Tome I · L'Acadie · Chapitre 1
Fondation de la colonie : Poutrincourt, Razilly, Aulnay
Pierre de Monts. - Jean de Poutrincourt. — Dissensions. — Intervention anglanse. — Charles de Biencourt. — Nouvelle intervention anglaise. — Charles Latour. - Richelieu. — Isaac de Razilly. — Charles d’Aulnay. — Ses luttes. — Son œuvre. — La ruine des siens. — Ruine de l’Acadie.
P MONTS MONTSE nom d’Arcadie fut donné dès le seizième siècle à certaines côtes du continent américain par le navigateur Verrazano qui les explora pour le compte de François Ier, puis il se déforma en Acadie et même en Cadie, peut-être sous l’influence d’un mot indigène quoddy ou caddy, qui désignait « des lieux fertiles ». Il s’appliqua tantôt à la seule côte atlantique de la presqu’ile appelée maintenant Nouvelle-Ecosse (Nova Scotia), tantôt à cette presqu’île entière et aux îles les plus proches, tantôt aussi à la région continentale du voisinage ; de cette imprécision naquirent plus tard bien des conflits diplomatiques et militaires. Cette région était habitée aux premiers temps de la colonisation par trois tribus indigènes. Environ 3000 à 4000 Micmacs ou Souriquois, — dont le nombre actuel n’a guère changé en leurs dix réserves, — erraient dans la péninsule et tout le long du golfe de Saint-Laurent ; environ 5 000 Etchemins ou Malécites remontaient et descendaient la vaste vallée du Saint-Jean ; les Abénakis, bien plus nombreux, parcouraient le pays qui s’étend du Pentagouet ou Penobscot au Kennébec ou Quinibiqui dans le Maine actuel. gouverneur de Honfleur, qui avait, trois ans auparavant, accom- En 1603, Pierre du Guast, sieur de Monts en Saintonge et pagné Chauvin à Tadoussac, obtint de son royal ami Henri IV le titre de « viceroi et capitaine général tant en la mer qu’en la terre au pays de la Cadie, du Canada et autres terres de la Nouvelle-France du 40° au 46°, avec mission de peupler, cultiver et fortifier lesdites terres et en convertir les indigènes », et, pour ce faire, avec droit exclusif de trafic pour dix ans. Le 7 avril 1604, sur deux navires et deux pataches, s’embarquent donc au Havre de Grâce, HABITATION FORTIFIÉE : ILE SAINT-LOUIS avec ledit sieur de Monts, « bon nombre de gens de qualité », dont le « géographe du Roy » Champlain, le sieur de Poutrincourt, gentilhomme picard, et cent vingt « engagés » divers, tant catholiques que protestants, « tous désireux de participer à la gloire d’une si belle et si généreuse entreprise. » En même temps partent deux autres navires de Saint-Malo et un baleinier de Saint-Jean-de-Luz.
192
Après avoir contourné tout le Sud de la presqu’île, exploré la Baie Française et même poussé jusqu’au Pentagouet, l’expédition s’établit dans une petite île, baptisée Sainte-Croix, de la baie de Passamaquoddy, sur la frontière actuelle des Etats-Unis et du Canada. Mais « les froidures furent si aspres et excessives » que trente-six « compagnons » moururent du « mal de terre » ou « scurbut ». Au printemps suivant, les quarante-cinq survivants se mirent en quête d’un meilleur site ; ne le trouvant pas sur la côte continentale du Sud, ils allèrent s’établir, à l’entrée de la Baie Française, dans un vaste bassin de la péninsule qu’ils appelèrent, « pour sa beauté, le Port Royal. » Là, à l’orée de l’immense forêt vierge, en une prairie naturelle, près du 192 confluent de deux rivières, le sieur de Monts et Champlain édifièrent leur « habitation » fortifiée. Ce Port Royal, qui subsiste encore sous le nom. d’Annapolis, est ainsi devenu la première ville du nord de l’Amérique, antérieure à Qubéec même et à toutes les cités de la Nouvelle-Angleterre. L’Acadie fut ainsi notre première colonie française qui ait duré. ami Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, qui s’engage à Cette colonie naissante, Monts la remet aussitôt à son « y établir sa famille et sa fortune ». Cet entreprenant « gentilhomme de la Chambre du Roy », « l’un des hommes de plus de bien et des plus valeureux du royaume », ramène de la Rochelle, en juillet 1606, toute une équipe d’ouvriers et de laboureurs. Parmi eux se trouvaient un apothicaire de Paris, Louis Hébert, qui « despendit une partie de son bien pour faire quelque chose de généreux