Colonies françaises

Tome VI · Le Pacifique français · Chapitre 1

La découverte des Iles du pacifique et les premières tentatives de colo nisation

Par p. 421-448 de l'édition originale 8 645 mots 17 illustrations 1933 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitree mythe du continent austral. - Les premières decouverts des iles du Pacifique. - Les recor aissances du dix-huitième et du dix-neuvième siècles. — L Europe et le Pacifique : les rivalites pol tiques. — Les missionnaires. — Les rivalités commerciales. — Situation géographique des îles fran- ises du Pacifique. — Tentatives avortées de colonisation dans le Pacifique. La question de l ouvelle-Lelande. - La question hawaienne. Le marquis de Rays. Lillot Capperto
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.- ET LES PREMIÈRES TENTATIVES DE COLONISATION Le mythe du continent austral. — Les premières découvertes des îles du Pacifique. — Les reconnaissances du dix-huitième et du dix-neuvième siècles. — L’Europe et le Pacifique : les rivalités politiques. — Les missionnaires. — Les rivalités commerciales. — Situation géographique des îles françaises du Pacifique. — Tentatives avortées de colonisation dans le Pacifique. La question de la Nouvelle-Zélande. — La question hawaïenne. Le marquis de Rays. L’îlot Clipperton. ]VANT d’inscrire le récit de l’effort français dans le livre si longtemps inconnu de l’océan Pacifique, peut-être ne sera-t-il pas inutile de fixer brièvement le rôle que sa recherche joua dans les préoccupations de l’Europe durant cette période qui va de Balboa (1503) à la fin du dix-huitième siècle, et que l’on peut appeler la période des découvertes.

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L E MYTHE DU CONTI- NENT AUSTRAL

que l’exiguïté du globe terrestre condamne à n’avoir La découverte d’un continent est une belle histoire qu’un très petit nombre de chapitres, mais les terres infiniment morcellées, émiettées, isolées à la surface du Pacifique, semblent, au cours des voyages qui les révélaient au monde presque une par une, avoir étayé, pendant près de trois siècles, un mythe géographique générateur d’efforts et de recherches incessantes : il y eut un mythe du continent austral.

En 1503, pour la première fois, Balboa, des sommets qui dominent à l’est le golfe de Panama, vit briller au couchant une mer illimitée. Descendu en hâte vers cet océan, il prit possession au nom de Castille de ce nouveau fief liquide. Mais la longue barrière de l’Amérique semblait alors infranchissable, aussi les premiers efforts se tendirent-ils vers la découverte d’une porte qui permit d’entrer dans cette mer pacifique et de se saisir des trésors qu’elle devait contenir. Quelques vaines tentatives, quelques explorations infructueuses d’estuaires qui se perdaient vite au cour des terres... Il fallut attendre sept années pour que la clef du monde nouveau fût accordée au navigateur Magellan.

Le 28 novembre, après une longue et périlleuse traversée du détroit qui garde son nom, la flottille de cinq navires qu’il commandait vogua dans la mer australe et mit le cap sur les Moluques. Quelques points verts surgirent sur l’immense plaine liquide : deux des Tuamotus, sans doute, les Mariannes, puis les Philippines. En somme, cette formidable aventure maritime donne l’impression d’avoir causé une déception étonnée. Où se trouvaient, dans cette étendue sans bornes, les terres que les théories cosmiques d’alors croyaient nécessaires à équilibrer celles du continent boréal, cette Terra Australis ou anticthone, dont tout le moyen âge a eu la certitude, qui figurait dans un manuscrit de Macrobe du dixième siècle, puis Marco Polo au quatorzième⁠ ⁠? Christophe Colomb, lui aussi, parle de « beaucoup de terres, dans le Sud, dont on n’a jamais eu connaissance ». Et aussitôt, on tente d’ajuster la réalité à ce rêve : cette Terre du Feu que Magellan longea, ne seraitelle pas une côte du fameux continent⁠ ⁠?

En I578, Drake, en déterminant exactement cette presqu’île, écartait cette hypothèse — mais il la remplaçait par une autre... N’avait-il pas, au débouché du détroit, aperçu, vers le 56º ou 57º de latitude, les côtes d’une terre qu’il ne put joindre... Cette vision, peut-être irréelle, fut fixée sur de nombreuses cartes anciennes sous le nom de Terre de Drake, et pendant cent cinquante ans, elle a été recherchée par de nombreux navigateurs.

Davis, à la fin du seizième siècle, découvre quelques Malouines et peuple d’un nouveau fantôme cet océan austral qui tardait tant à livrer son trésor : cette Terre de Davis, que Byron, Carteret et même Bougainville cherchèrent encore de 1765 à 1768, n’était, sans doute rien autre chose que Rapa-nui, l’actuelle île de Pâques, déterminée par Roggewen en 1722.

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Mais ces apparitions décevantes : terres de Magellan, de Drake, de Davis, terre de Vue, toujours recherchées, jamais retrouvées en des places que les navigateurs du temps précisaient mal, soutenaient sans les satisfaire l’espoir fervent des chercheurs de continent... Et voici que des découvertes bien réelles concouraient à étayer l’hypothèse de la Terra Australis. La Nouvelle-Guinée, entrevue dès 1526 par Jorge de Ménésès, les Salomons de Mendana, la Tasmanie de Tasman, en 1642, et une notable partie des découvertes australes sont, pour les découvreurs et les cartographes du temps, promontoires et côtes du continent austral, qui, pour eux, s’étendait jusqu’au sud de l’Amérique, au Magellanique, comme, en 1768, l’écrivait encore le président de Brosses.

Tandis que s’échafaudaient tant de rêveries, la seule terre vraiment digne du nom de continent austral, bien que précocement connue, puisque visitée par les Chinois, les Malais, peut-être les Arabes et les Provençaux, et soupçonnée par Marco Polo : l’Australie, ne semble pas avoir spécialement attiré les espoirs d’alors. Elle apparaît sur certaines cartes dès le quatorzième siècle, et toute sa partie supérieure prend déjà une forme définie dans la cartographie du seizième siècle qui lui attribue le nom de Jave-la-grande. Mais ses côtes sud, indéterminées, rejoignaient sans doute les terres antarctiques, dont le père Riccioli, dans sa Géographie réformée, en 1661, admet l’existence, de même que Varénius, expliquant qu’on n’en connaît encore que les rivages tournés vers la Terre de Feu, la Nouvelle-Guinée, les terres de la Concorde, de Beach et de Lucach.

