Tome I · Les Antilles françaises — Boucaniers et flibustiers · Chapitre 1
Les Antilles françaises
Corvette- Marque La Compagnie de Saint-Christophe (1626). — Les chartes-parties des colons. — Les tribulations de la colonie de Saint-Christophe. — La Compagnie des Isles d’ Amérique (1635). — Les Caraïbes. — Le commandeur Philippe de Lonvilliers de Poincy (1639). — Une bourrasque aux Antilles (1645-1647). — Liquidation de la Compagnie des Isles (1649-1653). — La paix caraïbe (1660). — La Compagnie des Indes occidentales (1664). — Répercussion des guerres européennes. — Mort glorieuse du commandeur de Sales (1666). — Défaite de Ruyter devant Fort-Royal de la Martinique (1674). — Les amiraux Binckes et d’Estrées aux prises à Tabago (1676). — Une habitation à la Martinique. — La main-d’œuvre noire. N n’occupant que les Grandes Antilles et en négligeant les Petites, les Espagnols avaient commis une faute, dont le traité de paix de Vervins nous permit de tirer profit. Henri IV avait obtenu d’eux qu’au delà de la ligne équinoxiale, les parties contractantes pouvaient se faire la guerre sans entraîner de rupture entre les cabinets de Madrid et de Paris. C’était ouvrir toutes grandes les portes à l’audace de nos corsaires dans la mer des Caraïbes. Tel était le sens du congé donné le 8 août 1624 par l’amiral Henri de Montmorency au capitaine Urbain de Roissey de Chardouville : il pourchasserait les pirates « qui empêchaient aux marchands français la 391 navigation au delà du tropic du Cancer ou du premier méridien des Açores. » Son collègue était Pierre Belain d’Esnambuc. Esnambuc attaqua, avec trente-cinq hommes, un galion espagnol de trente-cinq canons et ne lâcha prise qu’en voyant sa patache trouée comme une écumoire. « Ne sachant à quoy se résoudre dans cette fâcheuse extrémité, — écrit le Père Du Tertre, l’historien des Antilles, — il fut inspiré de Dieu, qui l’avait choisi pour être le père et le fondateur des colonies françaises dans les îles Cannibales, d’aller à l’ile Saint-Christophe pour se mettre en état de chercher une fortune plus heureuse. » A Saint-Christophe, vivaient des naufragés, aux (1626). ordres du capitaine dieppois Le Vasseur, qui avaient édifié, avec les débris de leur navire et les canons sauvés du bord, un fortin : ils avaient appris des Caraïbes à construire des « carbets » recouverts de feuilles d’arbres, dont ils faisaient leur demeure. Accueilli comme un ange du ciel et honoré comme un chef, Esnambuc partit au bout de quelques mois pour la France.
392 L ES CHARTES PARTIES DES COLONSSon collègue Roissey et lui devinrent les prête-noms d’une puissante Compagnie dont Richelieu était l’âme, et dont l’intendant général de la marine Ruzé d’Effiat, le trésorier Duplessis-Guénégaud, les présidents des comptes de Flécelles et Bardin-Royer étaient les bailleurs de fonds. Le contrat, passé le 3I octobre 1626 entre la Compagnie de Saint-Christophe et les deux capitaines, prévoyait le peuplement des îles encore inoccupées des Antilles entre le Ire degré et le 18e degré de latitude. Quelques mois plus tard, six cents hommes appareillaient pour les iles du Pérou, après avoir signé une charte-partie que voici : Par-devant un notaire du Havre, le 13 janvier 1627, comparaissent les capitaines de la Victoire et du Catholique, Urbain de Roissey, écuyer, sieur de Chardouville, et Pierre Belain, écuyer, sieur d’Esnambuc, leurs lieutenants, officiers mariniers et matelots, ainsi que de nombreux passagers natifs de Harfleur, Honfleur, Fécamp, Mortagne, Jumièges, Rouen, Dieppe, Paris, etc. Suivant contrat passé avec le conseiller d’Etat. Isaac Martin de Mauvoy et Jean Cavelet du Herteley, directeurs de la Compagnie des Indes occidentales, ils vont « aux isles de Saint-Cristophe, la Barbade et autres scituées à l’entrée du Pérou, laisser le nombre et quantité de ceux que bon leur semblera pour y travailler et négossier des denrées qu’ilz porteront aux habitans desdites isles et lieux circonvoisins, faire instruire sur la religion catholique, apostolique et romaine, cultiver, essartir et améliorer la terre pour faire du pétun et 392 toutes autres sortes de denrées et marchandises, continuer et mettre en perfection les habitations encommencées, les fournir d’armes, et ausdits lieux faire résidence actuelle durant le temps et espaces de trois années consécutives. »
393 LES TRIE SAINT-CHRESTO COLONIE DE SAINT-CHRISTOPHEPar d’autres contrats, les engagés, « les trois ans, » comme on les appelait, acceptent de payer aux directeurs de la Compagnie des Indes occidentales « annuellement et par teste chacun cent vingt-cinq livres de pétun bon, loyal et marchand pour les droictz de Nosseigneurs, avec le dixième du cotton et autres marchandises qu’ils feront, et oultre, payer aussy le dixième tant dudit pétun que des autres marchandises qu’ils recueilleront pour le droit du gouverneur, et seront tenus rapporter certificatz signéz des escripvains. » prévoir aux futurs colons les luttes qu’ils Les contrats de travail ne laissaient pas auraient à soutenir à Saint-Christophe contre les aborigènes et contre deux nations européennes. Les Caraïbes « misantropes et antropophages » avaient projeté un massacre général des Européens aux petites Antilles. Prévenus à temps, les colons français et anglais de Saint-Christophe s’unirent et, quand débarquèrent de leurs pirogues des milliers d’Indiens, un feu roulant suivi d’une charge impétueuse en coucha bas des monceaux. Anglais et Français jurèrent de rester frères d’armes et, par le traité du 13 mai 1627, procédèrent à la délimitation de leurs territoires respectifs.
Mais, soutenus par le comte de Carlisle qui venait prendre possession des îles Sous-le-Vent, baptisées de son nom, les premiers interdirent à nos colons de fortifier la Pointe-de-Sable. L’escadre de Cahuzac rétablit la situation. Nos cinq vaisseaux attaquaient, le 2 août 1629, le fort Charles, clé de la colonie anglaise de Saint- Christophe, et, sous un feu violent, capturaient une escadrille en rade. Warner, le gouverneur britannique, entrait aussitôt en pourparlers et scellait la paix, en renouvelant le pacte d’amitié d’antan.