vers Lacadie », et un avocat au Parlement de Paris, Marc Lescarbot, qui se fit tout à la fois le poète, lhistorien et l’animateur aussi ardent qu’ingénieux de cette Nouvelle-France. « Aujourd’huy plusieurs de nos enfans ont cette résolution immuable de l’habiter et y conduire leurs propres familles. Les sujets sont assez grans pour y attraire des hommes de courage et de vertu. » Dès le lendemain de son arrivée, Poutrincourt « mit donc une partie de ses gens en besongne au labourage et culture de la terre..., et, à la huitaine suivante, on vit son travail n’avoir été vain... Dieu nous a baillé de beaux froments, sègles, orges, avoines, pois et herbes de jardin... Un grain de France là semé a rendu cinquante espics, tels que la Sicile et la Beausse n’en pro- HISTOIRE DES COLONIES. 193 13
193« LA PLUS BELLE MINE QUE JE SACHE, C’EST DU BLED ET DU VIN D
duisent pas de plus beau. » De même, « notre bestial proufite fort bien par delà ». Quoi de plus beau pour ces vrais colons, bons laboureurs et non pas trafiquants ni conquistadors ? « Notre félicité ne gist point ès mines... La plus belle mine que je sache, c’est du bled et du vin avec la nourriture du bestial ; qui a ceci il a de l’argent ; et des mines, nous n’en vivons point... Aussi prenois-je plaisir à ce que je faisois, désireux de confiner là ma vie, si Dieu bénissoit les voyages. »
TNTERVENTTON ANGLAISEApparemment il les bénissait, puisque tout réussit d’abord. Les sauvages euxmêmes, les Micmacs, faisaient bon accueil à ces étrangers, pleins d’humanité et de belle humeur. « Nous en avions toujours vingt ou trente, hommes, femmes, filles et enfans qui nous regardoient officier. On leur bailloit du pain gratuitement ; mais, quant au chef Membertou et autres sagamos, ils estoient à la table, mangeant et buvant comme nous ; et avions plaisir à les veoir, comme au contraire leur absence nous estoit triste : car ce peuple aime les François et, au besoin, s’armeront tous pour les soutenir. » Rien de plus vrai : cette généreuse bonhomie conquit tout de suite et pour toujours les âmes naïves et bienveillantes de ces Peaux-Rouges ; entre les Micmacs et les Français d’Acadie il n’y eut jamais de querelle, mais toujours entente cordiale et entr’aide. Aussi, dès I6Io, vingt et un indigènes, dont le sagamo, acceptèrent la religion de ces bons étrangers ; peu à peu tous les autres suivirent et, en dépit des tracasseries anglaises, ils restèrent fidèles ; à l’heure actuelle, leurs descendants, tous catholiques, ont pour missionnaires des capucins français. d’une cabale de marchands envieux et de seigneurs intrigants : Les difficultés vinrent d’autre part. Elles vinrent, d’abord, en 1607, ils firent enlever à Monts et à son associé Poutrincourt leur monopole de dix ans. Poutrincourt rentre hâtivement en France et, avec le concours de marchands dieppois, ravitaille sa colonie ; mais, l’année suivante, surgit un conflit entre ces marchands huguenots et les jésuites que la régente impose. Abandonné des deux partis, Poutrincourt, qui a « plus d’honneur que de fortune », voit péricliter sa vaillante entreprise, à l’heure même où les Pères Biard et Massé, S. J., fondent, en face de la sienne, aux Monts Déserts de Pentagouët, la colonie rivale de Saint- Sauveur. se charge de mettre tout le monde d’accord. Avec la conni- « L’envieux de tout bien », selon l’expression du Père Biard, vence du gouverneur de la Virginie, Thomas Dale, ancien pensionnaire d’Henri IV, un jeune forban, Samuel Argall, « rusé » et « brutal », tombe en pleine paix (1613) sur les deux établissements français légitimement fondés en pays libre : il détruit, brûle et vole tout, « jusqu’aux serrures et aux clous », déporte tous les habitants de Saint-Sauveur et chasse tous ceux du Port-Royal. C’était en quelques heures l’anéantissement de dix années de généreux et valeureux efforts, la ruine de toute l’influence française en Acadie. Accablé par ce désastre, Poutrincourt se jette éperdument dans la guerre civile qui sévissait alors en France ; en 1615 il meurt au siege de Méry-sur-Seine, où se dresse encore la « Croix de Poutrincourt ». vertu, » veut, malgré son jeune âge, — il n’a que dix-neuf Son fils Charles de