Tome I · Introduction générale : l'expansion civilisatrice de la France dans le monde · Chapitre 1
Les premières expansions françaises, des origines à François Ier
peut-être ? On lui refuse l’aptitude colonisatrice ; or, elle a répandu, auprès et au loin, la plus magnifique semence de peuples : les monuments et les œuvres - opus francigenum — témoignent de son autorité amicale dans le monde entier : en Angleterre et en Syrie, en Sicile et en Grèce, au Canada et au Cap, à Washington et à Saïgon, sur les iles et les isthmes de tous les océans. « Il y a donc des Français partout, » dit un soldat. (BALZAC, la Duchesse de Langeais.) L’expansion préhistorique et légendaire. — L’évangélisation de l’Europe par l’expansion gallo-franque. — Antiquité de la politique d’expansion française. Son caractère et ses difficultés. — Premières expansions de sécurité. En Espagne et en Portugal. — Fixation des invasions normandes. Conquête de l’Angleterre. — Evangélisation des pays du Nord. - L’expansion française et la « contre-civilisation » en Méditerranée et en Orient. — Les croisades. — Les « colonies » de Terre Sainte, de Syrie, d’Orient, de Grèce. — L’organisation méditerranéenne contre l’Islam. — Les liens qui ne se rompent pas : le commerce ; la religion et les missions. - Fin de la guerre de Cent ans. Le roi réalisateur. Louis XI reprend la tradition de l’expansion colonisatrice et civilisatrice. — Les ordres religieux, les missions, les écoles en Orient. — Les Ordres mendiants et l’expansion chrétienne au delà de la Méditerranée.
ES raisons de cette vocation naturelle de la France ont été dites cent fois : on a tiré argument de sa situation au centre du monde connu des anciens et au bord de l’Océan des découvertes modernes : la mer baigne ses trois faces ; la massive Afrique s’étale devant elle ; les îles et les archipels, de rochers en rochers et de découvertes en découvertes, attirent ses navigateurs. Ses populations originaires, venues d’on ne sait où, parlent le sanscrit et disent Dieu et père dans les langues de la mystérieuse Asie. Nos hommes des Eyzies ont suivi le renne vers le Nord ; de nouveaux essaims les ont remplacés. Voici les Ibères et les Ligures ; les Cimbres et les Teutons, les Belges et les Celtes. Voici les Phéniciens, les Grecs, les Sarrasins d’Afrique et les
3 ET LÉGENDATREMaures d’Espagne. Tout ce monde, en perpétuel mouvement, vient jusqu’à nous, multiplie nos parentés et nous rend commensaux de tous les rivages. L’ancêtre des explorations du Nord est notre Marseillais Pythéas. Vers le Sud, l’Hercule Gaulois a suivi le Danube, franchi le Bosphore, imposé la « pierre noire » à l’Asie. Le torques gaulois coiffait de sa double corne les mercenaires de Ramsès Meiamoun ; des Cénomans ont franchi les Alpes, et le bûcher de notre Hercule flamba au sommet de la Turbie ; ces guerriers anonymes ont colonisé la Cisalpine, aînée de toutes les colonies gauloises. La Gaule fit largesse au monde du génie de Virgile et du génie de Tite-Live.
Au cours de leurs errances, les Gaulois ont brûlé Rome et pillé le temple de Delphes. Plus tard Rome s’est fait d’eux des auxiliaires : la légion de l’Alouette combattit pour elle chez les Parthes. L’on ne sait si, faute de l’Empire gaulois, l’Empire romain aurait duré. L’aventure celtique est partout où le monde s’ouvre, partout où l’humanité bouge, partout où elle s’éveille.
L’EXPANSION GALLO-FRANQUELa parole du Christ eut un écho immédiat sur les bords du golfe de Lyon. Nos vieilles églises provençales appartiennent à l’Unité méditerranéenne ; mais déjà elles essaiment au loin, la France étant le pays du monde le mieux préparé à l’Universel. De saint Pothin et de saint Irénée aux églises d’Asie le dialogue s’engage et Lérins groupe Asiates et Normands. Nouvelle propagande, et d’un tel avenir ! Saint Patrice, apôtre de l’Islande, est un neveu de notre saint Martin ; c’est Tours qui enseigne Dublin. Saint Augustin vient de Rome en Angleterre. De là, les Alcuin, les Boniface vont vers l’Allemagne qui, six et même dix siècles après Jésus-Christ (et plus longtemps encore) en restait au culte des arbres, au Valhala d’Odin. Il faut que ce monde attardé se dégèle au souffle de la tiédeur latine et gauloise pour que la loi divine le pénètre et le féconde.
Voici que commence le travail mystérieux de la formation de l’Europe, sel de la terre, où la Providence met la main, faisant elle-même le choix et le mélange des éléments.
L’antiquité grecque et romaine a fait faillite : elle n’a pas su arracher à son Olympe libertin ni dégager, des promenades suspectes du Portique, une morale saine et populaire. Dieu a envoyé son fils pour dire la parole nouvelle.
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4Mais, cette parole, qui la transmettra ? Par quelles intelligences secrètes, quels entretiens intimes, quelles prédications souterraines, quels exemples respectés et quels martyres vénérés, se propagera-t-elle dans l’immense univers inattentif ? Où se rencontreront les évangélisateurs et les catéchumènes ? Dans les écoles ? Dans les ateliers, dans les compagnonnages, pèlerinages ?... On ne sait pas au juste comment les choses se sont passées pour aller si vite. Ces effusions de l’âme, ces communications sublimes ne s’affichent pas : elles montent sourdement du cœur. « Un paysan de la Grande-Bretagne, Coedmon, était tellement borné que, lorsqu’il assistait, les jours de fête, à l’un de ces banquets où c’est l’usage de chanter à tour de rôle, il se levait de table quand il voyait la harpe approcher de lui et regagnait sa demeure, incapable d’improviser comme les autres. Un soir que la harpe l’avait mis en fuite, il eut, dans l’étable où il était à garder les bestiaux, une vision : « Chantemoi quelque chose ? — Je ne peux, dit-il, et c’est même pour cela que j’ai quitté la salle et me suis retiré ici parce que je ne sais pas chanter. — Cependant il faut que tu chantes. — Que chanterai-je donc ? — Chante l’origine des choses. » Et il chanta des vers excellents. Conduit à l’abbesse Hilda, Coedmon fit l’admiration de tous, prit l’habit religieux et mourut comme un saint. » Voilà l’inspiration méditerranéenne qui s’insinue et comme elle pénètre à l’improviste ces terres et ces esprits incultes ! (I).
Mais il faut que l’effort soit soutenu pendant des siècles ; cette procédure de la contre-pénétration pacifique, de l’expansion par la propagande est celle que la France, à peine constituée, oppose (chose véritablement frappante) au fait brutal des invasions germaniques. A peine le Rhin franchi, les tribus allemandes — conquérantes, mais aussitôt « conquises » — se sont épuisées par leur élan même ; elles n’avaient pas su se constituer, sur leur propre territoire, en unité permanente ; leurs tribus divisées s’étaient attardées en une anarchie barbare tandis qu’ailleurs leurs bandes déracinées se pliaient vite aux mœurs gallo-romaines.
Et voici que, par un admirable retour de l’histoire, c’est la France qui va se saisir de l’Allemagne et la conquérir par l’offensive des lumières et de la parole évangélique. Dès l’époque mérovingienne et aux temps de la dynastie carlovingienne, cette grande entreprise de civilisation et, le mot a été employé très justement, de « colonisation », — a été menée de front par les émissaires occidentaux en Belgique, en Rhénanie, puis en Norique, en Bavière, en Suisse (Saint-Gall) et jusque sur le Danube.
