Colonies françaises

Tome I · La Louisiane · Chapitre 1

Les débuts

Par p. 263-284 de l'édition originale 7 906 mots 9 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. Cavelier de La Salle. Désastres. Premières descentes du Mississipi. Opposition à de La Salle. Expédition par mer. Situation tragique et mort. Les survivants. — II. Iberville Le Moyne d’Iberville. Établissement de Biloxi. Politique coloniale. Menaces anglaises et espace. Le Sein con des Sous uche t a ri. Mone desi ede Trente à la d’Iberville. — III. Bienville. Le Fort Saint-Louis. Politique avisée
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I. - CAVELIER DE LA SALLE
Gravure I. - CAVELIER DE LA SALLE

I. CAVELIER DE LA SALLE.

III. BIENVILLE.

— Cavelier de La Salle. — Désastres. — Premières descentes du Mississipi. - Opposition à La Salle. - Expédition par mer. - Situation tragique et mort. — Les survivants. — Le Moyne d’Iberville. — Etablissement de Biloxi. — Poli- - Juchereau à lOuabache. - Conflit ecclésiastique. — Mort d’Herville. — Le Fort Saint-Louis. — Politique avisée

N sait comment, dès la première moitié du seizième siècle, des explorateurs espagnols, en particulier Fernando de Soto, explorèrent la Floride jusqu’au delà du Mississipi et comment, en mai 1673, Jolliet et le Père Marquette descendirent ce fleuve jusqu’au 33° degré. 263

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LA SALLE AVILIER DE

ses explorations que le haut Mississipi ne faisait avec le Rio Il était réservé à un jeune Normand de démontrer par Grande de Soto qu’un seul et même grand fleuve qu’il appellera rivière Colbert. Né à Rouen le 21 ou 22 novembre 1643 d’une riche famille de marchands qui s’intéressaient aux affaires canadiennes, Robert Cavelier, après avoir étudié et même enseigné chez les Jésuites, renonça à la vie ecclésiastique pour s’abandonner aux impulsions d’une nature ardente, ambitieuse, aventureuse. En 1667, il s’embarque pour le Canada. Grâce à son frère aîné Jean, prêtre de Saint-Sulpice, il obtient des Sulpiciens une concession près du Saut Saint-Louis⁠ ⁠; mais il s’en lasse et part le 6 juillet 1669 pour la découverte d’un prétendu passage vers la Chine⁠ ⁠; il ne le trouve pas, et pour cause⁠ ⁠; mais il découvre au Sud un « beau fleuve », « plus large que la Seine devant Rouen » : c’est l’Ohio. Il le suit jusque vers le 37°, apparemment jusqu’au lieu de la cité actuelle de Louisville.

LES RIVES DU MISSISSIPI, d’après une estampe populaire du xvie siècle
Gravure LES RIVES DU MISSISSIPI, d’après une estampe populaire du xvie siècle

Son but est, désormais, d’atteindre la mer par l’un de ces vastes fleuves qui coulent vers le sud⁠ ⁠; mais toutes sortes d’obstacles surgissent. En 1673, le gouverneur du Canada, Frontenac, qui apprécie en cet « homme d’esprit et d’intelli- 264

LES RIVES DU MISSISSIPI (D’après une estampe populaire du dix-huitième siècle).

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gence » « le plus capable qui soit pour toutes entreprises et découvertes », le charge de créer sur le lac Ontario un poste militaire qui lui assure, en même temps que la troque des pelleteries, la soumission des Iroquois des Quatre Cantons. La Salle y réussit si bien en son fort de Carakatoui (Kingston), qu’il est le 13 mai 1675 anobli en Cavelier de La Salle. « S’il avoit préféré le profit à la gloire, dit un mémoire de 1682, Cavelier de La Salle n’avoit qu’à demeurer en son fort, où il jouissoit de plus de 25 000 livres de rente par le commerce qu’il faisoit ». Mais ce compatriote de Corneille préférait la gloire au profit⁠ ⁠; il veut, après la création de deux autres établissements, l’un sur le lac Erié et l’autre sur le lac des Illinois, découvrir plus loin d’immenses régions inconnues, expédier pelleteries de castors et de bisons par le Mississipi jusqu’à la libre Mer du Sud et ainsi développer, à l’encontre des Anglais et des Espagnols, une vaste Nouvelle-France, chaude et féconde, pour la plus grande gloire de Dieu et de Sa Majesté très chrétienne. A Paris, où il expose ses plans généreux, les gens en place le traitent de fou « bon à mettre aux Petites Maisons ». Il n’en convainc pas moins Colbert qui, le 12 mai 1678, lui délivre des lettres patentes. Pourvu de fonds par ses parents et ses amis, il s’embarque à la Rochelle le 14 juillet avec une trentaine d’hommes et une grande quantité d’armes, de munitions et de provisions de toute nature. L’un de ses compagnons est le chevalier Henry de Tonty qui, quoique manchot, — « Main-de-fer », l’appelleront les Indiens, — lui restera toujours héroïquement fidèle.

