Zidane et même ses successeurs, un sujet de réclamations incessantes.
LADE MALENTENDE DU MALENTENDULe plus grave, aux yeux de la Cour de France, c’est que le sultan du Maroc se retournait contre les Français en général et que tous les efforts tentés par nos rois pour établir la confiance entre les deux pays semblaient perdus. Il y a là une véritable coupure dans l’histoire des rela- Le malentendu persista durant de longues années. tions de la France et du Maroc.
Malgré les embarras croissants de sa situation, malgré les menaces des pachas d’Alger, les entreprises des Espagnols et les révoltes de ses sujets, Moulay Zidane refusait avec obstination de relâcher les captifs français ; il résistait aux démarches du Grand Seigneur, inspirées par notre ambassadeur à Constantinople ; il laissait sans réponse une lettre de Louis XIII, se bornant à faire observer au messager que le roi de France était obligé « de lui tirer raison et de faire rendre ce qu’il avait réfugié entre les mains de Castellane » ; si bien que le commerce français au Maroc était tout à fait arrêté, malgré les protestations des Marocains eux-mêmes.
La situation était d’autant plus compliquée que la France n’avait plus de représentant régulier au Maroc. En 1617, Achille Harlay de Sancy, ambassadeur de France à Constantinople, sollicita le poste de consul de France au Maroc ; il avait rencontré à Constantinople une ambassade marocaine et il affirmait tenir d’elle que le sultan ne s’opposerait pas au rétablissement du consulat français.
48 DE RAZILLYMais la Cour ne semblait pas pressée de lui donner satisfaction ; peut-être doutait-elle de son habileté et craignait-elle de le voir s’engager au Maroc dans des combinaisons plus graves encore que celles de Castellane ; il avait en effet la réputation d’un homme assez peu désintéressé, et ses imprudences lui valurent même d’être bâtonné à Constantinople par ordre du sultan ; peu de temps après, d’ailleurs, en 1619, il revenait en France, entrait dans l’Oratoire et devenait évêque de Saint-Malo. : UN ÉCHEC dant, le rachat des captifs français, la Cour de France, à défaut de consul, se servait d’agents occasionnels : tel le Provençal Claude du Mas, qui, en janvier 1619, vient au Maroc pour négocier le rachat de quelques captifs marseillais. Il y est amené par le chevalier Isaac de Razilly, personnage aventureux et enthousiaste, qui fut le véritable conseiller de Richelieu pour les affaires coloniales et qui rêvait de rétablir des relations pacifiques entre la France et le Maroc, de constituer autour du sultan une garde de Français, d’obtenir du sultan le libre exercice de la religion catholique dans tous ses Etats. Mais ces missions temporaires ne remplaçaient nullement le consul et ne servaient pas à grand’chose : les captifs, désespérés, écrivaient au roi Louis XIII pour lui demander d’expédier au Maroc « quelque personne qualifiée plus vigilante et mieux versée à la poursuite de cette affaire » que Claude du Mas ; en réalité, du Mas, qui n’était là qu’en passant, ne pouvait acquérir nulle autorité sur l’esprit du sultan, ni se faire écouter en France.
On s’en aperçut notamment à l’occasion d’une affaire qui n’avait aucun rapport avec la rédemption des captifs et qui était vraiment de nature à retenir son attention. Un ingénieur provençal au service de Moulay Zidane, Saint-Mandrier, avait persuadé le sultan qu’il pouvait, moyennant quelques travaux, créer un port dans la région des Doukkala et doubler ainsi Safi, le seul port atlantique qui restât aux mains des Marocains : il suffisait de faire sauter un banc de rochers pour mettre en communication avec la mer la lagune d’Aier, à 2o kilomètres au N.-E. du cap Cantin, et former là un excellent mouillage. Les Etats généraux des Provinces- Unies proposaient d’entreprendre ces travaux, moyennant une promesse de concession, et l’Espagne s’en inquiétait à bon droit.
Saint-Mandrier, pour des raisons toutes personnelles, préférait avoir recours à PLANCHE
LE SULTAN REÇOIT L’HOMMAGE DES TRIBUS Par T.-F. BoucHor.
FRANCAISES. _ MAROC HIST. COLONIES la France et, pour amorcer l’affaire, il profita, en janvier 1619, de l’arrivée à Safi de Razilly et de Du Mas. Saint-Mandrier leur représenta tous les avantages qu’on pourrait retirer de la création d’un port à Aier : pêche du corail, extraction du sel, etc., et il assurait que le sultan accorderait la concession du port moyennant une légère somme d’argent. Razilly et Du Mas regagnèrent la France, accompagnés d’un « gentilhomme maure », nommé Sidi Fares, qui, avant toute autre mission, devait réclamer à Louis XIII les livres de Moulay Zidane et demander l’envoi au Maroc, comme ambassadeur, de François de Razilly, frère aîné du chevalier, qui passait « pour être en créance dans l’esprit du Roy son maître » et, par surcroît, était renommé comme un ennemi juré de l’Espagne. Le problème des relations franco-marocaines se trouvait ainsi posé en termes clairs.
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Mais la politique française présentait à ce moment-là une certaine incohérence. Sans doute accueillit-on avec faveur le projet de l’ingénieur : une so- UN PORT DU MAROC ciété fut tout de suite constituée (D’après une gravure du XVII° siècle). pour la construction et l’exploitation du port d’Aier, sous l’impulsion d’un grand homme d’affaires, le sieur de Montfort. Pour le reste, qui n’était pas moins important, on accumula les fautes : l’envoyé du sultan ne fut pas même reçu à la Cour, on refusa de reprendre la question de la bibliothèque ; enfin, on envoya au Maroc, non point Razilly, mais Du Mas, avec un certain de la Môle, représentant de la société de Montfort. Comme on pouvait s’y attendre, le sultan se montra hostile à toute négociation ; Saint-Mandrier et Du Mas, à quelque temps de là, furent même emprisonnés, par ordre du sultan, sous prétexte qu’ils avaient livré les plans du nouveau port aux Espagnols.
DE LA PIRATERIE MAROCAINEPour les affaires du Maroc comme pour les autres, il fallait attendre que les destinées de la France fussent reprises par des mains fermes. •Par malheur, dans le temps même où l’autorité se rétablissait en France, un nouvel abîme se creusait entre l’Europe et le Maroc : la piraterie marocaine s’exas- HIST. DES COLONIES : MAROC pérait et, en même temps, échappait plus que jamais au contrôle du sultan. Salé devenait un des repaires de corsaires les plus redoutables du monde entier.
50Jusqu’au début du xvIe siècle, Salé, qui était alors sous l’entière dépendance des sultans du Maroc, ne disposait que de quelques petits vaisseaux de course et ne pouvait se permettre que des entreprises à rayon court : les Marocains, d’ailleurs, sont fort peu marins et, si la piraterie les intéressait vivement par ses profits, s’ils montraient un empressement tout particulier à armer des navires en course, ils entendaient généralement s’en tenir à ce rôle de bailleurs de fonds et laisser à des étrangers, pirates de métier, les risques de l’opération ; ainsi montée, l’entreprise végétait, il y manquait, du côté marocain, un apport vraiment personnel.
