Colonies françaises

Tome I · Le Canada après le traité d'Utrecht · Chapitre 2

Les préliminatres de la crise

Par p. 127-152 de l'édition originale 9 903 mots 10 illustrations 1929 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLa reprise de l’expansion. L’organisation de l’Ouest : nouvelles explorations. Les Varennes de la Vérendrye. Destinées ultérieures de l’Ouest. Conséquences des guerres de l’Ouest. La crise de la guerre de la Succession d’Autriche. Forces en présence. Offensive en Acadie : Laffaire de Louisbourg. L Amérique anglaise contre l Amérique française. L’expédition de 1 Amille. L’année 1747. La Galiszonmère. La paix d Aix-la-Chapelle. Conséquences de la guerre. Bigot. Politique nouvelle. La vallée de l’Omo. L’expedition de Blanulle. La Jon quière. Le gouvernement de Duquesne. La réaction anglo-américaine et l’attentat de Jumon- ville. Effet produit en Europe et en Amérique. La guerre
127
« LES ÉCHANGES », d’après le frontispice de l’Histoire de l’ Amérique septentrionale de Bacqueville de
Gravure « LES ÉCHANGES », d’après le frontispice de l’Histoire de l’ Amérique septentrionale de Bacqueville de

La reprise de l’expansion. — L’organisation de l’Ouest : nouvelles explorations. - Les Varennes de la Vérendrye. — Destinées ultérieures de l’Ouest. — Conséquences des guerres de l’Ouest. — La crise de la guerre de la Succession d’Autriche. — Forces en présence. — Offensive en Acadie : l’affaire de Louisbourg. — L’Amérique anglaise contre l’ Amérique française. — L’expédition de d’Anville. — L’année 1747. La Galissonnière. — La paix d’Aix-la-Chapelle. — Conséquences de la guerre. — Bigot. — Politique nouvelle. — La vallée de l’Ohio. — L’expédition de Blainville. — La Fonquière. — Le gouvernement de Duquesne. — La réaction angloaméricaine et l’attentat de Jumonville. — Effet produit en Europe et en Amérique - La guerre

L’A REPANSTON L’EXPANSION

A crise où allait s’anéantir cet avenir de prospérité fut l’aboutissement, sans doute fatal, de l’évolution de la colonisation européenne sur le sol de l’Amérique du Nord, mais l’action des hommes la précipita et en détermina les péripéties de détail. En ce qui concerne les deux tendances qui s’étaient dès le début manifestées parmi les dirigeants de notre politique canadienne, celle que l’on pourrait appeler de la colonisation proprement dite, de la mise en valeur lente et durable d’un territoire ramassé autour de la vallée du Saint-Laurent, n’avait pu l’emporter que d’une manière tout à fait momentanée, par la lassitude et la volonté générale de paix qui avait suivi l’effort démesuré du règne de Louis XIV⁠ ⁠; l’autre, celle de l’im- 127 périalisme militaire et économique, de l’expansion indéfinie dans toutes les directions de l’intérieur, au Nord, au Sud et à l’Ouest, correspondait à trop d’intérêts et de sentiments, pour qu’elle ne recommençât pas très vite à faire sentir son action. à y donner matière. A peine les agents de la Hudson Bay Aussi bien nos rivaux eux-mêmes furent-ils les premiers Company eurent-ils repris possession des postes dont le traité d’Utrecht leur garantissait l’exploitation qu’ils cherchèrent à attirer à eux le trafic du vaste hinterland qui s’étendait au Sud et à l’Ouest⁠ ⁠; comme un effort identique s’accomplissait au Sud, dans le pays des Iroquois, par les traitants de New-York, c’était tout le produit de la chasse dans une grande partie du continent qui risquait de nous échapper, si nous ne trouvions des mesures pour ramener à nous nos fournisseurs.

128

Quelques chapelles de missionnaires, quelques résidences d’officiers n’y pouvaient suffire⁠ ⁠; c’était sur leur territoire même, chez les tribus et dans leurs campements, qu’il fallait aller chercher l’amitié et la collaboration des Indiens, et, quelles que fussent les considérations morales qui avaient dicté le système de 1696, il fallait revenir aux méthodes qui avaient fait notre fortune dans le passé. Dès 1716, les coureurs des bois eurent leur amnistie, et des postes recommencèrent à s’ouvrir dans l’Ouest : Michillimackinac restauré, Vincennes chez les Miamis, Kaministigoya surtout, en 1717, sur le Lac Supérieur, et Chequamegon (Fort La Pointe), chez les Indiens Saulteux (Chippewas)⁠ ⁠; avant même 1725, la région entière des portages de l’Ouest était redevenue une zone d’influence française.

Ce ne fut toutefois qu’à partir de 1726 que la situation se modifia officiellement. Alors, en effet, arriva un gouverneur qui devait rester vingt ans, à qui ses instructions permettaient, prescrivaient de reprendre une attitude active. C’est à ce gouverneur, Charles de La Boische, marquis de Beauharnais, un officier de vaisseau, dont la tradition a fait on ne sait pourquoi un bâtard de Louis XIV, que la colonisation de l’Ouest a dû son caractère définitif. Il n’y a jamais mis les pieds, mais l’intérêt qu’il portait, pour des raisons fort positives de profit personnel, à tout ce qui s’y faisait, a été pour beaucoup dans les progrès alors réalisés. Le pivot de cette organisation est constitué

1 NOUVELLES EXPLORATIONS par quatre ou cinq grands postes permanents, Détroit, La Baye, La Pointe, etc..., où il y a des commandants pour le roi et des troupes⁠ ⁠; en dehors de ces établissements, d’autres, souvent éphémères, en dépit du 128 nom pompeux de forts sous lequel on les désigne, ne sont que de pauvres carrés de pieux, enveloppant quelques cabanes de rondins à peine équarris, simples campements dans la Prairie, qui ont par la suite donné naissance aux cités géantes de l’Ouest américain, Chicago, Millwaukee, etc... Toute la vie y est dominée par la traite, et les seuls habitants y sont les bourgeois concessionnaires, entourés de leurs mangeurs de lard, manœuvres venus pour une saison de Montréal, et de leurs voyageurs, formés aux mœurs de la douine, à qui revient l’exploitation des congés et qui sont les héros de cette conquête de l’Ouest.

129
la Potherie
Gravure la Potherie

Les congés sont des permissions de traiter dans les tribus, que le gouverneur est autorisé à distribuer moyennant une redevance aux officiers, veuves, etc..., et que les titulaires rétrocèdent aux véritables traitants. Ceuxci partent à l’entrée de l’hiver et restent absents parfois des mois et des « LES ÉCHANGES » années, transportant leurs (D’après le frontispice de l’Histoire de l’Amérique septentrionale, de Bacqueville et Potherie). embarcations de rivière en rivière par les portages et vivant de la vie des sauvages dont ils finissent par se distinguer à peine. Des fortunes se font ainsi par les habitants et surtout par les commandants qu’un usage universel autorise à faire la traite pour se payer de la dureté de cette vie. On s’enrichit vite dans l’Ouest : « L’espérance d’un poste suffit à faire un parti avantageux du moindre cadet à l’aiguillette. » Aussi, à partir de 1749, prend-on le parti, pour que du moins il en revienne

HISTOIRE DES COLONIES.

130

quelque chose au roi, d’affermer les commandements de postes⁠ ⁠; mais le remède est pire que le mal⁠ ⁠; les grands chefs et leurs favoris se partagent les postes avantageux et l’on voit le fameux partisan Marin tirer en trois ans 100 000 écus du seul poste de la Baye affermé 9 000 livres⁠ ⁠; son successeur Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur, qui le fait gérer par un subalterne à gages, en a 312 000 livres la première année.

Ces abus ne devaient faire sentir leurs effets que plus tard et ce système commença par donner à la prise de possession de l’Ouest un essor remarquable. Il serait difficile de parler de peuplement pour une contrée qui n’avait pas un millier d’habitants fixes lors de l’annexion⁠ ⁠; mais le trafic des fourrures, au lieu de se détourner vers les Anglais, était resté entre nos mains⁠ ⁠; le pays était reconnu, les principales voies de communication déterminées, garnies de postes⁠ ⁠; nos officiers, nos missionnaires avaient accumulé une masse de renseignements, d’observations scientifiques dont la valeur, encore aujourd’hui, reste immense⁠ ⁠; enfin des horizons toujours nouveaux s’ouvraient à notre activité et par delà cet Ouest des Lacs et de la Prairie, une expansion plus riche encore de promesses s’offrait à nous.

