Tome I · L'archipel de Saint-Pierre et Miquelon
L'archipel de Saint-Pierre et Miquelon
L’ARCHIPEL
SAINT-PIERRE ET MIQUELON
DE
PAR ALFRED MARTINEAU
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Le traité de Paris. - Les premiers habitants. — La pêche. — Rapports avec les
ÉPARÉSAnglais. — L’évacuation de Saint-Pierre. — La reprise de possession (1783). — Une nouvelle administration. - La Révolution française. — Saint-Pierre, de 1793 à 1816. — Les temps modernes. de Terre-Neuve par une distance de quatre lieues à peine, les trois îlots de Saint-Pierre, la Grande-Miquelon et Langlade ou Petite-Miquelon, n’avaient pour ainsi dire pas eu d’histoire, lorsque le traité de Paris les rendit à la France en 1763 (I). Il semble que dès le début du seizième siècle, et peut-être auparavant, ils aient été fréquentés par les pêcheurs de France et d’Angleterre, attirés en ces parages par l’abondance du poisson. Jacques Cartier et Lescarbot en parlent et il en est également question dans des récits de voyage anglais à peine postérieurs. L’îlot de Saint-Pierre porte déjà ce nom, ce qui semble indiquer la priorité des occupations françaises. Ce furent les gens de Dieppe, de Granville et de Saint-Malo qui vinrent les premiers, puis, en 1545, apparurent les pêcheurs basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz. Il n’est pas inutile d’ajouter que Terre-Neuve, avec le large développement de ses côtes, ses baies profondes et multiples où l’on peut aisément s’abriter, était encore plus fréquenté. Malgré ces commodités offertes par la nature, nos pêcheurs n’eurent pas d’établissements sédentaires avant 1662 ; cette année-là, ils se fixèrent à Plaisance ; encore n’est-il pas sûr qu’au début, ils y soient restés pendant l’hiver. Selon les usages de la pêche, les marins arrivaient en avril ou en mai pour repartir en octobre et, pendant tout l’hiver, le pays maussade et froid restait inhabité. Quand le traité d’Utrecht céda toutes ces régions à l’Angleterre, il n’y avait, en terre française, que cent quatre-vingts habitants ; le sacrifice fait par Louis XIV fut donc moins dur qu’on ne le croit généralement, d’autant que le traité nous réservait le droit de pêche sur les côtes nord de Terre-Neuve, depuis la baie de Bonavista jusqu’à la Pointe-Riche, c’est-à-dire sur la moitié du littoral, et cela paraissait alors plus important que l’occupation même du pays.
246Selon l’usage du temps, les habitants des pays cédés à l’Angleterre furent évacués ; les uns retournèrent en France, d’autres allèrent au Canada ou à l’Ile Royale. Ainsi il n’y eut à Saint-Pierre aussi bien qu’à Miquelon aucun élément de population française jusqu’en 1763. Il ne paraît pas d’autre part que les Anglais qui, à Terre-Neuve, avaient concentré toute leur attention et tous leurs efforts sur la baie de Saint-Jean et la presqu’île d’Avalon, aient attaché la moindre importance à ces îles qui pour eux n’avaient aucune valeur. Lorsque nous y revinmes en 1763, il n’y avait à terre que quelques vestiges d’habitations abandonnées et il n’est pas question des habitants ; sans doute ceux-ci étaient-ils retournés à la Grande-Ile, sous le pavillon britannique. La rétrocession à la France de ces îles, aussi bien que
1 DE PARIS du droit de pêche à la côte nord de Terre-Neuve, ne se fit pas sans quelque difficulté. Un fort parti en Angleterre voulait qu’on ne laissât absolument rien à la France en cette partie du monde et lord Chatham fut le vigoureux champion de cette doctrine ; d’autres au contraire voulaient qu’on nous rendit le Canada, et la thèse eût peut-être triomphé sans opposition des colonies américaines. Nous ne tenions pas outre mesure à la restitution de Saint-Pierre, que nous considérions comme une colonie de peu d’importance et trop proche de Terre-Neuve ; nous eussions préféré l’Ile Royale. Après de nombreuses conférences, on aboutit à la convention qui nous rendait le droit de pêche sur les côtes de Terre-Neuve avec les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, celles-ci moins pour servir à la pêche que pour permettre à nos marins d’avoir, le cas échéant, un port de refuge où ils seraient abrités par le pavillon national. Encore fut-il stipulé que nous ne pourrions y avoir que cinquante hommes de garnison et que les Anglais auraient la liberté d’y exercer par leurs navires un contrôle permanent.
