Colonies françaises

Tome I · L'Acadie · Chapitre 2

Régime royal : Gouverneurs et peuple. •••

Par p. 207-242 de l'édition originale 12 109 mots 21 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Changement de régime. Les gouverneurs. La pêche à la morue. Pêcheurs anglais contre pêcheurs français. Péril militaire. Attaques anglaises. L’Acadie aux abois. Perte de l’ Acadie — II. Le peuple acadien. Ses origines. Sa fécondité. Son statut légal. Son clergé. Vie patriar- cale. Mœurs pures. Virilité acadienne. Un peuple heureux. — Épilogue. Importance de l’ile Royale du Cap-Breton. Plan de peuplement acadien. Entraves. Projet de déportation acadienne. Prise de Beauséjour. Le grand dérangement d’Halifax. Renaissance. Principe de vie. Organisation nationale
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I. - CHANGEMENT DE RÉGIME.
Gravure I. - CHANGEMENT DE RÉGIME.

I. — CHANGEMENT DE RÉGIME. — Les gouverneurs. — La pêche à la morue. — Pêcheurs

anglais contre pêcheurs français. — Péril militaire. — Attaques anglaises. - L’Acadie aux abois. — Perte de l’Acadie. II. — LE PEUPLE ACADIEN. — Ses origines. — Sa fécondité. - Son statut légal.

— Son clergé. — Vie patriarcale. — Mœurs pures. — Virilité acadienne. — Un peuple heureux. AMAIS peut-être on ne vit si bien qu’alors l’importance stratégique et économique de l’Acadie. « Il ne tient qu’à Votre Majesté, écrivait l’intendant Jacques de Meulles, de jeter ici les fondements de la plus grande monarchie qui soit au monde. » « Il semble que l’Acadie ait été placée en cet endroit pour se rendre maîtresse de toute l’Amérique septentrionale, tant il est facile d’y aborder en tous temps... en des baies dont on peut faire les plus beaux ports de l’Amérique... La France peut se rendre maîtresse des pelleteries et de la pêche des morues... Cette pêche... donnera lieu de peupler l’Acadie et de cultiver une infinité de bonnes terres⁠ ⁠; » « les plus beaux pâturages qu’on puisse voir », insiste le gouverneur Perrot. Donc, conclut Colbert, « il faudra s’appliquer à peupler l’Acadie... y envoyer l’année prochaine quelque nombre de personnes de travail... cinquante au plus... l’augmenter tous les ans...

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faire une ville de conséquence du Port-Royal et un fort de Pentagouët. » Or, que fit-on⁠ ⁠? Rien, ou peu s’en faut.

IL A MORUE

A vrai dire, on changea de régime : plus de grande compagnie à charte ni de fastueuses vice-royautés également impuissantes et intolérantes⁠ ⁠; mais le gouvernement direct de la métropole par l’intermédiaire de gouverneurs par elle choisis et révoqués. Par malheur, à mesure que déclinait l’utile et intelligente influence de Colbert, la métropole comprit, guida et gouverna de moins en moins⁠ ⁠; les gouverneurs, mal choisis, mal payés, mal soutenus, se désintéressèrent de plus en plus⁠ ⁠; les colons, abandonnés à leur seul sort, doutèrent et désespérèrent. en moyenne un tous les trois ou quatre ans, presque tous En quarante ans une douzaine de gouverneurs, soit trop âgés, souvent endettés avec leur traitement de famine (I 800 à 2 000 livres par an), livrés aux intrigues sournoises de subalternes trop écoutés, parfois à la merci des gouverneurs de Québec qui les dédaignaient ou les jalousaient, et surtout, faute d’argent, de munitions et de troupes, exposés aux incessantes incursions de nos ennemis acharnés de Nouvelle-Angleterre. A quoi bon tirer de l’oubli leurs noms obscurs⁠ ⁠? Hector de Grandfontaine (1670-73) n’a pas d’autre titre que d’être le premier en date⁠ ⁠; le second, Jacques de Chambly (1673-78), eut le triste sort de se faire prendre et emmener en captivité par Anglais et Hollandais⁠ ⁠; Joybert de Soulanges ne fut qu’intérimaire⁠ ⁠; le quatrième, Le Neuf de la Vallière (1678-84), gendre des Denys, développant ses exploitations agricoles de Beaubassin au fond de la Baie Française, s’occupa plus de ses propres affaires de pêche et de culture que de celles de la colonie⁠ ⁠; le cinquième, François Perrot (1684- 87), se montra, par son incurie et sa malhonnêteté, indigne des recommandations de son oncle Talon⁠ ⁠; le sixième, Robineau de Menneval (1687-90), « aimé et estimé de M. de Turenne », n’eut guère l’heur de faire apprécier pareille estime et pareille affection⁠ ⁠; le septième, son frère, Robineau de Villebon (I69I-1700), « bon officier », s’épuisa en luttes inégales contre les Anglais⁠ ⁠; le huitième, Jacques de Brouillan (1701-05), vit toute son énergie de réformateur contrecarrée par la cabale de son commis de la marine, Mathieu des Goutins⁠ ⁠; seul le dernier, Auger de Subercase (1706-IO), sort du rang par son héroïque énergie dans la défense de Port-Royal. Or, au lieu de toute cette médiocrité d’action et de direction, il eût fallu un gouvernement fort, actif, plein d’initiative. A la traite des pelleteries qui, de plus en plus, déclinait et passait au Canada, se substituait la pêche des morues qui, au contraire, de plus en plus prospérait. Profitant de nos dissensions civiles, les Anglais avaient su, dès la première moitié du dix-septième siècle, accaparer cette industrie maritime comme une sorte de privilège, non seulement à Terre-Neuve, mais aussi sur les côtes de l’Acadie, « encore plus poissonneuses ». Là venaient surtout les pêcheurs du très proche Massachusetts, ceux de Boston et de Salem en particulier. Il fut un temps où leurs 300, puis 600, puis « plus de 800 » barques de pêche, faisant plusieurs allées et venues chaque saison, livraient à l’exportation de 80000 à 100 000 quintaux de poisson sec qu’on troquait tant contre les produits des Antilles et de l’Amérique du Sud que contre ceux d’Europe, et ce, dit Haliburton, « à un taux usuraire de 400 à 500 pour 100 ». On conçoit que le si lucratif commerce des puritains de Boston avec les « Gentils » les avait induits à étaler la morue au beau milieu du blason de leur ville et à pendre au plafond de leur Parlement l’effigie en or de ce précieux poisson. Aussi, à partir de 1667, regrettèrent-ils la perte de l’Acadie « plus encore à cause de ses pêcheries qu’à cause de son sol même ».

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BTABLISSEMENT DE PÊCHE EN ACADIE

C ÉTABLISSEMENT DE PÊCHE EN ACADIE
Gravure C ÉTABLISSEMENT DE PÊCHE EN ACADIE

HISTOIRE DES COLONIES

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PECHEURS ANGLAIS CONTRE PÉCHEURS FRANÇAIS

PÊCHEUR ACADIEN

compte de l’importance de ce trafic et de la Naturellement, nos gouvernants se rendirent funeste violation de nos droits. « Cette pêche est un Pérou, » répétait l’intendant de Meulles en 1683, le plus beau commerce qui se fasse, capable à lui seul de « faire peupler la colonie ». « Il faut se l’assurer », avait dit Colbert dès 1671. Sans doute⁠ ⁠; mais on n’osait pas ou l’on ne voulait pas. Au temps de leur occupation, les Anglais avaient si bien fatigué et alarmé nos pêcheurs par leurs exactions, vexations, captures même de bateaux que ceux-ci, refoulés vers le Nord, se contentaient de pêcher en des parages plus dangereux et moins poissonneux. « Les Anglais de Boston ruinent la pêche sur les côtes de l’Acadie, » disait Frontenac en 1681⁠ ⁠; « ils l’y font seuls, » insistait Jacques de Meulles. Alors, en 1682, pour ne pas exposer nos barques isolées aux violences anglaises, on crut bon de rendre le monopole de la pêche à une « Compagnie de pêche sédentaire sur les côtes de l’Acadie », privilège qui, en 1684, fut étendu au Sud jusqu’à la Baie de toutes les Iles (voisine de la ville actuelle d’Halifax) et en 1686 au Nord et à l’Est vers le Cap Breton, l’ile Saint-Jean et les îles de la Madeleine⁠ ⁠; cette Compagnie fortifia à Saint-Louis, dans le bon site de Chedabouctou (maintenant Guys- (Arimier dix-septième siecle, d’après la décoration d’une carte de l’épogue). borough), son très prospère poste de pêche sédentaire dont le nombre de résidents passa bientôt de 33 à 150 en 1687⁠ ⁠; mais, les Bostonais n’en capturant pas moins ses navires, six en 1684, la Compagnie dut demander, pour la protéger, une frégatille, puis une frégate qui lui fut envoyée en 1687.

PÊCHEUR ACADIEN, arimier, d’après une carte du xvie siècle
Gravure PÊCHEUR ACADIEN, arimier, d’après une carte du xvie siècle

On eut beau renouveler interdiction après interdiction, porter le droit de pêche (naguère imaginé par Sir William Temple) de cinq livres par barque à cinquante en 1700⁠ ⁠; « avec leur sans-gêne habituel, dit un rapport de cette année, les Anglais se considèrent en cette terre française comme chez eux⁠ ⁠; ils viennent sécher et saler à terre. » « Les Anglais exploitent plus ces parages que nous, déclare Subercase 210 en 1708⁠ ⁠; un bon voilier ferait par an pour plus d’un million de prises. » Comment en eût-il été autrement, puisque à notre incurable mollesse s’opposait l’âpreté britannique⁠ ⁠? « Ce commerce usurpé soutient leur colonie de Boston, » gémissait vainement un de nos rapports de 1706. « Si cette pêche est entravée (par les Français), confirment les plaintes du marchand bostonais John Nelson, neveu et héritier de Sir Thomas Temple, il en résultera la diminution de notre commerce, un moindre rendement de nos impôts, l’appauvrissement de nos colonies : car, toute vente de poisson à l’étranger nous amène des espèces qui réduisent la circulation de notre papier-monnaie. » L’inévitable conséquence de cette rivalité commerciale avait été prévue par Perrot dès 1686 : « Si ce commerce de Boston et des colonies anglaises n’est pas ruiné, elles ruineront nos colonies. » Pareil conflit menait donc à la guerre.