C’était l’effet d’une résurrection assez singulière des conceptions qui les premières avaient conduit les Français sur le continent, lorsque Cartier y était venu chercher une route plus rapide vers les pays merveilleux de l’Extrême-Orient. D’informations venues par les Indiens, s’était créée, dans la première moitié du dix-huitième siècle, la croyance à une extrême proximité des postes auxquels nous étions parvenus avec les contrées voisines de la Tartarie, par le Pacifique, la Mer du Sud, comme on le nommait alors⁠ ⁠; certaines rivières, que l’on prétendait avoir atteintes, s’écoulant à l’Ouest, devaient même y conduire directement et aboutir au golfe de Californie. Telle avait été la cause du renouvellement, au lendemain même de la paix, du mouvement de reconnaissance et d’exploration qui s’était ralenti après les grandes découvertes du P. Marquette et de La Salle⁠ ⁠; l’envoi en 1717 de La Noue au Lac des Pluies, déjà atteint par Noyon en 1688, peut être considéré comme une première tentative en ce sens.

Chargé en 1720 par le Conseil de Marine d’étudier la question, Charlevoix concluait à la possibilité d’atteindre à certains résultats par le pays des Sioux et l’Ouest du Lac Supérieur⁠ ⁠; ce fut là que l’on envoya en 1727 Boucher de Montbrun et le Père Guignas, qui atteignirent le Mississipi et y fondèrent le fort Beauharnais⁠ ⁠; mais les répercussions de la guerre des Renards arrêtèrent tout et ce fut plus au Nord que s’accomplit la grande œuvre de « la Quête de la Mer de l’Ouest ».

131

ES VARENNES DE

Le héros ou plutôt les héros, car toute la famille y

• LA VERENDRYE dépensa les merveilles de son énergie pendant vingt ans, furent les descendants de l’un des plus grands colons de la Nouvelle-France, Pierre Boucher, apparentés à d’Iberville, à Longueil et à presque tous ceux qui ont contribué à faire ce pays⁠ ⁠; leur chef, Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye, huitième fils d’un gouverneur de Trois-Rivières, était un pauvre officier qui avait reçu neuf blessures à Malplaquet et, à trente ans, avait rendu sa lieutenance au régiment de Bretagne pour prendre le commandement d’un poste de traite au lac Nippigon⁠ ⁠; là les conversations avec les Indiens, la rencontre du Père de Gonnor revenant de chez les Sioux, l’avaient convaincu que la véritable route de l’Ouest était par la rivière Kaministigoya et les grands portages qui conduisaient aux Lacs déjà reconnus de la Prairie septentrionale et à la rivière Assiniboia.

A Québec, où il se rendit, Beauharnais, tout acquis à l’entreprise, ne pouvait que l’approuver⁠ ⁠; mais le gouverneur n’avait pas de fonds et il devait se borner à permettre l’organisation d’une compagnie qui, moyennant la concession du monopole des fourrures, ferait les frais de l’entreprise⁠ ⁠; la Vérendrye se lançait à l’Ouest et, à partir de 1731, commençait à élever une série de forts dont chacun marquait un nouveau bond dans l’inconnu : Fort Saint-Pierre (lac des Pluies) en 1731, Fort Saint-Charles (lac des Bois) en 1732⁠ ⁠; en 1734, il était au Fort Maurepas (lac Winnipeg). Mais alors toute une série de racontars sur une contrée de peuples blancs, civilisés, qui habitaient des villes et cultivaient la terre dans le Sud, l’égaraient, et il passait plusieurs années en courses inutiles à travers le pays des Mandans (Dakota et jusqu’aux confins du Missouri)⁠ ⁠; à partir de 1737 seulement il revenait au Nord et recommençait à aménager les vallées de l’Assiniboia et de la Saskatchewan : Fort la Reine (1738), Dauphin (174T), Bourbon (1748), etc... Le rer janvier 1743, enfin, deux de ses fils, Pierre et François, arrivaient au pied de la formidable barrière qui, pour soixante ans, allait limiter le monde des hommes blancs : ils avaient découvert les Montagnes Rocheuses. Depuis les Lacs jusqu’à ce point, toute l’immense prairie canadienne et américaine était reconnue, jalonnée de postes et de stations, marquée comme terre française par des plaques de plomb, dont une a pu être retrouvée le 16 février 1913.

FEMME INDIENNE DE LA PRAIRIE

Ces résultats n’avaient pas été obtenus sans des fatigues inouïes et des catastrophes, comme le massacre par des maraudeurs sioux, au Lac des Bois, le 6 juin 1736, d’un fils de La Vérendrye, du Père Aulneau et de leurs dix-neuf compagnons, que le père eut l’héroïsme de ne pas vouloir venger pour ne pas compromettre son œuvre⁠ ⁠; mais enfin on touchait au but : un dernier effort et les montagnes 131 franchies, l’Océan, but final de toute cette épopée, s’offrirait aux regards des Français, comme il le fit à ceux de Fraser en 1803. Ce bonheur ne devait pas être accordé à La Vérendrye⁠ ⁠; ses ennemis, les ennemis naturels de toute grande entreprise, joints à ceux qui, maintenant, auraient voulu les profits de son œuvre, lui reprochaient de n’avoir pas suffisamment réussi⁠ ⁠; il avait beau affirmer qu’il n’avait cherché qu’à porter le nom de Sa Majesté dans une plus grande étendue de pays inconnu, parler de ses quarante mille livres de dettes, on l’accusait de n’avoir jamais songé qu’à la traite⁠ ⁠; en vain Beauharnais, La Galissonnière, qui ne l’abandonnèrent jamais, lui obtinrent le grade de capitaine, la croix de Saint-Louis, on lui enleva son commandement⁠ ⁠; il ne le recouvra jamais, non plus que ses fils qui, après sa mort en 1749, le réclamèrent comme un héritage d’honneur pour continuer son œuvre : la responsabilité des affaires de l’Ouest était passée en d’autres mains, qui les dirigèrent par d’autres vues. Mer de l’Ouest » en Les « Postes de la effet apparaissaient maintenant comme les plus profitables de la colonie, et c’était là la raison pour laquelle les futurs membres de la « Grande Compagnie », Bigot, Péan, etc.., tenaient à y avoir des hommes à eux : au reste si ces hommes, les com- - mandants qui se succédèrent jusqu’en 1760, de Noyelles, Marin, Le Gardeur de Saint-Pierre, (xvIII siècle.) Saint-Luc de La Croix, firent leurs affaires et celles (Musée ethnographique du Trocadéro). de leurs patrons, — La Jonquière à lui seul eut pour sa part, paraît-il, 300 000 livres, — ils ne firent pas mal celles de leur pays : comme le premier « Grand Ouest », celui qui est devenu la région moyenne des Etats-Unis, de l’Illinois au Wisconsin, celui-ci commença à s’organiser de la manière qui l’a conduit à donner naissance aux Etats de l’Ouest canadien actuel⁠ ⁠; les forts créés par La Vérendrye subsistèrent, on en créa d’autres, comme Fort

132
FEMME INDIENNE DE LA PRAIRIE, XVIIIe siècle, Musée ethnographique du Trocadéro
Gravure FEMME INDIENNE DE LA PRAIRIE, XVIIIe siècle, Musée ethnographique du Trocadéro
133

Jonquière (Calgary)⁠ ⁠; comme partout, les Indiens s’apprivoisaient, entraient dans les cadres de notre civilisation.

Il était pourtant un point où ces progrès de notre influence se heurtaient à un refus obstiné⁠ ⁠; jamais les indomptables Renards ne consentirent à s’accommoder de notre présence⁠ ⁠; d’année en année, ils redoublaient de déprédations, enlevant et torturant les voyageurs, et, leurs menaces aidant, les dispositions des Sioux devenaient telles que l’on renonçait à maintenir les postes que l’on avait un instant installés chez eux et que l’on reportait plus au Sud, dans la région des Illinois, la route des convois destinés au Mississipi⁠ ⁠; un précurseur des Pontiac et des Tecumseh, le chef outagami Kiala, arrivait même à concevoir l’idée d’une confédération générale des Faces Rouges pour chasser les envahisseurs.

