Tome I · Les Antilles françaises — Boucaniers et flibustiers · Chapitre 2
Boucaniers et flibustiers
La Tortue. — Les Boucaniers de Saint-Domingue. — Les Frères de la Côte. — Le journal de Voyage à la mer du Sud d’un flibustier parisien (1686-1688). — Le crépuscule de la Flibuste. — Du Casse, gouverneur de Saint-Domingue. — La prise de Carthagène. — La Guadeloupe assaillie (1708). — Les flibustiers font place aux négociants. Les Malouins dans la mer du Sud (1698-1719) — Une victoire malouine. Prise de Rio-de-Janeiro par Du Guay-Trouin (I711)./
’un îlot des grandes Antilles, les défenses naturelles ont fait un formidable réduit, en l’entourant, comme de « côtes de fer, » d’une ceinture de grands rochers. Son aspect lui avait valu le nom de l’ile de la Tortue. Les Anglais nous en chassèrent. Ils furent délogés à leur tour en 1640 par le capitaine Le Vasseur, chef du parti huguenot à Saint- Christophe, qui s’y fortifia dans un nid d’aigle, le fort de la Roche, où l’on accédait par une échelle mobile et par une corde à nœuds. Son successeur, le chevalier Timoléon Hotman de Fontenay, eut le tort d’abattre les gros arbres qui masquaient le fort. Ce fut sa perte. En 1653, les troupes espagnoles de Gabriel de Rojas débarquaient dans l’ile et, en côtoyant des précipices, parvenaient à hisser une batterie sur un rocher qui dominait la place. Fontenay dut capituler. Quatre ans 413 plus tard, la Tortue changeait une fois de plus de main. Conquise par Jérôme Deschamps du Rausset, elle entrait dans le domaine de la Compagnie des Indes.
414 LE FORT DE LA TORTUEA courte portée de la grande île de Saint-Domingue qui était le champ de leurs exploits, la Tortue était la place d’armes des boucaniers. Ainsi nommait-on, de la claie (en caraïbe boucan) où ils fumaient leurs captures, les chasseurs de sangliers et de taureaux sauvages. Un étroit caleçon, une chemise flottante « comme les roupilles de nos rouliers, ces deux pièces si noires et si imbibées de sang et de graisse qu’elles semblaient être de toile goudronnée, » des bas de cuir, des souliers en peau de porc ou de vache, un bonnet en « cul de chapeau dont il restait environ quatre doigts de bord coupés en pointe au-dessus des yeux, » donnaient aux boucaniers un aspect fantastique. Un arsenal de couteaux et de baïonnettes et un long fusil spécialement fabriqué pour eux par d’habiles armuriers de Dieppe et de Nantes, complétaient leur accoutrement.
Ils vivaient de chair de sanglier boucanée et « vermeille comme la rose, » surtout quand on avait soin de brûler sous elle la dépouille de l’animal, peau et os, dont « le sel volatil s’attachait à la viande. » Leurs meutes chassaient surtout les taureaux sauvages, dont les boucaniers ne prélevaient que les gros os pour en sucer la moelle : la peau seule leur importait, qui, étendue à terre, maintenue par des chevilles et frottée de sel et de cendres, constituait un gros article d’exportation.
Etaient promus boucaniers, après trois ans de stage, les engagés assez adroits pour couper d’une balle à distance la queue d’une orange et assez forts pour porter pendant des lieues, à travers les halliers, des cuirs du poids de cent vingt livres.
415Protégés par une petite tente de toile fine contre les piqûres des maringouins, les boucaniers n’avaient pour abri sur leur terrain de chasse que les ajoupas de feuillages. Ils vivaient « comme des sauvages sans aucun chef, » quand le bluff d’une Compagnie coloniale leur en donna un. Ancien capitaine au régiment de la Marine, Bertrand d’Ogeron de La Bouère avait réalisé sa fortune pour s’établir à Oüanatigo en Guyane. En débarquant de la Pélagie en 1657, Ogeron de La Bouère avait vu s’évanouir le décevant mirage d’un paradis terrestre. Et il était allé à Saint-Domingue rejoindre comme compagnon de chasse les boucaniers.
Isolés jusque-là le long des côtes de Saint-Domingue, « dans des lieux inaccessibles, entournés de montagnes ou de grands rochers, et de mer, » n’étant pas plus de six ou dix ensemble, à plusieurs lieues les uns des autres, à Cul-de-Sac, Port-à- Piment, Ile-à-Vache... les Français se groupèrent autour de lui et de son ancien valet, au Petit-Goave et au Port-Margot. Notre colonie de Saint-Domingue était fondée, dont Bertrand d’Ogeron devint, en 1665, le gouverneur attitré.
« Riche, brave, généreux, doué d’une bonté singulière, ce père des pauvres y fit passer tous les ans plus de trois cents hommes à ses despens, » des Bretons et des Angevins surtout. « A tous ces coquins » de boucaniers, il fit venir « des chaînes de France, » des orphelines qui fondèrent des foyers. Si bien que la colonie, à sa mort en 1677, ne comptait pas moins de quatre à cinq mille habitants sur quatrevingts lieues de longueur entre les caps de Lobos et de Samana.