Biencourt, « jeune homme de grande ans, — continuer l’œuvre paternelle ; mais, faute de ressources et de colons, ce misérable « vice-amiral ès mers du Ponant » ne peut que parcourir le pays avec une bande de partisans et vendre ses pelleteries à vil prix aux marchands de Saint- Malo, de la Rochelle et de Bordeaux qui lui font une concurrence acharnée. Réduit aux abois, il s’adresse le ter septembre 1618 aux échevins de la Ville de Paris en ces termes émouvants : « Mon père et moi nous avons depuis quatorze ans fait effort pour être utiles à la France et planter icy le nom francois... Ce RUINES DU MANOIR nom françois s’éva- DE POUTRINCOURT, PRÈS DE SAINT-VALERY-SUR-SOMME nouira, si l’on n’y donne ordre de bonne heure, et vous serez tributaires de l’Anglois qui nous traite icy hostilement, cependant qu’il peuple puissamment la Virginie. » Le secours
195
demandé ne vint pas. Au jeune et héroïque navigateur, il ne restait plus qu’à périr : Charles de Biencourt mourut en Acadie prématurément, en 1624. Ainsi finit, dit Lescarbot, « la plus courageuse de toutes les entreprises que nos François ont faites pour l’habitation des Terres Neuves d’outre l’Océan, et la moins aydée et secourüe. » Profitant de nos dissensions qu’il favorisait, l’Anglais fit ce qu’avait prédit Biencourt : en 1620 Jacques Ier sans la moindre vergogne étend la concession de la Plymouth Company du 40° au 48°, englobant ainsi, outre le Canada naissant et l’Acadie déclinante, d’immenses pays totalement inexplorés ; l’année suivante, il en octroie toute la région maritime, pour la circonstance dénommée Nouvelle-Ecosse, à son favori, le poète-courtisan Sir William Alexander. Après quelques premiers échecs, celui-ci, pour obtenir des fonds, crée des baronnies de Nouvelle-Ecosse, organise avec les frères Kirke une compagnie de « marchands aventuriers » du Canada et s’empare sans coup férir des navires destinés au ravitaillement de Québec. Cette ville en création tombe ellemême avec Champlain aux mains des Kirke. Cependant Sir William installe en 1628 soixante-dix hommes sur les ruines restaurées du Port-Royal qu’il nomme Charlesfort et en 1629 quarante au fort Ochiltrie du Cap Breton. L’Acadie semble si bien perdue pour la France que le dernier chef français en ces lieux passe à l’ennemi. Fils d’un maçon de Saint-Germain-des-Prés qui était venu en Acadie comme soldat de Poutrincourt, Charles Latour s’était attaché comme valet de chambre à Charles de Biencourt. Quand celui-ci mourut « empoisonné », dit-on, il se déclara son héritier d’une manière si suspecte que Mme de Poutrincourt lui réclama 70 000 livres d’effets indûment appropriés. Notre aventurier n’en resta pas moins en Acadie avec une vingtaine de Français ; vivant d’une « vie libertine et infâme » avec sauvages et sauvagesses ; il eut trois filles métisses. Dès que survinrent les Ecossais, il se reconnut leur « sujet » et « vassal », et ainsi obtint d’eux en 1621 une concession du fort Lomeron au Cap de Sable, qu’il fit ratifier en 1625 ; en juillet 1627 il n’en sollicita pas moins du roi de France « commission pour la conservation de la Côte d’Acadie » où il « espère se maintenir pour le service de Sa Majesté. » Cependant son père Claude Latour, passé en Angleterre et s’y donnant pour huguenot « désobligé par son pays », obtient en 1628 et en 1629 pour lui et pour son fils en reconnaissance de leurs « bons services » les titres de baronnets de Nouvelle- Ecosse sous les fastueux noms, déjà anglicisés, de Sir Claude de Saint-Stephen de La Tour et de Warre et de Sir Charles de Saint-Stephen de Saint-Denniscourt ; l’un et l’autre s’engagent, par des « articles d’accort, » signés à Charlesfort en octobre 1629, à « estre bons et fidèles subjects et vassaux du Roy d’Escosse et à lui rendre toute obéissance et assistance », moyennant l’octroy perpétuel des « pays et costes de l’Acadie sauf Port-Royal » et la « Vice-amirauté générale en toute l’estendue de la Nouvelle-Ecosse ». Ainsi, jouant toute sa vie un double jeu, tour à tour Anglais ou Français, huguenot ou catholique, ce traître Charles Latour, qui sacrifiait tout à ses seuls intérêts, fut pendant un demi-siècle le mauvais génie de l’Acadie naissante.