ESASTRES

En plein hiver, il construit en amont des chutes du Niagara, sur le lac Ontario, un second fort, le fort Conti, et, pour préparer les voies, expédie sur les lacs des Hurons et des Illinois son navire à voiles, le Griffon, le premier qui ait navigué sur ces mers intérieures. Sur la rive sud du Michigan il bâtit un troisième fort et, avec Tonty et vingt-sept hommes, atteint, le rer janvier 1680, le village des Illinois qui ne l’accueillent pas moins bien que naguère le Père Marquette. En ce « beau et fertile pays » du Mississipi, il bâtit un nouveau fort qu’il appelle Crèvecœur. Là vinrent le trouver des Chicaças, des Osages, des Akansas et d’autres sauvages qu’avait mentionnés Soto, tous désireux de trafiquer avec les Français. Mais désastres après désastres surviennent. Le Griffon a coulé avec 16 000 livres de ravitaillement⁠ ⁠; une grande barque, avec 20 000⁠ ⁠; le fort Conti a brûlé⁠ ⁠; le fort Frontenac est saisi par des créanciers inquiets. Lui-même a dû y revenir avec cinq hommes dans la pire saison du dégel à travers des centaines de lieues de marécages. « Tout cela ne me fit pas perdre courage », dit-il. Le Io août 1680, il repart avec vingt-cing hommes⁠ ⁠; mais il ne trouve au fort Crèvecœur que ruine et carnage : les Iroquois ont tout incendié, massacré ou capturé. Tonty est en fuite avec ses cinq derniers compagnons. Cavelier rédige son testament, mais n’en décide pas moins le départ. « Voilà qui va bien, dit-il à ses compagnons hésitants. Nous craignions de n’acquérir que fort peu de gloire dans ce voyage par l’appréhension de n’y point rencontrer de... difficultés. Nous irons à présent plus volontiers, quand nous savons que la grandeur de notre entreprise fera vivre notre nom après nous, si nous périssons en l’exécutant. » A cet appel cornélien répondent vingt-deux braves, dont Tonty revenu sain et sauf, le Père récollet Membré, le sieur Jacques d’Autray, le chirurgien Jean Michel, le notaire Jacques de la Métairie et les jeunes Nicolas de La Salle et de Boisrondet. Cavelier leur adjoint trente sauvages pour servir de chasseurs, d’interprètes et de guides. En plein hiver, le Ier janvier 1682, on part. Par le Michigan et le Chicagou, on s’en va pousser sur les marais glacés des Illinois les six canots transformés en traîneaux. Le 6 février on atteint par le 38º le Mississipi. Alors, comme par enchantement, tout devient facile : les canots glissent d’eux-mêmes sur l’ample cours d’eau qui, d’un mouvement doux et rapide, les emporte vers le merveilleux inconnu : à droite, se précipite la tumultueuse Emmissourita (Missouri), « abondante en peuples »⁠ ⁠; à gauche, des îles verdoyantes cachent les paisibles flots de la « belle rivière », l’Ohio⁠ ⁠; puis apparaissent de nouveaux affluents, entre autres la Rivière Rouge. Au grand village des Akansas, bienvenue d’une peuplade hospitalière qui, pendant trois jours, traite en festins nos Français ravis. Là, le 12 mars, avec le consentement des sachems assemblés en « une joye extraordinaire », Cavelier de La Salle prend, au nom du « Grand Roy », protecteur des peuples faibles, « possession du pays de la Louisiane et de toutes les terres... et nations situées sur les cours de 266

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PRISONNIER AU CADRE ET LE SCALP EN LOUISIANE
Gravure PRISONNIER AU CADRE ET LE SCALP EN LOUISIANE
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l’Ohio et du Mississipi ». Même accueil empressé chez les Taensas et chez les Natchez. A l’inverse des conquistadors, « M. de La Salle ne voulait de guerre avec qui que ce fût. » Usant de « beaucoup de ménagements », il se conciliait par son attitude ferme et douce ces nations primitives. A la fierté de ces conquêtes faciles s’ajoutait l’émerveillement des sens alanguis en un climat plus doux, en des régions plus splendides : « L’air avoit une odeur suave⁠ ⁠; pruniers, peschers, meuriers estoient en fleurs. » « C’est le plus beau pays du monde comme prairies,... des prairies toutes parées de bouquets des « corcodiles » ou celle, plus répugnante ni de vivres »⁠ ⁠; rien que la chair répugnante d’arbres. » « Le blé d’Inde y meurit en quarante jours. » pourtant de mauvais jours » : « plus de gibier encore, d’êtres humains « boucanés » par des anthropophages. Enfin, le 6 avril, « la mer⁠ ⁠! la Dans les terres d’aval inondées « vinrent ROBERT CAVELIER SALLE mer⁠ ⁠! » crient nos aventuriers, goûtant l’eau saumâtre du delta. La Salle en explora le bras droit, d’Autray le bras gauche, Tonty le cours du milieu. La Salle, avec son astrolabe, détermina le point : « Par les 28 degrés 18 à 20. » CAVELIER DE LA SALLE Là on plante une grande croix de bois, puis (D’après le médaillon de la cathédrale de Rouen). un poteau aux armes de France, on chante un Te Deum⁠ ⁠; on tire trois salves, et l’on signe fièrement l’acte rédigé par Me de la Métairie. « Ce jour d’huy, 9 avril 1682, Je... prends possession au nom de Sa Majesté... de ce pays de la Louisiane... le long du fleuve Colbert ou Mississipi et des rivières qui s’y deschargent... depuis sa naissance au delà du pays des Sioux... jusqu’à son embouchure dans la mer ou golfe du Mexique... et ce, du consentement des... peuples y demeurant avec qui nous avons faict alliance... » Ainsi, sans effusion de sang, malgré tant de traverses et d’obstacles, au prix d’une audace et d’une abnégation également admirables, Cavelier de La Salle, à ses frais, dotait la France d’une des plus vastes et des plus riches vallées du monde : « plus de quatre millions de milles carrés, disent les Américains, capables de faire vivre plusieurs millions d’êtres humains. »

CAVELIER DE LA SALLE, d’après le médaillon de la cathédrale de Rouen
Gravure CAVELIER DE LA SALLE, d’après le médaillon de la cathédrale de Rouen
A LA SALLE

Dur retour à la rame, en pleine saison de crue, à l’encontre d’un courant d’eau formidable dont les sinuosités mesurent des milliers de lieues. Le 1o mai, au fort Prudhomme, La Salle tombe malade. « Allez de l’avant, enjoint-il à Tonty : sauvez nos hommes qui manquent de tout. » Après quarante jours de souffrances, le robuste Normand triomphe de son mal. Au cours de l’hiver 1682-1683, il bâtit près du site de Crèvecœur, sur un escarpement qui, de six cents pieds, domine le fleuve et l’immense plaine fertile des Illinois, le solide fort Saint-Louis, « clef d’un pays où l’on peut former une puissante colonie ». En effet, de toute part, de très loin parfois, des milliers de sauvages accourent s’abriter sous les plis du pavillon fleurdelisé : ils sont « reçus comme des frères. » « Nous les deffendrions au péril de notre vie », écrit La Salle le 4 juin. Il ne reste plus qu’à « poursuivre par mer ce qu’on a commencé par terre. » Nul ne s’opposa à cette merveilleuse et généreuse entreprise que des Français. L’intendant Duchesneau chicane La Salle pour de misérables questions de pelleteries et pour son aide généreuse à nos alliés Illinois contre les hostiles Iroquois. Le gouverneur de La Barre refuse à La Salle, dénué de tout en son lointain isolement, le moindre secours en armes et en munitions. « C’est en vain, écrit La Salle, que nous risquons nos vies et que je m’épuise ici à remplir les intentions de Sa Majesté, si on rompt là-bas toutes les mesures que je prends pour réussir. » Bien pis, complice des marchands canadiens qui redoutent ce développement d’une Nouvelle France du Sud, La Barre surexcite sourdement les hordes iroquoises contre ces prétendus « déserteurs français » qu’il accuse de vouloir se « créer un royaume imaginaire peuplé de tous les banqueroutiers et fainéants du pays. » « La teste luy a tourné », insinuet-il, et il le rappelle d’office pour l’expédier en France, accablé selon la mode permanente de rapports secrets aussi faux que perfides.