DE LA CÔTEDans l’église Saint-Séverin à Paris, au-dessus d’un bénitier, une plaque commémorative rappelle le décès de Bertrand d’Ogeron. Recueillez-vous devant elle. Si l’on parle français à Saint-Domingue, c’est à ce grand serviteur du pays qu’on le doit. Il sut, par surcroît, incliner vers les intérêts de la France ces forces indisciplinées qu’étaient les Frères de la Côte. Comme un vol de gerfauts, les flibustiers s’abattaient sur les galions des Indes et sur la flotte d’argent. Amatelotés deux à deux, ayant tout en commun, jusqu’aux femmes, ces bandits de la mer, de races diverses, de religions variées, avaient formé entre eux un tel amalgame qu’on les appelait les Frères de la Côte. Une charte-partie réglait les bénéfices de chacun et les indemnités allouées pour chaque blessure. « Il serait à souhaiter, écrivait l’un d’eux, Oexmelin, qu’ils fussent aussi exacts à garder les loix qui maintiennent le bon ordre parmi les autres hommes, qu’ils sont fidèles à observer celles qu’ils établissent entre eux. » Il ajoutait : S’il est des sceptiques « tentéz de prendre l’historien pour un romancier, je ne conseille pas à ces messieurs de lire la vie des flibustiers, où tout est 415 extraordinaire. » Oyez plutôt. Le Dieppois Pierre le Grand attaque avec vingthuit hommes le galion vice-amiral d’Espagne, vaisseau de haut bord armé de 54 grosses pièces ; il pénètre dans la cabine du commandant et terrorise l’équipage en menaçant de mettre le feu à la Sainte-Barbe. — Fesus, son demonios estos, gémissaient les Espagnols en demandant quartier.
416C’était bien un démon en effet que cet autre Frère de la Côte, connu de toute l’Amérique sous le sobriquet de l’Olonnais. François Nau, des Sables-d’Olonne, s’installe avec deux barques, montées de vingt et un hommes, aux abords de la Havane. Une frégate, armée de quatre-vingts soldats, est lancée contre lui : il la prend entre deux feux et, quand le sang y coule à flots, monte à l’abordage. Un bourreau est à bord pour pendre ses hommes. L’Olonnais l’apprend, et, de rage, fait sauter la tête aux Espagnols, au fur et à mesure qu’ils sortent de l’écoutille. Le dernier fut expédié à la Havane pour mander au gouverneur cette éclatante vengeance.
Et voilà l’Olonnais promu amiral d’une escadrille de flibustiers, dont Moïse Vauclin est vice-amiral et Michel le Basque commandant des troupes de débarquement. Il s’attaque, en 1666, au Gibraltar du Vénézuéla, après avoir forcé l’entrée du lac de Maracaibo qui est « comme une gorge : » il le prend d’assaut et cause aux Espagnols plus d’un million d’écus de dommages. La campagne suivante de l’Olonnais fut tragique. Un naufrage sur les côtes du Darien le fit tomber aux mains des féroces Indiens bravos : et cet homme, qui ouvrait le ventre de ses prisonniers, fut haché en morceaux et rôti, puis mangé.
Fraternellement mêlés, les Anglais d’Henry Morgan et les Français de Pierre Le Picard renouvellent contre Maracaibo et Gibraltar l’exploit de l’Olonnais : en 1670, ils ne craignent point de traverser l’isthme de Panama pour enlever la ville fameuse où abordaient les galions chargés de l’or du Pérou.
Ne croyez point que les flibustiers fussent une écume de la population de nos villes maritimes. Plus d’un était cadet de bonne famille, comme ce jeune gentilhomme languedocien dont les cruautés exercées aux Indes par les Espagnols avaient fait un justicier : « Je n’en sache point, écrivait Oexmelin, qui leur ait fait plus de mal que le jeune Monbars, surnommé l’Exterminateur. La taille haute, droite et ferme, l’air grand, noble et martial, le teint bazané, les sourcils noirs et épais en arcade au-dessus des yeux, dans le combat il commençait à vaincre par la terreur de ses regards, et il achevait par la force de son bras. » Avec une poignée de boucaniers et d’Indiens en deux barques, son oncle et lui détruisaient une escadre espagnole de quatre navires.
Non moins aristocratique était Granmont de la Mothe, un Parisien. C’était 416 un gentilhomme d’allure martiale, qui avait servi comme cadet au régiment des Vaisseaux, malgré qu’il se fût compromis par un duel tragique avec l’amant de sa sœur. Granmont était arrivé à Saint-Domingue en triomphateur, à la tête de la flottille hollandaise dite « les Bourses d’Amsterdam » qu’il avait enlevée à l’abordage. Ses exploits et ses libéralités, malgré ses débauches, lui avaient conquis une popularité qui le fit reconnaître comme chef par les flibustiers. Il signait : « un sujet du Roy bien intantionné. »
417Et en effet, Louis XIV, s’étant aperçu que la flibuste était une force, avait autorisé le gouverneur de Saint-Domingue à lui délivrer des lettres de commission. Dédaigneux de ces congés qui faisaient d’un forban un corsaire patenté, les Espagnols pendaient, avec leurs lettres de commission au cou, les capitaines qu’ils capturaient.
En 1675, le garde-côtes l’Infante ayant fait naufrage à Porto-Rico, les nombreux aventuriers qui étaient à bord, en route pour l’attaque de Curaçao, furent inhumainement traités, voire massacrés. Le châtiment, au reste, ne tarda point. Avec quinze cents flibustiers, Bertrand d’Ogeron vint venger ses camarades : culbutant des milliers d’Espagnols qui s’étaient donné du cœur en buvant de l’alcool de canne à sucre, il mit Pile à sac.
« Pour réussir infailliblement, il ne faut que du courage, de la diligence et du secret. » Tel est le mot d’ordre des flibus- BOUCANIER ET SON CHIEN tiers. Lorsque Laurent de Graff et Van Horn surprennent, en 1683, la Vera Cruz, la ville la plus riche et la mieux gardée du continent, les habitants, éveillés par les décharges de mousqueterie, s’imaginent qu’il s’agit d’une aubade donnée à un notable. Il leur en coûta des millions.