197 ISAAC DE RAZILLYDès lors, les Anglais peuvent se partager royalement toute la Nouvelle- France : aux Kirke, maîtres de Québec, ils reconnaissent tout le pays au nord du Saint-Laurent, à Sir William Alexander tout le pays au sud ; celui-ci subdivise aussitôt son vaste empire en New Caledonia pour la péninsule et en New Alexandria pour le continent. Tous ces intrigants comptaient sans Richelieu. Vainqueur à la Rochelle, il impose aux Anglais par la paix de Suze (avril 1629) la restitution de toutes choses en leur état antérieur. Il crée une « Compagnie de la Nouvelle-France en la Coste d’Arcadie » dont il se constitue « associé principal ». Il s’empresse de venir en aide aux Latour dont apparemment il ignore la duplicité : au père il promet un poste fortifié à l’embouchure du Saint-Jean ; au fils, nommé « gouverneur et lieutenant général ès costes de l’Acadie », il fait envoyer trois navires avec vivres, armes et hommes, dont trois récollets. Mais, « le roimenteur », comme l’appellent ses sujets, Charles Ier, au lieu de restituer l’Acadie incontinent, tergiverse et temporise pendant trois ans, faisant à Richelieu comme à Alexander les promesses les plus contradictoires : « Tout ce qu’ils promettent en parole, dit notre ambassadeur Châteauneuf, les Anglais le révoquent en doute dans l’exécution ». Fatigué de ces lenteurs, le cardinal décide l’action (traité de Saint-Germain, mars 1632). Action à la fois morale et politique. Le cardinal n’a point perdu de vue le but qu’il développait dans le préambule des « Lettres d’établissement » accordées à la Compagnie de la Nouvelle-France : « Essayer, avec l’assistance divine, d’amener les peuples à la connaissance du vrai Dieu. » Quant aux colons de la Nouvelle-Angleterre, il veut « les borner le plus proche qu’on pouroyct, » suivant le conseil que lui a donné un commandeur de Malte, son voisin et son parent, Isaac de Razilly. Tout le programme colonial du grand maître de la navigation se déroule, au reste, suivant le plan proposé en 1626 par Razilly et qui repose sur ce principe : « Quiconque est maistre de la mer, a un grand pouvoir sur la terre. » Axiome excellent dont les campagnes contre les pirates de D (Extrait de Champlain, Voyages d la Nouvelle-France). Salé, la prise de la Rochelle et les expéditions coloniales en Afrique occidentale et aux Antilles ont démontré la justesse.
198
Richelieu nomme donc « lieutenant-général du Roy et gouverneur de l’Acadie » son cousin, le commandeur de Malte Isaac de Razilly, grand homme de mer qui s’est distingué tant au siège de La Rochelle qu’en cinq expéditions au Maroc. Comme il « n’a d’autre but que la gloire de Dieu, la grandeur du Roy et le service de Son Eminence » le noble amiral, en son désintéressement, ne consent à servir d’abord que sous les ordres du simple « capitaine de navire », le roturier Champlain, " pour ce qu’il est plus compétent ès affaires coloniales ». Payant de 198 sa bourse comme de sa personne, Isaac de Razilly, avec son frère Claude et un autre associé, apporte 50 000 livres en cette entreprise coloniale. Richelieu en promet 17000. Voilà le sort de l’Acadie en de bonnes mains.
199 CHARLES D’AULNAYLe 4 juillet 1632 part d’Auray la frégate royale l’Espérance-en-Dieu, escortant deux transports. L’expédition se compose de l’amiral Razilly, du susdit Champlain, d’un officier de marine, Charles Menou d’Aulnay, d’un marchand de Tours, Nicolas Denys, de trois capucins et de trois cents « hommes d’élite », tous « engagés » célibataires, sauf une quinzaine qui sont mariés. Le 8 septembre Razilly atteint la baie de la Hève (vers le sud de la péninsule) ; y laissant ses deux transports sous les ordres d’Aulnay, il va prendre possession de Port-Royal, où préfèrent rester quelques familles écossaises, et de Pentagouët, que veulent vainement reprendre les gens de Nouvelle-Angleterre stimulés par Latour. Puis, à La Hève, Razilly construit son fort Sainte-Marie de Grâce muni de vingt-cinq canons, pendant qu’Aulnay établit ses « engagés » sur quarante concessions censitaires et que Nicolas Denys organise le commerce du bois et des pelleteries. Tout va bien : les sauvages se soumettent malgré les