Tome I · Le Canada après le traité d'Utrecht · Chapitre 3
La perte du Canada
Bousillon Berry Béarn Dernières négociations. Mesures militaires. — L’attentat de Boscawen. — La Monongahéla, 8 juillet 1755. — La mésaventure de Dieskau. — La guerre. — Montcalm et les Canadiens. — Oswego (15 août 1756). — Commencement de la crise canadienne. — La Grande Compagnie. — L’année 1757. - William Henry (29 juillet 1757). — L’année 1758. Bataille de Carillon. — Louisbourg et Frontenac. — Détresse du Canada. — Les opérations contre Québec. — La bataille d Abraham (I3 septembre 1759). — La chute de Québec. — Niagara. — L’hiver, bataille de Sainte-Foix. — La Fin : capitulation de Montréal (7 septembre 1760). — Le Traité de Paris. — Le Procès du Canada. — La liquidation des créances canadiennes. — L’abandon du Canada. qu’aient été les responsabilités de la cour de France dans ces complications, elles le cédaient certainement à celles du cabinet anglais, qui avait toléré, encouragé les entreprises de Shirley et de Dinwiddie et qui maintenant, dominé par les exigences de l’opinion coloniale et métropolitaine, acceptait froidement de provoquer un coup de force. L’envoi de Braddock, les armements auxquels on procédait, étaient l’affirmation nette d’une volonté d’anéantir la puissance française sur le continent américain, dont on ne devait plus se départir. 153
154ID ERNESURE NEGOCIATIONS. MESURES MILITAIRES
Versailles cependant avait fini par comprendre la nécessité d’arriver à une solution au moins provisoire pour retarder la catastrophe ; renonçant à rien espérer de la fameuse commission, dont les vaines discussions devaient se prolonger jusqu’au milieu de 1755, le ministère avait pris le parti de chercher à obtenir des résultats positifs par une conversation directe avec Londres. La réponse, le 17 mars, fut aussi nette que désastreuse : l’Angleterre ne pouvait désormais s’accommoder que d’un arrangement définitif, qui lui laisserait toute l’Acadie avec ses frontières telles qu’elle les concevait ; nous devions évacuer la région de l’Ohio, et nous retirer au delà de la rivière Ouabache ; on exigeait même la neutralisation des lacs Erié, Ontario et Champlain et la démolition des forts Saint-Frédéric et Niagara.
Sans doute, un nouvel entretien, le 23 mars, admettait quelques atténuations, nous laissant les moyens de communiquer avec Louisbourg par terre, l’entière souveraineté du lac Erié et consentant même à la démolition d’Oswego contre celle de Niagara. Il n’en restait pas moins entre ces revendications et les nôtres, et avec la situation de fait, une marge dont l’amour-propre national ne pouvait s’accommoder. Le cabinet anglais avait beau, par pudeur ou par hypocrisie, continuer à affirmer qu’il ne voulait pas la guerre, que les instructions données à Braddock n’avaient rien d’offensif (1o mai), le conflit n’en était pas moins dès maintenant ouvert.
BOSCAWENNotre gouvernement sembla alors en accepter la perspective, avec Pillusion qu’il serait possible de le localiser ; Machault fit décider l’envoi d’un seul coup, au Canada, de toute une petite armée, six bataillons de troupes de terre, plus de 3 000 hommes ! L’Angleterre n’avait donné à Braddock que deux faibles régiments, qui ne comptaient que 700 hommes au départ ; avec 3 000 hommes des compagnies de la Marine, et les 12 ou 14000 solides miliciens du Canada, nous allions avoir sur le continent une réelle supériorité militaire : réguliers et provinciaux, les Anglo-Américains ne devaient pas mettre en ligne, cette année-là, plus de 12 000 hommes. Toutefois, par un dernier espoir d’ajourner les hostilités, on ne donnait pas à cet envoi de troupes, dont les Anglais étaient avertis, les allures d’une expédition de guerre ; sur les treize vaisseaux de M. Du Bois de La Motte, chargé de les conduire à destination, trois seulement étaient en état de combattre ; les dix autres, armés en flûte, n’étaient que des transports. Le tout partit le 3 mai. L’Angleterre, de son côté, ne se souciait pas de paraître engager les hostilités ; elle ne voulut pas, comme elle aurait pu, arrêter ce mouvement au départ dans les mers d’Europe, mais elle ne crut pas 154 pouvoir aller jusqu’à tolérer le débarquement de ces troupes sur la terre américaine ; elle donna à son amiral Boscawen, envoyé à la station de Terre-Neuve, l’ordre d’intercepter les navires français (22 avril).
155Politiquement c’était à peu près la même chose ; l’arrestation et la capture, après un court combat, dans les eaux du cap Race, des deux vaisseaux l’Alcide et le Lys (6 juin), n’en produisirent pas moins l’effet fâcheux de toute attaque à main armée en temps de paix, - et militairement c’était une faute : habilement conduite par son amiral, la majeure partie de la flotte française passa et dans les derniers jours de juin, les troupes débarquèrent à Louisbourg ou à Québec.
En même temps qu’il prenait ces dispositions militaires, le gouvernement français rappelait l’impopulaire Duquesne et lui donnait comme successeur le gouverneur selon le cœur des Canadiens, le fils du pays, Vaudreuil ; quant à Bigot, qui avait paru un instant devoir être victime des singularités de son administration, on lui accordait, pour parer aux difficultés prévues, ce que l’on avait toujours refusé à ses prédécesseurs, et les troupes apportaient avec elles leur solde de dix-huit mois, I 300 000 livres en espèces ; c’était un flot d’or qui allait s’abattre sur la colonie, devenue l’un des principaux objets de l’activité du gouvernement français. Le premier souci de Vaudreuil parut être, comme lui
(8 JUILLET 1755) prescrivaient ses instructions, de compléter par la destruction d’Oswego, méditée depuis tant d’années, l’œuvre d’unification de notre empire, si avancée par ses prédécesseurs ; mais avant qu’il eût pu passer à l’action, les événements avaient donné une autre allure à ses préoccupations.
Arrivé en février, Braddock s’était aussitôt mis en quête de remplir l’objet pour lequel il avait été envoyé ; un conseil de guerre tenu en avril avait arrêté un plan de campagne qui tendait avant tout à assurer la prise de possession par les Anglais des territoires contestés ; des opérations seraient tentées en Acadie, sur le lac Champlain, vers Niagara ; mais la grosse affaire était celle de l’Ohio, que le général s’était réservée en personne.
Brutal, arrogant, ce « bouledogue » ne tarda pas à être en conflit avec toutes les autorités locales, qu’il méprisait, comme tous les militaires de toutes les nations méprisaient les coloniaux ; mais il broya tout et le to juin il se mettait en route par la vallée du Potomac, avec une forte colonne de 2 200 hommes, surchargée de canons et de bagages. Le 7 juillet, ayant laissé la moitié de son monde en arrière, il était à Turtle Creek, à huit milles des Français.
156Ceux-ci, que commandait Contrecœur, n’étaient pas sans inquiétude sur la capacité de résistance de leurs remparts de rondins ; à tout hasard ils avaient détaché en avant le capitaine Beaujeu avec 70 soldats, 150 miliciens et 650 sauvages. Dès que Beaujeu vit l’ennemi, il attaqua, et fut tué à la première décharge ; ses hommes, déconcertés par l’aspect inusité de la bataille, par les troupes en ligne et le canon, commencèrent à fléchir, et le nouveau commandant Dumas pensait à se faire tuer ; mais le légendaire Langlade, qui avait amené les contingents du Wisconsin, Ottaouais, Winnebagos, etc.... demanda l’autorisation de tenter une attaque de flanc, et aussitôt ce fut la panique : canardés de derrière les arbres par un adversaire qu’ils ne pouvaient apercevoir, épouvantés de voir ceux qui tombaient aussitôt massacrés, les réguliers fuyaient de toutes parts ; en vain Braddock, qui eut quatre chevaux tués sous lui, les injuriait et les frappait à coups de plat de sabre, aucun ne consentait à se retourner ; le canon tirait dans la brume et dans les arbres ; Washington seul, avec ses Virginiens, couvrit la retraite, que d’ailleurs personne n’inquiéta. Les détachements restés à l’arrière furent à leur tour entraînés dans la confusion générale ; quand on arriva, le 17, au fort Cumberland, le désastre était complet ; Braddock était mort quatre jours plus tôt, répétant : « Qui aurait jamais cru cela ? »Sur 1473 Anglais présents, 914 étaient tués, blessés ou prisonniers. Nous avions perdu 43 des nôtres.
Cette bataille de la Monongahéla, comme on l’appela, eut un retentissement énorme ; de toutes parts les Indiens, qui avaient déjà témoigné beaucoup plus de sympathie pour notre cause que pour celle des Anglais, « parce que la terre sous les 156 murs de nos forts restait un lieu de chasse, tandis que les bois tombaient devant T’Anglais », accoururent se ranger sous les drapeaux des plus forts ; même les Iroquois se montrèrent ébranlés ; si vraiment l’alliance des Indiens était, comme on croyait chez nous, le gage de l’empire de l’Amérique, jamais nous ne fûmes plus près d’être les maîtres du continent. que la manœuvre d’aile de toute une campagne dont les Cependant la marche de Braddock sur l’Ohio n’était différentes parties n’étaient point atteintes ni même paralysées par ce désastre ; au centre l’action sur Niagara, qui aurait dû être la principale, ne se dessina pas, par l’incapacité de Shirley et Pepperel ; mais à droite, un homme se révéla du côté des Anglais.
LA COLONNE BRADDOCK DANS LA VALLÉE DU POTOMAC
157Ce Johnson — William Johnson, — était un singulier personnage, presque unique dans son genre en l’histoire de l’Amérique anglaise ; neveu de l’amiral Warren, il s’était fixé à trente milles d’Albany, au milieu des Mohawks, parmi lesquels il s’était naturalisé comme faisaient nos coureurs des bois ; habillé, peint et emplumé comme eux, chassant et guerroyant avec eux, il avait pris sur les Cinq Nations un ascendant qui était devenu du fanatisme quand il s’était fait définitivement l’un des leurs par son mariage avec une fille de leur race ; dès la guerre précédente, le gouvernement de New-York avait tiré un précieux parti de ses services ; dans celle-ci il allait devenir, à lui seul, un élément décisif.