247Si peu favorable qu’il nous fût, le traité fut vivement attaqué en Angleterre, notamment par les commerçants qui ne pouvaient admettre qu’on nous réservât un droit quelconque à pêcher sur les côtes de Terre-Neuve ; le monopole de ce droit, disaient-ils, était encore plus important pour le pays que l’acquisition du Canada. Malgré une dernière intervention de Chatham, le traité n’en fut pas moins voté à la Chambre des Communes par 390 voix contre 63.
ILES PREMIERS HABITANTSVoici donc Saint-Pierre et Miquelon colonies françaises et c’est seulement maintenant que commence en réalité leur histoire. Qu’allions-nous faire de ces trois îlots, qui n’avaient pas un habitant ? Le pays, tout à fait inculte, n’offrait aucune ressource, et la rigueur du climat, très froid durant les mois d’un hiver qui se prolonge ’toujours trop, très chaud pendant les courts mois d’été, n’était point faite pour y attirer ni y retenir une population nombreuse et satisfaite. diens de l’Ile Royale, et même les Canadiens, qui ne vou- Ce ne fut cependant pas celle-ci qui manqua. Les Acalurent pas se plier à la domination anglaise, accoururent en nombre suffisant pour former en moins de quelques mois une masse de quinze à dix-huit cents personnes, dont l’administration naissante se trouva fort embarrassée. Il n’y avait rien pour les abriter, rien pour les nourrir, et par surcroît les nouveaux venus n’entendaient rien à la pêche, désormais leur seul gagne-pain possible.
L’administration royale, représentée par le capitaine Dangeac, ancien officier de Louisbourg, se trouva débordée par cet afflux de population ; le pays ne produisant rien, on dut tout faire venir de France, aussi bien les bois pour construire les maisons, cabanes et échafauds pour faire sécher le poisson, que les farines, lards ou légumes secs nécessaires à la nourriture des habitants. La plupart des gens n’ayant rien pour payer, il fallut les nourrir gratuitement ; d’autres, qui avaient quelques ressources, reçurent en avances remboursables ce dont elles avaient besoin. Il vint aussi de France trois cent cinquante personnes, y compris la garnison et le personnel administratif. Ce fut environ deux mille personnes à entretenir tous les jours.
Le roi accepta ou plutôt subit d’abord de bonne grâce ces charges importantes que la reconnaissance envers nos anciens sujets lui imposait comme une sorte de 247 devoir ; mais on se fatigue de tout ; une partie des néo-Saint-Pierrais ne pouvaient ou ne voulaient pas se livrer à la pêche. Leur entretien coûtait cher ; on réduisit d’abord les rations, puis on décida de faire repasser en France une partie de la population. Il partit ainsi un millier de personnes de 1767 à 1770. Ceux qui restèrent ne dépassèrent pas six à sept cents, chiffre auquel il faut ajouter trois à quatre cents matelots d’Europe laissés par les armateurs à la fin de la saison de pêche et qu’on retrouvait l’année suivante.
248Toutes les familles nécessiteuses ne partirent pas, et il fallut continuer de distribuer des vivres gratuitement aux plus malheureuses, et faire à d’autres des avances qui furent rarement remboursées. En 1775, par suite du retour de quelques rapatriés, on estimait à quinze cents le nombre des habitants qui bénéficiaient de la ration ; celle-ci consistait chaque jour en vingt onces de farine et six onces de lard ou huit de bœuf.
Le gouverneur se débattait comme il pouvait au milieu de difficultés sans cesse renaissantes, attendant avec anxiété les navires d’Europe qui devaient apporter les approvisionnements, et obligé de diminuer les rations lorsqu’ils arrivaient trop tard. Il est vrai qu’on avait la ressource de se fournir en Amérique, à Boston, mais outre que le voyage d’aller et retour prenait déjà beaucoup de temps, lopération était toujours onéreuse et souvent pleine d’aléas.
LA PECHECes premières années de notre installation à Saint-Pierre furent véritablement difficiles. Et ni la douceur de l’atmosphère ni les agréments de la nature n’apportaient aucun adoucissement comme aucune consolation au dur labeur de l’homme, obligé de lutter sans cesse contre des éléments hostiles ou incléments. vingt-six mille quatre cent douze quintaux de morue sèche, La pêche était pourtant satisfaisante ; en 1768, elle donna soixante-neuf mille quatre cent vingt-sept de morue verte et trois cent trente barriques d’huile de poisson. En 1775, ce fut le double. Le quintal de morue oscillait autour de dix-huit livres. La pêche se faisait d’ordinaire avec des chaloupes montées par trois hommes ou de simples warys, d’un plus faible tonnage, qui ne nécessitaient que le concours de deux matelots.
