Tome I · Introduction générale : l'expansion civilisatrice de la France dans le monde · Chapitre 2
L'expansion moderne. Le nouveau monde. Le premier empire colonial français causes de sa ruine. La double expansion française moderne : Libération et colonisation
dinaire, le passé se rattache au présent en un point du monde où certes on ne l’attend guère, au débouché de la mer Rouge. Les grandes découvertes modernes vont jaillir de l’obscur travail des hommes qui, durant le Moyen Age, se sont appliqués à la recherche des au-delà du monde méditerranéen.
On a quelque peine à démêler les conditions dans lesquelles la volonté de se rapprocher du fameux « Prêtre Jean » anima les projets d’Innocent IV. En tous cas, c’est là qu’est le nœud. Rubruquis, qui avait reçu les instructions du pape et de saint Louis pour visiter les Tartares, avait été chargé également de prendre attache avec le mystérieux prince chrétien qu’on devait rencontrer quelque part sur les arrières de la zone musulmane. Au milieu du quatorzième siècle, on commence à le situer en Abyssinie (I).
Or, cette recherche, ce but entrevu, l’espoir de trouver la route de Extrême-Orient par les régions qu’habitait le « Prêtre Jean » sont, précisément, parmi les raisons qui lancent les Portugais sur les voies du grand périple africain : les Açores sont découvertes et le siècle ne s’achèvera pas sans que Vasco de Gama ait franchi le cap de Bonne-Espérance. Les grands chemins du commerce et de la civilisation se trouvent ainsi renversés. Une sorte de pressentiment universel tient désormais en éveil partout l’esprit d’entreprise. Dans l’Europe entière, des relations arabes circulent et sont traduites ; les universités, les moines, les savants, les géographes, se penchent sur les cartes, sur les manuscrits, à l’affût des moindres indications, l’oreille tendue au moindre bruit. Le commerce et la religion travaillent dans le même sens et se communiquent ces données diffuses. On parle de pêcheries miraculeuses dans les mers occidentales ; on se montre des bois transportés d’une terre nommée « Brazil » ; on affirme l’existence d’iles où l’or et l’argent affleurent.
Justement, l’or fait défaut en raison des crises militaires et économiques. Les marchands et banquiers génois, florentins, vénitiens, envoient des prospecteurs partout, surtout en Afrique. Une œuvre du savant cardinal Pierre d’Ailly a relevé dans Ptolémée quelques-unes de ces notions éparses : elle tombe entre les mains du Génois chargé par la banque de Saint-Georges de ces recherches en Afrique : il s’appelle Christophe Colomb (2).
La France est à peine sortie du péril vital de la guerre de Cent ans. Déjà
29Charles VIII chevauche vers l’Italie. Mais, dans l’entre-temps, autour de la France absente, une Europe nouvelle s’est formée ; des puissances concurrentes ont surgi : Portugal, Espagne, Autriche, Angleterre. La Méditerranée s’est comme voilée soudain. Les hautes aventures sont ailleurs. L’Afrique contournée, l’Amérique découverte. La France, à peine rendue à elle-même, s’aperçoit qu’elle est, elle aussi, une puissance atlantique ; elle s’aligne pour cette nouvelle course aux expansions inconnues.
François Ier, sur l’initiative de l’amiral Guillon le Roy, grandpère du cardinal de Richelieu, fonde le Havre à l’embouchure de la Seine et les lettres patentes qui ordonnent la création du port s’expriment avec une autorité frappante sur les raisons qui déterminent le souverain. Il s’agit, d’abord, « d’avoir un port sur la mer Océane, » en raison des nouvelles découvertes qui ont eu lieu dans les eaux occidentales et, en second lieu, « d’offrir un abri sûr aux vaisseaux marchands qui naviguent sur cette mer ». Le prince qui a signé ces actes et Construite par deux architectes français dont les tombeaux CATHÉDRALE DE PRAGUE qui, par une volonté persistante sont dans la cathédrale. et une prédilection remarquable, ne s’est pas relâché un instant du dessein qu’il avait conçu, s’inscrit, ne serait-ce que par ce seul fait, au rang des plus grands hommes d’Etat. Il devinait la grand balancement qui allait se produire sur la planète, l’Orient le cédant à l’Occident. Or, pour ces nouvelles entreprises, la France est prête. On pourrait même dire qu’elle était en avance sur les autres peuples navigateurs.
30Il n’est pas douteux que, dès le quatorzième siècle, les marins dieppois fondaient sur la Côte d’Or et sur la Côte d’Ivoire, des établissements, « Grand » et « Petit Popo », humbles prémices de notre colonisation de l’Afrique occidentale et dont j’ai pu faire reconnaître encore le droit préexistant dans nos négociations avec l’Angleterre. Il semble établi que les pêcheurs de nos côtes avaient entrevu et peut-être occupé la terre américaine avant que les Espagnols se fussent élancés à sa recherche. Lescarbot, qui écrit à la fin du seizième siècle, nous transmet cette tradition, recueillie dans les ports français, et la traduit en son langage coloré à propos de la « découverte », soi-disant récente de Terre-Neuve, Bacalos, et Canada : « Il est bon avant tout, écrit-il, d’éclaircir le lecteur de ces trois mots, desquels tous les géographes ne conviennent point entre eux. Quant au premier (Terre-Neuve) il est certain que tout ce pais se peut appeler Terre-Neuve et le mot n’en est pas nouveau : car, de toute mémoire et dès plusieurs siècles, nos Diépois, Malouins, Rochelois, et autres mariniers du Havre de Grâce, de Honfleur et autres lieux, ont fait les voyages ordinaires en ces pays-là pour la pêcherie des morues dont ils nourrissent presque toute l’Europe et pourvoyent tous vaisseaux de mer... Et, par un mot plus général, on peut appeler « Terre-Neuve » tout ce qui environne le golfe de Canada où les Terre Neuviers indifféremment font tous les ans leur pêcherie et ce que j’ay dit estre depuis plusieurs siècles, et par tant ne faut qu’aucune autre nation se glorifie d’en avoir fait la découverte. Outre ce, que cela est très certain entre noz mariniers normans, bretons et basques, lesquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le capitaine Jacques Quartier y allast, je mettrai encore icy le témoignage de Postel que j’ay extraict de sa charte géographie (voilà bien lécole de nos géographes se reliant aux découvertes de nos navigateurs) en ces mots : Terra hoec ob lucrosissimam piscationis utilitatem a Gallis adire solita, et ante mille sexentos annos frequentari solita est, sed hoc, quod sit urbibus inculta et vasta, spreta est. De manière que notre Terre-Neuve estant du continent de l’Amérique, c’est aux Français qu’appartient l’honneur de la première découverte des Indes occidentales et non aux Hespagnols (I). » Il paraît certain, en tous cas, que le capitaine Cousin, et l’un de ses compagnons, Vincent Pinçon (peut-être le même qui commandait l’une des caravelles de Christophe Colomb, la Pinta, dans le voyage de la découverte) avaient touché la terre occidentale quelques années avant ce voyage. Christophe Colomb dut s’abriter aux Açores contre des corsaires.