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Cet excès de scélératesse sauve La Salle. Son franc-parler conquiert à nouveau la faveur de Colbert. Le roi, déjà tenté par les offres d’un transtuge espagnol, accepte en conseil privé le projet de La Salle : pour s’assurer la possession et l’exploitation de la Louisiane, il faut créer un port fortifié en amont des bouches du Missisipi, en y envoyant un vaisseau de 36 canons, avec 300 Français, dont 200 soldats. Le I4 août 1684, Cavelier de La Salle, chargé de cette mission, est nommé gouverneur de toutes les contrées soumises et à soumettre en Amérique septentrionale.

Malheureusement, au « héros de la Louisiane » qui avait toutes les responsabilités de l’entreprise, on associa, pour commander le vaisseau de guerre, un « officier rouge », Le Gallois de Beaujeu, qui, à sa morgue aristocratique ajoutait le plus parfait mépris pour l’œuvre comme pour la personne de Cavelier de La Salle et

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conspirait avec « la cabale » pour faire créer des retards et l’échec même. « De quelque manière que cela tourne, disait-il, cela ne me fait rien. » « Par vos difficultés, lui écrit Seignelay, vous ferez perdre le succès de l’entreprise. » Le recrutement fut déplorable : « un rebut de gens qui avaient toute leur vie gueusé aux portes des églises ». Le ravitaillement en vivres et en munitions fut insuffisant⁠ ⁠; l’arrimage, fait en dépit du bon sens⁠ ⁠; le secret, éventé⁠ ⁠; soupçons et calomnies, secrètement colportés⁠ ⁠; délais funestes. « J’y périrai, disait stoiquement La Salle, ou je réussirai. » Enfin, le 24 juillet 1684, de Rochefort part la flottille de

• PAR MER quatre unités : le Joly, armé de 36 canons, et la Belle, armée de 6, escortent la flûte de 300 tonneaux, l’Aimable, et la caiche Saint-François, toutes deux affrétées par La Salle. En tout, 300 hommes dont 200 soldats, 70 matelots et les compagnons de La Salle, entre autres ses neveux, Crevel de Moranger et Nicolas de La Salle, âgés l’un de vingt-quatre ans et l’autre de treize, son compatriote Joutel, trois prêtres séculiers, les sulpiciens Jean Cavelier, Chefdeville et d’Ermanville, et deux récollets, Zénobe Membré et Anastase Douay.

Dès le départ, rupture du mât de beaupré⁠ ⁠; d’où nouveau retard de dix jours. Pendant toute la traversée, conflit sur conflit : « M. de La Salle n’a jamais passé huit jours qu’on ne l’attaquât directement ou indirectement. » A Saint-Domingue, relâche de deux mois, non pas au Port de la Paix, où le gouverneur tenait tout prêt pour parfaire l’expédition, mais au Petit Goave où rien n’était prêt que la contagion habituelle. Cavelier tombe gravement malade⁠ ⁠; on craint pour sa vie et pour sa raison. Beaujeu laisse prendre sa caiche par des pirates espagnols. Le 23 novembre, La Salle, guéri, part à l’avance sur l’Aimable et reconnaît le 6 janvier 1685 une des bouches du Mississipi⁠ ⁠; mais, las d’attendre Beaujeu infidèle au rendez-vous, il s’enfonce à sa recherche dans les brumes de l’Ouest. Beaujeu, enfin rejoint, refuse de revenir vers l’Est « faire la recherche du delta ».

Alors, le 13 février, « la saison estant très avancée » et les vivres s’épuisant, La Salle se résigne à débarquer en une baie qui se trouvait, là, à proximité pensait-il, du Mississipi, où il se rendrait ensuite ou par terre ou par mer. En cette baie de Matagorda, plus tard appelée Saint-Bernard, le capitaine Aigron, « de dessein prémédité », échoue sur un banc de sable l’Aimable avec toutes les denrées, hardes et munitions⁠ ⁠; pour laquelle félonie le dit Aigron fut, ainsi que son complice l’ingénieur Minet, dès son retour emprisonné à la Rochelle. A son tour, le 12 mars, Beaujeu abandonne La Salle presque sans vivres sur cette côte inhospi- 269 talière « où tous les jours mouraient cinq à six des hommes »⁠ ⁠; et, sans explorer l’embouchure du Mississipi, comme le lui avait enjoint La Salle, il se hâte de rentrer à Rochefort où il répand le bruit de l’erreur, de l’incapacité et de l’échec désastreux de sa victime.

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Cependant La Salle, « accablé de pertes et de chagrins », ne désespère pas. « Jamais il ne montra plus de résolution ni de fermeté ». Au fond de cette baie sablonneuse et broussailleuse, il met tout son monde en sûreté derrière une palissade faite des débris de son navire échoué⁠ ⁠; il l’appelle bravement fort Saint- Louis⁠ ⁠; mais ni son activité, ni sa sollicitude ne peuvent protéger sa centaine d’hommes, femmes et enfants contre les fièvres ni contre le scorbut : fin juillet, une cinquantaine étaient morts.

ET MORT

Confiant à Joutel une trentaine du reste, le 3I octobre il part avec une vingtaine des plus valides en quête du Mississipi. Après avoir pendant des jours et des semaines piétiné et pataugé en des terres tour à tour poudreuses et boueuses, après avoir traversé à gué, à la nage ou en radeau, « plus de trente cours d’eau », après avoir mainte et mainte fois lutté contre les tribus hostiles, le 18 février, La Salle atteint « son fleuve » et, y laissant en « un petit réduit de piquets » quelques hommes, il rentre le 3o mars au fort Saint-Louis où il retrouve tout son monde en bon état. Il compte le tranférer au plus tôt au réduit du Mississipi sur sa frégate la Belle et sur sa chaloupe⁠ ⁠; mais le capitaine, ivre, coule l’une et l’autre avec quinze hommes et ses meilleures provisions. La Salle crut à une « conjuration ». De critique qu’elle était, la situation est devenue tragique : plus d’espoir du côté de la mer. « La Salle prit son parti avec sa fermeté ordinaire ». Par terre, il ira à travers des centaines de lieues demander des secours à Tonty qui l’attend en son fort des Illinois. Il part donc le 28 avril avec les vingt meilleurs de ses hommes, s’enfonce dans la brousse vers le Nord-Nord-Est⁠ ⁠; mais, après les plus durs efforts et privations, il tombe malade d’une hernie sur les bords de la Rivière Rouge. Les huit survivants le ramènent au fort Saint-Louis, plus mort que vif.