Tant pour Terre-Neuve que pour Saint-Pierre, il venait de France chaque année environ dix mille matelots, la plupart de Granville. Pour éviter au roi de fournir seul aux approvisionnements de la colonie, ces navires apportaient d’ordinaire avec eux des vivres ou autres objets qu’on échangeait aux habitants contre de la morue ; mais souvent les armateurs négligeaient systématiquement ce trafic, 248 ou ne voulaient l’exercer qu’à condition qu’on leur cédât la morue à des prix dérisoires, par exemple 12 à 13 francs le quintal. Ces exigences entretenaient une animosité persistante entre les habitants sédentaires et la population de passage.
249 R APPORTS AVEC LES ANGLAISLa pêche propre aux îles Saint-Pierre et Miquelon ne devait s’exercer qu’à l’ouest de ces îles et dans la moitié de l’étroit bras de mer qui les séparait de Terre-Neuve ; passée cette limite et sur la côte sud de la Grande-Ile, toute pêche nous était interdite ; nous n’avions même pas le droit d’y aborder ni d’y couper du bois. Au début, il arriva souvent que quelques-uns de nos pêcheurs, par mépris ou méconnaissance des traités, s’aventurèrent au delà des bornes permises ; le gouverneur de Terre-Neuve, Hugh Paliser, fut intraitable pour faire appliquer ce qu’il considérait comme les droits imprescriptibles de la Grande-Bretagne : nos navires de pêche en contravention furent saisis et les installations à terre détruites. A la fin tout se tassa et nos pêcheurs se plièrent aux exigences britanniques. La défense de couper du bois resta de même rigoureusement appliquée ; toutefois, à la suite d’une violente tempête, qui détruisit presque tout Saint- Pierre, en septembre 1775, un nouveau gou- PHARE DE LA POINTE-AUX-CANONS verneur de Terre-Neuve, Montague, leva provisoirement l’interdiction. Cette question du bois fit couler beaucoup d’encre aussi bien à Paris qu’à Londres. C’était en réalité toute la question de nos rapports avec les Anglais qui se posait : devaient-ils tendre vers une certaine cordialité ou s’en tenir à la stricte exécution des traités ? du côté anglais, hautains et distants, au moins pendant Disons tout de suite qu’ils furent froids et secs et, les premières années. On craignait apparemment que Saint-Pierre, malgré son étroitesse, ne devint un foyer de prosélytisme occulte d’où nous soufflerions un mauvais esprit aux populations nouvellement rattachées à l’Angleterre. Sur les réclamations et protestations de Paliser, il nous fallut renoncer à envoyer à Terre-Neuve et bientôt après à Saint-Pierre un navire de guerre pour surveiller 249
les opérations de pêche, sous prétexte que c’était un moyen de défense contraire au traité de paix. M. de Tronjoly fut le premier et dernier officier de marine qui parut alors dans les eaux de Terre-Neuve (1763-1768).
Le ton changea en 1775 avec l’insurrection des colonies américaines. Gouverneur et officiers anglais mirent moins de morgue et de raideur dans les rapports qu’ils eurent avec nos autorités. On craignait que d’une façon plus ou moins détournée nous n’apportions quelque concours aux insurgés.
Nos intentions étaient pourtant tout autres que belliqueuses ; il ressort en effet des correspondances officielles que, tout en suivant avec le plus grand intérêt les événements d’Amérique, notre gouverneur et les colons eux-mêmes ne marquèrent jamais d’une façon sensible leurs sentiments à l’égard des belligérants ; notre faiblesse nous recommandait la prudence ; celle-ci fut rigoureusement observée et l’on arriva ainsi à l’heure fatale où, pour des causes plus générales, la guerre ayant été déclarée entre la France et l’Angleterre, Saint-Pierre et Miquelon retombèrent encore une fois sans coup férir sous la domination anglaise, le I5 septembre 1778.
L SAINT-PIERREEn cet espace de quinze ans (1763-1778), deux gouverneurs seulement s’étaient succédé au pouvoir, Dangeac et le baron de l’Espérance, son parent. En dehors des soucis relatifs à l’entretien de la population, et à nos rapports avec les Anglais de Terre-Neuve, l’administration fut tranquille ; rien ne troubla la bonne harmonie entre les habitants et l’on put édifier, comme pour une œuvre éternelle, les bâtiments publics et privés nécessaires aux besoins de la population ; sur les réclamations de Dangeac, le roi consentit même à l’érection d’un hôpital qui fut achevé en 1771. Notons, à titre simplement documentaire, qu’en 1774, il y eut à Saint-Pierre treize mariages, trente-deux baptêmes et trente-trois décès, et à Miquelon trente-sept baptêmes, douze décès et sept mariages. "EVACUATION DE au dépourvu ; ils s’y attendaient depuis plusieurs mois et, La guerre de 1778 n’avait pas pris les Saint-Pierrais en prévision des événements, on avait déjà rapatrié en France près de quinze cents personnes.