Or, en 1609, les Maures ou Moriscos de Castille, prévenant le décret d’expulsion qui les menaçait après les Moriscos de Valence, passèrent en foule au Maroc. En particulier, les habitants de la ville de Hornachos en Estremadure, qui avaient dans toute l’Espagne une réputation de mauvais garçons bien établie et qui étaient riches, s’empressèrent de chercher un nouvel établissement et s’installèrent à l’embouchure du Bou Regreg, que dominaient les deux villes de Rabat et de Salé.
C’était là, depuis toujours, la plus forte position du Maroc atlantique, et c’était aussi le port de Fès. Les sultans des différentes dynasties s’étaient attachés à le fortifier ; mais, au cours des luttes entre les Almohades et les Mérinides, Rabat avait beaucoup souffert et perdu de son importance ; bientôt même, sous les premiers Saadiens, elle se confondait avec Salé, et les deux villes, qui dépendaient du gouvernement de Marrakech, se rendirent peu à peu indépendantes. Surtout, sous le règne de Moulay Zidane, elles devinrent le domaine propre d’un célèbre marabout, Sidi el Ayachi, qui, depuis sa jeunesse, s’était dressé en champion de l’Islam, s’était voué à la lutte contre les chrétiens et, malgré la jalousie du sultan régnant, avait été désigné par la communauté musulmane pour conduire la guerre sainte. Or, la situation d’El Ayachi, dont le sultan Moulay Zidane cherchait à se débarrasser, fut renforcée par l’arrivée des Hornacheros.
GALÈRE BARBARESQUE (1684)
51Avec les richesses qu’ils apportaient d’Espagne, ils armèrent des navires « et se mirent à brigander sur la mer ». Moulay Zidane essaya de s’attacher ces nouveaux venus entreprenants et profitables, et ils parurent un moment se prêter à un rapprochement ; mais ils préfèrèrent bientôt se rendre tout à fait libres, utilisèrent linfluence d’El Ayachi et chassèrent le représentant du sultan. Ils attirèrent à eux les Moriscos réfugiés dans les autres parties du Moghreb et les installèrent à Rabat, au pied de leur citadelle ; ce fut Salé le Neuf, par opposition à l’antique Salé. Ils se constituèrent alors « en forme de seigneurie république, dominative et successive à soi », sorte de conseil communal imité de l’Espagne : le pouvoir était aux mains d’un gouverneur élu annuellement et assisté d’un divan.
En quelques années, ils furent maîtres d’une flotte imposante, composée surtout de vaisseaux ronds ou de caravelles, pourvus à la fois de rames et d’une énorme voilure, pour la plupart importés d’Europe, mais en partie fabriqués sur place sous la direction de Hollandais. Ils ne franchissaient pas le détroit de Gibraltar, laissant aux pirates d’Alger l’exploitation de la Méditerranée ; mais, dans leur domaine atlantique, ils firent preuve d’une audace et d’une activité inouïes ; ils s’aventuraient en haute mer, poussaient jusqu’aux côtes anglaises, tendaient des embuscades aux pêcheurs de Terre-Neuve, attaquant toujours à coup sûr et arborant des pavillons européens pour tromper leurs proies. Souvent même, ils descendaient à l’improviste dans des villages du littoral, semant l’effroi par le seul aspect de leur costume bien connu, culotte rouge et cape blanche, et par leur cri traditionnel : « Chiens, rendez-vous ! »
C’est d’abord contre les Espagnols qu’ils s’acharnèrent : ils ne leur pardonnaient pas leurs persécutions et voyaient en eux l’ennemi héréditaire ; il y avait dans leur cas plus de rancune personnelle que de guerre sainte. Mais, si honnête homme que puisse être un pirate, il lui est bien difficile de distinguer toujours entre ses sentiments et ses appétits : les Salétins s’attaquèrent bientôt aux navires de toutes les puissances chrétiennes, accumulant le butin et surtout amassant les esclaves.
52 LE DEUXIÈME VOYAGE DE RAZILLY : LA MAUVAISE HUMEUR DU SULTAN MOULAY ZIDANEDès lors, la politique des rois de France au Maroc fut obligée de se donner un double objet : d’une part, l’établissement de bonnes relations avec le sultan et le renforcement des traités de commerce, — ce qui représentait la politique traditionnelle ; d’autre part, le rachat des captifs, d’autant plus compliqué que la plupart de ceux-ci étaient aux mains des Salétins et que les Salétins n’obéissaient plus aux sultans. Razilly qui, à la suite des En 1623, le chevalier de opérations maritimes contre les Rochelais, avait été nommé premier capitaine de la marine de France, puis chef d’escadre des vaisseaux du roi et vice-amiral de ses armées navales, reçut la visite d’un gentilhomme français, échappé des prisons du Maroc, « duquel il apprit le déplaisir que témoignait ressentir le roi de ce pays pour la mort du sieur de Razilly, son frère aîné (tué en 1622 au siège de Montpellier), et de ce que lui discontinuait de travailler au traité pour l’accommodement des deux couronnes ; il l’assura, selon sa connaissance, que lui seul le pouvait du côté de l’Afrique, vu la haute estime dans laquelle il était pour sa probité et pour sa valeur ». Or, la paix venait d’être conclue avec les
1649). protestants, et Razilly se trouvait sans emploi : il tenait « trois vaisseaux armés en mer dont le service était alors inutile ». Il demanda donc et reçut « la commission pour passer à ces côtes d’Afrique, découvrir au vrai les intentions du roi de Maroc, avec qui le roi de France désirait alliance, afin d’empêcher la prise de nombre de Français que ces Barbares faisaient esclaves, en retirer ceux qui y étaient et y établir le commerce ».
53Préoccupé en même temps d’étendre au Maroc le rayonnement de la religion catholique, il entre en relations avec le Père Joseph, qui était Provincial des Capucins de la Province de Touraine et Commissaire apostolique des Missions étrangères, et il lui fait part de son dessein : « Cette ouverture fut à l’ardeur apostolique de ce Père une matière propre à le faire éclater. C’était, à vrai dire, jeter de l’huile dans un feu pour sa nourriture et le rendre plus ardent. Aussi, il l’embrassa, comme un moyen véritable que Dieu lui offrait, par ce digne chevalier, pour étendre la gloire de Dieu... »
Le Père Joseph s’empressa de recruter trois capucins, pris dans la province de Touraine, « pour accompagner ce commandeur, assister au spirituel son équipage, mais principalement pour reconnaître si on pourrait s’habituer en Salé, Safi et Maroc, à ce que, par le moyen d’un nombre de religieux suffisant, on pût rendre l’assistance nécessaire à une grande quantité d’esclaves, tant français que d’autres nations catholiques, et pour gagner plusieurs Andalousiens sortis d’Espagne, qui sont hérétiques et passent leurs jours dans une liberté pleine d’infamie... »
Razilly et les trois capucins abordent à Safi le 3 octobre 1624. Ils font annoncer leur arrivée au sultan, « de qui ils reçurent les assurances d’un accueil favorable », et le 4 octobre, Razilly descend à terre avec les trois capucins, « suivi de trente personnes les plus considérables de son équipage, bien couverts et en bon ordre, trompettes et violons en tête, à dessein d’entrer dans la ville de Maroc avec éclat, pour de là rendre ses respects au roi et lui proposer le dessein de son voyage, présentant ses pouvoirs ».