5Cette entreprise n’est pas due au hasard ; elle est le résultat d’un plan concerté par les rois de la Seine et de la Meuse. Observons ce fait considérable que les Germains, installés en cette Gaule devenue France, sont les premiers à se retourner contre leurs propres origines ; le Tolbiac de Clovis, les campagnes de Charlemagne sont des victoires contre-germaniques, des victoires de barrage 0306190 gagnées par des hommes conscients de la cause supérieure qu’ils ser- 01*04 vent, et la politique « française » consistera désormais à instruire pour ne pas être saccagé, 0-0-0 à civiliser pour ne pas être décivilisé. La procédure de contre-civilisation est un abcès de fixation qui assainit la barbarie et la rend assi- 00-0-0-0-00-00 000-00 milable.
La forme de colonisation de cette époque est, comme on le sait, l’établissement des églises et des diocèses, la PLAN DE L’ABBAYE DE SAINT-GALL EN SUISSE fondation des abbayes et Exécutée vers 8zo sur les plans de l’abbé Gozbert, d’après un dessin d’Eginhard. (D’après Viollet-le-Duc). des couvents. Or, l’énumération des créations de cette nature en territoire belge ou allemand par les Gallo- Francs du cinquième au dixième siècle et au delà, est d’une éloquence, par elle seule, si pressante qu’il n’y a rien à y ajouter : peu à peu l’Allemagne occidentale et même centrale s’inscrit dans les cadres de cette invasion ecclésiastique, attestée par les listes des premiers évêques et des fondateurs de monastères. Les lois des Alamands sont rédigées par une assemblée législative française. L’auteur allemand le plus autorisé en cette matière constate, non sans quelque humeur, cette emprise de la Gaule-France sur la Germanie : « L’infiltration de la civilisation française en Allemagne, écrit Fr. Höher, dans son Histoire de la civilisation des Allemands au Moyen Age (t. II, p. 8o et suiv.), fut, pour les Allemands, un grand bienfait. Le contact des Gallo-Romains disputeurs, arrogants et d’esprit fort développé, les amena à l’idée d’inciter ceux-ci à perfectionner, d’après les modèles gaulois, leurs institutions primitives. » On peut se demander où l’auteur a pris que les pieux évêques et fondateurs d’ordre, dont on recevait la leçon, fussent de ce caractère « arrogant et disputeur ». Quoi qu’il en soit, l’historien français auquel nous empruntons cette citation, précise en ces termes le caractère de l’influence française au delà du Rhin : « Aucun domaine de la civilisation allemande qui ne se ramène à une première source française. Pour la plupart d’entre eux, la France a été et la fondatrice et la restauratrice à plusieurs moments de dépérissement, et, d’une façon permanente, l’inspiratrice, la mère-nourrice, la source où l’on a constamment puisé de nouveaux éléments de vie... L’Allemagne emboîte toujours le pas à la France à la distance de cinquante à cent cinquante ans » (I). — SON CARACTERE ET SES DIFFICULTÉS taines origines de l’expan- Avant de quitter ces loinsion française, il est de l’essence de notre sujet de relever un fait qui résulte de la nature des choses, mais qui n’a pas retenu, jusqu’ici, toute l’attention de l’histoire, c’est à savoir que, dès lors, il y a, dans la tradition de la monarchie française, un plan concerté en vue de cette expansion à forme civilisatrice et religieuse. C’est ainsi que, dès l’époque mérovingienne, on signale, comme initiateurs de la mission des moines de Luxeuil en Allemagne, les rois de France Théodebert et Clotaire II, « dont les moines ne sont que les instruments (2). » Ces missions ont un caractère véritablement « colonial » et on a été frappé de certaines particularités qui les rapprochent des missions postérieures en Afrique, au Congo, etc.
6De même à la fin du Moyen Age, les agents qui partaient avec mission officielle, pour l’exploration des nouveaux mondes, agissaient en vertu d’ordres secrets que le chef de l’expédition seul connaissait (3).
(1) Raoul CHÉTARD, la Civilisation française en Allemagne. Moyen Age, 1900, in-8°. — Voir ce qui est dit plus loin sur la forme politique de l’Allemagne actuelle, empruntée à la République parlementaire française, p. XLVI.
(2) HANCK, Kirchengeschichte, t. I, p. 306. Cité par CHÉTARD, p. 123. — Toutes ces positions ont été élucidées dans les ouvrages de M. L. REYNAUD, Histoire générale de l’influence française en Allemagne (11914), et Origines de l’influence française en Allemagne.
(3) V. DE LA RONCIÈRE, Histoire de la Marine, t. IV. — On verra plus loin comment cette tradition d’État se retrouve dans la période des croisades. vI
7Donc une tradition, aussi ancienne que histoire de France elle-même, existait qui, soit pour des raisons de sécurité, soit en vertu d’un besoin instinctif de propagande, portait la France hors d’elle-même en vue d’entraîner à sa suite les peuples attardés.
Cependant, au moment où le royaume, à peine sorti de ses langes, prend cette position de défense et de contre-civilisation à l’égard de ses voisins de l’Est, un autre péril le menace qui ne vient plus de la terre, mais de la mer : les invasions normandes. Avant d’indiquer les mesures prises pour parer à ce nouveau danger apparu, il est nécessaire de rappeler les difficultés que la géographie et l’histoire imposent à un pays qui, par sa situation même, se trouve être le passage et le « pont » prédestiné aux marches alternatives du Midi vers le Nord et du Nord vers le Midi.
La France aux trois portes est, en effet, menacée sur ses diverses frontières alternativement : il faut qu’elle coure, sans cesse, à Calais, à Metz, à Nice, à Toulouse. Ainsi son histoire est un perpétuel balancement. A peine a-t-elle quitté le rivage pour se porter au loin que l’alarme métropolitaine la rappelle ; à peine a-t-elle tracé une ligne frontière qu’il faut remuer la terre d’un boulevard ; à peine a-t-elle pris le vent d’une Odyssée, qu’Ithaque la réclame. Il y a donc lieu, pour comprendre ce qui va suivre, de penser toujours aux difficultés inhérentes à cette histoire mouvante, en perpétuel et nécessaire va-et-vient.
C’est être très mal renseigné sur elle que de la croire toute fantaisie, caprice, folie de curiosité et d’aventure : la race est, au fond, très raisonnable. Même au temps de sa jeunesse, la France a toujours agi après mûre réflexion : là où elle va, elle veut. Le secret des décisions d’Etat est rarement venu jusqu’à nous ; de telles résolutions ne laissent guère de témoignages écrits ; mais les faits parlent : partout où la France a passé, elle a organisé ; et cela ne se fait ni sans méthode ni sans deniers ; elle a labouré profondément le sol des entreprises avant d’y semer, et les racines qu’elle a jetées sont si profondes qu’elles nourrissent encore de leur suc des arbres puissants et dont les fruits n’ont pas perdu tout à fait la saveur originaire.
Luchaire dit, en parlant des croisades : « Voilà la France en marche ! » Plus justement, il eût pu dire : « Voilà la France à l’œuvre ! » Si on ne le prend pas de ce biais, le véritable caractère de l’activité française au dehors échappe. Ces hommes d’Etat, ces chefs, ces soldats, ces foules même n’ont pas travaillé uniquement pour fournir des sujets à l’Arioste ou au Tasse : ils agissaient par nécessité de vie, par calcul et par plan concerté, ils obéissaient à une idée générale. La sagesse mûrissait leurs desseins.