Pourtant des reconnaissances plus complètes de ces îles et de leurs voisines, révélant leurs contours, fragmentaient peu à peu la ligne imaginaire de côtes continues. Le rêve du continent austral reculait toujours vers les régions antarctiques et Cook devait lui porter le coup suprême quand ses premier et second voyages ruinèrent à jamais l’hypothèse d’un continent immense entre le 60° et l’équateur. Il écrivait : « Je me flatte... qu’on a bien définitivement fini de chercher ce continent austral qui a préoccupé l’attention publique pendant deux siècles. » Affamé de vérité positive, il enterrait ainsi, d’un trait de plume, l’un des plus grands rêves moteurs de l’humanité d’alors — lui à qui pouvait suffire la réalité des innombrables terres éveillées par ses navires au cours de ses pèlerinages dans les mers du Sud...

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Ce n’est pas ici le lieu de philosopher plus longuement sur un mythe grandiose, qui, générateur de tant d’efforts féconds, aboutit finalement à des résultats immédiats. Et c’est ce qui importe.

Nous avons vu que la cartographie, parfois, a précédé l’histoire — en d’autres termes, des terres ont été signalées par certains géographes avant d’avoir été officiellement reconnues. Des traditions maritimes confuses se croisaient sur l’Océan : il ne faut pas les négliger tout à fait. L’Europe a pénétré en Indonésie et en Malaisie de fort bonne heure, et il est un fait reconnu, c’est que les Malais étaient de grands navigateurs, comme d’ailleurs toutes les races du Pacifique. Cook découvrit, en 1768, à Tahiti, une carte rudimentaire Maorie, condensant des connaissances fort anciennes, et à laquelle il n’avait presque rien à ajouter. D’autres -documents analogues, ou, au moins, des traditions orales, existaient bien certainement dans d’autres îles, et il semble difficile que les navigateurs européens n’en aient jamais entendu parler. En somme, le sujet que nous abordons, c’est une histoire officielle de la découverte du Pacifique, ou plutôt, l’histoire des tentatives préparées, commanditées par les gouvernements et les commerçants patentés européens. Mais, depuis combien de siècles les boucaniers, les pêcheurs de baleines, les récolteurs de bois précieux, de perles, fréquentaient-ils ces parages et mêlaient-ils leurs bâtiments fraternels aux barques des autochtones océaniens, en continuelles migrations⁠ ⁠? Et s’ils découvraient une terre, à qui et pourquoi livrer leur secret⁠ ⁠? En 1712, Louis XIV, eu égard aux jalousies anglaises et hollandaises que l’on ménageait alors, rendit une ordonnance pour défendre, sous des peines sévères, les navigations commerciales aux mers du Sud. Aussi les commerçants clandestins ne désiraient-ils pas révéler les terres nouvelles qu’ils pouvaient rencontrer.

Il y aurait une intéressante histoire occulte du Pacifique à écrire en marge de la chronologie officielle des terres découvertes — certains commencent à s’en douter.

LES DES TERES DÉCOUVERTES DES ÎLES DU PACIFIQUE

Ces faits que le bon sens commande d’imaginer, bien rares sont les documents qui les pourront confirmer. Evoquons seulement ce qui a dû être — et précisons, pour le Pacifique français, les données que l’état actuel des connaissances nous fournit. son temps la route du Pacifique austral — Magellan avait enseigné aux marins de mais au prix de quels sacrifices⁠ ⁠!

Des cinq beaux navires partis un matin de septembre 1519 de San Lucar de Barrameda, une coque démantelée restait seule, qui rejoignit à grand’peine l’Espagne, sous la conduite d’un obscur capitaine, Magellan ayant trouvé la mort dans les Philippines, au cours d’un combat avec les insulaires.

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Inutile de dire que, la route des îles asiatiques par le nouvel océan avait paru longue aux marins malades et épuisés⁠ ⁠; puisque les terres des épices s’atteignaient bien plus facilement en partant du Pérou, pourquoi chercher dangers et fatigues⁠ ⁠?... Et derechef, le Pacifique austral, à peine éveillé, se rendormit pour un demi-siècle, durant lequel de nombreuses terres au-dessus de l’équateur surgirent de l’inconnu à l’appel des Jorge de Ménésès, des Grivalja, des Juan Gaétano, etc. Mais l’attrait de la terreaustraledemeurait cependant et, de nouveau, les navires espagnols cinglèrent vers le Sud...

BOUGAINVILLE
Gravure BOUGAINVILLE

Une première navigation d’Alvaro Mendana de Neira ne révèle aucune terre destinée à devenir française. C’est vingt-cinq ans plus tard seulement, durant un nouveau voyage du même LES COLOSSES DE L’ILE DE PAQUES capitaine, auquel Fernand de Queiros avait été adjoint comme second, que les quatre navires de l’expédition, cherchant la route des îles Salomon auxquelles ils conduisaient 400 passagers des deux sexes pour tenter un essai de colonisation, rencontrèrent, vers le milieu de l’année, une traînée d’îles verdoyantes. C’était l’archipel des Marquises. Suivant une coutume espagnole, qui a présidé au baptême de toutes les terres découvertes durant cette période, on leur impose les noms des grands saints du calendrier de la fin juillet et du début d’août⁠ ⁠; puis c’est l’histoire de bien des découvertes dans cet océan au beau nom paisible : les mousquets, terribles a bâtons à feu » parlèrent, et lorsque Mendana se retira avec sa flotte, après avoir planté du maïs, en vue de l’installation d’une nouvelle colonie, la plupart des indigènes, tapis dans les vallées montagneuses de l’intérieur, regardèrent avec terreur s’éloigner ces hommes incompréhensibles, montés sur leurs iles flottantes.