CONSEQUENCES DES GUERRES DE L’OUEST

Beauharnais, quand il prit possession de son gouvernement en 1727, crut nécessaire de frapper un grand coup. L’effet ne répondit pas à ce qu’il avait espéré⁠ ⁠; ce n’était pas une guerre comme celle d’Europe⁠ ⁠; une grande expédition de 2000 hommes, en 1728, traversa tout le pays de part en part sans frapper de coup décisif⁠ ⁠; il fallut donner le commandement à celui qui fut le grand homme de ces expéditions dans l’Ouest, Marin, la « Terreur du Wisconsin »⁠ ⁠; ce fut une guerre atroce de brûleries et de dépeçages humains, où l’on extermina une seconde fois cette nation des Renards⁠ ⁠; en 1733 enfin Beauharnais crut en avoir fini⁠ ⁠; mais il fallut reprendre les armes contre les Sioux, les Cheyennes, qui se jetaient sur nos alliés, les Chippewas et les Crees⁠ ⁠; ce ne fut qu’à partir de 1750 qu’un ordre relatif commença à s’établir dans ces régions. grandes armées étaient de trois cents hommes, Il peut paraître que ces guerres où les dont quinze soldats, ne méritent pas plus d’attention que ne leur en accordait le gouvernement de Versailles⁠ ⁠; en réalité, elles eurent une influence sur la suite des événements⁠ ⁠; ce sont elles qui ont orienté toute notre diplomatie américaine, et l’ont accoutumée à des méthodes qu’elle a transportées ensuite sur d’autres terrains⁠ ⁠; ce sont elles qui ont fondé les réputations et les traditions militaires du Canada⁠ ⁠; pour y faire face, les administrateurs ont eu recours à des expédients qui sont devenus des habitudes et ont fini par dominer toute la politique canadienne⁠ ⁠; enfin, surtout, ces guerres interminables ont empêché de se créer une cohésion véritable entre les diverses parties de notre domination⁠ ⁠; si, au jour du grand péril, tandis que les colonies anglaises arrivaient à s’organiser pour une action commune, Acadie, Canada, Louisiane, Pays d’En Haut et de l’Ouest, ont vécu, lutté et succombé à part, une des raisons de ce particularisme néfaste peut être cherchée dans cette barrière, ce mur interposé non seulement par le formalisme administratif mais par la divergence des buts dans chaque région particulière⁠ ⁠; il se pourrait bien que cette insignifiante peuplade des Renards ait été la cause première de l’échec de ce système d’unité continentale que Beauharnais et ses successeurs avaient hérité de Frontenac, et même, après tout, de Champlain et des premiers découvreurs. Quoi qu’il en soit, on ne saurait contester que cette politique d’expansion était en passe de remporter des succès qui permettaient les plus belles espérances, quand non seulement ces difficultés intérieures à la colonie elle-même mais l’éternelle entrave des grandes affaires européennes vinrent donner un autre tour à l’histoire. La guerre de la Succession d’Autriche, pour parler comme les Français, — la guerre du roi Georges, comme la nomment les Anglais, — n’est pas une guerre américaine⁠ ⁠; personne ne pouvait la vouloir, ni les Canadiens français qui avaient d’autres ambitions, ni les Anglo-Américains qui avaient gardé un si terrible souvenir des horreurs de Schenectady et de Deerfield⁠ ⁠; leur premier souci fut de chercher à l’écarter, même si les métropoles n’avaient pas cette sagesse⁠ ⁠; le gouvernement de New-York proposa en 1735 qu’en cas de conflit les colonies restassent dans un état de neutralité absolue les unes vis-à-vis des autres.

134

Malheureusement, les conditions qui, à d’autres époques, avaient rendu possibles des arrangements de ce genre, s’étaient modifiées⁠ ⁠; on ne pouvait guère attendre qu’un gouverneur royal séparât sa politique de celle de son souverain, et d’ailleurs il était des intérêts qui, au contraire, faisaient penser que dans cette lutte où les esprits clairvoyants voyaient que l’on s’acheminait, il y aurait à gagner, au moins pour certains : Beauharnais éconduisit l’envoyé des colons new-yorkais et prit au contraire des mesures en vue de l’explosion que, dès ce moment, plus avisé que Fleury, il prévoyait.

Si bien que lorsque des complications sud-américaines et européennes, que la volonté de ne pas se battre n’avait pu indéfiniment réduire à néant, surgirent enfin, le 1g mars et le 9 avril 1744, ces déclarations de guerre que l’on attendait depuis plusieurs années, la France américaine se trouva dans un état de préparation très supérieur à celui de ses voisins du Sud.

135

SORCES EN PRÉSENCE

Sans doute les vingt-huit compagnies de la marine qu’il y avait en garnison ne faisaient pas un total de 600 soldats, à quoi l’on pouvait joindre pour une entreprise douze ou quinze cents miliciens et à peu près autant de sauvages domiciliés, mais c’était une force encore très au-dessus de celle des colonies anglaises, où il n’y avait pas 800 réguliers⁠ ⁠; au reste, le Saint-Laurent était garanti contre toute incursion par les postes de Niagara, Cataracoui, Chambly, par ceux que l’on venait de construire en avant, autour du lac Champlain (Fort Saint-Frédéric à Crown-Point)⁠ ⁠; les Canadiens étaient libres d’employer leurs ressources militaires comme leur commanderaient leurs traditions et la conception qu’ils se faisaient de leurs intérêts.

VUE DE LA BAIE DE GASPÉ DANS LE GOLFE DU SAINT-LAURENT ET DE L’ÉTABLISSEMENT Détruit par le général Wolfe, 1758 (D’après une gravure de Lhert).
Gravure VUE DE LA BAIE DE GASPÉ DANS LE GOLFE DU SAINT-LAURENT ET DE L’ÉTABLISSEMENT Détruit par le général Wolfe, 1758 (D’après une gravure de Lhert).
L’AFFAIRE DE LOUISBOURG

Sur ce point il ne pouvait y avoir d’hésitation⁠ ⁠; tous les souvenirs des luttes antérieures, ceux aussi, plus récents, des campagnes dans l’Ouest, ne montraient qu’une manière de faire la guerre dans ces contrées, qui était de se lancer en des raids et des expéditions de pillage comme on avait appris à le faire des Indiens, puis de se retirer après avoir ruiné les établissements ennemis⁠ ⁠; les Indiens d’ailleurs, que plus que jamais on croyait avoir ralliés à notre cause, n’imaginaient pas d’autre manière de se battre⁠ ⁠; dans une large mesure, ce sont eux qui ont dominé notre conduite et ce fut ainsi que, dès l’été de 1744, profitant d’un état de guerre qui lui fut connu quelques semaines avant de l’être à New-York, le Canada prit l’offensive. Il la prit du côté de l’Acadie, mais malgré les illusions que l’on s’était faites sur leurs dispositions, les Acadiens « neutres » ne se soulevèrent pas⁠ ⁠; le commandement français (Duvivier), par habitude de « petite guerre », se borna à des courses sans portée, et Annapolis ne fut même pas sérieusement menacée⁠ ⁠; l’alarme n’en fut pas moins à son comble dans toute la Nouvelle-Angleterre et la riposte, terrible de conséquences, fut l’affaire de Louisbourg.

136

On avait dépensé trente millions, a-t-on dit, pour mettre en état ce boulevard du Canada, pensant que tant qu’il serait en nos mains, jamais une flotte ennemie n’oserait s’engager dans le Saint-Laurent, et nous garderions nos communications libres avec l’Europe⁠ ⁠; en réalité, la forteresse, qui n’était pas achevée (il avait fallu y faire venir jusqu’à des pierres et des briques d’Europe), et que l’on ne pouvait secourir, puisque nous n’étions pas les maîtres de la mer, était à la merci de qui voudrait sérieusement la prendre⁠ ⁠; elle n’en était pas moins à même de jouer un rôle important comme point de rassemblement pour les flottes venant des Antilles et même des Indes Orientales, et surtout comme base de la pêche⁠ ⁠; 500 navires, portant 15 à 20000 hommes d’équipage, la fréquentaient annuellement, et son seul chiffre d’entrées, en 1738, avait atteint I 738 o00 livres⁠ ⁠; à ne considérer que le trafic, elle égalait presque le Canada⁠ ⁠; c’était une sérieuse concurrence pour les colonies voisines⁠ ⁠; on disait que pour détruire cette seule Ile Royale, les Anglais auraient donné 6o millions.

La guerre avait encore exaspéré ces sentiments, par les ravages qu’avaient exercés sur les bâtiments de la Nouvelle-Angleterre les corsaires en quoi s’étaient aussitôt transformés une partie de ceux des nôtres que l’ouverture des hostilités avait trouvés en ces parages, et ce furent ces pertes, bien plus que les dégâts hypothétiques de nos partisans des frontières, qui expliquent le déchaînement d’opinion qui se traduisit par l’entreprise fameuse de Shirley et Pepperel.