31français qui gardaient ces voies de la mer. Il est avéré que Pinot Paulmier de Gonneville toucha, après d’autres, une terre occidentale par delà l’Atlantique, sans doute le Brésil, en 1503 ; qu’en 1506, il y avait des indigènes brésiliens à Rouen ; qu’en cette même année, 1506, Jean Denis de Honfleur et son pilote Gamart de Rouen atterrissaient à Terre-Neuve, qu’en 1508 le capitaine Aubert, envoyé par le frère du célèbre Ango, y fonde un établissement. En 1529, Jean Parmentier atterrit, après d’autres Normands, à Sumatra, et les faits de découvertes, d’atterrissements, de créations de comptoirs, de développements coloniaux proprement dits, se multiplient de telle sorte qu’il est impossible d’en dresser la liste dominée historiquement par l’expédition de Jean Verazzano, que François Ier dépêche en 1523. Ainsi se manifeste le « grand plan colonial officiel » signalé par M. de La Roncière, plan qui met aux champs le conseil espagnol et qui motive la spirituelle boutade de notre François Ier, quand Charles-Quint fait mine de protester : « Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec Sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires ? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien
INTRODUCTION
LE MANOIR ANGOT A VARENGEVILLE
voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde (I). »
Ces origines établissent les droits anciens de l’expansion française sur les terres nouvelles. La politique, la marine, le commerce, la colonisation s’emparent de ces premières semences éparses. Il en naîtra la grande création coloniale de la France, non seulement en Amérique, Canada, Terre-Neuve, Mississipi, Louisiane, Antilles, Guyane, mais aussi dans le reste du monde : Côte occidentale d’Afrique, les Indes, le Cap, la Réunion, Maurice, Madagascar, l’Océanie.
La fondation et, après deux siècles, la ruine presque absolue de cet empire sont un des objets principaux de l’Histoire générale des colonies françaises à laquelle la présente étude sert d’Introduction. Je me garderai bien de pénétrer sur le vaste terrain réservé à mes collaborateurs, devant, selon mon sujet, m’en tenir à l’expansion civilisatrice sans aborder l’expansion colonisatrice. Cependant, pour exprimer le sens profond de cette double activité, il est de toute nécessité d’envisager ici les raisons qui ont déterminé la perte du premier empire colonial français et qui, pour des raisons de sécurité nationale, ont ramené l’activité de la nation presque exclusivement vers des pays de non-souveraineté française.
Seeley fait l’observation suivante : « un prophète politique comparant les chances des deux puissances colonisatrices, la France et l’Angleterre, au moment de la Révolution de 1688 et même beaucoup plus tard, et tenant compte de l’avantage que la position de son territoire colonial en Amérique, appuyé sur les deux grands fleuves, le Saint-Laurent et le Mississipi, donnait à la France, aurait été certainement induit à prédire que, dans l’avenir, l’Amérique du Nord appartiendrait à cette puissance plutôt qu’à l’Angleterre » ; et il applique cette même observation aux établissements des deux puissances en Asie et en particulier aux Indes, où, dit-il, elles s’avançaient pari passu.
Cependant, dès le seizième siècle, l’œuvre de François Ier, à peine ébauchée, est en péril. Il n’est que trop facile d’en discerner la raison. Les guerres dites de religion sont, pour la France, comme une seconde guerre de Cent ans. Elle se replie sur sa querelle intérieure et se détourne des grandes œuvres mondiales. Cette défaillance était escomptée par les puissances rivales. On attribue en effet aux Hollandais ce propos : « Les Français s’entendent si mal entre eux que leur ruine est à prévoir. »
Il n’est pas douteux que les passions religieuses furent un obstacle quasi insur- PLANCHE I. D’après une miniature du xve siécle. (Bibliothèque Nationale. ) HIST. COLONIES, — AMÉRIQUE.
montable à l’œuvre de l’expansion de la France, alors qu’elle s’était jetée, des premières, vers les mondes nouveaux, et qu’elle les avait abordés d’un si magnifique élan. Il faut donc envisager, sous l’angle de l’expansion et de la civilisation, ce débat religieux si grave et de telles conséquences pour la France elle-même, précisément à l’époque où des horizons nouveaux s’ouvraient devant elle. La véritable question est de savoir si l’expansion sur les terres lointaines peut se justifier si elle n’offre pas un idéal de civilisation supérieure, et si cet idéal lui-même ne doit pas être soutenu par une croyance religieuse ?
Logiquement, toute action prolongée d’un peuple sur l’autre suppose un bienfait offert dans les murs, dans la direction sociale, non moins que dans la prospérité matérielle. Il n’y a de conquête excusable que si elle conserve, protège, élève les peuples qu’elle se soumet.