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Une nouvelle navigation de Queiros devait élargir encore l’archipel qui deviendrait le patrimoine français. En 1605, ce découvreur mystique, véritable chevalier d’une grande idée pour laquelle il devait mourir, repart vers la fantomale terre australe. Il traverse les Tuamotus, et sans doute les îles de la Société. Après avoir cru longtemps qu’une des îles entrevues par lui et baptisée Sagittaria était Tahiti (I) on abandonne de plus en plus cette opinion. Ce qui ne fait aujourd’hui aucun doute, c’est l’identité de la « Terra Australia del Espiritu Santo » découverte quelques mois plus tard (27 avril 1606). Queiros se trouvait devant le groupe des Nouvelles- Hébrides et « la grande terre avec de grandes chaînes de montagnes » a conservé le nom attribué par son découvreur. Réalisateur en même temps que mystique, Queiros, comblé de joie par la luxuriance de l’ile, envoie au roi d’Espagne une série de descriptions enthousiastes et de plans colonisateurs. Mais, comme le firent si souvent la France, l’Allemagne et même l’Angleterre au cours du dix-neuvième siècle, l’Espagne hésita. L’opinion commune était qu’elle possédait déjà assez de terres nouvelles. Queiros ballotté, repoussé de toutes parts, voulut repartir seul vers son rêve : épuisé, il mourut à Panama, en 1614.

Le dix-septième siècle devait accorder peu de chose à ce qui serait le Pacifique français. Jacques le Maire, issu d’une famille d’origine française établie à Amsterdam et un marin, William Schouten, naviguant sur commission du prince de Nassau, franchissent le Magellanique, en janvier 1616, par un nouveau passage. Tout à coup, des bouquets verdoyants émergent de la mer : ce sont les Tuamotus, qui ne devaient les retenir que peu de jours. Ils les nomment Isles Vertes, notent que les bras et les poitrines des insulaires sont « tout piqués de petites figures », et que les îles sont très petites et basses.

Le vent de nouveau gonfle les voiles pour le but déterminé du voyage : la Nouvelle-Guinée⁠ ⁠; mais en quittant l’archipel, par proue, apparaît une île « très haute avec collines » sur l’identité de laquelle on demeure encore incertain.

Cent ans plus tard, exactement en 1722, Roggewen qui, le jour de Pâques, avait abordé aux pieds des « quantités d’idoles dressées sur les côtes » de l’lle de Pâques, traverse lui aussi les Tuamotus⁠ ⁠; peu familiarisé avec la configuration classique des attolls coralliens à lagon central, il note naïvement que ces « Isles pernicieuses » (il y perdit un bateau) « sont extrêmement basses, en sorte que quelques endroits en étaient inondés alors ». Mais, esprit pratique, il insinue aussi qu’en ces régions, « on pourrait organiser des pêcheries de perles très avantageuses ».

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Illustration de l'ouvrage, page 427
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LES RECONNAISSANCES DU DIX-HUTTIÈME ET DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLES

Cependant le rythme des découvertes semble se ralentir. En vain la Compagnie des Indes mande, en 1738, Bouvet-Lozier « pour aller découvrir les terres australes » et en prendre possession au nom du roi et de la Compagnie⁠ ⁠; des groupes importants, destinés à devenir français : les îles de la Société (îles du Vent et Sous le Vent), la Nouvelle-Calédonie, sont toujours ignorés. Il n’est pas inutile de remarquer ici que, si l’on en juge par les différents jalons de bien des traversées des seizième et dix-septième siècles, les différents archipels précités ont dû être traversés maintes fois avant la date BOUGAINVILLE de leur découverte officielle. Les voyageurs n’ont-ils rien aperçu des îles qui les composent⁠ ⁠? Ont-ils préféré, pour des raisons inconnues, ne point annoncer la rencontre de nouvelles terres vierges — ou bien leur route, déportée à droite et à gauche par les courants, guidée par des calculs erronés de longitudes, dessinant des zigzags involontaires autour de la ligne idéale qu’ils auraient dû suivre pour joindre leurs étapes maritimes, a-t-elle véritablement ignoré ces mondes insulaires⁠ ⁠?... Questions d’ailleurs secondaires qui semblent devoir rester sans réponse. mention de Tahiti, la perle des îles Toujours est-il que la première de la Société, apparaît dans le compte rendu du capitaine anglais Samuel Wallis, qui y aborda le 17 juin 1767 à la grande terreur des indigènes qui croyaient voir se réaliser une prophétie locale, leur annonçant que d’épouvantables catastrophes fondraient un jour sur eux, après qu’une grande pirogue sans balancier aurait

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touché à leurs rives⁠ ⁠; le « Dolphin » de Wallis n’était-il pas la nef du malheur prédite par leurs « oreros »⁠ ⁠?

COOK

Quelques mois après que Wallis se fut retiré, non sans avoir baptisé sa découverte : ile du roi George III, Bougainville qui, la même année, avait entrepris, sur l’ordre du roi de France, un voyage autour du monde, aborde à son tour à P’ile heureuse : la Nouvelle-Cythère. Il s’arrête longuement dans ce lieu de délices aux habitants « doux et bienfaisants », à la végétation luxuriante⁠ ⁠; puis, poursuivant sa course vers l’Ouest, il retrouve l’archipel dans lequel Queiros avait cru voir la terre australe : l’Espiritu Santo. Mais l’incertitude dans les points de repère indiqués par les premiers navigateurs est telle, que l’identification de l’ile n’apparaît pas certaine à Bougainville. Il baptise le groupe : Grandes- Cyclades et gagne enfin les Moluques, non sans avoir soupçonné, grâce à des dépouilles de cocotiers flottant sur la mer, la Nouvelle-Calédonie, à la place précise où deux ans plus tard devait la découvrir Cook. Dès lors les dernières terres inconnues du Pacifique tombent une à une dans le champ de la connaissance européenne sur un rythme tellement accéléré que, sans doute, quelques navigateurs ont cru goûter l’orgueil de la découverte, alors qu’un prédécesseur plus heureux voguait déjà vers l’Europe pour annoncer sa trouvaille. A peine Bougainville avait-il touché les côtes de France que Cook, jeune officier de marine anglais, partait à son tour. A Tahiti, où il mouille tout d’abord, il remplit sa mission d’observer le passage de Vénus sur le disque du soleil (1769), relève soigneusement la carte de l’archipel, le baptise îles de la Société, en l’honneur de la Société de Géographie de Londres, puis part au-devant du Continent austral, qui se dérobe une fois de plus. Un second voyage, en 1772, ne révèle que quelques lambeaux de terre, en avant de ces murailles de glaces flottantes, terribles aux marins. Alors le navigateur se retourne vers le nord, précise la position des Marquises de Mendana, visite la Terre du Saint-Esprit de Queiros, rallie les