VII
INTRODUCTION
8A la chute de la dynastie carlovingienne, la France était déjà formée, — la première des grandes nations européennes. Sans être unie, elle était agglomérée aux mains d’une aristocratie puissante, née du sol qui, par la localisation du pouvoir, tirait des peuples tout ce qu’une action immédiate et stricte peut en obtenir. Ces souverainetés féodales, puissantes dans leurs étroites limites, avaient multiplié les centres de civilisation sur toutes les parties du territoire : Rouen, Dijon, Blois, Tours, Poitiers, Angoulême, Toulouse, Bourges. Le tout constituait, sous la lointaine suzeraineté du roi de Paris, une sorte de confédération qui fait penser à la Grèce des amphictyonies et aux républiques italiennes, celles-ci à peu de chose près contemporaines. Aucun système politique, peut-être, n’a exercé sur le pays une action plus forte et plus féconde : pas une motte de terre sans rendement.
Cependant on gardait, dans cette division proportionnée, le sens de la coordination des efforts et le mythe traditionnel de l’unité gauloise et française. L’idée du roi suzerain personnifiant cette unité ne s’effaça jamais, de même que l’idée du Dieu unique planait sur ce grand tout solidaire, la Chrétienté.
De cette remarquable organisation encadrant de vigoureuses tribus humaines, il résulta une tension extraordinaire des facultés créatrices, une volonté et un bonheur d’œuvres et de production qui n’ont pas été dépassés : « C’est dans ce temps, au sortir de la noire nuit du dixième siècle, dit Bédier, que s’épanouissent, en France, les formes classiques du système féodal et de la chevalerie. C’est dans ce même temps que se créent les grandes foires, que se développe la vogue des pèlerinages ; c’est au cours du onzième siècle que, pour la première fois, la France essaime au loin (I). »
Ajoutons que c’est l’heure où la poésie des voyages et des pèlerinages inspire les chansons de geste, où l’élan de la piété, guidé par un admirable calcul des forces, élève les cathédrales et invente la voûte, l’heure où l’Université de Paris attire la jeunesse du monde, où la dialectique du divin élève l’édifice des Sommes, où la leçon morale du Christ dessine la figure angélique du roi saint Louis. « Cette France du onzième et du douzième siècle, comme l’Athènes de Périclès, a créé pour tous les peuples, » dit Mâle. France « terre majour » ! « France l’absolue ! » Une conviction animait tous les esprits, c’est qu’une mission était donnée à la France : « exhausser chrestienté, » c’est-à-dire honorer et enrichir la civilisation chrétienne, latine. On a décrit cent fois l’âge de la chevalerie et la haute morale qu’il répandit dans le monde et dont toute l’Europe du Moyen Age lui fut tributaire. Cette époque
9est une apogée de l’expansion française dans ce qu’elle pouvait avoir de plus important et de plus honorable, les mœurs. Quel regret de ne pouvoir s’arrêter à ce catéchisme de l’honneur résumé dans les vers célèbres d’Eustache Deschamps : Humble cœur ait, toujours doit travailler Et poursuivre faits de chevalerie, Guerre loyale, être grand voyagier, Tournois suivre et jouter pour sa mie. Il doit à tout honneur tendre, Pour qu’on ne puisse en lui blâme reprendre, Ni licheté en ses œuvres trouver Et, entre tous, se doit tenir le moindre : Ainsi se doit chevalier gouverner.
PREMIÈRES EXPANSIONS DE SÉCURITÉ. EN ESPAGNE ET PORTUGALDe tels sentiments ne se perdaient pas en paroles : nous ne sommes pas à un âge délibérant ; cette hu e, toute resserrée entre Manche et Pyrénées et qui a la garde du dépôt sacré, se sait entourée d’ennemis : au Nord, les Normands, en Italie et en Espagne, même en Provence, les Sarrasins ou Maures ; plus loin, en Orient, les Turcs ; sans compter ces Germains si proches dont on n’a pas oublié les atroces passages, et sans parler encore, de cet empire byzantin dégénéré et suspect. est celui de la sécurité. Tenir l’ad- Le premier problème qui se pose versaire à distance et l’éloigner du foyer d’où rayonne la flamme, puis s’élargir et s’organiser contre lui, telle est l’urgente et constante nécessité.
ÉGLISE DE LINCOLN (ANGLETERRE)Des renseignements précis sur les ambitions menaçantes sont rapportés par les voyageurs, les pèlerins, les missionnaires. Rome ne s’y trompe pas ; avisée par ses moines et ses légats elle conseille la vigilance, entretient la surveillance et prépare la résistance en cas d’offensive soudaine. De puissants coups de sonde sont donnés par les expéditions particulières : les courses en Espagne et en Portugal, rapidement menées par les gens de notre Normandie (Toéni), par les Poitevins (Guy-Geoffroy), les Bourguignons (l’abbé de Cluny et ses moines), les Champenois (Eble comte de Roucy) et par d’autres, ce Henri dont viendra une dynastie portugaise, ce Raymond, ancêtre d’une dynastie de Castille-et-Léon, prennent toutes les précautions utiles du côté de la péninsule qui sera toujours, pour la politique française, la première inquiétude quand il s’agit de sécurité. Les chefs des conseils militaires, ces états-majors au nasal d’acier, ont donc agi par là d’abord, puisque c’est de là qu’est venue la menace la plus terrible après les invasions germaniques, celle qu’a refoulée Charles le Marteau. Maintenant, Roland est couché avec ses preux en travers de la brèche ; son nom la garde : on peut respirer (I). Ou, plutôt, il est permis de se tourner du côté d’où vient le péril le plus urgent, celui qui arrive non plus du Midi, mais du Nord, non plus de la montagne, mais de la mer, d’autant plus pressant que le roi de Paris, le roi de l’unité, est indirectement menacé : ces grandes fournées d’hommes blancs et blonds surgissant de la mer, en quête d’aventures et de pillage, qui ne rencontrent pas une ile, pas un rivage sans dire : « Ceci n’est à personne, donc c’est à moi, » cette thalassocratie redoutable des Vikings, des rapaces aux soudaines apparitions, il faut les mater, une bonne fois. N’est-ce pas chose curieuse que le procédé employé contre eux ne fait que répéter celui qui a réussi contre les invasions germaniques : fixer, d’abord, certaines tribus d’avant-garde, comme on avait fait des Goths, des Burgondes, des Francs, et puis les retourner contre les contingents attardés qui les suivent. Ainsi les plus audacieux et les plus dangereux sont séduits et convertis (c’est le mot juste) par la cession qui leur est faite d’une ample part de la terre et de la civi- Construite en 1227 par un architecte venu de Blois. lisation françaises ; ils sont définitivement
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BATEAU FRANÇaIs, d’après une carte de Verrazzano (1529)
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établis sur les bords de la Seine ; et, maintenant, les voilà prêts à se retourner et à faire barrière, comme l’avaient fait Clovis et les Carlovingiens, contre ceux qui peuvent survenir des mers dont ils sont eux-mêmes descendus. Il leur appartient d’établir, de l’autre côté de la Manche, un solide bastion de défense et de mettre fin, ainsi, à cette plaie atroce qu’avaient été pendant plusieurs siècles, les invasions normandes. On les y aidera.