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Or, les Bostonais pratiquaient chez nous bien d’autres sortes de commerce, alors qu’ils interdisaient strictement chez eux tout commerce français. « Il faudrait supprimer ce mal sans violence, » disait Talon dès 1671, en envoyant de France ou même de Québec les étoffes et autres marchandises les plus nécessaires. Comme de France rien ne venait par suite de notre inertie maritime, on avait songé à aménager un chemin entre le Saint-Laurent et le Saint-Jean ou le Pentagouët : il n’en fut fait qu’une vingtaine de lieues⁠ ⁠; faute de quoi, le golfe de Saint- Laurent étant gelé en hiver, les communications ne furent jamais rapides ni faciles entre le Canada et l’Acadie. Les conséquences d’un tel isolement furent, pour l’une comme pour l’autre colonie, encore plus graves en temps de guerre qu’en temps de paix.

L’Acadie se trouvant ainsi abandonnée à ses seules ressources, il en résulta fatalement que « les Anglais de Boston, dit Menneval en 1686, se regardent comme les maîtres de toutes les côtes de l’Acadie et y font tout le commerce... Ils ont fait bâtir au Port-Royal de grands magasins où ils tiennent boutique... Il y vient tous les ans trois ou quatre barques anglaises chargées de tout ce qui est nécessaire ». « Elles vendent les prix qu’elles veulent, » ajoute Perrot, et achètent de même viandes salées, blés et autres denrées agricoles qui auraient si bien convenu à nos Antilles. « Les peuples d’Acadie, déplore Menneval, n’entendent jamais parler de la France et n’en tirent aucun profit. » C’était déjà la colonisation française pour le profit de l’étranger.

PERIL MILITAIRE

A ce mal on ne trouva pas de meilleur remède que d’interdire mainte et mainte fois tout commerce avec l’étranger, sans jamais y suppléer. Conséquence : en pleine guerre, il fallait trafiquer clandestinement avec l’ennemi. « Sans ce que nos ennemis ont apporté, écrit en 1707 le commis de la marine, on ne mangerait pas de soupe⁠ ⁠; on resta trois mois sans sel. » En pouvait-il être autrement avec un gouvernement dont la lésinerie égalait l’indifférence⁠ ⁠? En 1695, le même Pontchartrain, qui notait d’un sec « Très mal » un rapport sur le commerce clandestin des Anglais, ordonnançait, pour toutes les dépenses ordinaires de l’Acadie, l’infime somme de Іб 595 livres. Au point de vue militaire surtout, l’impéritie fut plus coupable encore. Vainement Colbert avait, dès le 5 mars 1670, recommandé « la plus grande application à se mettre en état de défense, en se fortifiant et se munissant de toutes choses nécessaires ». On aima mieux se laisser leurrer par des traités de neutralité (1682-1686) que d’agir. Pourtant conseils et avertissements ne manquèrent pas. « Ceux de Boston, écrit M. de Meulles en 1685, s’opposeront toujours à ces établissements d’Acadie, en guerre comme ennemis qui seront les plus forts et en paix comme forbans, ce que l’on voit tous les jours. » « Si la France avait une guerre avec l’Angleterre, ajoutait-il en 1686, la colonie du Canada étant renfermée dans les terres, il n’y aurait rien de si aisé aux Anglais de ce continent que de se rendre les maîtres du fleuve Saint-Laurent. » « Ce pays est fort en danger, lit-on en 1690, vu qu’il n’y a aucun fort raisonnable. » « Les Anglais le ruineront en huit jours, » est-il répété en 1698.

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Aussi, avant d’attaquer ouvertement au cour même, ne se gênaient-ils pas pour empiéter insidieusement sur les confins : nous reculâmes devant eux, du Quinibiqui au Pentagouët, puis à Sainte-Croix. De l’incurie résulta l’instabilité : le siège du gouvernement fut tour à tour Pentagouët (1670-76), Jemseck sur le Saint-Jean (1676-78), Beaubassin au fond de la Baie Française (1678-84), Port- Royal (1685-90), Nashouat sur le Saint-Jean (169I-95), le fort Saint-Jean à l’embouchure (1696-170I), Port-Royal (1701-IO).

Comment faire autrement avec nos effectifs dérisoires⁠ ⁠? Pour toute l’Acadie péninsulaire et continentale, quatre compagnies de cinquante hommes, soit deux cents hommes, voilà l’effectif nominal, presque jamais atteint⁠ ⁠; en 1684, trente soldats à Port-Royal. Il y avait bien cent quarante miliciens⁠ ⁠; mais leurs mauvais fusils éclataient. De même, le vieux fortin d’Aulnay croulait sous ses canons rouillés⁠ ⁠; en 1689 pas même un canonnier. Quand le gouverneur Villebon dut, en 1690, se réfugier de Port-Royal au fort Saint-Joseph de Naxouat sur le Saint-Jean, il n’avait plus que six soldats réguliers. Les beaux plans de fortification, même approuvés par Vauban, ne furent pas plus exécutés avant qu’après la « guerre du roi Guillaume » ni à Port-Royal, ni à la Hève, ni à Pentagouët, ni au Saint-Jean, ni au fort Saint-Louis.

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En somme, faute de compter sur soi, on ne comptait guère que sur les sauvages qui ne méritaient pas tant de confiance. Sans doute, ils nous étaient toujours fidèles⁠ ⁠; et, quand ils étaient bien encadrés, ils constituaient des troupes ardentes, très mobiles, naturellement adaptées à la guerre d’escarmouches, fort redoutée 4, M des Anglais⁠ ⁠; mais, malgré tout, ils manquaient de discipline, de cohésion, de persé- RUINES FRANÇAISES DE PORT-ROYAL vérance. Un officier basque du régiment de Carignan, le baron de Saint-Castin, ayant épousé la fille d’un chef abenaki, exerça sur eux une très grande influence : il pouvait parfois disposer de 2 0o0 guerriers qu’il menait sus à l’Anglais, tant au cœur du Massachusetts qu’au secours de nos forts assiégés. A ANAsES de plans d’attaque : contre Boston, contre New-York, contre Faute de pouvoir nous défendre, nous fimes toutes sortes Rhode Island⁠ ⁠; aucun ne fut exécuté. Ce furent toujours les Anglais qui prirent l’initiative et l’avantage de l’offensive, sans en prendre toujours la responsabilité. Ainsi en 1675 ils lancèrent secrètement contre nous le corsaire hollandais Aernauts, qui fit prisonniers à Pentagouët le gouverneur Chambly et à Jemseck son lieutenant Joybert de Soulanges. Pentagouët, repris en 1679 par Saint-Castin et ses Abenakis, est de nouveau attaqué et pillé en 1688 par le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre. Représailles : toutes les tribus indigènes se soulèvent, envahissent et saccagent le Maine.

RUINES FRANÇAISES DE PORT-ROYAL
Gravure RUINES FRANÇAISES DE PORT-ROYAL

Lorsque éclate « la Guerre du roi Guillaume » (en Europe, de la ligue d’Augsbourg), le Bostonais Phipps fond en mai 1690 avec une flotte de sept vaisseaux (soixante-six canons) et une troupe de sept cent trente-six hommes sur le fort de Port-Royal qui, en réparation, ne contient que soixante-douze soldats avec dix-huit canons non montés. Pour réduire la place, il fait de belles promesses, puis les viole : car, une fois nos soldats désarmés, il pille la ville, brûle les maisons, tue le bétail, arrache de force aux habitants un vain serment d’allégeance et emmène prisonniers à Boston le gouverneur Menneval et ses soldats, auxquels avaient été promis les honneurs de la guerre et le transfert en terre française. Son lieutenant Alden va de même à la Hève et à Chedabouctou ruiner sans coup férir le Compagnie de Pêche sédentaire. Puis deux corsaires anglais achèvent la destruction de Port-Royal. Fier d’un si beau succès, Phipps va l’année suivante avec deux mille hommes et trente vaisseaux piteusement échouer devant Québec et en 1692 plus piteusement encore devant Nashouat où avait dû se réfugier notre nouveau gouverneur Villebon. Celui-ci, faisant prisonniers le gouverneur anglais Tyng et l’agitateur Nelson, délivre de l’oppression britannique l’Acadie, déjà rattachée au Massachusetts sous le nom de Nouvelle-Ecosse.

214 ABOIS

En 1696, Iberville avec cent Français et les quatre cents Indiens de Saint-Castin enlève d’un coup de main le fort William-Henry de Pemquid, qui passait pour imprenable. Revanche anglaise : le colonel Church tombe à l’improviste sur les paisibles habitants de Beaubassin et, pendant neuf jours, met tout à feu et à sang⁠ ⁠; mais lui aussi, quoique renforcé par des troupes du colonel Hawthorne, échoue à Nashouat devant les troupes armées de Villebon. En 1696, la paix de Ryswick nous reconnut bien la possession de l’Acadie, mais ne sut pas en fixer les limites⁠ ⁠; d’où nouveaux conflits de guerre. L’Acadie n’était pas remise de ces dix années de guerre que, quatre ans plus tard, en recommençait une autre plus acharnée encore : la guerre de la Succession d’Espagne⁠ ⁠; elle donna aux gens de Nouvelle-Angleterre l’occasion de reprendre tous leurs projets de conquête de l’Acadie. Nous offrons un traité de neutralité coloniale, il est rejeté. Alors le nouveau gouverneur, Jacques de Brouillan, qui vient de faire ses preuves à Terre- Neuve, réclame l’organisation de la défense à Chibouctou, à la Hève et surtout à Port-Royal redevenu capitale : on improvise à la hâte, tardivement, inefficacement. Les troupes indigènes font d’abord écran sur la frontière : elles repoussent en 1703 les Anglais qui ont attaqué Saint-Castin en son manoir fortifié de Pentagouët, envahissent le Massachusetts et s’emparent du fort de Casco. Mais, l’année suivante, revanche bostonaise : une expédition, forte de trois vaisseaux de guerre, de quatorze transports, de trente-six barques et de mille trois cents hommes, dont cinq cent cinquante soldats et indigènes, s’en va, sur les ordres barbares du gouverneur Dudley qu’exécute Church, prendre et piller Pentagouët sans défense, ruiner nos établissements du Passamaquoddy et, après avoir misérablement échoué à Port-Royal devant l’énergie de Brouillan et de sa poignée d’hommes, recommence ses lâches BAYE LABRA D OL FE St

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CARTE DE L’ACADIE DÉDIÉE A COLBERT, musée de la Marine
Gravure CARTE DE L’ACADIE DÉDIÉE A COLBERT, musée de la Marine

CARTE LAC ONTARIO RON déprédations dans les villages sans défense des Mines et de Beaubassin⁠ ⁠; à l’exemple des Hollandais, les gens des Mines rompent leurs digues pour arrêter l’envahisseur. Rentré à Boston sans un seul prisonnier français, le colonel Church se vante, du moins, de n’avoir laissé « debout dans quatre villages que le fort de Port-Royal ».

