Tome I · Le Canada après le traité d'Utrecht · Chapitre 1
L'apogée du Canada, colonie française
L’APOGÉE DU CANADA, COLONIE FRANÇAISE
Entre la mer et les lacs : la question iroquoise. — Niagara et Oswego. — Le Grand Ouest. - La guerre des Renards. — Le Canada et la Louisiane. - Le Canada et la France. — Les indigènes. — Les métis. — Le peuplement. — Le Canada colonial. — Le régime des seigneuries. — Les habitants. — L’organisation religieuse. — Les intérêts civils et l’administration. — Le gouvernement. — La vie économique, les fourrures, l’agriculture et l’industrie. — La question monétaire. - Le pouvoir judiciaire, formation d’un esprit public.
AR l’article Io du traité d’Utrecht, « le roi restitue à la reine de la Grande-Bretagne la baie et le détroit d’Hudson, avec. toutes les terres en dépendant ». Par l’article 12, « la Nouvelle-Ecosse, autrement dite l’Acadie, conformément à ses anciennes limites, est cédée à la Grande-Bretagne ». Par l’article 13, il en est de même de Terre- Neuve, réserve faite du droit de pêche, mais l’ile du Cap Breton et les autres îles de l’embouchure du Saint-Laurent demeurent à la France. En apparence cela est net : nous sommes définitivement exclus des côtes, conservant seulement un étroit couloir pour communiquer avec le dehors. Ces stipulations n’en renferment pas moins d’étranges ambiguités, qui maintiennent la porte ouverte aux difficultés et aux conflits. A Terre-Neuve, le péril se trouva momentanément ajourné, les Bancs suffisant 99 à l’activité de nos pêcheurs, et tout l’effort se porta vers les îles du golfe ; on voulut y avoir un port, pour remplacer Plaisance comme base de la pêche et pour disposer d’une relâche sur la route de Québec. Et c’est ainsi que commença à s’élever cet entrepôt-forteresse de Louisbourg en l’Ile Royale, appelé à une si prodigieuse et si brève fortune ; aucune opposition ne vint de la part des Anglais ; il ne put malheureusement en être de même sur le continent.
100Qu’était-ce au juste, en effet, que « les limites anciennes » de l’Acadie ? Certains Anglais prétendirent les reculer jusqu’à la rive sud du Saint-Laurent, tandis que les Français auraient été tentés de les restreindre aux environs immédiats de Port- Royal ; les plus modérés déclaraient que l’Acadie se bornait certainement à la péninsule ; de l’autre côté de la Baie Française, on aurait porté la frontière à la rivière Sainte-Croix, ou même au Kennebec ; nous aurions ainsi conservé un accès sur la mer libre de glaces ; mais l’état de fait allait tout régler.
ENTRE LA MER ET LES LACS : / LA QUESTION IROQUOISEOn verra dans une autre partie de cet ouvrage comment la fidélité des colons et des indigènes faillit le faire tourner en notre faveur. Mais tout était à la paix et à la prudence, et l’on finit par conclure une manière d’accord verbal, par lequel les Français abandonnaient les Abénakis qui se réclamaient d’eux. Une partie passa sur le territoire canadien ; les autres, et les colons établis dans cette contrée, continuèrent à y vivre à peu près à leur guise, conservant seulement avec Québec les relations d’ordre religieux qui étaient toute leur vie sociale ; les Anglais s’accommodèrent de cette soumission silencieuse et ne cherchèrent pas à la rendre plus effective. Les commissaires dont le traité avait prévu la nomination pour la fixation des limites ne se réunirent jamais et le silence se fit pour vingt ans sur cette irritante question. Plus à l’ouest, un autre article (article I5) du traité avait stipulé que les Français « ne molesteraient plus à l’avenir les Cinq Nations ou cantons des Iroquois réunis à la Grande-Bretagne, ni les autres nations de l’Amérique sujettes à cette couronne ».
C’était le triomphe de la politique suivie depuis trente ans par les gouverneurs de New-York. Tout le pays des montagnes entre les Lacs et la mer, dont cette féroce confédération avait successivement refoulé ou exterminé les autres occupants, se trouvait transformé en une sorte de zone neutre mettant les établissements britanniques à l’abri de nos incursions ; l’on comprend que ceux qui en ont bénéficié célèbrent encore aujourd’hui avec enthousiasme un pareil résultat, même payé par l’arrêt d’une œuvre de civilisation à laquelle, par ailleurs, ils sont les premiers à rendre hommage. « Nous devons, écrit Parkmann, nous devons, nous autres Amé- 100
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102ricains, nous féliciter au nom de la Liberté, nous applaudir de l’échec que les fureurs des Iroquois ont fait subir au plan de nos adversaires ; pour nous, bien que le résultat de la lutte entre la liberté et l’absolutisme n’eût jamais été douteux, le triomphe de l’une des deux nations eût été plus chèrement acheté et la chute de l’autre plus contestable. Des peuples nourris dans les idées et les coutumes d’une monarchie féodale, contenus dans une hiérarchie hostile aux libertés de la pensée, eussent constitué un obstacle durable qui aurait arrêté les majestueuses expériences dont l’Amérique allait être le théâtre. »
OSWEGOL’événement cependant fut sur le point de décevoir ces espérances : les Iroquois n’étaient pas exactement ce qu’imaginaient ceux qui croyaient s’en être fait des instruments dociles ; ils se flattaient de tenir la balance égale entre les deux : « Si le roi d’Angleterre est notre père, disaient-ils, le roi de France est notre mère » ; ils venaient de montrer ces dispositions en gardant une scrupuleuse neutralité dans la lutte qui se terminait : la deuxième guerre iroquoise (1687-1701) fut la dernière, et le traité sur lequel les divers chefs avaient apposé leurs marques à Montréal, le 4 août 170I, fut scrupuleusement observé pendant un demi-siècle. Dès le lendemain de la paix, nos trafiquants avaient recommencé à fréquenter la région des lacs. Le gouverneur de New- York, Burnet, protesta contre ce qu’il prétendait une violation du traité, puis, en 1724, de sa propre autorité, l’Assemblée Coloniale étant comme toujours lente à se décider aux dépenses, il entreprit la construction d’un fort sur la rive même de l’Ontario, à l’embouchure de la rivière Oswego, ou Chouaguen, comme disaient les Français. En riposte, sur un ordre de France, l’ingénieur Chaussegros de Léry commença à relever, à Niagara, la forteresse que Denonville y avait une première fois édifiée en 1687 ; dès 1727, la place était en état de braver un coup de main. En même temps nos agents étaient autorisés à courir sus aux canots anglais, à les piller s’ils refusaient de se retirer des Lacs.
D’un côté ni de l’autre on ne pouvait vouloir pousser les choses à bout ; Oswego et Niagara subsistèrent donc face à face, mais la domination et le contrôle des Lacs nous restèrent. L’habile diplomatie indienne de la France l’avait une fois de plus emporté et nous maintenait l’accès à l’intérieur, presque exclusif, avec tout ce que cette facilité comportait pour l’avenir. Il n’en restait pas moins que, de la mer aux Lacs, les événements avaient abouti à constituer entre les deux partis une manière de marche, aux limites de laquelle ils s’affrontaient sans pouvoir marquer de progrès de part ni d’autre ; l’expansion traversait ainsi une période d’immobilisation, qui contraignait le Canada, replié sur soi-même, à se consacrer pour un temps à la mise en valeur de ses ressources propres. Il en était de même, pour d’autres raisons, des régions situées
103OUEST plus à l’ouest, au delà des Grands Lacs et jusqu’au Mississipi.