HUDSON

A peine guéri, le chef héroique, recouvrant toute sa « tranquillité d’âme », prépare une suprême tentative. Confiant à son lieutenant Barbier le fort délabré et la vingtaine de pauvres gens qui survivent, il repart pour la troisième fois le I2 janvier 1685 avec seize hommes valides. « Nous prismes congé, non sans chagrin de part et d’autre ». A grand’peine, à la nage ou sur des « cayeux », on traverse les rivières débordées, on vit de chasse et de pêche, on se concilie tant bien TAN⁠ ⁠!Brian IS. Paul Loues marins de Jud C Charles RGINIE ANCE,

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TLE
Gravure TLE
CARTE DE LA LOUISIANE

GOLFE DE HUDSON FR LAC ERIE on ne seaut) Nou En 1 Amerique Septentrionale, depuis la Nouvelle France Jufqu’au Golfe de Mexique, ou font decris les Pays gae le Sieurde LA Satte a decouverts dans un grand continent ompris depuis go degr del’elevation du Pole, alques a a5, les années 16yg.80.81.82. LOUE f des. Clara NO XIQUE A N que mal les sauvages, surtout les Cenis, on espère réussir, lorsque soudain une tragédie s’accomplit. Une violence de l’imprudent neveu de La Salle, Crevel de Moranger, provoque la colère de deux compagnons de route : ils le tuent. La Salle, qui se porte à son secours, est lui-même abattu d’un coup de fusil tiré à bout portant. « Les meurtriers abandonnent aux bêtes de proie son cadavre dépouillé. » Ainsi, le 19 mars 1687, dans le Texas, sur les rives du Rio Brazos, périt misérablement, à quarante-trois ans, l’héroïque pionnier.

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HABITATION SUPPOSÉE DE CAVELIER DE LA SALLE (D’après une aquarelle provenant des archives publiques du Canada).
Gravure HABITATION SUPPOSÉE DE CAVELIER DE LA SALLE (D’après une aquarelle provenant des archives publiques du Canada).

On a injustement attribué cette tragique fin prématurée de La Salle à une haine « implacable » qu’auraient causée sa « dureté , ses « manières hautaines ». Ses ennemis l’ont sans preuves accusé de faste, de présomption, d’humeur autoritaire, de dissimulation, alors que ses amis et ceux qui le connaissaient le mieux ont témoigné de son « naturel doux », de son « accueil engageant », de ses « mœurs réglées », de son « esprit cultivé », de sa « résolution », de sa « constance », de

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sa « fermeté » et de ses « ressources » dans le danger. « Je n’ai pas d’autre attrait à la vie que l’honneur, a-t-il écrit lui-même dès septembre 1680⁠ ⁠; je crois les entreprises d’autant plus dignes qu’il y a plus de périls et de peines ». « La vie de Cavelier de La Salle est toute une épopée, a justement dit Pierre Margry : rien n’y manque, ni la grandeur des desseins, ni la force de l’homme qui veut les accomplir, ni l’immensité des résultats, ni même cette fatalité de la tragédie antique qui, menant le héros de malheur en malheur, finit par le briser après qu’il a déployé toute son énergie. » « Pour la force de la volonté et la grandeur des conceptions, ajoute l’historien américain Bancroft, pour la variété des connaissances et la rapide adaptation d’un génie intuitif aux circonstances les plus imprévues, pour la hauteur d’âme qui fait accepter les décisions de la Providence tout en opposant au malheur une ferme résolution et une espérance inébranlable, La Salle ne s’est laissé dépasser par aucun de ses compatriotes, » La tradition de Jeanne d’Arc survivait chez les compatriotes de Corneille. La preuve que La Salle ne se trompait pas en ses calculs, c’est que, onze jours après sa mort, le 30 mars, la troupe hétéroclite de ses partisans et de ses meurtriers était reçue à bras ouverts par les fidèles Cenis⁠ ⁠; puis, débarrassée des meurtriers par la mort ou par la désertion, elle atteint le 25 juillet un poste des Akansas où Tonty avait tout préparé pour recevoir les fugitifs. Vainement celui-ci s’était, dès février 1686, porté au secours de son chef, jusqu’aux bouches du Mississipi. Qu’importe⁠ ⁠? Au fort des Illinois grande joie : « on nous croyait perdus ou morts. » « Ce qui nous causoit du chagrin, toutefois, dit Joutel, c’est que, si le malheur n’estoit pas arrivé, il auroit esté facile de réussir et de réparer nos pertes. » Ce ne fut que le 1o novembre 1688 que l’abbé Jean Cavelier rendit compte au marquis de Seignelay et de la mort de son frère et de la situation désespérée des abandonnés de Matagorda. Trois fois Tonty voulut se porter au secours de ces derniers⁠ ⁠; ce fut en vain. Tout ce qu’on apprit en dix ans, c’est que, traitreusement attaqués par les indigènes, ils succombèrent tous, sauf les enfants et les déserteurs. Ceux-ci eurent presque tous une fin misérable⁠ ⁠; ceux-là furent adoptés par les Indiens, puis par les Espagnols et enfin rendus à la France qui les enrôla en ses troupes de Louisiane.

HISTOIRE DES COLONIES

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L D’IBERVILL

conçue peut mourir en la voulant réaliser⁠ ⁠; elle lui survit, Lorsqu’une idée est juste, l’homme qui le premier l’a parfois reprise par ceux-là mêmes qui la combattirent. Il en fut ainsi pour La Salle. Les Pères Jésuites, l’abbé Cavelier, Tonty, d’autres Français encore et des Canadiens s’offrirent pour remonter le cours du Mississipi. Tous ces projets se trouvaient encouragés par Vauban qui se faisait auprès de son disciple Jérôme de Pontchartrain l’apôtre de la colonisation : « Rien de plus noble et de plus nécessaire, lui écrivait-il le 28 avril 1696,... que de donner naissance à deux grandes monarchies qui, pouvant s’élever au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendront capables par leur propre force de balancer un jour toutes celles de l’Amérique. »

Or, ce fut à une famille naguère hostile à Cavelier de La Salle qu’il fut donné de compléter son œuvre. Le fils d’un aubergiste de Dieppe, Charles Le Moyne, venu au Canada à quinze ans (I64I), avait comme coureur des bois et interprète des sauvages joué un rôle si actif et si utile que, capitaine de Montréal et procureur général de la colonie, il avait été successivement anobli seigneur de Longueuil et de Châteauguay. De ses treize enfants, dix garçons sur onze se distinguèrent, dont quatre en Louisiane : Pierre d’Iberville, Jean-Baptiste de Bienville, Joseph de Sérigny et Antoine de Châteauguay. Si nous ajoutons que deux fils de sa fille, les sieurs de Noyan, et quatre de ses cousins, les sieurs Le Sueur et de Boisbriant et les deux sieurs Juchereau de Saint-Denis, entraînèrent en Louisiane « la meilleure jeunesse du pays », nous pouvons conclure que, grâce à cette active famille Le Moyne, la fondation de la Louisiane peut être en grande partie considérée comme une œuvre canadienne, comme un audacieux prolongement méridional de la Nouvelle-France.