Le pacte à peine signé fut mis à l’épreuve. La flotte espagnole de Fadrique de Toledo se déployait le 8 septembre devant Saint-Christophe et, de ses cinquantetrois navires, débarquent, quelques jours plus tard, une foule d’Espagnols, d’Italiens, de nègres et d’Indiens. Epaulés par le fort Saint-Urbain aux « fossés à fond de cuve, » Anglais et Français sont embusqués derrière des abatis d’arbres : mais en dépit de l’héroïsme de Dyel Du Parquet, qui tombe percé de dix-huit blessures, les colons, peu aguerris, détalent et s’enfuient dans les montagnes de la Cabesterre, au fort Richelieu. Roissey n’a eu que le temps de faire sauter le fort Saint-Urbain et de livrer aux flammes les cases, ajoupas et carbets d’alentour. La panique est telle parmi les colons français qu’ils ne s’arrêtent point dans la montagne : à bord de deux bâtiments, ils s’enfuient dans l’ile Saint-Martin où ils sont en proie aux affres de la faim.
394 LA COMMENTE DES 1S1ES D’AMÉRIQUE (1635).La colonie de Saint-Christophe eût vécu, sans l’esprit de décision d’un capitaine dunkerquois renommé par ses exploits dans les mers du Japon et de Chine, que le cardinal de Richelieu avait eu l’habileté d’attirer à notre service. Giron, dit Couarlay, qui croisait dans la mer des Antilles, ramena Belain d’Esnambuc et les siens à Saint-Christophe dans l’Anse des Papillons : comme les Anglais, revenus avant nous, en avaient pris possession, Giron les força manu militari à restituer les biens des Français. semblait prendre une large extension. Evincé de Notre colonisation dans la mer des Antilles la Nouvelle-France par le monopole des Cent Associés, Guillaume De Caen reçut une compensation aux îles Bahamas ; les patentes du 28 janvier 1633 lui concédaient, avec pouvoir d’y établir des forts, les petites îles Abaco, Inagua, Mariguana, Gilatur et enfin Guanahani, la fameuse île où, pour la première fois, Christophe Colomb avait eu connaissance des terres du Nouveau Monde. Mais la baronnie des Bahamas ne fut pour son titulaire qu’un vain titre. Sergent de bataille de notre armée navale, Guillaume De Caen fut trop occupé des campagnes de la guerre de Trente Ans pour avoir le temps de coloniser sa baronnie.
Tout autre fut le sort de la Compagnie des Isles d’Amérique qui, aux termes du contrat du 12 février 1635, s’engagea à faire passer en vingt ans aux Antilles quatre mille colons. Succédanée de la Compagnie de Saint-Christophe, elle embrassait dans son champ d’action toutes les îles sises entre le Io° degré et le 30º degré de latitude.
Avec une rapidité surprenante, Belain d’Esnambuc élargissait nos possessions insulaires. Chargé « d’habituer la Martinique » à notre domination, Jean Du Pont, lieutenant de la compagnie colonelle, y plantait notre drapeau le 15 septembre 1635, brisait la résistance des Caraïbes, que soutenaient leurs congénères des îles voisines, et les refoulait dans la Cabesterre. Pour lui, il s’établissait dans la Basse-Terre, c’està-dire dans cette partie de la Martinique que des mornes montueux, âpres et rudes découpent en autant de quartiers. Moins de cinq ans après, un millier de colons y avaient leurs habitations « au premier, au second ou au troisième étage, » selon qu’elles étaient situées au bord de la mer, au pied des mornes ou à leur penchant.
395ANTILLE S 0 U OCCIDENTALES INDES Echelle 400 500 Km. 6 100 300 Cancer
S. Lucie- S VincentO & Barbade PETITES Grenadepe Buen Aire Los Roques Tabago Margares Port of Spain Trinidad Caracas D E Orinaqueo Cuidad Bolivar (Angostura/ 1 Guaira Tortuga (Leon de Caracas/ (vador) CAYES ago te las Catollenos, Port-au-Pringe Domingue C dela Beate HAITI DU : ST DOMINGUE THISPANIOLAA 1. CARA/B ES) DU NORD HE NUA LE Maniguana DE-S DES Coleta dela anquilla 1. Longy Sptos ! Salvadon MER Sabanilla , O LO MA Monteg4 -Savenna la Mah JAMAÏNUES 7 SANTIAGOL
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396Solidement appuyé sur le Fort-Royal et le fort Saint-Pierre, Du Parquet ne chercha pas à expulser les Caraïbes, encore qu’ils eussent conclu un pacte avec les Espagnols pour nous jeter à la mer : leur chef, « le pilote, » vint même présenter son hommage au gouverneur, en gardant, par déférence, le chapeau sur la tête.
Que dis-je ! Du Parquet devint l’idole des Caraïbes ; l’idole, peinte comme eux de rocou, les cheveux tressés à leur mode, reçut ses lettres de naturalisation en exécutant une danse indienne.
Le 28 juin 1635, veille des saints Pierre et Paul, deux navires de France approchaient d’une île qu’empanachait de vapeurs blanches le volcan de la Soufrière. Un soldat courageux et un « avocat d’un bon esprit et d’une humeur grandement douce, » Charles Liénard de L’Olive et Jean Du Plessis d’Ossonville venaient prendre possession de la Guadeloupe. Délaissant le premier atterrage à la pointe Allègre, « l’endroit le plus ingrat de toute l’ile, » ils s’établirent dans la Bande-du- Nord riche en arbres fruitiers : le soldat, dans le fort Saint-Pierre, l’avocat, près de l’oratoire Saint-Hyacinthe que desservait le Père Raymond Breton.
Mais, faute d’avoir fait escale à la Barbade où ils devaient prendre des vivres et des semences, ils « se trouvèrent au milieu des bois sans patates, ni manioc pour planter, sans pois et sans fèves pour semer. » Parmi les colons, la famine sévit avec violence : « On ne voyoit que des os mouvans revestus seulement de peau : la faiblesse estoit si grande que plusieurs, en prenant de la fumée de pétun (tabac), tomboient morts. Les poitrines de nos François se remplirent de haine à mesure que leurs estomachs estoient vuides de viande. » La mort prématurée de Jean Du Plessis, qui laissait une veuve enceinte d’un sixième enfant, enleva à la colonie un guide sage et éclairé. Il en résulta un malheur.