Pour toute puissance civilisée, fille de la civilisation méditerranéenne, l’expansion aboutit donc, logiquement, à une extension de la morale chrétienne puisque celle-ci est à la base de toute la civilisation moderne. Et il se trouve, en fait, que toutes les puissances qui ont exercé ou exercent une influence extérieure ont eu et ont des missionnaires. En fait également, il s’est trouvé que les populations occupées, colonisées, ou seulement entraînées dans un courant civilisateur, n’ont pu s’adapter au bienfait qui leur était présenté que par un mouvement plus ou moins marqué de leur part vers la pensée supérieure qui animait les peuples expansionnistes. Si, par suite d’un esprit farouche de résistance, ou, au contraire, par suite d’une trop cruelle exigence des maîtres, cette amélioration ne se produit pas, ou bien les populations conquises retournent à la barbarie, ou bien elles périssent faute d’adaptation.
L’Amérique présente, à ce point de vue, un exemple frappant livré à la méditation de l’histoire : dans l’Amérique du Sud, malgré les excès dénoncés par Las Cases, la race autochtone christianisée a survécu en grande partie et s’est jointe au grand cortège de la civilisation, tandis que, dans l’Amérique du Nord, la race indigène a, pour ainsi dire, disparu. Il faut conclure qu’il y avait quelque chose de logique dans le procédé d’expansion qui faisait appel aux missionnaires, puisqu’il a sauvé la race dans les pays latins tandis que le système contraire l’a à peu près anéantie sur les terres septentrionales.
Plus ardents, plus désintéressés, emportant avec eux, non seulement les vertus chrétiennes, mais les sentiments chrétiens, les éléments religieux avaient, pour
HISTOIRE DES COLONTES
INTRODUCTION
34pénétrer jusqu’au cœur des populations indigènes, une aptitude qu’assurément le commerçant, le militaire, le politique ne pouvaient leur disputer.
L’erreur commise par certains colonisateurs fut de se laisser entraîner jusqu’à recourir à la contrainte, au rebours de la véritable pensée chrétienne, qui attend tout de l’adhésion volontaire et de la conversion spontanée, selon le sens exact des expressions croyance et foi. Si la douceur et la mansuétude religieuses furent d’excellentes méthodes coloniales, l’intolérance et la tyrannie furent les plus abominables et les plus funestes de toutes. Il convient d’ajouter que, pour la France en particulier, les dissensions religieuses, qui firent tant de mal à la métropole, eurent le funeste effet de détruire dans la racine de précieux établissements. Ces maux ne se corrigèrent pas aux colonies, même quand l’Edit de Nantes eut inauguré en France le principe de la tolérance reli- INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE DE TOLÈDE gieuse.
Élevée en 1227 par des architectes français venus de Normandie. Les guerres de religion contribuèrent donc grandement à frapper d’impuissance l’expansion française au seizième siècle.
Cependant le désir de ne pas se désintéresser des découvertes lointaines subsistait et le règne de Henri IV marqua une reprise qui devait aller se développant
Richelieu, sous Mazarin, sous Colbert et jusqu’à la période des grands revers de la fin du règne de Louis XIV. Ce fut l’époque du grand effort colonisateur et civilisateur sous l’Ancien régime.
Comment exprimer ce qu’il a fallu de courage, d’énergie, d’endurance, de persévérance acharnée à cette France de Henri IV, de Champlain, du Père Joseph,
35 ET DES MÉTHODES MÉTROPOLITAINESd’Isaac de Razilly, de nos grands ministres, pour s’obstiner contre vents et marées à réaliser lœuvre d’expansion mondiale, que ce fût aux Indes, en Amérique, au Cap, vers le Pôle Nord, aux Açores, au Brésil, en Guyane, à Java ? Et cela, tandis qu’elle trouvait partout les voies de la mer barrées par les Espagnols, les Portugais, les Anglais, les Hollandais, par des bandits atroces comme ce Féarne, par des fourbes doucereux comme cet ambassadeur Edmonds, alors qu’elle se heurtait à l’inertie de l’opinion, à l’insuffisance des ressources, à l’incohérence des lois, aux vents contraires, aux distances infinies et à tous les périls de la mer ? Quand on relève les pièges perpétuellement tendus, les contrats frauduleux, les guerres improvistes, les trahisons, les désertions, les corruptions, les morts par famine, par abandon, par ignorance, les disparitions innombrables dans l’océan muet, quand on repasse tant d’heurs et de malheurs contradictoires, on ne peut que s’étonner d’un tel élan, de tant d’espérance contre toute espérance. L’œuvre se réalisa cependant, s’éleva par soi-même et jeta de par le monde des bases si robustes que, trop souvent abandonnées, elles furent sans cesse reprises et restent en somme indestructibles. L’histoire blâme les fautes commises ; mais il faudrait dire aussi que les erreurs ne sont pas toutes imputables à la volonté humaine, et qu’elles venaient aussi de fatalités essentielles auxquelles rien ne pouvait parer. Le dix-septième et le dix-huitième siècle souffrirent d’un autre mal bien souvent reproché aux plus grands de nos ministres colonisateurs, Richelieu et Colbert. Il s’agit de cette étroite conception économique qui réservait à la mère patrie ou aux compagnies privilégiées, le monopole du commerce, système connu sous l’appellation technique de « pacte colonial », avec ses suites fatales, la stagnation économique, la disparition de la main-d’œuvre, la traite des noirs, etc. Le mal ne fut pas spécial à la France. La première idée poussant à l’expansion sur les terres nouvelles fut, on le sait, un rêve de fructueuses et lointaines exploitations, selon le dicton trop répété même de nos jours : « une colonie doit payer », alors qu’une colonie ne doit pas être considérée ni traitée comme une ferme.
Les recherches de M. de La Roncière nous ont appris que si Christophe Colomb s’embarqua, ce fut pour trouver et recueillir, sur un autre revers du monde, le « fabuleux métal ». Cette conception initiale surplombe la fondation de la plupart des établissements européens sur le continent américain de même que l’espoir d’un commerce plus direet avec les Indes et avec la Chine inspire les circumnavigations portugaises.
