Colonies françaises

Tome III · Le Maroc · Chapitre 1

Les incidents de frontière (1830-1900)

Par p. 3-24 de l'édition originale 6 826 mots 12 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. L’Etat marocain à la veille du conflit. Le Sultan. Le Makhzen. Les ressources financières Les ressources militaires. Les relations avec l’extérieur. Les tribus. — II. La campagne d’ Algérie et le Maroc. Les sentiments du Sultan : l’affaire de Tlemcen. Abd-el-Kader et le Maroc Le Maroc, asile d’ Abd-el-Kader. Dernières tentatives d’accommodement. Une campagne de dix jours. Une paix blanche : le traité du 10 septembre 1844. — III. Les incidents de frontière et la politique du Second Empire. La fin d’ Abd-el-Kader. Un retour du passé : le bombar- dement de Salé en 185I. Le droit de suite. La police des Beni-Snassen. La consolidation de l’accord : la convention commerciale du I9 août 1863. La police du Sud-Oranais : l’expé- dition de Wimpffen (1870). — IV. L’internationalisation de la question marocaine. Le reploiement de la France. La mêlée des convoitises européennes. La politique de Moulay Has- sane. La conférence de Madrid (1880) et l’internationalisation du Maroc. La lutte pour le Maroc. Le recul de l’influence française dans les confins algéro-marocains. Bruits de partage
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dantes nappes souterraines, les eaux de la montagne. De là, cet aspect de fraîcheur et de vigueur, cette variété et cette vivacité de verdure, qui n’ont rien de méditerranéen ni d’africain.

La montagne même est vivante, peuplée, non seulement de pasteurs, mais de cultivateurs sédentaires, dont les villages s’accrochent aux versants et qui édifient alentour, au prix d’un labeur d’insectes, des champs et des olivettes en terrasses. Bien mieux, le désert, dans sa partie marocaine, s’amorce beaucoup plus au sud que dans les autres régions de l’Afrique du Nord : il est repoussé ou contrarié par les eaux qui dévalent du flanc oriental ou méridional de l’Atlas et qui prolongent, dans le Sous, la série des plaines cultivables ou créent, dans le Tafilelt, de vastes palmeraies.

UN PEUPLE

Il suit de là que ce pays naturellement retranché pourrait, à la rigueur, en se passant du reste du monde, mener une vie confortable : ses régions très diverses se complètent mutuellement, et fort peu de ces régions sont absolument déshéritées⁠ ⁠; c’est un tout économique à peu près parfait, qui groupe au profit d’un même peuple les céréales, les légumes, les fruits, les oléagineux, le bétail, le poisson, les bois, etc. Toutes ses parties sont reliées par une intime solidarité, qui se manifeste parfois par des luttes, nées de la violence des appétits ou de la pression des besoins, - luttes du sédentaire et du nomade, du montagnard et de l’homme des plaines, — mais qui survit à ces luttes, et les fait apparaître, en somme, comme une préparation à des ententes nécessaires. naturel ou que l’histoire y a poussées ne constituent pas encore Il est vrai que les populations qui sont nées dans ce cadre une nation : elles restent, au moins pour partie, divisées, inconscientes de la solidarité qui les unit⁠ ⁠; elles se retrouveraient sans doute du jour au lendemain, si la tutelle qui leur a été imposée disparaissait, promptes à se jeter les unes contre les autres à la moindre occasion : l’unité morale, telle que nous la concevons pour nous-mêmes, il est probable que le Maroc ne la devra qu’à nous.

RUINES DE VOLUBILIS

Il est certain, cependant, que le Maroc, depuis un temps très lointain, est tout autre chose qu’une simple juxtaposition de tribus et que ses habitants forment quelque chose comme un peuple. Ils proviennent de souches diverses : berbère, arabe, nègre, etc., mais ces éléments se sont intimement fondus et surtout le fond berbère y demeure franchement dominant. Les grandes nappes d’invasion se sont brisées contre le rempart des montagnes ou se sont réduites, par la trouée de Taza, à des infiltrations : les premières invasions arabes, au lendemain de l’Hégire, n’étaient que de simples chevauchées et n’ont guère laissé de traces⁠ ⁠; la grande invasion hilalienne du xie siècle, qui submergea tout le reste de l’Afrique septentrionale, s’est limitée au Maroc à quelques poussées vite cantonnées⁠ ⁠; l’invasion turque, malgré des efforts répétés, a dû renoncer à y pénétrer. Par ailleurs, les essais d’installation des puissances méditerranéennes n’ont abouti, au Maroc, jusqu’à l’établissement du Protectorat français, qu’à des échecs : les Phéniciens de Carthage n’y ont possédé que quelques comptoirs d’estuaires⁠ ⁠; les Romains n’y ont réalisé rien de comparable à leur œuvre algérienne et tunisienne, leurs colonies y ont mené une vie misérable, sans cesse harcelée, et n’ont laissé que des vestiges médiocres, dont le plus brillant est la petite cité de Volubilis, au pied du Zerhoun⁠ ⁠; les Espagnols et les Portugais, après des siècles de croisade, ont dû se contenter de bâtir sur la côte méditerranéenne et atlantique quelques villes fortes, battues par une hostilité permanente et séparées du pays. Rien de tout cela n’a profondé- (Croquis d’après nature). ment atteint la personnalité marocaine : le Maroc n’a jamais été absorbé par une influence étrangère⁠ ⁠; il est, depuis vingt siècles, resté lui-même, et le Berbère contre lequel se heurtèrent nos troupes ressemble comme un frère au Berbère du temps de Jugurtha.