La politique française avait été sur ce point d’une rare originalité ; Venant après la décision générale, prise le 21 mai 1696, de supprimer à l’avenir tous les congés de traite, l’entreprise du Fort Pontchartrain du Détroit avait tendu à réaliser un objet simple et logique : il s’agissait de créer sur cet emplacement, dont la ville moderne de Détroit a confirmé la valeur, un établissement sérieux, le « Paris de l’Amérique », où l’on aurait constitué un groupement compact de colons de race blanche, de manière à former un centre d’où notre influence, notre religion et notre civilisation auraient rayonné dans tous les alentours. Avec deux ou trois établissements de ce genre entre le Canada et la Louisiane, notre domination eût été à jamais assurée sur le continent.
HUTTE DE COLONS CANADIENS AU DÉBUT DE LA COLONISATION (Cabinet des Estampes).
Les effets, malheureusement, répondirent mal à ce rêve : Détroit n’avait en 1721 que trente-quatre habitants ; la ville annoncée n’était même pas un village.
LA RENARD DES RENARDSCertains résultats, cependant, furent obtenus, grâce à la sécurité que la pacification de 1701 avait permis de rétablir dans ces régions : un mouvement de retour en arrière vers leurs anciens habitats commença à se dessiner parmi les populations algonquines, que la terreur iroquoise avait fait fuir vers l’Ouest illimité ; officiers et missionnaires s’efforcèrent de les retenir, de les fixer, de les former peu à peu à une vie plus proche de la civilisation ; mais ce fut précisément de cette intervention, de cette tendance à nous mêler des affaires indigènes que sortit la plus grande crise qui ait menacé nos progrès dans ces régions : c’est elle que l’on trouve à l’origine de la guerre des Renards. gine algonquine, fréquentant les parages du Michigan vers Ces Renards - Outagamis — étaient une tribu d’oril’Ouest et le Sud, qui n’avaient pas tardé à s’accommoder assez mal du voisinage de nos auxiliaires hurons et ottaouais. Les Anglais, avec qui les Renards étaient en relations par les Iroquois et Albany, avaient fait passer des armes aux mécontents et ceux-ci avaient fini par concevoir en 1701 un projet
Village de renard, MA Petit Lac des Renards Re CoLim Petit Coliani ras/da Renards fortifier Lac des Puants
JUSQU’A LEUR DERNIER VILLAGERenards (Carte dressée à Québec en 1730 par Chaussegros de Lery). d’extermination de leurs ennemis, et des Français qui les protégeaient. L’exécution avait suivi et, par deux fois, en 1714 et en 1716, il avait fallu se décider à envoyer là de véritables petites armées qui avaient dispersé les plus forts rassemblements ; mais, en dépit de tout, les révoltés tenaient toujours la campagne, attaquant et massacrant les isolés. On finit par aller les joindre à travers 104 un affreux pays de bois et de marécages, jusque dans le plus grand de leurs villages, où cinq cents des leurs tinrent plusieurs semaines derrière trois enceintes de bois et de terre ; il fallut avoir recours contre eux à tous les artifices des guerres d’Europe, ouvrir des tranchées, tirer le canon, faire jouer la mine ; même alors on ne put en avoir entièrement raison, et il fallut se proclamer contents d’une paix avec ces sauvages, par laquelle ils promettaient de payer les frais de la guerre, ce qui donna lieu aux malveillants de déclarer que cette belle opération n’avait eu pour objet que de procurer du castor à bon marché.
CARTE DU PAYS DES SAUVAGES RENARDS DEPUIS LA BAIE DU LAC MICHIGAN
105 LOUISIANEMalgré ce prétendu succès, une manière de guerre à peu près permanente régnait désormais en ces régions, rendant impossible l’établissement des communications régulières entre les Lacs et le Mississipi jusqu’aux confins de la Louisiane ; les Iroquois d’autre part vers l’Est, les Sioux et les Dakotas au Nord, restaient en dehors de notre système et en paralysaient le développement. Une décision venue de Paris devait encore aggraver les effets de cette situation : la Compagnie d’Occident obtenait, par un arrêt du Conseil du 27 septembre 1717, l’entière séparation administrative de la Louisiane et de la Nouvelle-France. La limite approximative passait à peu près par le 40°.
Les Canadiens, qui avaient presque à eux seuls découvert et fondé la Louisiane, ressentirent vivement cette amputation ; ils auraient voulu que les portages du Michigan et du Wisconsin, nécessaires aux communications vers l’Ouest, restassent attachés aux postes du Détroit et de la Baye, et ces sentiments se traduisirent parfois jusque dans leurs relations avec les indigènes : des traitants, des officiers du roi, allèrent jusqu’à laisser entendre aux tribus de ces régions que les Français du Nord et ceux du Midi n’étaient pas les mêmes, et que les traités faits avec les uns n’engageaient pas avec les autres ; il y eut là des conflits que Versailles dut arbitrer, entre le Fort de Chartres et les agents du gouvernement de Québec : tel était l’appât des fourrures, que le Canada et la Louisiane, séparés, devenaient presque hostiles.
LE LA FRANCE LA FRANCEQuoi qu’il en soit, l’effet de ces mesures était net : désormais limité par une frontière définie, au moins dans ses grandes lignes, séparé des établissements anglais par une zone neutre, de ceux du Golfe du Mexique par une région hostile et une ligne administrative, le Canada constitue une unité géographique fixée ; à l’intérieur de ses frontières, le mot d’ordre est pour un temps qu’on ne cherche pas à s’étendre prématurément ; la Nouvelle-France a cessé d’être le théâtre d’exploits héroïques et romanesques : les temps sont venus où son histoire va devenir celle d’une colonie, peut-être d’une nation en formation. La tâche était immense et magnifique : il s’agissait d’occuper, de peupler et de mettre en valeur un territoire cinq ou six fois grand comme la France, qui nourrit aujourd’hui cinq millions d’habitants ; il y aurait eu là de quoi exciter tous les enthousiasmes et déployer toutes les énergies. nada moins encore que n’avaient su les contemporains de Mais la France n’en savait rien, elle savait du Ca- Louis XIV ; les Relations avaient cessé d’être imprimées depuis 1673, et les rares ouvrages qui paraissaient encore, l’Histoire de l’Amérique septentrionale de Bacqueville-la-Potherie (1722), les Nouveaux Voyages de La Hontan (huit éditions de 1703 à 1731), n’avaient comme lecteurs que des curieux avides de détails pittoresques ou de thèmes faciles aux développements bientôt à la mode sur l’excellence de l’homme à l’état de nature. Le Canada n’avait même pas pour attirer l’attention du public les mirages ou les réalités de prompte fortune que promettaient la Louisiane ou les Indes : la nation s’en désintéressait ; il allait en grande partie être — et rien n’explique mieux la tournure que prit son développement, — abandonné à lui-même et au génie particulier de ses habitants. De ses habitants, c’est-à-dire de ses colons ; il convient en
106GÈNES effet de remarquer que, dès ce moment, les Indiens avaient cessé de représenter un élément positif dans l’histoire de ce continent. Le rêve que quelques-uns avaient un instant conçu de les associer à notre œuvre s’était définitivement
A UN CHEF HURONS évanoui ; ceux que l’on avait réussi à faire entrer dans les cadres de notre civilisation se bornaient à quelques villages au voisinage immédiat de nos postes : au Canada propre, Hurons de Lorette, Iroquois et Nippissings du Sault (Caughnawaga) ou des Deux-Montagnes et Abénakis réfugiés, faisaient en tout I 660 personnes en 1737, ceux des Pays d’En Haut, I 520. D’ailleurs de ceux-là même la prétendue civilisation se bornait aux pratiques d’une religion à peu près formelle : la seule autorité véritable
qu’ils reconnussent, celle par laquelle s’exerçait toute la nôtre, était l’emprise de leurs missionnaires, qui se proposaient par-dessus tout de les tenir à l’écart des tentations de nos mœurs et de nos arts.