Ils avaient eu affaire, il est vrai, aux plus redoutables des flibustiers : Van Horn, dont un collier de perles énormes fermé par un magnifique rubis attestait l’opulence, et Laurent de Graff, un homme superbe aux cheveux d’un blond doré, passé du service de l’Espagne dans les rangs des outsiders qui l’avaient capturé, pointeur remarquable et chef énergique qui entretenait à bord trompettes et violons pour divertir ses hommes.
HISTOIRE DES COLONIES.
418Et les forbans s’égayaient si bien que certain jour, pour s’être attardés à fêter les Rois, ils laissèrent passer le convoi qui, tous les trois ans, transportait « les épingles de la reine d’Espagne, » soit en perles et en or, la valeur de trois millions de piastres.
Pour les flibustiers, la mer des Antilles n’avait point de secrets : l’un documentait le gouverneur Du Lion sur les îles et côtes possédées par les Espagnols ; un second renseignait Cavelier de La Salle sur le delta du Mississipi : d’autres remettaient au vice-amiral d’Estrées un rapport sur le Honduras et le Yucatan ; et plût au ciel qu’en 1678, le même vice-amiral se fût laissé guider par l’un d’eux ! Il eût évité le naufrage de toute une escadre sur les récifs des îles d’Aves.
D’UN FLIBUSTIER PARISIENLa hardiesse de nos aventuriers les entraîna sur un autre théâtre. Nous possédons le journal de (1685-1688) leur expédition dans le Pacifique en 1685. Il est écrit de façon fort alerte par un Parisien, qui avait, dès l’enfance, pris le goût des aventures en s’évadant de la maison paternelle vers la Villette ; j’ai nommé Raveneau de Lussan. Comme il arrivait à l’île d’Or proche de l’isthme de Panama, en compagnie des capitaines Rose, Picard et Desmarais, Raveneau de Lussan aperçut de loin un pavillon qui flottait au vent : c’était un signal laissé par les capitaines Grogniet et Lescuyer pour avertir les flibustiers — on le sut par trois de leurs matelots restés en arrière — qu’ils étaient en route pour la mer du Sud : ils demandaient du renfort. Aussitôt, nos gens de débarquer au nombre de deux cent soixante-quatre, avec armes, bagages et munitions, pour s’acheminer à leur tour, sous la conduite de deux caciques indiens, vers l’eldorado du Pacifique.
Un essaim de petites îles couvre de son rideau la ville de Panama. Des îlots des Trois Rois, nos flibustiers firent leur quartier général. Le quartier général était presque vide, lorsque parut une escadrille espagnole venue de Panama pour l’enlever. Par une coïncidence extraordinaire, les flibustiers revinrent de course ce jour-là, le 22 août 1686, et attaquèrent les frégates espagnoles si vigoureusement que l’une d’elles perdit quatre-vingts hommes sur cent vingt, et une autre cinquante et un sur soixante-dix. Ne doutant pas du succès de l’action qu’il suivait du haut de ses remparts, le président de Panama dépêchait des barques longues avec des paquets de cordes pour ligoter les flibustiers. Elles leur furent de nouveaux trophées. Exaspérés de la mort de tous leurs blessés — les balles espagnoles étant empoisonnées, — les flibustiers sommèrent le président de libérer cinq des leurs et, sur une réponse évasive, lui expédièrent vingt têtes coupées.
Maîtres du golfe, où ils enlèvent les bourgades de Chiriquita, Santa Catalina, Nicoya, ils ne craignent point, n’étant pas plus de trois cent quatre, d’attaquer Guayaquil, une ville que couvrent trois forts reliés par un chemin de ronde et dont ils connaissent à peine les défenses. Picard emportera le grand fort ; George d’Hout, un Anglais, attaquera le petit fort ; Grogniet, le reste : vingt-quatre grenadiers formeront la réserve. Pavillons au vent, le 20 avril 1687, ils enlèvent, tambours battant, des retranchements que défendent sept cents hommes, puis, de fort en fort, chassent la garnison. Grogniet se fait tuer, en chargeant avec six flibustiers une centaine d’adversaires. Les habitants ont fui en emportant leurs richesses. Un lourd aigle de vermeil aux yeux en émeraudes, voilà le butin que note l’enseigne Raveneau de Lussan :
419— « Monsieur, pour l’amour de Dieu, ne me mangez pas, » s’écria une demoiselle en se jetant à genoux devant lui. N’avait-on pas fait croire aux crédules habitants que les flibustiers étaient des monstres faits comme des singes ! Les pseudo-cynocéphales, en attendant la rançon promise, s’installèrent dans l’ile de la Puna, où ils séjournèrent un mois, charmés d’une vie oisive qui leur faisait oublier leurs misères : chaque jour, un orchestre de luths, théorbes, guitares et harpes leur donnait un concert espagnol.
Ayant perdu leur capitaine, quatre-vingt cinq des matelots de Grogniet prennent alors la route « des Californies. » Les autres, le 30 août, enlevèrent d’assaut Tehuantepec, que défendent pourtant trois mille hommes. « Ces gens-là ne voyant pas de lieu pour se retirer, vont être comme des chiens enragés, écrivait un officier espagnol au président de Panama. Partout où ces gens sans religion mettent à terre, ils remportent la victoire. Facilitez leur passage, si vous voulez que nous soyons en repos. »
Le président n’eut pas à agir. Les flibustiers évacuèrent le Pacifique le 30 décembre 1687. Ils avaient échoué leurs navires dans la baie de Mapalla. La’nuit, d’heure en heure, des détonations éclatèrent à bord, laissant croire que les équipages étaient toujours à leur poste. C’étaient des mèches allumées d’avance qui mettaient le feu aux boîtes à mitraille et aux canons. Les flibustiers étaient déjà loin.