En 1707, nouvelle attaque encore plus violente : le 26 juin, dans le bassin de Port- Royal dont on n’a jamais voulu fortifier l’entrée, surgit inopinément une flotte de vingt-quatre navires qui porte cinquante-quatre canons, quatre cent cinquante matelots et mille soixante-seize miliciens⁠ ⁠; mais le nouveau gouverneur Subercase, 215 qui a fait ses preuves à Terre-Neuve, est là, avec cent réguliers, cent miliciens et dix Canadiens⁠ ⁠; il harcèle si bien les troupes bostonaises qu’elles fuient, dès qu’apparaît le jeune baron Anselme de Saint-Castin avec cent cinquante Abenakis. Le 20 août, le colonel March revient renforcé de trois navires et de cinq cents hommes⁠ ⁠; c’est pour subir un échec plus humiliant encore : d’assiégeantes qu’elles étaient, les troupes anglaises, redoutant d’être assiégées, se rembarquent en toute hâte, laissant sur le terrain plus de deux cents morts et une cinquantaine de prisonniers.

CARTE DE L’ACADIE DÉDIÉE A COLBERT (Musée de la Marine).

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Subercase, dont l’énergie a ainsi exalté tout son monde, demande qu’on profite de pareille victoire pour détruire « ce repaire de pirates » qu’était Rhode- Island. On n’osa pas. Il demande qu’au moins on organise enfin la défense de l’Acadie et qu’on lui envoie des hommes pour garnir ses forts, des fusils et des munitions pour armer ses soldats, des denrées pour ravitailler ses colons, des présents pour récompenser ses Indiens : car tout manque⁠ ⁠; mais c’étaient alors en France les lamentables jours de Ramillies et de Malplaquet, de l’incapacité de Villeroi devant l’acharnement de Marlborough. Le ministre Pontchartrain dit piteusement qu’il « abandonnera ce pays s’il continue de lui être ainsi à charge ». « Il est de la dernière importance que nous soyons au plus tôt secourus, » insiste Subercase : en octobre 1708, débarquent « cent jeunes Parisiens de treize à seize ans », derniers renforts de la France aux abois. Port- Royal, réduit à son malheureux sort, n’est plus ravitaillé que par d’audacieux corsaires qui capturent en un an trente-cinq navires anglais⁠ ⁠; mais eux-mêmes fuient devant une épidémie croissante. Alors Subercase, désespéré, écrit : « Je suis comme dans une prison... Je n’ai pas un sou... J’ai payé tout ce que j’ai pu en vendant mes meubles... Je donnerai jusqu’à ma chemise⁠ ⁠; mais je ne puis faire l’impossible. »

DÉTRUIT PAR LE BRIGADIER NURREY

Or, quatre jours après ce cri de détresse, le 5 octobre 1710 apparaît devant la petite place démunie et silencieuse une armada anglaise constituée à grands frais (23000 livres sterling) tant en Angleterre qu’en Amérique, avec 36 navires et leurs marins, 3 500 hommes en quatre régiments : les troupes anglaises du général Nicholson étaient quatorze fois plus nombreuses que les troupes françaises : 258 hommes dont 100 miliciens. L’inévitable arriva : après six jours d’investissement et de canonnade, Subercase cède aux supplications des femmes et des enfants qu’on n’avait pu évacuer, mais ne cède qu’avec les honneurs de la guerre : drapeaux déployés et tambours battants, transfert des troupes en France, maintien des habitants pendant deux ans. « Je vous livre les clefs du fort, dit Subercase, avec l’espoir de vous faire visite l’an prochain. » « Jamais je ne vis place plus misérable, » avoue le général vainqueur. « Depuis que j’ai appris la perte de l’Acadie, gémit Pontchartrain, je ne cesse de songer aux moyens de reprendre ce poste important. La conservation de toute l’Amérique septentrionale et le commerce (D’après un dessin exécuté par le capitaine Henry Smyth 1755). des pêches le demandant également. » Trop tard il offre les 500 recrues, naguère refusées⁠ ⁠; trop tard il promet aux Malouins aide et secours pour la reprise de l’Acadie. Deux expéditions viennent en 1711 échouer devant les canons anglais de Port-Royal : celle d’Anselme de Saint-Castin avec ses fidèles Abenakis et celle de l’abbé Gaulin avec 200 Acadiens⁠ ⁠; une troisième va partir du Canada, mais la tentative de l’amiral Walker contre Québec l’arrête. Alors, sur une mauvaise carte de guerre, commencent les désastreuses négociations de paix. Pontchartrain insiste sur « l’extrême importance » de « la restitution de l’Acadie ». « N’abandonnez l’Acadie qu’à la dernière extrémité, » recommande-t-il. Le ministre offre, en échange de la côte du golfe, toute la côte atlantique⁠ ⁠; le roi propose les îles Saint-Martin et Saint-Barthélemy aux Antilles, « pourvu qu’on lui rendît l’Acadie, même bornée à

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MIRAMICHI, POSSESSION FRANÇAISE DANS LE GOLFE DE SAINT-LAURENT,

MIRAMICHI, POSSESSION FRANÇAISE DANS LE GOLFE DE SAINT-LAURENT,
Gravure MIRAMICHI, POSSESSION FRANÇAISE DANS LE GOLFE DE SAINT-LAURENT,
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la rivière Saint-Georges. » Rien n’y fit. « Nous avons des ordres exprès, insistent les Anglais, de tout rompre plutôt que de nous relâcher sur l’Acadie ou sur Terre- Neuve. » Ils avaient, en effet, promis aux gens de Nouvelle-Angleterre, qui en avaient fait presque tous les frais, de ne pas lâcher cette précieuse conquête⁠ ⁠; ils en appréciaient, du reste, aussi bien qu’eux, toute l’importance, tant au point de vue économique qu’au point de vue stratégique.

Le traité d’Utrecht (II avril 1713) livra donc à l’ennemi héréditaire, avec l’Acadie « en ses anciennes limites », avec Terre-Neuve et la baie d’Hudson, les clefs même de la Nouvelle-France. L’étroite porte du Cap Breton, qui seule nous restait, ne devait pas tarder à être enfoncée et, avec elle, tombera le Canada lui-même. Faute de prévoyance, faute de persévérance, la première et, par sa situation maritime, la plus importante de nos possessions d’Amérique était à jamais perdue. Cette perte irréparable va entraîner la perte de toutes les autres.

SES ORIGINES

A part les trois fondateurs : Poutrincourt, Razilly et surtout Aulnay, à part son dernier défenseur Subercase, il n’y eut de grand dans l’histoire de l’Acadie française que le peuple acadien lui-même : il fut grand par sa vitalité féconde et tenace, et, disons-le franchement, par ses vertus. Une brève description de ses mœurs et de son caractère en fournit la preuve. De quoi se composait la population acadienne⁠ ⁠? Des I20 engagés de la première heure, 23 restèrent avec Poutrincourt jusqu’en 1610, moins encore avec son fils et avec Latour jusqu’en 1632. Des 300 « hommes d’élite » de Razilly peu demeurèrent : une quinzaine au plus étaient mariés⁠ ⁠; entre autres, Martin, Trahan, Landry, Gaudet, Dugast, Aucoin. Aulnay au cours de ses trois voyages (1633-1642-1643) amena une vingtaine d’autres familles françaises, dont Doucet, Bourgeois, Petipas, Boudrot. Après la mort du commandeur en 1635, Aulnay confia la garde de son entrepôt de la Hève à quelques familles, peut-être métissées dès le temps de Latour, et il réunit dans le vieil établissement de Port-Royal toutes les autres aux cinq ou six familles écossaises d’Alexander : les Paisley ou Peselet, les Kessy ou Quaisy, les Peter ou Pitre, les Colson et les Melanson⁠ ⁠; catholiques, celles-ci s’assimilèrent complètement. Il y eut ainsi vers 1645 une quarantaine de familles à peu près purement fran- 218 çaises. En vingt ans, leur nombre doubla, puisque le mémoire du 23 novembre 1665 porte : « Dans ledit lieu de Port-Royal, il y a près de 70 à 80 familles, ayant près de 400 à 500 enfants. » En 1671, Colbert eut beau ordonner et même ordonnancer l’envoi de « 30 garçons de vingt à trente ans et de 30 filles âgées à proportion »⁠ ⁠; il ne vint l’année suivante que 5 femmes et 55 hommes. Talon ne fut pas plus heureux à Pentagouët où il réclamait des « filles de France ». Par contre, il vint, par la suite, de cent à deux cents engagés volontaires⁠ ⁠; mais la plupart ne demeurèrent pas. Il est vrai que de 1705 à 1710 restèrent une vingtaine de soldats licenciés, dont une douzaine se marièrent. Peut-être s’ajoutèrent quelques naufragés, quelques déserteurs des barques de pêche⁠ ⁠; faible appoint.

II. - LE PEUPLE ACADIEN.

219 SA FECONDITE

Il faut conclure que d’une cinquantaine de femmes et d’une centaine d’hommes est sortie toute la population acadienne⁠ ⁠; or, cette population se chiffre à l’heure actuelle à près de cinq cent mille âmes. Et, si nombreuse et si dispersée qu’elle soit, elle ne compte encore qu’une centaine de noms de famille. Ces noms, qui méritent d’être retenus, sont pour la plupart saintongeois, bretons, basques et normands : Amirault, Arsenault, Belliveau, Brault, Comeau, Gautherot, Guilbault, Mignault, Robicheau, Terriault, Thibodeau, Vécot, Vigneau, Bastarache, Bernard, Blanchard, Bourc, Brossard, Chiasson, Cormier, Cyr, Daigre, Damours, d’Eon, Doiron, Dupuis, Girouard, Granger, Haché-Gallant, Hébert, Laurier, Lavergne, Leblanc, Léger, Leprince, Mius d’Entremont, Obask, Poirier, Préjean, Richard, Roy, Saunier, Savoye, Surette, Vincent. Il n’est peut être pas au monde de plus bel exemple de fécondité humaine. Voici l’éloquence numérique des recensements officiels : en I67I, 392 habitants en 63 familles portant 50 noms⁠ ⁠; en 1686, 885⁠ ⁠; en 1693, I 068⁠ ⁠; en 1701, I 134⁠ ⁠; en 1703, I 300⁠ ⁠; en 1707, I 484⁠ ⁠; en 1714, plus de I 500, si l’on tient compte de l’exode hors de la péninsule. Or, tous ces recensements sont incomplets : car, les estimations des fonctionnaires français et anglais en 1714 concordent en portant le nombre total des Acadiens à 2 400 ou 2 500. Cette pullulante population ne s’était pas, en effet, confinée en sa misérable petite capitale trop exposée aux incursions anglaises : dès 1673 elle avait essaimé au fond de la Baie Française, sur de riches terres d’alluvions qu’elle endiguait : dans l’isthme, 157 habitants à Beaubassin en 1686⁠ ⁠; 270 en 1707, plus 37 à Chipody⁠ ⁠; dans le Bassin des Mines, 57 à la Grand’Prée, en 1686⁠ ⁠; puis, en 1714, I 040 en toute cette riche région. Bref, en une cinquantaine d’années, malgré l’incurie française, en dépit d’une demi-douzaine d’attaques anglaises, de fréquents pillages et de nombreux incendies, la population acadienne par sa seule fécondité naturelle avait plus que décuplé ou peu s’en faut. Faux est donc l’adage de Montesquieu. « L’effet des colonies est d’affaiblir le pays d’où l’on tire les colons, sans peupler ceux où on les envoie. » Les Acadiens ont peuplé l’Acadie, sans affaiblir la France⁠ ⁠; ils auraient, au contraire, agrandi DV

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CARTE DU PORT-ROYAL, d’après l’intendant de Meulles (1787)
Gravure CARTE DU PORT-ROYAL, d’après l’intendant de Meulles (1787)
CARTE DU PORT-ROYAL

PorT Ro YAL (D’après l’intendant de Meulles) (=787) : et enrichi la France, si celle-ci les avait mieux défendus et mieux gouvernés.