TRIBUS INDIENNESA plus forte raison serait-il vain de chercher les traces d’une assimilation quelconque parmi la masse des Indiens épars dans les vastes étendues de l’intérieur. Leur fidélité sans doute, on peut dire leur amour, à l’égard de la France ne se démentirent jamais : les chefs arboraient avec orgueil les hausse-cols et les médailles dont on récompensait et consolidait leur attachement, et ils étaient prêts à accourir (D’après une gravure de Henri R. Schoolcraft’s) au premier appel, pour peu qu’on eût besoin de leurs services ; mais là se bornatent leurs rapports avec la civilisation ; quand ils avaient accumulé leurs provisions de fourrures, ils se rendaient aux lieux fixés pour les échanges, Tadoussac, Trois- Rivières, Montréal surtout, et c’étaient alors les foires dont les voyageurs ont laissé le tableau complaisant : le gouverneur recevait les chefs et les haranguait pour leur communiquer les ordres du roi ; officiers et sachems échangeaient des présents et fumaient le calumet ; il y avait des danses solennelles, de grandiloquentes protestations d’amitié, puis les affaires commençaient, accompagnées de scènes d’ivrognerie qui dégénéraient souvent en épouvantables violences ; enfin, largement pourvus de curiosités d’Europe, les visiteurs regagnaient leurs lointains campements.
Au reste, même si ces populations eussent été plus capables de s’adapter aux conditions nouvelles, le cours de l’histoire n’en eût guère été modifié. La rareté des hommes avait toujours été une caractéristique de l’Amérique et leur nombre ne cessa de décroître au cours des deux siècles qui suivirent la découverte et la conquête : des deux cent mille Algonquins qui peuplaient les bords du Saint-Laurent au début du dix-septième siècle, il ne restait pour ainsi dire rien ; et le dépeuplement ne s’arrêta pas à la conclusion de la paix. L’eau de feu, dont aucune rigueur gouvernementale ni ecclésiastique ne supprima jamais le trafic, continua à faire son œuvre ; à partir de 1722, la picote — la petite vérole — emporta des victimes par milliers. LES METS Quatrefages, ont attribué une influence sur le caractère des Quant à la race intermédiaire à laquelle certains, comme peuples canadiens, elle n’a jamais existé : sur I 200 000 actes relevés par Tanguay, 94 concernent des unions de ce genre. Aussi, bien qu’il y eût, — moins qu’on ne croit, — des aventures, légitimes ou non, entre des coureurs des bois et les filles de leurs hôtes, l’effet n’en put-il jamais être d’apporter de nouveaux éléments à la population groupée autour de nos établissements, qui en faisait la seule force réelle ; les fils de trappeurs et de squaws, les enfants même des blancs, Français ou Anglais, que les hasards de la vie de frontière mêlaient aux Indiens, adoptaient les goûts et les occupations de ceux-ci et ne revenaient pas à la civilisation. Il y eut des métis, comme Saint-Castin ou Langlade, qui jouèrent un certain rôle dans la lutte entre les divers éléments qui se disputaient le pays, — cela est vrai surtout dans l’Ouest, la future patrie des Bois-Brûlés, — mais ce fut uniquement par l’influence qu’ils exerçaient sur leurs demi-frères de sang et de langue, on pourrait dire comme sauvages ; ils n’eurent aucune part à la mise en valeur et à la colonisation. de l’immigration. La situation, en effet, était dès ce moment C’est ce qui fait l’importance décisive de la question alarmante : en présence des 250 000 habitants des établissements anglais, c’est tout au plus si les nôtres, en 1714, en dénombraient 18 694. Tous proposaient des remèdes, mais aucun ne put être efficace : les ordonnances sur le transport des engagés avaient cessé d’être appliquées ; la colonisation militaire donnait tout au plus quelque trente ou soixante soldats libérés par an ; l’envoi de condamnés au Canada par autorité de justice, qui fournissait certains éléments excellents (braconniers, faux-sauniers et contrebandiers), cessa d’être pratiqué à partir de 1748.
108En tout, il n’y eut pas plus de 5 000 nouveaux chefs de familles à s’établir sur le sol de l’Amérique française ; l’augmentation de la population fut due à d’autres causes.
109Elle fut due à cette fécondité canadienne qui, dès cette époque, commençait à devenir célèbre : les familles de huit enfants étaient la règle, et assuraient le doublement régulier de la population en vingt ans : « La France, disait La Galissonnière en 1748, tire d’elle-même et de ses colonies des productions de toute espèce. Celle-ci ne produira d’ici très longtemps que des hommes, mais si on veut, elle en produira en assez peu de temps en si grande quantité que, loin de craindre les colonies anglaises ni les nations sauvages, elle sera en état de leur faire la loi. •
Il y avait là quelques illusions : le recensement, qui donnait le chiffre de 37716 en 1734, ne dépassa jamais 65 000 ; en face de l’évolution formidable qui s’accomplissait sur le sol des colonies britanniques par l’afflux des émigrants, les nôtres ne restaient qu’une poignée ; la disproportion LA CHAPELLE DE TADOUSSAC (D’après une peinture de Maillard). était phis forte encore en 1760 qu’en 1715.
Cette petite troupe, par surcroît, n’était pas même entièrement concentrée sur le sol du Canada propre : tous les efforts de l’administration ne purent jamais rien contre l’esprit d’aventures et le goût de la course dans les bois, et le Canadien resta jusqu’au bout un homme d’avant-garde et de marche vers l’horizon. A peine un pays commençait-il à être établi que malgré les défenses les jeunes gens, les hommes d’audace et d’initiative poussaient de l’avant, vers l’inconnu et l’indépendance. Le mal était tel qu’il valait mieux chercher à le canaliser : à partir de 1719 la pratique de l’administration revint à tolérer la traite en la légalisant par l’octroi de congés, et les chasseurs de fourrures purent redevenir dans une certaine mesure des pionniers de la colonisation. Ce fut ainsi que notre occupation s’étendit vers l’intérieur infiniment plus vite que celle de nos rivaux. Le Canada colonisa la Louisiane, le Mississipi, tout l’Ouest et aussi l’Ile Royale, etc... ; il envoya même des planteurs aux Antilles.
110E CANADA
L’HÔPITAL GÉNÉRAL DE QUÉBECLa majeure partie des colons resta cependant groupée dans l’espace restreint où la politique administrative s’efforçait de la retenir ; tout ce Canada colonial se résume à l’étroit couloir du Saint-Laurent, entre Québec et Montréal : en amont de cette dernière, il n’y eut jusqu’à la conquête anglaise que bien peu de chose ; en aval de Québec, au-dessous du cap Tourmente, on trouvait les Postes du Roi, que le gouvernement affermait pour des (D’après une gravure de la fin du dix-huitième siècle). établissements de chasse et de pêche ou d’exploitation des bois ; au Labrador il y avait quelques isolés, qui se battaient contre les Esquimaux. Mais dans la région intermédiaire, la vie était intense. « Toute la valléee, dit La Hontan, n’est qu’un immense village » ; par malheur l’occupation réelle se borna à cette étroite lisière ; il y eut seulement, sur la rivière Richelieu, quelques postes avancés, Contrecœur, Sorel, Chambly ; c’est sur ce point, ainsi que plus bas, sur la rivière de la Chaudière, que se porta le principal effort du dix-huitième siècle et que se formèrent de nouveaux établissements comme ceux de la Beauce.