Mais il semble que, dans l’intervalle, les gens de Safi aient excité la défiance de Moulay Zidane : selon eux, Razilly disposait de vaisseaux de proportions inusitées, de soldats trop nombreux pour une simple ambassade, et les moines apportaient des cloches, objet de répulsion pour tout bon musulman. On peut supposer aussi que le sultan tenait à se venger de l’affront infligé par le roi de France à son ambassadeur, Sidi Farès, et à se procurer des otages de prix pour résoudre enfin la question de la bibliothèque, qui continuait à lui tenir à cœur.
Toujours est-il qu’au débarqué Razilly et ses compagnons sont tous arrêtés par le gouverneur de Safi et « dépouillés de tout ce qu’ils avaient de meilleur ». On les fit monter à cheval et, « liés, furent conduits captifs dans l’armée du roi, au milieu de son camp... et furent logés dans une tente assez proche de celle du prince, où on les pourvut des choses nécessaires pour leur vivre à la façon du pays ».
54 LA TOUR DES OUDAÏA, ÉCOLE DES CORSAIRESEnfin, environ un mois après, le sultan consentit à recevoir Razilly et lui offrit de le laisser rentrer en France avec deux compagnons de son choix ; il lui demandait simplement de faire entendre à son souverain « le sujet qu’il avait de se plaindre des Français et d’en rapporter la satisfaction », et il lui remit un mémoire « de ce qu’il prétendait pour réparation de cet affront insigne et le dédommagement d’une si notable perte ». Et Razilly s’embarqua vers novembre 1624, avec un des capucins et son valet de chambre. Quant aux deux autres religieux, ils furent conduits à Marrakech et traités en captifs. Une fois en France, Razilly s’occupa de soumettre à Richelieu tout un plan de campagne, dont la conception à elle seule marque le commencement d’une nouvelle période dans les relations de la (D’après nature). France et du Maroc, et qui annonce vraiment une grande politique.
A ce ministre si soucieux de la grandeur nationale et si capable de comprendre la nécessité de la liberté des mers et des entreprises coloniales, il représente, en termes singulièrement précis, l’audace et la force croissante des corsaires marocains :
« Ceux du royaume de Maroc, Salé et Tétouan ont commencé d’armer par mer depuis huit ans, et ont pris plus de 6 ooo chrétiens et 15 millions de livres, dont la France en a souffert les deux parts de la perte ; et bien qu’ils n’aient commencé que par une tartane armée en guerre, ils ont à présent plus de 6o vaisseaux, lesquels, néanmoins, ne sont encore bien armés ni leurs gens pratiques à la mer ; car six bons navires de 300 tonneaux pièce pourront battre tous les soixante, quand ils seraient 54฿ tous ensemble. Mais peu à peu ils s’aguerrissent et, si l’on n’y met prompt remède, ils se rendront invincibles ».
55Or, « de tout temps la nation française a été libre et franche pour tout le monde, et il n’y a que depuis vingt-quatre ans que les Turcs ont rendu esclaves les Français naviguant sous les trois fleurs de lys, y en ayant à présent dans l’Afrique plus de 8000 des meilleurs mariniers du royaume, qui sont contraints par les tourments de renoncer la loi de Jésus-Christ ; puis servent de pilotes aux Barbares pour venir aux côtes de France prendre leurs parents et compatriotes, ce qui arrive journellement dans toutes ces côtes... » Il faut chercher les moyens de faire cesser une telle situation, et avant tout obtenir la libération des malheureux captifs : « Une partie des deniers nécessaires à cet effet se pourront trouver sur les droits du dixième des prises qui se feront en mer, aux voyages de longs cours, ensemble sur les droits des congés donnés aux navigateurs d’aller en mer. Même, on pourra obtenir de Sa Sainteté les bulles et permissions de manger de la viande en carême, comme l’on fait en Espagne, dont le provenu des aumônes sera employé au rachat des susdits captifs. L’on y pourra ajouter que tous ceux qui auront des carrosses dans Paris contribueront vingt écus par an pour la délivrance des esclaves français détenus en Barbarie. Cette affaire donnera un million de bénédictions à Sa Majesté et à ceux qui contribueront à cette bonne œuvre. »
Il y a d’ailleurs, en France, « force navires en armes », et le mieux est de les employer, puisqu’ils ne servent à rien pour le moment, contre les corsaires du Maroc, et notamment contre Salé. Il faudrait aller mouiller l’ancre à la rade de Salé avec six navires, dont l’un empêcherait que les corsaires ne pussent « entrer ni sortir sans être pris ».
Par la même occasion, on pourrait traiter avec le sultan « et retirer les pauvres Français détenus esclaves pour là trahison et le vol de Castellane et autres, lesquels l’ont affronté par le moyen des lettres du roi qu’ils obtinrent par faveur des secrétaires d’Etat, où, en effet, il a juste occasion de se plaindre, vu qu’ils lui emportèrent plus de trois millions en pierreries et livres ; et lorsqu’il envoya en France son ambassadeur pour se plaindre, on le retint quatre mois enfermé dans la maison, de l’avertissement de Sa Majesté, sans qu’il eût le moyen de sortir du tout. Cette affaire fut très mal conduite. Mais l’on y peut remédier par le moyen du fonds que l’on a destiné sur les ventes d’offices de conseillers de Rouen et de Dijon. »
COMBAT DEVANT SALÉ 1684Enfin, il serait bon de laisser cent hommes à l’ile de Mogador, de la fortifier et d’y établir un commerce de « toile, fer, drap et autres mêmes marchandises, jusques à la somme de 100.000 écus par an ; on trouverait en échange de la poudre d’or, des dattes, du poisson, des cuirs, de la cire, du salpêtre, des plumes d’autruche et « quelques chevaux barbes des plus forts et meilleurs de l’Afrique ». Le produit de la vente des marchandises « pourrait monter à 30 ° /o de gain, d’autant que le voyage est fort court ; car, des côtes de France, ayant bon vent, l’on y peut être en huit jours ». En outre, ce serait « avoir un pied dans l’Afrique pour aller s’étendre plus loin ». Razilly tenait beaucoup à reprendre son expédition manquée : « Je n’aurai jamais jour de contentement, écrivait-il, que je n’aie vu en liberté les pauvres captifs français du Maroc ». Il se sentait comme engagé d’honneur à retourner au Maroc : il déclarait que, si l’on tardait par trop à lui donner satisfaction, il irait se constituer prisonnier du sultan, « pour acheter la liberté de tant de gentilshommes et de ceux de son équipage... par son esclavage ». Le Père Joseph n’était 271212 pas moins ardent et il écrivait aux captifs : « Je n’ai point d’autre plus grand pensement que de pourvoir par toute sorte de moyens à l’expédition de vos affaires, m’étant ici attaché exprès à la Cour, près du roi, où nous avons quelque jour de trouver des deniers extraordinaires ». Les Marocains, pour leur part, auraient bien voulu renouer des relations commerciales avec les Fran- (D’après La Belle). çais. Il n’y avait plus, vers 1625, un seul commerçant chrétien dans les villes chérifiennes, sauf à Safi, où il restait un Anglais. Le sultan lui-même s’impatientait : il trouvait que le roi de France mettait bien longtemps à lui répondre. En 1627, Moulay Zidane mourait, et son fils, qui lui succéda, Abd el Malek, se montrait bien disposé pour les Français ; il fondait
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surtout de grandes espérances sur Razilly, qui aurait pu l’aider contre ses ennemis et marcher avec lui contre les révoltés.