La faim, mauvaise conseillère, arma nos gens contre les Caraïbes. Les premiers rapports avec eux avaient été excellents. En retour de quelques cadeaux et de rasades d’eau-de-vie, les Indiens avaient d’abord apporté des vivres, tortues, lézards, cochons, lamantins, bananes et figues. Puis, les relations se tendirent. Malgré les remontrances du Père Raymond Breton qui, en chaire, rappelait les ordres formels donnés par le roi de maintenir la paix avec les sauvages, L’Olive empiéta sur leur territoire en allant chercher dans le Sud de l’ile un lieu d’habitation plus sain. Les Caraïbes s’enfuirent en incendiant carbets et plantations. L’un de leurs chefs, un vieillard de cent vingt ans, Yance, fut saisi et massacré. C’était la guerre.
LES CARAÏBESDe la Dominique, arrivèrent des renforts de Caraibes qui contre-attaquèrent en se défilant d’arbre en arbre, camouflés de grandes feuilles vertes, qui leur permettaient d’approcher d’assez près pour lancer leurs flèches empoisonnées. L’Olive déclinait jusqu’à perdre la vue. Il n’y avait plus de chef. La tragédie devenait un drame sanglant. Et les débarquements des Indiens continuaient. Habiles manœuvriers, les Caraïbes avaient pourvu leurs pirogues de parapets en pierres qui les mettaient à l’abri des balles. Fort heureusement, ils n’attaquaient qu’en nombre : « A mesure que le soleil se hausse, observait un historien des Antilles, leur courage se ralentit : si on leur résiste courageusement, ils perdent cœur et font teste des talons. » L’alarme était partout, à la Case au Borgne que protégeait le petit fort de Notre-Dame-du-Rosaire, au Grand Carbet où un poste de six hommes eut à soutenir l’assaut d’une nuée de Caraïbes. Des Caraïbes, le Père Du Tertre a tracé ce joli portrait. « D’une belle taille, d’un corsage bien proportionné, gras, puissants, forts et robustes, si sains qu’on voit communément parmy eux des vieillards de cent ou six-vingts ans, qui ne sçavent ce que c’est de courber les espaules sous le faix des vieilles années, » les Caraïbes ressemblent à « des écrevisses cuites. » Une couche de peinture rouge tirée du rocou leur sert de justaucorps ; des plumes de perroquets dans le nez leur tiennent lieu de moustaches ; des hameçons ou des croissants en alliage leur pendent aux oreilles et leur trouent les lèvres ; des anneaux ou des rangs de rassades leur ceignent bras et jambes.
397« D’un naturel bénin, doux et affable, » le raisonnement bon, l’esprit subtil c’étaient, en dépit de l’indulgent historien des Antilles, de vulgaires anthropophages. L’ennemi tué, le prisonnier assommé avec le terrible boutou en bois dur sculpté d’entrelacs (cf. p. 444), était boucané, c’est-à-dire « rôti bien sec. » Les Caraïbes appréciaient en gourmets leurs victimes. « De tous les chrestiens, les François estoient les meilleurs et les plus délicats à manger, les Espagnols estoient si durs » qu’on avait peine à en venir à bout.
Par un curieux contraste chez des anthropophages, leur langage était élégant et fleuri. Pour eux, tous les cousins étaient frères ; les chrétiens étaient tous des hommes de mer ; le lieutenant était la trace du capitaine ; le pouls l’âme de la main ; les épines les yeux de l’arbre ; l’arc-en-ciel le panache de Dieu ; l’année une poussinière... « Je prenois grand plaisir à les écouter, disait M. Du Montel à César de Rochefort, lorsque j’étois parmy eus ; et je ne pouvois assez admirer la grâce, la fluidité et la douceur de leur prononciation, qu’ils accompagnoient d’ordinaire d’un petit souris. »
Les femmes se servaient d’une autre langue que leurs maris. Lorsque les Caraïbes avaient conquis sur les Arouagues les Antilles, ils avaient massacré la popu- 397 lation mâle ; mais ils avaient épousé les femmes, qui transmettaient de génération en génération à leurs filles le dialecte ancestral comme un dépôt sacré. Ces admirables mères de famille vaquaient à leurs occupations, dès qu’elles avaient accouché. C’est le mari qui se mettait au lit et à la diète, se faisait frotter le ventre et, de toute une lune, ne quittait pas son hamac, dans le carbet grand comme une halle où plusieurs familles vivaient en communauté.
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L’oracle de la tribu, c’était le Boyé, le pendant des prêtres-sorciers de Floride et des prophètes-chanteurs du Yucatan. Formé dès l’enfance à son ministère par des jeûnes et des macérations, il s’est signalé à tous par « sa générosité et son courage ; » au moment de l’entrée en campagne, il « souffle le courage » aux guerriers qui partent.
Sur de petites tables en joncs ou en lataniers, qui tiennent lieu d’aut s déposent, comme offrande, de belles cassaves ou des calebasses d’ouycou, mixture de patates et de cassaves mâchées par les femmes et arrosées d’eau. A Saint-Domingue, ils ont même des temples, où des idoles à têtes de serpents rap-, pellent le culte qu’avait développé au Yucatan Quetzalcohuatl, le conquérant toltèque plus connu sous le nom de Kukulkan.
xvIlle siècle
399« M. Du Montel qui s’est souvent trouvé en leurs assemblées et qui a conversé fort familièrement avec ceus de cette nation qui habitent l’île de Saint- Vincent, » rend ce témoignage, que rapporte en 1658 César de Rochefort : « Dans « l’ignorance où vivent nos Caraïbes, ils craignent, plus que la mort, l’Esprit malin « qu’ils nomment Maboya : car ce redoutable ennemy leur apparoit souvent en des « formes très hydeuses. Sur tout, cet impitoyable et sanguinaire bourreau, affamé « de meurtres, outrage et blesse cruellement ces misérables, lorsqu’ils ne se dis- « posent pas assez prontement à la guerre. »
VILLIERS DE POINCYOr, le Maboya, le mauvais esprit, n’était autre que l’âme du bras ou de la tête des défunts, l’âme qu’on sentait battre, pendant leur vie, au bras ou à la tempe. Seule, la troisième âme, celle du cœur, s’en allait droit au ciel pour être bienheureuse. Au moment où notre colonie de la (1639-1660). Guadeloupe était, du fait des Indiens, dans une situation critique, arriva de France, comme gouverneur de Saint-Christophe, « un guerrier consommé, un grand politique, un homme puissant en richesse et en amis, et une des bonnes têtes de l’Europe. » J’ai nommé le chef d’escadre Philippe de Lonvilliers de Poincy, chevalier de Malte et commandeur d’Oysemont. Le 20 février 1639, il débarquait dans son gouvernement avec sa maison militaire et des gardes du corps à la casaque écarlate rayée de la croix blanche de son Ordre. Les colons de Saint-Christophe, aussitôt enrégimentés, formèrent un effectif de douze compagnies. « On croit en France, écrivait-il au secrétaire général de la Marine Julius de Loynes, on croit que c’est icy une pépinière d’hommes et un cornet d’abondance : Dieu sçayt la peine que j’eus pour assembler ceux que j’envoyay à la Guadeloupe, » cent trente hommes du major Jean Soulon de Sabouilly et cent trente autres de Courpon de la Vernade. L’un par la Capesterre, l’autre par la Basse-Terre eurent tôt fait de réduire à merci les Caraïbes.