Il y a des villes, deux exactement, car Trois-Rivières ne compte pas. Ce sont en réalité de très petites villes : Québec en 1706 n’a encore que I 771 habitants, 110 elle en aura 4 600 en 1739, 8 0o0 en 1754, mais elle fait vraiment figure de capitale avec sa montagne haute de quatre-vingts toises, sur laquelle se dressent les deux étages et les pavillons du château Saint-Louis, que l’on vient d’achever en 1700 ; de la terrasse qui est devant, on jouit sur la rivière et la côte Sud d’une vue qui est déjà célèbre. La basse ville est le quartier du commerce, avec une chapelle de Notre- Dame des Victoires qui commémore le souvenir de l’échec de Phipps en 1690 ; elle communique difficilement avec la haute ville où se trouvent le Palais de l’intendant et du Conseil Supérieur, installé dans l’ancienne brasserie de Talon, l’évêché, la cathédrale, et le séminaire ; ces grands établissements et quelques couvents donnent un air assez majestueux à cette partie ; la plupart des maisons sont en pierres de taille.
111Montréal, qui est aussi capitale, car le gouverneur s’y transporte à la période des foires et plus souvent en temps de guerre, se développe plus lentement : 4 500 habitants seulement vers 1760. Elle demeure comme un poste de la frontière, et surtout une cité ecclésiastique, car les Messieurs de Saint-Sulpice restent les seigneurs de tout le voisinage. Son beau moment est celui de sa foire annuelle au mois de juin, où l’on voit plusieurs milliers d’Indiens campés dans la prairie de la Madeleine, tandis que les fourrures s’entassent dans ses magasins, mais la vie y est plus dure qu’à Québec ; les mœurs aussi y demeurent plus austères.
L’existence est active dans ces villes, par les intrigues ordinaires des centres administratifs et ecclésiastiques, et surtout le commerce qui y occupe toute la saison d’été, d’autant plus fiévreux que le temps est limité. La société coloniale aime le plaisir et y apporte une distinction qui étonne les visiteurs. « On parle ici, dit Bacqueville, parfaitement bien, sans mauvais accent. Les Canadiennes ont de l’esprit, de la délicatesse, de la voix et beaucoup de disposition à danser. » Montcalm et Bougainville, cinquante ans plus tard, n’en firent pas moins d’éloges et les officiers du corps expéditionnaire s’étonnèrent de la magnificence des soupers et des bals de Bigot.
SEIGNEURIESMais quoique les villes jouent un rôle important dans l’existence de la colonie, elles ne renferment pas plus du quart de la population ; c’est par les campagnes que se créent la richesse et la force du pays, que commence à se former cette âme canadienne, dont l’influence va être si grande sur l’avenir de toute la contrée. La « seigneurie » a créé le Canada ; mais il ne faut pas entendre par là que le Canada ait été, comme l’imaginent quelques-uns, le dernier refuge du système féodal, qui à ce moment même disparaissait d’Europe ; les seigneurs canadiens ne sont à aucun degré des dominateurs 111 politiques et militaires. Suivant le mot d’un historien, le seigneur est avant tout un entrepreneur du peuplement, à qui l’administration concède une certaine étendue de territoire, une à six lieues de front sur la rivière, deux en profondeur, à charge de la morceler et d’y installer des tenanciers. Quant aux droits que les seigneurs ont sur leurs vassaux, ils se bornent à un cens d’un sol ou deux par arpent, quelques redevances ou corvées, et des banalités, dont seule celle de moulin a quelque importance. Le rôle des seigneurs, en somme, se limite à préparer le premier défrichement. La modicité de ces droits les empêche de jouer le rôle auquel on a songé pour eux, d’une aristocratie locale analogue à celle de France : gentilshommes ou bourgeois, les seigneurs terres ; les cadets vont courir la fortune dans l’Ouest, les filles entrent aux Ursulines ; ceux qui restent au foyer mangent comme ils peuvent, mais, faute d’argent, sont souvent plus incapables encore que leurs tenanciers de réaliser aucune amélioration ou d’exercer aucune influence sur l’avenir du pays ; il fallut plus d’une fois révoquer des concessions et les réunir au Domaine pour non-exécution des clauses d’établissement ; la seigneurie canadienne, en dernière analyse, a simplement fourni des cadres à la colonisation véritable, qui a été l’œuvre des concessions en roture. l’aspect des exploitations rurales en ce pays ; ces dernières se Ce sont ces « concessions » qui, jusqu’à nos jours, ont fixé présentent sous l’aspect presque invariable d’un rectangle de terre en façade sur la rivière, d’un arpent de front, sur quatre ou cinq en profondeur (à peu près vingtcinq hectares) jusqu’à la forêt qui subsiste à l’arrière-plan ; le colon commence
112L’ANCIEN MANOIR DE TILLY A SAINT-ANTOINE-DE-TILLY sont fort gueux et ne (D’après une peinture de Maillard). peuvent vivre de leurs
à se construire une maison au milieu de la portion de côte qui lui est concédée, si bien que la rivière arrive à être bordée d’une ligne d’habitations, régulièrement espacées de cent à deux cents pas.
Autour de la maison on s’est mis aussitôt à défricher, en commençant par ces abatis qui sont toujours restés comme une passion pour les Canadiens, et l’on a cultivé, avec une négligence et une nonchalance qui peuvent scandaliser certains : — « ils ne sarclent même pas le blé qu’ils sèment, » s’écrie Bigot, — mais qui n’empêchent pas les récoltes, sur ce sol vierge, d’être abondantes, pour peu que les éléments s’y prêtent ; les céréales et les légumes d’Europe, bien entendu, restent la principale culture, mais on fait aussi du maïs et l’on a des fruits admirables ; le docteur Sarrazin a enseigné à récolter et à purifier le sucre d’érable qui est devenu une friandise quotidienne.
L’élevage tient aussi une grande place dans cette exploitation, celui du cheval surtout qui est devenu la passion des Canadiens : de l’unique monture de Montmagny en 1648, on passe dès 1738, à 5056, à 13488, à 17654 ; on monte les chevaux, on s’en sert pour labourer, on les attelle à des carrioles l’été, à des traîneaux l’hiver, et ce goût se fait si vif que les administrateurs, Raudot, Bégon, s’en alarment, craignant qu’à pratiquer l’équitation les Canadiens désapprennent l’usage des raquettes, nécessaire pour la guerre.
D’autres ressources viennent de la chasse, de la pêche, de l’exploitation des forêts ; le tenancier canadien, s’il veut se contenter de ce qui peut suffire à ses premiers besoins, trouve à vivre sur sa terre, incontestablement mieux que son frère le paysan de France, dont il rejette dédaigneusement le nom pour celui d’ « habitant » : mieux logé, mieux chauffé et mieux vêtu, la vie est facilement joyeuse pour lui, surtout en hiver, la saison gaie entre toutes en ces pays où elle permet les longues randonnées en traîneau ou sur raquettes et les réunions animées ; quand tout va bien, il se dégage de cette existence une impression de bien-être qui frappe les visiteurs, et Franquet parle avec admiration « des fistons des paroisses qui portent une bourse aux cheveux, un chapeau brodé, une chemise à manchettes, des mitasses aux jambes, et dès qu’ils sont en âge d’être mariés ont chacun leur cheval ».