Mais comme les choses traînaient en longueur, le sultan en vint à des mesures de rigueur et le sort des malheureux captifs s’aggrava de jour en jour. Pour comble, « la misère était lors universelle dans la Barbarie, aussi bien pour les naturels du pays que pour les étrangers... La faim, la soif, la nudité, les bâtures, les chaînes, les maladies, enfin toutes sortes de misères jusques à la mort étaient leurs viandes... » Les deux religieux laissés par Razilly au Maroc furent admirables de dévouement : le Père Joseph s’entremit pour les faire racheter, et Sanson Napollon s’engagea à payer leur rançon ; ils refusèrent d’abandonner leurs compagnons de captivité. On essaya bien de leur faire parvenir des secours ; mais le capitaine de la patache affrétée dans cette intention se livra à des actes de piraterie au lieu d’accomplir sa mission. Vers la fin de 1628, ils étaient à bout de résistance et menacés du martyre : ils écrivirent au Père Joseph pour lui faire leurs adieux et lui recommander leurs compagnons de captivité. Leur fin, d’ailleurs, ne fut pas celle qu’ils attendaient : les R. P. Pierre d’Alençon et Michel de Vezins moururent de la peste à Marrakech en 1629.
Le malheur, c’est que la guerre civile avait repris en France et que Razilly se trouvait immobilisé. En 1625, il remplissait devant La Rochelle les fonctions de contre-amiral de la flotte commandée par le duc de Montmorency, et il resta en campagne jusqu’à la suspension d’armes du 5 février 1626. En juillet 1627, les opérations recommencèrent contre les protestants, et Razilly contribua, avec son frère Claude, à chasser les Anglais de l’ile de Ré. Enfin, la capitulation de La Rochelle et la paix avec l’Angleterre lui rendirent sa liberté et lui permirent de reprendre ses projets marocains, qu’au plus fort de ses occupations guerrières il n’avait jamais perdus de vue.
Le Père Joseph, de son côté, revint à la charge auprès du cardinal, et l’expédition fut décidée. Mais il semblait qu’on voulût désormais aborder les entreprises marocaines, où l’on avait éprouvé tant de déceptions, avec une extrême prudence, et si Razilly fut officiellement chargé du commandement de l’expédition, du moins lui adjoignit-on, comme homme de bon conseil, le capitaine de vaisseau Du Chalard, « fils de Bordeaux et de condition, d’un très gentil esprit », qui eut, en réalité, « la principale part dans la conduite de cet armement ».
Razilly et ses compagnons recevaient une double mission : ils devaient d’abord faire une démonst , pour obtenir la délivrance des captifs français et la conclusion d’une trêve ; ils devaient, d’autre part, entrer directement en relations avec le nouveau sultan Abd el Malek, négocier avec lui un traité de paix et lui racheter les captifs français qui lui appartenaient en propre. Enfin, si Razilly, une fois sur place, estimait « que l’île de Mogador se puisse conserver et que la prise en soit utile », il avait liberté de s’en saisir et d’y laisser cent hommes.
COMBAT DEVANT SALÉ (1684), d’après LA BELLE
58L’escadre, qui se composait de sept vaisseaux et trois pataches, m le 20 juillet 1629. Razilly fit partir aussitôt pour Safi, avec deux vaisseaux et une pinasse, le troisième des capucins de la première expédition, qui l’avait accompagné en France et qu’il ramenait avec lui, le Frère Rodolphe, avec mission d’entamer les négociations avec le sultan. Pour lui, il voulait sans retard mettre à la raison les corsaires de Salé.
Les circonstances semblaient favorables : la tyrannie des Hornacheros n’avait pas tardé à paraître insupportable aux indigènes, et la Kasba était fréquemment bloquée par les habitants de Salé le Neuf. D’autre part, El Ayachi avait été vite déçu par l’égoïsme des Hornacheros, qui ne s’intéressaient qu’à la piraterie et que fatiguaient les exigences de la guerre sainte sur le continent. Si bien qu’au moment où Razilly parut devant Salé, une certaine démoralisation régnait dans la place.
Malgré tout, la République de Salé croyait n’avoir rien à redouter de l’intervention de Razilly : elle répondit insolemment à ses premières démarches : « en se riant, demandaient cent pièces de canon et un million de livres, et que, par après, ils traiteraient de paix avec nous, disant que le roi d’Angleterre, qui est le maître de la mer, a été contraint de leur en envoyer nombre pour avoir leur amitié ». Ce qu’entendant, Razilly mit le blocus devant la place le 25 juillet et, prenant pour point d’appui El Mamora (Mehediya) avec l’agrément du gouverneur espagnol de ce port, le maintint pendant deux mois. C’était là, d’ailleurs, tout ce qu’il pouvait faire, car il était gêné par la lourdeur de ses navires et ne pouvait songer à affronter la barre pour s’approcher davantage de la ville. Il infligea pourtant aux Salétins des pertes sensibles ; il fit échouer leur bateau-amiral, leur brûla deux navires de 200 tonneaux, leur en prit trois de 150 à 200 tonneaux, au prix de rudes abordages, et il empêcha plusieurs navires anglais et hollandais de ravitailler la ville.
Alors, la famine menaçante « incita le commun peuple... à se révolter contre ceux du château et se battre les uns contre les autres, de telle façon qu’il y en eut beaucoup de tués de part et d’autre, d’autant que le gouverneur était poussé par quelques-uns à ne point faire la paix, si bien qu’ils l’obligèrent à nous rechercher. « A cet effet, narre Razilly, me fit écrire sourdement par les esclaves, afin que j’envoyasse un navire en leur rade, et qu’ils rendraient tous les esclaves pour le prix qu’ils leur avaient coûté en la place publique, qui se montent, l’un portant l’autre, à quelque 200 livres. » Une trêve de cinq mois fut signée le 2 octobre 1629, et le vaisseau amiral de Razilly se dirigea d’El Mamora sur Salé pour embarquer les captifs français qu’on devait lui remettre ; mais le mauvais temps l’empêcha d’aborder et, après douze jours d’essais infructueux, il regagna le port de Safi (I4 octobre 1629).
COMBAT DEVANT SALÉ (1684), d’après LA BELLE
59A Safi, Razilly se rencontre avec le Frère Rodolphe, qui revenait de Marrakech et lui apportait une lettre du sultan Abd el Malek. Malgré les efforts et l’habileté du Frère Rodolphe, rien n’était conclu. Sous divers prétextes, Abd el Malek, tout en protestant de sa volonté d’entente, remettait à plus tard la signature d’un traité et la mise en liberté des captifs français.
Or, la mauvaise saison s’annonçait, et il était difficile à l’escadre de croiser plus longtemps sur la côte marocaine. Razilly pressa le sultan de se décider. Ce fut peine perdue. Enfin, le 27 octobre, une tempête contraignit la flotte à reprendre la route de France.