Né à Montréal, Pierre Le Moyne, officier de marine anobli sous le nom d’Iberville, venait de se signaler en Acadie, à Terre-Neuve, sur les côtes de la Nouvelle- Angleterre et surtout à la baie d’Hudson qu’il avait rendue à la France. Le 18 juin 1698 il présente au ministre un double projet d’occupation et d’exploration de la Louisiane qui, mettant au point les projets antérieurs, fut approuvé.

Le 24 octobre 1688 partent de Brest deux frégates qu’escorte un vaisseau de guerre. Le marquis de Châteaumorand, à la différence de Beaujeu, se conforme strictement aux ordres d’Iberville. Iberville embarqua, outre son frère Bienville, les Canadiens et artisans qu’il estimait nécessaires à son entreprise. Au Cap Français de Saint-Domingue il se ravitaille, et se renforce de neuf flibustiers⁠ ⁠; mais

II. - IBERVILLE

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il apprend que quatre vaisseaux anglais ont passé au large et que les Espagnols se sont déjà fortifiés sur la côte. En effet, Iberville, explorant la côte du Golfe, découvre le 25 janvier, à l’entrée de la baie de Pensacola, deux frégates espagnoles qui lui interdisent d’atterrir. Aussi peu chanceux que nous, les Espa- (D’après un aient, dès 1692, fait explorer toute cette côte sans y trouver d’autre estuaire qu’un étroit passage encombré d’arbres qu’ils appelèrent Palissade⁠ ⁠; faute de mieux, • ils s’établissaient depuis octobre 1698 dans un fort beau havre, dont le rivage couvert de pins était à vrai dire stérile. En cet établissement de Santa Maria de Galvez, derrière une misérable palissade inachevée, ils installaient deux cent cinquante à trois cents hommes qui, pour la plupart métis, maltraités et mal nourris, ne demandaient qu’à déserter⁠ ⁠; il n’en resta bientôt plus que cinquante valides. Iberville n’en va pas moins explorer la baie de la Mobile, l’île au Massacre et la plage sablonneuse de Biloxi⁠ ⁠; puis, sur deux biscayennes qui remorquent deux canots d’écorce,

VOYAGES DE MONSIEUR D’IBERVILLE

VOYAGES DE MONSIEUR D’IBERVILLE
Gravure VOYAGES DE MONSIEUR D’IBERVILLE

VOYAGES DE M. d’IBERVILLE, d’après ¡’Histoire d’ Amérique septentrionale de B. de la Potherie

276 POLIQUE COLO- NIALE

il va, avec cinquante hommes, plus loin encore explorer une côte plate, vaseuse, inondée : il y remarque le 2 mars 1699 un courant d’eau « bourbeuse et blanche » qu’encombrent des « troncs d’arbres pétrifiés ». Ne serait-ce pas la Palissade des Espagnols⁠ ⁠? Il remonte cette passe, la sonde⁠ ⁠; elle s’approfondit, s’élargit⁠ ⁠; deux autres bras s’en détachent. Plus de doute : c’est le Mississipi de La Salle. Il remonte plus haut encore jusqu’au village des Bayogoulas où l’accueille le vieux chef vêtu d’un méchant capot de serge bleue que naguère lui donna Tonty, puis jusqu’au grand village des Oumas où on lui parle encore de Tonty⁠ ⁠; enfin il revient, par un étroit « bayou » et par deux lacs saumâtres : lacs Maurepas et Pontchartrain, à son mouillage du Lago de Lodo, où Bienville lui remet une lettre de Tonty confiée aux fidèles Quinipissas depuis 1685. Alors Iberville n’hésite plus : pour prendre définitivement possession de ce sol qu’ont de toute évidence exploré des Français, il fait bâtir à l’entrée de la baie de Biloxi un fort en bois de quatre bastions qu’il dénomme fort Maurepas, et il y installe avec canons, munitions et provisions le commandant de Sauvole, son frère Bienville, un aumônier, soixante-dix hommes et six mousses. Sa mission ainsi accomplie, il part le 3 mai et arrive à la Rochelle fin juin. rapport du 28 juillet, elle y deviendrait en peu de temps puis- « Si la France avait une colonie à ces côtes, conclut son sante : un parti de quatre à cinq cents Canadiens ou autres serait plus que suffisant. » Ce qu’il redoute, ce n’est pas, en dépit de ses trois postes des Apalaches, des Apalachicolis et de Pensacola, l’Espagne déjà déclinante, c’est l’Angleterre ambitieuse et pratique. « Les Anglais ont l’esprit de colonie, prédit ce grand illettré qu’était Iberville : si la France ne se saisit pas de cette partie de l’Amérique qui est la plus belle, la colonie anglaise, qui devient très considérable, s’augmentera de manière qu’en moins de cent années elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique et en chasser toutes les autres nations. » Le gouvernement de Louis XIV eut le mérite de comprendre pareille politique coloniale et de s’y conformer hâtivement selon le double plan d’Iberville (août 1699) : « establir un bon port le plus près de la rivière qu’il est possible », et « connaistre le dedans des terres et tous les lieux habités tant par les Sauvages que par les Espagnols. »

Dès le mois suivant sont mises à la disposition d’Iberville la frégate la Renommée, la flûte la Gironde et deux felouques. La 8 janvier 1700, Iberville débarque à Biloxi son renfort de soixante Canadiens et des ravitaillements pour un an.

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M ENACES ANGLAISES

ET ESPAGNOLES

En son absence, le commandant de Sauvole a exploré ou fait explorer tout le pays d’alentour, est entré en relations amicales avec toutes les tribus voisines, a reçu, le ter juillet, l’heureuse visite inattendue de deux missionnaires : MM. Davion et de Montigny, venus avec douze Canadiens de chez les Tonicas et de chez les Taensas en amont du Mississipi. Voilà donc les relations établies avec « les pays d’en haut »⁠ ⁠; Tonty est invité à venir. Malheureusement, on a constaté que la torride chaleur d’été est aussi funeste aux plantes d’Europe, y compris le blé, qu’aux hommes, presque tous atteints de dysenterie. Péril plus imminent encore : le Ier septembre 1699, Bienville, qui sondait l’embouchure du Mississipi, a découvert à vingt-cing lieues en amont une corvette anglaise qui tentait d’y créer un établissement anglais. Bienville, montrant ses papiers, intime au commandant l’ordre de vider les lieux : le capitaine Bank ne s’y conforme qu’en menaçant de revenir avec des forces supérieures. On apprend bientôt, en effet, qu’une nouvelle compagnie anglaise de Londres venait d’envoyer en Caroline trois navires avec deux cent cinquante à cinq cents passagers, pour la plupart huguenots, et se proposait d’occuper la vallée du Mississipi, tant par terre que par mer. — Du côté espagnol, autre alerte : en réponse à une courtoise visite de Bienville en juin 1699, le gouverneur de Pensacola était venu en mars 1700 pour s’opposer même par la force à l’établissement français en Louisiane⁠ ⁠; mais sa frégate armée, rencontrant les deux vaisseaux d’Iberville, se contenta de déclarations verbales et se trouva, le 30 mars, fort heureuse d’être sauvée d’un naufrage par ces intrus de Français, pleins d’attentions et de courtoisie.