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Illustration de l'ouvrage, page 4
Gravure sans légende (page 4)

Sans doute le Maroc a-t-il été, dans son ensemble, islamisé et, dans certaines régions, arabisé. Mais cette conversion s’est opérée bien plus lentement qu’on ne croit d’ordinaire, elle a été l’œuvre des sultans du Maroc beaucoup plus que des Arabes, et elle a gardé un caractère franchement marocain. Dès ses débuts au Maroc, l’Islam s’est retourné contre les convertisseurs arabes, il a servi aux Marocains de trait d’union et, si l’on peut dire, de sentiment national, et, à cet effet, il a utilisé, selon les cas, et de façon fort curieuse, l’hérésie et le schisme ou la défense de l’orthodoxie. Surtout, il est longtemps demeuré, il demeure aujourd’hui encore, en dehors des villes ou plus exactement des milieux cultivés, tout en surface : en pays proprement berbère, il n’a de l’Islam que le nom, et la vraie religion du pays, celle qui tient aux fibres mêmes de la personnalité marocaine, c’est un animisme où se combinent le culte des génies ou des forces naturelles et l’anthropolâtrie, — culte des saints, morts ou vivants, maraboutisme, — le tout soutenu de fortes tendances mystiques et d’un besoin particulier de magie. Il y a manifestement un Islam marocain, où le tempérament marocain, avec ses préférences animistes, l’emporte souvent sur l’Islam et qui est célèbre dans le monde musulman pour son particularisme.

5 UNE ÂNTR PAYSANNE

Il reste, en tout cas, que cette religion d’inégale pureté cimente les diverses parties du Maroc. Il reste aussi qu’islamisée plus ou moins profondément, l’âme marocaine est essentiellement, ardemment religieuse, qu’elle baigne dans le surnaturel et que les mouvements propres à grouper les volontés éparses ou divergentes sont généralement, au Maroc, d’origine religieuse. C’est au nom de la religion, au nom de l’Islam qu’on renverse les dynasties dégénérées, que les tribus reprennent leur liberté ou recrutent une dynastie nouvelle, que le pays tout entier se resserre et s’oppose à l’étranger. Et c’est à l’abri de la religion, dont le sort est lié au maintien de la tradition, que se perpétuent les coutumes, l’organisation familiale et sociale, les principes juridiques, — tout ce bloc de conventions lentement cristallisées qu’on appelle au Maroc la qaïda, la « chose établie », qui s’incorpore à l’âme du pays et dont l’exceptionnelle résistance donne l’impression de l’acier. jusqu’au xxe siècle son indépendance totale et même à se préserver Ce peuple qui, né dans un carrefour, est parvenu à sauvegarder d’influences profondes, c’est, avant tout, un peuple de paysans.

On a cru longtemps que, des deux éléments essentiels qui le composaient, l’un, l’élément arabe, menait de préférence la vie pastorale et nomade, l’autre, l’élément berbère, la vie agricole et sédentaire : on sait aujourd’hui que cette distinction ne répond nullement aux faits et qu’au demeurant il est bien difficile de reconnaître parmi les Marocains de purs Arabes. On peut être tenté de penser, sur la foi de quelques apparences, que la vie marocaine est foncièrement mobile et que nul lien vraiment fort n’attache au sol ces camps-volants : en pleine Chaouia, par exemple, au milieu de champs d’orge et de bons pâturages, c’est la tente qui reste l’habitation préférée des Marocains, — la tente qu’on plie en un tournemain, qu’on charge à dos de chameau et qui permet à tout un village de changer d’emplacement du matin au soir.

6 TENTE BERBÈRE

Au vrai, le nomadisme pur est absent du Maroc proprement dit : on ne le trouve que dans le Sahara marocain. Partout ailleurs, le genre de vie oscille simplement entre la transhumance et la culture ou l’élevage sédentaire : si la tente subsiste chez des populations occupées de culture, c’est qu’elle survit, comme tant de choses en ce pays de tradition, à des temps troublés, où la mobilité s’imposait⁠ ⁠; c’est aussi qu’elle paraît à ces rudes paysans du bled plus pratique, plus confortable, plus large, plus facile à aérer et nettoyer que le « gourbi » ou la « nouala »⁠ ⁠; si même ces villages d’agriculteurs se déplacent de temps en temps, ce n’est jamais pour aller bien loin, et c’est seulement pour se rapprocher de terres qu’on a fait reposer, pour suivre le déplacement des points d’eau, pour fuir une épidémie ou tout bonnement pour se débarrasser de leur vermine. Mais l’attachement au sol n’en est pas moins vivace et général, et c’est à ce sentiment profond que la vie marocaine doit ses caractères les plus accentués. La religion originelle, et toujours vivace sous le manteau de l’Islam, c’est un vieux culte agraire, tout occupé de semailles et de moissons. Les cérémonies les plus courantes se ramènent, même dans les villes, à la fécondation du sol et des troupeaux⁠ ⁠; la plupart des rites sont destinés à provoquer, au moment voulu, la pluie, sans laquelle la misère s’abat sur le pays, et l’Islam est en quelque sorte annexé par cette religion de paysans, tout entière tendue à la domestication des forces naturelles.

Illustration de l'ouvrage, page 6
Gravure sans légende (page 6)

Les coutumes juridiques, l’organisation familiale et sociale reflètent les mêmes tendances. L’âme collective, même dans les villes et les régions depuis longtemps soumises, où la civilisation arabe, andalouse ou turque n’est qu’un vernis, ressemble à l’âme du paysan de tous les temps : le Marocain a le sens du loisir, sans jamais tomber dans la ruineuse paresse⁠ ⁠; il est inaccessible aux grands rêves informes⁠ ⁠; il est individualiste, sans doute, et farouchement, mais en même temps conservateur à l’extrême et capable, aux moments de crise, de sacrifier son égoïsme au salut du groupement et d’accepter de dures contraintes⁠ ⁠; il est avide, passionnément attaché à ses intérêts matériels, mais trop pratique pour s’épuiser en luttes stériles et ne point voir à la longue l’avantage de certaines alliances⁠ ⁠; on le dit belliqueux, et il est en effet un redoutable homme de guerre, mais c’est une erreur de croire qu’il aime la poudre pour elle-même : il garde, au cours des plus âpres combats, une singulière provision de prudence qui ne diminue pas son courage, il ne se bat que pour écarter de sa terre les menaces des voisins ou de l’étranger, et son fusil n’est jamais loin de sa charrue.