Répondant, et au delà, aux espoirs que Richelieu avait mis en lui, Poincy avait en peu de temps réorganisé la colonie de Saint-Christophe, bâti des églises et des presbytères et confié la justice à un conseil composé des officiers les plus entendus. Non content de rétablir à la Guadeloupe la situation compromise par les attaques des Caraïbes, il prenait possession de Sainte-Croix en chassant de là des troupes espagnoles venues de Porto-Rico. Les Caraïbes eux-mêmes désarmaient. Ils reçurent « avec de grandes démonstrations d’amitié » le gouverneur de la Guade- 399 loupe, Jean Aubert, et l’assurèrent de leur désir de vivre en bonne intelligence avec les Français. La suite montra toutefois que c’était là « une paix plâtrée. »
400Notre empire colonial, défini en 1642 dans une extension des privilèges de la Compagnie des Isles, comprenait cinq mille « François catholiques » et quatorze îles : soit, en dehors de Saint-Christophe, la Guadeloupe et la Martinique, la Grenade et les Grenadins, peuplés de cinq cents « hommes de tout sexe » par Philbert de Nouailly ; Marie-Galante, prise à bail par Constant d’Aubigné ; la Désirade, les Saintes, Sainte-Alousie, Saint-Barthélemy, Saint-Martin et Sainte-Croix. A Tabago, s’installaient Veuil et Saint-Rémy.
De cet essaim, l’ile de Saint-Christophe était la reine. « On fait aisément le tour de toute cette île, écrivait César de Rochefort : mais on ne peut traverser le milieu, à cause de hautes montagnes qui enferment en leur sein d’effroyables précipices et des sources d’eaus chaudes. Toute l’étendue de bonne terre qui est cultivée, jusques à la pente trop roide des montagnes, est divisée presque partout en plusieurs étages. Chaque étage, qui fait comme une ceinture à l’entour des montagnes, a ses sentiers comme autant de ruës traversantes : et cela avec une si belle symétrie que, lorsque l’on fait par mer le tour de l’île, il n’y a rien de plus agréable que de voir cette divertissante verdure de tant d’arbres qui bordent les chemins.
« Le beau vert naissant du Tabac planté au cordeau, le jaune pâle des Cannes de sucre qui sont en maturité, et le vert brun du Gingembre et des Patates sont un païsage si diversifié et un émail si charmant qu’on ne peut retirer la veüe de dessus. Ce qui récrée encore d’avantage les yeux, est qu’au milieu de chaque habitation ou jardin, on remarque plusieurs belles maisons de différente structure, couvertes de tuile rouge ou plombée, qui donnent un grand lustre à cette aimable perspective. Tous ces jolis édifices ne sont distants le plus souvent que de cent pas les uns des autres.
« Entre les beaus, grands et solides édifices que les François et les Anglois ont bâty, le château de M. le général de Poincy excelle sans contredit et surpasse de beaucoup tous les autres. En un lieu irais et sain, sur la pente d’une très haute montagne couverte de grands arbres, qui, par leur verdure perpétuelle, luy donnent une ravissante perspective, il est éloigné du bord de la mer, d’une bien petite lieue de France. L’on trouve, au chemin qui y conduit et qui monte insensiblement, les agréables maisons de quelques-uns des principaus officiers et habitans de l’ile. Et dès qu’on a costoyé une petite éminence qui le couvre, en venant de la Basse terre, on est conduit par une droite et large allée, bordée d’orangers et de citroniers, à ce beau palais. » Poincy le fit dessiner et en envoya « le crayon » à César de Rochefort, qui en donne cette jolie description :
401« Une face extrêmement charmante ; trois étages bien proportionéz suivant les règles d’une exquise architecture qui a emploié la pierre de taille et la brique avec une belle symmétrie ; au-devant de son entrée, un large escalier à double rang de degréz ; le couvert en plate-forme, d’où l’on a une veüe des plus belles et des
Rochefort, Histoire des Antilles) (1726). plus accomplies du monde, ce riche bâtiment est si bien placé et rafraichy si agréablement des dous vens qui coulent de la montagne, qu’aus plus grandes chaleurs de l’été, on y jouyt d’une aimable température.