UNE FAUSSE MANŒUVREEn somme, l’expédition avait à peu près manqué son but : elle avait, il est vrai, abouti à une trêve avec les Salétins ; mais elle n’avait pas obtenu du sultan la signature du moindre accord, et elle n’avait délivré, en fait, ni les captifs des Salétins, ni ceux du sultan. Une fois de plus, tout, ou à peu près tout, était à recommencer. Razilly, toujours accompagné de Du Chalard, repart pour le Maroc en juin 1630, avec trois navires : les Salétins demandent aussitôt une suspension d’armes.
Des otages sont échangés, et les Salétins mettent en liberté tous les captifs français, en échange de quelques marchandises. Puis, des négociations s’engagent en vue de la conclusion d’un traité de paix, qui fut signé le 3 septembre. Aux termes de ce traité, les marchands français devaient être autorisés à commercer librement à Salé, moyennant les droits accoutumés : un consul français serait installé à Salé, et des mesures seraient prises pour garantir les navires français contre les corsaires.
Tandis que Du Chalard négociait avec les Salétins, Razilly s’était rendu à Safi pour essayer de rétablir les relations de la France avec le sultan. Moulay Abd el Malek semblait décidé, comme l’année précédente, à traîner les choses en longueur. Par bonheur, Razilly captura dans la rade de Safi un navire soupçonné de contrebande et qui opérait pour les Pallache, famille juive fort en faveur auprès du sultan, et les Pallache, afin de rentrer en possession de leur bien, intervinrent activement auprès du sultan pour la libération des captifs. Mais Razilly, craignant d’être à nouveau joué par le sultan et redoutant surtout d’être pris, une fois de plus, par le mauvais temps, n’attendit pas le résultat de ces négociations laborieuses et se hâta de transporter en France les 240 captifs venus de Salé
60 FONDOUK, RUE DES CONSULS A RABATEntre temps, les captifs français de Marrakech étaient libérés et dirigés sur Safi, où ils apprirent que la flotte française était partie depuis quatre jours. Le sultan se montra fort vexé de ce manque de confiance et s’en plaignit amèrement à Louis XIII : « Votre sujet, écrivait-il, savait très bien pourtant que le nôtre le devait bientôt aller trouver, voire même qu’il était en chemin, et toutefois n’eut pas la patience d’attendre son arrivée, bien qu’un serviteur ne doive, pour quoi que ce soit, laisser la poursuite des choses qui lui sont commandées par son maître, moins encore témoigner de l’impatience, quand il s’agit de l’exécution. » RAZILLY : UN SUCCES Il était donc nécessaire de faire un nouveau voyage au Maroc pour ramener les captifs français de Marrakech et aussi pour tâcher de faire aboutir le projet de traité avec le sultan. David Pallache, qui n’avait pas encore récupéré son navire, fit d’ailleurs, à cet effet, un voyage en France. Razilly et Du Chalard se réembarquèrent en 1631, accompagnés d’un agent spécialement chargé de la partie diplomatique, le sieur de Molères.
Cette fois, l’entreprise réussit pleinement. Moulay El Oualid avait succédé à Abd el Malek, et les deux capitaines, « après avoir été longtemps à traiter avec le roi de Maroc et avoir combattu toutes les difficultés qui les traversaient en leurs desseins, les vainquirent enfin et firent si bien qu’ils délivrèrent 18o esclaves français qui restaient en tout ce pays-là... et conclurent entre les deux couronnes de France et de Maroc un traité de paix assez avantageux ».
61Le traité avait été signé par le sultan le 17 septembre 1631. « Tous les différends, pertes et dommages... arrivés par ci-devant entre les sujets de l’une et l’autre couronne » étaient considérés comme nuls et non avenus. Tous les captifs français qui viendraient à Salé, Safi et autres endroits du Maroc, seraient à l’instant libérés. Les marchands français auraient toute liberté de commercer au Maroc, moyennant les droits reconnus. Des consuls français seraient installés dans les ports du Maroc « où bon leur semblera », « afin qu’ils soient intercesseurs... entre les chrétiens français et les Maures et autres, quels qu’ils puissent être, soit en leurs ventes ou achats, et qu’ils les puissent assister en tout ce qui leur pourra arriver de dommages, et en pourront faire les plaintes en notre Conseil, suivant les coutumes, et qu’on ne les trouble en leur religion » : des religieux « pourront être et demeurer en quelque port que soient établis lesdits consuls, exerçant leur dite religion avec lesdits Français et non avec d’autre nation ».
Si le traité de paix venait à se rompre, « tous les marchands qui seront de l’un royaume à l’autre se pourront retirer avec leurs biens où bon leur semble pendant le temps de deux mois ».
PAR SANS LENRAGES ET REPLATRAGESLa brouille de la France et du Maroc, qui durait depuis quinze ans, semblait terminée. de France, et David Pallache fut chargé de le porter à Le 12 avril 1632, le traité était ratifié par le roi Moulay el Oualid. Mais Pallache était rentré en possession de son navire : l’affaire ne l’intéressait plus ; il partit pour les Provinces-Unies, sans paraître pressé d’accomplir sa mission.
Une fois de plus, on donnait donc au sultan l’impression que la France prenait à la légère ses rapports avec le Maroc. Moulay el Oualid remarqua avec aigreur que le roi de France, qui « ne lui avait pas fait un seul mot de réponse depuis un an et demi », s’était « moqué de lui », et il affecta de considérer le traité comme non avenu. La course reprit de plus belle, et le Maroc, en peu de temps, renouvela sa provision de captifs français.
Le malentendu apparut nettement en 1632. Un homme de confiance de Du Chalard, Julien Du Puy, avait rejoint à Marrakech le consul Pierre Mazet, qui venait demander au sultan la mise en liberté de 16 captifs français. Le sultan les reçut fort mal, et, malgré tous leurs efforts pour justifier l’attitude du roi de France et faire retomber la responsabilité du malentendu sur la négligence et la déloyauté de Pallache, Moulay el Oualid, excité par les Juifs de son entourage, refusa d’admettre leurs excuses et, en fin de compte, les fit emprisonner au début de 1633.
62A cette nouvelle, la Cour de France envoya au Maroc, en décembre 1633, le capitaine Antoine Cabiron, avec mission d’établir les responsabilités et d’apaiser le ressentiment du sultan ; puis, sur le rapport que fit Cabiron à son retour, elle demanda aux Etats généraux des Provinces-Unies l’arrestation et l’extradition de Pallache, ce Juif « plein d’artifices et de fourbe », et elle chargea Du Chalard d’aller tenter, par ailleurs, de nouvelles démarches auprès du sultan. Les Etats généraux, embarrassés par la qualité d’agent diplomatique de Pallache, firent pressentir le sultan, qui, à son tour, crut découvrir la fourberie de Pallache et les invita à s’emparer de sa personne. Mais Pallache n’avait pas attendu le résultat de toutes ces négociations : il était passé en Zélande, puis à Cologne, attendant que les démarches de sa famille l’eussent blanchi aux yeux du sultan, — ce qui ne tarda guère : en juillet 1635, Moulay el Oualid informait les Etats généraux que David Pallache avait été faussement accusé par les Français et qu’il l’accréditait à nouveau comme agent du Maroc auprès des Provinces-Unies.