CCUPATION DE L’EMBOU- CHURE DU MISSISSIPI

Par contre, le 16 février, visite plus agréable : Tonty est venu des Illinois avec six canots chargés de Canadiens et de pelleteries⁠ ⁠; voilà cette fois les relations commerafin d’étendre dans toute la vallée du Mississipi des relations commerciales et ciales assurées. Iberville enjoint à Tonty de réconcilier Tonicas, Chicachas et Natchez, sociales. C’était la politique de La Salle : au lieu de « diviser pour régner » à la mode anglaise, assurer la prospérité américaine dans une commune paix française. Renonçant à l’exploration de la côte, Iberville envisage l’occupation de la vaste baie de la Mobile en prévision de relations possibles par ses deux rivières avec les tribus de l’arrièrepays, Chouanons et Chicachas⁠ ⁠; puis, se ravisant, il se décide, en février, conformément à ses instructions, à occuper l’embouchure du Mississipi, en bâtissant en amont de la passe orientale une redoute de six canons.

278 MISSISSIPI

Cette œuvre accomplie, Iberville et Bienville, accompagnés de cinquantehuit hommes, remontent le Mississipi sur trois pirogues et cinq canots, réconcilient Oumas et Bayogoulas prairie Echelle de lieues marines et sont accueillis comme des 3me Feuille « frères » au beau pays des Natchez⁠ ⁠; aussi, en mars, Iberville établit-il chez eux Rodes Ozage le missionnaire des Taensas, le Chateaux ruinéz M. de Montigny⁠ ⁠; mais, malade de la fièvre, il retourne au mouillage de Biloxi, tandis que Bienville avec vingt-deux Canadiens continue le voyage d’exploration. Ce parti traverse péniblement entre l’Ouachite et la Rivière Rouge cent soixante-dix lieues de pays

en plusieurs endroits Cap de roche bl inondé et atteint ainsi le pays pole nuillaume De l’Iste Géographe des Cadodaquios⁠ ⁠; mais il rede l’Academie Royale des Sciences, 1702 vient en avril pour ne pas entrer en conflit avec les Espagnols du Nouveau-Mexique. De son côté, en ce même mois, M. de Sauvole explore la Rivière aux Perles, y trouvant plus de « boue » et « d’épines » que de pierres précieuses.

HOSTILITE ESPAGNOLE

Après avoir solidement établi dans le fort de Biloxi agrandi et réparé une garnison de cent vingt hommes sous le commandement de M. de Sauvole, Iberville repart pour la France le 28 mai. Dès son retour, il rédige pour la cour de Madrid un mémoire démontrant que les soixante mille familles anglaises, à l’étroit entre l’Atlantique et les Alleghanys, ne menacent pas moins les établissements espagnols de la Floride que les établissements français de l’Acadie et du Canada, et que, par conséquent, il conviendrait de confier à la France, outre la vallée du Mississipi et la côte nord du golfe du Mexique, la défense de tout ce pays contre les empiétements et les agressions britanniques. Mais la Junte des Indes espagnoles, nullement influencée par le récent avènement d’un Bourbon sur le

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trône d’Espagne, ne se gêna pas pour dire en juin 1701 que, redoutant bien moins le voisinage des Anglais que le nôtre, « toute la nation espagnole trouve notre établissement du Mississipi une usurpation injuste. »

A défaut de Pensacola que ne voulaient à aucun prix nous céder les Espagnols, on dut songer à créer un autre établissement mieux situé que Biloxi sur ses sables stériles et que le fort du Mississipi en ses terres inondables : Iberville songea de nouveau à la baie de la Mobile, dont les deux rivières amenaient déjà les Anglais à la mer et pourraient, au contraire, nous mettre en relations avec les Chactas et avec les Chicachas. En automne 1711, il part donc pour la troisième fois à bord du vaisseau la Renommée⁠ ⁠; son frère Le Moyne de Sérigny l’accompagne sur la flûte le Palmier.

LES SIOUX

Avec le concours de Bienville, il opère dès janvier 1712 le transfert de Biloxi au fond de la baie de la Mobile (en amont de la ville actuelle), où, sur un haut « escore », il bâtit son fort de quatre bastions, Fort-Louis, pour y abriter I3o hommes, tant soldats que colons. Faute de tribus voisines assez nombreuses, il fait mander à Tonty de lui concilier Chactas et Chicachas. Les Chactas sont favorables, mais les Chicachas ont été armés contre eux par les Anglais qui leur achètent des esclaves. Tonty parvient néanmoins à les concilier : « Le Français n’a qu’une bouche, dit un chef⁠ ⁠; l’Anglais en a deux. Le Français ne veut que des peaux et la paix avec toutes les nations⁠ ⁠; l’Anglais a mis sa tête entre ses jambes. » Le 2 mars Tonty arrive à la Mobile avec une dizaine de chefs représentant 2000 Chactas et 4000 Chicachas. Grand « calumet de paix. » Chactas et Chicachas réconciliés recevront également chez eux des missionnaires et des « mousses » français et s’entendront avec les Illinois. La paix française va régner. Après avoir aménagé en dépôt l’ancienne île du Massacre, maintenant dénommée île Dauphine, Iberville repart pour la France le 27 avril. En même temps que la colonisation de la Louisiane, s’accomplissait l’exploration. Le plus grand explorateur de cette époque fut un cousin d’Iberville, Pierre Le Sueur, de Hesdin en Artois. Ce compagnon de Nicolas Perrot avait pendant sept ans parcouru le pays des Sioux, passant du haut Mississipi au Missouri, et avait été en mai 1698 autorisé à s’y établir avec quarante hommes pour y exploiter les mines de cuivre et de plomb de la Rivière Verte⁠ ⁠; mais, entravé par la funeste hostilité des marchands et des dirigeants du Canada, il s’était décidé à opérer cette exploration par la Louisiane. Aussi avait-il en 1699 accompagné Iberville en son second voyage et même en janvier 1700 jusque chez les Taensas. En avril il le quitte pour remonter le courant sur une felouque qui porte vingt-cinq hommes. Le 14, il rencontre chez les Tonicas M. Davion, des Missions étrangères, puis chez les Akansas un Anglais venu par l’Ouabache pour assurer à ses compatriotes de Caroline « tout le commerce du Mississipi. » Aux Illinois cordial accueil de trois Pères jésuites et de trois prêtres des Missions. Laissant à gauche le Missouri et à droite la rivière des Illinois, Le Sueur atteint, par delà d’épuisants rapides, les « mines à Perrot » et, en amont du « fort à Perrot », le Sault Saint-Antoine. En pays à peu près inconnus il remonte à droite la rivière Saint-Denis (Minnesota), puis la rivière Saint-Pierre qu’on appella Rivière Verte, « à cause d’une terre qui se détache des mines de cuivre ». Là, arrêté par les glaces vers le 44° 13 de latitude nord, il bâtit sur une pointe élevée le fort Lhuillier près duquel il établit plusieurs villages de Sioux. Enfin, confiant son fort au Canadien d’Eraque, il descend au Biloxi avec une grande abondance de pelleteries et de « terre verte » destinée aux essais (Io février 1702). Mais, privé de ravitaillement, le sieur d’Eraque dut abandonner le fort Lhuillier attaqué par les Renards et par les Mascoutens et rentrer à la Mobile. Le Sueur se préparait à achever son œuvre d’exploration et d’exploitation, lorsqu’à son retour de France il mourut épuisé de tracas et de fatigues : ses quinze années de labeur n’en avaient pas moins prouvé la possibilité d’exploiter par le Mississipi le lointain et giboyeux pays des Sioux.