7 VIE POLITIQUE

Une grande loi de l’histoire intérieure du Maroc, c’est la lutte séculaire des tribus berbères de la montagne contre les arabisés de la plaine : faut-il y voir une guerre de races ou la traditionnelle opposition de deux genres de vie, le parasitisme du bandit de montagne ou du pillard des steppes sur les populations agricoles⁠ ⁠? Assurément non : ce sont les gens de la montagne qui veulent s’installer dans la plaine, c’est l’habitant d’un mauvais pays qui se lasse de sa misère, c’est la course à la conquête d’un sol cultivable⁠ ⁠; les instincts de guerre et de pillage tombent peu à peu dès que l’installation en plaine est devenue possible, et mainte tribu des régions maritimes, aujourd’hui paisible et laborieuse, a terrorisé le pays tant qu’elle n’a pas emporté de haute lutte sa place au soleil. Ce partage de la terre, depuis les origines, a maintenu les tribus du Maroc en état d’hostilité réciproque⁠ ⁠; l’individualisme, le particularisme, naturel aux paysans, s’en est trouvé renforcé, est devenu l’un des traits dominants de l’âme collective.

Sans doute les Marocains ont-ils régulièrement retrouvé, devant la menace de l’étranger ou à l’occasion d’expéditions fructueuses hors de leurs frontières, le sentiment de leur solidarité : il y a, par exemple, dans la Renaissance islamique du XVIe siècle ou dans les événements qui précèdent ou suivent immédiatement l’établissement du Protectorat, quelque chose comme une ébauche de soulèvement national, et ils éprouvent le besoin, à ce moment-là, de reconnaître un chef puissant, le chef de la guerre sainte, le Sultan. Mais, une fois le danger passé, une fois disparu le souverain dont les circonstances ont fait un maître, ils retournent à leurs divisions. Il semble que le danger ne soit pas assez constant, que les défenses naturelles du pays constituent une sauvegarde trop réelle, pour que l’autorité du souverain ait jamais pu s’établir d’une façon définitive.

Il suit de là que le Maroc, au contraire des Etats d’Europe, est resté à un stade intermédiaire entre l’unité et l’anarchie⁠ ⁠; la conquête du pays par le Sultan est demeurée inachevée, ou plutôt chaque Sultan a dû, avec plus ou moins de succès, la recommencer, et la distinction entre pays soumis — Blad-el-Makhzen — et pays insoumis ou dissident - Blad-es-Siba - est devenue courante, officielle.

8 LA MATALANES MAROCAINE

La vie politique du Maroc se trouve ainsi constituée par le jeu de deux forces en équilibre instable : une force centrifuge, les tribus, qui gardent leur organisation et leurs tendances propres, une force centripète, le Sultan et son entourage ou Makhzen. qui conduit les destinées du Maroc, mais ces deux mots-là C’est donc, selon les époques, l’anarchie ou le despotisme prennent au Maroc un sens tout spécial, qu’il importe de retenir.

Le despotisme ne s’établit ni ne se maintient au Maroc par le seul emploi de la force⁠ ⁠; il suppose toujours la connaissance et l’utilisation méthodique des rancunes qui divisent les tribus, partant, toutes sortes d’accommodements et de concessions, toute une gamme de situations administratives qui va de la soumission totale — paiement régulier de l’impôt, collaboration militaire, nomination des caïds, des cadis, des oumanas ou percepteurs par le Sultan — à la dissidence ouverte, et le gouvernement d’un Sultan, même puissant, comporte au moins autant de diplomatie que d’exercice direct de l’autorité.

Quant à l’anarchie, elle n’atteint que l’armature générale de l’Etat, elle laisse intacte la cellule politique, qui est la tribu et qui se ramasse d’autant plus fortement sur elle-même, donne à ses chefs un pouvoir d’autant plus étendu, que le gouvernement central est plus faible.

On comprend par là que le Maroc ait été maintes fois sauvé par ce que nous appelons si improprement son anarchie. On peut abattre d’un coup, à la condition de lui opposer une force suffisante, un grand Etat constitué⁠ ⁠; il est beaucoup plus malaisé de soumettre un par un des groupements qui gardent leur individualité, dont la vigueur et la solidité s’accroissent dans une vie de luttes perpétuelles et qui ne laissent prise à nulle attaque de front. La pacification du Maroc par la France, qui a été conduite avec une méthode et des ressources toutes nouvelles, donne un bon exemple de ces difficultés.

Il arrive qu’on présente l’Etat marocain, au moment de ses démêlés avec l’Europe, comme une machine usée, un organisme vieilli, dépassé par le courant du monde moderne. Il semble bien qu’une telle comparaison ne vaille pas cher. C’est bien plutôt un de ces organismes élémentaires, dont la vie générale est mal garantie contre les dangers de l’extérieur, mais dont toutes les parties merveilleusement impérissables, conservent en dépit de tout leur vie particulière et se ressoudent comme par miracle à la première occasion.

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Quelles qu’en soient d’ailleurs les origines, on ne peut nier qu’il y ait une vitalité marocaine, bien faite pour surprendre : elle a, durant vingt siècles, maintenu l’indépendance du Maroc contre vents et marées⁠ ⁠; elle a sauvé le pays de l’absorption totale en un temps où la plupart des autres régions de l’Afrique étaient soumises par l’Europe, en vertu d’un droit brutal de conquête⁠ ⁠; elle demeure intacte sous la tutelle que les événements ont fini par lui imposer et reste, pour ceux qui ont assumé cette tutelle, un élément qu’il serait fort imprudent de négliger.