TRANSPORT DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE BŒUFS

Voyons d’un peu plus près comment cet « essaimage » des premiers colons donna naissance aux deux autres grandes agglomérations acadiennes. Lorsqu’arrivèrent en Amérique ces pionniers de France, ils durent être péniblement impressionnés par l’énormité de la tâche qui s’imposait à leurs faibles moyens⁠ ⁠; il leur fallait, pour s’installer et vivre, défricher l’immense forêt vierge qui descendait des coteaux jusqu’au bord de la mer. Par bonheur, il se trouvait, parmi ces compagnons de Monts et de Champlain et, plus tard, parmi les engagés qu’amenait Aulnay ou que lui envoyait Le Borgne, des gens d’Aunis, de Saintonge et peut-être du Poitou qui avaient été témoins des vastes travaux de desséchement alors opérés dans les basses terres de leur pays. Sully n’avait-il pas dit que ce desséchement des marais de France « servait mieux le pays que ne font les Indes aux princes qui s’en prévalent »⁠ ⁠? Or, Louis XIII avait, par ses arrêts de I6II, 1613 et 1639, encouragé ces opérations de drainage, fait venir de Berg-op- Zoom un Hollandais expert en ces matières et finalement nommé un ingénieur français Pierre Siette, de la Rochelle, =- pour les mener à bonne fin. Il était donc naturel que Champlain, Poutrin- HALAGE DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE CHEVAUX court et Lescarbot s’éprissent, dans le bassin de Port-Royal, de ces basses rives non boisées où « il y a nombre de prairies inondées aux grandes marées » : ils savaient par quels travaux d’endiguement, plus faciles que le défrichement, s’assurer la fécondité de ces alluvions. Aulnay, qui avait fait venir de la Rochelle des sauniers habitués aux travaux d’asséchement, les imita et même en mourut, puisque son corps fut trouvé glacé dans les « boues » de cette rivière de Port- Royal, alors même qu’il les drainait. Un marchand, Dièreville, nous a décrit, en 1700, l’ingénieux système d’aboiteaux employé par ces dignes émules des Hollandais. Voilà pourquoi et comment les Acadiens s’assurèrent dès le début toutes les basses terres, c’est-à-dire « les meilleures terres du pays ».

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HALAGE DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE CHEVAUX
Gravure HALAGE DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE CHEVAUX
TRANSPORT DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE BOUFS
Gravure TRANSPORT DU BOIS PAR TRAÎNEAU ATTELÉ DE BOUFS

Tous les témoins de ces intelligents travaux s’émerveillèrent des résultats : 221 « Le seigle estoit aussi grand que le plus grand homme qui se puisse voir, dit Lescarbot⁠ ⁠; le froment,... sans aucun amendement,... est venu en aussi belle perfection que le plus beau de France. Mais, quant à la terre améliorée... je ne croiroy point, si je ne l’avoy vu, l’orgueil excessif des plantes qu’elle a produit chacun en son espèce. » « La moisson abondante qu’on en retire dès la deuxième année, après que l’eau du ciel a lavé le sol de ces terres, dédommage des frais qu’on a faits, » constate Dièreville. Il suffisait d’ouvrir les vannes tous les trois ou quatre ans pour renouveler la fécondité du sol par le sel, les algues et les alluvions de la mer, dont les marées s’élèvent de huit à douze mètres en ces lieux. « Ce limon engraisse si prodigieusement la terre, déclare en 1748 un historien anglais, que, sans être à peine cultivée, toute la campagne se couvre de riches moissons. » « Ils ont en surabondance, dit Villebon, des grains, du lin et du chanvre qu’ils expédient au dehors. »

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Dès lors, on conçoit, comme le dit Perrot, que « lors qu’à Port-Royal tous les marais furent occupés, la jeunesse (au lieu de s’attaquer au dur défrichement des hautes terres) s’en alla comme essaim à trois lieues de là en un lieu appelé les Mines ». Ce furent même des vieillards qui donnèrent l’exemple. Dès 1672 le vieux chirurgien d’Aulnay, Jacob Bourgeois, vendant une partie de ses terres de Port-Royal, s’en fut, avec les deux aînés de ses dix enfants, tenter fortune dans le fond septentrional de la Baie Française sur les basses terres de Chignectou⁠ ⁠; deux gendres l’y suivirent, puis deux beaux-frères de l’un d’eux, puis un autre colon⁠ ⁠; si bien qu’en 1676, quand le gendre de Nicolas Denys, le sieur Michel de la Vallière, obtint en cette région le fief de Beaubassin, il dut s’entendre avec ces premiers occupants et finalement, en 1687, leur céder la place. Passant par là, en 1686, l’intendant de Québec, M. de Meulles, compta déjà, « sur de petites éminences, vingt-deux habitations, ayant chacune trois ou quatre corps de logis, le tout entouré d’immenses prairies qu’on endigua ». En 1707 vint un autre émule : le vieux meunier de la Prée Ronde en amont de Port-Royal, Thibaudeau, s’installa à Chipody avec ses quatre fils et un de leurs camarades. Les recensements nous ont dit avec quelle rapidité se développa la population de ces aventureux établissements.

Il en fut de même dans le vaste Bassin des Mines qui s’étendait vers l’Est au fond de cette même Baie Française, à vingt-cing lieues de Port-Royal par terre. Là vint, vers 1680, un ancien tailleur de Port-Royal, d’origine écossaise, Pierre Mélanson, dit La Verdure, fils du tuteur des enfants d’Aulnay et mari d’une Marguerite d’Entremont⁠ ⁠; il s’en alla, avec sa femme, ses sept enfants et un engagé, s’établir au beau milieu des plus riches terres d’alluvion de tout le pays, à la Grand’Prée, 222 ce site devenu si fameux dans l’histoire et dans la poésie. Nommé en 1694 major des troupes de milice, il devint l’intermédiaire habituel entre le gouvernement et les habitants, vécut centenaire et prospéra si bien qu’en 1732 son testament donna lieu à force contestations. Plus tard vint se fixer en une autre région du même bassin, à la rivière Saint-Antoine, un jeune homme de vingt-six ans, Pierre Terriau ou Thériot, en compagnie de six ou sept parents ou amis, tous jeunes et mariés, entre autres René Leblanc, le futur notaire, Claude et Antoine Landry⁠ ⁠; en 1685, ils étaient déjà trente-cinq répartis en sept familles. Une fois endiguées, les rives du bassin se montrèrent tellement fertiles que les vieilles familles de Port-Royal ne purent retenir leurs enfants : tous voulaient aller en ce pays de Cocagne. Il y en eut bientôt à la Rivière aux Canards, à la rivière des Gaspareaux, à la rivière des Habitants, à Pisiquid. En 1702, sept cents toises de marais étaient déjà endiguées : on eût dit des « polders » de Flandre. Enfin, au fond même du Bassin des Mines, s’établit en 1682 le tisserand Martin Mathieu⁠ ⁠; lui aussi prospéra tant et si bien qu’étant « le premier né d’Acadie » il fut anobli : « tisserand par la grâce de Dieu et seigneur par la grâce du Roy, » Martin, seigneur de Saint-Mathieu en son fief d’Ouccobigui (plus tard Cobeguid), avec droits de chasse, de pêche et de traite.

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CAP BLOMIDON A L’ENTRÉE DU BASSIN DES MINES
Gravure CAP BLOMIDON A L’ENTRÉE DU BASSIN DES MINES

Avec leur population jeune, active et pullulante, « les Mines fournirent bientôt plus de blé que tout le reste du pays, » plus qu’il n’en fallait pour toute la colonie : 223 700 à 800 barriques par an. Ce n’étaient pas là assurément les mines d’or espérées⁠ ⁠; c’était mieux : c’étaient des mines de blé, « le grenier des provinces voisines, » dira plus tard Mascarène.