Pour commencer on lui avait donné, en plus de ses sauvages, 3 000 miliciens de New-York, avec lesquels il devait couvrir l’Hudson, prendre pied sur le lac Champlain, en tout cas s’établir solidement sur le lac Georges ou Saint-Sacrement, qui n’en est séparé que par un étroit portage. Mais l’importance de cette entreprise avait été révélée par des papiers saisis dans la déroute de Braddock, et Vaudreuil avait dirigé là tout ce qu’il avait de disponible.
Par malheur, le général auquel il avait fallu confier la direction de cette campagne, l’Allemand Dieskau, était un militaire inepte, qui ne sut même pas se conformer aux instructions données : impatient d’éclipser la gloire des vainqueurs du fort Duquesne, il attaqua avant que toutes ses troupes fussent rassemblées, tomba dans une embuscade, fut blessé et pris ; le major général Montreuil, déconcerté, recula devant les Indiens et les Anglais, qui s’empressèrent de se proclamer vainqueurs (8 septembre). Johnson, il est vrai, se contenta de commencer, à la pointe sud du Lac, la construction d’une base fortifiée, qui fut le fort William Henry ; les Français firent de même dans la région du Nord où, sur une hauteur qui commandait le portage entre les deux lacs, Ticondéroga devint le fort Carillon.
158 LA GUERRESur quatre des entreprises anglaises, trois avaient plus ou moins échoué ; en Acadie seulement la trahison, la vénalité, surtout l’incapacité, mais aussi la faiblesse des ordres reçus de notre côté, avaient permis à Monckton et à Lawrence d’atteindre leurs objectifs : par la chute de Beauséjour et de Gaspareaux, toute la région entre Chignectou et l’isthme de Shédiac était désormais entre leurs mains ; ils étaient libres d’y faire ce qu’ils voulaient et de procéder l’année suivante à l’acte de froide politique que l’on sait. que cette première année de guerre eût apporté aux Anglo- Les avantages étaient donc partagés, et l’on ne pouvait dire Américains ce qu’ils en attendaient. Mais tout le succès n’était-il pas pour eux précisément qu’il y eût la guerre ? Ils étaient I 200 000 contre 65 000 ; leur richesse était vingt fois celle des Canadiens (36 millions d’exportations contre 2 et demi) ; et sur mer les vaisseaux anglais étaient 130 contre 63, peut-être 45, aux Français !
Or, il y avait bien la guerre : le gouvernement français avait eu beau tout faire pour se refuser à l’évidence, il lui avait fallu subir la volonté de l’Angleterre, qui 158 se prétendait attaquée : le 15 juillet était venue la nouvelle de la capture de l’Alcide et du Lys, puis celle de la saisie de nos bâtiments de commerce, à laquelle l’Angleterre procédait pour paralyser notre mobilisation ; les déclarations de guerre officielles ne furent lancées que l’année suivante, après l’affaire de Minorque (17 mai et 16 juin 1756) ; en fait, il y avait longtemps que l’on se battait.
159Cette guerre était essentiellement une guerre américaine, une guerre de l’Amérique anglaise contre sa voisine française, pour se débarrasser d’une concurrence qui la gênait et plus encore l’alarmait ; la panique que déchaîna la catastrophe de Braddock entraîna des conséquences terribles pour nous ; même les quakers de Pensylvanie comprirent qu’il fallait en finir avec le péril indien et celui des Français qui n’en faisaient qu’un ; cette unanimité de toutes les colonies du Nord et du Midi, qui n’avait jamais pu se faire, se réalisa autour de la formule de Franklin : « Point de repos à espérer, tant que les Français seront les maîtres du Canada », et le fameux « Bonhomme », en réalité le plus madré des diplomates, agit à Londres pour obtenir les secours nécessaires.
Le gouvernement britannique accorda tout ce qu’on voulut et le nouveau général en chef Loudoun put mettre en mouvement pour cette campagne plus de 20 000 hommes.
CANADIENSLa situation militaire était simple : l’Ohio et tout l’Ouest n’étaient que des fruits mûrs qui tomberaient quand le Canada cesserait de les soutenir ; il fallait concentrer tout l’effort contre ce dernier ; la voie de la mer étant interdite tant que subsisterait Louisbourg, c’était par les passages des montagnes qu’il fallait envisager offensive ; il y en avait deux, la route de l’Hudson vers le Richelieu par les lacs Saint-Sacrement et Champlain, qui aboutissait à Montréal, celle du Mohawk vers l’Ontario, dont l’extrémité à Oswego était entre les mains des Anglais, et qui permettait de menacer à la fois Frontenac et Niagara ; il fut décidé que l’on agirait sur les deux à la fois. Mais du côté français aussi, il y eut une riposte ; quoique l’opinion, de plus en plus, se souciât des affaires d’Allemagne, le maréchal de Belle-Ile, qui menait tout, n’oubliait pas que la guerre était née en Amérique, que c’était de l’Amérique qu’il s’agissait ; et c’est pourquoi il y fit passer, pour remplacer le déplorable Dieskau, un vrai général, le marquis de Montcalm.
Louis-Joseph de Montcalm-Saint-Véran était un militaire de métier et de cœur, qui avait les plus beaux états de services ; le souci de son devoir professionnel et celui de la gloire étaient les seuls qui le conduisissent ; on l’avait envoyé faire la guerre au Canada, il la fit, sans jamais se plaindre des sacrifices et des dangers ; soldat magnifique, il était au combat audacieux au delà de toute prudence, et savait manier les hommes ; les miliciens canadiens et les sauvages ne lui manquèrent jamais, non plus que ses propres troupiers, et il en sut tirer des efforts au delà du possible. Mais très vite il avait jugé la situation : les forces dont il disposait ne pouvaient se renouveler, tandis que celles de l’adversaire ne cesseraient de grandir ; il était impossible de porter à celui-ci un coup mortel ; la défaite finale était donc certaine et il n’y avait qu’à tenir le plus longtemps possible, avec l’espoir que la paix générale surviendrait avant que rien d’irréparable fût acquis.
Ce pessimisme opposait nettement Montcalm aux officiers canadiens, habitués à voir tout sous un autre angle ; pour ceux-ci la guerre consistait en une série de courses désordonnées où l’on faisait du mal à l’ennemi et qui devaient un jour ou l’autre finir par épuiser son moral et ses ressources ; c’était à multiplier les opérations de ce genre, seules fructueuses, qu’il fallait consacrer les forces de la colonie, et les grandes réalisations à l’européenne, auxquelles se complaisaient les officiers réguliers, étaient sans utilité pratique : la « petite guerre », comme on la faisait depuis toujours sur ces frontières, suffirait à tout.
Ce désaccord se compliqua de toute l’opposition qui se révélait chaque jour grandissante entre l’esprit canadien, déjà formé et irréductible, et les habitudes d’Europe, dont nos officiers ne pouvaient se déprendre d’un seul coup en arrivant dans un pays nouveau : les Canadiens ne pouvaient s’accommoder de la discipline qu’on prétendait leur imposer ; quant aux officiers de France, les prétentions du commandement local, son arrogance, son indépendance leur paraissaient le commencement de la révolte ; le souci des intérêts personnels, la malhonnêteté qu’ils voyaient partout soulevaient leur indignation : « Les Canadiens s’imaginent, écrivait l’un d’eux, que voler Sa Majesté n’est que peccadille, notre bon roi remettant tout à Pâques à ceux qui le lui ont volé. » La manière de faire la guerre dont on s’enorgueillissait dans ce pays, enfin, leur paraissait aussi dérisoire que cruelle : « On y croit, disait le même officier, s’être immortalisé quand on a fait deux cents lieues pour assassiner une femme. »
Le malheur fut que cela remonta jusqu’en haut lieu : le gouverneur, M. de Vaudreuil, Canadien avant tout, ne manqua aucune occasion de prendre la défense des siens ; sa bonté fut pour beaucoup dans l’attachement que jusqu’au bout ils nous témoignèrent, mais en matière militaire son intervention fut moins heureuse ; il avait le commandement en chef et pouvait donner des ordres à Montcalm ; 160
LOUİS JOSEPH DE
S*VERAN MARQUiS
DE MONTCALM
GENERAL DESLIEUTENANT ARMÉESDUROI LOUIS JOSEPH DE SAINT-VÉRAN, MARQUIS DE MONTCALM
HIST. COLONIES, - AMÉRIQUE.D’après un portrait appartenant au marquis de Montcalm. PLANCHE I mais très vain, très fier de son titre et de son autorité, il n’avait jamais servi effectivement ; il se laissait mener par son entourage et ses conseillers, son frère surtout, Rigaud de Vaudreuil, dont il avait fait un gouverneur de Trois-Rivières, le ramenaient toujours à la seule conception qui leur fût chère ; Montcalm et les siens, habitués à la guerre d’Europe, dont celle d’Amérique tendait de plus en plus à se rapprocher, s’indignaient de telles pratiques, de la duplicité surtout avec laquelle on prétendait leur laisser l’entière responsabilité des opérations, alors qu’on ne leur fournissait pas les moyens de les faire réussir ; la facilité et l’indulgence du gouverneur pour les mauvais serviteurs et les voleurs les indignaient, leur semblaient presque une trahison ; très vite la séparation entre eux fut absolue, et entraîna des récriminations pénibles.