Celle-ci fut une affaire avant tout américaine, bostonienne⁠ ⁠; le gouvernement britannique, tout préoccupé des complications européennes, n’y prit part que d’une manière secondaire, en envoyant l’escadre de Warren⁠ ⁠; l’armée qui partit de Boston le 22 mars 1745 était en réalité une armée américaine, et même une armée de la Nouvelle-Angleterre (sur 4270 hommes, 2 900 avaient été 136 fournis par le Massachusetts), et les passions qui l’animaient étaient encore plus spécifiquement de cette partie du monde, faites à la fois d’indignation contre les horreurs anciennes et récentes commises par les Français ou leurs alliés, de jalousie commerciale, et par-dessus tout d’un sentiment religieux qui s’exprimait en des termes désormais oubliés en Europe : Nil desperandum Christo duce, portaient les étendards de ces régiments qu’avait harangués Whitefield⁠ ⁠; c’était une croisade d’Israël contre Chanaan.

137 L’AMÉRIQUE FRANÇAISE

La place, avec ses remparts de trente-six pieds, contre lesquels les 9 000 boulets qu’on lança sur elle ne pouvaient rien, aurait dû tenir, mais le gouverneur Duchambon, un intérimaire, était dépourvu de toute énergie, les 56o soldats de la garnison, compagnies franches ou Suisses détachés, sans cohésion, sans esprit militaire, se mutinaient pour ne pas travailler aux fortifications, les miliciens, cabaretiers et détaillants arrachés à leurs boutiques, n’avaient rien des héroïques pionniers des forêts canadiennes⁠ ⁠; une sortie aurait suffi pour faire lâcher pied aux assiégeants, décimés et démoralisés par la maladie : on capitula le 19 juin et un vaisseau, dont l’arrivée un jour plus tôt aurait tout sauvé, ne survint que pour être enveloppé dans la catastrophe. L’Amérique venait de se révéler à ellemême sa puissance militaire, qui la grisa. Du côté du Canada ce fut de la consternation⁠ ⁠; rien, ou presque rien, n’y avait été fait pour conjurer le malheur⁠ ⁠; Marin, dépêché avec quelques centaines de miliciens et de sauvages, avait à peine dépassé la frontière de l’Acadie, on l’avait en hâte rappelé pour organiser la défense de Québec et de Montréal que l’on voyait menacés⁠ ⁠; rien ne venant, on le laissa de nouveau aller de l’avant, pour frapper un coup qui, du moins, parût une compensation à notre humiliation⁠ ⁠; dans la nuit du 28 novembre, il se jeta sur Saratoga, dans la vallée de l’Hudson, et brûla tout⁠ ⁠; une seule famille échappa.

De tels exploits, d’ailleurs désastreux par l’exaspération unanime qu’ils soulevaient contre nous, n’étaient pas de nature à améliorer beaucoup notre situation. Car nos adversaires entendaient bien ne pas s’en tenir à leurs succès de l’année précédente⁠ ⁠; le gouverneur Shirley, le marchand-général Pepperel, l’amiral Warren, assiégeaient le ministère Newcastle de leurs propositions et n’offraient rien de moins que de faire, avec un peu d’aide, la conquête du Canada tout entier.

’EXPEDITION DE D’ANVILLE

Par bonheur le Canada, pour le moment, était indifférent à l’Angleterre⁠ ⁠; les régiments qu’on y destinait, toute réflexion faite, furent dirigés sur Lorient, et l’on envoya seulement à Annapolis trois cents hommes, qui moururent en quelques mois⁠ ⁠; en Amérique, les divers gouvernements se chamaillaient avec leurs législatures sur toutes les questions de levées et de fonds⁠ ⁠; finalement, quand ils eurent mis sur pied des forces assez considérables, il était devenu impossible de les employer à des opérations contre Niagara ou Saint-Frédéric⁠ ⁠; c’était à se défendre que les colonies anglaises devaient songer cette année. La chute de Louisbourg, en effet, avait eu un retentissement jusque dans les cabinets de Versailles⁠ ⁠; c’était un échec, et comme il arrive toujours, on avait voulu le réparer⁠ ⁠; Beauharnais, de Québec, réclamait que l’on en profitât pour opérer, au moins, la conquête de l’Acadie, à quoi il se flattait de réussir, pour peu qu’on lui envoyât 2000 hommes⁠ ⁠; le gouvernement ne donna pas au duc d’Anville, chargé de l’entreprise, moins de douze vaisseaux de ligne, 5000 hommes d’équipages et un corps de débarquement de 3 150 soldats⁠ ⁠; dans l’état actuel de notre marine, et même dans celui de la marine anglaise, c’était beaucoup.

138

Mais la marine française de cette époque n’était pas en état de faire la guerre : le duc d’Anville mit cent jours à traverser l’Océan, puis parvenu sur les côtes de l’Acadie, en vue du port de Chibouctou (Halifax), choisi comme base de l’opération, dix jours à y entrer⁠ ⁠; il avait déjà deux mille malades⁠ ⁠; de désespoir ou d’apoplexie, il mourut (26 septembre)⁠ ⁠; son successeur, d’Estournel, tenta de se tuer⁠ ⁠; un troisième, La Jonquière, gouverneur désigné du Canada, résolu en dépit de tout à faire quelque chose contre Annapolis, sortit le 4 octobre⁠ ⁠; la tempête dispersa les vaisseaux de l’escadre⁠ ⁠; il fallut prendre le parti de retourner en Europe, où les bâtiments arrivèrent un à un avec des effectifs réduits de moitié par la maladie et les privations⁠ ⁠; plus encore que les pertes matérielles, l’effet moral condamnait notre marine à l’impuissance pour le reste de la guerre.

Du côté de la terre on n’avait pas été plus heureux⁠ ⁠; les partis de Canadiens et de sauvages que, sous Ramezay et Rigaud de Vaudreuil, on avait envoyés pour prendre à revers les Anglais du côté de l’Hudson ou de l’isthme acadien, avaient bien remporté ce qu’en ce pays-là on appelait des succès, pris des forts, brûlé des villages, ils étaient même arrivés à provoquer enfin parmi les Acadiens un mouvement en notre faveur, que ceux-ci devaient payer cher : les retards et la retraite de l’escadre avaient condamné toutes ces opérations à n’être que des manifestations sans portée, et il avait bien fallu se décider à rappeler tout le monde pour assurer la défense du Canada lui-même. 138

139

ANNEE 1747. LA • GALISSONNIÈRE

LA GALISSONNIÈRE

Car, la grande alarme passée, on avait, en face, recommencé à s’agiter, et Pepperel à proposer des projets d’invasion pour lesquels il devait finir par disposer, en 1747, de près de 6000 hommes⁠ ⁠; à défaut de la voie du Saint-Laurent, qu’interdisait l’abstention de la marine royale, il songeait à la région des portages entre l’Hudson et le Champlain, et y faisait diriger des troupes qui, en quelques jours, pourraient atteindre la région de Montréal, après avoir fait tomber les insignifiants postes de Saint-Jean et de Chambly. Le plus urgent était donc de faire passer en Amérique renforts et ravitaillements, et c’était ce que se proposait La Jonquière qui, en 1747, tentait une seconde fois de gagner son gouvernement⁠ ⁠; il appareillait le 1o mai, de l’ile d’Aix, avec trois vaisseaux et une trentaine de bâtiments marchands, auxquels se joignait Groult de Saint-Georges avec un convoi destiné aux Indes Orientales⁠ ⁠; quatre jours plus tard ils se heurtaient au large du Cap Ortegal aux escadres anglaises d’Anson et de Warren : dix-sept vaisseaux. La valeur personnelle de La Jonquière ne pouvait

LA GALISSONNIÈRE, gravure du xvIlle siècle
Gravure LA GALISSONNIÈRE, gravure du xvIlle siècle

›ravure du dix-huitième siècle exposée à l’exp Ition retropective de l’Amérique du Nord faire que la journée ne fût un désastre : une seule frégate, l’Espérance, réussissait à conduire à Québec une partie du convoi⁠ ⁠; La Jonquière était prisonnier.

En hâte on envoyait à Québec un nouveau gouverneur, La Galissonnière⁠ ⁠; mais en réalité les Anglo-Américains n’étaient guère en état de réaliser leurs menaces, et c’étaient plutôt les Canadiens qui continuaient à faire parler d’eux⁠ ⁠; à maintes reprises, Marin, La Corne, Léry, s’abattaient sur les forts et les fermes isolés des frontières, prenaient, pillaient et détruisaient ce qu’ils ne pouvaient emporter⁠ ⁠; les Canadiens s’enthousiasmaient de plus en plus pour cette manière de faire la guerre, qui était la leur, et par laquelle ils s’imaginaient qu’ils écarteraient toujours d’eux la menace d’un adversaire réduit à une défense de tous les instants.