CAP BLOMIDON A L’ENTRÉE DU BASSIN DES MINES

224 LÉGAL

Ainsi l’équilibre se trouva rompu en Acadie : en 1707 Port-Royal n’avait plus que 554 habitants, alors que les Mines en comptaient déjà 654 et Beaubassin avec Chipoudy 325. Bien mieux : vers la fin du régime français, dans le seul bassin des Mines, la Grand’Prée comptait 285 habitants en 49 ménages, Gaspareau 108 en 5, les Habitants 108 en 25, Canard 77 en II, le Vieux Logis 35 en 5⁠ ⁠; soit en tout 540 habitants en 95 ménages. A quinze milles de là, Piziquid en comptait 344 en 53⁠ ⁠; et, de l’autre côté, Cobeguid 156 en 24⁠ ⁠; soit, pour le bassin entier, I 040 habitants en 172 ménages, alors que Port-Royal n’en avait plus que 637. Le berceau de la race n’était donc plus qu’une vieille capitale officielle avec son gouverneur, sa garnison, son magasin général, ses vieilles familles ancestrales⁠ ⁠; capitale intermittente même, avons-nous vu, et très informe : car, pour mieux éviter les incessantes incursions des « Bostonais » ou des « Couacres », la plupart des habitants s’étaient dispersés loin de la misérable église de chaume et du fort délabré, en amont de la rivière, dans de petites chaumières de bardeaux « fort mal bousillées, à cheminées d’argile », d’où, à la moindre alerte, ils s’enfuyaient dans les bois avec hardes, outils, ustensiles, volailles et troupeaux. A Beaubassin et aux Mines, les forbans anglais osaient moins s’attaquer : car la jeunesse y dominait, depuis 1690 organisée en milice. En 1701, il y avait en tout 398 miliciens, dont 100 à 140 à Port-Royal. Toutes ces riches terres, les Acadiens les détenaient à titre de censitaires : c’est-à-dire qu’ils ne devaient à leurs seigneurs, outre une rente annuelle d’un sol par arpent, que de faibles redevances dont, faute d’argent, ils s’acquittaient le plus souvent en denrées et en corvées. Il y avait bien les droits de mouture, de lods, ventes et autres aliénations⁠ ⁠; mais ils s’élevaient à peu de chose, si on les compare aux lourdes charges qui pesaient alors sur les paysans de France. Lorsqu’en 1674 Colbert proclama le pays « domaine du roy », nombre de ces terres relevèrent directement de la couronne⁠ ⁠; mais les droits de tenure n’en furent pas accrus. Bien au contraire, Colbert interdit d’augmenter les dîmes et redevances et de troubler en rien les habitants dans la possession de leurs terres, dans leur commerce et dans leur pêche. Ainsi le Canadien Le Neuf de la Vallière, bien que nommé gouverneur d’Acadie, perdit gain de cause, quand il prétendit, fort de sa concession de l’isthme, exploiter les habitants de Beaubassin ou prélever des droits sur les barques de la Compagnie Sédentaire. Les Le Borgne áe Belle-Isle, créanciers d’Aulnay, les Latour et même les Mius d’Entremont pour leur baronnie de Pobomcoup n’en perçurent pas moins des redevances censives jusque sous la domination anglaise, même à Louisbourg⁠ ⁠; mais l’Angleterre s’appropria la plupart de ces droits, ceux de la couronne en particulier, qu’elle perçut à Port-Royal sous le nom de quit-rents. Dans la partie continentale de l’Acadie, il y eut une douzaine de seigneuries, à vrai dire, seigneuries sans colons ou peu s’en faut. Comme elles étaient presque toutes de la mouvance de Québec, on peut en conclure que cette région continentale n’était pas alors considérée comme portion intégrante de l’Acadie proprement dite, laquelle se trouvait incluse dans la seule péninsule. partant, assez incohérente⁠ ⁠; ce qui est logique, du reste, puisqu’elle L’organisation ecclésiastique était également embryonnaire et, se conformait aux perpétuels changements d’une colonie en formation. Dès 1604, le sieur de Monts, quoique protestant, amena à Sainte-Croix un jeune prêtre de Paris, l’abbé Nicolas Aubry⁠ ⁠; après s’être égaré à la Baie Sainte- Marie, il mourut du scorbut, dit-on, dès l’hiver suivant. En I61o, Poutrincourt amena du diocèse de Langres à Port-Royal un autre prêtre séculier, l’abbé Jessé Fléché ou Fleuchey⁠ ⁠; après avoir fait une vingtaine de conversions, il ne revint plus. Alors arrivèrent les Pères jésuites Pierre Biard, de Grenoble, et Ennemont Massé, de Lyon⁠ ⁠; de Port-Royal (1611-13), ils passèrent à Saint-Sauveur des Monts Déserts avec le Père Quentin et le frère Gilbert (1613), pour bien peu de temps, à vrai dire. En I6i9, sur l’initiative de Champlain, six récollets de la province d’Aquitaine furent emmenés aux frais de la Société d’Acadie organisée à Bordeaux⁠ ⁠; bien qu’Alexander vers 1628 eût chassé ceux de Port-Royal qui, par le Saint- Jean, remontèrent jusqu’à Québec, on en retrouve trois avec Latour jusqu’en janvier 1645, époque où, brouillés avec lui, ils passèrent à Port- ÉGLISE DU SOUVENIR A GRAND-PRÉ Royal.

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ÉGLISE DU SOUVENIR A GRAND-PRÉ
Gravure ÉGLISE DU SOUVENIR A GRAND-PRÉ

Dès 1632, Richelieu leur avait, en effet, substitué les Capucins. Un septième de la compagnie d’Acadie avait même été attribué à ces capucins à charge d’entrete- HISTOIRE DES COLONIES.

226 RUINES DU FORT SULLY A PORT-ROYAL

nir à Port-Royal un séminaire de trente jeunes indigènes et de desservir les missions de l’immense colonie : Port-Royal, Pentagouët, Kennebec, Rivière Saint- Jean, la Hève, Canceaux et Népisiguit. Douze Pères y furent employés, dont les custodes furent successivement le Père Pacifique de Provins et le Père Léonard de Chartres. En 1642, Aulnay fut chargé de gérer leur part de la Société, en partie constituée par une étendue de terre assez considérable. L’un d’eux, le Père François-Marie, vêtu en civil, semble lui avoir servi d’agent en ses négociations avec les puritains de Nouvelle-Angleterre. Mais, dès que mourut leur protecteur, son hostile créancier, le huguenot Le Borgne, les persécuta, d’autant qu’à leur tour ils protégeaient la veuve et les enfants d’Aulnay. Cette protection ne fut pas toujours très heureuse, ni dans le mariage de la veuve avec Latour, ni dans l’intervention du duc de Vendôme. Le Borgne n’en chassa pas moins d’Acadie deux Capucins qu’il avait gardés prisonniers pendant cinq mois⁠ ⁠; alarmés, quatre autres, dont deux Frères, s’enfuirent en France⁠ ⁠; en 1654, les Anglais en chassent trois autres de Port-Royal, trois autres de Canseau, un autre de Pentagouët, un dernier de Népisiguit et enfin mettent à mort le custode lui-même, le Père Léonard, premier martyr de l’Acadie.

RUINES DU FORT-SULLY A PORT-ROYAL
Gravure RUINES DU FORT-SULLY A PORT-ROYAL

Pendant l’occupation anglaise, il ne vint plus en Acadie que les Jésuites de Miscou (1635-1670) qui parurent à Chedabouctou et sur quelques points de la Baie des Chaleurs. Pendant la période française, les Jésuites n’eurent guère encore de missions que sur les confins, cette fois près de Pentagouët avec le baron de Saint- Castin et à Médoctec sur le Saint-Jean avec les Malécites. Les trois paroisses de Saint-Jean-Baptiste à Port-Royal, de Saint-Charles à la Grand’Prée des Mines et de Beaubassin, puis de Saint-Joseph à la Rivière aux Canards, de Saint-Pierre et Saint-Paul à Cobeguid, de Notre-Dame de l’Assomption et de la Sainte-Famille à Piziquid furent desservies par des Récollets, des Sulpiciens et des prêtres des Missions Etrangères qui relevaient de l’évêché de Québec.

V TIE PATRIARCALE

Ce clergé n’obérait guère plus la métropole que les fidèles : si, en 1701, le curé des Mines recevait 800 livres, en 1708 le gouvernement ne donnait plus pour les missions que 500 livres en tout, soit 100 au curé des Mines, 100 au curé de Port- Royal, 100 au curé de Beaubassin, 100 au missionnaire des Micmacs, et 100 à la disposition de l’évêque⁠ ⁠; le produit des Mines n’était que le vingt-septième de la récolte. Or, ces prêtres étaient bien souvent, en même temps que les pasteurs de leurs fidèles, leurs éducateurs dans les écoles qui furent créées aux Mines et à Port-Royal et aussi leurs arbitres dans leurs rares conflits d’intérêt ou contestations familiales, bien qu’il y eût un notaire à Port-Royal, puis un autre aux Mines. Ces conflits étaient inévitables, parce que les concessions, dit Menneval, avaient été « assez mal faites » et qu’à chaque génération il fallait les refaire pour des familles si prolifiques. Ainsi s’expliquent des lieux-dits, tels que le Village des Héberts, le Hameau des Richards, la Prée des Bourgs, le Pont aux Buots, etc. Là, sur de vastes concessions qui d’ordinaire s’étendaient de la rivière ou du « bassin » jusqu’aux hautes terres de la forêt vierge, près de son « courtil » planté de poiriers et de pommiers normands et de son enclos de saules où prospéraient à merveille tous les légumes de France, en une ample maison de bois à haut toit de chaume ou de bardeaux, vivait en patriarche l’ancêtre, souvent fort vieux, entouré de deux ou trois générations d’enfants et de petits-enfants et de nombreux troupeaux de bétail petit et gros. Lorsqu’une fille savait tisser une paire de draps et un garçon faire une paire de roues, on les estimait capables d’entrer en ménage⁠ ⁠; au garçon on donnait un lopin de terre, à la fille vingt à vingt-cinq livres de denrées, et parfois un beau lit de plume⁠ ⁠; de contrat on n’en faisait qu’après le mariage⁠ ⁠; tout le village s’employait à établir les nouveaux mariés en la neuve maison de bois qu’on bâtissait sur la ferme nouvellement endiguée et défrichée⁠ ⁠; on leur accordait ou avançait bétail, porcs, volailles et semences : car tout intérêt s’appelait usure.

227 M ŒURS PURES

Le chef de famille venait-il à mourir prématurément, les voisins s’entendaient pour cultiver le champ de la veuve, lui récolter sa moisson, lui couper son bois⁠ ⁠; les orphelins de père et de mère étaient reçus chez des parents ou des amis qui les traitaient comme leurs propres enfants. Quant aux pauvres, — et il n’y en avait guère, — « on se les passait comme du pain bénit. » Ainsi, « les malheurs étaient, pour ainsi dire, réparés avant d’être sentis. » Lorsque père et mère devenaient vieux, ils cédaient tout l’héritage au plus apte, et non pas toujours à l’aîné de leurs enfants, à condition qu’eux-mêmes fussent entretenus en leur vieillesse et qu’une compensation fût accordée aux frères et sœurs. Faute d’argent, ils n’échangeaient guère entre eux que produits et corvées agricoles⁠ ⁠; donc, ni riches, ni pauvres, à peu près égaux entre eux, ne connaissant ni envie, ni ambition, ni avarice, ils vivaient, simples, honnêtes, contents, comme « une grande famille », comme « une société de frères », en une sorte de communisme spontané que seules rendaient possible l’abondance de leurs terres et la solidité de leurs vertus. Profondément religieux, ils étaient naturellement vertueux, et donc, aussi confiants en autrui qu’en eux-mêmes⁠ ⁠; ainsi ils n’avaient à leurs portes ni clefs ni serrures et, par un temps chaud, laissaient au bord du chemin leurs vêtements qu’ils reprenaient au retour. « Gens d’un naturel doux, dit l’un de leurs prêtres, il n’y a parmi eux ni jurements ni ivrognerie. » « On découvre rarement chez eux, avoue un Anglais, des idées de malice ou de vengeance. » « Les annales acadiennes, dit un mémoire, ne contiennent pas un cas de crime ou de vol, de débauche ni de naissance illégitime. » « Nous savons que vous n’êtes adonnés à aucun vice ni à aucune débauche, » dira un de leurs gouverneurs anglais. Il va de soi que, la jeunesse étant aussi chaste que robuste, les mariages étaient aussi précoces que féconds. Dès les premiers transports de la verte jeunesse, Ils ont des enfants jusqu’à ce qu’ils soient vieux.