« C’est une chose divertissante au possible, quant, aus jours de réjouissance publique, on fait à l’Ile des feus de joye, pour les nouvelles de quelque heureus succès des armes victorieuses de Sa Majesté Très-Chrestienne. Car alors les clairons et les hautbois font ouir leur son éclatant du haut de la plateforme de ce palais, en telle sorte que les montagnes voisines, les côtaus et les bois forment un aimable éco. Alors on voit pendre, du haut de la terrasse et des fenestres de l’étage
HISTOIRE DES COLONIES. 401 26
LE CHATEAU DU GOUVERNEUR DE POINCY A SAINT-CHRISTOPHE, tiré de Rochefort, Histoire des
402 CHARLES HOUEL DU PETIT-PRÉle plus élevé, les enseignes semées de fleurs de lis, et les drapeaus et étendars que monsieur le général a remportéz sur les ennemis. » Ses cent domestiques occupaient deux corps de logis non loin de la chapelle ; et ses trois cents esclaves étaient cantonnés sur une petite éminence dans des logettes de bois et de briques, dont l’ensemble était appelé, du territoire africain d’où les nègres étaient originaires, la ville d’ Angola. De grosses pièces d’artillerie et un magasin d’armes transformaient le palais en place forte. Poincy avait pour sergent de bataille Giraud, un de ses voisins, pour capitaines de quartiers ses neveux de Tréval et de Bénévent, et pour gouverneur particulier de Saint-Christophe, son neveu de Poincy. Leur fidélité à leur chef allait être soumise à une rude épreuve. Un des actionnaires de la Compagnie des Isles, (1645-1647). , fils du contrôleur général des salines de Brouage et des traites de Saintonge qui avait lui-même participé à la création de la Compagnie de la Nouvelle-France, fut envoyé en 1643 en inspection aux Antilles « pour prendre connaissance de tout ce qui s’y passait, » en attendant sa nomination de gouverneur de la Guadeloupe. A Saint-Christophe, ses visites commencèrent par celle de l’intendant général Claude de Clerselier de Leumont. Le lieutenant général Poincy s’en formalisa et, plus encore, du refus de serment que lui opposa Houel du Petit-Pré, en sa qualité de membre de la Compagnie des Isles. Ce n’était point un caractère commode que l’ancien chef d’escadre de l’amiral-archevêque de Bordeaux : il s’était signalé par ses démêlés avec Sourdis, son chef. A Saint-Christophe, Poincy fut pris à partie par un gentilhomme breton, Kerroland, qui l’attaqua à coups d’épingles par un pamphlet en vers : la Prosopopée de la Nymphe Christophorine, une belle près de qui le commandeur de Poincy s’em- (Peinture du château de Monteaux, au vicomte pressait. Le pamphlétaire dut prendre la fuite : de Croy). son parent, le lieutenant Fromenteau de La Grange, fut renvoyé en France. D’autre part, la limitation de la culture du tabac, dont l’abondance avait avili les prix, mécontentait les colons. 402
Une bourrasque se préparait, où l’on vit « plus de révolutions que dans un grand empire : un lieutenant général chassé, un autre mis à la chaisne, des révoltes de peuple, des persécutions de l’Eglise, des religieux bannis, des innocents opprimés, des coupables récompenséz, des capitaines pendus. »
Elle éclata à la suite d’un malentendu : sentant grandir les haines que provoquait son administration ferme, mais sévère, Poincy avait offert de résigner ses fonctions. La Compagnie le prit au mot et lui donna pour successeur le fils d’un écuyer de la reine, Noël de Patrocles de Thoisy. Ordre était donné à Poincy de se rembarquer pour la France : l’ordre était signé du roi.
Le 25 novembre 1645, Thoisy se présentait devant Saint-Christophe avec « une florissante jeunesse, » et aussi avec des exempts du grand prévôt de France, que le marquis de Sourches avait munis des insignes de la prévôté, bâton à pomme d’ivoire, hoqueton aux armes royales, pour assister le nouveau lieutenant général et faire exécuter ses commandements. Poincy refusa de le laisser débarquer de l’Homme d’Or. A une sommation de l’exempt, le neveu de Poincy riposta par la menace d’ouvrir le feu sur le vaisseau royal. Force fut à Thoisy de se replier sur la Guadeloupe. Une récidive avec des contingents de la Guadeloupe et de la Martinique eut une issue encore plus malheureuse. A Saint-Christophe, Poincy rassemble les milices et avance avec des forces si imposantes que ses adversaires épouvantés s’enfuient, Du Parquet chez les Anglais, le capitaine Houssier de La Fontaine à bord d’un navire flamand, Thoisy à la Martinique. Il réquisitionne ensuite une douzaine de navires qu’il place sous les ordres de son neveu de La Vernade, et les envoie quérir son adversaire. Le 24 janvier 1647, des salves d’artillerie étaient tirées à Saint-Christophe : le lieutenant général de Patrocles de Thoisy, en uniforme, avec l’écharpe blanche à franges d’or, y faisait son entrée... comme prisonnier. De nuit, il gagnait un navire malouin qui avait ordre de le rapatrier en France.
GNIE DES ISLESPoincy restait maître de la situation. Comme sanction, il reçut des éloges de Louis XIV ; en dépit des défaillances, un souverain reconnaît les services passés ; et « le lieutenant général ès isles de l’Amérique n’avait rien épargné, disait le roi, pour y maintenir nostre authorité et la dignité du nom françois. » Le Père Du Tertre, curé de la Capesterre à la Guadeloupe, et un colon, Guillaume d’Orange, « père commun de tous les habitants, » s’étaient noblement employés à calmer les esprits, car les Patrocles, ainsi qu’on appelait les partisans de Thoisy, étaient persécutés et traqués. Guillaume d’Orange, victime lui-même de cet ostracisme, dut quitter la Guadeloupe pour la Martinique, qu’il devait, au soir de sa vie, contribuer à sauver. 403 « Le mauvais état des affaires de la Compa- (1649-1653) gnie, amené par les désordres survenus dans les fles, » l’accula à une liquidation, qui se fit par lots. Poincy acquit, en 1647, au nom de l’Ordre de Malte, le premier lot : Saint-Christophe, Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Sainte-Croix, dont Louis XIV lui confirma la concession en 1653 moyennant le paiement d’une couronne d’or chaque année. Charles Houel du Petit-Pré et son beau-frère, Jean de Boisseret d’Herblay, obtinrent pour une somme de soixante mille livres et une redevance annuelle de six cents livres de sucre, le second lot : la Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galante et les Saintes (1649). Le troisième lot, la Martinique, la Grenade, les Grenadins et Sainte-Lucie, échut, l’an d’après, à Du Parquet moyennant quarante et un mille cinq cents livres.
404Après une prise de possession solennelle de la Martinique, aux salves du canon et au son des cloches, Jacques Dyel du Parquet alla poursuivre en Cour son investiture des îles comme lieutenant général, qu’il obtint. Il était dans son château, à quelque distance du fort Saint-Pierre, quand une nuée de Caraïbes ennemis, soutenus par des nègres fugitifs, dévala de toutes parts, par la montagne Pelée et par les pitons du Carbet, sur son habitation. La résistance fut acharnée ; mais la poudre manquait, et Du Parquet allait succomber, quand trois cents matelots débarqués de vaisseaux de guerre hollandais prirent à revers les assaillants et leur firent lâcher pied (1654).