UN SOUK A LATAKIÉ
Gravure UN SOUK A LATAKIÉ
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Cadix Malaga MER Détroite 0. Larache langero⁠ ⁠? Sanjuryo Villa Trois Fourches Wemours. vOudida o Sale Casablanca Rabat o VIA Meknèse Mazagan Cap BP CHAO Matarks Settat C.Cantin old Zem Bau Arfa Safi en Figuig Cap Hadid

LE MAROC PHYSIQUE
Gravure LE MAROC PHYSIQUE

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LE MAROC PHYSIQUE
Gravure LE MAROC PHYSIQUE
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PREMIERE PARTIE
Gravure PREMIERE PARTIE
L’INFLUENCE FRANÇAISE AU MAROC

svicaiRe DE LA BATAILLE DE POITIERS A LA BATAILLE DE L’ISLY : I. — LA RENCONTRE. — Poitiers. — Lendemain de bataille. — L’apparition des relations commerciales. — Le contre-coup des Croisades. — Le progrès des relations franco-marocaines. II. — L’ORGANISATION DU CÓMMERCE. — Les obligations réciproques. — Les lieux et les objets d’échange. — Le fondouk. - Une ombre au tableau : les corsaires. Ès l’aube de son histoire, la France se heurte au Maroc : c’est une défaite marocaine qui donne l’essor à la dynastie carolingienne. Car la bataille de Poitiers n’est pas seulement la rencontre de l’invasion arabe et de l’État franc, de l’Islam et du Christianisme. Si les Arabes, maîtres de l’Afrique du Nord, se lancent à la conquête de l’Europe occidentale, c’est surtout que l’ardeur guerrière de leurs nouveaux sujets, les Berbères du Maroc, les inquiète⁠ ⁠; ils rêvent de la canaliser, de la détourner en des entreprises violentes et fructueuses, de remplacer la furie de révolte par un appétit de pillage. POITIERS C’est peut-être le comte Julien, représentant de l’empereur d’Orient à Ceuta, qui inspira aux chefs arabes l’idée d’une expédition en Europe et les aida à la préparer : mêlé aux querelles des Wisigoths, ennemi juré du roi Rodéric, il ne voulut voir dans cette aventure, si dangereuse pour les intérêts de son maître et de la chrétienté, que l’occasion de ruiner son adversaire.

I. LA RENCONTRE

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LES ARABES PASSENT LE DÉTROIT DE GIBRALTAR
Gravure LES ARABES PASSENT LE DÉTROIT DE GIBRALTAR

Après quelques escarmouches aux environs d’Algésiras, une armée de 7 à 8 000 Berbères, encadrés par quelques centaines de chefs arabes, se concentre à Tanger sous le commandement d’un Berbère, Tarik, passe le détroit sur des vaisseaux fournis par le comte Julien, et débarque sur la côte d’Espagne, en un point connu depuis sous le nom de Djebel-Tarik (Gibraltar). Un autre détachement de 5000 hommes suivit bientôt : les Wisigoths, mal armés et divisés, sont écrasés entre Algésiras et Cadix, sur les bords du lac Janda, après une rude bataille de huit jours (juillet 711). Séville est enlevée, et les vainqueurs recueillent un énorme butin.

Le haut commandement arabe, qui n’avait autorisé l’entreprise qu’à contrecœur, voulait qu’on s’en tînt là⁠ ⁠; mais Tarik et ses compagnons berbères refusent de s’arrêter en si beau chemin et marchent sur Cordoue, puis sur Tolède⁠ ⁠; une fois de plus, la prudence arabe cède à l’entraînement berbère, et l’occupation de l’Espagne se poursuit. A quelque temps de là, Tarik est rappelé⁠ ⁠; le commandant en chef de l’expédition, Mouça-ben-Nocéir, est disgracié, et le fils de Mouça, Abd-el- Aziz, qui avait épousé la veuve de Rodéric et se créait en Espagne, avec l’appui des chrétiens, une situation à peu près indépendante, est assassiné par ordre du Khalife (715) : il semblait que cette série d’exécutions dût fixer l’invasion. Mais les Berbères du Maroc, attirés par l’aubaine, continuaient à passer le détroit : le commandement arabe suivit ce mouvement, qu’il ne lui était plus possible d’arrêter.

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Délaissant les provinces méridionales de l’Espagne, où les premiers arrivés s’étaient installés, la poussée berbère gagne de plus en plus le nord et le nord-est : en 718, elle franchit les Pyrénées et, de Narbonne, dont elle fait son centre d’action, attaque la Gaule en divers sens. Une bande échoue devant Toulouse⁠ ⁠; mais d’autres prennent Carcassonne, s’avancent jusqu’aux environs de Nîmes, remontent le Rhône et la Saône, pillent la Bourgogne, détruisent Autun. La Gaule, comme l’Espagne, est près de succomber sous les coups des « Sarrasins ».

Pour comble, les « Sarrasins » trouvent en Gaule, comme dans les villes impériales d’Afrique et en Espagne, des complicités. Le duc d’Aquitaine, Eudes, après les avoir repoussés, recherche leur alliance pour résister aux attaques d’un redoutable rival, Charles, fils de Pépin d’Héristal, que les historiographes du Ixe siècle appelèrent Charles Martel : il donne sa fille en mariage à un chef arabe, Othman, établi sur la frontière de l’Espagne. Mais ce calcul tourne contre lui et du même coup aggrave pour toute la Gaule le danger musulman : Othman s’étant révolté contre Abd-er-Rahmane, gouverneur de l’Espagne, celui-ci confond dans une même rancune son ennemi et l’ami de son ennemi, et se jette sur l’Aquitaine. Eudes est battu, Bordeaux est occupée, à demi brûlée⁠ ⁠; puis c’est le tour de Poitiers, qui résiste, mais qui ne peut sauver de l’incendie la basilique Saint-Hilaire, située hors des murs⁠ ⁠; Tours est menacée, et l’on sait déjà que les musulmans y brûleront l’église Saint-Martin, car cette nouvelle invasion prend décidément des allures de guerre sainte.