228 ACADIENNE

Il n’était donc pas rare de voir des familles de dix, quinze, vingt enfants. « C’est la richesse du pays, déclare Dièreville : car ces enfants, quand ils sont en état de travailler, le font de très bonne heure. » Bref, « c’était un peuple fort et sain, avoue un de leurs spoliateurs, le peuple le plus innocent et le plus vertueux que j’aie jamais connu ou dont j’aie lu le récit en aucune histoire. » Cette vertu même était bien, au sens latin du mot, une virilité. « Entêté comme un Acadien, » est resté en Amérique du Nord un dicton populaire. Leur énergie s’affirme, en effet, aussi bien dans leur œuvre aventureuse de pionniers qu’en leurs éternels recommencements après mainte et mainte déprédation anglaise. Mal gouvernés ou nullement gouvernés, voire sacrifiés, ils développèrent jusqu’à l’extrême la plus mâle qualité de l’homme, celle qu’estiment le plus leurs ennemis, la confiance en soi, l’art de se passer d’autrui. Ainsi, fort ingénieux et fort industrieux, ils se faisaient euxmêmes de la laine de leurs troupeaux presque tous leurs vêtements, du lin de leurs champs chemises et draps, des peaux de leur gibier toques et mocassins et du bois de leurs forêts, qu’ils excellaient à façonner, ustensiles, outils, instruments, barques, une frégate même. Des gens qui se suffisent à eux-mêmes deviennent facilement « impatients de toute autorité ». Aussi, les trouvant « trop indépendants », quelques-uns de leurs gouverneurs les accusèrent-ils d’être « à (D’après la décoration d’angle d’une carte de l’époque) : demi républicains ». Ils n’en furent pas moins d’ardents patriotes, et cela en un temps de détresse nationale où il y a le plus de mérite à l’être. Cent fois la Nouvelle Angleterre... A voulu les soumettre et ranger sous sa loy⁠ ⁠; Ils ont plutôt souffert tous les maux de la guerre Que de vouloir quitter le party de leur Roy... Ils ne vouloient pas être Anglois... Tout vaincus qu’ils étaient, ils demeuroient François.

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LES CASTORS, d’après une carte de l’époque
Gravure LES CASTORS, d’après une carte de l’époque

« Louis XIV, diront-ils, peut bien céder les champs où nous demeurons⁠ ⁠; mais l’amour de la patrie ne change pas par les traités. » 229

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IN PEUPLE

HEUREUX

Ni cette mâle vigueur ni cette religieuse vertu n’étouffèrent en eux, comme chez les Puritains, cette fleur de la vie qu’est la joie. Nés Français, une gaieté spontanée, avide de réjouissances, tempérait ce qu’il pouvait y avoir de rude en leurs labeurs et de fruste en leurs manières. Pendant la belle saison, travaux des champs et parties de pêche ou de chasse se faisaient en commun⁠ ⁠; en hiver, pendant les longues veillées de ces pays froids, devant les grandes flambées de bouleau et de pin, on se réunissait entre amis et voisins, tous un peu parents, on buvait le cidre doux ou le sirop d’érable, on racontait ou l’on écoutait les histoires du vieux pays de là-bas que n’avaient vu que les ancêtres, on chantait les vieux refrains en chœur, on dansait. Oui, en dépit de la dureté des temps et des lieux, en dépit des carnages anglais et de la détresse nationale, on entretenait ainsi, sans trop le savoir, en ce coin perdu de l’Amérique, la flamme vive de la sociabilité française. « Age d’or, » dit l’un⁠ ⁠; « pays de Cocagne » dit l’autre⁠ ⁠; « Arcadie française, » ajoute un troisième. Bref, « avec leur disposition joyeuse et leurs habitudes morales, conclut un historien anglais, ils jouissaient peut-être de tout le bonheur compatible avec la fragilité humaine. »

Or, ce bonheur touchait à sa fin. 230

LES VIEUX CANONS DE PORT-RoYAL, cul-de-lampe
Gravure LES VIEUX CANONS DE PORT-RoYAL, cul-de-lampe
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ÉPILOGUE
Gravure ÉPILOGUE

Importance de l’Ile Royale du Cap-Breton. — Plan de peuplement acadien. — Entraves.

MPORTANCE DE LILE ROYALE DU CAP BRETON

— Projet de déportation acadienne. — Prise de Beauséjour. — Le grand dérangement d’Halifax. — Renaissance. — Principe de vie. — Organisation nationale. i funeste qu’il fût, le traité d’Utrecht avait, du moins, réservé à la France, outre le peuple, deux choses : l’Acadie insulaire, c’est-à-dire Tile Royale du Cap-Breton et l’ile Saint-Jean, et l’Acadie continentale, c’est-à-dire à peu près le Nouveau-Brunswick actuel. Prolongement de la péninsule acadienne vers le Nord-Est, l’ile Royale, rocheuse, déchiquetée, froide et humide, n’avait au point de vue agricole qu’une valeur médiocre⁠ ⁠; mais, au double point de vue stratégique et économique, son importance était de premier ordre, puisque, d’une part, surtout par suite de la perte de Terre-Neuve, elle était la porte et la seule porte de défense du Canada et que, d’autre part, elle devenait, non seulement notre grand poste de pêche en ces régions, mais encore le centre de nos échanges entre la France, le Canada et les Antilles. De temps immémorial fréquentée par les pêcheurs basques et bretons qui lui donnèrent son nom, vainement convoitée par les Ecossais Lochinever (1621) et Ochiltrie (1629), qui n’y firent rien de durable, concédée à Nicolas Denys qui y créa ses établissements de Sainte- Anne et de Saint-Pierre, exploitée par la Compagnie de Pêche Sédentaire et en particulier par le sieur Gabriel Gautier, elle avait attiré l’attention de Colbert 231 qui, vers 1672, conçut à son sujet tout un plan d’exploitation : utilisation de ses chênes pour les constructions navales et de son charbon pour le raffinage de la mélasse des Iles. Un rapport de 1706 signale tous ces avantages et d’autres encore. Les intendants Raudot père et fils, en leurs projets de 1709 et 1710, donnent au Cap-Breton toute sa valeur dans leur plan de réorganisation de la Nouvelle-France⁠ ⁠; ils veulent même en faire une sorte de port franc pour le libre échange des produits de la métropole, de la Nouvelle-France et des Indes Occidentales : « Les Anglais, dira Pontchartrain, se doutent bien de l’importance de ce poste et ils en prennent ombrage. Ils voient qu’il portera préjudice à leur commerce et qu’en temps de guerre il menacera leur navigation. Aussi, dès les premières hostilités, ne manqueront-ils pas d’user de tous les moyens pour s’en emparer. Il faut donc le fortifier solidement. Si la France perdait cette île, pareille perte serait irréparable : car elle entraînerait celle de toutes nos possessions en Amérique septentrionale. » C’était parler d’or, il ne restait plus qu’à agir.

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RUINES DES CASEMATES DE LOUISBOURG
Gravure RUINES DES CASEMATES DE LOUISBOURG

Dès la perte de l’Acadie péninsulaire, on se met donc à réaliser le vaste plan : en 1713, arrive l’ancien gouverneur de Terre-Neuve perdue, M. de Saint-Ovide de Brouillan, avec l’ingénieur Lhermitte et quelques officiers⁠ ⁠; comme il n’y a dans l’ile qu’un Français, vingt-cinq à trente familles sauvages et les ruines des établissements de Denys, tout est à créer : on songe d’abord à faire venir de Pentagouët Saint- Castin et ses sauvages avec des récollets⁠ ⁠; ’on choisit pour résidence principale le

RUINES DES CASEMATES DE LOUISBOURG

233 PLAN DE PRADIEN MENT ACADIEN

Havre à l’Anglais, qu’on appelle Port Saint-Louis, puis définitivement Louisbourg, et pour résidence secondaire Sainte-Anne, qu’on nomme Port-Dauphin. De Louisbourg, dont les terres sont mauvaises, mais la rade bonne, profonde, bien abritée des vents, toujours libre de glaces, enfin capable de contenir plus de trois cents bateaux, on décide de faire une ville qui soit à la fois une forte place militaire et un grand port de pêche et de commerce⁠ ⁠; de Port-Dauphin, au contraire, dont la rade est médiocre, mais les terres meilleures, on se propose de faire le principal établissement agricole. A Louisbourg, on installe donc la garnison de Plaisance évacuée et la plupart des pêcheurs de Terre-Neuve et de l’île Saint- Pierre⁠ ⁠; d’autres s’établissent à Port-Dauphin, à Port-aux-Baleines et ailleurs⁠ ⁠; il y eut bientôt trente à quarante familles qui reçurent dix-huit mois de provisions et disposèrent d’une centaine de barques. Au printemps de 1714 vinrent le gouverneur et l’intendant du Canada, Vaudreuil et Bégon, qui, avec Lhermitte, discutèrent les plans de la nouvelle ville et de ses forts et, avec le nouveau gouverneur M. de Costebelle, gendre de Charles Latour, étudièrent la question de son peuplement. « Outre les défrichements des terres de l’ile Royale, dit un Naturellement on songea tout de suite aux Acadiens. rapport, ils fourniraient à cette colonie un nombre considérable de bons ouvriers qui contribueraient bien mieux à son établissement que des personnes qui, envoyées de France, ne seraient faites ni au climat ni aux usages du pays. » « L’important, écrit Pontchartrain en ses nombreuses lettres à ce sujet, c’est que les Acadiens quittent l’Acadie. » « On ne doit rien épargner pour que les habitants sortent. » Le traité d’Utrecht avait précisément prévu cet exode en son article XIV : « Dans toutes lesdites places et colonies cédées par le roi Très Chrétien, les sujets du roi auront la liberté de se retirer ailleurs dans l’espace d’un an avec tous leurs effets et mobiliers. » Le 23 juin, par une clause additionnelle, la reine Anne avait même autorisé les Acadiens à vendre aussi leurs biens immeubles, c’est-à-dire leurs terres, s’ils aiment mieux se retirer ailleurs, et n’avait plus envisagé pour cet exode aucune limite de temps. Or les Acadiens ne demandaient qu’à partir. « Nous ne prêterons jamais, dirent-ils le 23 septembre 1713, le serment de fidélité à la reine de Grande-Bretagne aux dépens de ce que nous devons à notre pays et à notre religion⁠ ⁠; et, si l’on s’efforce d’attenter à l’un ou à l’autre de ces deux articles de notre fidélité, nous sommes prêts à tout quitter plutôt que de violer en quoi que ce soit l’un de ces articles. » 233