Conformément aux usages du temps, le reste de la population, environ cinq cents personnes, fut ramené en France, de telle sorte qu’encore une fois Saint- Pierre et Miquelon restèrent inhabités.
LA SESSION DE POST SESSIONLes Saint-Pierrais se fixèrent surtout à la Rochelle ; d’autres, en moins grand nombre, furent évacués à Saint-Malo, Lorient, Nantes, Cherbourg, Bayonne et 250 Granville. A leur arrivée sur le sol français, on leur donna des indemnités allant de six à douze sous par jour. Celles-ci commencèrent à être réduites en 1780, pour être supprimées en 1781 aux hommes valides pouvant travailler et ramenées à six sous pour les invalides, les femmes et les garçons et filles au-dessus de seize ans et à quatre sous pour les enfants au-dessous de cet âge. Cela représentait une somme annuelle de 40 à 42000 livres, au lieu d’un subside initial de 102 691 livres. (1783) clue avec l’Angleterre et Saint-Pierre nous fut de nouveau Et en voile pour cinq ans ! En 1783, la paix fut conrendu, tel qu’il se trouvait vingt ans auparavant, c’est-à-dire sans population et sans installations. On demanda aux Saint-Pierrais fixés en France s’ils voulaient retourner en leur pays ; il s’en trouva tout de suite seize cent deux. Ce chiffre fut trouvé excessif pour les mêmes motifs qu’en 1763 et on limita le premier convoi à quatre cent trente-huit ; encore fut-il entendu que les femmes et
251LE QUAI DU COMMERCE A SAINT-PIERRE
les enfants ne pourraient partir que plus tard, mais par négligence ou pour toute autre cause, il s’en embarqua autant que d’hommes valides. Le baron de l’Espérance, réintégré dans le gouvernement de la colonie, y arriva le 30 juillet avec soixante-dix officiers, militaires ou d’administration, et cent soldats, et comme aucune construction n’était encore faite, tout ce personnel logea d’abord sous la tente. La France n’ayant pas envoyé assez de matériel, on ouvrit un crédit de 460 000 livres pour faire venir de Boston des planches, des bardeaux, des piquets, des briques et de la chaux, tant pour les bâtiments civils que pour ceux des particuliers. Avec ces matériaux, on avait déjà reconstruit à Saint-Pierre, en septembre 1784, les casernes, la boulangerie, le magasin, l’hôpital, la prison, le corps de garde, le presbytère, la maison de la sage-femme et l’on achevait le gouvernement, la maison de l’ordonnateur, la maison du contrôleur, celles des officiers, écrivains et du capitaine du port, l’église et la salle d’audience. A Miquelon s’édifiaient des constructions de même nature.
Ces travaux de première urgence ayant pris toute l’année, sans que les nouveaux venus eussent pu se livrer à la pêche, on décida de leur continuer la ration pendant toute l’année 1784.
Entre temps, d’après les négociations engagées en Europe, les autorités de Terre-Neuve nous avaient accordé la liberté de couper du bois dans la petite baie du Désespoir, qui avoisine la baie de la Fortune, mais quand elles virent que la discussion se prolongeait, elles retirèrent l’autorisation en septembre 1784, et l’on dut aller tout chercher à Boston.
NISTRATIONCinq cents émigrants arrivèrent de France en 1784 ; dans ce nombre cent soixante-cinq venant de Saint-Malo firent naufrage au cap Race le 31 mai et y perdirent le peu qu’ils apportaient. Il fallut nécessairement continuer de fournir la ration ou des avances à tous ces nouveaux venus. Les frais augmentant, on arrêta en principe que ce système onéreux et parfois abusif cesserait en 1787. L’administration de Saint-Pierre avait été rétablie en 1783 sur les bases d’avant guerre, quoique moins assujettie au contrôle britannique ; les navires anglais ne venaient plus nous contrôler à leur guise et nous avions le droit d’entretenir à Saint-Pierre telle garnison que nous jugerions convenable. C’est pourquoi nous l’avions tout de suite fixée à cent hommes. Mais on ne tarda pas à s’apercevoir que par l’action qu’ils pouvaient exercer le cas échéant sur les événements, ce chiffre était encore excessif et en 1785, on entreprit une réforme générale de l’administration. Les fonctions de gouverneur et d’ordonnateur furent supprimées et l’autorité supérieure dévolue au commandant de nos forces maritimes en Amérique, dont le port d’attache était à Saint-Domingue. Celui-ci viendrait une fois l’an faire une visite d’inspection à Saint-Pierre et à Terre-Neuve et, après avoir résolu les questions les plus urgentes, proposerait au ministre les mesures à prendre pour l’avenir et retournerait aux Antilles. En son absence l’autorité serait déléguée au commandant de la petite garnison laissée dans les deux îles, qui fut réduite à soixante hommes.