La marche à travers le Costa-Rica se fit en bon ordre, en quatre compagnies de soixante-dix hommes, dont une charte-partie réglait la discipline. A quarante lieues du Pacifique, était la ville de Segovia, au milieu des montagnes : l’itinéraire passait par là. Mais les Espagnols alertés avaient massé quinze cents hommes de Costa-Rica dans trois retranchements creusés à flanc de montagne par un vieil officier wallon. La route était barrée. Dans la nuit du 13 au 14 janvier 1688, laissant une poignée d’hommes à la garde du camp avec ordre de battre la retraite et la diane et de tirer à chaque relève, les flibustiers, après avoir prié en silence, escaladent sans bruit les pentes abruptes de la cime et prennent à revers les retranchements espagnols.
420Maîtres du sommet où on ne les attendait point, ils dominent les deux autres retranchements et achèvent la déroute de l’ennemi par une charge, tambours battant, à travers les abatis. Averti de se garder sur ses derrières, le vieil officier wallon, qui se fit tuer, avait dit : « Je défie des hommes de passer en huit jours par là ; mais si j’ai affaire à des diables, de quelque façon que je me garde, je serai pris. »
L DE LA FLIBUSTELes diables s’embarquent deux à deux sur la rivière qui coule des monts de Segovia. Leurs radeaux, formés de bois légers et de lianes, des piperies, sont à demi immergés : et c’est cette « plaisante flotte » qui débouche près du cap Gracia a Dios dans la mer des Antilles. Tarin de Cussy, n’a point pour les flibustiers la bienveil- E CREPUSCULE A Saint-Domingue, le nouveau gouverneur, Pierre-Paul lance de Bertrand d’Ogeron. Pour eux, disait-il, pas de lois, « pas de prison : le gouverneur se voit forcé de servir de prévost, de geôlier et de sentinelle. » Il n’est point écouté. Granmont, à qui il défend, au nom du roi, une attaque projetée contre la ville espagnole de Campêche, réplique d’un air narquois : « Comment le Roi sçaurait-il notre dessein, pendant que la plus grande partie de la flotte ne le sçait pas encore ? »
Le moment n’était pas loin, où, en 1689, Cussy vint à résipiscence : « J’ay destruit la flibuste, parce que la Cour l’a voulu, et je n’en suis venu à bout qu’avec bien de la peine. Je voudrois à présent n’y avoir point réussy, car il y auroit à ceste coste dix ou douze bons navires et quantité de braves gens dessus, qui assureroient cette colonie. » A cette date, la guerre de la Ligue d’Augsbourg amassait contre nous les colères de toutes les nations qui avaient des colonies aux Antilles, Anglais, Espagnols et Hollandais.
En juillet 1690, une flotte anglaise débarque à Saint-Christophe les troupes du général Codrington, trois régiments, troupes réglées, matelots et religionnaires chassés de France, devant lesquels la milice de l’île flanche en « défilant par la queue. » Le chevalier de Guitaud se replie sur le fort de la Basse-Terre, qui est investi par terre et par mer. Il succomberait sans l’arrivée opportune de six cents flibustiers.
Leur concours permettait au comte de Blénac de courir sus, le 3 mars 1692, à l’escadre de Ralph Wrenn qui, atteint à la Désirade, jetait à la mer, pour s’alléger, chaloupes, coffres, hardes, barriques et provisions, et n’en laissait pas moins un vaisseau de ligne entre nos mains.
DE SAINT-DOMINGUEA la tête de deux cent quatre-vingt-dix flibustiers, Daviot semait la désolation sur la côte de la Jamaïque qu’un tremblement de terre éprouvait en même temps. Enveloppé par quatre vaisseaux, il mettait le feu aux poudres au moment où Anglais et Espagnols montaient à l’abordage. « Les flibustiers, qui estoient la terreur des Indes, sont presque tous péris, » écrivait « un homme de grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid et de grandes entreprises, fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisait part de tout et la modestie qui le tenait en sa place : Du Casse. » Il assumait, depuis 1691, la tâche délicate de gouverner, à Saint-Domingue, une colonie « composée des égouts de tout le royaume, gens de sac et de corde, sans honneur et sans vertu. »
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En dépit de son pessimisme, les flibustiers n’avaient point disparu. En juillet 1694, ils prêtaient leur concours à une expédition que Du Casse organisait contre la Jamaïque. Retranchés à Ouatirou, les Anglais étaient attaqués de front par le major de Beauregard, pendant que les fli- GENTILHOMME DE FORTUNE bustiers de Laurent de Graff repous- (D’après La Belle) (Estampe du dix-septième siècle). saient un parti de cavalerie. Neuf drapeaux et trois mille nègres enlevés aux plantations de la Jamaïque furent les trophées d’une expédition qui coûta aux ennemis une perte de douze millions.
La réaction des Anglais fut violente. Ils lièrent partie avec les Espagnols et convinrent que, pour anéantir notre colonie de Saint-Domingue, on disloquerait les familles : les Anglais emmèneraient les hommes, et les Espagnols les femmes.