ÉPILOGUE

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• NTRAVES

On ne peut que résumer ici les longues phases du tragique conflit qui se produisit entre le tyran vainqueur et le « peuple-martyr ». D’abord, pendant tout le délai réglementaire d’un an, le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse refusa systématiquement l’exeat nécessaire. Tous les Acadiens de Port-Royal, des Mines et Cobeguid n’en optèrent pas moins publiquement pour un prochain départ⁠ ⁠; mais le gouverneur Nicholson leur en refusa les moyens : il confisqua leurs barques sous prétexte qu’elles avaient été construites en territoire anglais et, au nom de l’Acte de Navigation, il s’opposa à l’accès de tout vaisseau français de Louisbourg dans les eaux anglaises⁠ ⁠; double casuistique qui enfermait ces sujets français dans leur geôle étrangère. Puis, après de longues tergiversations et non sans de basses ruses, le gouverneur Philipps et son lieutenant Armstrong exigèrent des Canadiens le serment d’allégeance britannique⁠ ⁠; ceux-ci ne l’accordèrent qu’avec une double réserve : pour la seule durée de leur séjour en territoire anglais et sous la condition expresse de la neutralité militaire. Aussi furent-ils, en 1730, officiellement déclarés « Français neutres », French neutrals. Par contre, alors que leur race prolifique doublait tous les dix ans, on les gêna doublement, malgré les clauses formelles du traité d’Utrecht, d’une part dans « le libre exercice de leur religion », en ne leur accordant, au lieu de dix prêtres, que six qui furent, en outre, molestés, et d’autre part dans l’entière 234

LES VIEUX SAULES ET LE PUITS D’ÉVANGÉLINE A GRAND-PRÉ

LES VIEUX SAULES ET LE PUITS D’ÉVANGÉLINE A GRAND-PRÉ
Gravure LES VIEUX SAULES ET LE PUITS D’ÉVANGÉLINE A GRAND-PRÉ
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possession de leurs biens, en leur refusant toute indispensable acquisition de terres neuves⁠ ⁠; si bien qu’ils ne purent guère s’étendre que du côté de listhme en un territoire qu’on estimait français. En outre, comme le gouvernement de Londres feignait d’ignorer les déclarations et promesses de ses gouverneurs coloniaux, le sort des Acadiens, qui se croyaient protégés par un statut légal, se trouvait, en réalité, fort précaire, à la merci des hommes et des événements⁠ ⁠; fâcheuse situation qui, équivoque à leur insu, causera leur malheur.

Malgré cette incertitude du lendemain, craignant sans doute que ne vinssent à la dissiper brutalement des réalités plus redoutables encore, les Acadiens restèrent volontairement neutres au cours de la guerre de 1744 à 1748 entre la France et l’Angleterre. Lorsque les forces canadiennes, d’ailleurs insuffisantes et mal dirigées, entrèrent dans leur pays, ils ne bougèrent pas. Tout l’intérêt de la lutte se trouva donc concentré à l’île Royale. Nous verrons, au cours de l’histoire du Canada, comment Louisbourg mal défendu tomba une première fois au pouvoir de l’ennemi en 1748.

Le traité d’Aix-la-Chapelle nous rendit, il est vrai, cette ville et l’ile Royale, comme compensation de la prise de Madras aux Indes⁠ ⁠; mais, comme on avait négligé de tracer des frontières exactes entre les diverses possessions françaises et anglaises de l’Amérique du Nord, cette absence de précision fut l’amorce d’une nouvelle guerre, aussi bien avec le Canada qu’avec les Acadiens

PROJET DE DEPORTA- TION ACADIENNE

Depuis longtemps, les Anglais songeaient à se débarrasser des Français passés sous leur domination en 1713⁠ ⁠; seule, la crainte de laisser le pays sans habitants pour le mettre en valeur les avait retenus dans l’exécution de leurs projets. Mais, dès 1749, ils préparèrent leur plan en faisant venir d’Europe 2 500 émigrants, avec lesquels ils fondèrent la ville d’Halifax. En 1752, cette ville comptait 4 228 habitants et 2 000 hommes de troupes. Dès lors, la population française fut réduite à merci. Il ne restait plus qu’à la déporter⁠ ⁠; l’opération était depuis longtemps décidée. Cet événement est d’une telle importance qu’on ne saurait l’omettre en cette histoire de l’Acadie, sans la défigurer⁠ ⁠; résumons-en brièvement les phases dramatiques longuement relatées en notre Tragédie d’un Peuple.

Au meilleur des gouverneurs de Nouvelle-Ecosse, le colonel Hopson, qui ne fit que passer (mars 1752-novembre 1753), succéda le pire, le général Charles Lawrence. Ancien combattant de Fontenoy, de Louisbourg et de Beaubassin, il avait à l’égard des Français l’intense haine qui sévissait alors en Angleterre.

ÉPILOGUE

236 PRISES DE BRAT- SEJOUR

Pour hâter la ruine de toute puissance française en Amérique, il veut au plus tôt se débarrasser des Acadiens sans accroître de leur nombre, de leur force et de leur activité le Canada ni l’ile Royale, c’est-à-dire les exterminer en tant que nation, sinon par la mort, du moins par la déportation et la dispersion. « Comme les Acadiens possèdent les plus vastes et les meilleures terres de la Province, écrit-il aux « lords du Commerce », je suis d’avis que, s’ils refusent le serment, mieux vaut qu’ils disparaissent. » En vue de cette « disparition », les « nobles lords » lui conseillent de consulter le juge Belcher, de s’entendre avec le gouverneur William Shirley du Massachusetts, et de « détruire » les forts français de l’isthme. En un long rapport conforme aux vues et intentions de Shirley et de Lawrence, le juge Belcher déclare que « les Acadiens n’ont pas plus le droit de prêter serment que le droit de rester dans la province » : c’était déclarer l’expulsion légale. Aussi, dans les litiges agraires du temps, se garde-t-on bien de leur reconnaître tout droit de possession et, les accusant de « tricheries », d’entêtement et d’ingratitude, les traite-t-on « en esclaves » dans les réquisitions militaires et autres. L’officier arpenteur Morris dresse dès lors un nouveau plan, non plus de simple expulsion, mais de déportation : poster troupes et vaisseaux aux points essentiels, y rassembler, cerner et capturer les Acadiens par la ruse et par la force, etc.⁠ ⁠; plan, dit le Dr Brown, « plein de stratagèmes injustifiables, d’avis cruels et de conseils barbares ». Enfin, pour « extirper les Français de l’isthme », Lawrence, non content d’intimider les Acadiens en les traitant de « déserteurs », et de « criminels », demande à Shirley en pleine paix de lui lever en Nouvelle-Angleterre, « dans le plus grand secret », 2 000 hommes, aux frais de la Nouvelle-Ecosse. ports surgissent devant le fort de Beauséjour, inachevé, Soudain, le 2 juin 1755, ces 2 000 hommes sur 33 transmal ravitaillé, mal défendu par 120 à I60 hommes de troupes démoralisées et 300 Acadiens mal armés et intimidés. Vainement encouragé par l’énergique abbé Le Loutre, le lâche commandant Vergor, que trahit l’espion Pichon, livre, dès la première décharge anglaise, cette « clef de l’Acadie ». Cette prise de Beauséjour et du fort voisin de Gaspareaux, les Anglais de la métropole « la célèbrent aussitôt comme l’un des plus heureux événements qui pût arriver, entièrement dû au fait que nous avons devancé les Français en nos armements, tant ici qu’en Amérique ». De même, sans aucune déclaration de guerre, du 8 juin au ter septembre, l’amiral Boscawen s’empare en ses croisières de deux vaisseaux de 236

237 LE GRANDENERAN- GEMENT

guerre, l’Alcide et le Lys, de cinq goélettes, de trois lougres, d’un sloop, d’un brigantin, de neuf senauts et de six autres navires. « Bah⁠ ⁠! dit-il en manière d’excuse, ce que j’ai fait est conforme à l’esprit de mes ordres, agréable au roi, au ministère et à la majorité du peuple anglais. » C’était le prélude de la déportation des Acadiens hors de leur pays. let, fort de En juilla présence de I 500 hommes de troupes, de 2 000 miliciens et d’une escadre anglaise, le Conseil d’Halifax décide, sur rapport du juge Belcher, qu’il faut profiter de cette heureuse conjoncture pour se débarrasser à jamais des Acadiens : « dé- CR portation des habitants français. » . - Une centaine de délégués des diver R centres acadiens, sommés de prêter le serment sans réserve, s’y refusent légalement : on les jette en prison, ainsi que les trois derniers prêtres français. Maintenant que ce peuple de paysans est privé de ses guides politiques et religieux, « il fut décidé à l’unanimité que, pour prévenir le retour des habitants français.. et les empêcher de nuire aux autres colons,... il fallait les disperser dans les diverses colonies du continent et affréter au plus tột les vaisseaux nécessaires à ce transport. »

EPILOGUE
Gravure EPILOGUE

Une agence maritime de Boston est chargée de cette mission secrète. Des instructions également secrètes sont envoyées aux chefs des différents postes : « par quelque stratagème faire tomber en notre pouvoir les hommes, jeunes et vieux, surtout les chefs de famille⁠ ⁠; ...ainsi femmes et enfants ne s’enfuiront pas⁠ ⁠; ...arrêter les fugitifs, ou les réduire à la plus grande détresse⁠ ⁠; ...confisquer tout le blé et tout le bétail⁠ ⁠; ...ne réserver pour chaque prisonnier qu’une livre de farine et une demi-livre de pain par jour et une livre de bœuf par semaine... » « Nous formons, écrit pour la « future Histoire » le colonel Winslow, le noble et grand projet de chasser les Français neutres de cette province... Si nous pouvons accomplir cette expulsion, ce sera une des plus grandes actions qu’aient jamais accomplies les Anglais en Amérique⁠ ⁠; car, entre autres considérations, la partie du pays qu’ils occupent contient les meilleures terres qui soient au monde, et nous pourrions installer quelques bons fermiers anglais dans leurs habitations. »

L’ABBÉ LELOUTRE A LA DÉFENSE DE BEAUSÉJOUR

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A Beaubassin, le 9 août, les habitants sont convoqués par le colonel Monkton sous prétexte d’ « arrangement agraire ». Quatre cents se présentent⁠ ⁠; ils sont sur-le-champ emprisonnés dans le fort⁠ ⁠; les autres s’enfuient⁠ ⁠; on s’empare de leur bétail⁠ ⁠; on brûle leurs maisons⁠ ⁠; on pourchasse les fugitifs. En octobre 250 familles, soit I 100 prisonniers, tant hommes que femmes et enfants, sont jetés pêle-mêle dans sept transports qui les emportent par un « ouragan terrible ».