253Ce commandant, qui remplit en fait les fonctions de gouverneur, fut jusqu’en 1793 un nommé Danseville, capitaine d’infanterie.
On a presque toute sa correspondance pour 1785 et les années qui suivent. Le seul souci du gouverneur, — mais il était constant — était d’assurer la nourriture des habitants, en achetant des vivres à Boston. Or, on comptait à cette époque, à Miquelon seulement, cinq cents personnes réparties en quatre-vingtdouze familles logées dans soixante-dix-huit cabanes. La population de Saint- Pierre était un peu plus nombreuse, mais encore trop forte pour pouvoir assurer sa subsistance dans des conditions normales ; aussi prit-on le parti en 1787 d’en faire repasser une partie en France et une autre partie aux Iles d’Amérique ; ce nouvel exode continua jusqu’en 1790. Triste destinée que celle de cette population acadienne, sans cesse ballottée entre la France et l’Amérique, victime à la fois de ses souvenirs, de sa fidélité à la France, et des cruelles nécessités de la nature. Et ses épreuves n’étaient pas terminées.
Malgré le souci légitime de n’entretenir à Saint-Pierre que des gens qui pussent y vivre dans les conditions normales, sans un souci excessif du lendemain, la question des approvisionnements resta aiguë jusqu’au dernier jour, c’est-à-dire jusquà 1793, et, quand la Révolution éclata, elle joua un rôle important dans les troubles populaires. Ni les vaisseaux du roi ni ceux des armateurs n’apportaient jamais assez de vivres et, en attendant qu’on ait pu recevoir le complément nécessaire de New-York ou de Boston, il y avait des jours d’angoisse et parfois de découragement.
Comme pour rendre la situation plus angoissante, la morue étrangère s’introduisait en contrebande par les petits ilots qui bordent Saint-Pierre : ile aux Chiens, le Colombier, ile aux Vainqueurs, etc., au grand profit des armateurs ou des négociants de France qui l’achetaient moins cher, mais au détriment de la population sédentaire qui était obligée de baisser les prix. Et comme elle n’achetait pas à meilleur compte les ustensiles de pêche que lui fournissaient les mêmes armateurs, c’était pour elle une grosse perte, qu’aucune autre ressource ne venait compenser. Aussi, sur ses réclamations, l’administration locale dut-elle interdire, sous peine de confiscation pure et simple, toute introduction de morue étrangère ; mais que peut contre la contrebande la surveillance même la plus active ? La coalition des intérêts privés est toujours plus forte que les règlements.
254 IL A REVOLUTION FRANÇAISEPour ajouter au désarroi, les vaisseaux de France, qui apportaient d’ordinaire quinze à seize mille quintaux de sel pour la conservation du poisson, cessèrent en 1788 d’introduire la quantité suffisante : les marais salants de la Saintonge n’en produisaient plus assez. Il fallut en demander aux Américains, sans pouvoir nécessairement limiter leurs fournitures à ce seul produit, et la contrebande trouva là un nouvel aliment. En 1790, les habitants demandèrent à acheter leur provision en Espagne et en Portugal ; cependant tout le poisson qui n’avait pu être salé se trouva perdu. Ces détails prouvent combien la vie saint-pierraise était dure et précaire et vraiment il faut admirer la ténacité des habitants restant attachés à un pays si infertile et si inclément ; mais aussi l’administration était plus familiale, comme il convenait à une population peu nombreuse où, de quelque côté qu’on regardât, il y avait à peu près égalité dans la misère ; aucun habitant n’était assez riche pour avoir à lui seul un bâtiment de pêche pouvant aller sur les côtes de Terre-Neuve. Connaissant les besoins de chacun, le gouverneur était plus compatissant et ne se connaissait pas d’ennemis. Il n’avait pas besoin d’user de son autorité pour se faire respecter. lution dans l’archipel. Elle ne fut pas sanguinaire, mais C’est dans ces conditions que se produisit la Révoelle eut quand même ses illuminés, ses apôtres et ses martyrs.