La France prête la main à la contre-offensive de Guillaume le Bâtard ; les gens de la tapisserie de Bayeux empilent sur leurs nefs la force organisée de cette vieille Gaule romaine et, tous ensemble, traversant la Manche comme avaient fait les légions de César, ils créent cette étonnante colonie anglo-normande qui, rien que par son implantation sur un poste avancé et isolé, mettra le point final aux incursions des nomades maritimes. Le sens profond et profondément colonisateur de cette entreprise a été quelque peu voilé par la longueur des dissensions qui s’ensuivirent et par les événements planétaires qui en furent l’ultime conséquence. Mais, ici encore, les faits parlent. La volonté de déterminer dans le Nord un « abcès de fixation » en vue de garantir la sécurité européenne, ne peut faire doute pour qui considère le caractère de l’expédition, son succès et son développement ultérieur. Un historien aussi averti que consciencieux dit : « Ils mettent la force énorme et le vouloir indomptable dont ils disposent au service d’une cause : l’infusion des idées latines et françaises dans le peuple anglo-saxon et le rattachement de l’Angleterre aux civilisations du Midi (I). » Le but que la religion n’avait fait qu’entrevoir, la politique et la guerre l’atteignent. Jusqu’au quatorzième siècle, la pensée française, les moeurs françaises, la langue française, le droit français sont ceux de l’Angleterre ; jusqu’à la fin du Moyen Age et à la veille de la Réforme, ces liens de parenté subsistent : les rois de Londres n’ont jamais renoncé à l’héritage de Paris et de Rouen. Et l’Angleterre ne s’est « séparée » finalement, que quand on l’a « séparée ». Plus tard, les colonies d’Amérique ont rompu avec la métropole au bout de deux siècles : or, la membrane qui unissait l’Angleterre à la Normandie n’a été coupée qu’après cinq cents ans. Belle histoire à reprendre ! Libre et magnifique épanouissement, fleur et fruit savoureux de la plus singulière des entreprises « d’expansion civilisatrice » !
CATHÉDRALE DE TRONDHJEM (NORVÈGE)Ce n’est pas tout. La contre-offensive destinée à barrer, une fois pour toutes, la « descente » des populations baltiques, s’est enfoncée dans des terres plus lointaines et jusqu’aux régions boréales ; le mal est traqué jusque dans sa racine : Dès 822, l’archevêque de Reims Ebbo a été envoyé en mission civilisatrice au royaume de Danemark par Louis le Débonnaire. Le moine picard Anschaire devient l’apôtre du Danemark. Evêque de Hambourg, il a juridic- tion sur le Danemark, la Suède, la Norvège, le Groenland, l’Islande, et partout lui et les siens sèment la bonne parole. Une fille de Ja roslaw le Grand, le Charlemagne russe, épouse, comme on sait, notre roi Henri Ier. C’est un neveu de cette reine qui construisit l’admirable cathédrale de Trondhjem, inspirée directement de l’art français ; la cathédrale de Bayeux, la Trinité de Caen revivent, pour ainsi dire, à Stavanger et à Hamar. Saint Bernard exerce en Danemark une influence pareille à celle qu’il exerce sur le Portugal. On s’épuiserait à énumérer les noms et les œuvres qui se multiplient aux pays du Nord. La cathédrale d’Upsal est dessinée, en 1287, par un Français, Etienne de Bonneull, sur le modèle de Notre-Dame-de-Paris. Ces fortes attaches religieuses tiendront jusqu’à la Réforme. Et elles ne s’oublieront jamais : le commerce, Œuvre inspirée de la cathédrale de Bayeux. la culture classique, les intérêts politiques, entretiendront sans relâche de si vénérables traditions (I).
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Résumons : l’offensive vers le Nord, même si la « Nouvelle France » d’outre- Manche se retourne contre la vieille France, a créé des intérêts communs ; un idéal analogue se poursuit. L’Europe est fondée.
(t) Pour l’exposé complet et la bibliographie du sujet, voir l’excellent ouvrage de Louis DELAVAUD Les Français dans le Nord. Rouen, Cagniard, 1911, in-4°.
13IL EXPANSION FRANÇAISE ET LA CONTRE-CIVILI- SATION EN MÉDITERRANÉE ET EN ORIENT
appellent les défenseurs du Mais, d’autres affaires noyau chrétien : et voilà qu’ils doivent se retourner vers ce Midi, vers cet Orient d’où montent les orages.
Les avertissements n’avaient pas manqué et les calculs pas davantage : pas un fils de bonne mère qui d’un voyage n’eût fait un pèlerinage, qui n’ait su que cette Méditerranée rayonnante sous le soleil et toute ponctuée d’iles invitant au plaisir, ne fût aussi captieuse à la défense, qu’audacieuse à l’attaque : eile reviendra sans cesse à l’assaut si on ne la prévient pas et si on ne porte pas l’offensive sur les terres où Mahom prépare ses fourbes. Nul de ces pèlerins, aussi soucieux de la gloire du Christ que curieux de ses propres affaires, qui ne le sût d’expérience et qui n’eût pesé le pour et le contre d’une entreprise qui protégerait à jamais les rivages français contre la plaie barbaresque, non sans assurer à leurs défenseurs des terres splendides et des cieux incomparables. Pensez-vous qu’un Foulques Nerra, comte de Blois, très grand personnage féodal et l’égal du roi de Paris, se soit fait traîner sur la claie au tombeau du Christ pour ne pas regarder autour de lui, et qu’en mourant, il n’ait pas laissé quelques conseils profitables à des fils dignes de lui ? Et si son fils, le Réchin (le « querelleur »), n’a pas eu le temps de mettre à profit le conseil héréditaire, pensez-vous qu’il ne l’ait pas transmis soigneusement à ses fils, puisque, à la fin, le petit-fils, Foulques V, s’est embarqué à l’heure opportune pour la Palestine et y a épousé Mélisante, fille de Baudoin II, roi de Jérusalem, de telle sorte que le deuxième successeur du pèlerin à la claie est devenu roi en Terre Sainte, laissant son comté d’Anjou à Geoffroy Plantagenet son fils aîné et la couronne adventice de Jérusalem à son fils puîné, Baudoin III ? Il ne faut pas croire ces féodaux plus naïfs qu’ils n’étaient. Gaigneurs, il leur faut des profits certains et de solides établissements. Ils ne « marchent » pas seulement, ils « œuvrent ». La France, en les lâchant de par le monde, accomplit sa tâche sérieuse de colonisatrice et de civilisatrice : au Nord, elle a fixé les Normands ; au Midi, elle va fixer l’invasion musulmane.