HISTOIRE DES COLONIESTout n’était cependant pas toujours succès et prospérité : les années mauvaises venaient et alors se faisaient sentir les effets de cette imprévoyance, de cette passivité qu’intendants et évêques s’accordaient à dénoncer comme le gros défaut de cette population, avec l’abus des liqueurs fortes ; la noblesse surtout vivait dans un état de demi-gêne qui explique l’ardeur avec laquelle elle se ruait vers les emplois du gouvernement ou le mirage des spéculations dans Ouest, licites ou 113 illicites. Dans l’ensemble pourtant, la misère totale est rare au Canada, la plupart y vivent dans un état qui en est aussi éloigné que de l’opulence, mieux certainement que la grande masse du peuple de France ; l’effort quotidien y est largement récompensé et l’on arrive ainsi à une aisance moyenne qui est la situation la plus propre à la formation de ces vertus communes où se définit l’âme d’un peuple. Aussi est-ce vraiment le moment où malgré son petit nombre, ce peuple canadien, qui ne reçoit plus qu’un faible apport de la France, commence à se dessiner avec l’ensemble des caractères qui le font aussi différent des gens de la vieille Europe que de ses voisins de la Nouvelle-Angleterre ; il en a hérité une partie de ces races sérieuses de la Normandie et du Perche qui ont fourni la matière du premier fonds autour duquel il s’est développé ; le calme et la bonhomie, une certaine tournure astucieuse et finaude, qui dégénère volontiers en esprit de critique et d’opposition, apparentent étroitement les Canadiens à leurs cousins d’outre-Océan ; mais il est d’autres traits qu’ils tiennent du pays même : l’isolement relatif dans lequel se déroule leur existence quotidienne, l’habitude de se tirer d’affaire par leur effort personnel (D’après une peinture appartenant à M. Boucher de Rouen). ont développé en eux le sens de l’indépendance et de l’initiative, sans leur enlever le goût de la vie sociale et des agréments qu’elle procure. Il en résulte une race forte et confiante, qui peine et combat rudement, avec des alternatives de faiblesse, de paresse, si l’on veut, mais qui déjà est fière de soi et refuse de se laisser mener : « Le Canadien, dit Bougainville, est haut, glorieux, menteur, obligeant, affable, honnête, infatigable... Ils sont (ces paysans) d’une merveilleuse étoffe, ont plus d’esprit, plus d’éducation que ceux de France. Cela vient, ajoutet-il, de ce qu’ils ne paient aucune taxe, de ce qu’ils ont le droit d’aller à la pêche et à la chasse et de ce qu’ils vivent dans une espèce d’indépendance. » collective ; et d’abord l’église est le premier centre autour -Ce peuple naissant n’était pas dénué de toute existence duquel se retrouvent les Canadiens, épars sur toute l’étendue d’une paroisse de 114
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plusieurs lieues ; on s’y réunit pour les cérémonies religieuses, trop nombreuses au gré des intendants, qui se plaignent que la multiplicité des fêtes chômées favorise la fainéantise, et tout naturellement c’est là aussi que se nouent et dénouent les multiples tractations de la vie civile, mariages, marchés, etc..., que par la voix du curé se font les publications des actes de l’autorité, que naissent et se répandent les nouvelles. Le curé, d’autre part, parcourt la paroisse, pour veiller aux besoins spirituels de ses ouailles, il est leur conseiller, leur guide en toute matière ; c’est autour de lui que se forme tout ce qu’il peut y avoir d’opinion publique dans la colonie, et toute la pensée canadienne.
Ces curés, de plus en plus, sont des fils du pays, formés dès leur jeune âge dans un des séminaires de Québec ou de Montréal, et gardant avec eux un contact constant ; car le plan de l’administration, d’avoir comme en France des curés fixés, vivant de leur paroisse et se suffisant par ses revenus, n’a jamais pu être réalisé : tout le temps du régime français, les curés canadiens sont restés de simples desservants a ibles, pour ainsi dire détachés de leur séminaire où ils venaient périodiquement se retremper dans des retraites, entièrement dépendants quant au temporel de l’autorité civile, qui avait toute l’administration des paroisses.
L’évêque, — il y en a cinq pendant cette période, Mgrs de Saint-Vallier (1688- 1726), Mornay, Dosquet, de Lauberivière et surtout Mgr de Pontbriand (174I- 1765), — nommé par le roi, venu de France, est encore, quoique relevant immédiatement du Saint-Siège, une manière d’agent politique, en relation constante avec les administrateurs, dont le plus souvent il partage les instructions et les vues. 115 Mais au-dessous de lui, sinon en dehors de lui, il y a d’autres dignitaires ecclésiastiques qui prennent un caractère local allant presque jusqu’à l’indépendance ; seule institution proprement canadienne qu’ils eussent officiellement, leur évêché, le seul des colonies françaises, leur était particulièrement cher ; même avant la conquête, il fallait prévoir qu’un jour viendrait où ils réclameraient qu’il fût entièrement à eux, que le titulaire en fût un Canadien.
116Les congrégations religieuses tenaient encore de plus près à la vie de cette nation naissante, à laquelle elles fournissaient tous les éléments de son développement intellectuel : jésuites, sulpiciens, récollets, Pères des Missions Etrangères ou du Saint-Esprit avaient entre leurs mains toute la formation de l’âme canadienne ; toute l’instruction qu’il y avait dans ce pays, où ce n’était pas l’usage comme aux Antilles d’envoyer les enfants en Europe, venait de leurs écoles de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, et ils n’avaient pas moins d’influence par les autres ordres, Ursulines ou Filles de la Congrégation, qui tenaient les cinq hôpitaux de la colonie et qui se chargeaient de l’éducation des filles, et aussi cette curieuse société des Frères Charron (Frères de Saint-Joseph de la Charité), née de la piété d’un marchand de Montréal, qui se voua au service des pauvres et aux Petites Écoles.
L’ADMINISTRATIONLa société qui se formait ainsi n’était pas une société lettrée : on lisait peu au Canada, et il n’y eut jamais d’imprimerie sous le régime français, même pour les besoins administratifs et le papier-monnaie. La vie religieuse, au contraire, fut ardente, et certains la poussèrent jusqu’à l’exaltation, comme cette Jeanne Le Ber, fille d’un marchand de Montréal, qui vécut quarante ans sans sortir de sa cellule derrière l’autel de la chapelle de la Congrégation, toute à ses prières, à ses extases, et à ses broderies, où la Vierge venait l’aider ; la masse de la population, certes, se tint à des hauteurs plus modérées ; elle vécut cependant suivant le même idéal ; la religion, la pensée et la discipline de l’Eglise furent toujours à la base de son activité, et rien de l’histoire canadienne ne peut s’expliquer sans ce fait essentiel, que l’autorité royale accepta et utilisa, mais qui n’était entièrement ni son œuvre, ni de son domaine. Il y avait cependant des intérêts, pour lesquels la simple discipline ecclésiastique ne pouvait suffire ; il fallait une vie civile, une organisation, un gouvernement.
DÉFENSE DE QUÉBEC ENLes Canadiens en eussent difficilement trouvé les éléments en eux-mêmes : l’aristocratie locale, nous l’avons vu, n’existait pas, et il n’y avait rien qui pût assurer, comme cela se faisait dans les colonies anglaises, l’administration du pays par le 116 pays ; la tradition d’ailleurs manquait et le gouvernement royal ne toléra jamais rien qui pût ressembler à une organisation municipale, réduisit le maire de Québec à un simple nom, les syndics élus par les marchands à un rôle de pure représentation commerciale, ne permit jamais que personne parlât au nom de tous. Dans les campagnes les curés suffirent à la publication des ordres du pouvoir ; quant à leur 1690 PAR LES MILICES (Composition de Ripart). exécution, comme il s’agissait avant tout d’affaires militaires, le soin en fut tout naturellement dévolu à un organisme militaire : la milice fut le cadre fondamental de l’organisation administrative.