Le premier mouvement suscité par les idées nouvelles eut lieu le 25 septembre 1789. La veille, une chaloupe conduite par un habitant de Saint-Pierre nommé Vigneau heurta par mégarde une corvette royale mouillée à l’entrée du Barachois. Le commandant de la corvette, M. de Fabry, qui ne connaissait pas cet habitant et le considéra comme un simple matelot, lui fit donner quelques coups de corde. La population vit dans cette punition, d’un usage alors courant, un attentat à sa dignité et se porta en masse le lendemain devant la demeure du commandant par intérim, Dumesnil-Ambert. Comme il n’y avait jamais eu jusque là dans le pays le moindre mouvement d’effervescence, Dumesnil ne s’émut pas ; mais le 26 les habitants revinrent au nombre de trois à quatre cents et envahirent ses appartements, en réclamant justice. Sans les heurter par une fin de non-recevoir, Dumesnil consentit à parlementer avec une délégation réduite à vingt-huit membres et fit venir Fabry. L’audience fut ce qu’on pouvait espérer d’une foule en somme habituée à l’ordre ; Fabry fit des excuses et tout se termina par un procès-verbal où d’un commun accord on s’appliqua à diminuer la gravité de l’incident.
255C’est ainsi que débuta la Révolution à Saint-Pierre ; il n’y eut pas de réaction brutale et violente contre le passé. La population, composée dans son ensemble de gens entre qui n’existait pas une grande différence sociale, ne vit point dans les idées nouvelles un moyen d’améliorer sa condition et ne les accueillit qu’avec une extrême réserve : ces idées froissaient surtout ses sentiments religieux. Ce n’est qu’en octobre 1790 qu’elle demanda à M. de Broves, commandant la station de Terre-Neuve, l’autorisation de se constituer en assemblée générale pour discuter en commun avec l’administration les affaires qui pouvaient l’intéresser ; jusquelà, elle s’était contentée d’une sorte de règlement établi par M. de Barbazan en 1785, et faisant appel à quelques notables dans les cas les plus épineux,
MARCHANDS DE SPRUCE SUR LE PORT
notamment dans les affaires de justice. Les premières préoccupations de l’assemblée ne furent nullement politiques ; elles se portèrent sur les questions de vivres et d’approvisionnements, sur la concurrence au commerce de la colonie par la morue étrangère et même sur la situation de quelques Américains ou Terre-Neuviens résidant à Saint-Pierre et qui étaient autant de bouches coûteuses à nourrir. Le pain était vraiment le premier besoin du peuple. Il ne fut pas nommé de député à l’Assemblée Constituante non plus qu’aux assemblées qui suivirent, mais un certain Loyer-Deslandes vint à Paris comme le mandataire de ses compatriotes et proposa à la Constituante toute une série de réformes qui ne furent pas réalisées.
L’année 1791 fut tranquille, mais à la fin de l’automne, il se forma, à l’instar de Paris, un club des « Amis de la Constitution » composé surtout de jeunes gens et de pêcheurs français résidant pendant l’hiver, qui prétendit animer la colonie d’un esprit véritablement révolutionnaire. Il en résulta des troubles au cours desquels une femme fut tuée en février 1792. Ce malheureux événement arrêta l’essor des idées nouvelles. Les anciens de la commune se réunirent et demandèrent au commandant Danseville de présider l’assemblée générale des habitants ; ainsi tout le pouvoir serait réuni dans les mêmes mains. Danseville était un homme résolu ; il accepta et d’accord avec l’assemblée, un de ses premiers actes fut de faire décider l’expulsion, ou plutôt le renvoi en France de neuf personnes de la colonie, dont trois femmes, qui s’étaient le plus compromises dans les événements de février. L’arrêté fut aussitôt exécuté ; mais, comme il était facile de le prévoir, à leur arrivée à Brest, ces déportés furent considérés comme des victimes du despotisme et portés en triomphe, et l’on demanda la destitution du commandant ; celui-ci néanmoins resta en fonction jusqu’à la perte de la colonie,
Cependant les réunions de l’assemblée continuaient à se tenir régulièrement. sous la présidence de Danseville, soutenu par la sympathie et la confiance manifeste de la majeure partie de la population. Mais en juin, vint un nouveau commandant de la station de Terre-Neuve, M. Pellegrin ; sans blâmer en aucune façon les actes de Danseville, les couvrant même de son approbation, il représenta à ce dernier qu’il y avait en réalité opposition entre sa fonction et celle de président de l’Assemblée et l’on nomma un nouveau président, qui fut encore un fonctionnaire. Ce nouvel élu n’avait point l’autorité de Danseville ; les Amis de la Constitution recommencèrent à s’agiter et la situation générale redevint assez délicate. Les rixes furent nombreuses dans les cabarets et des injures incessantes furent proférées contre d’hypothétiques aristocrates. L’aristocrate était l’homme qui ne plaisait pas. Les matelots arrivés en France en avril et en mai accrurent encore le contingent de mécontents ou d’illuminés ; c’étaient eux surtout qui déchaînaient les passions. Néanmoins, il n’y eut pas d’attentats contre les personnes.