L’S CROTSADESL’histoire de nos Normands en Italie méridionale rend tout extrêmement clair : dans son origine, elle paraît due au hasard ; exactement, elle naît d’un pèlerinage. Mais, ce n’est pas en vain qu’à la seconde génération, l’affaire, jugée avantageuse, passe aux mains de Guiscard l’Avisé. Le nom dit tout. Les fils de Tancrède de Hauteville ont jugé d’un coup d’œil ces races abâtardies de la Grande Grèce qui invoquent leur secours contre les Sarrasins, et la faible défense qu’elles opposent à leurs agresseurs. On ne demande pas mieux que de leur venir en aide : « Leur cause est notre cause... Nous sommes la milice du Christ. Nous portons tous son signe. Les Sarrasins sont ses ennemis, et les nôtres. » Les nouveaux venus se portent au premier rang, font tête partout, foncent sur les Sarrasins qu’ils battent à Mileto ; mais, aussi vite, se retournent contre la papauté qui s’alarme de ces collaborations exigeantes. L’armée pontificale est battue à son tour, et l’on finit par s’arranger. Un établissement durable est fondé ; de là, on rayonne sur la Sicile, où les Maures sont soumis ; sur la Tunisie — avant saint Louis ; sur Malte — avant Bonaparte ; sur Constantinople - avant Baudoin de Flandre. Nos gens dominent l’Adriatique, l’Archipel, le Péloponèse ; on les trouve à Thèbes, à Corinthe, aussi roides contre l’empereur d’Allemagne que contre l’empereur de Bysance ; ils organisent cette pointe de la botte et le triangle sicilien en avant-postes contre l’Orient. Au cœur de la Méditerranée, une féodalité royale d’un type achevé s’installe sur ces bords lumineux ; organisateurs et bâtisseurs, ils imposent la flèche du Nord au fronton grec et à la coupole orientale. Un Roger II, dans ses jardins parfumés de Monréale, accapare les trois héritages et dicte les lois de la conciliation méditerranéenne que l’avenir s’épuisera à retrouver ; nos Normands, pleins de génie, préparent l’avenir qui appellera, en ces lieux, le long des siècles, tant de familles françaises, les Angevins, les Valois, les Bourbons, les Murat, les Bourbons encore. Allez voir ces rois couchés sous le porphyre à Palerme et reconnaissez comme la France fut grande quand elle conservait, par le génie et le sang du moindre de ses cadets de famille, à la Chrétienté et à la Civilisation, l’Empire de la Méditerranée. Mahom réside plus loin ; pour se libérer de sa terrifiante Naples et Palerme ne sont que des postes d’écoute : approche, il faut l’attaquer dans sa force, en Palestine, en Syrie, en Asie Mineure, en Egypte, en Tunisie. Constantinople n’est qu’un boulevard ruiné ; il faut le caler de toute la force de l’Occident. Pour cette campagne aux longues veilles, aux marches épuisantes et aux effroyables sacrifices, ce sera encore la France qui donnera le branle et qui portera le plus lourd du fardeau. Des papes français ont prêché la croisade, des foules françaises ont suivi Pierre l’Ermite et ont blanchi de leurs ossements tous les chemins de l’Europe. Mais des organisateurs de premier ordre ont monté la grande machine militaire, mobilisé dans les banques italiennes, à Rome, à Florence, à Gênes, l’argent indispensable, envoyé des émissaires chargés d’étudier les routes, de connaître les passages, de fixer les gîtes d’étapes, comme nous l’avons fait plus tard à Madagascar, en Abyssinie, en Afrique centrale
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14 15 DE SYRIE, D’ORIENT, DE GRÈCEquand il fallut établir en ces lointaines contrées l’autorité française (I). Ces hommes anciens ont prévu jusqu’aux hôpitaux et aux rapatriements ; ils ont commandé, persévéré, abouti. Demandez à un général expérimenté, au général Gouraud, au général Weygand, quel serait, aujourd’hui même, avec les moyens modernes et contre un ennemi divisé, l’effort et le risque d’une offensive en Asie ; songeant à celle qui eut pour but l’Arménie à la fin de la grande guerre, il vous fera le tableau de la dépense, du risque et de l’imprévisible ; il demandera du temps et de l’argent, beaucoup d’argent... Or, à cette époque, malgré des difficultés autrement grandes, le but a été atteint, le Saint-Sépulcre délivré, une colonie latine a été plantée au cœur de l’adversaire, et ce clou l’a fixé. L’histoire des établissements français en Orient, la figure des châteaux forts aux tours carrées se découpant sur les hauteurs de l’Oronte, l’émotion d’une chapelle gothique à demi ruinée au cœur du Péloponèse, notre temps les a retrouvés après un long oubli. Le pape Honorius III disait déjà : « U naît en Orient. » Et, en effet, « un roi français maître de Jérusalem, un Baudoin de Flandre, empereur de Constantinople, un Lusignan seigneur de Chypre, un Boniface de Montferrat, roi de Salonique, un Geoffroy de Villehardouin, neveu du chroniqueur, prince d’Achaïe, des ducs à Athènes et à Naxos, des comtes à Thèbes et à Céphalonie, l’institution politique complétée par l’institution religieuse : en Palestine, un patriarche, quatre archevêques, onze évêques, nos bénédictins à Josaphat, nos augustins au Saint-Sépulcre, et cette création unique, originale, ces moines-soldats, ordres de l’Hôpital et du Temple de Jérusalem ; dans l’ancien Empire grec, un patriarche à Constantinople et quatre métropoles à Salonique, Athènes, Corinthe, Nicosie. Châteaux forts, monastères, cathédrales, Tyr ou Sébaste, Saint-Sépulcre ou Bethléem qui font encore aujourd’hui l’admiration
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LA NOUVELLE-FRANCE, d’après l’ouvrage de Ramusio (1556)
16 (I) IMBART DE LAdu monde, rappellent enfin nos monuments. On voit ce que la France importa d’elle-même et du latinisme en Orient. Premier aspect de la conquête : elle reproduit. Voici l’autre : elle utilise, comme elle assimile. Détachés de la mère patrie, sans l’oublier d’ailleurs, les nouveaux Etats aspirent à durer, à se développer par euxmêmes, par l’union intime et pacifique de tous leurs éléments (I). » Qu’il s’agisse ici, non seulement d’expansion mais d’une véritable colonisation, c’est-à-dire d’une installation durable et créatrice, cela ne fait nul doute ; n’aurions-nous pas des textes par centaines que celuici, émanant du chroniqueur Foucher de Chartres, et écrit trente ans après la conquête, suffirait : « Considérez et réfléchissez en vousmême de quelle manière et en quel temps Dieu a transporté l’Occident en Orient. Celui qui était Latin ou Franc est devenu ici Galiléen ou Palestinien ; celui qui habitait à Chartres ou à Construit par Godefroy de Bouillon. Reims se voit citoyen de Tyr ou d’Antioche ; nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance ; déjà ils sont inconnus à plusieurs d’entre nous ou du moins ils n’en entendent plus parler. ToUr, Histoire de la Nation française : Histoire politique, t. I, p. 399.
Tel possède en ce pays des maisons et des serviteurs qui lui appartiennent comme par droit d’héritage. Tel autre a épousé une femme qui n’est pas une compatriote, mais une Syrienne, une Arménienne, ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême... Ils parlent diverses langues et sont déjà parvenus tous à s’entendre ; les idiomes les plus différents sont maintenant connus à l’une et à l’autre nation, et la confiance rapproche les races les plus éloignées. Il a été écrit, en effet : « Le lion et le bœuf mangent au même râtelier. »
NEENNE CONTRE L’ISLAMEt si l’on veut reconnaître la raison principale de ces succès inouïs, au cœur de l’Islam, raison qui restera la même le long des siècles et qui perpétuera l’union très spéciale qui régna toujours entre les Francs de France et le monde de l’Islam, malgré le discord latent des races et des religions, on la trouverait exprimée avec une singulière précision par l’écrivain arabe : « Un des malheurs qui affligent les musulmans, écrit Ibn Djobair, c’est qu’ils ont toujours à se plaindre, sous leur propre gouvernement, des injustices de leurs chefs et qu’ils n’ont qu’à se louer de la conduite des Francs, en la justice de qui on peut se fier. » Justice, telle est l’arme puissante de la conquête. La France apportait la justice comme Christophe Colomb disait, de lui-même, qu’il était le « porteur du Christ » (I). Nous n’avons pas relevé les autres grands faits de l’expansion française et anglo-normande semés, en quelque sorte, dans toute l’histoire du haut Moyen Age ; les relations de nos ports, Rouen, Dieppe avec Gênes, Venise, la Ligue Hanséatique, la prise de Lisbonne en I147 par des navires venus de la mer du Nord, celle de Cadix en 1188 par une flotte normande, les exploits des Hervé le Francopoule, Robert Crespin et Roussel de Bailleul dans l’Empire byzantin dès le onzième siècle, de telle sorte que le nom de ces « Francs », dont un contemporain proclame la grandeur, remplit de terreur tout l’Orient : Normanni possident Apuliam, devincere Siciliam, propugnant Constantinopolim, ingerunt metum Babyloni ; Anglia terra se coram pedibus lota prosternit (2).