excitations de Latour ; de nouveaux colons sont amenés et installés ; « la charité et l’amitié sont sans contrainte ». A vrai dire, l’entreprise coûte cher ; cinq navires de ravitaillement n’ont pas suffi ; l’Ordre de Malte, vainement sollicité, ne peut venir en aide ; mais le concours du cardinal est assuré, le crédit de l’amiral est grand, son dévouement absolu. « Il n’a d’autre passion que de peupler le pays, » déclare Denys. « J’y emploierai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, » écrit-il lui-même à Richelieu. Or, soudain Razilly meurt en novembre 1635 à l’âge de cinquante-cinq ans. Un vrai désastre ! Heureusement, avant de mourir, Razilly a nommé comme successeur son collaborateur et cousin, Charles de Menou d’Aulnay-Charnizay. Effrayé d’une si lourde charge, celui-ci hésite, puis, par devoir, cède aux supplications, accepte virilement cette « prérogative reçue de Dieu » et « se voue, luy, sa femme, ses enfants et ses biens » à cette œuvre de colonisation. Sans avoir l’autorité du commandeur, cet autre gentilhomme de Touraine se montrera aussi vigilant administrateur qu’habile diplomate et capitaine résolu ; mais le malheur des temps ne cessera de lui opposer des obstacles et des adversaires qui ruineront ses forces. Charles Latour surtout, qui avait déjà contrarié l’entreprise de Razilly, s’acharne sur ce nouveau rival qu’il voit d’un œil envieux s’installer en Acadie avec femme, enfants, domestiques, colons et soldats. Pour l’entraver en ses efforts, il obtient de la métropole en 1638 la ratification d’un stupide partage de l’Acadie ; au marchand Nicolas Denys, nommé « gouverneur et lieutenant-général de Terre-Neuve, du Cap Breton, de l’Ile Saint-Jean et autres lieux », tout le littoral et toutes les îles du golfe de Saint-Laurent, depuis le détroit de Canseau jusqu’à la baie des Chaleurs ; à Aulnay, « lieutenant général en la côte des Etchemins », tout le rivage continental, du fond de la Baie Française jusqu’au Kennebec, sauf l’embouchure du Saint-Jean ; à Latour, « lieutenant général en la côte de l’Acadie », toute la péninsule, sauf Port-Royal ; c’était, d’une part, mettre la résidence principale de chacun de ces deux derniers rivaux dans le territoire de l’autre et, d’autre part, attribuer au moins sûr des trois la région la plus voisine de l’ennemi et la plus avantageuse : car, par la giboyeuse vallée du Saint-Jean, Latour obtenait des Malécites une énorme quantité de fourrures qui lui rapportait bon an mal an de 100 000 à 150 000 livres. Fort de ces avantages, l’âpre aventurier se vante de ruiner son rival en deux ans. Il soulève contre lui ses alliés les Micmacs, lesquels terrorisent ses hommes et en tuent un ; il l’attaque à la Hève et même à Port-Royal, pendant qu’il le fait attaquer à Pentagouët par ses alliés de Nouvelle- Angleterre. Mais Latour est en 1640 surpris à Port-Royal par Aulnay, révoqué par le Conseil du roi « pour ses mauvais comportements » et mandé à Paris. Aulnay, nommé cette fois « gouverneur et lieutenant général dans toute l’étendue des côtes de l’Acadie, du golfe de Saint-Laurent aux Virginies (1642), » est chargé de saisir, embarquer et ramener de force ce mauvais sujet qui « tient en désordre et confusion les affaires du pays d’Acadie ». Se sentant fort en son repaire du Saint-Jean, le vieux routier ne fait qu’un « bouchon » de papier du mandat royal et met pour un an sous les verrous les sept envoyés d’Aulnay. En cette rébellion ouverte, Latour, qui se donne pour huguenot, conspire plus ou moins secrètement tant avec les protestants de la Rochelle qu’avec les Puritains de Nouvelle-Angleterre : ceux-là qui lui avaient déjà envoyé un navire et deux pinaces, lui dépêchent en 1643 un vaisseau, le Saint-Clément, qui porte à son bord cent quarante huguenots, force munitions et autres ravitaillements ; ceux-ci, pour ne pas « contrarier en ses voies la divine Providence », lui fournissent en sous-main de l’argent, des hommes et des bateaux. Ainsi, de bloqueur qu’il était, à l’embouchure du Saint-Jean, Aulnay se trouve à son tour bloqué en son bassin de Port-Royal par quatre navires et deux frégates armées. Il les repousse, non sans pertes énormes.