En mai 1695, quatre mille Anglo-Espagnols débarquent au cap Français où commande, comme lieutenant du roi, le flibustier Laurent de Graff. Les batteries du chevalier Du Lion ont avarié l’un des vaisseaux anglais : mais elles doivent se taire. L’ordre de repli a été donné. Les Anglais par la côte, les Espagnols par l’intérieur se portent contre le Port-de-Paix, pendant que la flotte de Robert Wilmot débarque, à proximité, des marins et une batterie. Port-de-Paix, assis sur un roc, a cinq cents 421 défenseurs. Sommé de capituler, La Boulaye répond par un refus le 26 juin. De toutes parts, des batteries encerclent la place : pour ne pas tomber prisonnière, la garnison tente une sortie. Un traître, un nègre, a livré à l’ennemi le mot de passe et lui a ainsi permis de nous tendre des embuscades. La sortie néanmoins réussit : en laissant le major Bernanos et deux cents hommes sur le terrain, la garnison parvint à s’échapper.
422 TLA PRISE DE CAR-Les vainqueurs étaient épuisés. Retranché à Léogane, Du Casse n’eut point à soutenir leur attaque. Wilmot et une partie des siens moururent de fatigue durant la traversée de retour. La menace de destruction de notre colonie se terminait « comme un de ces orages qui crèvent avec un grand fracas sur le haut des montagnes et laissent les choses comme elles étaient auparavant. » • THAGENE (1697) annoté : avec de la suie et du charbon délayés dans Pontchartrain reçut, un jour, un livre étrangement l’eau, un prisonnier, incarcéré pour avoir favorisé l’émigration des protestants, Gilles Petit, donnait les plans d’une attaque contre un riche entrepôt espagnol aux Indes occidentales. Que l’anecdote soit vraie ou non, l’organisateur de l’expédition qui partait à la conquête de la Toison d’Or, était le commissaire général de l’artillerie Bernard Desjean baron de Pointis. Des particuliers en faisaient les frais. Tout un matériel de siège, chevaux de frise, hoyaux, échelles roulantes, fut embarqué à bord de l’escadre qui appareilla à Brest et qui rallia à Saint-Domingue dix bâtiments flibustiers conduits par le gouverneur en personne. Montée de trois mille matelots et dix-huit cents soldats, « toute cette flotte marchait dans un ordre à faire trembler toutes les Indes. » Sa destination était Carthagène.
Le 14 avril 1697, la ville était en vue. Dans le « rempart invincible » d’une côte de roches, s’ouvrait une petite brèche, Boca Chica, goulet d’un lagon qui faisait de Carthagène un port merveilleux. Une forteresse la gardait : les flibustiers de Du Casse ont tôt fait de l’isoler, en ouvrant un feu violent sur les demi-galères qui amènent des renforts à travers le lagon. Le bombardement commence contre les murailles où « un boulet de 36 tiré à portée du mousquet ne fait que blanchir. » Mais les batteries en barbette sont démontées par notre feu : flibustiers et matelots montent à l’assaut, quand le gouverneur de Boca Chica demande quartier et jette son épée aux pieds de Pointis.
Carthagène était protégée par trois ouvrages avancés : du côté du continent, par le fort San-Lazaro, qui dominait le couvent fortifié de la Madre da Pope ; du côté du lagon, par le fort de Santa-Cruz, que les vaisseaux étaient forcés de ranger à 422 portée de pistolet. A travers des marécages couverts de manguiers, les marins et les nègres se portent contre Santa-Cruz, et les flibustiers contre la Madre da Pope qu’ils enlèvent ; de cette position dominante, ils fusillent les défenseurs de San Lazaro et les délogent de leurs créneaux, puis du fort.
423La flotte a pénétré dans le lagon, en soutien de trois galiottes et traversiers à bombes qui ouvrent le feu. Des batteries commandées par des capitaines de vaisseau et gardées par un bataillon de matelots armés de faulx, ont été installées à terre. De toutes parts, Carthagène est prise sous notre feu. En chaise à porteurs, tant il souffre de la goutte, Francisco de Santarem anime la défense du faubourg d’Hihimani que les flibustiers de Du Casse et les nègres du colonel Du Paty attaquent avec violence. Le faubourg est enlevé. Carthagène est à découvert. Une colonne de secours a été arrêtée par les flibustiers. Le 2 mai, la chamade retentit dans la place ; le drapeau blanc est hissé. Diego Nuñez de Los Rios a capitulé.
« Gargantilles d’or, émeraudes, pierreries, vases sacrés » affluèrent à la « Con- 423 tadorie » où les habitants apportaient leur fortune. Le butin était de huit millions à l’estime de Pointis, du double selon Du Casse. La répartition donna lieu à un pénible incident. C’était la coutume des flibustiers de partager le butin au pied du grand mât : et la convention signée le 26 mars à bord du Sceptre leur laissait croire que leur méthode serait adoptée : « Habitants, flibustiers et nègres de Saint-Domingue partageront au provenu des prises, homme par homme, avec les équipages de Sa Majesté. » Or, Pointis ne leur alloua qu’une somme fixe, une centaine de mille livres au lieu de deux millions. Furieux de se voir frustrés, les flibustiers faillirent enlever à l’abordage le vaisseau-amiral ; et leur gouverneur en tête, qui vouait son collègue à l’abhorration de « tous les gens d’honneur, » ils refusèrent désormais tout service.