257Lorsqu’on connut la mort du roi et les mesures prises en France contre le clergé, certaines personnes, redoutant l’avenir, préférèrent quitter le pays plutôt que d’être à la merci d’un mouvement populaire, et allèrent peupler les îles de la Madeleine, où elles formèrent le premier noyau de population.
SAINT-PIERRE, DE 1793 A 1816Le président de l’assemblée, débordé par les événements, cessa d’assister aux séances et tout faisait prévoir une période très agitée, lorsque la guerre éclata entre la France et l’Angleterre. Saint-Pierre et Miquelon tombèrent encore une fois au pouvoir des ennemis, sans opposer la moindre résistance (14 mai 1793). Les Anglais ne détruisirent rien ; mais, selon l’usage, la population tout entière - quinze cent deux personnes — fut déportée à Halifax puis en France et il ne resta plus dans les deux îles que des cases vides. Ce fut la fin des idées révolutionnaires à Saint-Pierre et Miquelon. Après le départ des Français, les Anglais se crurent assez les maîtres de l’avenir non seulement pour ne rien détruire, mais encore pour faire appel à de nouveaux habitants et dès 1793 il commença à venir de Plaisance des familles, dont quelques-unes y sont demeurées. Ce nouvel établissement fut contrarié en 1795 par l’apparition soudaine d’une escadre française commandée par le contre-amiral Richery, qui venait d’échouer dans une entreprise à Terre-Neuve contre la presqu’île d’Avalon. Il détruisit aisément quelques installations qui se trouvaient à terre mais il ne songea même pas à recouvrer les deux îles, où il lui eût été impossible de se maintenir. Et Saint-Pierre resta tranquillement sous la domination anglaise jusqu’en 1802.
La reprise fut effectuée le 2 fructidor an X par le lieutenant de vaisseau Joset, commandant la Surveillante. Le bourg de Saint-Pierre était alors entièrement détruit ; le pont qui servait aux débarquements brisé et le Barachois abîmé par le lest qu’y avaient jeté les chaloupes anglaises. On songea à transporter le cheflieu à Miquelon, non parce que la rade était meilleure — elle était au contraire plus mauvaise et c’était tout un port à construire — mais parce que cette île offrait plus de ressources par ses productions. Avant que ce projet eût pris corps, le petit archipel retombait à nouveau au pouvoir des Anglais et y resta jusqu’en 1816.
Le commissaire de la marine Bourrilhon, qui en reprit possession le 25 mai de cette année, demanda qu’avant de faire revenir de Rochefort et de Bordeaux
HISTOIRE DES COLONIES.
258les anciens habitants, on fit les constructions nécessaires pour les abriter. On ne voulait rapatrier que cent trente familles, comptant trois cent onze individus ; malgré les précautions prises, il revint plus de monde que ne le comportaient les installations, et il fallut renvoyer en France une trentaine de personnes.
LE DEANESPendant plusieurs années, il fut très difficile de nourrir la population, si réduite fût-elle ; les habitants, ne pouvant travailler que six mois par an, subvenaient difficilement à leurs besoins. De janvier à mai 1819, on distribua soixantetreize mille soixante-trois rations à deux cent trois personnes de Saint-Pierre et à deux cent quatre-vingt-trois de Miquelon. A la fin tout se tassa, tout s’arrangea ; les conditions du commerce n’étaient plus les mêmes qu’au dix-huitième siècle ; les communications devinrent plus rapides et les ravitaillements plus faciles et moins dispendieux. Saint-Pierre entra peu à peu dans les conditions normales de tous les peuples et autant son existence avait été agitée, tourmentée et misérable de 1763 à 1816, autant elle fut tranquille et assurée, sinon complètement heureuse, depuis cette époque. Les descendants des Acadiens de Louisbourg purent enfin jouir d’une sécurité complète dans leur nouvelle petite patrie. tion et, pendant ce temps, aucun événement grave n’a trou- Plus de cent ans se sont écoulés depuis cette restaurablé le pays. Sous l’administration en général intelligente de ses commandants, puis de ses gouverneurs, l’histoire des Iles Saint-Pierre et Miquelon n’est plus que celle du développement modeste mais continu du commerce, des ressources et de la population, développement aussi rapide que le permet l’exiguïté du territoire, et que n’ont réussi à entraver ni les trop nombreux sinistres maritimes qui ont frappé à diverses époques la flottille de pêche, ni les terribles incendies qui par trois fois, en 1865, 1867 et 1875, ont dévoré une grande partie de la ville de Saint-Pierre.