161 SWEGOPour commencer, cependant, on donnait à Montcalm et à Vaudreuil des ressources ; non seulement deux nouveaux bataillons pour remplacer les compagnies enlevées lors de l’attentat de Boscawen, et encore une fois de l’argent, des espèces en tonneaux, mais tout un état-major de choix, Lévis, Bourlamaqui, Sennezergues, Bougainville, etc..., et la possibilité d’agir, de frapper un grand coup. Vaudreuil demanda qu’il fût dirigé contre le poste qui
(15 AOUT 1756) depuis quarante ans avait fait l’objet de toute l’inquiétude de la colonie et dont l’influence, en somme, avait tant contrarié notre développement dans l’Ouest, et, pour une fois, son avis l’emporta ; Montcalm, qui avait d’abord hésité, accepta et se mit à la réalisation avec une activité et une promptitude admirables ; en quelques jours, toute une armée : I486 réguliers, I 464 Canadiens, I50 sauvages, fut transportée devant Oswego et, le 15 août, la capitulation était signée, nous livrant I 600 hommes et 120 canons et toute la flottille anglaise, plus de 200 bâtiments de transport. La domination des Anglais sur l’Ontario était brisée et avec elle toute possibilité pour les Anglo-Américains de rien tenter sur Niagara ou Frontenac.
Ce fut un coup terrible pour nos adversaires ; ils avaient passé toute l’année à se débattre contre les difficultés d’une organisation nouvelle, les généraux qui arrivaient d’Europe n’ayant comme les nôtres aucune confiance dans la valeur des Américains en tant que militaires, et ceux-ci, par contre, tout fiers de la victoire de Johnson et convaincus de plus, par l’affaire de la Monongahéla, de l’incapacité des militaires du vieux monde sur le sol américain, refusant de se soumettre ; il en était résulté une anarchie qui avait empêché de rien entreprendre.
HISTOIRE DES COLONIES.
162COMMENCEMENT DE LA CRISE CANADIENNE
tage à son juste prix : « Malgré les succès de cette cam- Les vainqueurs, cependant, mesuraient leur avanpagne où s’il y a eu du bien joué, écrivait M. de Lévis, il n’a pas laissé que d’y avoir du bonheur, la paix est à désirer » ; dans sa victoire même, la situation du Canada commençait à devenir inquiétante.
C’était l’effet, en premier lieu, du ralentissement des arrivages ; dès cette année il avait fallu rationner les habitants, dans les villes, à quatre onces de pain ; mais bien plus encore que la diminution de la production, les difficultés provenaient du régime économique anormal que la guerre imposait, et des mesures mêmes prises pour y faire face.
L’arrivée, par deux fois, de grandes quantités d’espèces en un pays qui en était déshabitué, avait eu pour résultat, comme on en avait toujours dénoncé le danger, de créer deux cours de la monnaie, de déprécier celle du pays, l’argent de carte, qui avait jusque-là suffi à tout, et par conséquent de faire hausser les prix, de déchaîner dans le pays une fièvre de spéculation comme il n’en avait pas encore connue. Les dépenses du roi, par une suite nécessaire, avaient crû encore plus que ne pouvaient le justifier les besoins nouveaux créés par l’action militaire ; dès 1755 elles étaient passées à 6 millions, l’année suivante à 10, II ; à la fin de 1756, il était dû pour 14 millions, dont 7 de lettres de change ; il était impossible de faire face à une telle situation par les moyens ordinaires.
L’ingéniosité de Bigot lui fournit le remède ; renonçant aux achats directs, pour lesquels les fonds manquaient, il imagina de concentrer tout l’approvisionnement de la colonie entre les mains d’un munitionnaire général, qui fut le boucher Cadet, assisté d’un certain nombre de bailleurs de fonds (contrat du 26 octobre 1756) ; disposant de ressources considérables, le munitionnaire achetait toutes les denrées disponibles, qu’il répartissait selon les circonstances, au lieu de laisser ce soin au hasard de la spéculation ; en ce qui concerne le commerce extérieur, les importations de France, une concentration analogue s’accomplissait de même au profit d’une Société du Canada qui s’était créée vers 1748 autour du grand commerçant juif de Bordeaux, Abraham Gradis ; elle fut à peu près la seule à armer pour le Canada pendant cette période.
Le système, qui n’était en somme qu’une des formes de cette économie de guerre socialisante, à laquelle on a toujours recours dans les pays bloqués, n’était pas entièrement condamnable, et l’on doit reconnaître qu’il a fait vivre les troupes et la population pendant cinq années, dans des conditions auxquelles aucune autre combinaison n’aurait permis de faire face. Les Canadiens qui longtemps, sur la foi de romanciers populaires, l’ont considéré comme une organisation d’affameurs, sont aujourd’hui en grande partie revenus à des sentiments contraires, qui s’expriment parfois d’une manière surprenante ; l’un de leurs historiens va jusqu’à voir dans les accusations formulées contre ces « financiers » le simple effet de la méfiance ordinaire des masses à l’égard des inventeurs ; Bigot et ses collaborateurs sont les précurseurs de la concentration des échanges, leurs entrepôts de Québec et de Montréal une première ébauche des grands magasins modernes et Cadet finit par être comparé à... Joseph en Egypte !
163Il n’est pas possible d’aller jusque-là et le fait capital, qui domine tout, est que
MONTCALM JACQUES CARTIER BREBŒUF FRONTENAC tous ces hommes, tous les tenants de la « Grande Compagnie » comme on appela leur association, Cadet et ses associés, Bigot et ses amis, l’aide-major Péan, le subdélégué Varin, le contrôleur Bréard, etc..., étaient avant tout mus par l’intérêt personnel, leur chef le premier, qui écrivait à son ami Vergor, le néfaste commandant de Beauséjour : « Profitez, mon cher Vergor, de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France et acheter un domaine auprès de moi. » Toutes les opérations se faisaient à leur profit et à coup sûr ; seuls maîtres des informations, ils achetaient, parfois réquisitionnaient les denrées qu’ils revendaient au prix fort, souvent même, eux, fonctionnaires du roi, au roi les marchandises qu’ils avaient achetées du roi lui-même et qui n’avaient jamais quitté ses magasins ; c’est ainsi qu’ils entretenaient la hausse des prix et la disette dont ils profitaient, en même temps que par le système des crédits et du papier-monnaie que nous avons exposé, ils organisaient la dilapidation du trésor royal. On comprend que, dans ces conditions, Montcalm et ses compagnons se soient indignés jusqu’à l’écœurement ; il faut pourtant reconnaître que pour commencer la hardiesse de Bigot eut d’heureux effets : si le Canada put se défendre 163 et ajouter de si glorieuses pages à son histoire, ses étonnantes capacités d’improvisation y furent pour quelque chose. Dès cette année 1756, qui vit la première application du système, il allait permettre de tenir en campagne pendant plusieurs semaines une véritable armée, telle que le Canada n’en avait jamais vue, plus du dixième de sa population. L’effort était prodigieux, et nécessaire.
ARMES DE QUATRE DES PRINCIPAUX FONDATEURS ET DÉFENSEURS DU CANADA
164Les déceptions et les angoisses de l’année précédente venaient en effet de provoquer en Angleterre une véritable révolution, la formation d’un cabinet de guerre, où le premier rôle, presque la dictature, appartenait à l’homme qui disait : « Je suis sûr que je peux sauver mon pays et qu’aucun autre ne le peut. » William Pitt allait être le vrai chef de cette guerre.
TILLAM HENRYPour Pitt cette guerre, qui était américaine, le restait et devait, avant tout, réaliser son objectif américain, achever la conquête de l’Amérique par l’Angleterre, en finir avec les Français. Une formule devenue classique veut qu’il en ait demandé le secret à la diplomatie, qu’il ait « conquis l’Amérique en Allemagne », par les armes de Frédéric ; plus exactement sans doute, l’historien de la marine anglaise, Corbett, prétend qu’il a voulu conquérir l’Amérique en Amérique, toutes les autres combinaisons navales et européennes n’ayant été que des opérations de couverture et d’appui. Il importe assez peu : le fait à retenir est que dès son arrivée au pouvoir, la prise de possession des territoires en jeu, la mise hors de combat de la France américaine lui parut l’objet essentiel ; pour commencer il discerna le point vital et décida que l’année suivante le Canada serait attaqué de tous côtés, pour l’épuiser, mais que le grand coup porterait sur Louisbourg. Les hommes, heureusement, lui manquèrent encore pour réaliser ces vues : Loudoun était un incapable ; l’amiral Holburn ne valait guère mieux ; la France au contraire fit à nouveau un effort qui montre quel prix elle attachait, en dépit des accusations que l’on répète contre son ministère, à cette affaire du Canada ; non seulement elle envoya deux nouveaux bataillons, mais la presque totalité de ses forces navales fut mise en mouvement pour nous assurer la liberté de ces eaux : trois escadres, sous Du Bois de La Motte venu de Brest, Beauffremont des Antilles, du Revest de Toulon, dix-huit vaisseaux de ligne, se concentrèrent sous Louisbourg, nous donnant même la supériorité numérique sur l’adversaire ; elles ne cherchèrent pas l’offensive, — ce n’était pas dans les traditions de notre marine, et l’on prescrivait d’épargner nos vaisseaux, dont nous n’avions pas un de trop, — mais Loudoun dut rentrer à la Nouvelle-Angleterre sans avoir rien fait que « planter des choux » 164 à Halifax, et l’année se termina par une véritable catastrophe pour Holburn, frappé par la tempête au moment où il essayait de guetter l’appareillage de nos divisions navales pour les détruire une à une (26 septembre 1757). Il n’en était pas autrement sur terre ; dès la fin de
165(29 JUILLET 1757) Pannée précédente, les Anglo-Américains avaient commencé à accumuler d’énormes ressources dans leur base d’opérations du fort William Henry ; pendant l’hiver notre gouverneur avait conçu le projet de les détruire par une de ses fameuses expéditions « à la canadienne » ; « Frère Rigaud », avec I 400 hommes, avait parcouru soixante lieues sur la neige et la glace ; il avait détruit des magasins, brûlé trois cent cinquante embarcations, mais il avait été impuissant contre des fortifications.
La parole passait alors à Montcalm ; le 29 juillet il entrait en campagne avec 3 494 réguliers, 2 996 Canadiens et 80 canonniers, plus 1 806 sauvages de trentetrois nations, la plus grande masse que l’on eût jamais vue réunie au Canada ; les deux détachements ennemis n’avaient pas encore eu le temps d’opérer leur jonction et le premier, celui du colonel Munroe, se faisait enfermer dans la forteresse ; il se rendait le 9 août ; la nécessité de la moisson, pour laquelle il fallait renvoyer les miliciens, empêcha de poursuivre et de détruire l’autre armée anglaise ; mais si l’on avait eu des vivres pour la nourrir, toute la garnison de William Henry, 2 281 hommes, était prisonnière de guerre.