Pourtant, les efforts de Cabiron et de Du Chalard n’avaient pas été tout à fait vains. Tout en refusant d’admettre la duplicité de David Pallache, qui, d’ailleurs, n’est pas certaine, Moulay el Oualid consentait, en juillet 1635, à confirmer le traité de 1631 et à libérer les captifs français, et le même traité était accepté deux mois après par les Salétins.
Du Chalard ramenait en France 304 captifs ; mais il avait dû verser pour les racheter des sommes considérables ; or, il ne disposait que de 10.000 livres que lui avait remises la Cour, de 10.000 autres livres qu’il avait personnellement avancées au compte des Etats de Bretagne, et de 21.000 livres provenant de la capture d’un navire anglais, et il lui avait fallu, pour mener à bien son œuvre de rédemption, contracter des emprunts auprès des marchands, comme l’y autorisaient, d’ailleurs, ses instructions.
A son retour en France, « il se pourvut vers le roi, tant pour le remboursement de la dépense qu’il disait avoir faite en son voyage que pour être acquitté des promesses qu’il avait faites à quelques particuliers marchands, pour marchandises prises d’eux et qu’il disait avoir employées au rachat des captifs ». Mais il fut mal reçu : on trouva qu’il avait « outrepassé excessivement » les ordres de Sa Majesté, et il fut enfermé quelque temps à la Bastille. Puis, il fut banni pour un an de la ville et banlieue de Paris et, en fin de compte, condamné à payer aux marchands, ses créanciers, plus de 40.000 livres.
63Du Chalard demanda alors aux Etats de Bretagne de le tirer d’embarras : ils s’étaient, en effet, engagés « sur leur foi et honneur » à le rembourser à son retour des sommes qu’il aurait employées au rachat des captifs bretons, jusqu’à concurrence d’une somme de 10.000 livres ; mais, si l’on en croit Du Chalard, ils avaient ensuite « élargi son mandat », le chargeant « de racheter les captifs bretons le plus qu’il pourrait sans concurrence à la somme de 10.ooo livres ». C’est sur la foi de cet engagement qu’il avait racheté 97 captifs bretons pour 43.481 livres. Mais les Etats décidèrent, en 1636, de s’en tenir au remboursement des 10.000 livres, et Du Chalard dut se résigner à plaider ; enfin, après appel sur appel, les parties transigèrent pour SAINT JEAN DE MATHA, FONDATEUR DE L’ORDRE DES TRINITAIRES 6.000 livres.
Du Chalard, pris tout entier par sa mission, avait contracté au Maroc d’autres engagements encore. Il avait promis de racheter les 304 esclaves français qui restaient à Salé pour la somme globale de 185.1o2 livres, payables à la fin d’avril 1636, et le gouvernement de Salé, en retour de cette promesse, avait fait mettre les captifs français en liberté sur place, les obligeant simplement à travailler au bénéfice de leurs anciens maîtres. Or, au moment où Du Chalard rentrait du Maroc, la rupture venait de se produire entre la France et la maison d’Autriche, et toutes les ressources du royaume étaient absorbées par la guerre : Du Chalard, qui ne parvenait pas même à se faire rembourser les sommes qu’il avait empruntées, ne put tenir son dernier engagement envers les Salétins.
64Pourtant, comme l’honneur même de la France était engagé dans l’affaire, on décida de faire appel à la charité publique par l’intermédiaire de l’ordre de la Merci, et, en attendant le résultat de la quête, Richelieu intervint auprès du gouverneur de Salé pour obtenir un délai, qui fut accordé.
Dans l’intervalle, le nombre des évasions, à la faveur de la demi-liberté accordée aux captifs, se multipliait : 25 en 1636, 35 en 1637. En 1639, il ne restait plus à Salé que 150 captifs, et c’était heureux, car les Mercédaires avaient été contrariés dans leurs opérations de quête et de rédemption par la jalousie des Trinitaires, qui réclamaient et qui obtinrent leur part officielle de cette mission, et le rachat des captifs s’était trouvé retardé d’autant. Enfin, en 1642, 4I captifs étaient rachetés à Salé par les Trinitaires ; en 1654, après un dernier rachat, il n’en restait plus un seul.
En somme, le règne de Louis XIIII se signale, quant aux rapports de la France et du Maroc, par un très remarquable esprit de suite ; vers 1643, on était à peu près parvenu à réparer les conséquences les plus graves de l’affaire Castellane ; on avait renoué des rapports officiels avec le sultan et la République de Salé et installé des consuls dans les principales villes du Maroc ; mais on était loin d’avoir réalisé les premiers projets de Razilly : on avait même perdu les avantages acquis par la politique de Henri IV, et le commerce français au Maroc n’avait pas regagné ses positions.
La faute en revenait, non seulement aux complications de l’affaire Castellane, mais aux embarras de la politique extérieure, bien faits pour détourner l’attention du Maroc et pour absorber les ressources financières de la France, — et aux événements mêmes de l’histoire du Maroc : luttes intestines à Salé, où le marabout El Ayachi et les Hornacheros se disputaient le pouvoir, luttes dans tout le Maroc où la dynastie filalienne renversait bientôt la dynastie saadienne.
IV
ILS SORT ENS AU MAROS CHRÉTIENS AU MAROCIl est clair qu’à la suite des progrès soudains de la piraterie marocaine, les relations purement politiques ou même commerciales, les projets d’alliance, sont passés au second plan, et que le rachat des captifs absorbe, en ce qui regarde le Maroc, la meilleure part de l’attention royale. Il y a là toute une politique et une diplomatie nouvelles qui se dessinent, avec des objets, des agents, des procédés tout spéciaux. comptèrent les captifs français « à Maroc ». C’est par centaines qu’à de certains moments se
65Leur sort était assurément pitoyable : on peut imaginer la misère morale de ces malheureux, séparés du monde civilisé, traités en bêtes de somme, méprisés comme infidèles et se rongeant dans l’espoir d’une délivrance fort incertaine. Il est bon de noter, toutefois, que leurs tourments physiques ont été fort exagérés : des relations de religieux rédempteurs, destinées à émouvoir l’opinion publique et à ouvrir la source des aumônes, ont fréquemment donné de la vie des captifs une image terrifiante, décrit d’affreux supplices et surtout laissé croire que ces persécutions avaient pour but la conversion des chrétiens à l’islamisme ; en revanche, les récits que nous tenons des rescapés sont beaucoup plus calmes et plus conformes à ce que nous savons du tempérament marocain qui, en temps normal, montre peu de penchant pour les cruautés inutiles. Il est tout à fait certain que les supplices ont été exceptionnels, motivés, par exemple, par des essais de révolte ou par un désir de représailles.
Il était rare que l’exercice de leur religion fût interdit aux captifs : on leur imposait seulement le huis clos, et il semble bien qu’on ne puisse signaler nulle tentative méthodique de conversion par la force. Il est même curieux de remarquer que, sur cette terre d’esclavage, catholiques et protestants transportent leur animosité, en viennent aux coups, et l’autorité musulmane intervient simplement pour les ramener au calme : Thomas Le Gendre raconte qu’à la suite d’une de ces petites guerres de religion, Moulay Zidane fit bailler à chacune des deux parties « cinq cents coups de bâton sur les fesses » et leur fit défense de « se plus quereller sous peine de la vie ».