INTRODUCTION
36Incontestablement, ce sont nos Français : J. Cartier, Champlain, Lescarbot qui, les premiers, eurent le sentiment que le sol et la population indigènes étaient les véritables richesses coloniales, et qu’un établissement de pêcheries, de pelleteries, de production agricole, en un mot la mise en valeur d’un pays neuf, était d’un tout autre avenir que les trésors miniers captés par une impitoyable fiscalité.
Ceci dit, il faut reconnaître que c’est la recherche de ces trésors qui entraîna les esprits d’abord, et la première entreprise colonisatrice périt ou faillit périr par ses tares inhumaines, la destruction de la population indigène, la tyrannie exercée sur la colonisation et sur l’entreprise particulière, la rigidité du monopole suscitant la flibuste et, pour couronner le tout, la traite des noirs, abominable reprise de l’esclavage antique. L’empire colonial
VÉE PAR LES GRANDES GUERRES EUROPEENNES français s’écroula l’un des premiers. D’autres raisons, et des plus graves, contribuent à expliquer ce rapide avortement. Au Moyen Age, la France s’était constituée dans les cadres de la féodalité dont la vaste et souple hiérarchie lui avait assuré une remarquable unité. Quand la royauté, de concert avec la bourgeoisie des villes, eut entrepris de ruiner le système seigneurial, la France, comme une glace jetée par terre, se brisa, et la constitution d’une nouvelle unité fut la tâche que dut s’imposer le pays ; il eut à évoluer de l’unité féodale à l’unité royale. A cette tâche, l’énergie dynastique et l’énergie nationale se consacrèrent pendant de longs siècles, et on ne peut dire même qu’elle soit entièrement achevée. Car une double difficulté, à la fois intérieure et extérieure, s’opposait à une entière et prompte réalisation : c’était, au dedans, la résistance désespérée de la noblesse apanagère et, au dehors, l’opposition des puissances voisines, convoiteuses des provinces limitrophes, et effrayées par la puissance grandissante du nouvel empire. Lutte pour la vie à laquelle il fallait tout sacrifier. L’histoire de la France européenne devient ainsi une longue et douloureuse marche à la centralisation et aux limites naturelles, seuls gages futurs d’une formation complète et d’une absolue sécurité. La centralisation fut assurée par un processus sans recul ; quant aux limites naturelles l’ambition de les obtenir fut l’objet de guerres sans cesse renouvelées où la France jouait chaque fois son va-tout.
A la tête des puissances qui s’opposaient à la croissance française, il s’en trouva
37deux, toutes deux ses rivales, à la fois en Europe et dans les mers lointaines, la Maison d’Autriche-Espagne et l’Angleterre. Ainsi le problème national ne faisait qu’un avec le problème colonial. Et, par un surcroît de complications, il se trouvait que la plus importante, la plus convoitée des limites naturelles, celle qui couvrait Paris, c’est-à-dire la frontière du Rhin, était, en même temps, sous la dépendance de l’Autriche et sous la jalouse surveillance de l’Angleterre.
Les grands hommes d’Etat français, depuis Henri IV jusqu’à Louis XIV, se battirent pour le Rhin contre la Maison d’Autriche. Ils la vainquirent sans obtenir tout le Rhin et cela parce que, dès que cet adversaire de la France qui occupait les Pays-Bas commença à fléchir, l’Angleterre entra en lice. Cette puissance se lia d’abord, puis se substitua à l’Autriche et à la Hollande pour prononcer le veto de la Barrière. Ainsi les quatre grandes guerres du dix-septième et du dix-huitième siècle (quatre guerres qui n’en font qu’une et qui pourraient s’appeler la guerre de deux cents ans) se poursuivirent de 1610 à 1814. Engagées par Henri IV, conduites avec des succès divers par Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, la Révolution et Napoléon, ces infinies hostilités eurent pour résultat de constituer l’Unité française, exception faite pour le cours du Rhin. Et l’Angleterre pensa couronner la victoire finale des grandes coalitions européennes sur la France par un coup de maître, au traité de Vienne, quand, avec la tortueuse complicité de Talleyrand, elle établit, sur la rive gauche du Rhin, la Prusse et l’Allemagne nordique. Il lui semblait que toutes précautions étaient prises contre l’extension dangereuse
INTRODUCTION
CHATEAU DE STUTTGARDT Construit sur le type de Versailles.
de l’Empire français sur les terres formant pour lui une puissante garantie militaire, par l’habile manœuvre qui dressait l’une contre l’autre les deux puissances continentales, France et Allemagne. Elle ne s’apercevait pas, selon que M. Thiers le prédit en 18j0, qu’elle serait la prochaine victime d’une Allemagne ambitieuse et surgonflée reprenant, dans le monde économique, la position prépondérante qu’avait occupée jadis la finance des Fugger et le commerce de la Ligue hanséatique.
L’EXPANSION CIVILISATRICE FRANÇAISE EN EUROPE ET DANSLa victoire conjuguée des grandes puissances continentales et de la plus grande puissance maritime, l’Angleterre, eut un autre résultat plus directement encore profitable à celle-ci : la France, obligée de consacrer toutes ses forces à la cause de son unité continentale, manqua des ressources nécessaires pour défendre son empire colonial et elle l’abandonna, en quelque sorte, sans marine, sans soldats, sans vigueur, sans espérance, jusqu’au jour où Napoléon, jetant à l’eau le reste de la cargaison, céda pour quelques écus la Louisiane aux Etats-Unis. L’œuvre coloniale de l’Ancien régime était anéantie. L’Angleterre en avait saisi la partie la mieux située et la plus fructueuse. • LE MONDE AU DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIEME SIECLE l’histoire de la Le tableau de première expansion française sous l’ancien régime serait d’une philosophie par trop décourageante si l’on n’en considérait que l’une de ses faces et si l’on n’envisageait, du même coup d’œil, un autre aspect des choses infiniment plus réconfortant et plus glorieux.