200Latour est de nouveau mandé en France pour « ses mauvais desseins et intelligences avec les ennemis de l’Etat » et condamné par contumace ; mais il s’en moque. 200 Ce « baronnet de Nouvelle-Ecosse » (car il se targue maintenant de ce titre anglais) n’est-il pas désormais soutenu par ses coreligionnaires de Boston ? « Par charité pour un voisin en détresse », ils lui envoient trois autres navires. En 1645, Aulnay, pourvu d’une frégate royale, le Saint-François, n’en attaque pas moins à nou- E de chato de Candiani 2 Golfe somme les ileites de s’Lebol С rouge
201
iller velles baye fratio ille longuets bay S’marie Longa 899 C de Sable p’an/moulon C breton veau son fort du Saint-Jean et le prend ; il y trouve sa virago de femme, « fille d’un barbier du Mans, » qui « meurt de saisissement », ses mercenaires anglais et français qui, selon la loi, furent pendus haut et court et quantité de joyaux, meubles et munitions plus ou moins malhonnêtement acquis. Mais le félon n’est plus là : il s’est enfui à Boston où, se déclarant sujet britannique, il offre ses droits sur l’Acadie. Bientôt, pourvu de 5o0 livres st., il s’en va sur le bateau de l’ancien complice de son père, Sir David Kirke, « faire le corsaire » sur le Grand Banc et le long des côtes même de l’Acadie.
CARTE DE L’ACADIE (Extrait du Voyage de la Nouvelle-France, par le sieur de Champlain).
202 SON CUVREAlors, nos puritains, s’apercevant un peu tard qu’ils s’étaient « appuyés sur un roseau brisé qui les blesse », s’empressent de traiter avec « le commandant brave, prudent et expérimenté » qu’ils appelaient naguère « lion vorace » et « fléau ». Aulnay se contente de leur faire sentir leur duplicité et, sans grand dédommagement, conclut avec eux en 1645 un traité de paix et de commerce. « Si le sieur d’Aulnay n’avait empêché les Anglais d’envahir ce pays, dit un mémoire contemporain, ils en seraient les maistres et, par ce moyen, auraient privé plus de six cents vaisseaux qui viennent de France tous les ans à la pêche des morues de faire ce trafic qui est la conséquence de plus d’un million d’or par an. » Ces pêcheries d’Acadie constituent, disait-on dès 1630, « la meilleure pépinière de marins qui soit au monde ». moins définitivement la colonie acadienne. Transférant en 1636 En dépit de ces luttes incessantes, Aulnay n’en fonda pas les colons de Razilly des médiocres terres de la Hève aux bonnes terres de Port- Royal, il eut bientôt une quarantaine de familles solidement établies aux alentours du fort et en amont de la riche vallée. « Il en eût fait passer davantage, s’il avait eu plus de bien », car ces familles furent pour la plupart à ses frais amenées de France et entretenues, dotées de semences, d’instruments, de bétail, pourvues de granges, de moulins et de scieries ; en retour, elles ne payaient à leur seigneur que de faibles redevances censives ou ne s’acquittaient de ses avances qu’en corvées destinées surtout à l’endiguement des riches terres d’alluvion du voisinage.
Aulnay entreprit de même sur son immense domaine ou entretint « à grande dépense » plusieurs autres établissements : à Pentagouët, à la Hève, à l’entrée du Saint-Jean, à Miscou près de la baie des Chaleurs, à Sainte-Anne dans l’ile du Cap Breton ; il fit bâtir à trente ou quarante lieues de distance l’un de l’autre trois forts de quatre ou cinq bastions : Port-Royal, Pentagouët, Saint-Jean, armés de soixante canons et défendus par trois cents hommes ; il fit construire cinq pinaces, plusieurs chaloupes et deux petits vaisseaux ; il subventionna un « séminaire » de douze capucins qui desservaient l’immense colonie, évangélisaient les sauvages et, avec le concours de la gouvernante de ses enfants, instruisaient une trentaine d’écoliers français et indigènes. Pour récompenser et encourager son zèle, ses co-associés lui abandonnèrent leurs parts dans la Compagnie de Nouvelle-France et la régente érigea l’Acadie en un véritable fief héréditaire dont le gouverneur devint en quelque sorte le vice-roi. « Que de grandes œuvres accomplit, pendant près de vingt ans, cet homme très religieux, très généreux, très fervent ! » déclare son témoin et son collaborateur le Père Ignace.