Il ne s’agit pas, en effet, de faire ici l’histoire, qui demanderait des volumes, de ces royautés et principautés qui « fixèrent » l’acharnement séculaire des Asiates et qui, par contre, firent remonter la civilisation à ses origines en rendant à Jérusalem ce que le monde avait reçu de la ville sainte. Dans toute l’Asie antérieure et sur tous les rivages méditerranéens, la France a maintenu, pendant tout le Moyen Age, une autorité de salut assurant l’unité chrétienne contre l’Islam, c’est-à-dire contre la conquête et contre la dévastation. L’heure est venue de faire rentrer dans l’histoire (et on y travaille fort justement à l’heure où j’écris) la notion de cette « plus grande France » qui fut, du onzième au quinzième siècle, une sorte de première image de la « France-Europe » de Louis XIV et de Napoléon Ier,
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Le résultat immédiat des croisades (nous en verrons les suites) est l’organisation, par la France du Moyen Age, d’une Méditerranée chrétienne se glissant dans la ruine de l’Empire byzantin, et c’est un des plus grands faits de l’histoire. La pénétration pacifique ou militaire, chrétienne, française, féodale, va fort loin dans les terres : on la retrouve en Arménie, en Perse, en Abyssinie. Les « Francs », épars en tous lieux accessibles, soutinrent ce qu’il restait de la civilisation antique en Orient en attendant de l’absorber. Que de trésors ignorés et de conquistadors méconnus ! Des Francs partout : Catalacon, allant soulever les troupes contre l’empereur Michel Stratiotique au profit d’Isaac Comnène, en rencontre deux légions campées près de Nicomédie ; dans la bataille livrée au pied du mont Sophon, de nombreux Francs combattaient pour Michel Stratio-
19tique sous les ordres de leur compatriote le prince Randolphe, etc., etc. (I).
Ces Samorys féodaux, qui parfois fondent des dynasties durables, d’un caractère extrêmement original, qui ne rompaient jamais avec leur pays d’origine et se recrutaient toujours — chefs et soldats — en terre française, s’établirent successivement ou simultanément en Portugal, en Castille, en Aragon, en Catalogne, en Provence, dans toute l’Italie méridionale, entourant et dominant Rome ; dans le Despotat de Roumanie, dominant toute la côte Adriatique ; en Grèce, en Eubée, en Morée, dominant l’Empire latin de Constantinople ; en Asie Mineure, à Rhodes, à Chypre, en Arménie, au comté d’Edesse dominant l’Euphrate et la Mésopotamie ; à Antioche et à Damas, à Jérusalem et dans l’Outre-Jourdain, dominant le désert arabique presque jusqu’au Sinaï (2). Cependant, la Hongrie est lhéritage d’une famille française, — ces Angevins qui, comme saint Louis, ont hérité de leurs origines espagnoles, l’âme des luttes ancestrales et l’esprit qui va devenir celui des grands navigateurs et découvreurs du globe. Saint Louis luimême se porte en Egypte, y appelant Bonaparte, et meurt à Carthage y attendant Jules Ferry.
Les documents qui établissent cette œuvre de civilisation persévérante auraient disparu qu’il resterait les monuments de l’art et l’esprit lui-même. Les cathédrales et les châteaux forts, les chansons de geste et les chants populaires, les routes et les noms de lieux ou de familles témoignent de ce que fut cet héritage. La France prit là ses contacts durables avec l’Orient, en reçut une première intelligence de ses peuples avec un premier art de les manier et de vivre parmi eux sur le pied d’une mutuelle tolérance. Comme il arrive souvent, de la guerre naquit une estime réciproque. La pacification future de l’Afrique du Nord et de l’Asie antérieure trouve là sa véritable origine et si, un jour, l’Egypte doit renaître, ce sera par Champollion et par Lesseps, qui ont recueilli la tradition des grands services communs et de la volonté civilisatrice supérieure ; si, un jour, la Syrie doit prendre un essor rappelant sa splendeur effacée, c’est que l’amitié de la France la guidera, l’encouragera, l’entraînera.
Il arriva, cependant, que, vers la fin du Moyen Age, par l’une de ces circonstances historiques auxquelles l’histoire de France comme toutes les histoires séculaires est soumise, l’entreprise orientale périclita. Deux causes majeures en décidèrent : la lutte pour l’hégémonie mondiale s’engage entre la France et sa voisine d’Angleterre, et c’est la « guerre de Cent ans » ; à peine la paix est-elle rétablie et l’unité française assurée que la découverte de l’Amérique impose aux puissances civilisées de nouvelles tâches et de nouvelles rivalités à l’Occident. Cependant si, dans ce long
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20MERCE. - LA RELIGION ET LES MISSIONS temps de négligence des choses de l’Orient, le fil se relâche, si, politiquement et militairement, la thalassocratie française en Méditerranée se dissout, le fil n’est pas coupé : deux attaches subsistent et elles tiendront jusqu’à l’heure où l’œuvre de reconstitution et de restauration pourra être reprise sur les anciennes données gardées avec soin dans le secret de l’Etat : d’une part le commerce entretient les contacts et les sympathies par les échanges ; d’autre part l’expansion civilisatrice est maintenue par les ordres religieux et les missions.
L’histoire du commerce français en Orient au Moyen Age est des plus intéressantes et des moins connues. C’est que le commerce, comme la politique, a son secret et qui ne se découvre pas aisément. Les affaires craignent la concurrence et ceux qui les manient ont un doigt sur la bouche. Qu’on en croie quelqu’un qui a vu ces choses de près, il n’en est pas de plus délicate, de plus couverte. Aucun commerçant n’a jamais dévoilé, pas plus pour le fisc que pour l’histoire, les procédés de sa fabrication, ni les listes de sa clientèle. Laissons les professeurs se satisfaire de ce qu’on leur montre : leur science qui ne sait que ce qui s’écrit, ignore le fond. Ce que firent ces Juifs du Moyen Age, intermédiaires naturels entre les deux mondes, qui le saura jamais ? Qui élucidera le problème historique de ces « Caorsins », dont l’entreprise couvrit deux siècles et dont le nom même est une énigme ? Qui retrouvera les comptes de cette ville de Lattes, l’un des plus puissants emporia du Moyen Age et dont il ne reste rien ? Qui racontera le jeu ambigu de ces échanges commerciaux au double langage, mi-partie arabe, mi-partie chrétien, et qu’attestent l’existence des « besants sarracénats » ? Qui indiquera les raisons de la grandeur et de la disparition d’Amalfi ou d’Ampurias ; et, pour donner un exemple précis, qui déterminera les moyens d’action d’un Jacques Cœur lequel accumula, par le commerce de l’Orient, des centaines de millions, de quoi arbitrer la querelle de la France et de l’Angleterre et fournir la matière d’un drame judiciaire non moins extraordinaire et non moins énigmatique que celui des Templiers ?