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LE SUEUR CHEZ LES SIOUX

LE SUEUR CHEZ LES SIOUX
Gravure LE SUEUR CHEZ LES SIOUX
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J UCHEREAU A L’OUABACHE

Saint-Denis, prouva de son côté que, par l’Ohio, on pouvait Un autre parent d’Iberville, le lieutenant Juchereau de facilement établir la liaison du Canada avec la Louisiane. Il aurait même installé des tanneries en son poste situé au conflent du Mississipi et de l’Ouabache, si la mort ne l’avait surpris en l’automne de 1703. Son successeur Saint-Lambert n’en porta pas moins à la Mobile plus de 12 000 peaux de bisons.

SIASTIQUE

Stimulé par ces explorateurs, par les missionnaires et par son imagination de visionnaire, Iberville décrit en 1703 une immense et merveilleuse Louisiane qui, s’étendant des Grands Lacs au Golfe du Mexique et des Alleghanys à la Nouvelle-Espagne, compterait 23 850 familles indigènes associées à nous tant par l’exploitation des terres et des pelleteries que pour la lutte contre les Anglais. Pour le moment, il se contente de prévoir le peuplement de la Mobile, « centre de la colonie, » avec de bonnes familles de laboureurs et « vingt ou trente jolies filles pour les Canadiens » et l’établissement de trois postes sur le Mississipi : aux Akansas, à l’Ouabache et au Missouri. Mais ses projets commerciaux furent contrariés par l’opposition acharnée des marchands canadiens : ils obtinrent qu’aucune pelleterie de Louisiane ne pourrait être vendue à la Mobile ni à Rochefort qu’aux prix fixés par leurs propres commis. Pareille mesure ne pourrait que ruiner une colonie naissante. La lutte économique s’aggrava d’un fâcheux conflit ecclésiastique. Depuis la venue du Père Marquette au pays des Illinois, les Jésuites n’avaient guère cessé d’organiser des missions chez ces huit tribus habiles, agiles, affables, mais perverses et peu sûres, qu’ils s’efforçaient d’opposer sur les bords du Mississipi aux incursions des féroces Iroquois.

Venu en 1677 chez les Kaskaskias, le Père Allouez vit dès l’année suivante son œuvre compromise par les dévastations iroquoises. Elle fut en 1689 reprise par le Père Jacques Gravier qui, établi près du vieux Fort Saint-Louis, la développa pendant quinze ans surtout parmi les Kaskaskias, les Péouris et les Mouingénas⁠ ⁠; en 1693 le Père Râcle, de passage, le trouva, au milieu de ses trois cents cabanes de quatre à cinq feux, « cultivant cette nouvelle chrétienté avec des soins et des peines incroyables »⁠ ⁠; mais, au retour d’un long voyage en canot jusqu’à Biloxi, le vrai fondateur de la colonie des Illinois fut mortellement blessé par un chef péouri. De ses cinq compagnons, le Père Bineteau s’attacha surtout aux Chaoquias, le Père Mermet aux Mascoutens de Juchereau sur l’Ouabache, le Père Pinet aux Caoquias et aux Tamaoras, le Père Marest aux Kaskaskias organisés auprès du Fort de Chartres 281 en un « petit Paraguay » : trois grandes chapelles pouvaient contenir la foule de ces zélés néophytes. Or, en 1698, lévêque de Québec, Mgr de Saint-Vallier, préférant

282 M TORT D’IBERVILLE

aux Jésuites les prêtres des Missions étrangères qui dirigeaient son séminaire, confia à M. de Saint-Cosme la mission des Tamaoras, à M. Davion celle des Tonicas et à M. de Montigny, leur supérieur, celle des Taensas qui s’étendaient en aval du Mississipi. Mais par le sud étaient venus en basse Louisiane les Jésuites qu’encourageait Iberville favorable à cet ordre⁠ ⁠; entre autres les Pères du Rhu et Dongé, aumôniers de la • Mobile. Alors « MM. des Missions étrangères représentèrent (au ministre), que, ayant déjà plusieurs missions en ce pays, ils croyaient nécessaire d’avoir un établissement dans le lieu (la Mobile), où sera le principal siège de la nation... et qu’ils ne peuvent y estre sans avoir une juridiction spirituelle ny estre sous, la dépendance des Jésuites ». « Jamais je ne ferai un Jésuite mon grand vicaire ", déclare en mars 1703 Mgr de Saint-Vallier. « Ces démeslés scandalisent les fidèles, déplore le ministre, et retardent la conversion des sauvages ». Enfin les Jésuites, malgré une concession à la Mobile, furent rappelés de Louisiane pour n’y rentrer que quelques années plus tard. Iberville allait, en novembre 1703, passer en son gouverne- Pour apaiser ces conflits et réaliser ses vastes plans, ment de la Louisiane, lorsqu’il tombe, à Paris, « gravement malade ». La guerre éclatant, il part en 1706, convalescent, pour diriger une flotte française contre les Anglais des Antilles et de la Caroline⁠ ⁠; mais le 6 juillet la fièvre jaune le terrasse à la Havane en sa quarante-deuxième année. Ce fut pour la colonie naissante une perte irréparable : car, en dépit de fautes peut-être inévitables dans le choix des premiers établissements, ce grand homme d’action joignait à de rares qualités d’initiative une autorité capable d’imposer ses vues et ses volontés à ses chefs comme à ses subalternes.