En revanche, la gravité du péril et son caractère de conquête islamique qui s’accentue provoquent dans toute la Gaule un puissant mouvement d’union chrétienne et quasi nationale. Eudes d’Aquitaine se réconcilie avec Charles, des troupes appelées de toutes les parties du royaume franc se concentrent dans le nord sous le commandement de Charles et, à l’automne de 732, marchent au-devant des envahisseurs.

BATAILLE

La rencontre se produisit auprès de Poitiers, à Cenon, au confluent de la Vienne et du Clain. Pendant toute une semaine les deux armées s’observent sans s’aborder, se préparent à la lutte. Puis, un samedi d’octobre, le combat se déchaîne au pied du plateau des « Maures » (Sainte-Catherine de Fierbois), et l’aspect qu’il offre tout de suite est si caractéristique de ces sortes de batailles entre chrétiens et musulmans que la véracité de l’annaliste espagnol qui nous le raconte ne peut guère être suspectée : les Chrétiens, en formations serrées, font l’effet « d’un mur immobile et glacé par le froid », tandis que les Musulmans bondissent, au galop de leurs chevaux, contre ces durs soldats qui ne se laissent pas effrayer. L’armée musulmane subit des pertes sensibles : Abd-er-Rahmane lui-même est tué⁠ ⁠; pourtant, à la nuit, nul résultat vraiment décisif n’était obtenu⁠ ⁠; le lendemain, à l’aube, les tentes arabes se dressaient toujours au même endroit et les Francs s’apprêtaient à reprendre le combat, quand ils s’aperçurent que les tentes étaient vides. L’ennemi, avait profité de la nuit pour décamper. Si l’on en croit la légende, 375 000 Musulmans seraient restés sur le champ de bataille : c’est beaucoup. Mais le chiffre des pertes importe peu, et la bataille, la poursuite de Poitiers, n’en représente pas moins une des dates essentielles de l’histoire générale.

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C’est, en effet, une victoire décisive de la chrétienté sur l’Islam, c’est l’arrêt de l’invasion sarrasine au seuil de la Gaule et de l’Europe, et il faut croire que les contemporains ont pressenti l’importance de l’événement, puisqu’un chroniqueur appelle les soldats francs « les Européens ».

D’ailleurs, Poitiers n’est pas une victoire sans lendemain : elle est le signal d’une véritable croisade. Charles Martel entreprend de chasser les Sarrasins des autres régions de la Gaule où ils continuaient à piller, incendier, tuer, souiller les lieux sacrés et lever des captifs, et c’est pour lui, du même coup, l’occasion d’étendre sur la Gaule méridionale l’autorité de la royauté franque.

Il est vrai que Narbonne resta jusqu’en 759 aux mains des Sarrasins⁠ ⁠; mais ce n’était plus qu’un îlot, sans le moindre rayonnement⁠ ⁠; par ailleurs, des bandes arabes, pendant de longues années encore, tentèrent des coups de main dans la vallée du Rhône, mais aucune de ces expéditions de pillage ne se traduisit par une occupation prolongée du territoire, car le centre d’émission des forces musulmanes, la réserve de l’invasion — le Maroc — avait cessé de jouer son rôle, et il est curieux de remarquer que cette aventure, provoquée et prolongée surtout par les Berbères du Maroc, prend fin dès qu’ils s’en désintéressent.

ES PREMIERES RELA-

C’est que, vers le temps de la bataille de Poitiers, Arabes et Berbères, dont l’accord n’avait jamais été parfait, s’étaient violemment séparés, sous couleur de malentendus religieux. Les Berbères du Maroc, à peine convertis à l’islamisme, avaient trouvé dans l’hérésie un asile commode pour leurs sentiments d’indépendance : ils avaient accueilli avec enthousiasme les missionnaires du Kharedjisme, qui leur apportaient d’Orient une doctrine à la fois puritaine et égalitaire, dressée contre l’autorité des Khalifes et la démoralisation de l’Islam. Une puissante révolte éclata en 740, que le gouverneur de Kairouan fut impuissant à réduire et qui ne tarda pas à détacher complètement le Maroc de l’Empire arabe. Ce fut là, pour la libération de la Gaule, un événement non moins important que la bataille de Poitiers. Cette

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Illustration de l'ouvrage, page 15
Gravure sans légende (page 15)

TONS COMMERCIALES invasion terrifiante, prolongée pendant des années par des campagnes de piraterie et de razzias dans toute la Méditerranée, avait, on l’imagine, interrompu les relations, jadis fréquentes, entre l’Europe méridionale et le Maroc. Dès le ixe siècle, et malgré la durée de l’état de guerre, les commerçants et les missionnaires chrétiens réapparaissent en Afrique, munis de sauf-conduits⁠ ⁠; l’établissement de la puissance carolingienne réveille la confiance sur les côtes de la Gaule et de l’Italie⁠ ⁠; les marines CHARLES MARTEL DEVANT POITIERS (D’après Puvis de Chavannes). locales, à peu près disparues au cours du vire et du ville siècle, se réorganisent, et les papes encouragent ce mouvement qui leur paraît propice à la défense et à l’expansion du christianisme.

Pourtant, des pays de l’Afrique du Nord, c’est le Maroc que cette renaissance atteint le moins, et l’on ne voit pas qu’en dehors des Marseillais, qui vont pêcher le corail à Ceuta, des marchands chrétiens en nombre appréciable aient, à cette époque, fréquenté ses ports.