203Tout allait donc pour le mieux avec cet infatigable colonisateur, heureux d’avoir fait quelque chose pour la gloire de Dieu et l’honneur de la France, lorsqu’il meurt tragiquement. Un soir qu’il revenait tard de surveiller de paisibles travaux d’endiguement, sa barque chavire dans la rivière de Port-Royal ; le lendemain matin (24 mai 1650) des sauvages trouvèrent dans les boues du rivage son cadavre glacé. « Il fut noyé par un de ses serviteurs, » déclare étrangement un associé de Latour. L’Acadie, qui à son organisateur devait presque tout : sécurité et prospérité, fit ce jour-là une perte irréparable. D’autre part la famille d’Aulnay était ruinée : il laissait dans
SIENS la détresse une veuve, fille d’un de ses associés, et huit enfants en bas âge. A son œuvre de colonisation, Aulnay avait, en effet, sacrifié sa fortune, prodiguant sans compter son patrimoine comme ses forces : tant pour ses luttes de guerre que pour ses travaux de paix, il avait dépensé, dès 1642, 150 000 livres ; en 1645, 400 à 500 000 et finalement 800 000 ; il avait successivement hypothéqué toutes ses terres de France et d’Amérique. « Quand il est question, avoua-t-il amèrement, de nourrir et entretenir quatre cents bouches, de maintenir trois forts avec canons, vivres et munitions, de fréter trois ou quatre vaisseaux tous les ans pour passer et repasser l’Océan, et nombre d’autres petits pour naviguer le long des côtes, c’est une entreprise qui passe la portée d’un gentilhomme particulier. » « A qui est seul chargé de tout, le revenu de l’Acadie ne suffit pas à la dépense. » Assurément, ni les beaux parchemins que lui prodigue le gouvernement français, ni le riche commerce de pelleteries que lui disputèrent si âprement Latour et ses complices anglais n’avaient pu combler l’énorme déficit d’une entreprise plus glorieuse qu’avantageuse.
L’ACADIELe vaillant lutteur n’eut donc pas plus tôt fermé les yeux que son âpre bailleur de fonds surgit : le marchand huguenot Emmanuel Le Borgne, sans attendre l’issue d’un procès pendant, s’en va à Paris exiger de l’aïeul déclinant, M. René de Charnizay, la reconnaissance d’une créance de 260 000 livres, qu’Aulnay avait toujours dite majorée et même niée, et l’abandon de tous ses droits tant en France qu’en Acadie. Puis, armé de formidables papiers et d’actes exécutoires, insoucieux de la vaine et égoïste intervention du duc de Vendôme, cet intransigeant créancier débarque à Port-Royal ; il s’empare manu militari du fort et de tous les biens et papiers d’Aulnay et à tel point terrorise sa malheureuse femme mal conseillée que, perdant la tête, elle se jette dans les bras du mortel ennemi de son mari et l’épouse. Le 24 février 1653, dans la chapelle de Port-Royal, sous prétexte d’assurer « la paix et la tranquillité du pays et la concorde et union entre les deux familles », haute et puissante dame de Menou d’Aulnay de Charnizay, née Jeanne Motin de Courcelles, en « réalité très humble et pauvre petite servante de Dieu », associa son lamentable destin à cet aventurier criminel dont la vie n’avait guère cessé d’être scandaleuse et même criminelle tant en sa vie publique qu’en sa vie privée. Des huit enfants d’Aulnay à grand’peine échappés au forban, les quatre filles entrèrent en religion et les quatre fils dans l’armée où bientôt ils moururent. Vainement, le vrai fondateur de l’Acadie, Charles d’Aulnay, avant de disparaître, avait « supplié » sa femme et ses enfants de « s’unir » pour la préservation et la continuation de son œuvre de colonisation chrétienne en Amérique : contre eux et lui s’acharna un inexorable destin servi par ses ennemis, le tout à peine signalé par l’histoire. Latour était, comme il s’en vantait, « homme d’invention ». Dès 1646, ce transfuge de Boston, trahissant ses alliés et créanciers, sut se faire fort bien accueillir à Québec par le gouverneur Montmagny, qui l’invita à toutes les fêtes tant civiles que religieuses ; dès le lendemain de la mort d’Aulnay en 1650, il a même trouvé dans le désarroi des affaires publiques le moyen de se faire réhabiliter à Paris par le gouvernement désemparé de la Fronde ; bien pis, fort d’une nouvelle nomination « subrepticement obtenue » de « gouverneur et lieutenant général aux pays et côtes de l’Acadie », il rentre à Port-Royal à la tête de troupes levées en France. C’est ainsi que, pendant que l’intraitable Le Borgne, sous prétexte de se faire payer, mettait tout à feu et à sang dans la péninsule, ce mécréant de soixante ans put si facilement emmener en son repaire du Saint-Jean, en même temps qu’une valeur de 387000 livres de pelleteries et autres marchandises, sa noble conquête, de quinze ans plus jeune que lui, et lui donner bientôt cinq autres enfants. Narguant ses naïfs protecteurs de France, l’incorrigible félon, « désireux de vivre sous la protection anglaise », se remet à comploter avec les « couacres » de Boston. Une expédition de quatre navires commandée par Sedgewick se trouvait prête à fondre sur les établissements hollandais de Manhattan ; Latour lui livre Pentagouët, l’accueille « paisiblement » en son fort Saint-Jean et la dirige contre son nouveau rival Le Borgne : Port-Royal et la Hève sont pris ; l’Acadie, déclarée « possession illégitime des Français », retombe sans coup férir aux mains de l’Angleterre : car le puritain Cromwell se montre aussi dénué de scrupules que les Stuarts catholiques, vu que tous ces forfaits de 1654 s’accomplissaient, comme ceux de 1613, en pleine paix.