Un affreux malheur venait, hélas ! attrister cette gloire. Les sauvages ne comprenaient pas la guerre à notre façon : « Père, disaient-ils à notre général, nous avons faim, donne-nous de la viande fraîche, nous voulons manger les Anglais. » En campagne ils avaient commis des atrocités, « levé des chevelures », comme de leur côté faisaient les Indiens et les rangers anglais, mais on passait sous silence de part et d’autre ces horreurs, que l’on était arrivé à considérer comme des nécessités. Il ne put en être de même de ce qui arriva alors : Montcalm avait pris des précautions pour assurer le respect de la capitulation, mais elles furent insuffisantes ; la colonne anglaise, que l’on dirigeait sur le fort Lydius, fut assaillie, perdit tout sang-froid, et plusieurs centaines d’hommes furent enlevés ; en vain Montcalm et les siens se dépensèrent-ils sans compter pour arracher ces malheureux à la mort ; en vain Vaudreuil à Montréal eut-il la faiblesse de racheter à force d’eau-de-vie la plupart de ceux qui restaient, une cinquantaine de ces infortunés avaient été victimes de cette catastrophe ; grâce au génie de Cooper, le souvenir en pèse toujours sur l’histoire de ce pays.
166 L ’ANNÉE 1758. BATAILLE DE CARILLONCependant, la situation matérielle continuait à être terrible ; il fallait rationner les troupes elles-mêmes à une demi-livre de pain, distribuer de la viande de cheval, ce qui, dans les idées du temps, était presque un avilissement. Les habitants, les Acadiens réfugiés, réduits à deux onces, souffraient encore davantage ; et cependant les nouveaux enrichis de la spéculation, l’entourage de Bigot, se complaisaient à déployer un luxe insolent, les officiers de l’armée eux-mêmes s’abandonnaient au jeu avec une fureur que dénonçait le gouverneur ; il y avait du mécontentement, des commencements d’émeutes, qu’il fallait apaiser, et surtout une défiance générale qui en venait à faire voir de la trahison partout : " Il paraît, allait bientôt écrire Montcalm, que tous se hâtent de faire fortune avant la perte de la colonie, que peut-être ils désirent comme un voile impénétrable de leur conduite ». Le fameux magasin de Québec, où se centralisaient toutes les opérations sur les denrées, n’était plus connu que sous le nom de la « Friponne ». Tout cela était d’autant plus alarmant que l’attaque anglaise s’annonçait plus formidable que toutes celles qui avaient précédé ; Abercromby qui allait la commander ne disposerait pas de moins de 22 000 réguliers et 28000 provinciaux, plus une réserve de 30 000 hommes ; le Canada, au contraire, n’allait plus recevoir que quelques recrues ; Vaudreuil d’ailleurs ne demandait pas de troupes, qu’il n’aurait pu nourrir. Le danger était donc des plus sérieux et Montcalm insistait pour qu’on prit toutes mesures pour assurer la défense, mais le gouverneur ne croyait pas à l’invasion ; il ne songeait qu’à organiser, par la vallée du Mohawk, sur Shenectady, une de ces incursions où se plaisait le génie canadien, et la majeure partie des milices se trouvait absente quand se produisit l’entrée en campagne, par le Saint-Sacrement, de la grande armée anglo-américaine, que l’on disait de 25 000 hommes ; Montcalm, au jour décisif, n’eut avec lui que 3 506 combattants. Mais il prit toutes ses dispositions en grand homme de guerre ; éclairé par l’exemple de ce qui était arrivé aux Anglais l’année précédente, il se garda bien de s’enfermer dans une forteresse ; le fort, d’ailleurs médiocre, qui commandait le portage du côté du Champlain, fut doublé par une ligne de retranchements qui ne pouvaient être tournés ; des avant-postes gardaient contre toute surprise et assuraient que l’ennemi ne pût agir qu’en force. Quand Abercromby se présenta avec son énorme expédition : 6367 réguliers, 9024 miliciens, qui avaient traversé le lac sur 2 500 embarcations, il perdit deux jours à prendre pied et, lorsqu’il voulut attaquer, il était trop tard ; couverts par de solides abatis, les Français firent à quarante-cinq pas un feu d’enfer qui arrêta net toutes les tentatives des colonnes pour déboucher : les pertes furent telles qu’après quatre heures de tirailleries, Abercomby dut ordonner la retraite (I 944 tués ou blessés) ; si Montcalm avait eu de quoi organiser la poursuite, l’ennemi eût eu de la peine à se dégager.
167 FRONTENAC« Sans Indiens, presque sans Canadiens, seul avec les troupes de ligne, écrivait le vainqueur, avec 2 500 hommes j’ai battu 25 000 Anglais... Ah ! quelles troupes, je n’en ai jamais vu de pareilles ! » Mais il y avait des ombres à ce tableau. La plus grave était celle de Louisbourg ; on sait l’importance de cette forteresse ; avec sa garnison renforcée de deux bataillons en 1755, il semblait qu’elle fût en état de braver toutes les attaques ; mais en 1758 Pitt avait résolu d’en finir : Amherst, qui en eut la charge, eut 14 000 réguliers, le double de ce que l’on donnait à Abercromby pour le Canada propre, et l’amiral Boscawen, des forces supérieures à tout ce que la France pouvait être en état de réunir sur ces mers ; aussi bien en réalité n’envoyat-elle cette année-là que de simples divisions qui firent seulement une apparition dans ces eaux, une seule qui s’enferma dans la place et partagea son sort ; la 167
BATAILLE DE CARILLON
destinée de Louisbourg, dans ces conditions, était réglée ; Drucourt, qui la commandait, fit une defense honorable, sans plus, du 2 juin au 26 juillet, et finit par capituler avec ce qui restait de la garnison et des équipages venus à son secours ; du moins avait-il pu éviter qu’une attaque se produisit cette année-là par le Saint-Laurent contre le Canada propre ; mais le « Dunkerque de l’Amérique du Nord » avait à jamais cessé de jouer un rôle dans l’histoire. Plus au Sud nous n’étions pas plus heureux. Sur l’Ohio nous étions restés immobiles depuis trois ans, soit que l’on ne sût rien faire, soit que nous eussions quelque honte à employer les Indiens à des opérations que nous ne pouvions empêcher de dégénérer en atrocités inutiles ; et ce temps n’avait pas été perdu par nos adversaires. Quand ils furent prêts, l’un des leurs, le colonel Bradstreet, par une marche forcée de 3 000 hommes qui ne rencontrèrent aucun obstacle, parut brusquement devant le fort Frontenac, où le gouverneur Noyan n’avait pas 80 soldats ; la place ne put que succomber et la marine de l’Ontario, si nécessaire à nos communications avec l’Ouest et le Sud, cessa d’exister (27 août 1758). D’autre part, tandis que Forbes, Washington et le Suisse Henry Bouquet, linventeur de la tactique des forêts, progressaient graduellement hors de la ligne des postes qui couvraient la Pennsylvanie, nos commandants de l’Ohio, Ligneris et autres, faute d’argent, de vivres et de leur donner de l’occupation, ne pouvaient retenir leurs Indiens autour d’eux ; quand se prononça l’attaque ennemie, ils n’avaient pas 300 hommes ; le fort Duquesne ne fut même pas défendu et ce fut sur les ruines de l’incendie allumé par nous que les Virginiens arborèrent leur pavillon (25 novembre 1758).
Alors apparut dans son jour l’illusion, à laquelle nous avions tout sacrifié, de la politique indienne devant suffire à assurer l’empire sur ce continent ; non seu- 168 lement les Iroquois, jusque-là indécis, — les Agniers eux-mêmes avaient assisté de loin à l’affaire de Ticondéroga sans y prendre part, — se laissèrent entraîner par leur idole Johnson et chassèrent Joncaire, prenant parti à fond contre nous, mais tous les Indiens du Sud, en quelques mois, furent Anglais. Ligneris et les siens, qui s’étaient arrêtés sur la Rivière aux Bœufs, aux forts Machault et voisins, commencèrent à se demander s’ils pourraient s’y maintenir et, si le Canada, par la défection des Indiens, n’allait pas tarder à être débordé à l’Ouest, comme il l’était déjà à l’Est par la perte de la mer et la chute de Louisbourg. Les avant-postes étaient perdus ; le tour du corps de bataille allait venir et déjà la situation y était désespérée ; il n’y avait pas encore eu de blocus, mais la présence des escadres anglaises dans le Golfe pendant la majeure partie de l’année y équivalait pratiquement ; bien peu de bâtiments avaient paru à l’entrée, moins encore à la sortie ; la rareté de toutes choses était extrême : le quintal de farine, qui était de 12 livres en 1756, était maintenant à 45 livres, bientôt à 60 ; le vin, de 7o livres, était monté à I 200 ; le mais même manquait, la misère était partout.
169Quant aux dépenses du roi, elles atteignaient, pour 1758, 25 millions ; la France devait finir par engloutir dans ce gouffre du Canada, pour la durée de la guerre, I04 millions, sans compter les dépenses des escadres.
Le plus terrible était que cette détresse était en partie factice et qu’on le savait, si même on ne l’exagérait. Montcalm et ses officiers, qui au début s’étaient laissé éblouir, n’avaient pas tardé à voir en Bigot et sa bande les auteurs responsables et volontaires de la catastrophe où s’acheminait la colonie, et comme Vaudreuil, en partie par illusion, en partie par conviction que le bien du service exigeait, s’acharnait à soutenir l’administration, cette divergence, jointe à celles qui s’étaient toujours manifestées sur les questions de discipline et de conduite de la guerre, avait fini par opposer les deux partis en une défiance, une hostilité qui étaient bien près d’être une lutte ouverte en présence de l’ennemi.