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Les péripéties des luttes contre les Anglais et les Indiens l’avaient à ce point développée que l’on a pu dire que tout le Canada était devenu une caserne ou un camp militaire : tous, en théorie, étaient astreints à servir, de quinze à soixante ans ; ils étaient organisés en compagnies, — 170 dans les derniers temps de la colonie, — fortes en principe de soixante hommes, qui réunissaient les hommes d’une même côte, — la côte, unité géographique particulière au Canada, était l’ensemble des habitations desservies par un même coude de la rivière ou une même batture de la grève ; chaque compagnie était commandée par un capitaine, qui pouvait être le seigneur, mais qui ne l’était pas nécessairement, qui était avant tout l’homme chargé d’exécuter les ordres d’en haut.
118Son autorité s’étendait à peu près à tout : c’était lur qui faisait passer les revues et veillait à l’entretien des armes, lui qui recensait les hommes et les choses, procédait le cas échéant aux réquisitions, lui aussi qui tranchait les difficultés nées de l’application des ordonnances et les faisait respecter, fût-ce par des corvées, des amendes ou de la prison ; tout passait par ses mains, il devenait le ressort essentiel de l’administration, et c’est ainsi que tout naturellement le pays se trouva organisé d’une manière que les Anglais eux-mêmes eurent à peine besoin de modifier.
La milice était donc une des institutions essentielles des Canadiens, ils en tiraient un singulier orgueil, comme d’une force qui faisait leur sécurité plus que les troupes régulières, recherchaient les grades et les honneurs qui en étaient les suites, places à l’église, croix de Saint-Louis, etc..., et ne s’élevèrent jamais contre la charge qu’elle constituait. Sur les 3 500 familles canadiennes, d’ailleurs, un tiers au moins était d’origine militaire et en conservait un respect naturel de la hiérarchie ; le reste, trouvant cette société ainsi constituée, s’y intégrait facilement et en acceptait les habitudes. De la sorte s’expliquent cette apparence guerrière de la vie canadienne qui a tant frappé les visiteurs, de la sorte aussi la solidité manifestée par ces populations dans de si rudes épreuves, et enfin le reste de l’organisation administrative qu’il nous faut maintenant décrire, avec son caractère d’autoritarisme et de centralisation. LE GOMENT • NEMENT vernement des états-majors, — gouverneur, lieutenant de roi, Au-dessus des officiers de milice, il y avait dans chaque goumajor, etc.., — qui n’étaient que des organes de transmission ; leur autorité propre était extrêmement réduite et toute l’initiative appartenait, en dernière analyse, au gouverneur général et à l’intendant.
Le gouverneur général — il y en eut six de 1715 à 1760, M. de Vaudreuil, nommé en 1704, jusqu’en 1726, puis Beauharnais (1726-1747), La Galissonnière (1747-1749), La Jonquière (1749-1752), Duquesne (1752-1755) et un second Vaudreuil (1755- 1760), — était le commandant militaire et le représentant du roi dans la colonie ; il avait la haute direction de la politique, signait les traités avec les Indiens, concédait les terres, nommait à tous les emplois civils ou militaires, etc... ; tous les fonctionnaires avaient à lui rendre compte de leurs actes et ne pouvaient correspondre directement avec la France ; mais dans l’ordre administratif, il devait compter avec l’intendant.
119 UN INTÉRIEUR CANADIENL’intendant était pris parmi les officiers d’administration, parmi la Plume ; ceux qui furent en fonction pendant cette période, Bégon (1712-1726), Dupuy (1726-1728), Hocquart (1729-1748), furent des hommes probes et corrects, ayant (D’après une aquarelle de M. Horatio Walker) : de leur devoir la haute conception que s’en faisait la Robe, et son universelle compétence ; sauf quelques conflits passagers, ils vécurent en bonne intelligence avec les gouverneurs, et il le fallait. Les attributions des intendants étaient surtout d’ordre financier, — ils avaient seuls l’ordonnancement de toutes les dépenses, — mais cela suffisait à leur mettre un pied partout, et de plus ils avaient en partage avec le gouverneur le droit de faire des ordonnances ayant force de loi dans la colonie ; rien ne se faisait sans eux ; tous les fonctionnaires, sans exception, 208 seulement en 1754, pour 55 000 habitants, ce qui n’a rien d’excessif, n’étaient que leurs humbles subalternes.
L’entretien de ce personnel n’avait rien d’onéreux : le gouverneur général recevait 12 000 livres, les autres gouverneurs 3 000, les lieutenants de roi et les majors I 800 et I 200 ; il s’y joignait — c’était l’un des graves inconvénients du régime, — des profits casuels, avoués ou occultes, mais il faut avouer que dans l’ensemble c’était une charge assez légère. Avec les dépenses des troupes, quelques travaux d’utilité publique, le budget ne dépassait pas 282 238 livres en 1718 ; il atteignit en 1736 le chiffre de 66g 64I, mais n’alla pas au-dessus tant qu’il n’y eut pas la guerre.
120Les finances locales étaient cependant hors d’état d’y satisfaire : il n’y avait aucune taxe directe et les ressources se bornaient d’une part à quelques droits d’entrée, aux redevances domaniales et féodales, à la vente des magasins du roi, aux congés, etc..., de l’autre au revenu du Domaine d’Occident (un quart du produit du castor, et un dixième de celui des orignaux, plus le monopole de la traite de Tadoussac) ; le tout donnait, vers 1720, I20 000 livres par an, chiffre évidemment très inférieur aux besoins. L’intendant, en conséquence, établissait chaque année un état de prévisions qu’il envoyait en France pour obtenir les crédits nécessaires ; par provision, on lui faisait parvenir, au début de l’exercice, une somme de 50 à 6o 000 livres pour les dépenses urgentes ; le reste était réglé après l’établissement des comptes, mais toujours avec un grand retard et une forte majoration.
L’AGRICULTURE ET L’INDUSTRILes inconvénients de cette manière de procéder étaient grands, mais il faut en retenir que la population n’était pas pressurée : l’affirmation de Tocqueville, que les souvenirs du temps français au Canada se résumeraient par le nom exécré de la taille, est évidemment erronée, la taille n’ayant jamais existé au Canada. Les causes possibles de gêne et de mécontentement étaient ailleurs ; elles étaient dans le caractère arbitraire et mesquin de cette administration, qui s’introduisait dans tous les détails de la vie, et dans l’état économique général. La principale ressource, celle pour laquelle on était allé dans le pays et qui restait aux yeux de tous les contemporains le grand profit que l’on en pouvait tirer, était toujours le trafic des fourrures et avant tout du castor.
Le roi s’en était réservé le monopole, qu’il avait affermé successivement à diverses sociétés et finalement à la Compagnie des Indes ; elle seule pouvait acheter les peaux, à un prix fixé par l’administration, et les écouler en Europe.
Par malheur, le monopole avait produit au Canada ses effets ordinaires : les Compagnies s’étaient efforcées de maintenir les prix élevés en Europe, bas dans la Colonie, avaient accumulé dans leurs magasins des stocks excessifs, avaient passé 120 par une série de faillites, et surtout il était impossible de faire dépendre l’existence d’une colonie qui commençait à devenir un peuple d’une cueillette aux fruits aussi variables : le produit de la traite des pelleteries s’élevait en 1718 à 262 000 livres, il devait atteindre 2096000 en 1727, retomber à 700 000, remonter à I 937 000 en 1744, puis repasser par les mêmes alternatives jusqu’à la fin de notre domination ; la meilleure année, 1754, donne 3 932 000 ; deux ans plus tard on était à I5I 000 ; une prospérité durable demandait à être assurée sur des bases plus stables.