Par la guerre de deux cents ans, non seulement l’unité française était constituée, mais, si la colonisation française avait subi un grave échec, l’expansion civilisatrice de la France en Europe et dans le monde entier avait pris, durant ces siècles héroïques, un incomparable développement. La France, obligée de concentrer ses forces sur le continent, faisant de l’Europe le champ principal de son activité militaire, politique, économique, mise dans la nécessité d’y recruter des alliés, des appuis, des clients, recourut, comme d’instinct, à la méthode d’expansion par influence et par contre-civilisation qui avait été la sienne dans les premiers siècles de son histoire. A ses portes, la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, un peu plus loin les pays du Nord, et l’Angleterre elle-même sous les Jacques et les Charles, se trouvèrent ainsi entraînés dans son orbite, moins peut-être encore par ses victoires et par ses subsides, que par ses exemples, son éloquence, sa raison, ses mœurs. Gallia capta ferum victorem cepit. De même que la France féodale avait su conquérir une véritable hégémonie intellectuelle et morale, de même la
39France de Louis XIV et, plus tard, la France de la Révolution et de Napoléon, par une conquête de persuasion et de prestige sut franchir les limites soit conventionnelles soit naturelles que la politique et la guerre lui assignaient, et une « plus grande France » se propagea au delà du Rhin, des Alpes, des Pyrénées.
Ainsi, à la fin de la guerre de deux siècles, de même que Louis XIV, par l’application du traité de Westphalie et par le succès quoique si disputé, de la guerre de succession d’Espagne, avait étendu son hégémonie sur la plus grande partie de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc., de même que le règne de Napoléon devait réaliser « la France des cent trente départements », il était résulté, de cette double expansion par endosmose, une Europe nouvelle soumise à l’influence française, à l’éducation française, à la langue française, j’oserai dire à la fascination des mœurs françaises. Est-il nécessaire de retracer ici les grandes lignes de cette invasion, acceptée, recherchée, acclamée non seulement par les alliés, mais par les adversaires même et par les rivaux. Dans ces conquêtes par ascendant, en est-il de plus extraordinaire que celle de la Prusse, dont on a dit « que la France du dix-huitième siècle l’avait traitée, non seulement comme une rivale de sa vieille ennemie, l’Autriche, mais comme une véritable fille adoptive empressée à s’assimiler toute sa civilisation, gouvernée par un monarque selon son cœur, qui ne cessait de lui prodiguer les marques les plus sincères de déférence à sa littérature et à sa langue » (I) ? Est-il possible de surévaluer cet extraordinaire paradoxe d’un roi comme Frédéric II, très grand prince, très grand esprit, très maître de soi, conscient de la tâche souveraine, traitant si mal son propre peuple, tandis qu’il se proclame poète français, philosophe français, amateur français, s’entourant de Français, comme s’il n’y avait de grandeur dans le monde, même contre la France, que si elle était célèbre et célébrée à la française.
STATUE DE PIERRE LE GRANDA partir du dix-septième siècle, l’Europe se range d’elle-même dans le cadre français, elle s’installe dans la vie française, elle repense la pensée française, elle s’imprègne de la philosophie française. La notion de l’Etat centralisé et fonctionnarisé gagne de Louis XIV aux extrémités du monde occidental. Ne parlons pas de ces satellites à grandes perruques que sont les petits princes allemands. Au delà de l’Allemagne, la Pologne, la Russie, la Suède se parent du décor français, des arts français, des modes françaises, des tics français, non seulement dans les apparences extérieures, mais dans le for intérieur. Catherine II fait comme Frédéric II. C’est la main d’un Français qui fait galoper la statue de Pierre le Grand sur les rives de la Néva alignées, ornées, civilisées. Comment ne pas rappeler que, dès le quinzième siècle, les marchands français entrent en lutte avec les Hanséates et font des efforts admirables à la recherche du fameux « passage du Nord ». A partir du seizième siècle, le diplomate Danzay, trop peu connu, ouvre les relations commerciales entre la Russie des tzars et les marchands parisiens. Bientôt, la puissante alliance de la France et de la Suède sous Richelieu et Gustave-Adolphe règle les destinées de lEurope. La France et la Suède n’oublieront jamais que Descartes mourut à Stockholm, appelé par la reine Christine. Aux portes de la France, la Suisse, que des traités anciens ont unie au sort militaire de la France, lui rend, en un don magnifique, l’apport qui avait été celui de Calvin. A son tour, elle devient T’instrument de l’Universel par les œuvres de Jean-Jacques Rousseau, de Benjamin Constant, de Mme de Staël et de tant d’autres maîtres de la littérature, de la philosophie et de la science. Allons au fond des choses. Le dixhuitième siècle français répand dans le monde la bonne parole des nouvelles croyances et les maximes (on dit les « principes ») qui traceront aux peuples Par Falconet, érigée à Pétrograd. la ligne de leur prochaine évolution et révolution. On entend sonner, jusque dans les Etats les plus attardés, ces paroles d’imprévu retentissement : liberté, justice, nationalité. Le pas est franchi et la leçon tombe des théoriciens aux foules. Celles-ci l’ont à peine entendue qu’elles se lèvent.