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C’est que le Maroc s’est donné, dès la fin du vire siècle, une existence politique nettement indépendante. Après le refoulement de l’invasion arabe, la plupart des tribus qui le composent se sont groupées sous l’autorité d’un descendant du prophète, le chérif Idriss, que les persécutions entreprises par les Abbassides contre les Omméiades avaient amené à se réfugier dans le Zerhoun : Idriss crée un véritable empire, que son fils posthume, Idriss II, le fondateur de Fès, étend et consolide et qui dure environ deux cents ans. La dynastie idrisside finit, il est vrai, par succomber sous les coups de deux groupes d’adversaires : les Fatimides d’Egypte et les Omméiades d’Espagne, mais, après une trouble période de divisions et de guerres intestines, le Maroc recouvre son unité, et c’est du désert que lui vient le salut : un apôtre musulman, Ibn Yacine, organise, en vue de la guerre sainte, une tribu berbère de Mauritanie, il fonde, dans un îlot du Sénégal, un couvent fortifié ou « ribat », fait de ses adeptes des sortes de moines guerriers, bien armés et disciplinés, et lance ces hommes du ribat (Merabtine, nom dont les Français ont tiré

FÈS ET LE SANCTUAIRE DE MOULAY IDRISS

FÈS ET LE SANCTUAIRE DE MOULAY IDRISS
Gravure FÈS ET LE SANCTUAIRE DE MOULAY IDRISS
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le mot marabout et les Espagnols celui d’Almoravides) contre les populations riveraines du Sénégal, puis vers le nord : rien ne résiste à ces nomades fanatiques, et l’un d’eux, Youssef-ben-Tachfine, adoptant pour centre d’opérations l’oasis de Marrakech, conquiert tout le Maroc, puis l’Oranie et une partie de l’Espagne et prend le titre de Commandeur des Croyants. Cet empire almoravide, trop rapidement édifié et trop vaste, s’écroule à son tour au début du XIIe siècle, et c’est une tribu de l’Atlas qui, toujours au nom de la religion, le remplace par la dynastie des Almohades ou Unitaires (Al-Mouahidin), défenseurs de la pure foi musulmane, de la doctrine de l’unité de Dieu, contre les hérésies polythéistes répandues par tout le Maroc : un prédicateur d’un étrange prestige, Ibn Toumert, lance l’entreprise, et son disciple, Abd-el-Moumen, un très grand souverain, étend l’empire marocain de l’Atlantique à Tripoli, du Sahara aux frontières de la Castille.

LE CONTRE COUR DES CROISADES

Avec ses dynasties indigènes, le Maroc échappait donc à la tutelle de l’Orient⁠ ⁠; mais il renonçait du même coup à participer au rapprochement momentané que marque l’alliance de Charlemagne et du khalife de Bagdad⁠ ⁠; par ailleurs, il est en lutte ouverte avec les royaumes chrétiens d’Espagne⁠ ⁠; son isolement est à peu près complet et les marchands français dirigent leurs expéditions vers la Méditerranée orientale plutôt que vers le Maroc. économique du Maroc, devait bientôt le favoriser. En effet, Mais ce même isolement, qui contrariait le développement l’accord d’intérêts entre Chrétiens et Musulmans d’Orient, ébauché par Charlemagne et développé par les divers héritiers de sa puissance, est rompu par les Croisades : de la fin du xe siècle à la fin du xIll°, la guerre sévit sur les eaux et les rivages de la Méditerranée orientale⁠ ⁠; la Syrie, l’Egypte, la Tunisie deviennent des champs de bataille⁠ ⁠; Arabes et Européens se traitent en ennemis jurés. Par contre, le Maroc, dont les intérêts politiques étaient désormais séparés de ceux des Arabes d’Orient et dont les dynasties berbères se proposaient une expansion tout occidentale, demeure à l’écart du conflit, et c’est vers lui que se tourne de préférence l’activité commerciale des Etats chrétiens.

Il semble, d’autre part, que le Maroc, en retombant aux mains des dynasties indigènes, ait retrouvé le sens de ses propres aspirations et se soit éloigné de cette xénophobie qu’une guerre sainte, prêchée par les Arabes, lui avait passagèrement communiquée. Il est repris par cette préoccupation de l’intérêt matériel et par cette indifférence aux mouvements de pensée qui constituent le fond permanent de son tempérament, et les marchands, aussi bien que les missionnaires chrétiens, sont

HIST. DES COLONIES : MAROC.

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désormais accueillis par lui — surtout au temps des Almohades — sans trop de haine ni de répugnance.

Dès le xiIe siècle, les ports de notre côte méditerranéenne profitent des travaux d’approche poussés par les puissantes principautés maritimes de l’Italie. Par exemple, en I138, Gênes, qui depuis quelque temps avait obtenu du Maroc de grands avantages commerciaux et qu’inquiétaient sans doute les habitudes moins régulières de ses voisins et concurrents, s’associe aux communes et seigneurs de Marseille, Hyères, Fréjus et Antibes pour l’extension du commerce en Afrique : elle conclut avec Marseille une alliance offensive et défensive et promet en retour d’aider Marseille à négocier un traité direct avec le « Roi du Maroc »⁠ ⁠; toutes les villes de la Provence lui promettent, en outre, d’obliger leurs armateurs et même leurs corsaires à respecter la personne et les biens des sujets marocains.

L E PROGRES DES RELATIONS FRANCO-MAROCAINES

Ainsi, et dans la mesure où les rares documents qui nous sont parvenus permettent cette distinction, trois périodes apparaissent dans ces premières relations de notre pays et du Maroc : du lendemain de la bataille de Poitiers à la fin du xre siècle, et malgré la continuation de l’état de guerre, le commerce se fraie péniblement une route vers les ports marocains de la côte méditerranéenne⁠ ⁠; au XIIe siècle, apparaissent, dans le sillage des Italiens, des marchands provençaux qui obtiennent du Maroc des traités réguliers⁠ ⁠; au xılle siècle, les relations du commerce français et du Maroc bénéficient des efforts que les Croisades ont détournés de l’Orient. tant de tous ceux qui se disputaient l’accès de la Le commerce français n’était pas le plus imporcôte marocaine⁠ ⁠; la maîtrise de la Méditerranée occidentale passait, par exemple, de Pise à Gênes et Venise, puis à Barcelone et Florence, mais sans jamais tomber aux mains de la France. De leur côté, les ordres religieux qui essaimaient au Maroc pour la propagation de la foi et la rédemption des captifs, se recrutaient surtout en Italie, en Espagne, au Portugal : l’action religieuse des Français au Maroc n’est guère représentée, jusqu’aux temps modernes, que par l’ordre de la Trinité de la Rédemption des captifs, nommé en France Ordre des Mathurins ou des Trinitaires et fondé à Marseille, au début du XIIIe siècle, par saint Jean de Matha.