121L’agriculture manquait de main-d’œuvre et était encore à la période des écoles : le rendement était incertain et beaucoup d’essais échouaient. Il en était encore bien plus ainsi dans les autres domaines : cuivre, charbon, plomb, presque toutes les ressources minérales qui depuis ont fait la renommée minière de ces contrées, avaient été reconnues ; les houillères du Cap Breton envoyèrent même du combustible en France. Mais seules les mines de fer des environs de Trois- Rivières furent l’objet d’une exploitation sérieuse ; on y construisit à partir de 1730 les forges de Saint-Maurice, qui ont fonctionné jusqu’en 1883 ; pour l’époque, il ne pouvait être question que de promesses.
La seule richesse dont l’exploitation pût être immédiate était celle qui se présentait d’abord aux regards du voyageur débarquant dans le pays, et Talon avait commencé à organiser la mise en œuvre des ressources forestières. L’industrie des constructions navales fut donc la première à se constituer ; on construisit au Canada jusqu’à des vaisseaux de ligne, et les particuliers finirent par lancer une dizaine de navires par an, que l’on employait dans le commerce des Antilles. Il y avait aussi une certaine exportation des produits du bois, goudron, potasse, etc..., de quelques articles dérivés de la pêche, peaux de loups-marins, colle, etc... ; mais cela restait peu de chose et il en était encore plus de la sorte des autres fabrications que Talon avait essayé d’instituer ; sa brasserie avait cessé d’exister, et malgré les admirables efforts de Mme de Repentigny et du clergé, la mise en œuvre des textiles que fournissait le pays, laine, chanvre, lin, n’avait guère progressé.
Le commerce, vers le milieu du siècle, était organisé de la façon suivante : Québec recevait une trentaine de navires (9000 tonneaux environ) qui partaient du Havre, de Bordeaux, Nantes, Marseille, La Rochelle surtout ; la traversée durait cinq à sept semaines ; Montcalm mit trente-huit jours, mais c’était exceptionnel ; le retour ne demandait qu’un mois. On arrivait à Québec vers la fin de juillet, après une relâche à Louisbourg, où se rendaient aussi les navires des Antilles : une partie des denrées remontait jusqu’à Montréal par canots, mais les prix étaient alors majorés de 50 pour 100 ; toutes les communications se faisaient par eau et il n’y eut de route entre les deux capitales qu’en 1732 ; on en commença une sur New-York, mais celle qui aurait dû aller sur Louisbourg ou la côte Sud et maintenir les relations avec le dehors pendant l’hiver ne fut jamais construite. Puis on refaisait les cargaisons et l’on repartait pour l’Europe dans les premiers jours de novembre.
122 MONÉTAIRELes entrées dépassaient toujours les sorties ; en 1729 par exemple il y eut trois millions d’importations, contre I 300000 d’exportations ; en 1735, I 307662 des premières contre I 705 698 ; en 1739 seulement les chiffres s’équilibrèrent : I 827081 et I 760 917. Mais que les événements entraînassent quelque inquiétude, et le déséquilibre recommençait : en 1757 il faut compter huit millions d’importations pour deux et demi d’exportations ; il n’y a de commerce que pour subvenir aux besoins des troupes et de la population. La conséquence de cet état économique déficitaire était que la colonie tombait en partie à la charge de la métropole : seules les ressources en argent qui lui venaient du Trésor royal, pour paiement des fonctionnaires et fournitures, travaux, etc..., lui permettaient de durer. Une autre conséquence était que les fonds ainsi envoyés ne faisaient que traverser le pays et rentraient immédiatement en France comme paiement des articles apportés par le commerce. Cette disette absolue d’argent, sous son signe le plus matériel, celui de la monnaie, est un des traits caractéristiques de la vie du Canada sous le régime français ; on essaya d’y remédier en frappant une monnaie spéciale pour les colonies, ayant une valeur inférieure à celle de la France ; rien n’y fit et les populations eussent été condamnées à vivre éternellement sous le régime primitif et incommode du troc, si le mal même n’avait produit son remède.
La plus grande partie des paiements royaux, et même particuliers, se faisaient depuis longtemps sous la forme de lettres de change sur France, et ces lettres circulaient dans la colonie pour les opérations les plus courantes ; mais l’usage n’en était pas aisé pour les petits mouvements quotidiens et les intendants se trouvaient fort embarrassés pour acquitter la solde des troupes, quand l’un d’eux — on a nommé Champigny, mais le premier initiateur du procédé est de Meulles, en 1685, — imagina d’y pourvoir en distribuant aux soldats des bons, — on employa pour la commodité de la vérification des cartes à jouer coupées en quatre, — revêtus de sa signature, qui circulaient de mains en mains et étaient ramassés à la fin de l’année pour être transformés en lettres de change. Le système réussit, en dépit de l’autorité royale, qui s’alarmait des conséquences, et finit par rester la base de toute la vie au Canada, celle sur laquelle s’édifièrent tous ses progrès.
123On essaya bien, une première fois, au lendemain de la guerre de Succession d’Espagne, de résorber ce papier-monnaie ; l’opération, qui se traduisit par des pertes cruelles, — plus de 50 pour 100 ! — fut terminée en 1720, mais presque aussitôt, un cri universel se fit entendre pour qu’on remit en circulation une monnaie en papier : les espèces ne se maintenant pas au Canada, pour les raisons que nous avons vues, les transactions ne pouvaient s’opérer. Le gouvernement dut céder et, à partir de 1729, il y eut à nouveau de la , — 720 000 livres en 1742, en billets depuis quinze sous jusqu’à 1oo livres, — à titre provisoire, mais, bien entendu, ce provisoire dura toujours. Toute l’économie et toute la politique 17390 du Canada reposèrent désormais sur ce Sanla forme le Douze lure % système, sur le papier-monnaie et, en der- nière analyse, sur le crédit. Il n’y eut Beauharnois jamais, sauf en deux circonstances que hrequare, nous verrons, d’envoi d’espèces en Amérique ; on y trouvait toutes sortes d’avantages, notamment celui d’échapper aux risques de la mer et de la guerre, mais MONNAIE DE CARTE les administrateurs étaient autorisés à mettre en circulation de la monnaie de carte jusqu’à concurrence des chiffres fixés (jamais on ne consentit à permettre l’émission de billets imprimés) ; ce papier-monnaie devait théoriquement rentrer à l’automne pour être converti en lettres de change, mais tels étaient les besoins de moyens d’échange et aussi la confiance des Canadiens, que cette rentrée ne s’opérait jamais en totalité ; les Canadiens préféraient thésauriser le papier comme ils auraient fait l’or ; on en vit même qui, par un véritable paradoxe, demandaient à échanger des lettres de change pour de la monnaie de carte.
Les conséquences de ce singulier phénomène monétaire furent considérables ; la première fut que le Canada put vivre, en dépit de sa balance économique déficitaire et tout en continuant à ne recevoir du trésor métropolitain que des secours insuffisants ; quels que fussent les besoins, les administrateurs étaient assurés de pouvoir y satisfaire en émettant du papier-monnaie ; il en résulta une élasticité de la vie économique qui explique comment le Canada, à peu près abandonné par la France, put réaliser les progrès qu’il accomplit pendant ce demi-siècle ; il vécut à crédit, il trouva toujours ce crédit en lui-même et il put de la sorte improviser par un effort vraiment unique les moyens de mener à bien à la fois l’œuvre de sa mise en valeur, et celle autrement plus écrasante de la tâche extérieure que lui imposèrent les péripéties de la politique et de la guerre.