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On parle de propagande littéraire et philosophique : la littérature ne touche que quelques-uns. Ce sont les grandes expériences politiques et sociales qui ébranlent les peuples. Des spectacles inoubliables, la grandeur et la fin de Louis XIV, l’effondrement de la catholique Espagne, l’apparition de l’empire russe, qui refoule dans le passé le vieux problème des croisades et déplace l’équilibre méditerranéen, d’autre part, des fautes inexpiables comme la révocation
41 LA CROISADE FRANÇAISE DE LIBÉRATIONde l’Edit de Nantes, le partage de la Pologne, l’oppression du mercantilisme colonial, en un mot un immense remous de l’histoire causant d’immenses remous de la pensée, préparent une victoire soudaine aux puissances de libération contre le vieux machiavélisme impuissant, désuet, condamné ! Il ne s’agit plus de vaines paroles, on passe aux actes. Et c’est encore la France qui donne le signal et prend le commandement. L’esprit qui souffle, c’est l’esprit de la Révolution. Par les grandes épopées qui s’enchaînent, guerre de l’Indépendance américaine, 14 juillet, Valmy, puis par l’expansion révolutionnaire et napoléonienne, par la série des guerres d’affranchissement et des guerres de nationalité qui se déchaînent et s’enchaînent pendant un siècle et qu’enclosent les deux traités de Versailles, le traité de 1783 et le traité de 1919, la face de l’Europe, la face du monde se trouvera transformée.
L’esprit de la France, l’aide de la France, l’enthousiasme de la France ont accompli ces grandes œuvres de libération : ce sont les croisades du dix-neuvième siecle. Au cours de cette Iliade, les grands revers ne lui ont pas manqué, mais ils l’ont avertie. Les défaites de 1814, 1870, lui ont appris le poids des réalités, la mesure des difficultés, l’imprudence des faux départs. Elle a refoulé son romantisme d’un jour, contenu l’ambition de ses chefs magnifiques et elle s’est remise à la tâche interrompue dans cet esprit de vigueur et de mesure qui la caractérise.
Une fois de plus, elle a « contre-civilisé » les peuples hostiles et les a amenés à ses vues comme le meilleur préservatif contre leur hostilité, pour se garder ellemême et se prémunir. Mais elle agit, maintenant, à la moderne, par la paix et la persuasion, ayant rejeté à la ferraille les vieilles armes du Moyen Age.
L’AFRANCE SEMENT ET LES LIBERA- TIONS EN AMÉRIQUE ET EN EUROPEL’expansion ainsi atténuée assure des succès solides, fondés sur la nouvelle morale internationale avec l’ambitus de la paix et l’élan de la fraternité. La croisade de la libération sera l’aboutissement normal et splendide de toute la propagande du dix-huitième siècle, commencée par la guerre de l’Indépendance américaine. le geste fut hardi, autant les effets Le point de départ est là. Autant furent imprévus et magnifiques. Au cours de la guerre de deux cents ans, l’Angleterre avait arraché à la France le continent américain. Mais le souvenir des premières amitiés françaises ne s’était pas effacé. Un beau livre de M. Finlay montre « la France vivante au cœur de l’Amérique » et l’auteur conclut en ces termes : « Grâce à des héroïsmes ignorés, la France a conquis la vallée du Mississipi sur un passé d’un million de siècles ; elle l’a faite sienne et l’a gardée pendant un siecle sous sa domination, et bien que, nominalement, elle n’ait plus aucun droit de propriété sur son territoire, elle conserve du moins le droit de toucher une sorte d’arriéré de fermage, de partager les fruits des vertus humaines qu’elle y a semées jadis. Ce droit-là, jamais le temps ne pourra ni le lui enlever ni l’obscurcir : il ne saurait que l’augmenter. » Ce « fermage », ce « loyer » dû par l’Amérique, la France le multiplia à l’infini en se dévouant une fois de plus. A peine ses troupes et ses autorités avaient-elles quitté le continent américain que les hommes qui avaient lutté contre elles les appelèrent pour conquérir leur indépendance. Et la France inaugura sur cette terre, où elle n’avait semé que des bienfaits, la grande guerre de la libération des peuples à laquelle elle se consacrait pour un siècle et plus. A l’heure du départ de La Fayette, l’histoire a tourné sur ses gonds. Une vocation instinctive appelle la LAFAYETTE France « chevaleresque » à des œuvres que
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(D’après Court, musée de Versailles). l’ancienne chevalerie n’eût pas désavouées. Sur le continent américain, ces mêmes volontés héroïques se développent sous le souffle chaleureux du génie français. Au Canada, 6o 000 Français sont restés ; ils se refusent à l’asservissement des mœurs ; rien ne les fera fléchir, une lutte séculaire consacre leur indépendance, et, à l’heure actuelle, trois millions de Canadiens continuent à parler français, à vivre selon la tradition française, à développer, en tout loyalisme britannique, ce haut esprit politique qui a fait, du Dominion américain, le régulateur de la politique internationale de l’Empire.
Ne quittons pas le continent américain. Le succès de la guerre de l’Indépendance et le concours de la France apporté aux Insurgents fut comme un coup
43de foudre qui réveilla les colonies espagnoles et portugaises de l’Amérique du Centre et du Sud. La propagande philosophique française avait préparé les esprits dans ces pays de culture latine où le mélange des races n’avait donné que plus de vivacité et d’impétuosité à des esprits créés pour ainsi dire, de la main de la civilisation moderne. Paris était, pour ces nouveaux venus, un astre resplendissant vers lequel les regards convergeaient de partout.
« Beaucoup de jeunes gens du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, de la Plata étaient allés en Europe, en France surtout, s’imprégner de l’atmosphère intellectuelle, les créoles qui restaient en Amérique apprenaient le français. Nulle part, l’Esprit des lois ne fut plus commenté, et Montesquieu, l’inspirateur de la constitution des Etats- Unis, plus admiré que dans les centres intellectuels des colonies espagnoles. C’est dans l’Histoire philosophique de Raynal que les jeunes Américains apprenaient leur histoire. Rousseau suscitait de fougueux disciples. Dans les « sociétés littéraires » qui se fondaient par toutes les villes coloniales on lisait, on récitait avec passion les tragédies classiques françaises. On s’enflammait aux répliques des personnages de Corneille, aux allusions de Tancrède : L’Injustice à la fin produit l’Indépendance, à la frénésie des héroïnes de Racine qui s’apprêtait à revivre dans les admirables amazones de la révolution américaine. Le monde était ainsi plus « français » encore que ne l’imaginait Rivarol » (I). Toute l’élite sud-américaine, les proceres, était imprégnée de la littérature française, de la morale française.