Mais, au contraire de la plupart des autres puissances, dont la situation européenne est mal assise et dont le rôle marocain subit des sautes brusques, la France ne cesse d’étendre et de consolider de jour en jour son influence et ses entreprises au Maroc. Surtout, elle évite toute allure de conquête ou de croisade, et, tandis que l’Espagne, qui, d’ailleurs, avait à libérer son territoire de l’occupation musulmane, ne cesse de se heurter violemment au Maroc, elle se contente de développer fort pacifiquement ses relations commerciales. Dès la fin du xiie siècle, les ports du Languedoc rivalisaient avec les ports de Provence⁠ ⁠; pendant tout le cours du xIve siècle, Marseille, Nîmes, Aigues-Mortes, Montpellier, Narbonne, dirigèrent sur le Maroc des expéditions régulières, et si, au début du xve siècle, la grande misère du Royaume de France, provoquée par l’invasion anglaise et ses suites, arrêta un moment ce bel essor, la situation fut brillamment rétablie, dans la seconde moitié du même siècle, sous l’impulsion de Jacques Cœur, qui fit de Montpellier son centre d’action, puis de Louis XI, qui s’intéressa particulièrement à la prospérité de la Provence et rendit à Marseille son ancienne fin du xve siècle, quand les grandes découvertes tendirent à déplacer les voies maritimes, la France ne perdit rien à ce renversement des positions commerciales et se contenta de pousser plus avant ses opérations sur la côte atlantique du Maroc.

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activité. Si bien qu’à la QUÊTE DES TRINITAIRES POUR LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS
Gravure activité. Si bien qu’à la QUÊTE DES TRINITAIRES POUR LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS
ES OBLIGATIONS

Ces longues relations économiques entre le Maroc et la France promettaient déjà d’aboutir à des relations politiques. Ce ne sont encore que des intrigues isolées, sans plan d’ensemble, sans but bien ferme : Raymond VI, comte de Toulouse, le héros de la révolte albigeoise, est accusé par le concile de Lavaur, en 1213, d’avoir demandé des secours au roi du Maroc⁠ ⁠; le roi de France Philippe III, en 1282, ébauche une alliance avec le sultan mérinide Abou Youssef Yakoub el Mansour pour soutenir les droits au trône de Castille des enfants de Ferdinand de la Cerda, petits-fils de saint Louis, et le sultan, qui avait pris l’initiative de l’accord, rappelait en cette occasion « qu’il y avait entre lui et le très honoré roi de France une affection réciproque et des liaisons d’amitié, qu’on ne saurait entretenir avec trop de soin, et dont les liens méritent d’être resserrés plus étroitement ». Rien ne sortit de ces projets⁠ ⁠; mais il est clair que les Français n’avaient pas perdu leur temps au Maroc et que le terrain était préparé pour des ententes plus larges. A mesure que se développent les relations entre les Etats

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• RÉCIPROQUES chrétiens et l’Afrique musulmane, une jurisprudence commerciale s’élabore⁠ ⁠; des traités en forme remplacent les conventions verbales ou les lettres de garanties, et des clauses traditionnelles, qu’il est possible de résumer et de grouper, dominent bientôt les accords de circonstance.

La plus importante de ces clauses assure aux marchands ou sujets chrétiens intéressés par le traité la sécurité de leurs personnes et la liberté de leurs transactions, aussi bien dans les villes que sur mer. La piraterie est proscrite, ainsi que la capture et le commerce des prisonniers. Les naufragés ont droit à protection, le droit d’épaves est aboli, et le droit d’aubaine même, en vertu duquel les biens de l’étranger décédé étaient dévolus au souverain du lieu, est suspendu en faveur des Chrétiens couverts par un traité.

En retour de ces garanties, les Chrétiens ne devaient aborder, sauf cas de force majeure, qu’en certains points du littoral, désignés par les traités ou consacrés par un usage formel. Non point qu’on craignit de les voir multiplier leurs entreprises et compromettre la sécurité du pays, mais simplement pour la régularité et l’efficacité des opérations douanières.

Ils devaient aussi s’interdire de heurter les Musulmans dans leurs sentiments religieux et, à cet effet, ne célébrer leur propre culte que dans leur fondouk ou à huis clos.

OBJETS D’ÉCHANGE

Enfin, toutes les marchandises que les Chrétiens importaient en Afrique ou qu’ils en exportaient, étaient frappées, sauf rares exceptions, de droits de douane : « droits principaux », qui s’élevaient en général à 10 0 /o pour les importations, 50 /o pour les exportations, « droits additionnels » (pour les interprètes, pour le pesage des marchandises, pour l’ancrage, etc.), de taux plus variables. Le commerce chrétien gardait au Maroc un caractère tout maritime : il s’arrêtait à la côte et le transit vers les villes de l’intérieur lui échappait. Longtemps même, il demeura limité aux ports du littoral méditerranéen : Tanger, Ceuta, Velez de la Gomera (appelé aussi Badis), Alcudia ou Arcudia, dont on nous signale l’existence jusqu’au xvIe siècle et qu’il faut peut-être identifier avec Alhucemas, enfin Melilla. Sur la côte atlantique, les Français ne fréquentèrent guère qu’Arzila jusqu’au XIVe siècle⁠ ⁠; mais il semble bien qu’à cette époque ils commencèrent, concurremment avec les Portugais, à se diriger sur Salé, Azemmour, Safi et Mogador. Tous les points intéressants du Maroc maritime se trouvaient ainsi touchés, si peu que ce fût, par notre commerce.