Dès 1756, l’affaire de Chouaguen, dont chacun tendait à s’attribuer le mérite, avait donné corps à ces rivalités ; elles n’avaient cessé de croître et Vaudreuil en était venu à accuser Montcalm de compromettre la défense de la colonie et même de devenir un danger pour la fidélité des Canadiens envers la mère patrie ; le général, de son côté, s’acharnait à proclamer que la valeur des Canadiens, qu’il louait, ne pouvait suffire à tout et qu’en campagne il fallait « l’appuyer de la solidité des troupes réglées. » 169 Les militaires demandaient que l’on mit fin à cette dualité funeste en donnant la supériorité, la dictature au mérite. Le commissaire des troupes, Doreil, suppliait le ministère d’appeler au gouvernement Montcalm, « homme vertueux et universel ; quand M. de Vaudreuil, ajoutait-il, aurait de tels talents en partage, il aurait toujours un défaut originel : il est Canadien. »
170 BOUGAINVILLELes choses ne pouvaient rester en l’état et tous le comprenaient, aussi bien Montcalm, qui demandait pour toute grâce, au lendemain de son éclatante victoire, qu’on le rappelât, que Vaudreuil, qui, tout en reconnaissant les talents de son second, aurait aussi voulu qu’on l’en débarrassât, en lui donnant un emploi sur un théâtre plus glorieux. Lévis, qui avait su se tenir à l’écart de ces « tracasseries », suffirait à la conduite des troupes. Mais le gouvernement ne pouvait en juger ainsi : Montcalm et ses officiers, comme il se devait, furent accablés d’honneurs ; on le nomma lieutenant général, on l’eût fait maréchal de France si c’eût été possible ; Vaudreuil eut pour sa part le grand cordon de Saint- Louis, mais on l’invita à bien vivre avec le général et à se conduire en tout pa le). Bigot, dont on avait bien dû finir par apercevoir la manière aisée de jongler avec les millions, reçut un avertissement sévère : « Je vous prie, lui écrivait le ministre, de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous est confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez. »
Du moment que l’on faisait appel à son dévouement, Montcalm ne pouvait hésiter : « Je ferai tout, écrivait-il, pour sauver la colonie, ou je mourrai », mais que pouvait-on faire ? L’orage qui s’annonçait pour l’année 1759 surpassait tout ce qui s’était vu ; l’aide de camp Bougainville envoyé à Paris eut mission d’exposer la situation (septembre 1758).
Tout a été dit sur ce voyage de Bougainville, que l’on résume d’ordinaire par la phrase fameuse de Berryer sur les écuries auxquelles on ne peut songer quand la maison est en feu. En réalité Berryer, ministre de la Marine depuis le Ier no- 170 vembre 1758, ne pouvait faire ce que personne n’eût pu faire à sa place, et Bougainville n’était pas chargé de le lui demander : 10000 hommes de troupes n’auraient pas sauvé le Canada, — qui n’aurait pas pu les nourrir, — ils ne seraient pas arrivés et l’ennemi en eût envoyé le double ; il fallait « traiter le Canada comme un malade qu’on soutient par des cordiaux et n’y envoyer que l’absolu nécessaire » ; ceux qui s’y trouvaient feraient ce qu’ils pourraient pour tenir jusqu’à ce que l’affaire se décidât par ailleurs ; ils songeaient aussi à se retirer à la Louisiane, si tout était perdu, de manière à entretenir la guerre, à conserver malgré tout une existence sur le continent américain ; quant à une aide à leur porter, la seule qui pût peut-être avoir de l’efficacité eût été une attaque sur la Caroline ; mais en avait-on les moyens ?
171 LES OPERATIONSLe ministre fut en somme de cet avis : « La Cour, écrivit-il, ne veut aucune capitulation. Conservez un pied au Canada à quelque prix que ce soit ; si nous l’avions une fois perdu en entier, il serait comme impossible de le ravoir » ; quant aux ressources, on donna ce qu’on put, six cents recrues, des approvisionnements ; deux navires partirent de Bordeaux en février, on promit d’en envoyer vingt-quatre, mais qu’en passerait-il ? Il était impossible de faire davantage ; tout ce qui restait de notre marine était réservé pour le grand effort que l’on destinait à arracher la paix à l’Angleterre par la menace d’une invasion. Grâce à d’hé- • CONTRE QUEBEC roïques capitaines marchands, comme le fameux Canon, le Canada ne se trouva cependant pas entièrement dépourvu quand se produisit la grande attaque, celle à laquelle Pitt allait enfin demander que cette année ). couronnât la résurrection de la grandeur anglaise. Cinquante mille hommes, dont 22 o00 réguliers, allaient y être employés, par les trois voies d’invasion qui, depuis le début de cette guerre, étaient classiques,
mais l’effort décisif serait tenté par cette route de la mer que la chute de Louisbourg avait ouverte, par le Saint-Laurent, sur Québec même. Pitt avait enfin trouvé, pour la mener à fond, un général de trente ans, amoureux de la gloire et de son pays, Wolfe, qui devint aussitôt une manière de héros national ; il lui donnait 9000 réguliers seulement, mais c’était l’élite de l’armée anglaise, sans soldats de fantaisie à l’américaine ; pour le transport, 49 bâtiments de guerre, 125 navires inférieurs, 14000 marins sous l’amiral Saunders.
La flotte parut à la partie inférieure du fleuve le 6 juin ; faute de ressources, ou de volonté de la part de Vaudreuil, aucun préparatif de défense n’avait été fait sur ce point ; le balisage avait été retiré, mais un officier enlevé sur un bâtiment de Gradis, Denis de Vitré, servit de pilote, et d’ailleurs les Anglais, qui avaient à leur bord des marins comme James Cook, prétendaient pouvoir s’en passer : le 26, les opérations de mise à terre commençaient, à l’ile d’Orléans, à quelques milles en aval de Québec.
Montcalm avait concentré tout ce dont il pouvait disposer ; de seize à quatrevingts ans, tout ce qui était capable de porter les armes avait été mobilisé ; la milice avait donné I5 225 hommes ; « jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain, soit par leur constance au travail, soit par leur patience dans les peines et les misères ». Tout compris, il y avait autour de Québec quinze à seize mille hommes, dont cinq mille réguliers de la Guerre et de la Marine, le reste miliciens, marins d’équipages marchands, un millier de sauvages venus de Détroit, avec Repentigny et Langlade, une force numériquement très supérieure à celle des Anglais, mais peu homogène, mal équipée et sujette à quelques défaillances. Québec n’était pas une place de guerre bien forte, mais resserrée entre le fleuve et la rivière Saint-Charles, elle présentait une certaine valeur comme base d’opérations pour une campagne défensive. Pour empêcher l’ennemi de prendre pied sur le rivage nord, Montcalm avait garni toute la côte, de Beauport jusqu’à la rivière Montmorency et aux chutes de ce nom, d’une ligne de retranchements derrière laquelle attendaient les troupes. Quand l’attaque se fut transportée en amont, un dispositif analogue s’y répéta jusqu’au Cap Rouge. L’ensemble finit par atteindre dix-huit lieues de développement.
QUÉBEC APRÈS LE BOMBARDEMENT DEWolfe attaqua aussitôt avec sa fougue de Louisbourg, mais ses troupes ne réussirent même pas à aborder les retranchements français, et cette journée de Montmorency se termina par un désastre (3I juillet) ; tourner la position était impossible ; le général anglais, qui par ses proclamations avait annoncé sa volonté inflexible d’en venir à bout, se mit à ravager impitoyablement les campagnes, procédant à des exécutions militaires contre qui résistait ou aidait les Français ; ses partisans, comme l’Américain Montgommery ou le fameux ranger Rodgers, commirent des horreurs. Rien n’y fit : Québec, atrocement bombardée de la Pointe Lévi pendant soixante-huit jours, réduite en cendres, ne fléchit pas, et de nouvelles tentatives pour prendre pied sur la côte Nord en amont ou en aval, jusqu’à Sillery, n’aboutirent qu’à des échecs répétés. (13 SEPTEMBRE 1759) blessés ou malades, elle était diminuée de près de L’armée anglaise souffrait beaucoup ; morts, deux mille hommes ; l’hiver d’ailleurs allait venir, qui contraindrait à la retraite ; Wolfe malade, désespéré, était décidé à l’ordonner, mais avant de se résigner il crut devoir tenter un dernier effort et, dans la nuit du 12 au 13 septembre, il conduisit lui-même une tentative de débarquement sur la falaise, à quelques centaines de pas à l’Ouest de la ville, à l’Anse du Foulon.
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L’entreprise devait échouer et l’on n’a pas énuméré moins de dix-sept circonstances fortuites dont une seule venant à manquer eût tout condamné ; mais le ravitaillement de Québec, difficile, se faisait par eau, par des convois que les sentinelles étaient habituées à laisser passer. Celui de ce jour-là n’avait pas eu lieu, mais on avait oublié d’en prévenir les gardes et ceux-ci, trompés, laissèrent passer la flottille anglaise ; un régiment placé là en réserve avait été retiré la veille par Vaudreuil ; le poste de surveillance ordinaire, très faible, était commandé par un officier incapable, M. de Vergors, l’auteur déjà de la perte de Beauséjour en Acadie, qui se laissa surprendre ; vingt-quatre grenadiers anglais gravirent la falaise, haute de deux cents pieds, et, à cinq heures du matin, 5 000 hommes étaient en ligne sur le plateau d’Abraham, marchant sur Québec.