DÉPORTATION DES ACADIENS (IO septembre 1755)
Gravure DÉPORTATION DES ACADIENS (IO septembre 1755)

Aux Mines, le lieutenant-colonel Winslow reçoit des instructions encore plus odieuses : « contraindre les habitants à couper leurs foins et leurs blés sous peine des plus grandes rigueurs,... leur faire croire qu’après tout on ne les expulsera pas⁠ ⁠; s’ils se comportent mal, les punir en conséquence⁠ ⁠; s’ils sont emprisonnés, les faire nourrir par leurs parents ou leurs voisins⁠ ⁠; autrement, ils nous coûteraient trop cher⁠ ⁠; si les sauvages ou d’autres molestent les troupes, que les plus proches habitants paient œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie⁠ ⁠! Pour rassembler et embarquer les habitants, recourir aux moyens les plus sûrs, force ou ruse⁠ ⁠; ne tenir nul compte des supplications ou des pétitions⁠ ⁠; ne laisser aux embarqués,

DÉPORTATION DES ACADIENS (IO SEPTEMBRE 1755)

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outre leurs couchages, que des objets qui n’encombrent pas⁠ ⁠; n’allouer à chacun par semaine que cinq livres de farine et une livre de porc⁠ ⁠; être aussi expéditif que possible, afin de réduire les frais ». Le 5 septembre, dès que la moisson, « une superbe moisson » cette année-là, fut rentrée, 418 habitants mâles, « tant vieillards qu’enfants de dix ans, » sont convoqués à l’église et aussitôt retenus prisonniers. Ordre fut donné à leurs familles de veiller à leur subsistance. Les absents furent traqués. Le Io septembre, sous la menace des baïonnettes anglaises, défilèrent, en chantant des hymnes ou en se lamentant, deux cent trente prisonniers que femmes et enfants accompagnèrent jusqu’aux bateaux de leurs prières et de leurs gémissements⁠ ⁠! « Mémorable journée », écrit Winslow, chantée, en effet, par Longfellow en son Evangéline. Puis 300 autres prisonniers furent embarqués⁠ ⁠; puis « les femmes, en proie à la détresse, portant dans leurs bras leurs nouveaunés ou traînant dans des charrettes leurs parents infirmes⁠ ⁠; scène où la confusion se mêlait à la désolation et au désespoir ». En tout, 2 743 victimes, dont 182 qui, en surnombre, durent être mis à fond de cale. — Dans le voisinage, à Cobeguid, le lieutenant Murray opéra de même : I 100 victimes. — Enfin, le 27 octobre, escortée de trois vaisseaux, une lugubre flotte de vingt-quatre navires emporta un peuple de 3 700 âmes pour de lointaines destinations de lui inconnues, ce pendant que brûlaient de tous côtés des centaines d’habitations, de granges et de dépendances.

R ENAISSANCE

A Port-Royal, six transports emportèrent de même I 664 Acadiens. Pendant tout l’hiver et les années suivantes sévit une âpre chasse à mort, où les chevelures acadiennes furent mises à prix. Ainsi la presqu’île fut « nettoyée de toute cette vermine française ». Bref on estime que, sur une population acadienne de 15 000 âmes, 7 000 furent ainsi arrachées à leurs foyers et, les mains vides, le corps affamé, l’âme angoissée, emportées sur des navires encombrés vers un inconnu tragique, en réalité vers les colonies hostiles de Nouvelle-Angleterre et du Sud où ordre était donné de démembrer ces familles exilées et d’anéantir leur foi et leur nationalité. désastres de la Guerre de Sept ans. Pendant les longues années Puis vinrent la chute définitive de Louisbourg et les autres de captivité, d’exploitation éhontée et de « chasse à mort », périt plus de la moitié du « peuple martyr ». Vainement la France en recueillit quelques milliers, en Bretagne surtout et dans ses colonies de Louisiane, de Guyane et de Saint-Pierre et Miquelon...

ÉPILOGUE

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Mais, fait providentiel, le dix-neuvième siècle a vu au martyre acadien succéder le miracle acadien. Sur les terres ancestrales lentement et péniblement recouvrées s’est reconstituée un peuple nouveau.

PRINCIPES DE VIE

En voici les preuves éclatantes d’après le recensement de 1921. En Nouvelle- Ecosse, il y a 56 619 Acadiens répartis en quatre groupes principaux⁠ ⁠; au Nouveau-Brunswick, ils sont I21 III⁠ ⁠; cette province, dont le tiers de la population est déjà acadienne, deviendra bientôt aussi française que le Québec, sur laquelle elle s’appuie fortement. A l’ile Saint-Jean, Prince-Edouard, 10 750⁠ ⁠; aux îles de du Canada comptent plus de 100000 Acadiens. En Nouvelle-Angleterre, surtout dans le Maine, ils sont près de 50 000, mêlés aux deux millions de Franco-Américains que la France ignore trop⁠ ⁠; en Louisiane, plus de 30 000 « Cayens » prospèrent dans les riches régions des Attakapas et des Opelousas. On ne saurait calculer le nombre de ceux qui habitent le reste des Etats-Unis, jusqu’en Californie. Bref, il existe en Amérique du Nord près d’un demi-million d’Acadiens⁠ ⁠; ils seraient près de deux millions sans le crime de 1755. Et tout ce peuple ne connaît qu’une centaine de noms de famille, et tout ce peuple est issu d’une cinquantaine de femmes françaises⁠ ⁠!... Il n’est peut-être pas au monde de plus bel exemple de survie, en même temps que de vitalité nationale. de trois forces qui ne trahissent pas les peuples résolus à vivre : A quoi tient cette merveilleuse renaissance⁠ ⁠? A la pérennité la natalité qui prodigue les corps, la religion qui lie les âmes, le patriotisme qui unit et fortifie la race⁠ ⁠; ce patriotisme lui-même vit de l’amour du foyer, du culte des mœurs ancestrales, du pieux usage de la langue maternelle. « Qui perd sa langue perd sa foi⁠ ⁠; qui perd sa foi perd sa langue », est un salutaire proverbe qui court là-bas. Donc point de mariages mixtes⁠ ⁠; guerre aux écoles primaires bilingues⁠ ⁠; méfiance à l’égard des prêtres de langue non française. Naturellement, paysans et pêcheurs ont des familles de huit, dix, quinze enfants, tant par devoir que par intérêt : très jeunes, ces enfants aident à la ferme ou sur la barque⁠ ⁠; donc nul besoin de main-d’œuvre mercenaire. A ces prolifiques descendants de leurs victimes, les usurpateurs d’une fécondité chétive doivent peu à peu céder leurs terres vainement accaparées et s’enfuir à leur tour plus loin, toujours plus loin, vers le Far West⁠ ⁠; juste revanche de la nature et de l’histoire. Peu ou point PLANCHE V. ACADIE. - LOUISBOURG D’après une estampe en couleurs du xvire siecle. (Bibliothèque Nationale.) HIST, COLONIES. - AMÉRIQUE.

Illustration de l'ouvrage, page
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de dot : on s’épouse parce qu’on s’aime et qu’on prévoit ensemble la possibilité de créer un nouveau foyer, une famille nouvelle. Peu ou point d’héritage⁠ ⁠; un chef de famille ne connaît que deux devoirs essentiels : pour sa femme ou pour ses vieux jours, l’assurance sur la vie⁠ ⁠; pour ses enfants une éducation adéquate aux nécessités de l’existence. Quant au patrimoine terrien, comme nulle révolution n’a instauré là-bas des principes d’individualisme utilitaire, le père le donne de son vivant, si bon lui semble, à celui de ses enfants qu’il juge le plus apte à le gérer, et ce n’est pas toujours l’aîné⁠ ⁠; en tout cas, entière liberté de tester. Ainsi, l’activité de chaque génération nouvelle étant plus précoce et plus intense, l’activité générale du peuple se trouve décuplée⁠ ⁠; de là, chez les agriculteurs surtout, une prospérité sans cesse croissante. Des guides religieux et civils, levant les yeux et dominant les intérêts locaux, ont compris les nécessités communes et prévu les destinées ultérieures du peuple renaissant. Afin de remédier aux funestes conséquences d’une dispersion en dix groupes, on a créé une convention natio- LA CROIX DES ANCÊTRES nale, l’Assomption, dont les assises, la dernière en 1927, se tiennent tour à tour dans chacun de ces groupes et attirent des délégués de tous les coins de l’Amérique, même de Louisiane. Pour unir plus étroitement les familles elles-mêmes, on a organisé une société d’assurances mutuelles dont les agences se ramifient tant en Nouvelle-Angleterre que dans les provinces maritimes du Canada. Bien mieux, les Acadiens ont dès maintenant leur fête nationale, le I5 août⁠ ⁠; leur chant national, Ave Maris Stella⁠ ⁠; leur drapeau national, notre tricolore, avec l’étoile de l’espérance dans le bleu⁠ ⁠; leur journal national, l’Evangéline, dont la devise est : unir et s’instruire⁠ ⁠; leur parc national, à Grand-P , des vieux saules du puits séculaire, a surgi l’Eglise du Souvenir. Ils ont leur nombreux clergé dont trois évêques, leurs hommes politiques dont députés, sénateurs et même deux présidents du Conseil : l’un naguère dans lile du Prince Edouard, l’autre récemment dans le Nouveau- Brunswick. Ils ont trois collèges classiques, dont deux dirigés par une con- HISTOIRE DES COLONIES.

ÉPILOGUE

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STATUE D’ÉVANGÉLINE A GRAND-PRÉ, cul-de-lampe LA CROIX DES ANCÊTRES

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grégation française dévouée à leurs intérêts, les Eudistes. Ayant ainsi lentement conquis, tant par la force du nombre que par une habile entente, l’égalité juridique, l’égalité politique, l’égalité scolaire, il ne leur reste plus qu’à conquérir l’égalité sociale⁠ ⁠; on y veille.

Citer ce chapitre

Émile Lauvrière, « Régime royal : Gouverneurs et peuple. ••• », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 207-242.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/acadie/regime-royal-gouverneurs-et-peuple/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715