J.-B. LE MOYNE DE BIENVILLE
Gravure J.-B. LE MOYNE DE BIENVILLE
283 L’ART LOUIS

Dès 1702, le sort précaire de la colonie etait tombé aux mains encore inexpertes du frère cadet d’Iberville, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, alors âgé de vingt-deux ans. Simple garde-marine, il avait, en 1698, accompagné son aîné en Louisiane, puis commandé en second à Biloxi⁠ ⁠; maintenant la désastreuse guerre de . la Succession d’Espagne lui imposait pour dix années le commandement d’une colonie qui manquait de tout, tant de ravitaillements métropolitains que de produits locaux, et que d’envieux alliés ne menaçaient pas moins que l’implacable ennemi. De cette situation critique le jeune Bienville se tira à son honneur : à force d’habileté et d’énergie, il sauva la Louisiane naissante de la famine et de la ruine. de quatre bastions, duru de quatre canons de huit et de douze Le recensement du 3I août 1704 décrit à la Mobile un fort et de quelques magasins du roi⁠ ⁠; il dénombre une population de 180 habitants armés, ne comptant en 8o maisons de bois que 27 familles⁠ ⁠; de ces 18o hommes 8 sont officiers, 72 soldats, 14 officiers mariniers et matelots, 40 Canadiens plus ou moins coureurs de bois⁠ ⁠; c’était donc une colonie sans colons ou à peu près, bien qu’on eût déclaré dès le début que « la première nécessité était la culture des terres. »

SITUATION PRÉCAIRE

Mais quelles terres cultiver⁠ ⁠? Toute la côte du golfe du Mexique n’est guère que sables arides entrecoupés de lagunes saumâtres et fiévreuses⁠ ⁠; le chapelet d’iles entre la Mobile et le Mississipi, pire encore que la côte. « A vingt-cing lieues alentour du Fort Saint-Louis, écrivait Bienville, il n’y a pas assez de bonnes terres pour cinquante habitants »⁠ ⁠; en 1708, deux ou trois se risquèrent à aller entre le Mississipi et le lac Pontchartrain cultiver quelques terres d’alluvion. En fait, après maintes tentatives de culture européenne, on s’aperçut que le blé de France, après avoir donné de belles promesses au printemps, ne tardait pas à « rouiller » dans les brumes de nuit ou à s’étioler dans les ardeurs du jour. Seul le blé d’Inde ou « mahis » réussissait⁠ ⁠; mais les sauvagesses avaient beau le piler menu, on ne l’aimait guère. La plupart des blancs ne travaillaient guère plus que sauvages Même pour ces maigres terres, la main-d’œuvre manquait. et sauvagesses. « Des vingt-huit familles françaises, dit Dartaguiette en 1712, il n’y en a que dix ou douze qui s’attachaient à la culture des terres, » dont quatre femmes seulement. Aussi réclamait-on des familles de France bien pourvues de filles, des negres de Guinée ou des Iles, des bœufs de la Havane, des vivres, des outils, de la poudre. Mais il ne venait pas même un vaisseau tous les ans. « C’est une misère qui crève le cœur que de voir les gens mourir ainsi », de la fièvre et de la faim. A cette détresse s’ajoutaient querelles et dissensions. Le commandant était aux prises avec le curé de la Mobile et avec le garde-magasin dont les rapports secrets le dénigraient. Envoyé pour enquête, le commissaire de la marine Dartaguiette constata la désunion⁠ ⁠; mais il l’attribua aux dénigreurs : il loua Bienville, au contraire, de son zèle et de son savoir-faire. Faute de pouvoir nourrir ses gens, celui-ci dut, en effet, les envoyer vivre chez les tribus alliées, qui chez les Natchez, qui chez les Colapissas, qui chez les Natchitoches. Naturellement la discipline et les mœurs s’en ressentirent. Il fallut rappeler du fortin délabré du Mississipi le détachement de 15 hommes, transférer du fond à l’entrée du golfe de la Mobile le Fort Saint-Louis et, pour plus de sûreté, aménager un précaire établissement sur les sables stériles de l’Ile au Massacre, désormais dénommée Ile Dauphine. Malgré tout, d’après le recensement de 1708, des 279 habitants 122 sont « aux gages du Roy » (I4 officiers, 76 soldats, 13 matelots, etc.) et 157 plus ou moins indépendants (24 hommes, 28 femmes, 25 enfants, 8o esclaves sauvages). Or, de cet « enfer de la Louisiane », tout le monde voulait partir : habitants pour rentrer en France, coureurs des bois pour remonter au Canada, soldats pour déserter chez les Espagnols de Pensacola ou chez les Anglais de la Caroline qui les attiraient à l’envi.

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Nos meilleurs alliés furent les sauvages, fort épars et fort divers. En amont du Mississipi, Oumas et Yazous, Natchez et Natchitoches, Akansas et Illinois nous étaient favorables. Seuls, Chicachas et Alibamons restèrent longtemps nos implacables ennemis, tant ils étaient âprement soudoyés par les Anglais. Ceux-ci, qui déjà comptaient dans la seule Caroline du Sud près de 10 000 habitants répartis en 16 milices, disposaient de 100000 écus pour la traite, alors qu’en dix ans nous ne pûmes pas donner Io 000 livres de présents. Profitant des haines de tribus, ils les excitaient violemment les unes contre les autres, afin de les affaiblir et de leur acheter des esclaves de guerre, alors que les Français s’appliquaient à se les concilier et à les unir en une paix commune. Si bornés qu’ils fussent, les sauvages sentaient la différence. « Ils nous aiment beaucoup mieux que les Anglais, dit Bienville, et ne vont à eux que par intérêt. » Grande fut la détresse, lorsqu’en 1709 un corsaire anglais vint piller et incendier le Port Dauphin, tout comme le Port Royal d’Acadie vers la même époque. On vivait en des transes perpétuelles, lorsqu’en 1712 survint l’armistice. Plus heureuse que l’Acadie, la Louisiane, quasi abandonnée, fut sauvée, grâce à la sagacité et à la ténacité de Bienville, comme par « une espèce de miracle ».

Citer ce chapitre

Émile Lauvrière, « Les débuts », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 263-284.

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