Citons quelques chiffres à titre documentaire. La population, qui était de 800 âmes environ en 1820, en comptait 6 492 en 1902. Les mauvaises campagnes de pêche, qui se succédèrent de 1903 à 1908, amenèrent un exode des habitants et firent tomber ce chiffre à 4768 en 1907, 4 209 en I9II et enfin 3 918 en 1921, pour remonter légèrement à 4 030 en 1926
Le mouvement commercial estimé I 800 000 francs à peine en 1831 atteignait 8875 000 en 1860. Stimulé depuis lors par les avantages accordés à l’armement local (primes d’encouragement à la pêche), il s’éleva à 17 702 000 en 1879 pour atteindre 21 203 000 francs en 1902 et retomber ensuite à 14508 III francs en 1914. Ce mouvement fléchit encore pendant la guerre pour se relever brusquement en 1921. Il fut en effet de 43 millions cette année-là et atteignit 298 851 000 en 1923 et 293 millions en 1927. Mais, outre que ces nouvelles évaluations résultent de la baisse du franc, ce résultat est dû, soit au nouveau traité abandonnant nos droits à Terre-Neuve, soit aux lois prohibitives en vigueur aux Etats-Unis et en Nouvelle-Ecosse. Le commerce du whisky avec les Anglais et les Américains du continent a pris, depuis cette époque, une extension considérable ; des droits d’entrée très élevés ont enrichi le trésor local. Aussi la situation commerciale de la colonie ne peut-elle être considérée comme entièrement assurée ; au cas où le régime sec serait aboli aux Etats-Unis, qu’adviendrait-il de la prospérité de Saint-Pierre ?
259L’augmentation du chiffre de la population et le développement des affaires ont eu, naturellement, une répercussion des plus favorables sur le budget. Après avoir vécu presque uniquement des subventions de la métropole (235 000 francs en 185I, 16 000 en 1897), la colonie a fini par trouver en elle-même les ressources nécessaires à son existence. De 25000 francs environ en 1840, ses ressources propres se sont élevées successivement à 173 000 francs en 1870, 500 000 en 1887, 654 053 en 1902, ont baissé à 497 660 avec les mauvaises années de pêche, et ont remonté, après la fin de la guerre, à 3 89I 355 francs en 1921 et I0 046 336 francs en 1927•
Grâce à ces ressources nouvelles ou extraordinaires, la colonie a pu commencer dans le port de Saint-Pierre des travaux d’aménagement, indispensables pour sa prospérité future : réfection de la digue qui relie les rochers Bertrand à l’Ile-aux- Moules, construction d’une chaussée entre la Pointe-aux-Canons et la Pointe-du- Fanal, dragage du port en vue de le rendre plus profond. Depuis l’abandon de nos droits sur le French Shore de la grande île voisine, la pêche locale sur les bancs de Terre-Neuve, dont la surface représente les trois quarts de la surface de la France, reste la grande ressource de la population. En 1927, 254 doris montés par 508 marins se sont livrés à la pêche sédentaire et 48 514 quintaux de morue ont été vendus, à raison de 6o francs le quintal, soit au total 2 91o 840 francs ou 5 730 francs pour chaque marin. Part sur laquelle il convient de déduire les frais d’armement : sel, gazoline, engins de pêche, etc. Gain modeste pour faire vivre toute une famille. Aussi peut-on dire que si depuis 1816 la sécurité de la colonie a été parfaite, les conditions de la vie sont restées dures pour l’élément stable et permanent de notre possession.
260Notes de l'édition originale
- p. 245 (I) Les îles Saint-Pierre et Miquelon, avec leurs annexes : Ile aux Chiens, Ile au Vainqueur, GrandColombier, Ile Verte, occupent une superficie totale de 23 500 hectares, dont 12 000 pour Miquelon, 9000 pour Langlade et 2 500 seulement pour Saint-Pierre. Les sommets les plus élevés atteignent 250 mètres à Miquelon, et 204 mètres à Saint-Pierre. La hauteur moyenne de Langlade est de 160 mètres. Il n’y a qu’une lieue de mer entre Saint-Pierre et Langlade, et Langlade est elle-même reliée à Miquelon par un isthme allongé et très étroit.
Citer ce chapitre
Alfred Martineau, « L'archipel de Saint-Pierre et Miquelon », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 243-260.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/saint-pierre-et-miquelon/l-archipel-de-saint-pierre-et-miquelon/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715