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« ASTROLABE » ET LA « BOUSSOLE »
Gravure « ASTROLABE » ET LA « BOUSSOLE »

CÔTE DE VANIKORO OÙ SE PERDIRENT LES FRÉGATES DE LA PÉROUSE L’

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Nouvelles-Cyclades de Bougainville, et leur impose un troisième nom que l’archipel conserve encore de nos jours : les Nouvelles-Hébrides. C’est en les quittant que, vers le Sud-Ouest, apparurent par un matin de septembre 1773, de hautes et verdoyantes montagnes. Déjà Cook, avant même d’aborder, baptisait Nouvelle-Calédonie cette terre dont l’aspect lui avait rappelé sa patrie lointaine. Il ne devait, du reste, en reconnaître que la côte Est, âpre et haute, pressé qu’il était de retourner fouiller le mystère du Sud.

Nous avons vu que, pas plus ce deuxième voyage que le premier, accompli trois ans plus tôt par l’illustre navigateur, ne devait révéler un continent entre l’équateur et le 60° de latitude. C’était l’écroulement d’un grand rêve qui avait duré près de trois siècles.

Après Cook il y eut encore des voyages d’études, il n’y eut plus de voyages de découvertes.

Le dernier quart du dix-huitième siècle et le premier du dix-neuvième virent néanmoins d’intéressantes circumnavigations du globe. Disons tout d’abord que l’histoire officielle ne les a pas toutes enregistrées. Il est aujourd’hui prouvé, par exemple, qu’avant Bougainville on eût pu compter au moins une dizaine de voyages autour du monde, dont le premier eut lieu de 1711 à 1713. Ceux qui suivirent les découvertes de Cook sont mieux connus.

Le rer août 1785, La Pérouse partit vers le monde austral à la tête d’une expédition de recherches nombreuse et bien outillée, montée sur deux bâtiments. Il semble prouvé aujourd’hui que La Pérouse passa par la Nouvelle-Calédonie avant d’aller se perdre corps et biens sur les récifs de Vanikoro (Nouvelles-Hébrides).

Peut-être n’a-t-on pas apporté, à propos de ce voyage, assez d’attention aux récits du naufrage faits par les naturels Néo-Hébridais à Peter Dillon et Dumont d’Urville. Il semble bien qu’une des deux nefs brisées sur les rocs réussit à utiliser ses débris pour construire un nouveau bâtiment plus petit, avec lequel les survivants s’éloignèrent. Hélas⁠ ⁠! le sort de ces rescapés demeure aussi mystérieux et sans doute aussi tragique que celui des autres naufragés de la Boussole et de l’Astrolabe.

Le triste honneur d’apporter toutes les précisions sur la fin tragique de La Pérouse devait être réservé au capitaine anglais Peter Dillon. Retrouvant, en mai 1826, dans les mains de baleiniers anglais, des objets provenant des navires disparus, il prépara, en 1827, une expédition de recherches et put recueillir renseignements et souvenirs du désastre à Whanon et Païou, les deux villages de Vanikoro, où les nefs s’étaient brisées.

D’Entrecasteaux, envoyé à la recherche de la Pérouse par l’Assemblée nationale, en septembre 1791, erre d’abord à l’aventure sur la foi de fausses indications. Mais, dès le début de 1792, après avoir longé la terre de Van Diémen par un canal qui a conservé son nom, une sorte de prescience lui fait serrer de près les traces de son infortuné prédécesseur. Il reconnaît la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie, ancre en Nouvelle-Irlande, questionne les naturels de Tonga Tabou⁠ ⁠; le 1o avril, il traverse les Nouvelles-Hébrides, mais ses interrogations n’obtiennent aucune réponse des Canaques et, sans doute, passe-t-il très près des récifs funestes de Vanikoro. L’expédition d’ailleurs devait, pour lui aussi, finir tragiquement : au cours d’une exploration de la Nouvelle-Bretagne, d’Entrecasteaux succomba à une attaque de scorbut et ses deux bateaux, durant le trajet de retour, tombèrent aux mains des Hollandais.

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TABOUS. NOUVELLES-HÉBRIDES
Gravure TABOUS. NOUVELLES-HÉBRIDES

Les voyages se mul- ILE DE TULUILA SAMOA tiplient dès le début du BAIE DU MASSACRE OÙ FUT ASSASSINÉ DE LANGLE EN 1787 dix-neuvième siècle⁠ ⁠; il serait fastidieux d’en établir désormais la liste, même lorsqu’ils mettent à l’honneur le nom français.

Nous retrouverons Baudin mêlé aux débuts de la colonisation anglaise de l’Australie et de la Tasmanie, où la crainte d’entreprises françaises rivales servit de stimulant. Quelques années plus tard, d’autres figures émergent de la foule. Louis de Freycinet, de 1817 à 1820, sillonne tout le Pacifique au cours d’une exploration géographique⁠ ⁠; Louis-Isidore Duperré, secondé par Dumont-d’Urville, s’embarque à Payta (Pérou) pour effectuer le tour du monde, et sa randonnée à travers le Pacifique touche tour à tour les Tuamotus, Tahiti, la Nouvelle-Zélande, les Salomons, les Nouvelles-Galles du Sud. Son lieutenant, d’ailleurs, à peine de retour en France, prépare une nouvelle expédition. A ce moment, on ignore encore les recherches entreprises par Peter Dillon⁠ ⁠; et Dumont-d’Urville va, à son tour, réclamer La Pérouse à la plupart des îles du Pacifique. Quelques éclairs luisent, quelques

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renseignements sont recueillis, jusqu’au jour où la rencontre de Dillon jen Tasmanie fait la clarté complète. Il ne reste plus au capitaine français qu’à accomplir un pieux pèlerinage au lieu du désastre. En février 1828, il arrive à Païou (Vanikoro) où il fait élever sur le rivage un petit monument commémoratif.