174 QUEBECMontcalm, accouru de Beauport avec ce qu’il avait pu ramasser de troupes, attaqua aussitôt, vers dix heures, pour ne pas laisser à l’ennemi le temps de se renforcer ; ce fut une courte escarmouche, — elle ne dura pas un quart d’heure, — où tout de suite les deux commandants en chef furent mortellement blessés ; très éprouvées, - elles eurent 432 tués ou blessés, les Anglais 542, — les troupes françaises refluerent en désordre vers la ville, la confusion se mi re Bougainville qui accourait du Cap Rouge sur les derrières de l’ennemi, M. de Vaudreuil — tous les officiers supérieurs étaient tués ou blessés, — ordonna la retraite, laissant Québec dans la situation d’une ville assiégée, sans vivres, presque sans troupes, avec un commandant, M. de Ramesay, officier de la colonie, qui n’avait jamais fait une vraie guerre et qu’affolaient sa responsabilité et plus encore les instructions de Vaudreuil, lui prescrivant de ne pas s’exposer aux horreurs d’une prise d’assaut. Montcalm était mort, se proclamant heureux de n’avoir pas vu la défaite de son pays, et avait été enseveli dans la ville qu’il avait défendue, aux Ursulines, en attendant que, par l’initiative de 174
lord Dalhousie, la piété des deux nations le réunît avec son vainqueur dans une seule sépulture avec l’épitaphe fameuse : Mortem virtus, communem famam historia, monumentum posteritas dedit. Cependant Lévis, éloigné au moment de l’action, avait rejoint et se portait au secours de la place ; déjà soixante cavaliers, un sac de biscuit sur leur selle, étaient dans les faubourgs ; mais les âmes étaient à bout d’énergie ; les bourgeois, par l’organe de leurs notables, réclamèrent qu’on leur épargnât les derniers risques ; Ramesay était obsédé par ses instructions ; après un conseil de guerre où un seul officier, Jacot de Fiedmont, demanda qu’on luttât jusqu’au bout, il signa la capitulation (18 septembre) : « Il est inoui, s’écria Lévis, qu’on rende une place sans qu’elle soit attaquée ni investie. » Murray, avec 8 oo0 hommes, s’installa comme il put dans les maisons épargnées par l’incendie et la flotte s’éloigna en hâte de ces eaux inhospitalières. NIAGARA Champlain, Bourlamaqui, avec 3 000 hommes, avait tenu contre les Nous n’avions pas été plus heureux sur les autres fronts. Sur le forces quintuples d’Amherst, cédant pied à pied sans jamais se laisser accrocher, et les deux partis avaient fini par s’immobiliser autour de l’ile aux Noix ; mais, dans l’Ouest, les choses avaient pris la proportion d’un désastre.
DE SAINTE-FOYPar Oswego et le Lac, Prideaux y avait conduit devant Niagara une armée d’Anglais et d’Américains, qu’appuyait Johnson avec une levée en masse de tous les Indiens ralliés à son prestige. Pouchot, capitaine de Béarn, avait mis la place en défense, et appelait au secours tout ce qui pouvait rester des nôtres dans le Sud et dans l’Ouest ; Français ou Indiens, ils étaient accourus, I 300, depuis l’Ohio jusqu’au Lac Supérieur, mais Johnson leur avait tendu une embuscade sur les bords mêmes de la cataracte, et ils avaient succombé ; Pouchot avait dû capituler le 25 juillet ; Niagara, qui commandait nos communications avec l’Ouest et notre dernière ligne de retraite, était aux mains de l’ennemi, et la route du Haut Fleuve, où il y avait à peine quelques compagnies, libre pour l’invasion comme l’était déjà celle de l’estuaire. Les conséquences de ce malheur, moins connu que celui de Québec, allaient être presque aussi terribles. Tout était bien perdu, mais Lévis, au nom de l’honneur militaire, s’obstinait à prolonger la lutte. Tandis que de France, on envoyait encore, grâce à la maison Gradis, un dernier convoi, qui d’ailleurs fut pris par les Anglais, il reprenait l’offensive au milieu des neiges, pour tenter d’emporter Québec et de s’y réinstaller avant que la flotte anglaise de secours eût le temps d’arriver. Murray avait atrocement souffert de l’hiver, sans bois, presque sans vivres, au milieu de ces campagnes dont les habitants, en dépit des serments extorqués, se refusaient à lui donner aucun secours ; il avait eu 689 morts en sept mois, malgré l’humanité des admirables religieuses ; ses effectifs étaient réduits de moitié et il faillit se laisser surprendre par les 7000 hommes, réguliers et miliciens ayant rompu leur ban, que Lévis jetait sur lui à la seconde journée d’Abraham ou bataille de Sainte-Foy (28 avril) ; il perdit I 124 hommes, toute son artillerie, et ne put qu’à grand’peine se réfugier derrière les murs de la place ; sans leur épuisement, les Français entraient derrière lui sans combattre. Mais Lévis n’avait pas de gros canon, une seule pièce de 24, et presque pas de munitions, — son artillerie
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VUE DU CAP ROUGE SUR LA RIVIÈRE SAINT-LAURENT ; A CETTE PLACE I 500 HOMMES DÉBARQUÈRENT 13 SEPTEMBRE 1759 (D’après un dessin de Hervey Smyth). ne pouvait tirer que vingt coups par jour, — deux frégates seulement pour tenir la rivière. Le 9 mai, le premier navire anglais, le Lowestoft, apparaissait, avantgarde de toute une flotte ; la retraite s’imposait (16 mai), sans même que l’on pût dégager nos pauvres bâtiments que leur commandant Vauquelin faisait couler à la Pointe-aux-Trembles le pavillon haut. C’était la fin : lentement, méthodiquement, par terre et par eau, les troupes anglaises remontaient sur Montréal, sans que sur aucun point il fût possible aux nôtres, qui se débandaient, les miliciens abandonnant maintenant leur drapeau pour sauver quelque chose de leurs pauvres foyers, — Murray avait annoncé qu’il brûlerait la maison de quiconque serait aux armées, — de faire front nulle part ; une autre armée anglaise, ou américaine, sous Haldimand, progressait au Sud, du Champlain sur la rivière Sorel, poussant devant soi Bougainville également réduit à l’impuissance ; le 6 septembre les deux corps faisaient leur jonction aux environs de Chambly ; le troisième, celui d’Amherst, parti d’Oswego au commencement d’août, fort de 6000 réguliers et autant d’Américains ou d’auxiliaires, était à quelques milles de là, à La Chine.
177Il nous restait 2 500 hommes, avec quinze à vingt jours de vivres ; Lévis, à qui les Anglais refusaient les honneurs de la guerre, pour venger le prétendu massacre de William-Henry, aurait continué la lutte ; mais alors se manifesta encore une fois l’antagonisme entre l’état d’esprit métropolitain et les intérêts coloniaux ; Vaudreuil voulut qu’au moins quelques garanties fussent stipulées en faveur de ses compatriotes, et le 7 septembre la capitulation fut signée : la colonie était rendue ; toutes les troupes seraient rapatriées en France ; mais le libre exercice du culte catholique restait assuré, ainsi que les propriétés, et les Canadiens ne pourraient être troublés dans leur domicile ni la jouissance de leurs droits civils.
L’exécution vint ensuite : dès octobre, 2 200 soldats, débris de ces héroïques Guyenne, Béarn, Languedoc, la Reine, la Sarre, Royal-Roussillon, Berry, qui avaient inscrit une telle épopée dans notre histoire, s’embarquaient pour la France après avoir brûlé leurs drapeaux pour qu’ils ne tombassent pas aux mains de l’ennemi ; le vainqueur passait alors à l’occupation des forts lointains, Détroit (novembre), le Sault, Michillimackinac, la Baye l’année suivante. Incapables d’aller vivre sous d’autres cieux, la plupart des habitants et des traitants, Langlade luimême qui à Abraham avait rallumé sa pipe sous le feu, subissaient la loi du vainqueur ; certains pourtant s’y refusèrent ; à la Baye les derniers survivants de l’Ohio, un autre Beaujeu, Couterot, n’attendirent pas l’occupation ; avec 4 officiers, 50 soldats et 78 miliciens, qui suivaient le drapeau jusqu’au bout, ils opérèrent jusqu’à la Louisiane une mélancolique retraite, dernière manifestation de notre existence militaire en ces contrées ; mais l’amour du sol fut le plus fort, et Beaujeu revint mourir dans son manoir du Canada en 1807.
Les années qui suivirent furent dures ; le vainqueur n’avait pas l’intention d’abuser de sa victoire ; ce n’en était pas moins l’occupation militaire avec ses rigueurs, et l’hostilité des Anglo-Américains à l’égard des institutions religieuses du pays ; l’évêque était mort, le sort des congrégations n’était pas fixé, et des trahisons ou des apostasies, comme celle du jésuite Roubaud, faisaient craindre le pire ; enfin il y avait tant de ruines à réparer et la population était réduite d’un cinquième.
Qu’allait-on faire du Canada ? L’Angleterre qui y avait dépensé deux milliards
HISTOIRE DES COLONIES.
178(suivant le compte de Chesterfield, mais c’est le prix de toute la guerre), ne s’en était jamais proposé la conquête, mais tout au plus une ratification de frontières, qui la mît en possession de ce qu’elle avait toujours réclamé, et la garantit contre de nouvelles difficultés ; Wolfe, encore en 1759, n’envisageait pas davantage ; il n’y avait pas de raison pour qu’on voulût plus après la victoire, le Canada n’apportant rien de ce que l’on était habitué à demander à une colonie, et l’existence de sa population française, que l’on ne pouvait extirper, étant de nature à créer les pires difficultés. Une cam- pagne de presse, à la tête de laquelle s’étaient mis les frères Burke, s’en- gagea en 1760 pour que l’Angleterre s’occupât plutôt de s’assurer une des précieuses îles à sucre, la Guadeloupe par exemple, que Choiseul se vante d’avoir sauvée. Mais il fallait compter avec les Américains : le Canada était leur conquête, bien plus, le gage et le signe de l’unité qu’ils avaient constituée pour lui, et que maintenant ils entendaient maintenir ; et surtout il y avait le souvenir de l’affreuse QUÉBEC, MONUMENT AUX BRAVES DE 1760 terreur que pendant un siècle il avait fait peser sur toute l’étendue des frontières et dont à aucun prix il ne fallait que le renouvellement fût possible ; car il est à remarquer que si pour nous l’ère de la Guerre de Sept Ans, des « Guerres Françaises et Indiennes », se termine à la chute de Montréal, il n’en est pas ainsi de l’autre côté ; après cet événement la lutte, pour les Américains, avait continué ; le soulèvement des Cherokees en 1760, celui, plus grave et plus général, que l’on désigne sous le nom de conjuration de Pontiac (1762-1765), avaient été pour eux de nouvelles et terribles alarmes, où ils avaient encore dénoncé la main des Français ; l’opinion chez eux fut unanime et, par l’organe de Franklin, réclama qu’on ne nous laissât aucun moyen de nuire, que la paix assurât à la puissance anglaise la possession entière de tous nos anciens domaines.