LA PAIX CARAÏBE (1660)Ruiné par les frais d’une guerre désormais incessante contre les nègres marrons et les Caraïbes, « le général Du Parquet » vendit la Grenade et les Grenadins à Jean de Faudoas, comte de Cérillac, puis leva un impôt pour la défense de la Martinique. L’insolence de colons, qui refusaient de le payer, lui causa une telle « fâcherie » qu’il fut pris de fièvre et expira le 3 janvier 1658. Sur le drap mortuaire fut étendu le drapeau de la Compagnie colonelle : « Chacun a perdu en la mort de Monsieur, écrivait le P. Feuillet ; l’Eglise y a perdu son protecteur ; nous y avons perdu notre bienfaiteur ; le peuple y a perdu son appui ; les pauvres y ont perdu leur Père. » Dyel Du Parquet laissait huit enfants. digne neveu de Saint François de Sales, » dont la douceur Avant de passer la main au commandeur de Sales, « très contrastait avec sa rudesse, Poincy avait signé, à son lit de mort, un acte capital. Assistés de deux missionnaires qui les évangélisaient, du Père Dominicain Beaumont et du Père Jésuite Du Vivier, quinze chefs caraïbes étaient venus le trouver de la part de leurs frères de la Dominique, de la Martinique et de Saint-Vincent. Les Caraibes reprochaient à l’Européen, « comme une injustice manifeste, l’usurpation de leur Terre natale. — « Tu m’as chassé, disait ce pauvre peuple, de Saint-Christophe, de Nièves, de Montserrat, de Saint-Martin, d’Antigoa, de la Gardeloupe, de la Barboude, de Saint-Eustache... qui ne t’appartenaient pas et où tu ne pouvois légitimement prétendre. Et tu me menaces encore tous les jours de m’oster ce peu de païs qui me reste. Que deviendra le misérable Caraïbe ? Faudrat-il qu’il aille habiter la mer avec les poissons ? » Non. Le traité du 3I mars 166o lui garantira la possession des îles de la Dominique et de Saint-Vincent, promesse solennelle qui fut tenue et, mettant fin aux actes d’hostilité des sauvages, donna enfin aux Antilles françaises la sécurité. Les Européens seuls allaient s’y déchirer entre eux ; et les Caraïbes, plus d’une fois, combattirent aux côtés des Français. (1664) des Compagnies à charte, 1 A l’instar de nos voisins, Colbert fonde en 1664 Tune pour les inde Orientales, l’autre pour les Indes Occidentales. Pour asseoir leur monopole, il leur prête l’appui du pavillon royal, en mettant en mer l’escadre de Perse et celle des Antilles. Il les couvre du prestige ministériel en devenant leur chef, président et directeur, et le roi leur offre le Louvre pour leurs assemblées solennelles. Organisme gigantesque qui embrasse les deux rives de l’Atlantique — l’Afrique fournissant à l’Amérique la main-d’œuvre, — la Compagnie des Indes Occidentales absorbe les petites Compagnies de colonisation au Sénégal, en Guyane et à la Nouvelle-France. Elle rachète Saint-Christophe, Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Sainte-Croix à l’Ordre de Malte ; la Guadeloupe, la Martinique, la Grenade, la Désirade, Marie-Galante à leurs seigneurs particuliers. Elle achetait, mais payait mal. Dotée d’un privilège pour quarante ans, elle n’en vécut pas dix et mourut insolvable. « Lieutenant-général dans toute l’Amérique, méridionale et septentrionale
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tant par mer, que par terre, » Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, va d’ile en île installer les nouveaux gouverneurs nommés par le roi sur présentation de la Compagnie : à la Martinique, Robert de Clodoré ; à la Tortue, Bertrand d’Ogeron ; à la Guadeloupe, Du Lion ; à la Grenade, Vincent, presque tous des capitaines ; à Marie-Galante, le jeune de Théméricourt, « sçavant dans tous les arts sans les avoir appris ; » à Saint-Christophe, Sainte-Croix, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, le commandeur de Sales et ses chevaliers de Malte.
R ÉPERCUSSIONS DES GUERRES EUROPÉENNES : MORT GLORIEUSE DU COMMANDEUR DE SALESTout de suite, la valeur des nouveaux gouverneurs est mise à l’épreuve. Une guerre avec l’Angleterre éclate, qu’une guerre avec la Hollande doit suivre, avec ce tempérament que la France sera tour à tour l’alliée de l’une et de l’autre. (1666) parole, d’ailleurs à son Pour rester fidèle à sa corps défendant, Louis XIV entra dans la lutte des Hollandais contre les Anglais. Voulant limiter au continent les horreurs de la guerre, Colbert prescrivait, le 6 février 1666, aux gouverneurs des Antilles de ne prendre l’offensive qu’en cas de nécessité. A Saint-Christophe, ile mi-française, mi-anglaise, où les adversaires étaient en champ clos, le conflit fut inévitable.
Le commandeur de Sales, pour n’être pas surpris, prend les devants dans le quartier de la Basse-terre. Il fond, le 22 avril 1666, sur le détachement anglais qui borde la rivière de Cayonne, le culbute, tombe dans une embuscade aux Cinq Combles où il est tué : mais le chevalier de Saint-Laurent se rue sur les Anglais, à l’arme blanche, les met en fuite, et rallie dans la Capesterre nos autres troupes.
Ici, à la Pointe de Sable, Lonvilliers de Poincy, le neveu de l’ancien lieutenant général, a fait tête avec trois cent cinquante hommes aux quatorze cents colons et boucaniers du colonel Morgan. Les deux chefs sont tués. Mais les Irlandais catholiques tournent casaque. L’offensive change de camp.
Le 23 avril, un parlementaire se présentait à nos avant-postes. Le colonel Reyms capitulait. Forts, canons, armes, munitions nous étaient livrés. Il avait suffi d’un jour pour détruire, à Saint-Christophe, la puissance britannique. Neuf cents Français, bien en main, avaient vaincu quatre mille Anglais, dont mille étaient restés sur les champs de bataille. Cinq drapeaux pris à l’ennemi furent remis solennellement à Louis XIV par un député de la colonie, nommé Auger de la Motte.
Mais en juillet, la flotte anglaise du capitaine général Willoughby arrivait à la rescousse. Francis Willoughby, attardé dans une descente à la Martinique, venait à peine de reprendre le large et se trouvait, la nuit du 4 août, dans le détroit qui sépare la Guadeloupe des Saintes, quand sa flotte fut prise dans la spirale d’un cyclone et anéantie. Son neveu Henry Willoughby, en voulant porter secours à la colonie anglaise des Saintes, fut aussi malheureux que le capitaine général ; il tombait au milieu d’une de nos divisions navales, commandée par le capitaine d’Elbée et perdait, le 2o août, trois bâtiments sur quatre. Désormais maîtres de la mer, nous nous emparions de Montserrat et d’Antigoa, tandis que l’ingénieur Blondel Valoruniere Gret filet Fort Rey mettait nos iles en état de défense et nous dotait, à la Martinique, du Fort-Royal, qui allait jouer bientôt un rôle capital.