LES RIVALITÉS POLITIQUES

Maintenant la carte du Pacifique est connue de tous — si bien connue que les convoitises montent. Trois siècles pour la découverte — un siècle pour le partage. Le temps est fini des Magellan, des Queiros, des Bougainville, qui ouvraient des océans, rêvaient de continents inconnus et chantaient les Nouvelles-Cythères. Avec le dix-neuvième siècle se termine la belle légende de l’océan Pacifique. Exposer les conceptions colonisatrices de chaque nation européenne dans le Pacifique serait un travail beaucoup trop long pour le cadre étroit de cette étude. Aussi bien, dès que la période des découvertes se ferma, avec la fin du dix- ~ huitième siècle, sur le grand nom de Cook, l’ère des compétitions internationales allait commencer. L’irritante question de l’ouverture du canal de Panama poussait les grandes nations maritimes : France, Angleterre, puis Allemagne, à s’assurer des jalons sur

MONDE (29 juin 1785). Tableau de Nicolas-André Monsiau. (Musée de Versailles .)
Gravure MONDE (29 juin 1785). Tableau de Nicolas-André Monsiau. (Musée de Versailles .)

•/ 27-15 les nouvelles routes marines qui allaient s’ouvrir.

ILES SANDWICH. MAISON D’UN CHEF (D’après un dessin de Girardin : Monde illustré) (1888). Il est presque impossible de résumer en lignes nettes, la politique européenne du dix-neuvième siècle dans le Pacifique.

Cette politique est née au jour le jour, s’est édifiée sur des hasards et des disputes locales : une diplomatie tout occasionnelle d’ordres, de contre-ordres, d’instructions officielles en contradiction avec les instructions secrètes, en est résultée. Une fois de plus, l’âpreté à la lutte, le dédain de toute contingence morale, l’habileté à profiter des fautes ou des scrupules d’autrui, traits qui sont souvent ceux de l’Angleterre, bâtisseuse d’un empire colonial dont les tentacules enserrent le globe, lui permirent de se tailler dans le Pacifique un morceau de roi. Disons-le : l’incertitude de notre politique lui faisait la partie belle.

LOUIS XVI DONNE DES INSTRUCTIONS A M. DE LA PÉROUSE POUR SON VOYAGE AUTOUR DU MONDE

D’ailleurs, il faut se rendre à l’évidence : l’Europe, au cours de ce dix-neuvième VE PLANCHE (29 juin 1785) Tableau de NICOLAS ANDRÉ MONSIAU (Musée de Versailles). HIST. COLONIES, - MADAGASCAR

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siècle tourmenté, secoué de bouleversements profonds, semble n’avoir que faiblement désiré l’empire du Pacifique. Allons plus loin : si chaque puissance colonisatrice avait été parfaitement certaine de l’inertie de sa voisine, peut-être les îles indépendantes seraient-elles encore nombreuses à la surface du grand Océan. Mais, dès le début du dix-neuvième siècle, en Australie par exemple, nous voyons l’Angleterre se décider à précipiter son action, puis à étendre son occupation, parce qu’elle craignait d’être devancée par la France. Même tactique en Nouvelle-Zélande, un demi-siècle plus tard. Aux Hawaïs, conscientes des bouleversements que provoquerait une occupation militaire de l’une d’entre elles, trois grandes puissances s’unissent pour protéger l’indépendance d’une race qui ne leur avait demandé aucune garantie de cette sorte. Mêmes précautions boiteuses aux îles Sous le Vent en 1847- Le Condominium franco-anglais des Nouvelles-Hébrides est né d’une conception analogue de restriction et de contrôle mutuels. Parmi les causes qui poussèrent à l’action les nations européennes ou les Etats-Unis, et les contraignirent à prendre position dans les compétitions ouvertes autour des archipels, il faut placer au premier rang les luttes religieuses.

Les premiers efforts accomplis par les missionnaires dans cet immense champ de concurrence vinrent de l’Angleterre. Dès la fin du dix-huitième siècle (exactement en 1797), les apôtres anglais, envoyés par la Société des Missions de Londres, arrivèrent à Tahiti. Nous les retrouverons dressés contre les missionnaires catholiques français, au moment des âpres luttes nées de leur rivalité, qui devaient nous donner les îles de la Société.

Les missionnaires américains entrèrent ensuite dans l’arène. Leur principal champ d’action fut ce merveilleux archipel hawaïen peuplé et riche, qui, après trois quarts de siècle de controverses passionnées, devait revenir au pays de ses premiers apôtres.

La France, qui se relevait à peine des secousses de la Révolution et des guerres de l’Empire, entre en scène la dernière. Peut-être même n’eût-elle pas tourné les yeux aussi vite sur un champ de mission si lointain. Mais la loi de la rivalité qui devait dominer toute la politique du Pacifique, joua cette fois sur le terrain religieux. L’amiral Duperré, en 1823, avait conduit sa frégate la Coquille aux Tuamotus, puis à Tahiti. Protestant lui-même, il avait vivement admiré l’œuvre courageuse de ses coreligionnaires, les missionnaires anglais, et en avait parlé avec un tel lyrisme dans son rapport qu’en France l’opinion catholique s’émut.

Déjà, vers 182o, le pape avait songé à l’évangélisation de l’Océanie, mais les

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Missions Etrangères, pressenties, surchargées par leurs œuvres d’Orient, ne purent fournir les sujets nécessaires. Pourtant la France catholique, devant les progrès de l’hérésie, tente un grand effort. Tout d’abord, les archipels océaniens sont placés sous la juridiction spirituelle du préfet apostolique de la Réunion, Mgr Solages. Mais la distance qui les séparait de leur Métropole rendait cette décision toute platonique⁠ ⁠; aussi, en 1833, le pape Grégoire XVI fait deux parts de ce monde tout neuf livré aux efforts des missionnaires catholiques. A une congrégation naissante, mais qui s’était spontanément offerte pour cet apostolat lointain, la Société des Sacrés-Cœurs, ou Société de Picpus, il attribue le monde océanien, à l’est du 180° de longitude : environ cent cinquante îles en une dizaine d’archipels. Quelques années plus tard (1845), après la mort de Mgr Solages, la Société de Marie recevra, en apanage spirituel, le vicariat de l’Océanie occidentale, qui deviendra celui des Sandwich, alors que le fief attribué aux Pères de Picpus sera le vicariat des Marquises, Tahiti et Gambiers, lui-même divisé en deux, en 1848. Plus tard, en 1881, les Pères du Sacré-Cœur d’Issoudun s’installèrent en Nouvelle-Guinée, dans les îles de Nouvelle-Bretagne et d’Irlande et dans quelques petites îles alentour. Mais cette attribution ne modifia en rien le sort de ces iles.