LA PAIX D’AIX-LA-CHAPELLE. CONSÉQUENCES DE LA GUERRE

Mais tout n’était pas succès, même dans cette stratégie et cette politique à la sauvage, et la sympathie que nous nous vantions d’inspirer aux Indiens était déjà loin d’agir comme nous aurions voulu : « Pourquoi les Peaux-Rouges s’extermineraient-ils entre eux⁠ ⁠? déclaraient-ils⁠ ⁠; les affaires des hommes blancs ne sont pas nos affaires. » Il arrivait même que dans le pays où nous étions les maîtres, ce fût contre nous que se tournât l’humeur indépendante de ces hommes qui ne pouvaient supporter aucune police⁠ ⁠; une nouvelle tribu, les Miamis, recommençait à s’agiter dans cet Ouest qui n’avait jamais été entièrement pacifié⁠ ⁠; il fallait y envoyer en hâte des troupes dont le Canada n’avait pas trop pour sa propre défense. En gros cependant, et si l’on met de côté le malheur de Louisbourg, on peut dire que la situation sur ce continent avait une tendance à se stabiliser et que la Nouvelle-Angleterre s’y montrait aussi incapable de conquérir la Nouvelle- France, que la Nouvelle-France de venir à bout de ses voisins. Aussi bien cette guerre n’était-elle qu’une répercussion sur le sol américain d’événements dont la raison d’être se trouvait ailleurs, et devait-elle se terminer quand ces autres événements, quand le grand conflit franco-anglais, s’apaiseraient. Or, la conclusion des opérations sur ces autres théâtres, qui s’étendaient à l’univers entier, était également qu’il ne pouvait y avoir ni vainqueur, ni vaincu⁠ ⁠; l’impuissance de la France à agir sur mer était absolue, mais l’Angleterre de son côté ne pouvait rien sur le continent. Tout naturellement on s’acheminait à une paix de compromis⁠ ⁠; pour se dégager de la menace que lui était l’occupation par nos troupes des Pays-Bas autrichiens, l’Angleterre signait le 18 octobre 1748 la paix d’Aixla-Chapelle, qui rétablissait purement et simplement l’état des choses d’avantguerre : Louisbourg nous était rendu, en compensation de la restitution de Madras, que nous avions enlevé aux Anglais dans les Indes Orientales.

140

Une crise pareille ne pouvait cependant passer sans laisser d’autres traces que des souvenirs⁠ ⁠; non seulement elle avait réveillé le sentiment qui semblait s’endormir des intérêts qui opposaient les colonies françaises et anglaises, mais elle avait profondément modifié l’état politique et social des unes et des autres.

Et d’abord, en ce qui concerne le Canada, il avait profondément souffert, en dépit de la prospérité factice qu’y avait créée l’état de guerre, par l’afflux brusque dans le public des espèces mises en mouvement pour les besoins militaires. Ce pays qui, en 1740, devait 400 000 livres à la mère patrie, était en 1748 son créancier pour plus d’un million mais, par ailleurs, les prix avaient monté en proportion⁠ ⁠; les frets, que l’on avait toujours eus pour 25 livres le tonneau, atteignaient à I 000 à la fin de la guerre⁠ ⁠; on manquait de tout et, le commerce de France ne pouvant suffire aux besoins, les administrateurs étaient réduits à conseiller, à l’encontre de toutes les idées reçues, le développement des industries locales.

141 IGOT

Surtout, pressés par la nécessité, ces administrateurs avaient dépensé sans avoir les fonds⁠ ⁠; il y avait en 1747 pour 2 700 000 livres d’effets impayés⁠ ⁠; les dépenses passaient en 175I à 551 000 livres, à 700 000 en 1754. La première pensée avait été naturellement d’avoir recours à des impôts nouveaux, et Hocquart avait proposé de faire payer au Canada au moins une partie de ses dépenses⁠ ⁠; en février 1748 il fit décider l’établissement d’une taxe générale de 3 pour 100 sur les entrées et les sorties, qui donna jusqu’à 300 000 livres⁠ ⁠; on songeait à une taxation intérieure, à une capitation. L’heure, disait-on, approchait où le Canada devrait se suffire à lui-même, ne rien coûter⁠ ⁠; mais alors on se heurtait à une difficulté nouvelle : les Canadiens, qui n’avaient jamais payé d’impôts, ne se souciaient aucunement de cette charge. Sans doute, le régime français ne dura pas assez longtemps pour que la question eût le temps de se poser sérieusement, mais le fait est qu’il ne put jamais s’établir dans la Nouvelle-France un régime d’équilibre financier autonome et sûr, qui ne demandât rien à la métropole, et la métropole n’était pas en état d’envoyer ce qui était nécessaire. C’est alors qu’arrive au Canada (1748) comme successeur de Hocquart un homme qui, en d’autres circonstances, eût pu passer pour un grand administrateur et qui est certainement un de ceux qui ont le plus marqué dans l’histoire de ce pays. François Bigot était un fonctionnaire d’une compétence et d’une habileté rares, qui avait rendu, croyait-on, les plus grands services comme ordonnateur à Louisbourg⁠ ⁠; en réalité, il semble bien que dès cette époque il ait commencé à avoir ce souci de ses intérêts qui devait lui valoir une si triste célébrité⁠ ⁠; il estimait d’ailleurs que les officiers et fonctionnaires avaient le droit strict de faire des affaires pour parer à l’insuffisance de leurs appointements⁠ ⁠; mais il était d’une puissance de travail et d’une ingéniosité inouies, et connaissait à fond les ressources du Canada⁠ ⁠; brillant et très doué, généreux de son bien comme de celui du roi, il séduisait tous ceux qui l’approchaient, et Montcalm lui-même, pendant longtemps, se laissa prendre à son charme⁠ ⁠; même quand, en dépit de sa comptabilité impeccable, on eut commencé à soupçonner ses malversations, ses pires ennemis jugèrent qu’il était impossible de se passer de lui, qu’aucun autre ne pourrait le remplacer⁠ ⁠; un peu de contrôle seulement, et des avertissements, qui ne lui furent donnés que trop tard, auraient suffi à l’empêcher de faire tourner au mal ses brillantes qualités et auraient sauvé le Canada, si le Canada avait pu être sauvé.

142

Pour commencer, au lieu de réagir contre le système de crédit à outrance qui n’avait cessé de se développer depuis le début du siècle, il ne s’attacha qu’à l’étendre encore pour se procurer les ressources qu’exigeaient les besoins multiples auxquels il fallait faire face⁠ ⁠; les lettres de change ne furent ni refusées ni réduites, mais leur paiement fut indéfiniment retardé et finalement, en 1753, échelonné sur trois années successives, qui allaient d’ailleurs s’écouler sans que les événements permissent de tenir cette promesse⁠ ⁠; et surtout, on usa sans contrainte du procédé auquel les affaires indiennes avaient donné naissance et qui permettait de fabriquer pour ainsi dire de l’argent à volonté⁠ ⁠; on remit à ceux que l’on voulait favoriser des acquits portant reconnaissance de fournitures faites ou de services rendus, invérifiables, qui se mirent à circuler dans la colonie

TRAPPEUR CANADIEN RÉPARANT SES RAQUETTES A NEIGE
Gravure TRAPPEUR CANADIEN RÉPARANT SES RAQUETTES A NEIGE
A NEIGE

TRAPPEUR CANADIEN RÉPARANT SES RAQUETTES comme des espèces sonnantes ou même comme de la monnaie de carte, dont la vogue finit par se trouver presque arrêtée : « Si l’on calculait, arrive à écrire Bigot lui-même en 1759, toutes les marchandises qui sont achetées à Québec et à Montréal, pour le compte du roi, on trouverait peut-être le double de ce qui est entré dans la colonie. »

POLITIQUE NOU- VELLE

Les conséquences de ces pratiques sont faciles à deviner⁠ ⁠; chacun fit à peu près ce qu’il voulut⁠ ⁠; il en résulta des fortunes échafaudées en quelques années, et un affaiblissement de la moralité générale, qui d’ailleurs avait depuis longtemps commencé, car le système n’est pas l’œuvre de Bigot, il l’a seulement développé⁠ ⁠; il devint vite impossible de savoir exactement ce dont on pouvait disposer, il y 142 eut des irrégularités, des retards dans les versements et les paiements, que l’on compensait en accordant par ailleurs des avantages parallèles⁠ ⁠; en quelques années, l’administration du Canada devint une complication où personne n’eût pu se reconnaître. Pour le moment ces usages lui avaient donné une souplesse et une puissance d’adaptation aux circonstances incomparables : quelles que fussent les exigences, l’intendant était assuré d’y faire face instantanément, sans charger ses administrés, sans faire appel au Trésor public, presque sans que personne s’en aperçût⁠ ⁠; tout devenait possible et l’on ne saurait s’étonner que les Canadiens gardent un souvenir presque émerveillé à celui qui fut un si puissant improvisateur, que les contemporains aient crié au miracle. propos que les événements les rendaient nécessaires. Ces ressources, ces facilités arrivaient d’autant plus à