En France l’affaire ne passionnait pas ; les groupes lettrés, les « Philosophes », où nous sommes habitués à croire que se résumait tout le mouvement des esprits, étaient indifférents, sinon hostiles ; la fameuse phrase de Voltaire dans sa lettre à Moncrif sur les arpents de neige a sans doute été dénaturée dans son sens, et c’était seulement des colonies improductives que le spéculateur qui eût si volontiers gagné de l’argent à la Louisiane se montrait l’adversaire ; mais ce que l’on reprochait au Canada n’était-il pas précisément d’être une colonie improductive, et dangereuse ? La vraie pensée de Voltaire s’exprime dans sa lettre à Chauvelin du 3 octobre 1760 : « Si j’osais, je vous conjurerais à genoux de débarrasser à jamais du Canada le ministère de France. Si vous le perdez, vous ne perdrez presque rien ; si vous voulez qu’on vous le rende, on ne vous rend qu’une cause éternelle de guerre et d’humiliation. » Le ministère n’était que trop disposé à entendre de pareilles supplications : le Canada, pour Choiseul et son entourage, ne représentait aucun intérêt majeur ; nul n’était en état de deviner l’avenir merveilleux réservé à ces contrées ; nul ne concevait même ce principe essentiel de toute politique, qu’une position occupée doit être conservée à tout prix, les circonstances pouvant d’un instant à l’autre l’appeler à jouer un rôle décisif dans des combinaisons imprévisibles et soudaines ; on se plaisait au
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(D’après Van Loo, gravure de De Launay, Bibliothèque ÉTIENNE-FRANÇOIS, DUC DE CHOISEUL contraire à imaginer que l’unité des Nationale). colonies anglaises, qui s’était faite à l’occasion de notre présence en Nouvelle- France et contre nous, pourrait bien survivre à ces circonstances et nous devenir avantageuse : la fin du péril canadien ne serait-elle pas pour elles le signal d’une lutte nouvelle, dirigée cette fois contre leur métropole ? Cette lutte, qui seule devait nous permettre de prendre notre revanche, de voir l’Angleterre rabaissée au niveau commun des nations, était l’un des événements les plus favorables qui se pussent envisager, tout ce qui pouvait la précipiter était souhaitable ; l’abandon du Canada, sans espoir de retour, était l’un des gestes qui pût le mieux servir notre politique.
LE TRATTE DE PARISIl se produisit pourtant des protestations : quand le bruit commença à se répandre que le ministère était disposé à céder le Canada, il y eut comme un mouvement de révolte dans les milieux qui avaient part au trafic de ce pays ; les chambres de commerce se mirent à la tête, beaucoup plus, il est vrai, pour les pêcheries que pour la population canadienne, dont elles semblent s’être moins souciées : « La paix, écrivait Bordeaux, n’a pas tous nos vœux s’il doit en coûter la cession du Canada, cette colonie si précieuse par sa situation relativement à la sécurité des Iles, si utile par la nature de son commerce, si redoutable enfin pour nous entre les mains des Anglais... » « Plutôt une guerre éternelle, répondait La Rochelle, plutôt porter vers la mer toutes les finances, toutes les forces du royaume que de céder jamais le Canada et ses pêches. » nous conserver les régions d’au delà des Alleghanys, jusqu’aux Le cabinet tenta seulement de chicaner sur les limites, de Illinois, que l’on espéra un moment n’avoir pas été comprises dans la capitulation, mais la volonté des Anglais, c’est-à-dire des Américains, était formelle ; il fallut céder et les articles 4 et 6 du traité de Paris (Io février 1763) sanctionnèrent les faits accomplis. « Permettez-moi, put écrire Voltaire à Choiseul, de vous en faire mes compliments. Je suis comme le public : j’aime mieux la paix que le Canada et je crois que la France peut être heureuse sans Québec. »
180Le Canada avec toutes ses dépendances, y compris l’ile du Cap-Breton, était cédé à la Grande-Bretagne sans aucune limitation ni réserve ; le roi de France renonçait à toute prétention sur la Nouvelle-Ecosse ; il était seulement stipulé que l’exercice du culte catholique serait libre et garanti pour les sujets canadiens de Sa Majesté Britannique ; les limites étaient fixées comme il convenait aux vainqueurs ; ils avaient toute la rive gauche du Mississipi jusqu’à la frontière, Mobile et la Nouvelle-Orléans restant seules à la Louisiane et à la France, ou plutôt à l’Espagne. Choiseul s’écriait : « Nous avons gardé la Guadeloupe ! »
Mais quel douloureux sacrifice s’imposait à nous par la remise aux Anglais de ces derniers postes de l’Ouest, fils du Canada et qui suivaient son sort ! Les formalités s’accomplirent, marquées par des épisodes touchants comme ceux des habitants de Kaskakias et de Cahokia qui refusèrent de devenir Anglais et passèrent sur l’autre rive, emportant jusqu’aux charpentes de leurs maisons ; les Espagnols, du côté du Sud, progressaient également dans les territoires qui leur étaient cédés ; enfin, à l’été de 1770, le dernier poste qui nous restât, Sainte-Geneviève des Illinois, fut remis et le drapeau français cessa de flotter sur le continent de l’Amérique du Nord.
181 CANADAIl restait maintenant à liquider l’affaire, et tout d’abord les responsabilités ; on n’avait pu empêcher que ces événements fissent grand bruit, et les gens qui revenaient du Canada avaient eu beau jeu à dénoncer les scandales qui avaient marqué les dernières années de cette lutte héroïque ; on faisait courir dans le public une liste des « millionnaires du Canada », dans laquelle Vaudreuil était marqué pour 23 millions, Bigot pour 29, le militaire au total pour 35, les vivres et la finance pour 99. Il était impossible d’étouffer l’affaire.
Le procès du Canada s’ouvrit le 17 décembre 1761, devant une commission du Châtelet, et dura quinze mois ; il y eut cinquante-cinq accusés, dont vingt et un seulement furent pré- MONTRÉAL. ÉGLISE DE LA POINTE AUX TREMBLES sents et qui s’en tirèrent à des conditions fort diverses. Vaudreuil, qui avait eu une attitude fort digne et avait continué à couvrir tout le monde, fut mis hors de cause, mais presque tous les autres condamnés : Bigot au bannissement perpétuel, tous ses biens confisqués et I 500 000 livres de restitution, Cadet à 6 millions, etc... Le total des restitutions s’éleva à 1o 930 000 livres ; puis vinrent les atténuations et les indulgences : Cadet présenta des factures impayées pour onze millions et eut son pardon ; Bigot fut autorisé à rester en France et intrigua pour obtenir aussi sa réhabilitation ; il l’aurait peut-être eue s’il n’était mort trop tôt, en 1775 ; enfin le silence se fit sur eux. rement de la situation que nous avions laissée Il était plus difficile de procéder à l’apuau Canada. Le déficit était de 8o millions environ ; il restait en circulation pour 49 millions de lettres de change, pour 25 millions de billets et pour 9 d’effets divers, mais une partie serait annulée, pour restitutions, non-représentation, etc.... et le reste n’était pas tout entier d’égale valeur ; certaines créances représentaient des fournitures loyalement faites, mais les plus récentes avaient été majorées ; en conséquence, on ne proposait pas le remboursement intégral ; les effets antérieurs à 1758 seraient payés pour leur valeur nominale, les autres réduits de moitié ou des trois quarts ; ainsi fut décidé, par un arrêt du Conseil du 29 juin 1762, le dernier acte du gouvernement français qui ait été publié au Canada par les capitaines de milice.
182 L’A CADONA DU CANADAMais alors se produisirent des protestations ; une partie des valeurs dépréciées se trouvait entre les mains des Canadiens, dont le gouvernement britannique crut politique de prendre la défense ; d’autres avaient été acquises par des spéculateurs anglais ou français, qui n’admirent pas qu’on tranchât de la sorte avec leurs réclamations ; une nouvelle convention, d’ordre international, intervint le 29 mars 1766, et ce fut sur ces bases que s’opéra la liquidation définitive ; elle demanda près de cinq ans et se termina par le versement aux divers intéressés d’un total de 37 607000 livres (6665 000 pour les sujets anglais) en reconnaissances portant intérêt à 4 pour 100. Mais qu’était-il arrivé effectivement de ces ressources aux Canadiens mêmes ? Leur part dans les créances s’élevait, paraît-il, à 17 millions ; la plus grande partie s’était arrêtée dans les mains de divers intermédiaires et spéculateurs dont, dit-on, Necker. la France au peuple qui avait été le sien pendant un siècle et Ce cruel règlement de comptes était l’adieu définitif de demi ; jamais aucun effort ne devait être tenté pour opérer un retour sur le passé. Pendant la Guerre d’Amérique, la prudence nous interdisait de tenter aucun geste qui pût réveiller dans le cœur de nos alliés du jour le souvenir de leurs alarmes d’autrefois ; les Canadiens, de leur côté, songeaient plutôt à se défendre contre leurs ennemis de toujours, les Américains, qu’à secouer le joug des Anglais, devenus presque les défenseurs de leurs libertés religieuses ; puis vint la grande crise de la Révolution et de l’Empire ; nous cessâmes de penser au Canada, et la première fois qu’un pavillon français reparut dans ces eaux, par la remontée de la Capricieuse sur le Saint-Laurent, en 1854, il y avait longtemps qu’il ne pouvait plus être question que d’une piété commune dans le souvenir entre les deux peuples séparés depuis près de cent ans.