A Salé, les captifs étaient à peu près soumis au même régime que ceux de Tunis ou d’Alger : ceux qui n’étaient pas envoyés au sultan étaient vendus sur les marchés et devenaient la propriété personnelle de l’acheteur. En général, ils étaient maintenus dans les villes de la côte ; on les employait au jardinage, aux travaux de la maison ou du magasin, et beaucoup, à la façon des autres esclaves marocains, finissaient par vivre en familiarité avec leurs maîtres.
Hors de Salé, il est vrai, la situation était toute différente : les captifs chrétiens HIST. DES COLONIES : MAROC étaient considérés comme butin de guerre et comme tels appartenaient de droit au souverain : ils ne s’appelaient pas esclaves (abd), mais prisonniers de guerre, captifs (assara). Ils étaient en principe destinés à des échanges contre des captifs marocains et, en attendant, étaient employés au service de l’Etat ou au service privé du souverain, - deux choses qui, au Maroc, tendent à se confondre : on les occupait surtout à faire des terrassements, à fabriquer de la chaux, à transporter des maté- CAPTIFS DAMANT UNE TERRASSE riaux, à fouler en cadence l’argile des constructions en « toub » ou pisé. Ils étaient répartis en équipes, parqués dans des locaux communs et peu confortables, insuffisamment nourris, parfois maltraités par leurs gardes, et leur sort était plus pénible que celui des captifs d’Alger, de Tunis ou de Salé.
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Mais le plus grave, c’est que cette condition de prisonniers de guerre ou de captifs d’Etat compliquait les opérations de rachat, les faisait entrer dans le cadre des relations politiques, les subordonnait à la qualité des rapports du roi de France et du sultan. Pour délivrer un esclave de Salé ou des Régences barbaresques, il suffisait de traiter de gré avec son maître, de résoudre des cas d’espèces : pour racheter des captifs au sultan, c’est toute une série de négociations qu’il fallait entreprendre auprès de la cour chérifienne, c’est un long voyage à l’intérieur du pays qui s’imposait pour toucher le sultan et ses vizirs et pour aboutir à des conventions trop souvent fragiles.
67L ES ORDRES RÉDEMPTEURS
Il arrive que les rachats de captifs s’obtiennent par l’entremise de négociants chrétiens établis au Maroc, parfois même de Juifs marocains, qui voyaient là un commerce comme un autre : il était assez rare qu’on eût à se féliciter de ces intermédiaires, qui prélevaient de fortes commissions et s’acquittaient de leur mission avec plus ou moins d’empressement ou de loyauté. On a vu, d’autre part, qu’en certains cas les envoyés du roi de France — Du Chalard, par exemple — prenaient en mains l’affaire et débattaient eux-mêmes les tarifs et les conditions diverses de la libération. Mais, le plus souvent, c’étaient des ordres religieux, spécialement consacrés à louvre de « rédemption » des captifs, qui s’en chargeaient.
Deux de ces ordres avaient été créés pour le Maroc : l’un, l’ordre de la Sainte- Trinité, en 1198, par Saint Jean de Matha et Saint Félix de Valois ; l’autre, l’ordre de Notre-Dame de la Merci, en 1218, par Saint Pierre de Nolasque et Saint Raymond de Pénafort : on appelait couramment les religieux qui les composaient Trinitaires et Mercédaires.
Les Trinitaires, à leurs débuts, firent preuve d’une belle activité : un de leurs premiers voyages, en 1199, au temps du sultan almohade Yakoub el Mansour, aboutit au rachat de 186 captifs. Mais, avec le temps, cette tâche ingrate cessa de les intéresser : le tiers de leurs revenus, qui, aux termes de leurs statuts, devait être réservé au rachat des captifs, fut peu à peu détourné de cet objet dans un grand nombre de couvents ; l’ordre s’éloigna des rivages méditerranéens, qui étaient son centre d’action tou. indiqué, et se développa surtout dans le Nord de la France, à telle enseigne que le couvent de Saint-Mathurin, de Paris, apparut bientôt comme la maison-mère et que Mathurin devint synonyme de Trinitaire. Entre les tout premiers voyages et le début du XVIIe siècle, c’est tout juste si l’on peut porter au compte des Trinitaires dix rachats dans l’Afrique du Nord.
Les Mercédaires étaient beaucoup plus actifs : leur ordre n’avait d’autre destination que le rachat des captifs, la totalité de leurs revenus était consacrée à cette mission et un vœu spécial les obligeait même à s’offrir, le cas échéant, comme otages pour faciliter les rédemptions. C’est en Espagne qu’ils se développèrent d’abord, bien que leur fondateur fût Français ; mais, dès le XIIIe siècle, ils passaient dans le Midi de la France, fondaient une maison à Toulouse et se heurtaient dans leurs tournées de quête aux Trinitaires, qui ne rachetaient plus de captifs, mais qui continuaient à quêter. La rivalité des deux ordres prit bientôt la forme d’un véritable conflit, qu’il fallut dénouer en justice : par un arrêt du Conseil, en date du Il septembre I610, le droit de quête dans toute la France pour les captifs fut reconnu aux seuls Trinitaires, mais les Mercédaires reçurent l’autorisation de quêter « dans les endroits de France » où ils auraient des couvents, à la condition de ne « divertir ni mêler » l’argent provenant de ces quêtes pour leurs rachats de captifs en terre espagnole.
68Les Mercédaires surent tirer un parti fort avantageux de cette décision qui, en apparence, était favorable à leurs concurrents. Grâce à la faveur de Marie de Médicis, ils parvinrent à s’installer à Paris en 1613, et, par là, acquirent le droit de quêter dans cette ville ; puis, les expéditions au Maroc prenant, sous le ministère de Richelieu, une ampleur et une fréquence nouvelles, ils saisirent avec empressement cette occasion de prouver leur zèle. Ce sont des Mercédaires qui accompagnent Razilly et Du Chalard au Maroc, restent dans ce pays après leur départ et recueillent la gloire de nombreux rachats. Si bien, qu’au lendemain des imprudents engagements pris par Du Chalard à l’égard des Salétins, c’est à eux que le cardinal de Richelieu fait appel pour reprendre l’affaire et libérer les captifs retenus en gage par les Salétins : à cet effet, des lettres patentes du roi, le 28 mars 1636, les chargent de « se transporter en tous lieux pour quêter ». C’était là une victoire marquée.
Les Trinitaires, sentant le danger, avaient, depuis quelque temps, résolu de sortir de leur inaction. Dès 1631, ils avaient envoyé à Tunis les Pères Dan et Escoffié, qui avaient opéré le rachat de 42 esclaves français et leur avaient fait faire une entrée particulièrement pompeuse par la porte Saint-Antoine, le 30 mai 1635 ; puis, le Père Dan, pour réhabiliter l’œuvre des Trinitaires et soutenir leurs prétentions, avait entrepris la publication d’une Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, qui opposait violemment à la férocité des Musulmans les mérites de son ordre et dont la première édition devait paraître en 1637. Mais c’est à l’occasion de la grande quête permise aux Mercédaires en 1636 qu’ils trouvèrent leur plus ingénieux stratagème : avant même que les Mercédaires se fussent mis en route, ils avaient organisé des quêtes dans toute la France et, quand les Mercédaires se présentèrent, les sources de la charité publique étaient épuisées. Ainsi, la victoire passait dans le rang des Trinitaires, qui, ayant recueilli l’argent, se chargèrent de la mission et, d’ailleurs, s’en acquittèrent parfaitement.