C’ÉTAIT LA COUTUME DES FLIBUSTIERS DE PARTAGER LE BUTIN AU PIED DU GRAND MAT
424 LA ASSADERQuand Pointis appareilla, les flibustiers s’attardèrent au pillage de Carthagène où une flotte anglaise les surprit. Ils se battirent en désespérés contre l’amiral Nevill : trois de leurs navires succombèrent ; seuls, les capitaines Godefroy, Blous et Montauban durent à la légèreté de leurs bâtiments leur salut. Nevill poursuivit son succès. Saint-Domingue étant dégarnie de troupes, il surprit le 8 juillet le Petit-Goave. Du Casse et le flibustier Godefroy n’eurent que le temps de se sauver en chemise. (93) ASSAILLIE (1703) pointe sud de la Guadeloupe tirait le canon d’alarme. La Le dimanche 18 mars 1703, le vieux fort bâti à la flotte de l’amiral Walker était en vue. Un heureux hasard nous avait dévoilé le plan de l’ennemi. Un nègre portugais, qui servait à boire aux officiers réunis en conseil de guerre à bord de la Boyne, avait entendu leur colloque : et à la nage, il était venu nous prévenir que la descente se ferait le 22 dans l’anse des Habitants et celle du Gros-François. Nous crûmes à une feinte. Et au jour dit, quand débarquèrent les troupes du général Codrington, il ne se trouva, pour contenir sur ces deux points les cinq régiments qui avaient participé à l’affaire du Vigo et douze cents miliciens des Antilles anglaises, que « M. Tanneguy Du Châtel, dix-septième du nom, doïen de tous les gardes de la Marine, qui mesprisoit tout le monde. » Encore deux vaisseaux de ligne soutenaient-ils les troupes de débarquement.
Fort heureusement, des tranchées, ouvertes sur la montagne du Dos d’âne, alignaient sur le penchant de la costière deux étages de feux. Un « Père blanc, » le P. Labat, pointa lui-même les pièces contre les colonnes d’assaut, qui laissèrent deux cents cadavres sur le terrain. Codrington n’avait plus de poudre. La partie allait être gagnée, quand le fort de la Basse-Terre, battu par l’escadre britannique, fut évacué sur l’ordre du lieutenant-général Gabaret.
Les Anglais nous poursuivirent sur notre position de repli, qui était la rivière 424 des Galions. Mais là, vigoureusement reçus par des contingents nègres, pris de flanc par nos flibustiers, ils subirent des pertes considérables : I 230 hommes. Le 17 mai, leur flotte levait l’ancre avec les débris du corps expéditionnaire.
425 ES FLBUSTIERS FONT PLACE AUX NÉGOCIANTSNotre riposte ne manqua point de vigueur, grâce au fameux Canadien Lemoyne d’Iberville. Il amenait une division navale, primitivement destinée à l’attaque de « Messieurs les palatins de la Caroline. » L’attaque eut lieu en réalité contre Saint- Christophe, puis contre l’île Nevis. Soutenus par onze cents flibustiers, par « la plus grande canaille que l’on puisse voir et qui se croit recommandable par des blasphèmes continuels, » les frères Lemoyne d’Iberville et Lemoyne de Sérigny enlèvent le fort de la Pointe à Nevis, encerclant les autres troupes anglaises et forcent le colonel Richard Abbott à capituler le 4 avril 1706. La revanche était éclatante. La flibuste, avant de mourir dédaignée et méprisée, s’était couverte de gloire. Avec un méchant brûlot
• LES MALOUINS DANS LA MER DU SUD (1698-1712) transformé en navire de guerre, le flibustier bordelais Massertie avait sillonné pendant six ans, de 1687 à 1693, le Grand Océan, depuis la Patagonie jusqu’au golfe de Californie, capturant une cinquantaine de bâtiments et obligeant les vaisseaux de guerre espagnols à chercher l’abri des ports. Les parts de prises des simples matelots, 15 000 livres, étaient trop belles pour ne pas provoquer de nouveaux armements, d’autant que Massertie rapportait un butin plus précieux que l’argent, les cartes des régions jusque-là interdites aux étrangers.
Séduit par ses récits, un capitaine de vaisseau, Jean-Baptiste de Gennes, obtint de la Cour une division navale et appareilla à la Rochelle en 1695, avec de nombreux volontaires, à destination du Pacifique. L’expédition, dont l’ingénieur Froger s’est fait l’historien, ne dépassa point le détroit de Magellan, où le capitaine donna son nom à une rivière : son attention fut spécialement retenue par une rade à laquelle une situation charmante, une aiguade assurée par deux rivières et l’abondance de la faune ailée, valurent le nom de Port-Galant. Nommé, à son retour, gouverneur de Pile Saint-Christophe aux Antilles et comte d’Oyac en Guyane, J.-B. de Gennes ne devait plus reprendre la route du Pacifique.
Son exploration pourtant ne fut point perdue. Si la petite ville de Saint-Malo doit sa célébrité à ses corsaires, sa vie aux terre-neuviers, elle fut redevable de sa richesse aux hardis négociants qui inaugurèrent nos relations commerciales avec les côtes américaines du Pacifique. Un Malouin, Noël de Lespine-Danycan, associé au Parisien Jourdan de Groussey, reprit l’idée de fonder au Port-Galant la base d’opérations 425 navales de la Compagnie royale de la mer Pacifique. Et il arma dans ce but quatre navires, qui appareillèrent en décembre 1698. Un pilote expérimenté, Jouhan de la Guilbaudière, ancien « phlibustier, » que Massertie avait laissé avec vingt-deux hommes à l’île Juan Fernandez et qui avait rayonné de là sur les côtes du Chili et du Pérou, était attaché, en qualité de « capitaine général guide, » à l’expédition. Son chef, Beauchesne-Gouin, avait mission de relever, le long des côtes américaines du Pacifique, les points où « l’on pouvait faire des établissements avec sûreté. »
426On ne saurait trop insister sur les résultats scientifiques de cette expédition : levés cartographiques du détroit de Magellan par l’ingénieur Duplessis ; dessins en couleurs de la faune du Pacifique (lunes, crocros, lisses, grandes gueules, poissons armés, bicoudes, — foyroux, pingouins, ploplos, grands gosiers), ethnographie et linguistique des sauvages de la terre de Feu, art nautique des Indiens de la Mer du Sud qui se servaient d’étranges embarcations faites de faisceaux de jonc.