204 205Dès lors l’anarchie ne fait que croître. En la même année 1657, Mazarin nomme Le Borgne gouverneur de l’Acadie, et Cromwell nomme gouverneur de la Nouvelle- Ecosse Sir Thomas Temple, héritier de Sir William Alexander. Latour, redevenu ouvertement « sujet anglais » et même « baronnet de Nouvelle-Ecosse », fait, successivement, eu égard à « son fidèle attachement à l’Angleterre », reconnaître ses droits du Protecteur qu’il fut voir à Londres en août 1656, des autorités de Nouvelle-Angleterre et dudit Sir Thomas Temple, auquel il les revend finalement pour 1o 000 livres. « Les Latour, dit un bénéficiaire de ces louches intrigues, DY PORT ROYAL O EN LA *- 4 NOVVELLE FRANCE Ine Privilege du Roy étaient des protestants au service de l’Angleterre. Charles livra la Nouvelle-Ecosse et Penobscot, pour vivre sous la domination anglaise. » Enfin, vers 1666, après avoir fait enregistrer ses titres aux Archives du comté de Suffolk, Mass., il meurt, sous l’allégeance britannique, en traître parfaitement heureux, plein de jours et d’honneurs ; sa troisième veuve, dame Motin, meurt l’année suivante.
L’usurpateur Le Borgne n’est guère plus fidèle à son pays que Latour : après avoir lâchement livré Port-Royal aux Anglais, il compose avec eux pour vivoter à la Hève, puis s’en va quémander des secours à Paris ; finalement, il intrigue à Londres auprès du Protecteur ; il n’en voit pas moins son fils emprisonné à Boston par les gens de Nouvelle-Angleterre ; par sa lâcheté comme par sa duplicité et sa rapacité, dit le Père Ignace, « il a causé à l’Acadie d’immenses et innombrables malheurs. »
En fait, tant par la trahison de leurs chefs que par l’incurie du gouvernement, tous les colons français de la presqu’île et de la côte atlantique durent alors demeurer sous la domination anglaise et en pâtir plus ou moins. Ils y subirent, en effet, de perpétuelles molestations, des menaces même de déportation : en 1665, quelquesuns sont capturés et mis en vente comme esclaves ; en 1666, ordre est donné de les « extirper » tous d’Amérique ; c’était le début d’une politique de violence qui, par la suite, s’aggravera encore.
206Seul, le vieux marchand Nicolas Denys, « bien qu’il n’ait jamais reçu ni aide ni secours » autres que de vains parchemins, garda, encore fidèle à l’allégeance française, toute la côte et les îles du Golfe Saint-Laurent ; Le Borgne et d’autres rivaux ne lui en contestèrent pas moins ses droits ; ruiné par leurs attaques et par l’incendie, à quatre-vingt-dix ans, il termine misérablement en son dernier établissement de Népisiguit une active, quoique stérile existence de marchand qui trafiqua beaucoup, mais ne créa rien de durable.
Aux luttes civiles et militaires se joignirent les luttes juridiques : d’interminables procès survinrent, tant en Angleterre qu’en France, entre les héritiers des Kirke, des Latour et des Le Borgne dont la postérité était innombrable ; ces procès de famille furent de véritables affaires d’État, puisque les biens en litige étaient de vastes étendues du domaine national. Enfin, en 1667, est signé le traité de Bréda qui rend à la France le pays d’Acadie, nommément les forts et habitations de Pentagouët, de Saint-Jean, de Port-Royal, de la Hève et du cap de Sable. Mais, aux clauses les plus catégoriques du traité, Charles II, conformément à une politique déjà traditionnelle, se dérobe aussi longtemps que son père : ce ne fut qu’en 1670 que la France put enfin rentrer en possession légitime d’une colonie qui lui avait été en 1654, pour la seconde fois, arrachée par la violence en pleine paix.
Citer ce chapitre
Émile Lauvrière, « Fondation de la colonie : Poutrincourt, Razilly, Aulnay », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 191-206.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/acadie/fondation-de-la-colonie-poutrincourt-razilly-aulnay/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715