Il faut donc se contenter du fait connu, c’est à savoir que le commerce du monde avec, pour but lointain, la Chine ou Cathay, aboutissait, par la Méditerranée, aux villes d’Italie, à Marseille, à Montpellier, à Barcelone et que, de là, il rayonnait, par la France, sur l’Europe septentrionale. Peut-on un témoignage plus
21vivant que celui de Benjamin de Tudèle qui visita Montpellier vers 1170 et dont le récit pourrait être illustré par Giovanni Bellini : « C’est un lieu très favorable au commerce, écrit-il, où viennent trafiquer en foule les chrétiens et les Sarrasins, où affluent les Arabes de Gharb, des marchands de Lombardie, du royaume de la Grande Rome, de toutes les parties de l’Egypte, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Angleterre, où l’on entend parler toutes les langues. » Le luxe du Moyen Age vient de Byzance et s’écoule par les Echelles du Levant : tapis, soieries, étoffes lamées d’or, émaux, perles, sucres d’Egypte, cotonnades d’Alexandrie, cuirs et laines du Maroc, tout se recueille par ces navires du Temple et de Saint-Jean qui peuvent embarquer jusqu’à mille passagers. « Le transport des pèlerins donne une grande activité à la marine d’Arles, de Narbonne, à celle surtout de Montpellier et de Marseille. Les villes maritimes de Provence et du Languedoc possédèrent, au douzième siècle, dans le royaume de Jérusalem et à Constantinople, des établissements commerciaux et, sur les quais, des places d’embarquement et de débarquement, des « échelles ». Les Provençaux eurent, à Saint-Jean-d’Acre, JACQUES CŒUR leur quartier et leur église. Parmi les commerçants francs qui y abordaient et dont l’élément sédentaire était régi par des consuls nationaux, les Marseillais et les Montpelliérains formaient la majorité. Au treizième siècle, Bohémond V attribuait, dans sa ville de Tripoli, un quartier et une maison consulaire aux montpelliérains qui y étaient fixés. A Tyr, à Alexandrie, Montpellier avait aussi des consuls. Les Marseillais en avaient à Alexandrie ainsi qu’à Beyrouth. Narbonne faisait, de son côté, avec l’Egypte un commerce d’échange et de transit (I). L’activité de ce commerce est telle et paraît si précieuse aux princes orientaux que, dans la plupart des ports, ils concèdent aux marchands des lieux d’habitation, des khans ou bazars, nommés fondoucks, et qui sont le point de départ de cette politique des
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« capitulations » qui a régi, jusqu’à nos jours, les relations de la France avec les pays de l’Orient. Par contre, les grandes foires françaises, foires de Champagne, foires de Lyon, foires du Lendit, amenaient chaque année, de tout le monde commercial, des afflux de personnes et d’intérêts qui instituaient, rien que par les contacts, la balance et une sorte de clearing house, comme on l’a dit, du commerce universel.
La guerre de Cent ans, qui ravagea et ruina la France (car nous n’en sommes pas à faire la triste expérience des dévastations), n’abolit, cependant, ni le goût des expéditions lointaines, ni l’esprit du commerce, ni la recherche des relations profitables entre les peuples méditerranéens : on a observé, qu’à la moindre accalmie, sous Charles V, sous Charles VII, des faits remarquables d’activité française se produisirent en Italie, en Espagne, en Méditerranée. Nos historiens, tout en constatant la décadence d’Aigues-Mortes, de Montpellier, même de Marseille et de la plupart des cités commerçantes du Midi, relèvent, d’autre part, dès la seconde moitié du quatorzième siècle, l’activité des transports maritimes ; le monde se met en mouvement : « C’est comme le prélude, dit l’un d’eux, des explorations et des découvertes qui marqueront, dès son début, le siècle suivant » (I).
Observation capitale et qui indique le grand tournant de l’histoire de l’expansion française, déjà prête à chercher d’autres horizons.
La guerre de Cent ans est à peine achevée que le grand roi réalisateur, Louis XI, s’est penché sur ces problèmes, devinés plutôt qu’aperçus : partout il suscite une activité nouvelle et qui ne s’arrêtera plus ; sans doute, l’exemple de Jacques Cœur l’a instruit, il a compris quel héritage lui laissait ce « fondateur de la suprématie commerciale de la France dans le Levant ». Ce qui est certain, c’est que Louis XI, — celui que Chastellain appelle si joliment « l’universelle araigne », — a pris en main avec un entrain et un allant extraordinaires toutes les activités et initiatives françaises, non seulement dans la Méditerranée, mais sur la mer Océane. Ce terrien a parfaitement compris que la France doit être maritime, sous peine de n’être pas. Dès 1481, Marseille, rattachée à la couronne, attire toute sa sollicitude. « En I482, il fait part à une assemblée de notables de ses vues pour mettre cette ville en possession du grand rôle commercial auquel l’admirable situation de son port lui donne droit. Grâce à l’accroissement de ses frontières, elle attirera en foule les commerçants et les marchandises de l’étranger qui se répandront ensuite en France et dans toute l’Europe. Tel est l’avenir qu’il lui trace (2). »
Et ce restaurateur de Marseille est aussi le prince qui, le premier, a l’idée de la
23fondation de l’autre port français, destiné à devenir l’organe de l’expansion atlantique, Le Havre. Aucune de nos grandes traditions ne se perd : l’ère féodale a passé le mot d’ordre à l’ère royale ; celle-ci transmet à ses différentes familles les formules fondamentales.
ES ORDRES RELIGIEUX. LES MISSIONS AU DELASuivant le plan de restauration des rapports commerciaux et de la reconstitution d’une marine royale, François Ier, par un renversement diplomatique extraordinaire d’audace et de souplesse, raflera d’un seul coup tout l’héritage des croisades en réalisant l’alliance avec le Turc. Ainsi il fera bénéficier « les Francs » d’une organisation plus moderne consacrant le régime des fondoucks et des capitulations, c’està-dire du privilège commercial et du privilège éducateur chez l’ennemi héréditaire. Mais, avant d’en venir à
• DE LA MÉDITERRANÉE. LES ÉCOLES EN ORIENT. cette forme renouvelée de l’expansion française, il faut s’arrêter quelque peu encore devant les autres survivances du Moyen Age et considérer les liens qui, outre les rapports commerciaux, ont survécu à la ruine de l’autorité militaire et politique dans l’Orient méditerranéen : il s’agit de l’œuvre accomplie par les ordres religieux et les missions.
Ce qui se passe ici a quelque chose d’analogue à ce qui s’était passé mille ans auparavant, sur le Rhin : la civilisation, attaquée, use du même procédé de défense : elle « contre-civilise », c’est-à-dire, qu’agissant par ses forces morales et intellectuelles, elle provoque un arrêt et un remous des courants qui la protègent contre ceux qui la menacent : à la lettre encore, elle convertit.
L’exposé de cet effort trouverait son point de départ dans le conciliabule tenu par Hugues de Payns, fondateur des Templiers, alors qu’il groupait, au cœur de la Champagne, sept compagnons jurant de devenir « la milice du Christ », sous les ordres du patriarche de Jérusalem et suivant la règle des chanoines de saint Augustin, de même que, plus tard, les compagnons de Loyola se réuniront à Paris, dans la crypte de Montmartre et créeront une milice nouvelle, une « compagnie », pour la défense de la même cause.
Les ordres dont il s’agit, Templiers, Hospitaliers, Chevaliers du Christ, sont à la fois religieux et militaires et, en cela, ils se conforment aux nécessités du temps et à l’objet de leur mission : en effet, la discipline la plus rigoureuse est la condition du succès quand il s’agit de luttes à évolution séculaire s’engageant entre la civilisation et la barbarie ; elles exigent le sacrifice de l’homme tout entier : elles ne peuvent être que collectives et coopératives si elles veulent atteindre leur but qui est un exhaussement lent de l’humanité. Les équipes se consacrant à ces entreprises, le Moyen Age, grand laboratoire d’efficacité morale, les qualifie du beau nom de « religions ».