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LE CAPITOLE DE WASHINGION
Cette histoire si passionnante ne peut être que rappelée ici. Comment ne pas indiquer, du moins, les attaches parisiennes de Bolivar, la carrière révolutionnaire de Miranda, le rôle de Linières qui sauva Buenos-Ayres de la conquête anglaise, celui du général Boyer, habile second de San Martin à cette bataille de Maypu qui marque l’affranchissement définitif du Chili, celui du général Labatut à Carthagène, la retraite et la mort de San Martin lui-même en territoire français. Seeley, si foncièrement britannique, ne résume-t-il pas toute cette histoire en ces quelques lignes d’une si haute portée historique et philosophique ? « La constitution des Etats indépendants de l’Amérique du Sud et de l’Amérique Centrale dans les vingt premières années du dix-neuvième (D’après Kepper). siècle est la suite du choc imprimé à l’Espagne et au Portugal par l’invasion de Napoléon, si bien, qu’en réalité, l’un des principaux résultats, sinon le principal, de la carrière de Napoléon a été la chute de la « plus grande Espagne », du « plus grand Portugal » et l’Indépendance de l’Amérique latine (I). » 1 LIBERATION EN EUROPE révolutionnaire animant des générations qui gran- Cette volonté de libération, cette énergie dissaient, les yeux tournés vers la France, cette propagande d’une humanité nouvelle et plus juste se limite-t-elle au continent américain ? Non, le monde entier reçoit sa part du bienfait.
Est-il, au cours de l’histoire, un plus beau dévouement à une cause, en apparence perdue, que celui de la France à la cause de la Pologne anéantie ? La France est aussi irréductible dans sa foi que la Pologne elle-même. En combien de circonstances critiques et, notamment, lors des négociations du traité de Vienne, pour rester fidèle à ce dévouement plein d’abnégation et de prescience, n’a-t-elle pas exposé sa
45propre existence ? Tout lui fut offert pour qu’elle détournât seulement les yeux de l’affreux attentat et qu’elle oubliât. On lui eût tout donné, le Rhin, la Méditerranée, l’hégémonie : elle refusa tout (I). Même envers l’alliance russe, qui lui était pourtant indispensable, elle garda, sur ce point, la réserve du silence et de la pitié et elle sut donner, toujours à temps, les utiles conseils. La Pologne reconstituée, vivante, relevée en chair et en os, voilà le résultat d’une infatigable persévérance dans le juste qui a survolé deux siècles.
A peine le traité de Vienne avait-il fait, de l’Europe entière, le charnier des ambitions impériales que la France se mettait à l’œuvre pour réparer ce retour offensif du vieux machiavélisme affublé d’un surplis par la Sainte-Alliance. Toutes ses révolutions ont pour cri de ralliement : l’Indépendance des peuples. Elle crie et elle agit : c’est la cause de la Grèce, c’est la cause de l’Egypte où la prévoyante politique de Thiers eût sans doute réglé le conflit méditerranéen s’il n’eût trouvé chez Palmerston la même opposition absurde que Lesseps, plus tard, pour la construction du canal de Suez. Les vieilles croisades sont reprises dans un esprit tout différent et cette fois, aboutissent : ce sont les Lieux Saints, c’est la Syrie, c’est la Roumanie, et bientôt ce sera la Bulgarie, la Serbie. Dans l’Europe plus proche, l’indépendance de la Belgique, l’affaire des duchés témoignent d’une suite dans les principes et les exécutions que rien ne décourage et qui brise tous les fers, fallût-il attaquer de front les grands empires oppresseurs : cette politique, Napoléon l’avait proclamée, à Sainte-Hélène, comme le programme prestigieux de la future activité française. Le principe en est repris par le neveu, Napoléon III, qui lance, dans les Idées napoléoniennes, lidée d’une société des peuples libérés : « La politique de l’Empereur consistait à fonder une association européenne solide en faisant reposer son système sur des nationalités complètes et sur des intérêts généraux satisfaits. »
Rien n’arrachera cette formule libératrice et organisatrice au cœur obstiné de la France. Tantôt comprise, tantôt contrariée par ses chefs, c’est ce mouvement qui la porte à Magenta et à Solférino, malgré l’inquiétude d’un patriotisme vigilant et malgré l’honorable résistance du catholicisme français et universel. Ce même mouvement arrachera la Vénétie à l’Autriche au moment même où le gigantisme politique de Bismarck abuse de la fidélité française à la cause des nationalités pour fabriquer l’empire colossal dont les pieds sont d’argile puisqu’il ne tient nul compte du principe politique moderne, le respect des formations nationales constituées.
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46Et, aujourd’hui même, par une suite singulière de ce prosélytisme français qui pénètre même ceux qui le combattent, ne voyons-nous pas s’élever en Allemagne, sur les ruines de l’empire militaire et conquérant, une république à la française, une république parlementaire que la nécessité et le manque absolu d’imagination créatrice ont imposée aux constituants de Weimar ?
L’expansion de libération voit couronner ses efforts par ces indépendances et ces restaurations nationales que cimente le récent traité de Versailles, Pologne, Tchéco- Slovaquie, Roumanie, Yougo-Slavie, Italie irrédentiste, Finlande, Sleswig, Etats Baltes. Partout la victoire a pour sanction la liberté.
MÉTHODES COLONISATRICES ET CIVILISATRICESLa France a reçu l’Alsace-Lorraine dans son sein sans que le rêve séculaire de sa sécurité sur le Rhin ait pris corps. Qu’importe ! Une nouvelle Europe est moulée de sa main. Comme à toutes les grandes époques, l’expansion continentale de la France a eu pour suite et pour corollaire l’expansion coloniale. Là encore, son génie prompt et réalisateur avait pris l’avance. La dynastie légitime avait réparé ses abandons en affranchissant la Méditerranée et l’Afrique du Nord de la « plaie barbaresque ». On dut recourir à la force et à une conquête militaire, mais le succès, chèrement acquis, fut, cette fois, décisif. L’Afrique, qui s’était fermée à saint Louis et à Charles-Quint, s’ouvrit pour l’œuvre de la « contre-civilisation » à unc journée de Marseille.