Au point de vue commercial, les résultats n’étaient pas moindres. Partout où relâchait Beauchesne, à Arica, Ilo, Callao, Pisco, Guyaquil, Guyaquil tout vibrant encore pourtant de l’attaque de nos flibustiers, les marchands s’arrachaient à prix d’or les toiles de Rouen et de Quintin, les chapeaux de castor, les miroirs, les dentelles, les camelots, les serges et jusqu’aux guenilles de la cargaison.
Pour la première fois depuis deux siècles, un navire français était accueilli amicalement dans une colonie espagnole de la Mer du Sud. Que dis-je ! A son débarquement à Concepcion en 1702, le capitaine du Président-de-Grénédan fut reçu par les autorités locales, corregidor, mestre de camp, officiers et notables, et conduit au palais royal, où l’évêque vint en procession le saluer. Au bruit du canon, on but à la santé des rois Catholique et Très Chrétien. Des Indiens, caciques en tête, jurèrent fidélité à leur nouveau roi Philippe V ; et le capitaine Jean de Launay regagna son bord entre deux haies de soldats, étendards au vent, tambours battant.
Un événement considérable, l’avènement d’un petit-fils de Louis XIV sur le trône d’Espagne, venait de faire tomber la barrière qui fermait aux Français la Mer du Sud. Et tel fut l’essor de notre commerce à Concepcion que l’on y vit en même temps en 1713 treize navires français. Par un singulier contraste avec l’accueil sanglant réservé à nos flibustiers qu’ils traitaient de monstres, les hidalgos faisaient fête à nos marchands. A la nuit tombante, heure des visites, les nobles dames du Pérou leur offraient une décoction d’herbe du Paraguay que les nôtres trouvaient meilleure que le thé ; puisée dans une coupe appelée maté, elle était aspirée au moyen de chalumeaux d’argent. Après quoi, les dames dansaient la sapateo en pourpoint au chupon d’or et en jupe flaldellin bordée d’un triple rang 426 •de dentelles. Et l’on comprend par là l’enthousiasme que professe pour ce « beau sexe à l’humeur enjouée et caressante, » un ingénieur du roi, Frézier, dans sa Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Chily et du Pérou (1712-1714).
427A Valparaiso, les Augustins offraient, le jeudi saint, la clé de leur tabernacle au capitaine Duchesne Battas, hommage qui comportait, il est vrai, en retour quelques libéralités. Et nos Malouins assistèrent à une étrange descente de croix, où l’on enlevait successivement les clous de la Passion pour les remettre à une statue de la Vierge articulée, « qui par des machines les prenait entre ses mains et les baisait. »
Je ne sais si on usait là, comme au Brésil, de ces curieux palanquins où nos gens aimaient à se faire véhiculer comme de riches bourgeois, des serpentins ornés d’un ciel de lit que deux nègres portaient suspendus à un grand bâton.
Les voyages de nos Malouins les avaient initiés à la civilisation des Incas. Ils rapportèrent même la copie d’un tableau indien qui représentait ces rois du Pérou, dont les LES PÉRUVIENNES SERVANT LE MATHÉ richesses fabuleuses avaient excité les convoitises espagnoles. Nos Malouins gagnèrent de plus en plus la confiance des autorités locales, au point que l’un d’eux, Trublet, reçut en 1704 du vice-roi du Pérou l’ordre de courir sus au célèbre marin anglais William Dampier. Moyennant un indult de 6% à verser au Trésor espagnol, tous les ports de commerce leur étaient ouverts. L’afflux d’or et d’argent qui arriva du Pérou en France, atténua une crise monétaire dont une guerre désastreuse avait aggravé les conséquences. Les Malouins, enrichis, devinrent pour trente millions les créanciers de l’Etat. Mais pour éviter la dissimulation des matières précieuses que les marins écoulaient en fraude plutôt que de les échanger à l’hôtel des Monnaies contre des billets ou des reconnaissances des fermiers généraux, une chaloupe de douane, dans tous les ports, allait au large au-devant des longs-courriers et faisait fermer les écoutilles. Et tel était le crédit de Danycan que le contrôleur général le prit pour intermédiaire en le chargeant d’obtenir des 427 particuliers le versement de l’argent étranger, dont moitié serait convertie en écus.
428Au cours de leurs voyages, les Malouins firent d’intéressantes découvertes. Le 14 octobre 1705, à six heures du matin, l’un d’eux, Eon de Carman, commandant une division de quatre navires, aperçut un archipel qu’il prit tout d’abord pour les îles Sebald de Waerts. Mais une inspection plus approfondie lui fit reconnaître son erreur. C’était un archipel nouveau qui commandait à distance l’entrée du détroit de Magellan et qu’il baptisa les îles Malouines. Dans le Sud, un autre groupe d’îlots reçut le nom de celui qui avait été l’âme de ces voyages : les îles Danycan s’appellent aujourd’hui les Sea Lion Islands, comme les Malouines sont les Falkland.