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24Les ordres religieux-militaires, se donnaient pour mission de défendre pied à pied, en commun avec les principautés chrétiennes d’Orient ou à leur suite, le bassin méditerranéen. Une telle œuvre, militaire surtout, était fatalement mêlée à de grandes affaires économiques : on ne fait pas la guerre sans budget. Par là, ces ordres compromirent finalement leur objet idéal ; ils suscitèrent des compétitions atroces, et par là ils périrent. La politique moderne les relégua dans l’arsenal des formes vétustes.
Des organismes plus souples et plus purs se substituèrent à ceux des premiers âges. La. robe des moines sans épée et sans cuirasse fit son apparition en Orient, s’ouvrant les portes de l’univers. L’autorité de Cluny et de la réforme de Citeaux, avait été, au Moyen Age, un fait de civilisation d’une importance considérable.
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25Services et grandeur si connus qu’il suffit de les rappeler. « Une immense société de religieux, répandue en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, dans la péninsule hispanique (on assure qu’il y eut deux mille maisons affiliées), assemble les hommes de tous les pays, de toutes les conditions sous le pouvoir d’un seul religieux qui ne dépendait d’aucun pouvoir humain. » Hildebrand, moine de Cluny, inspirateur de cinq pontificats, pape sous le nom de Grégoire VII, établit l’union fondamentale de la papauté et des grands ordres religieux. Un simple exemple : en I142, Alphonse, précédemment comte de Portugal, reconnu roi par le Saint-Siège sur les conseils de saint Bernard, se déclare « vassal de l’abbaye de Clairvaux ». Extraordinaire effet de l’expansion morale française ! (I) Au treizième siècle, des branches nouvelles se détachent du vieux tronc bénédictin et clunisien : ce sont les ordres mendiants, saint François, I208, saint Dominique, 1215 ; leur tendance est de se mêler au siècle par l’action sociale et l’apostolat. Les églises orientales, écrasées entre l’Islam et le byzantinisme, ont besoin de renfort, et c’est alors que les Franciscains reçoivent la mission sacrée de la garde du Saint-Sépulcre, cependant que les dominicains se chargent particulièrement de l’évangélisation des chrétientés dissidentes. Ces pionniers, qui n’ont de bagage que le crucifix, s’en vont, en véritables colonisateurs moraux, chercher, hors des frontières du monde connu, les terres d’expansion sur lesquelles de vagues et légendaires notions géographiques attirent, dès lors, les initiateurs planétaires.
Comment oublier qu’il y eut, en ces temps reculés, une politique de la papauté, cherchant des alliances au delà de l’Islam, pour embrasser le monde dans une vaste entreprise d’évangélisation unitaire, pénétrant jusqu’en Perse, jusqu’aux Indes, jusqu’en Chine, pour prendre à revers le monde arabe et turc. « Innocent IV, comprenant qu’il fallait, pour la sûreté de l’Europe, comme pour la civilisation de l’Asie, faire chrétiens les Tartares, leur envoya coup sur coup plusieurs ambassades de franciscains et de dominicains. »
Ce grand dessein ne resta pas tout à fait à l’état de rêve. Un monde nouveau s’ouvrait. C’est alors que Marco Polo révèle l’existence de la Chine. Comme suite effective à cette conception pontificale de l’expansion européenne et chrétienne, la Chine de Koublai accueille les missions des Frères mineurs et prêcheurs ; elle est sur le point d’adopter l’Evangile. Le succès de cette étrange épopée colonisatrice par la « bonne parole » eût changé la face du monde ; la civilisation latine eût marqué une avance de cinq siècles en Asie ; de grands conflits d’issue si douteuse,
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26Notes de l'édition originale
- p. 4 (I) BÈDE, Histoire ecclésiastique, dans JUSSERAND, Histoire littéraire du peuple anglais, t. I, p. 72. IV
- p. 8 (I) BÉDIER, dans Histoire de la Nation française : Littérature, t. I, p. 205, 210. VIII
- p. 10 (I) « Durant plus de deux cents ans, de 1018 à 1250, les expéditions françaises en Espagne ne cessèrent presque de se succéder. Il y en eut plus de trente ; et c’est grâce à cette aide héroïque et persévérante que l’Espagne arriva à se libérer du joug musulman. » BOISSONADE, Du nouveau sur la chanson de Roland, p. 83.
- p. 11 (I) JUSSERAND, op. cit., t. I, p. I12. XI
- p. 15 (I) Sur les itinéraires militaires, étudiés d’avance, « qui peuvent être comparés aux reconnaissances militaires qui se font aujourd’hui par nos états-majors », et, aussi, en ce qui concerne les renseignements recueillis méthodiquement, et d’avance, sur les forces de l’ennemi, sur les points stratégiques qu’elles occupaient, voir REY, les Colonies franques de Syrie aux douzième et treizième siècles : « Reconnaissances et renseignements militaires, » p. 138 ; notamment, p. I41, le texte de l’un de ces documents dressé en vue de la troisième croisade (1290). — Au sujet du caractère réfléchi de ces expéditions et de ces établissements français en Orient, même au onzième siècle, voir le même ouvrage, p. 2 : « En étudiant les traces laissées par la domination latine en Orient on est étonné de trouver une organisation politique conçue avec autant de force que d’habileté... La noblesse franque fixée en Syrie était généralement beaucoup plus lettrée, plus sage et plus prévoyante qu’on ne l’a cru jusqu’à ce jour. » Il survivait encore quelque chose de cet esprit d’organisation, en vue de la conquête de l’Orient par une sorte de croisade économique, dans le livre fameux de Marin SANuTo, publié par BongaRs dans ses Gesta Dei per Francos et intitulé : Liber secretorum fidelium crucis, rédigé au début du quatorzième siècle par un Vénitien qui avait fait jusqu’à cinq voyages en Palestine et en Arménie. Le projet n’aboutit pas. V. FLEURY, Histoire ecclésiastique, t. XVIII. Discours préliminaires.
- p. 17 (I) Ces deux textes empruntés, l’un aux Historiens occidentaux des Croisades, t. III, p. 468, et l’autre, Ibn Djobair, aux Historiens arabes des croisades, t. III, p. 447, sont cités tous deux dans l’intéressant ouvrage de M. J. LoNGNoN, Les Français d’Outre-Mer au Moyen Age (Perrin), p. I14.
- p. 17 (2) Récits de Byzance et des Croisades, par G. SCHLUMBERGER. — V. les autres ouvrages du regretté et charmant écrivain : Renaud de Chatillon, Campagnes du roi Amaury Zer de Jérusalem en Egypte, etc., etc. HISTOIRE DES COLONIES
- p. 19 (I) Gustave SCHLUMBERGER, Récits de Byzance, t. II, p. 76.
- p. 19 (2) V. le volume de J. LoNgNoN, Les Français d’Outre-Mer au Moyen Age.
- p. 21 (I) G. FAGNIEZ, Documents relatifs à Phistoire de l’industrie et du commerce en France, 2 vol. in-8°, t. I, Introduction, p. XLIV.
- p. 22 (1) G. FAGNIEZ, loc. cit., t. II, p. XL. — V. aussi P. DURRIEU. Les Gascons en Italie. Auch, 1885.
- p. 22 (2) SéE, Louis XI et les villes, p. 332.
- p. 25 (I) V. E. LAMY, l’Apostolat dans les missions catholiques, p. XXXIV-XLII ; — et DE BRoQuA, Le Portugal feudataire de Clairvaux. Dijon, juin 1927.
Citer ce chapitre
Gabriel Hanotaux, « Les premières expansions françaises, des origines à François Ier », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 2-26.
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