L’Angleterre se mit d’abord en travers ; on devait la trouver encore barrant la route en Tunisie, à Madagascar, au Tchad, au Congo, sur le Nil, en Indochine, en Océanie. Mais une méthode nouvelle s’était introduite dans la politique française, à savoir la fermeté dans le dessein avec une souplesse conciliante dans la négociation. On ne se laissait intimider ni par la menace ni par le chantage de la presse, ni par les mouvements tournants de l’opposition. Le magnifique empire africain fut conquis, pour ainsi dire, sans coup férir et sans bourse déliée, par l’audace aventureuse de ces quelques chevaliers errants, les explorateurs, dont la chanson de geste reste à écrire. La revendication concurrente se heurtait partout, dès qu’elle se dressait pour intervenir, à des traités signés et à des faits accomplis : le coq gaulois grattait le sable du désert, mais pour y trouver une perle, cette convention de 1898 qui réunissait l’Afrique du Nord à l’Afrique du Tchad et du Congo, et qui confirmait à la France tous les hinterlands et les vastes espaces protégeant l’Algérie, la Tunisie, le Maroc. De même, en Abyssinie, le Négus
47 ONCLUSIONavait signé avant que l’Europe fût avertie ; de même à Madagascar, une habile formule d’apparence anodine écartait d’avance toutes les compétitions ; de même en Tunisie où une négociation circulaire entravait les unes par les autres des résistances désemparées ; de même en Indochine où la négociation secrète de Simonosaki (révélée, seulement trente ans après, par les Mémoires d’Auguste Gérard) fondait la plus belle des colonies modernes, déterminait sa frontière de I 500 kilomètres de la mer jusqu’au Mékong, établissait, PALAIS DU GOUVERNEUR A SAÏGON d’un seul coup, la prépondérance française aux confins de la Chine méridionale. Au Maroc seulement, une fausse manœuvre diplomatique prêta le flanc à une réclamation jalouse, fournissant ainsi à l’Allemagne une arme ramassée de parti pris pour l’imminent conflit. De ces deux grands résultats, la création d’une Europe libérée, la reconstitution de son empire colonial, la France peut se déclarer satisfaite. Selon la parole de Raymond Poincaré, elle n’a rien à convoiter dans le monde, elle est affranchie de tout impérialisme en politique coloniale comme en politique européenne.
Qu’elle poursuive donc sa tâche dans la double voie où l’ont engagé son instinct et sa raison : propagande de justice parmi les peuples civilisés, expansion de civilisation chez les peuples attardés. Ses moyens d’action sont toujours les mêmes : le charme, la bonne grâce, la douceur des mœurs, l’hospitalité accueillante, l’accroissement du bien-être pour tous, la modération dans la fortune, la souplesse dans les mouvements, le goût du beau, du vrai, du juste, que sais-je ? les arts, la mode, le sourire, enfin tout — tout ce qu’elle est et qui fait qu’elle est France : « franchise de France », comme dit Ruskin.
Au point de vue moral, surtout, une ère nouvelle s’ouvre pour l’humanité : l’application de la loi chrétienne de charité par l’adoucissement des querelles de dogme, par le respect des croyances, par les égards envers les faibles et les misérables, la place plus large faite à la femme, je ne sais quelle horreur du mensonge, de la brutalité, de l’abus des richesses, la mesure, en un mot, apparaissent comme l’objet même de la nouvelle civilisation ; et la paix en sera le premier résultat. Le pacte Briand-Kellogg a été salué par le monde entier comme une aurore.
48En poussant toujours dans le même sens, toujours avec la même foi, la France, la fille aînée de l’Eglise, de la latinité, de la civilisation chrétienne et méditerranéenne ne fera que rester fidèle au rôle que la Providence lui a assigné depuis que Jules César a mis le pied sur la terre de Gaule, il y a deux mille ans.
Notes de l'édition originale
- p. 28 (1) V. les Merveilles de la Terre Prestre Jean, manuscrits du Musée Condé. Recueil de pièces n° 685, fol. 106.
- p. 28 (2) V. les belles découvertes de notre éminent collaborateur, M. de La Roncière, dans son ouvrage : la Découverte de l’Afrique au Moyen Age. Le Caire, 1925.
- p. 30 (I) Histoire de la Nouvelle France, contenant les navigations, etc., par Marc LESCARBOT. — Cfr. DE LA RONCIÈRE, Histoire de la marine française, t. III, et GRAVIER, Vie de Samuel Champlain.
- p. 32 (I) Le cardinal de Tolède à Charles-Quint, 13 novembre 1540.
- p. 39 (I) REYNAUD, Histoire générale de l’influence française en Allemagne, p. 216.
- p. 43 (1) Jules MANcINI, Bolivar et l’Émancipation des colonies espagnoles, t. I, p. 76.
- p. 44 (I) SEELeY, trad. française, p. 68. — Cfr. les documents officiels publiés dans Robert LEVILLIER, les Origines Argentines. La formation d’un grand peuple, 1912, p. 178.
- p. 45 (1) V. Histoire de la Nation française. Histoire politique, t. III, par G. HaNotaux, p. 230 et suiv., les propositions d’Alexandre de Russie à Talleyrand, et le rôle de celui-ci.
Citer ce chapitre
Gabriel Hanotaux, « L'expansion moderne. Le nouveau monde. Le premier empire colonial français causes de sa ruine. La double expansion française moderne : Libération et colonisation », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 27-48.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/introduction-generale/l-expansion-moderne-le-nouveau-monde-le-premier-empire/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715