143

La première constatation, en effet, qu’avait faite La Galissonnière, envoyé en 1747 pour remplacer le gouverneur La Jonquière empêché par sa captivité, avait été qu’il était impossible de remettre les choses en leur ancien état. La guerre, que personne en Amérique n’avait voulue, avait eu pour conséquence d’y réveiller dans toute son acuité cette question des limites sur laquelle on s’efforçait de faire le silence depuis trente ans, et nos succès relatifs, l’expédition du duc d’Anville, les courses de nos partisans sur les frontières de la Nouvelle-Angleterre et du Massachusetts, avaient obtenu ce résultat qu’elle apparaissait désormais comme vitale aux populations de la Nouvelle-Angleterre. Le gouvernement britannique, qui n’était pas en position de leur rien refuser, devait se faire leur instrument et entreprenait de rendre effective, inébranlable désormais cette prise de possession des territoires acadiens que l’on avait laissée à peu près théorique depuis la paix d’Utrecht⁠ ⁠; dès 1749, le colonel Cornwallis conduisait 4 000 hommes à Chibouctou, dont l’expédition d’Anville avait montré la valeur stratégique, et entreprenait la fondation sur ce point d’un centre de colonisation proprement britannique qui devait devenir la ville de Halifax⁠ ⁠; en même temps on essayait de faire passer dans les faits la soumission des Acadiens, qui jusque-là avaient prétendu rester « neutres », et le gouverneur Mascarene avait l’ordre de réclamer le serment de tout le territoire contesté.

Les Français réagissaient, et La Galissonnière, se fondant sur l’article 9 du traité, et le fait que les Français avaient toujours été considérés comme chez eux sur les rives de la Baie « Française », envoyait des agents dans la zone en litige, avec mission d’en expulser les ressortissants anglais⁠ ⁠; il était évident qu’on allait à un conflit et que ce conflit s’étendrait bien vite à tout le continent, où notre présence même serait mise en question pour toute la suite de l’histoire.

144

Fallait-il donc renoncer au Canada⁠ ⁠? La Galissonnière ne pouvait s’y résigner⁠ ⁠; il croyait à l’avenir de ces contrées, et estimait qu’il suffisait, pour donner plus de solidité à nos établissements, d’y transporter 10 000 paysans de France, qui trouveraient à s’employer dans le défrichement des vastes étendues disponibles dans [Ouest⁠ ⁠; Détroit et les Illinois deviendraient ainsi de magnifiques colonies agricoles, par lesquelles le Canada se suffirait à lui-même⁠ ⁠; plus à l’Ouest⁠ ⁠; le Mississipi permettait toutes les espérances.

Le mieux pour le moment eût été de nous maintenir par voie de négociations sur les positions que nous occupions. Ce fut ainsi que l’on jugea à Versailles et ce qui donna enfin lieu à la nomination en décembre 1749 de la fameuse commission chargée de préciser « les limites »⁠ ⁠; malheureusement les commissaires, La Galissonnière lui-même et Silhouette pour la France, Shirley et Mildman pour l’Angleterre, mirent assez longtemps à se réunir et quand ils s’y décidèrent procédèrent avec la lenteur habituelle à ces sortes de discussions⁠ ⁠; les événements allèrent plus vite.

Ce fut l’effet, en grande partie, de la décision de La Galissonnière lui-même, qui avait pensé qu’avant tout, les faits et les hommes importaient et qui, dès 1749, avait fait agréer à Versailles un projet suggéré par diverses personnes connaissant les lieux et dont la plus importante était le fameux abbé Le Loutre⁠ ⁠; il s’agissait d’exploiter la répugnance des Acadiens à accepter la souveraineté d’une puissance qui froissait leurs sentiments religieux, et de les déterminer à quitter leurs anciens établissements pour en former de nouveaux sur des territoires incontestablement français, où ils constitueraient comme un rempart contre de nouveaux progrès de l’Angleterre.

LA VOTER DE L’OHIO

La Cour avait accepté ce plan et plus de 3000 Acadiens avaient été en quelques mois attirés de l’autre côté de la Baie de Fundy, à la grande exaspération des Anglo-Américains, qui s’indignaient que l’on osât soustraire des sujets à leur souverain légitime. Des événements plus gros encore de conséquences s’accomplissaient plus au Sud, dans la région qui s’étend entre les Alleghannys et le Mississipi, et spécialement dans la vallée de l’Ohio. Nous avions toujours prétendu à la souveraineté de ces contrées, que nos explorateurs avaient été les premiers à reconnaître, qu’un édit royal de 1712 avait formellement revendiquées et que nos traitants n’avaient cessé de fréquenter. Les Anglais, de leur côté, n’avaient pendant longtemps guère semblé s’en soucier, quoique les chartes de concession de leurs diverses colonies fussent toutes valables pour une extension sans aucune limite dans la direction de l’intérieur. Mais à partir de 1730, il s’était produit un fait nouveau, l’aflux sur la terre américaine d’immigrants, presbytériens écossais de l’Ulster ou protestants allemands, actifs, remuants, entreprenants, qui ne demandaient qu’à aller de l’avant et à prendre possession de nouvelles terres. En même temps se produisait un changement dans la nature des rapports des Anglais avec les Indiens⁠ ⁠; certains des nouveaux venus, au lieu de mépriser ceux-ci comme on avait fait jusque-là, nouaient avec eux des relations d’évangélisation et de commerce qui allaient jusqu’à l’amitié⁠ ⁠; c’est par leur influence que se concluait à Lancaster, en 1744, un traité solennel, renouvelant l’antique amitié des Anglais avec les Iroquois⁠ ⁠; ceux-ci se proclamaient les alliés des premiers⁠ ⁠; en échange on leur reconnaissait la propriété des territoires s’étendant entre l’Ohio et les montagnes jusqu’à la Pennsylvanie⁠ ⁠; les traitants anglais se mettaient à fréquenter leurs villages et à nouer avec eux des relations.

145

Tout cela était d’autant plus inquiétant qu’au même moment, par un contrecoup de ces guerres indiennes auxquelles on n’a pas accordé l’attention qu’elles méritent, les Miamis, dont nous avons vu la révolte en 1747, dessinaient de leur côté un mouvement qui tendait à les rapprocher de cette zone neutre que nous n’avions pas encore réussi à occuper. Un chef nommé Old Briton, par les Français La Demoiselle, y constituait un grand village de dissidents, Pickawillany, qui en 1749 ne rassemblait pas moins de 400 familles⁠ ⁠; les agents anglais entraient en relations avec lui, et quelques-uns d’entre eux s’y établissaient à demeure. Déjà même des intérêts plus officiels s’engageaient en ces lieux : les Virginiens, qui craignaient de se voir devancer par leurs voisins de Pennsylvanie sur cette route de l’intérieur, formaient en 1748 une compagnie qui se faisait concéder 500 000 acres, 2 000 kilomètres carrés, le long de la vallée de l’Ohio jusqu’à son confluent avec la Monongahéla (la Malengueule des Français)⁠ ⁠; bientôt le gouverneur Dinwiddie allait devenir l’un des actionnaires.

Laisser les Anglais prendre pied dans ces régions, c’était s’exposer à les voir à bref délai pousser leur influence jusque sur le Mississipi⁠ ⁠; les communications entre le Canada et la Louisiane seraient menacées, notre influence sur nos Indiens à laquelle nous tenions par-dessus tout, risquerait de nous échapper⁠ ⁠; nos territoires même ne seraient-ils pas menacés à leur tour, et l’Ohio n’était-il pas pour eux une barrière indispensable du côté du Sud, comme l’Acadie l’était à

HISTOIRE DES COLONIES.