SUR LES CANAUX DE REWA. FIDJI. Myrica : A travers l’Océanie centrale
Gravure SUR LES CANAUX DE REWA. FIDJI. Myrica : A travers l’Océanie centrale
U ES RIVALITES COM- MERCIALES

Peut-être, cette main-mise religieuse sur les îles du Pacifique n’eut-elle eu que des conséquences d’ordre spirituel, échappant par suite à l’histoire officielle, si des rivalités de confessions, avivées par des rivalités nationales, n’avaient dressé face à face les protestants anglo-saxons et les catholiques français. On peut dire que, presque partout, ces querelles furent à l’origine des interventions européennes. relief l’importance des contestations religieuses dans la D’autre part, si l’histoire impartiale doit mettre en politique du Pacifique, un autre facteur ne peut pas être négligé. Ces îles neuves devaient fatalement tenter la colonisation et le commerce. Il en résulte, d’abord, entre les deux principes spirituels et pratiques, de singulières associations.

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Ainsi, aux Hawaïs, en 1839, le capitaine Laplace de l’Artémise, accouru pour défendre nos missionnaires molestés, ne néglige pas de sauvegarder les intérêts matériels de nos ressortissants par une seconde convention, signée avec le roi Kaméhaméha III. Nous voyons, également, dans les mêmes îles, les interventions anglaises et surtout américaines, mêler singulièrement la tutelle religieuse exercée par l’intermédiaire des missionnaires nationaux, à des questions de sucre ou de dépôts de charbon...

D’autres champs d’intérêts s’ouvrent⁠ ⁠; nous verrons plus loin une Compagnie de commerce française être à l’origine d’une tentative malheureusement infructueuse d’installation en Nouvelle-Zélande. Chose plus curieuse, les missionnaires eux-mêmes, dont le désintéressement et l’esprit de sacrifice doivent, d’une façon générale, être mis hors de doute, malgré des assertions dénuées de preuves inspirées trop souvent par l’esprit de parti, comprirent vite la nécessité d’établissements économiques, destinés à asseoir leur influence dans les archipels.

Les premiers, les missionnaires protestants à Tahiti eurent l’idée, en 1818, d’une Compagnie de commerce qui, sous le nom de Société auxiliaire des missions, et hautement protégée par le roi Pomaré II qui leur était tout dévoué, devait organiser les échanges dans tout l’archipel et recevoir, pour la Société des missions de Londres et la propagation de l’Evangile, des contributions en nature.

Plus originale et surtout à ramifications plus étendues, fut cette curieuse Société de l’Océanie, fondée en 1845 par un certain nombre de négociants du Havre, dont le plus influent était l’armateur Marziou. Son but était de venir en aide aux missionnaires catholiques d’Océanie, en les transportant, en les ravitaillant, en établissant par le commerce des relations entre la France et ces pays, en répandant « parmi les populations océaniennes les bienfaits de la civilisation et de l’industrie européennes ». Des comptoirs devaient être fondés « dans chaque archipel nouvellement converti à la foi ».

Comme le bateau frété par la Société de Picpus, le Marie-Foseph, venait de se perdre corps et biens avec Mgr Rouchouze et vingt missionnaires et religieuses, le plus urgent était tout d’abord de pourvoir au transport des missionnaires maristes et picpusiens. Le principal bâtiment de la Société de l’Océanie, l’Arche d’ Alliance, commandant Marceau, fut affecté à cette charge. En 1849, la Société possédait sept navires dont quatre trois-mâts, assurait la liaison France-Océanie et les rapports interinsulaires, et avait établi des comptoirs à Tahiti, à Apia, dans quelques petites îles et même à Rio-de-Janeiro et dans l’Orégon.

Cette organisation, dont l’ingéniosité toute moderne nous frappe encore au-

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jourd’hui, se révéla particulièrement efficace, non seulement pour ravitailler nos missionnaires, mais pour affirmer leur situation vis-à-vis de l’indigène ou des missionnaires wesleyens américains ou anglais qui bafouaient leur dénuement. Malheureusement, elle fut mal soutenue pécuniairement par ses actionnaires et administrée d’une façon trop idéaliste. Le déficit grossit d’année en année, l’action se ralentit et la Société dut cesser d’exister en 1853.

Il faut avouer que ces tentatives, ou même l’action individuelle de sociétés industrielles ou de commerçants anglais, français, américains, pâlissent singulièrement auprès de l’œuvre commerciale raisonnée et consciente tentée en Océanie par l’Allemagne de 1870 à 1900. On a dû souvent mettre en relief l’incohérence de la politique des grandes puissances dans le Pacifique — même quand elles arrivèrent à s’y tailler une part royale comme l’Angleterre. En face d’efforts sans suite et d’une diplomatie à coups de boutoirs, un pays — ou plutôt une ville instruite par l’expérience du passé — eut un plan de domination économique et chercha à le réaliser. Hambourg, avec ses grandes firmes commerciales aux tentacules mondiales, arriva bien tard sur le champ de bataille océanien, et Bismarck répéta trop longtemps sans doute qu’il « n’était pas né colonisateur ». Peut-être, comme le remarque très profondément Andler, préférait-il que tout d’abord des semences de vie nationale germassent sur le sol étranger, avant de s’avancer à son tour pour les abriter, les défendre et les consolider.

« Tard venue dans la colonisation », l’Allemagne, par l’alliance d’abord tacite, puis singulièrement agissante de Bismarck et du grand commerce hambourgeois, allait finalement brûler les étapes, rayonner économiquement en un grand nombre d’archipels, réussir quelques annexions, pour finir sur un pied d’égalité avec la France, l’Angleterre et l’Amérique dans les conversations officieuses qui, à la fin du dix-neuvième siècle, après le partage des Samoas, précisèrent les zones d’influence de ces nations dans le Pacifique.