D’une troisième découverte des Malouins, la diplomatie s’occupe encore. L’ile de la Passion au large de l’Amérique centrale, qu’on appelle maintenant l’ile Clipperton, un rocher couvert de guano, fait l’objet d’un litige entre le Mexique et la France, qui revendique la priorité de sa prise de possession. Danycan, enfin, semble avoir pressenti les richesses de la Californie ; car, dès 1706, il projetait d’y envoyer une expédition.
DE-JANEIRO PAR DU GUAY-TROUINEn dépit des richesses qui affluaient en France, Louis XIV, sacrifiant ses intérêts à l’alliance espagnole, mit fin au plus fructueux des commerces maritimes. Le 12 janvier 1712, une ordonnance royale fit « très expresses inhibitions et défenses à tous négociants, armateurs, capitaines et maîtres de vaisseaux, de faire aucun voyage, navigation ni commerce dans la Mer du Sud ; » la contrebande n’en abandonna point le chemin, mais de façon trop intermittente pour porter ombrage à l’Espagne. Par un jeu de bascule, la Guerre (1711) de la succession d’Espagne, en nous entr’ouvrant les ports des colonies espagnoles, nous avait fermé l’accès des colonies portugaises, le Portugal ayant pris parti parmi nos adversaires. Avec cinq navires, un capitaine de brûlot de la Guadeloupe, Jean-François Du Clerc tenta sur Rio-de-Janeiro un coup de main qui échoua. La colonne de débarquement, enveloppée par des forces dix fois supérieures, fut écrasée ou prise. L’assassinat du capitaine Du Clerc, la déportation du lieutenant de vaisseau de Ruis et les sévices exercés contre les prisonniers criaient vengeance.
Un vengeur se leva, l’ancien chef du lieutenant de Ruis, le redoutable corsaire malouin René Du Guay-Trouin. « L’espoir d’un butin immense et surtout l’honneur d’aller porter les armes du Roy dans ces climats esloignés et d’aller punir l’inhumanité des Portugais » dictent sa conduite. Le vieux roi l’encourage et lui donne quelques-uns de ses derniers vaisseaux, le Lys et le Magnanime entre autres, répliques de ces glorieux bâtiments qui, entourés d’ennemis à Gibraltar, ont préféré à une capitulation le suaire des flots. Les Malouins, surtout le grand armateur Danycan, ont fourni le reste. Une corvette d’avis et deux traversiers, en guise de galiotes à bombes, accompagnent les onze navires de guerre.
429 DU GUAY-TROUINPour forcer l’entrée de Rio-de-Janeiro, il faut passer par un goulet plus étroit que celui de Brest, à portée de pistolet de deux forts et de six vaisseaux, puis affronter les feux croisés des forts de Notre-Dame-de-Bon-Voyage, de Villegagnon, de Saint-Théodose, de la Miséricorde, des Serpents Cobras. Prévenu par un paquebot anglais, le gouverneur portugais a en main une douzaine de mille hommes. n’en attaque pas moins. Ses vaisseaux à la file franchissent le goulet sous un feu d’enfer, perdent trois cents hommes, mais écrasent l’escadre portugaise qui s’échoue et se fait sauter. Notre plus rude adversaire, un ancien corsaire normand, Du Bocage, gagne la terre et dirige, d’une batterie de côte, un tir bien ajusté sur nos chaloupes et nos traversiers. Déguisé en matelot, le traître a surpris notre dispositif d’attaque. Le I4 septembre 17II, nous débarquons trois mille deux cents hommes ; avec les brigades de Goyon, de Beauve et de Coursérac, Du Guay-Trouin gagne la ligne des hauteurs, puis le lendemain descend dans la plaine. Les Portugais, formés en bataille hors de la ville, tentent de bousculer à l’aube la brigade de Goyon, qui fait ferme et donne au Malouin le temps de prononcer une foudroyante attaque de flanc. Le 19 septembre, l’artillerie de siège du commandant de La Rufinière est en position dans l’ile des Serpents Cobras, Rio-de-Janeiro est sommée de capituler et de livrer les bourreaux de la colonne Du Clerc pour qu’il en soit fait « un chastiment exemplaire. Je n’ai point voulu user de représailles sur les Portugais qui sont tombés en mon pouvoir, déclare Du Guay-Trouin, l’intention de Sa Majesté n’estant pas de faire la guerre d’une manière indigne d’un Roy Très Crestien. Si vous différez d’obéir à sa volonté, tous vos canons, vos baricades et votre nombreuse multitude n’empescheront pas que je n’exécute ses ordres. »
Sur une réponse dilatoire, le 20, il ouvre le feu. Batteries de terre et de mer, par un bombardement effroyable, jettent la panique parmi la population qui s’enfuit en mettant le feu aux magasins. Les forts sont minés. Prévenu de la situation au moment où deux colonnes vont donner l’assaut, Du Guay-Trouin entre avec précaution dans la place, évente les mines et refrène le pillage. Le gouverneur de la ville et le commandant de l’escadre portugaise, retranchés à une lieue de là, attendent l’arrivée d’Antonio d’Albuquerque, qui amène neuf mille hommes. Le Malouin marche sur eux, enseignes déployées. S’ils tardent à racheter la ville, elle sera mise en cendres, tel est son ultimatum. Déjà les faubourgs flambent. Les Portugais terrifiés s’exécutent. Ils ne reprendront possession de Rio le 4 novembre qu’en versant une rançon. Ils avaient perdu trente millions.
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Charles de La Roncière, « Boucaniers et flibustiers », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 413-430.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/antilles-flibustiers/boucaniers-et-flibustiers/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715