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Mais le gouverneur général Antoine Lefebvre de La Barre ne se rendit pas compte de la valeur de ce point d’appui. Tout fier d’un combat indécis livré au large de Pile Nevis à l’escadre d’Henry Willoughby, frère de Francis, ce « maistre des requestes transfiguré tout d’un coup en homme de guerre, » laisse ses trente-trois bâtiments « rangés de fil le long de la coste » devant le Fort Saint-Pierre de la Martinique, alors qu’un de ses lieutenants, Clodoré, le supplie de les mettre à l’abri dans le cul-de-sac du Carénage dont le Fort-Royal couvre l’entrée. Les malheureux navires, armés de pièces légères, sont pris, le 29 juin 1667, sous le feu des pièces de gros calibre de la division Harman. Leur riposte est vaine : les boulets anglais les écrasent. Pour ne point laisser de trophées à l’ennemi, leurs propres capitaines leur donnent le coup de grâce. Maître à son tour de la mer, Harman nous chasse de la Guyane. Mais en stipulant la restitution réciproque des colonies prises, le traité de Bréda, le 31 juillet suivant, remet toutes choses en état.
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Au combat de l’île Nevis, des Hollandais ont livré bataille à nos côtés. Le renversement des alliances, en 1672, les dressera contre nous. Escomptant le mécontentement de colons qu’irrite le monopole de la Compagnie, les Hollandais détachent aux Antilles une flotte de quarante-huit navires. Ils savent qu’à la Martinique, en 1666, à la veille de livrer bataille aux Anglais, nous avons dû réprimer une insurrection. C’est sur cette ile que gouverne un amiral qui s’est rendu illustre dans les guerres d’Europe, Ruyter : à son bord, les colonels et lieutenants-colonels qui commandent les troupes de débarquement, ont en poche leurs brevets de gouverneurs des Antilles françaises.
COMBAT NAVAL, ENTRE LA FLOTTE FRANÇAISE ET LA FLOTTE ANGLAISE (Composé d’après des aquarelles du Musée de la marine).
409Le 19 juillet 1674, la flotte hollandaise est en vue du Fort-Royal, clé de nos positions. Le gouverneur de la Martinique, Antoine André de Sainte-Marthe, avait, à l’instigation du lieutenant-général de Baas, « posé des corps de garde dans les lieux de l’ile les plus éminents pour découvrir les navires » ennemis. Mais l’arrivée soudaine de Ruyter ne permit pas d’assembler plus de cent soixante et un hommes, miliciens, matelots et soldats, dans le fort construit à l’entrée du bassin du Carénage sur un monticule rocheux. Rattaché à la terre par un isthme que barrait un double rang de palissades, le monticule avait, du côté du goulet, une batterie barbette, qui croisait ses feux avec une batterie à fleur d’eau établie de l’autre côté de la passe. Une chaîne, tendue entre les deux rives, fermait l’accès du Carénage où se trouvaient embossés le vaisseau royal Les Jeux, de 44 canons, capitaine d’Amblimont, le Saint-Eustache de Saint-Malo, 22 canons, capitaine de Beaujeu, et les navires malouins et provençaux d’Aicard, Ganteaume et Joune. En vain, des frégates hollandaises tentent-elles de forcer l’entrée du goulet : elles sont repoussées.
AUX PRISES A TABAGO (1676)C’est alors qu’à neuf heures du matin, le 20 juillet, Ruyter opère un débarquement massif de cinq mille hommes dans l’anse Le Vassor, située de l’autre côté de la presqu’ile. Rubans et mouchoirs rouges au chapeau, les soldats du comte de Stirum, les marins du contre-amiral Engel de Ruyter, neveu du grand amiral, montent à l’assaut. L’enseigne de vaisseau de Martignac, bon tireur, en abat trente coup sur coup ; le vieux compagnon de Du Parquet, l’héroïque Guillaume d’Orange, est mortellement blessé en faisant rouler, de son seul bras valide, des rochers sur les assaillants ; le capitaine de Cacqueray de Valmenier, les miliciens, les matelots de Ganteaume et Joune se prodiguent. Mais la garnison va être débordée, quand soudain des rafales d’artillerie ouvrent de sanglants sillons parmi les Hollandais, abattant le comte de Stirum et Engel de Ruyter : cinq cent soixante-quatorze des leurs gisent, tués ou blessés. C’est le petit vaisseau Les Jeux qui a pris les assaillants à revers. Le lendemain même, Ruyter reprenait, honteux, la route de l’Europe. Les Antilles étaient sauvées. Quand, de l’attaque massive, les Hollandais passent aux coups de main, une foudroyante riposte les arrête, telle la contre-attaque victorieuse, à l’ile de la Grenade, du capitaine de vaisseau Chadeau de la Clochetterie contre les corsaires Erasmus et Adrian. Le moment est proche où un engagement décisif d’escadre à escadre mettra définitivement l’ennemi lors de cause.
410Le vice-amiral Binckes avait pris à tâche de laver l’affront fait à Ruyter. Sa croisière, en 1676, semblait réussir : il avait réduit à merci le fort Saint-Louis de Cayenne et les forts de l’île Marie-Galante : à Saint-Martin, le commandant Du Magne s’était fait tuer en repoussant les assaillants ; le chef d’escadre Rouxel de Médavy de Grancey avait eu peine à couvrir la Guadeloupe ; et une escadrille de marchands nantais et dieppois s’était fait écraser au Petit-Goave après une lutte héroique contre les vaisseaux de ligne hollandais. Malgré ces apparences, Binckes a échoué : il n’a pu convaincre, ni à Saint-Domingue, ni ailleurs, les mécontents de « secouer le joug insupportable du roi. »
Et le grand chef de la flotte française, Jean d’Estrées, arrive en personne pour rétablir la situation. Marchant au feu comme un simple soldat, il donne l’assaut au fort Saint-Louis de Cayenne, qui est repris après un combat meurtrier.