Dès avant 1870, l’émigration allemande avait pris en effet des proportions appréciables en Océanie⁠ ⁠; elle trouva pour la soutenir le chef d’une des plus importantes maisons de commerce de Hambourg, M. Godeffroy. De grands navires partirent d’Europe, chargés de marchandises d’échange et d’émigrants⁠ ⁠; ils se refaisaient au port d’Apia, et collectaient aux Tongas et aux Samoas le coprah. Aidé de son principal agent, M. Weber, nommé consul de la Confédération germanique du Nord à Apia, leur action commerciale se doublait d’une réelle influence politique. L’œuvre entreprise, interrompue par la guerre de 1870-1871, aboutit à la création, vers 1877

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SUR LES CANAUX DE REWA FIDJI

(Myrica : A travers l’Océanie centrale). *

CASE DE LA REINE A TAÏOHAÉ. ILES MARQUISES
Gravure CASE DE LA REINE A TAÏOHAÉ. ILES MARQUISES
438 CASE DE LA REINE A TAÏOHAÉ. ILES MARQUISES

d’une Compagnie de commerce et de navigation océanienne, composée de puissantes firmes hambourgeoises. Le plan avoué était d’étendre sur les îles de la Société et les Tuamotus le réseau d’affaires de la Compagnie. Mais des démonstrations qui n’avaient rien de commercial, l’apparition des frégates l’Ariadne et le Bismarck, au cours des années 1878-1879, ouvrirent les yeux de la France sur le sort des iles Sous le Vent, ceux de l’Angleterre et de l’Amérique quant aux Samoas. L’Angleterre du reste avait en mains de lourdes armes contre sa rivale, une bonne part des actions de la Compagnie océanienne étant passées à la maison Baring, de Londres. La faillite s’en suivitpour le grand consortium hambourgeois. Bismarck tenta vainement de faire garantir par le gouvernement allemand les intérêts des actionnaires. Il fallut, en mai 1880, songer à la liquidation de la Société, mais en faisant espérer qu’une nouvelle allait renaître. En effet, peu d’années après, un syndicat de maisons de commerce hambourgeois rachetait les actions détenues en Angleterre et, d’autre part, toujours issue de la vieille cité hanséatique, une nouvelle société, la Compagnie de la Nouvelle-Guinée, partait, appuyée d’une Charte impériale, à la conquête de la côte Nord de cette île. En 1877, la Société de Jaluit se consacra à l’exploitation des Marshall.

VUE DE PORT-HAVANNAH (ILE VATÉ, NOUVELLES-HÉBRIDES), dessin de Weber. Hagen : Voyage aux Nouvelles-Hébrides
Gravure VUE DE PORT-HAVANNAH (ILE VATÉ, NOUVELLES-HÉBRIDES), dessin de Weber. Hagen : Voyage aux Nouvelles-Hébrides

Si loin de leurs métropoles respectives, les bâtiments de guerre de la France, de l’Angleterre, de l’Amérique, de l’Allemagne, devenaient les instruments de la politique océanienne de leurs gouvernements. Parfois, devant des situations dramatiques, des chefs maritimes furent contraints par les circonstances à des initiatives hardies, dont certaines semblent avoir quelque peu forcé la main des nations qu’ils représentaient, et dont quelques-unes même furent désavouées. D’autres fois, mandatés pour leur besogne de police, avec des ordres précis en apparence, ils devaient suivre au jour le jour les fluctuations d’un état de choses que le caractère instable des races océaniennes et l’action imprévue de puissances rivales modifiaient du jour au lendemain. Peut-être, ne connaît-on pas assez en France cette œuvre obscure et magnifique de nos marins dans le Pacifique, peut-être ne discernet-on que faiblement encore la somme d’énergie, d’abnégation, de sens diplomatique que durent déployer, en un siècle où la télégraphie interocéanique n’existait pas, où les communications étaient lentes, les commandants, les amiraux de nos stationnaires du Pacifique, alors qu’un geste maladroit pouvait nous arracher un archipel contesté ou déchaîner une guerre européenne⁠ ⁠? N’est-il pas permis d’ajouter même que si, dans le plan irréel, les différents centres d’action de France traçaient la carte du Pacifique français voulue par eux, au cours du dix-neuvième siècle, celle que dessinait notre marine et qu’elle avait tenté de réaliser, serait de beaucoup la plus riche, la plus harmonieusement équilibrée⁠ ⁠?

439 SITUATION GEOGRAPHIQUE DES ILES FRANÇAISES DU PACIFIQUE

Mais aujourd’hui que le Pacifique semble avoir pris son dessin politique définitif, après la suprême secousse de la guerre 1914-1918 et les traités qui la terminèrent, avant de préciser les principaux faits qui marquèrent l’histoire des possessions françaises dans le grand Océan, il convient d’indiquer brièvement la place qu’elles occupent dans l’espace. les îles françaises du Pacifique permet- Quelques précisions géographiques sur tront de suivre plus facilement les épisodes de leur histoire.

ETABLISSEMENTS FRANÇAIS DE L’OCÉANIE.

Disons d’abord que ces îles sont divisées en deux grands groupes administratifs, correspondant assez bien à la distribution géographique des archipels à la surface des océans. — Cet ensemble administratif réunit un certain nombre de petits archipels :

1° L’archipel de la Société, divisé en deux groupes : a) Les îles du Vent, dont la principale, Tahiti, renferme la capitale des Etablissements français de l’Océanie, Papeete.

b) Les îles Sous le Vent, dont la plus importante : Raiatéa a pour chef-lieu la capitale du groupe : Uturoa.

2º L’archipel des Tuamotus et des Gambiers, composé de plus de quatre-vingts iles, toutes de dimensions fort restreintes.

3º L’archipel des Marquises, capitale Atuona. 4º L’archipel des Tubuaïs. 5° L’ile de Rapa-iti et les îlots de Bass. Ces îles appartiennent à deux types orographiques bien distincts : les îles basses, de formation superficielle corallienne sur un substratum sous-marin (Tuamotus) et les îles hautes, aux reliefs accusés nettement volcaniques (archipel de la Société, Marquises, partie des Gambiers, Tubuai).