146 IL A JONQUIERE

l’Est⁠ ⁠? « Rien, disait un expert des choses du Nouveau-Monde, ne sauvera le Canada, si on laisse les Anglais à l’Ouest de l’Ohio et de la Monongahela. » ligne des postes qui par Frontenac, Niagara et Détroit, En conséquence, on ne se bornait pas à renforcer la unissait Montréal à nos établissements de l’Ouest (Forts de la Présentation à Ogdensburg, Rouillé à Toronto, la Baye sur le Michigan, créés ou relevés en 1749), on prenait l’offensive, et avant même que fût connue la constitution de la Compagnie de Virginie, on entreprenait d’établir effectivement notre suprématie sur la zone contestée. Le major du Détroit, Céloron de Blainville, partait de La Chine le 15 mai 1749, et par Niagara et le portage de Chautaqua, gagnait la vallée de l’Ohio, qu’il parcourait dans toute son étendue⁠ ⁠; il était de retour par le Nord en novembre, ayant sur son passage enterré des plaques de plomb (dont une au moins a été retrouvée), portant prise de possession du pays au nom de Sa Majesté. Il n’avait rencontré aucune résistance sérieuse, mais il avait été frappé (Miniature du dix-huitième siècle). de l’augmentation du nombre des Indiens dans ces parages et de leur tendance à se rapprocher des Anglais, qui payaient mieux. Convenait-il d’ignorer le péril et d’attendre les événements⁠ ⁠? A les devancer, on risquait de provoquer un conflit d’autant plus redoutable que les Virginiens, jusque-là restés à peu près indifférents à notre présence sur le continent, se joindraient maintenant à nos vieux ennemis de la Nouvelle-Angleterre, et qu’ils entraîneraient certainement leur métropole dans une guerre générale, à quoi nous n’étions pas préparés, et qui n’était pas dans les vues du gouvernement. La Galissonnière, sans doute, eût persisté⁠ ⁠; mais ce n’était pas à lui que devait incomber la responsabilité de ce qui allait suivre. 1746, arrivait le 25 août 1749, et tout de suite dénonçait le Le nouveau gouverneur, La Jonquière, nommé depuis danger du plan suivi⁠ ⁠; si l’on voulait la guerre, du moins qu’on lui donnât les

LA JONQUIÈRE, miniature du XVIlle siècle
Gravure LA JONQUIÈRE, miniature du XVIlle siècle
147

forces nécessaires. Mais à Versailles on croyait que l’on pourrait éviter cette guerre, qu’elle ne se ferait jamais pour des intérêts aussi lointains, que la politique indienne suffisait à tout : « De toutes les parties de l’administration, disaient les instructions à La Jonquière, celle qui exige les soins les plus suivis, c’est le gouvernement des sauvages, » et l’on se vantait que les Iroquois étaient gagnés, qu’ils avaient empêché les Anglais d’attaquer Niagara, qu’ils détruiraient Chouaguen pour nous. Même attitude en ce qui concernait l’Acadie : en février 1750, notre ministère réclamait que les Anglais évacuassent toutes leurs possessions de la terre ferme en dehors de l’isthme, qu’ils détruisissent les forts construits au Sud du Saint-Sacrement, qu’ils abandonnassent tout le bassin de l’Erié et de l’Ontario⁠ ⁠; les hauteurs sépareraient nos domaines de ceux que nous consentions à laisser aux Six-Nations et aux Delawares.

La Jonquière était un militaire, il fit ce qu’on lui ordonnait : « Faites attention, écrivait-il à Cornwallis, que le roi de France est le premier possesseur de tout ce continent », et cette attitude d’énergie faillit réussir : en Acadie, les avant-postes de ceux qu’il faut appeler dès maintenant des adversaires s’immobilisèrent de part et d’autre de la rivière Messagouèche, après des épisodes dramatiques comme l’incendie de Beaubassin⁠ ⁠; au Sud les pionniers anglais, Walter, Gist, avaient parcouru le pays jusqu’à 150 milles de la rivière⁠ ⁠; Pickawillany avait arboré le drapeau anglais⁠ ⁠; l’alarme avait été telle que Céloron avait eu l’ordre d’en finir, fût-ce par une attaque en pleine paix. Il ne fut pas besoin d’en venir là⁠ ⁠; un de ces métis qui ont tant fait pour notre collaboration avec les races indigènes, le demi- Ottaouais Charles de Langlade, cadet dans les troupes de la colonie, avec 240 des frères de sa tribu, se jeta à l’improviste sur le village⁠ ⁠; les Anglais furent épargnés, mais du reste, en dépit d’un semblant de capitulation, on fit un horrible massacre⁠ ⁠; notre vieil ennemi, La Demoiselle, fut coupé en morceaux, rôti et mangé (21 juin 175T)⁠ ⁠; le village détruit ne se releva jamais et les Miamis, avec tous les alliés qu’ils avaient entraînés, firent leur soumission⁠ ⁠; notre frontière fut du coup portée plus loin qu’elle n’avait jamais été.

Les Anglais protestaient, à Versailles, contre ces agissements⁠ ⁠; on leur promettait une enquête, mais on avait contre le gouverneur d’autres griefs, on l’accusait, comme tout le monde, de spéculations et de profits illicites. Furieux de ces soupçons, en guerre ouverte avec les jésuites, La Jonquière demanda son rappel et l’obtint (octobre 1751)⁠ ⁠; mais il n’eut pas le temps d’en jouir⁠ ⁠; il mourut le 17 mars 1752 à Québec.

148 DE DUQUESNE

Son successeur était, non pas comme on l’avait espéré au Canada, où la déception fut grande, le marquis de Vaudreuil, fils de l’ancien gouverneur, déjà gouverneur de la Louisiane depuis dix ans, mais un homme de La Galissonnière, désigné par lui au choix du ministre, le marquis Duquesne-Menneville.

Hautain et impérieux, étranger au Canada dont il ignorait tout, il n’y voyait qu’une case dans le grand échiquier où se poursuivait la lutte séculaire entre la France et l’Angleterre⁠ ⁠; il donna tous ses soins à la milice, qu’il mit sur un pied vraiment militaire, exigeant des exercices, de la discipline et une stricte obéissance⁠ ⁠; les Canadiens prirent assez mal ces réformes, qui les gênaient dans leurs habitudes de paysans, mais le résultat fut acquis et le gouverneur put écrire : « Je n’exagère pas, Monseigneur, lorsque je vous assure que la troupe la mieux tenue ne pourrait être mieux armée que les miliciens. »

La grosse affaire restait cependant celle de l’Ohio et la principale activité de Duquesne devait être d’en organiser la prise de possession. Il en confiait le soin au grand homme de l’Ouest, à Marin, qui, en 1752, prenait le commandement de ces régions. Il s’agissait de créer un portage entre l’Erié et les vallées des affluents du grand fleuve, puis, sur l’Ohio même, une série de postes fortifiés qui empêcheraient les traitants anglais de se répandre dans ces contrées et nous assureraient, du fort de La Présentation sur le Saint-Laurent à celui de Crèvecœur dans l’Illinois, une voie de communication autrement solide et utile, entre le Canada et la Louisiane, que celle à laquelle nous étions jusque-là réduits, par les Lacs et le fort de Chartres.

L A RÉACTION ANGLO-AMÉRICAINE ET L’ATTENTAT DE JUMONVILLE

Dès 1753, Marin fondait ainsi les forts Presqu’ile sur la rive même de l’Erié, et Le Bœuf sur le French Creek, un des affluents de l’Alleghany⁠ ⁠; son successeur, Le Gardeur de Saint-Pierre, continuait, créant le fort Vénango sur la rivière Alleghany elle-même, et envoyait en avant son lieutenant Contrecœur et les deux frères Villiers, qui allaient élever aux Fourches de l’Ohio, c’est-à-dire à la jonction des deux branches qui forment ce fleuve, la Monongahéla et l’Ohio, sur le site de la ville actuelle de Pittsburg, l’ouvrage qui allait jouer un rôle capital dans cette histoire et auquel on donnait le nom de l’animateur même de toute cette œuvre, le Fort Duquesne. réagir⁠ ⁠; à défaut des Pennsylvaniens, domi- Les Américains n’avaient pas été sans nés par les Quakers et de qui l’Assemblée avait refusé de voter les fonds nécessaires pour organiser la défense après Pickawillanny, les Virginiens, menés par leur énergique gouverneur Dinwiddie, entreprenaient de répondre à leurs alliés indiens, qui réclamaient du secours⁠ ⁠; dès octobre 1753, un aide de camp du gouverneur, l’adjudant-général Georges Washington, dont toute la famille était engagée dans l’affaire, se rendait accompagné du pionnier Gist auprès des chefs français pour les sommer d’évacuer un territoire où leur présence était illégale (en vertu du fameux traité de Lancaster, qui en attribuait la propriété aux Iroquois, c’est-à-dire aux Anglais). Repentigny, qui le recevait au Fort Le Bœuf, lui répondait par une fin de non-recevoir absolue, appuyée sur ses instructions et nos droits remontant à Cavelier de La Salle. Il fallait en venir aux arguments de fait, et Dinwiddie, qui venait de lancer, au nom de la Compagnie de l’Ohio, une proclamation promettant des terres aux volontaires qui s’engageraient pour soutenir sa cause, envoyait (février 1754) un traitant nommé Trent établir un poste dans la région des Fourches, tandis que Washington l’appuierait avec un détachement de I5o hommes. (D’après le portrait de Theaton. Collection du comte Dillon). C’est alors que les événements se précipitent⁠ ⁠; conformément aux ordres venus de Québec, échos eux-mêmes de ceux de Paris, les officiers français ne purent tolérer l’entreprise de Trent⁠ ⁠; après l’avoir sommé de quitter la place, ils enveloppèrent son petit campement et forcèrent son suppléant, l’enseigne Ward, à signer une capitulation d’évacuation (17 avril)⁠ ⁠; puis l’un d’eux, Villiers de Jumonville, fut envoyé avec une petite escorte (34 hommes) à la recherche de Washington pour l’inviter à se retirer : il n’y avait pas encore de morts.