Binckes est à Tabago, la place d’armes des Hollandais ; mouillés sur une ligne incurvée en retrait de l’étroite passe de Klips Bay, ses vaisseaux sont épaulés par une forteresse en étoile et par ses batteries à fleur d’eau qui voyent l’entrée du port. De cette formidable position, Jean d’Estrées n’a cure ; pendant que les troupes de débarquement commandées par le major Hérouard de La Piogerie donnent l’assaut à la place, le 3 mars 1677, le vice-amiral de France pénètre en colonne double dans « le desfilé » de la passe, avec une bravoure qui provoque l’admiration des Hollandais. « Leur canon alla comme de la mousqueterie ; ce n’estoit pas une bataille, mais un carnage. » Sous ce feu épouvantable, Jean d’Estrées et Louis Gabaret, en tête des deux colonnes, attaquent le contre-amiral Roemer Vlacq et le commandant du Leyden : « et les ennemis sont menés si vite par les nôtres, qu’en moins d’un quart d’heure, nous en fûmes les maîtres. » Mais Binckes a écrasé de son feu le Précieux du Lyonnais Mascarany, qui, démâté, s’échoue. Mascarany a ordre de le brûler : les blessés lui arrachent le boutefeu et, pistolets au poing, le forcent à détaler. L’Intrépide de Louis Gabaret, la moitié de son équipage hors de combat, — une seule batterie compte quarante tués, — est une épave que, le lendemain, l’ennemi amarine : il n’y a plus que le capitaine d’armes et vingt hommes à bord. Le Marquis du capitaine de Lézines, étreint par les flammes du Leyden, saute avec ses deux cent cinquante matelots. Le Glorieux du vice-amiral d’Estrées a l’arrière fracassé par l’explosion du ’t Huis te Kruininghen, qu’il vient de capturer : le pont s’effondre ; tout le navire flambe jusqu’aux huniers. Blessé à la tête, sans chapeau ni perruque, notre vice-amiral gagne pénıblement le rivage, où il prend pied en intimidant une patrouille ennemie, qui demande quartier A terre, l’assaut donné au fort a échoué. Hérouard de La Piogerie est frappé à mort. Trois capitaines de vaisseau, Gabaret, de Lézines, La Borde, huit cents hommes sont hors de jeu... Et c’est une victoire. Cinq vaisseaux de ligne hollandais, cinq transports, brûlots et pataches ont péri dans la fournaise qui embrase la rade. Le vaisseau amiral et deux autres vaisseaux gisent échoués, troués comme des écumoires. Mais Tabago reste pour les corsaires hollandais un point d’appui.
411Avec une ténacité remarquable, Jean d’Estrées revient donner à l’ennemi le coup de grâce. A bord de la nouvelle escadre qu’il amène de Brest, est un artificier de génie, Landouillette, l’inventeur des « balles ardentes. » Le 10 décembre 1677, la tranchée est ouverte devant le fort de Tabago : et au troisième coup de mortier, la bombe éclate dans la Sainte-Barbe. Dans l’explosion du fort, Binckes et tout son état-major périrent. Tabago était à nous.
LA MARTINIQUEUn dernier point d’appui reste aux Hollandais, Curaçao. Jean d’Estrées rassemble aux Antilles une flotte imposante, — dix-huit navires du roi et douze bâtiments de flibustiers, — qui en rendra la conquête « presque infaillible. » Mais en route, dans la nuit du II mai 1678, dupé peut-être par une feinte de trois vaisseaux hollandais qui nous auraient attirés dans de dangereux parages, Jean d’Estrées subit une épouvantable catastrophe. Son vaisseau amiral le Terrible, le Tonnant du chef d’escadre de Grancey, une douzaine de bâtiments, toute une division navale trompée par les ténèbres, vient s’éventrer sur des écueils. Au jour, le vice-amiral apprit des flibustiers qu’il avait fait naufrage dans un archipel dont les seuls habitants étaient des oiseaux, sur les récifs des îles d’Aves. Du bourg Saint-Pierre à la Martinique, une belle allée d’orangers menait à l’habitation qu’avait jadis construite l’un des fondateurs de la colonie, Dyel Du Parquet. Elle était possédée, à la fin du dix-septième siècle, par un officier de marine venu avec la frégate la Sorcière pour donner la chasse aux forbans, le marquis de Maintenon d’Angennes. Ancien gouverneur de Marie-Galante, il s’était fixé dans ce site enchanteur, où trois cents esclaves faisaient valoir son beau domaine, qui était le type modèle d’une habitation. Deux sucreries fonctionnaient, l’une avec un moulin à eau, l’autre avec un moulin mû par un manège de chevaux ; la raffinerie était dans le bourg ; une cacaoyère fournissait le cacao, dont on fabriquait le chocolat si prisé des colons.
L’habitation de l’ancien seigneur de l’ile, Houel, était à Saint-Martin, vaste logis en bois, où son descendant accueillit le Père Labat « en grand seigneur, se faisant honneur de son bien : » quatre cents nègres, moulin, sucrerie et étuve.
412Mais si l’agriculture était florissante, l’industrie avait disette d’artisans, en dépit de l’édit de mars 1642 qui assimilait à l’épreuve de la maîtrise un séjour de six années aux colonies. Comme spécialistes, il y avait un confiseur à la Martinique, un coutelier à la Guadeloupe, un potier d’étain à Saint-Christophe, plus, çà et là, quelques charrons aptes à faire des cabrouets de transport et des tonneliers capables de fabriquer des formes pour le sucre. Si les tailleurs d’habits restaient gueux, les chirurgiens faisaient fortune, grâce à l’abonnement de cinquante livres de petun que leur versait chaque habitant pour être soigné en cas de maladie : le chirurgien était en même temps barbier : chaque semaine, il envoyait un petit aide « faire le poil » à ses pratiques.
DE S’ENFUIRLa main-d’œuvre, importée de divers points de l’Afrique, était soumise à une rude discipline. Attaché à un poteau, le patient était bâtonné jusqu’au sang, et les plaies étaient cautérisées au sel et au piment pour empêcher la gangrène. Aussi les nègres désertaient-ils. Moins féroces que les Portugais qui coupaient la jambe aux déserteurs récidivistes, les colons de la Martinique leur suspendaient le pied à l’épaule. Marqués comme du bétail au chiffre de leurs propriétaires, les malheureux noirs étaient « aussi chargés de caractères que les obélisques d’Egypte, » quand ils avaient changé plusieurs fois de maîtres. Et les marques, faites au fer rouge, étaient indélébiles. Aux quatre grandes fêtes de l’année avaient lieu des baptêmes collectifs ; les nègres de la Guinée et de l’Angola, au « génie fort subtil, » se montraient plus aptes que les Sénégalais, teintés au reste d’islamisme, à recevoir la parole évangélique. Le soir, dans de nombreuses habitations, tous faisaient en commun la prière, suivie d’un exaudiat pour le roi. Une sage ordonnance sauvegardait contre la concupiscence des maîtres les femmes esclaves. La négresse et son enfant étaient confisqués au profit des religieux de la Charité qui avaient la charge des hôpitaux ; et le maître coupable était frappé d’une lourde amende.
Citer ce chapitre
Charles de La Roncière, « Les Antilles françaises », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 391-412.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-flibustiers/les-antilles-francaises/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715