Malgré tout, le conflit subsistait. Il fut résolu à la suite d’une démarche du général de l’ordre de la Trinité, le Père Louis Petit, qui, s’appuyant sur l’arrêt du 11 septembre 161o, poursuivit les Mercédaires devant le Conseil privé : le 6 août 1638, un arrêt dudit Conseil partagea la France en deux régions où le droit exclusif de quête était reconnu respectivement aux Trinitaires et aux Mercédaires. Dès lors, la guerre cessa à peu près entre les deux ordres.
69L ES RACHATS
des prisonniers, de leurs aptitudes, de leur santé, de leur qualité Le prix des rançons était fort variable : il dépendait de l’âge sociale et des ressources présumées de leur famille, de leur nationalité, souvent aussi des circonstances politiques. Le tarif moyen paraît avoir été de 250 à 300 livres au cours du xvire siècle, mais certaines enchères montèrent beaucoup plus haut.
Le prix était d’abord débattu tête par tête, et l’on devine les lenteurs, les complications, les mille difficultés de ces marchandages ; puis, le total des rançons était fixé pour un nombre déterminé de captifs, sous « pleigement de la mort et fuite », c’est-à-dire que la somme globale était due même si, entre la conclusion du marché et le jour du paiement, il se produisait des décès ou des évasions. Il suit de là que la somme à payer était souvent très forte et qu’il fallait parfois faire porter l’échéance sur plusieurs années.
Pour comble, toute rédemption comportait le plus souvent la délivrance de Marocains captifs en France et employés sur les galères du roi : la marine française ne se privait pas sans résistance d’éléments dont elle avait un besoin croissant, et la campagne que les Pères menaient à Versailles ressemblait fort, par ses atermoiements et ses ruses, à celles qu’ils menaient au Maroc.
Bien entendu, toutes ces opérations, signatures du contrat, versement de l’argent, embarquement de captifs libérés, étaient entourées de minutieuses précautions de part et d’autre, et les Pères rédempteurs avaient besoin d’autant de patience que de prudence : bien que leur caractère religieux les préservât, en général, de mauvais traitements, c’était une rude tâche que la leur.
LE CÉRÉMONIAL DES RETOURSSans doute étaient-ils soutenus par le roi, mais à titre purement officieux ; car le roi de France n’admettait officiellement que les é et jugeait indigne de lui de discuter avec des Marocains des prix de rançon. Même quand il s’agit de gens de mer, qu’il estime particulièrement précieux et qu’il veut faire libérer à tout prix, c’est en secret qu’il remet des fonds aux ordres rédempteurs et les charge de la négociation. était toute faite de sacrifices obscurs, le retour Si l’œuvre des missionnaires rédempteurs des captifs libérés fournissait à l’ordre l’occasion de manifestations éclatantes, dont il nous reste mainte relation détaillée et dont le cérémonial, sous un appareil plus ou moins luxueux, présente toujours les mêmes caractères.
Au port de débarquement — Marseille ou La Rochelle, par exemple — une procession chantant le Te Deum vient recevoir les captifs rachetés et leurs rédemp- :MAROC teurs et parcourt toute la ville au milieu d’une foule attendrie. La mise en scène est soignée : des enfants, figurant des anges, conduisent deux par deux les captifs, chargés de chaînes et porteurs d’une longue barbe, vraie ou fausse, qui évoque, à elle seule, les misères de la servitude ; des instruments de supplice, croix, tenailles, fouets, crochets, etc., tiennent le centre du cortège et soulèvent des cris d’horreur et de colère. « Les âmes charitables, merveilleusement excitées par ce spectacle lugubre, jettent une grande quantité d’or et d’argent dans des bassins qu’on leur présente. » A l’église, un prédicateur de choix commente l’événement, et les fidèles rendent grâces à Dieu.
CHAÎNES DE CAPTIFS, Musée des Oudaïa, cul-de-lampe
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Le lendemain, le convoi se rend par étapes à Paris et, dans chaque ville importante, la procession recommence, avec des quêtes au bénéfice de l’ordre et des captifs.
Mais c’est surtout pour l’entrée à Paris que l’ordre se met en frais : nous savons, par exemple, qu’à tel retour de Trinitaires, sous le ministère de Richelieu, deux exempts de la ville marchent en tête, suivis de quatre archers et de deux trompettes. Puis viennent, avec des intervalles bien marqués :
Un archer portant un grand guidon de camelot blanc avec une croix rouge et bleue, les armes du pape et celles du roi ; deux autres trompettes, avec des banderoles de camelot blanc à frangettes rouges, blanches et bleues ; deux bedeaux, devançant la croix, et deux à deux, 8o confrères de Notre-Dame de la Bonne-Délivrance, pieds nus, revêtus de leurs aubes couronnées de laurier et tenant un gros cierge ; un premier chour de religieux ; quarante jeunes enfants vêtus de petits rochets de fine toile, une guirlande sur la tête et une branche de laurier à la main ; l’un d’eux portait un guidon de taffetas blanc, où étaient peints deux anges à genoux, tenant une croix rouge et bleue avec ces mots pour devise : Redemptionem misit dominus populo suo ; un corps de musique, composé de plusieurs excellents chantres de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle ; un second chœur de religieux ; les quarante-deux captifs rachetés, le premier, encadré de deux frères convers et portant une bannière de damas blanc, où étaient peints d’un côté un ange revêtu des habits de l’ordre, avec deux esclaves à ses genoux, de l’autre, une scène de rédemption ; enfin, les Révérends Pères députés pour la rédemption des captifs, suivis de plusieurs archers.
71Quand la procession entre dans l’église du couvent, où le Saint-Sacrement était exposé, les trompettes et les orgues « se font ouir à l’envi » : le Révérend Père général reçoit les captifs, qu’il embrasse tous l’un après l’autre et qu’il fait ranger auprès de l’autel avec les bannières et les guidons ; on dit les prières accoutumées, le Te Deum est solennellement chanté en musique, et l’abbé de Cerisy, M. Habert, l’un des plus beaux esprits du temps, fait un émouvant sermon que sont venues écouter « plusieurs personnes de haute considération, entre autres, Mgr le chancelier Séguier, garde des Sceaux de France, MM. les illustrissimes et révérendissimes évêques d’Auxerre et de Nîmes, quantité de conseillers d’Etat et de maîtres dee requêtes et plusieurs dames de condition ».
On comprend que « la foule du peuple » soit accourue « pêle-mêle de toutes parts » pour assister à si belle cérémonie. Mais on s’explique aussi que la répétition de pareils spectacles ait entretenu dans la nation la crainte des aventures coloniales : il devait être singulièrement méritoire, après avoir vu ces captifs barbus, ces chaînes et ces croix ensanglantées, de mettre le pied sur un bateau.
Citer ce chapitre
Georges Hardy, « Les premières relations officielles », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 25-72.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/les-premieres-relations-officielles/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730