MONNAIE DE CARTE
124 MATION D’UN ESPRIT PUBLICTout cela n’était pas sans inconvénient, et le plus grave n’était pas la facilité qu’une telle aisance à multiplier les valeurs donnait à l’agiotage : le système était plus dangereux encore par la possibilité qu’il conférait au gouvernement d’entreprendre à peu près tout ce qu’il voudrait, sans jamais être arrêté par la lisière du raisonnable et du possible : sûrs de pouvoir toujours créer le cas échéant les fonds dont ils auraient (Moitié du dix-huitième siècle). (Cabinet des Estampes.) besoin, sans faire appel ni à l’impôt local, ni au Trésor métropolitain, les gouverneurs et les intendants, et derrière eux le ministère dont ils étaient les instruments, pouvaient tout se permettre ; ils pouvaient en particulier poursuivre à leur guise une politique dominée entièrement par des vues personnelles, sans liaison avec l’ensemble du développement économique et politique aussi bien de la colonie que de la France, arrivant à se trouver en contradiction avec lui et à conduire aux plus désastreuses comme aux plus imprévues des conséquences. Un pouvoir de contrôle, peut-être, eût pu éviter certaines catastrophes ; mais d’où serait venu ce contrôle ? L’autorité judiciaire, qui l’assuma en d’autres colonies, était absolument hors d’état d’aspirer à ce rôle au Canada.
Si nous laissons de côté les justices seigneuriales, dérisoires, et les juridictions inférieures, subalternes, cet ordre se résumait tout entier dans le Conseil Supérieur.
125Créé en 1663, réorganisé en 1675, 1703 et 1742, ce corps se composait, avec le gouverneur et l’intendant, qui en étaient membres nés, et un représentant de Tévêque, de douze conseillers nommés par le roi, qui s’assemblaient le lundi de chaque semaine à l’Intendance pour juger toutes causes civiles et criminelles, conformément à la Coutume de Paris et aux ordonnances enregistrées par lui, mais aussi discuter les dépenses sur ressources locales, faire des règlements d’administration et de police, etc...
Tout cela aurait pu donner une réelle importance au Conseil ; par malheur, les sujets manquèrent toujours pour lui assurer du prestige et de l’indépendance au Canada, où il n’y avait pas de juristes et où les jeunes gens préféraient aller courir la fortune dans l’Ouest ; le Conseil ne se composa jamais que de fonctionnaires ou de négociants dociles, pour qui ce supplément d’occupations était loin d’être le souci capital ; bien guidés par des procureurs généraux spécialistes, ils purent rendre une justice contre laquelle on ne trouve guère de plaintes, ils ne se haussèrent jamais à un rôle sérieux dans la gestion des intérêts communs de la colonie.
Ce n’est pas cependant que les Canadiens y fussent indifférents ou qu’ils ne fussent pas aptes à s’en occuper ; au contraire, par la nature des choses, il s’était développé en ce peuple une initiative, une tendance à faire ses propres affaires dont il avait déjà donné des preuves ; sur sa terre chaque seigneur, chaque colon était par force un administrateur, un diplomate, un chef de guerre et de paix ; pendant toute la période des premiers gouverneurs, la colonie, laissée à ses propres forces, avait vécu comme une petite république théocratique et militaire ; plus tard même, le gouvernement royal avait été heureux de pouvoir faire appel aux qualités qui s’étaient ainsi créées ; en 1700, en 1707, c’était à des « Compagnies de la Colonie », c’est-à-dire à de véritables syndicats d’habitants, s’administrant euxmêmes par leurs propres représentants, que, par suite de la carence des capitaux métropolitains, le roi avait dû affermer l’exploitation du Domaine d’Occident ; pendant quinze ans, la gestion de la principale ressource financière, et par elle une bonne part de l’administration elle-même, avaient ainsi été entre les mains des Canadiens ; il y avait là une tradition qui ne pouvait s’éteindre en un jour.
Elle ne s’éteignait pas, en effet, et c’était en ce sens que le député de la Colonie Riverin, l’ancien procureur général Ruette d’Auteuil réclamaient, dans la période de remise en question générale de tout que fut la Régence, la réforme des abus ; ils allaient jusqu’à parler d’une « Constitution de la colonie » et à rappeler que, par l’arrêt du Conseil du 5 mars 1648, le Conseil, formé d’habitants, avait le gouvernement de la colonie, tout au moins la surveillance de ceux qui en étaient 125 chargés par le roi ; on osait même prononcer des mots plus graves et dénoncer l’arbitraire ministériel, la toute-puissance des bureaux : le Canada aspirait à être gouverné par lui-même et suivant ses intérêts.
126Insensiblement d’ailleurs, et sans que l’on s’en aperçût bien clairement, quelque chose de cela passait dans les faits ; depuis Frontenac, sans doute, le roi avait défendu qu’il y eût aucune réunion générale, qu’on parlât des divers ordres de la colonie, même pour de simples cérémonies ; mais le gouverneur, à Québec, avait sa cour, s’entourait des notables, prenait leurs conseils ; l’intendant agissait de même avec les officiers civils, les marchands. La plupart des officiers et fonctionnaires, à vivre dans la colonie, — ils ne revenaient presque jamais en France, — à s’y marier, à y acquérir des établissements, s’y naturalisaient, devenaient tout Canadiens ; leurs enfants l’étaient de naissance, et succédaient à leurs places ; les troupes de la Marine, qui ne changeaient jamais de garnison, finissaient par n’avoir plus rien de commun avec celles de Brest ou de Rochefort. Par le jeu naturel des institutions, telles qu’elles existaient, tout tendait à n’être plus que canadien au Canada.
Il serait puéril de parler de self-government ; mais, quand tous les postes importants, y compris les trois gouvernements, étaient entre les mains de gens nés au Canada ou y ayant leurs intérêts, quand un Vaudreuil, venu dans la colonie à vingt-cinq ans, ne s’en étant pour ainsi dire pas absenté depuis cinquante ans, détenait l’autorité suprême pendant un quart de siècle, en s’entourant de parents et de créatures, il est bien permis de dire que le Canada était près d’être gouverné par les Canadiens ; quand Mme de Vaudreuil, Louise-Elisabeth de Joybert, née au Canada, élevée au Canada, n’eut qu’à paraître à la cour pour devenir la favorite de Mme de Maintenon, ce fut comme si le Canada, à son tour, avait conquis la France. C’est cette fortune des Vaudreuil, qui était la leur, qui en a fait pour toujours les idoles des Canadiens : ceux-ci leur ont dû de se sentir les maîtres chez eux.
Le succès était trop grand, il alarma ; à la retraite de Vaudreuil, en 1727, le gouverneur de Montréal, Longueil, un Canadien, comptait bien lui succéder, et tous les Canadiens avec lui ; le ministère ne le permit pas ; il fut décidé que le gouverneur général, au moins, serait libre de toutes attaches avec le pays ; ce fut désormais une règle dont on ne se départit qu’une fois, pour un autre Vaudreuil ; jusqu’à lui, tous les gouverneurs, officiers corrects, ayant bien servi sur mer, ne purent être que les exécutants zélés des ordres venus de Paris, sans aucune considération des intérêts locaux ; les conséquences devaient en être immenses.
Citer ce chapitre
Joannès Tramond, « L'apogée du Canada, colonie française », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 99-126.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/canada/l-apogee-du-canada-colonie-francaise/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715