149
WASHINGTON EN TRAPPEUR, d’après le portrait de Theaton, collection du comte Dillon
Gravure WASHINGTON EN TRAPPEUR, d’après le portrait de Theaton, collection du comte Dillon
EFFET PRODUIT EN EUROPE ET EN AMERIQUE

Que se passa-t-il ensuite⁠ ⁠? A cent cinquante ans de distance et en présence de témoignages contradictoires, il est difficile de préciser⁠ ⁠; il semble bien que Jumonville, se fiant à un privilège universellement reconnu, n’ait pas pris de précautions⁠ ⁠; Washington qui, de son côté, s’était arrêté en un lieu nommé les Grandes Prairies, à trois lieues du Fort Duquesne, où il avait construit une enceinte de pieux qui fut le Fort de la Nécessité, se croyait peut-être en guerre depuis l’aventure de Ward⁠ ⁠; c’était un très jeune homme — il avait vingt-deux ans — qui n’avait pas encore grand’chose d’un officier régulier, même pas l’uniforme (on l’appelait le général en peau de daim)⁠ ⁠; il était entouré de gens des frontières, et de sauvages pour qui les lois de la guerre, telles qu’on les formulait en Europe, étaient lettre morte : dans les bois et les prairies, c’était à chacun à se garder⁠ ⁠! Il parut qu’il y avait là une occasion et, dans la confusion qui suivit, Jumonville - avait-il pu faire reconnaître sa qualité de parlementaire⁠ ⁠? C’est douteux, — et plusieurs de ses compagnons furent tués (28 mai 1754). Cela n’avait pas duré un quart d’heure. Il est évident que cette nouvelle ne pouvait que soulever l’indignation des Français du Fort Duquesne⁠ ⁠; avec 600 hommes et 100 sauvages, le propre frère du mort, Coulon de Villiers, vint assiéger le Fort de la Nécessité⁠ ⁠; Washington n’avait pas 300 hommes⁠ ⁠; on lui permit de se retirer, en laissant des otages pour la restitution des prisonniers faits le 28 mai⁠ ⁠; la capitulation, extrêmement dure, porte que les Français n’avaient pris les armes que pour venger l’assassinat (exactement l’assassin) d’un des leurs⁠ ⁠; peut-être Washington, qui ne savait pas le français, avait-il été trahi par son interprète⁠ ⁠; le mot, pourtant, est le même dans les deux langues⁠ ⁠; quoi qu’il en soit, il protesta toujours énergiquement, par la suite, contre ce qu’on lui avait fait dire (4 juillet). у furent aussitôt lobjet d’une indignation qui Connues en Europe, ces péripéties tragiques ne s’est point encore apaisée⁠ ⁠; ce fut en vain que, pour faire contrepoids à l’effet produit par cet assassinat de Fumonville, l’Angleterre mit en avant d’autres cruels incidents de la vie des frontières, le meurtre, l’année précédente, en Acadie, du capitaine Howe, envoyé en parlementaire aux Français⁠ ⁠; les circonstances n’étaient pas comparables⁠ ⁠; Howe avait été surtout victime

150
MAISON CANADIENNE. ILE D’ORLÉANS
Gravure MAISON CANADIENNE. ILE D’ORLÉANS
151

de son imprudence, aucun Français ne s’étant trouvé sur les lieux et la culpabilité, même lointaine, de l’abbé Le Loutre n’ayant jamais été établie.

Mais on peut se demander si ces épisodes, auxquels les lieux et les détails, la destinée surtout de l’un des acteurs, ont prêté un tel prestige romanesque, ont bien eu par eux-mêmes l’influence qu’on a prétendue sur les événements, s’ils n’ont pas contribué seulement à une évolution qui déjà s’accomplissait par ailleurs.

Depuis plusieurs mois, en effet, nos progrès dans ces régions avaient pris un caractère tel que le danger était apparu immédiat et terrible pour toute la masse des treize colonies⁠ ⁠; il ne s’agissait plus seulement de nos entreprises territoriales, mais le ralliement à peu près unanime des Indiens à notre influence - même les Iroquois étaient entraînés par la tenace propagande de Joncaire — épouvantait à un point dont il est difficile de se faire une idée⁠ ⁠; toutes les colonies, et non plus comme auparavant le seul Massachusetts, se voyaient menacées⁠ ⁠; la nécessité de prendre des mesures de défense s’imposait et c’était bien pour répondre à un vœu général que les Lords du Commerce engageaient, à l’automne de 1753, les Américains à se concerter pour adopter une politique commune à l’égard des Indiens.

NOTRE-DAME DES VICTOIRES A QUÉBEC ISI
Gravure NOTRE-DAME DES VICTOIRES A QUÉBEC ISI

Le Congrès se réunit à Albany le 29 juin 1754⁠ ⁠; il rassemblait les délégués de sept colonies seulement (New-Yo ennsylvanie, Maryland et les quatre de la Nouvelle-Angleterre) et ne fit à peu près rien⁠ ⁠; les chefs Iroquois, que l’on avait convoqués, se plaignirent de l’abandon où ils étaient laissés⁠ ⁠; on discuta et l’on finit par adopter le fameux plan de constitution proposé par Franklin (Io juillet), mais c’était une manifestation platonique et destinée à le rester⁠ ⁠; aucune des Assemblées coloniales ne ratifia le vote et le Conseil Privé refusa même de l’examiner, le déclarant unenglish. La seule modification qui résultât de cet événement, mais elle était capitale, était que le sentiment de l’unité était né : non seulement la Nouvelle-Angleterre et la Virginie, mais les colonies du Centre elles-mêmes comprenaient la nécessité de la lutte.

Celles du Sud étaient déjà allées plus loin⁠ ⁠; dès la fin de 1753, Dinwiddie, pour qui c’était une affaire personnelle, avait sollicité le secours du Board of Trade, et nous avons vu comment au printemps il n’avait pas hésité à mettre en mouvement les troupes. La catastrophe venue, et quand il apparut que les frontières de Virginie étaient ouvertes à une invasion, il demanda que l’on vînt à tout prix à son aide, mais l’esprit public n’était pas encore entièrement préparé⁠ ⁠; seuls le Nord et le Sud marchèrent à fond⁠ ⁠; les colonies intermédiaires, plus éloignées de la frontière, promirent de l’argent⁠ ⁠; la métropole, qui était obligée de ménager ses colonies, n’eut pas cette réserve⁠ ⁠; sans peut-être comprendre exactement ce qu’il faisait, le ministère donna des fonds et des troupes. Ces troupes, deux régiments auxquels on en joindrait deux autres à recruter en Amérique, s’embarquèrent à Cork en septembre 1754.

152 IL A GUERRE

La Guerre de Sept Ans ou, comme disent les Américains, d’une manière qui exprime bien la vérité historique de leur point de vue, l’ère des guerres françaises et indiennes (french and indian wars) était commencée. Etait-elle vraiment fatale⁠ ⁠? L’on ne voit pas comment les Anglo-Américains eussent pu renoncer à s’étendre à l’intérieur du continent, ni les Français se résigner de leur plein gré à évacuer des territoires déjà occupés par eux⁠ ⁠; mais il est certain que le conflit fut précipité par les initiatives plus ou moins justifiées des deux nations. Les discussions sur l’Acadie, en dépit de leur aigreur apparente, eussent fini par s’arranger, les Anglais ne prétendant pas vraiment à la limite du Saint-Laurent et les Français n’entendant pas revenir sur le traité d’Utrecht, mais il en était autrement de celles de l’Ohio⁠ ⁠; là on se trouvait en présence de deux ambitions affrontées, d’autant plus inconciliables que, sur ce terrain vierge, toutes les prétentions étaient à peu près soutenables et que, par ailleurs, elles s’appuyaient sur le levier de l’intérêt personnel⁠ ⁠; le règlement ne pouvait être qu’une question de force.

YE ME SOUVIENS

Citer ce chapitre

Joannès Tramond, « Les préliminatres de la crise », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 127-152.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/canada/les-preliminatres-de-la-crise/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715