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Par ces ports, que les caravanes indigènes mettaient en relations avec les grandes villes de l’intérieur, comme Fès, Meknès ou Marrakech, la France procurait surtout au Maroc des céréales (orge et froment) et des légumes secs (fèves), des toiles de Bourgogne, des draps de Perpignan et du Languedoc, des vins en grosses quantités. Sans doute une bonne partie de ces vins était-elle destinée aux Chrétiens installés dans le pays⁠ ⁠; mais il paraît certain que les Musulmans en consommaient aussi, tout en se reprochant mutuellement cet oubli de l’interdiction coranique.

LE FONDOUK

Les cargaisons de retour comprenaient ordinairement des produits alimentaires comme les dattes, l’huile, le sucre, le cumin⁠ ⁠; des textiles, laines et coton⁠ ⁠; de la cire⁠ ⁠; des objets de luxe, comme le corail, les plumes d’autruche⁠ ⁠; de l’alun pour la teinture, des armes, mais surtout des cuirs. Dans les villes ouvertes au commerce, les puissances chrétiennes alliées du Maroc disposent d’un quartier séparé, ou « fondouk », clos par un mur et fermé d’une seule porte.

C’est toute une petite cité administrative et commerciale, plus ou moins active selon l’importance des villes et des transactions, mais toujours pittoresque et vivante. Elle groupe, autour de sa maison consulaire, de son cimetière et de son église, des magasins et des ateliers, des échoppes d’écrivains publics et d’interprètes, des bureaux de changeurs qui tintent du bruit des monnaies, un four banal, un marché.

Le consul est le maître de ce « quartier franc » : il y représente la nation chrétienne, assure la police, gère les intérêts communs, perçoit les droits de chancellerie et de navigation et rend la justice à ses nationaux, sauf le cas où le défendeur est musulman. Il y a là comme une dépendance et un reflet de la terre natale.

22 LES CORSAIRES

L’existence, jusqu’au début des temps modernes, y fut généralement paisible. Les Marocains tenaient beaucoup à ces relations avec l’extérieur, qui ne menaçaient nullement leur indépendance, leur valaient des profits certains et leur procuraient les produits de l’industrie européenne⁠ ⁠; au demeurant, leur religion ne creusait pas encore un abîme entre l’Europe et le Maroc, nulle croisade ne l’avait exaspérée : si quelques missionnaires franciscains avaient trouvé le martyre dans l’Empire des sultans, c’est qu’ils l’avaient obstinément cherché et que leurs attaques ouvertes contre l’Islam, ses institutions et ses représentants avaient dépassé toute mesure, et ces Franciscains n’étaient pas des Français. Ces relations commerciales, d’intensité médiocre sans doute, mais relativement tranquilles, semblent s’être maintenues pendant tout le cours du xIve et du xve siècle. Les gouvernements même, on l’a vu, tendaient à se rapprocher. Une seule ombre pointait au tableau et grandissait de jour en jour : la piraterie. Il est bon de noter qu’elle n’était nullement spéciale aux Musulmans : il est même probable qu’elle fut d’abord beaucoup plus active de la part des Chrétiens d’Europe, marins plus audacieux et mieux outillés, et il apparaît nettement dans les traités passés entre les puissances chrétiennes et les Etats barbaresques jusqu’au xIve siècle que les BAB MRISA - XVI SIÈCLE (Etat actuel) stipulations relatives à la ré- Un canal passant sous cette porte permettait aux corsaires de se réfugier derrière le rempart. pression de la course visent tout particulièrement les Chrétiens. D’autre part, les gouvernements, au moins au début, ne sont pour rien

Illustration de l'ouvrage, page 22
Gravure sans légende (page 22)
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dans l’affaire : le banditisme maritime est l’œuvre d’entreprises individuelles, réprouvées par les souverains.

Pourtant, vers la fin du xule siècle, la course, au Maroc, tend à devenir une industrie d’Etat. La dynastie almohade, affaiblie par le relâchement des mœurs et les révolutions de palais, est renversée par des tribus venues du Maroc oriental, les Beni-Merin, qui finissent par reconstituer à leur profit l’empire marocain et fondent la dynastie des Mérinides. Or, ces Mérinides représentent une exception dans l’histoire du Maroc : au contraire des dynasties antérieures, ils ne sont portés au pouvoir par aucun mouvement religieux, ils ne doivent leur élévation qu’à la force, à leurs vertus guerrières, à leur audace de nomades pillards et, même sur le trône des Sultans, ils demeurent asservis à leurs origines : maîtres de l’Afrique du Nord, ils profitent de leur situation maritime pour ajouter les profits de la course à ceux des razzias. Des vaisseaux de plus en plus nombreux et de mieux en mieux armés partent de Tétouan, sur la Méditerranée, puis de Salé sur l’Atlantique, et les sultans mérinides se réservent officiellement une part des prises.

Malgré tout, ce n’est encore qu’une gêne, et le développement commercial n’en est pas arrêté. Marmol, parlant de Salé, signale à la fois qu’il y a là « un bon port... où abordent les marchandises de l’Europe », et qu’ « on y équipe des fustes pour courre les côtes de la chrétienté ». La piraterie est au commerce ce que la grêle est aux moissons : un risque, un accident, qu’on tâche d’éviter, mais qui rentre dans l’ensemble des périls de la mer et qu’on affronte avec le reste.

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ENTRÉE DU SULTAN A FÈS
Planche ENTRÉE DU SULTAN A FÈS

ENTRÉE DU SULTAN A FÈS

Citer ce chapitre

Georges Hardy, « Les incidents de frontière (1830-1900) », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 3-24.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/maroc/les-incidents-de-frontiere-1830-1900/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730