Le Canada, en effet, qui depuis longtemps, même sous la domination française, avait commencé à s’acheminer vers une existence distincte, sinon autonome, par le développement de ses caractères et de ses besoins propres, avait vu cette évolution brusquement précipitée dans la crise de 1755-1763 ; au lendemain de cette paix qui avait disposé de lui sans son consentement, il lui avait fallu réagir, s’organiser pour une vie nouvelle. Les relations commerciales, tout d’un coup, avaient changé de sens ; il n’avait pu en être de même dans l’ordre intellectuel, trop d’habitudes et de répugnances s’opposant à une fusion des vainqueurs et des vaincus, mais là aussi il avait fallu s’accommoder de l’inévitable
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Contrairement à ce que l’on raconte souvent, il est inexact que l’émigration de tout ce qui constituait l’armature du pays, au lendemain de la capitulation de Montréal, ait pour ainsi dire décapité ou décérébré le peuple canadien. Sans doute une partie de la noblesse et de la bourgeoisie, tenue par des liens de famille et d’intérêt, dut suivre les troupes et constituer autour des villes de Touraine et de Berry, qui lui avaient été assignées comme résidence, une manière de société émigrée qui conserva sa cohésion une vingtaine d’années ; mais le nombre en a été singulièrement exagéré ; peut-être ne dépassa-t-il pas 300, il n’atteignit en tout cas pas 3 000. Il semble bien que la majeure partie de ces familles notables, propriétaires, marchands, etc..., restèrent sur le pays ; mais le régime français ne les avait guère préparées au rôle qui aurait pu être le leur ; n’ayant jamais eu d’autorité que celle qu’ils tenaient du pouvoir, comme officiers du roi, sans liens entre eux, ni avec le reste du monde, dépourvus de tout moyen d’action, ces hommes n’avaient aucunement la possibilité d’être les animateurs ou les conservateurs d’une conscience nationale à laquelle il fallait un support plus solide que l’intérêt quotidien.
LE MOULIN DE VINCENNES A BEAUMONT SUR LE RUISSEAU SAINT-CLAUDE ET LE SAINT-LAURENT
184Et c’est ainsi que, de toute nécessité, le rôle du clergé canadien se trouva conduit à prendre une importance et même un caractère nouveaux. La rupture des derniers liens avec la France, et la nécessité de s’adapter aux conditions créées par la souveraineté britannique avaient été pour ce clergé le principe d’une crise où auraient pu succomber pour lui, avec la sécurité et la dignité, jusqu’aux possibilités de continuer à remplir sa mission ; l’évêque mort, les congrégations, qui avaient jusque-là contribué si puissamment à entretenir la vie religieuse, ne pouvant plus assumer cette tâche, on put se demander comment arriverait à subsister cette Eglise séparée sous une domination hérétique, et hostile ; ce fut le dernier service rendu par la France à ses anciens sujets de les avoir aidés de son influence à Londres et à Rome dans l’accomplissement de cette adaptation nécessaire.
Quand elle fut achevée en 1764, par la nomination du premier évêque purement Canadien, quoique né en Bretagne, Mgr Briand, la masse des soixante ou quatre-vingt mille hommes de notre race qui se trouvaient à mille lieues de la France, isolés sous une domination étrangère, était garantie contre une assimilation qui les aurait fait cesser d’être eux-mêmes. Désormais, sous cette tutelle qui leur conservait leur langue, leurs traditions, leur âme propres, les Canadiens continuaient à devenir le peuple en quoi ils avaient dès longtemps commencé à se former ; petit à petit grâce au libéralisme, d’abord contraint et forcé, ensuite conscient et généreux jusqu’à une manière d’abnégation de l’Angleterre, ils allaient reconquérir leur prospérité matérielle et leur sécurité d’abord, puis leur dignité d’hommes, leurs droits propres, juridiques et économiques, politiques enfin ; et au terme, au bout de cent cinquante ans d’un des efforts les plus magnifiques qui aient été donnés par une race quelconque, ils se retrouveraient une nation, un Etat, une puissance ayant sa voix parmi celles qui mènent la destinée de l’espèce humaine.
Mais ce ne serait plus la France ! Telle était la fin où aboutissait ce siècle de luttes, de triomphes et de désastres alternés ; le Canada, cette première de nos colonies, celle où pour la première fois s’était constituée hors d’Europe une société de notre race, le Canada de Champlain et de Talon avait cessé d’être une terre 184 française. Il est possible à d’autres de s’en réjouir : « Il était, écrit Thwaites, dans la nature des choses que la langue anglaise triomphât du français, que le gouvernement local libre l’emportât sur la centralisation et l’absolutisme, que les fermiers remplaçassent les coureurs des bois et que la politique de pactisation avec les sauvages cédât à celle de leur soumission. Le traité de Paris est que la civilisation a marché. » Nous ne pouvons pour nous, après un siècle, songer sans un déchirement, à cette séparation.
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Cette catastrophe pouvait-elle être évitée ? A distance il est facile de dénoncer les erreurs, de montrer quelle folie ce fut, pour la France, qui ne voulait pas la guerre, qui n’avait pas la marine qu’eût exigée une telle aventure, de tolérer, d’ordonner les imprudences que furent à tant d’égards nos façons d’agir sur les frontières d’Acadie et de l’Ohio ; il est plus aisé encore de montrer comment, cette première faute commise, toute une série d’autres précipitèrent la catastrophe et rendirent vains l’héroïsme et le génie de tant de nos explorateurs, de nos colonisateurs et de nos chefs militaires ou civils.
INDIENSMais, ces réserves faites, il convient de remarquer que le résultat final, en somme, ne pouvait guère être modifié. Du jour où les deux colonisations française et anglaise s’étaient trouvées en présence sur le sol américain, il y avait eu lutte entre elles ; plus encore que la concurrence, la crainte les avait armées l’une contre l’autre, la crainte surtout que les Anglo-Américains avaient eue des le début de se voir éliminés par les progrès plus rapides que nous devions à des qualités sans doute supérieures pour l’expansion sur ces terres et parmi ces peuples ; dans ces conditions, et le désarmement par l’accord des bonnes volontés communes étant exclu, la lutte pouvait être ajournée, non évitée ; mais il eût fallu l’envisager dans toute son étendue et comprendre que le Canada, l’Amérique française, étant limitrophe de l’Amérique anglaise, cette situation obligeait à certaines précautions, à certaines prévoyances : « Tout cet argent, écrivait Bougainville, consommé à relever la Maison d’Autriche, à détruire tout l’équilibre dans l’Allemagne et le Nord, n’eût-il pas été mieux employé à écraser par une forte marine la marine anglaise, ses comptoirs et ses colonies ? » Sans doute, et moins d’argent encore, consacré à peupler, à mettre en valeur, à établir vraiment le Canada pendant la paix, eût même, peut-être, évité d’avoir recours à ces sacrifices ; mais c’eût été toute notre politique à changer, toute la France, toutes nos conceptions économiques et même morales à bouleverser. Il eût fallu que notre pays considérât l’œuvre coloniale comme l’une des tâches principales qui s’imposaient à lui. Il n’en était
VIEILLE DEMEURE FRANÇAISE A SAINT-MATHIEU DE LA PRAIRIE
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(D’après un document de 1860). pas ainsi dans la France du dix-huitième siècle et c’est pourquoi, en dépit de toute la gloire qui, à plusieurs reprises, attira l’attention sur elle, notre colonisation du Canada resta jusqu’au bout ce qu’elle avait été dès le début, une aventure, merveilleuse par certains côtés, mais à laquelle la nation dans son ensemble tenait peu et qui par conséquent était vouée à se terminer par un échec, à moins qu’elle ne trouvât elle-même, en la vertu propre qu’elle aurait créée en soi, la force de se continuer toute seule.
Ce fut ce qui arriva : le Canada, en 1763, cessa d’être une colonie française ; il cessa de l’être par la conquête, par l’action brutale de l’étranger, par une blessure qui longtemps, toujours, était destinée à rester saignante, et ce ne fut peut-être pas entièrement un malheur ; des divergences, en effet, des oppositions avaient depuis 186 longtemps commencé à se manifester entre les deux pays, entre la métropole et sa colonie ; que seraient-elles devenues avec le temps ? n’est-il pas permis de se demander, avec un peu d’angoisse, si elles n’auraient pas grandi, si elles n’auraient pas dégénéré en des conflits, en des luttes, peut-être cruelles, peut-être abominables, comme il arriva d’ailleurs tout près, en d’autres colonies anglaises et françaises ? La séparation alors aurait laissé des souvenirs durs, affreux, des rancunes qui eussent mis longtemps à s’apaiser ; telle qu’elle s’est opérée, au contraire, il n’en reste que la mémoire émerveillée de gloires et de souffrances communes, dont les deux peuples s’enorgueillissent également ; car le Canada à son tour est, en effet, devenu un peuple, un peuple différent de celui qui lui a donné naissance, un peuple qui vit cependant sur le même fonds primitif d’idées, de culture, de nature, un peuple tel que chacun de ses progrès, par lui-même et sans aucune exploitation égoïste, est un progrès et un orgueil pour son ancienne mère patrie ; l’œuvre coloniale de la France en Amérique du Nord a été d’une qualité telle que son échec, son désastre même lui sont devenus un succès nouveau : la Nouvelle- France séparée de l’ancienne est vraiment devenue une nouvelle France.
187 KEKEEt cette France nouvelle, elle-même, est venue au secours de l’ancienne : jamais « nos gens » n’ont oublié : la réapparition de notre pavillon, comme ami de l’Angleterre, dans leurs eaux, fut comme la fin d’un cauchemar ; il leur était maintenant permis, sans être infidèle à la grande communauté qui était devenue leur patrie, de retrouver dans leur cœur intact, l’amour de leur « mère ». Bientôt même à ces appels de sentiment venaient se joindre d’autres liens d’intérêt et de vie commune : la conclusion d’un traité de commerce, en 1895, resserrait les relations et échanges si longtemps interrompus et si nécessaires aux deux pays : et en 1870, en 1914, les volontaires canadiens venaient, avec la gloire que l’on sait, manifester que le passé était toujours vivant. LISERAT
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Joannès Tramond, « La perte du Canada », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 153-188.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/canada/la-perte-du-canada/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715