440 ETABLISSEMENTS DU PACIFIQUE AUSTRAL.

L’ensemble de ces archipels couvre une surface considérable de l’océan Pacifique. Ils s’échelonnent dans le sens Nord-Ouest, Sud-Est, comme si ces iles formaient des chaînons parallèles s’appuyant sur une table sous-marine, qui présente parfois des fosses de 4 000 mètres. Les limites extérieures du groupe vont du 8º au 27° 38 de latitude Sud et du 136° 58’ au 155° de longitude occidentale. — La composition de ce groupe, dont l’unité géographique est hors de doute, est plus complexe au point de vue administratif. Il comporte en effet des terres appartenant à la France en pleine propriété et un archipel important : les Nouvelles-Hébrides, possédé en commun par la France et l’Angleterre et soumis au régime très spécial du Condominium.

VUE DE PORT-HAVANNAH (ÎLES VATÉ, NOUVELLES-HÉBRIDES) (Dessin de Weber) (Hagen : Voyage aux Nouvelles-Hébrides).
Gravure VUE DE PORT-HAVANNAH (ÎLES VATÉ, NOUVELLES-HÉBRIDES) (Dessin de Weber) (Hagen : Voyage aux Nouvelles-Hébrides).

Les terres de domination directe sont : I° La Nouvelle-Calédonie, long fuseau verdoyant de 400 kilomètres de long sur 50 kilomètres de large, située entre 20° 8’ et 22° 25 de latitude Sud et 16I° 42’ et 164° 40’ de longitude Est, capitale Nouméa⁠ ⁠;

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2° Ses dépendances : a) L’ile des Pins, au Sud de la Grande Terre. b) Les îles Loyauté (Loyalty) : Maré, Lifou, Uvéa, disposées parallèlement à la Grande Terre, à environ 1oo kilomètres de celle-ci⁠ ⁠;

3º Les archipels Wallis et Futuna, situés au Nord-Est des Fidji, et composés chacun de quelques petites îles.

T ENTATIVES AVORTÉES DE COLONISATION DANS LE PACIFIQUE. LA QUESTION DE LA NOUVELLE-ZÉLANDE

L’archipel des Hébrides est formé par trente-sept iles ou îlots répartis un peu arbitrairement en deux groupes. Elles s’étendent du Nord-Ouest au Sud-Ouest sur plus de I ooo kilomètres. Distantes de 400 kilomètres environ de la Nouvelle- Calédonie, elles en sont nettement une dépendance géographique. cherche pleine d’ensei- Ce serait une regnements que celle des tentatives, plus ou moins occultes, par lesquelles la diplomatie française tenta d’élargir son domaine du Pacifique. L’exiguité du cadre de cette étude oblige à ne retenir que dans ses grandes lignes l’histoire émouvante d’un monde océanien venant en quelque sorte au-devant de nous — qui ne savions ou n’osions le retenir.

Tout d’abord l’Australie, ce continent immense, vraie « terra australis » que le moyen âge n’avait pas trouvée assez vaste pour l’ajuster à son grand rêve, suscita l’attention de la France. Dans quelle mesure le gouvernement français avait-il mandaté le navigateur Baudin pour tenter d’assimiler les régions qu’il précisait le long des côtes australiennes, à bord de son navire le Géographe, c’est ce qu’il est bien difficile de déterminer. Toujours est-il qu’en face de Baudin, Flinders, un autre naturaliste, anglais celui-là, poursuivait une campagne analogue. Arrêté à Pile Maurice, alors française, retenu prisonnier jusqu’en 1810, ce dernier dut à contre-cœur laisser à Baudin la priorité de la publication des notes et cartes d’une exploration qui leur avait été presque commune.

Dans le même temps, les Anglais installés à Port-Jackson (qui devait devenir Sydney) depuis plus de vingt ans, commençaient à s’aviser que toute la côte s’émaillait de noms de lieux terriblement français et que les visites des navires de chez nous s’y faisaient très fréquentes. On peut dire que durant le premier quart du dix-neuvième siècle, chaque pas en avant de la colonisation australienne fut hâté - provoqué même — par la crainte d’être devancés par la France. Le Derwent, le Tamar, Port-Philippe furent ainsi occupés tout d’abord, puis, vers 1820, Western Port, les côtes Nord et Ouest. Dans l’intervalle, en 1803, la Tasmanie avait été assimilée par l’Angleterre qui, là aussi, redoutait une prise de possession française, que les lourds soucis des guerres de l’Empire rendaient d’ailleurs peu probable.

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Le roman de la Nouvelle-Zélande fut beaucoup plus agité et la lutte d’influences beaucoup plus marquée. Une ombre dense, peut-être volontaire, en recouvre encore les phases suprêmes, mais les descendants de ceux qui vécurent cette romanesque et tragique aventure ont conservé des souvenirs, évoquent des traditions, des faits.

Tout d’abord, en 1770 puis en 1772, deux Français : de Surville et Marion du Fresne avaient conduit en Nouvelle-Zélande des expéditions de découvertes qui, à dire vrai, avaient toujours fini dans la discorde et le sang. Mais, alors que missionnaires et commerçants anglais apparaissaient dans l’ile, l’extraordinaire aventurier français qui se disait baron Charles Thierry, achetait aux indigènes une surface importante de terrain à Hokianga, et tentait de créer un royaume Maori. Les appuis lui manquèrent, aussi bien anglais que français⁠ ⁠; vainement, à Tahiti, où les Anglais contrebattaient son effort, chercha-t-il à recruter des hommes. Ce que voyant, il frappa un grand coup et se proclama roi de la Nouvelle-Zélande (1835). Aucune reconnaissance officielle ne consacra cet étrange souveraineté, mais l’Angleterre qui, dès 1832, avait, en la personne de James Busby, nommé un résident dans l’île, ne semble pas s’être fortement alarmée au début. Pourtant, en 1838, de nouveaux appoints apparaissaient dans le jeu français avec l’arrivée de missionnaires maristes, et le gouvernement britannique qui, par deux fois, avait refusé de tenter l’annexion, et la Church Missionnary Society, peu désireuse jusque-là de se soumettre à une autorité civile, même nationale, se piquaient au jeu. L’Australie, par ailleurs, avait Poil ouvert sur ses marchés océaniens⁠ ⁠; déjà, en 1838, la France avait marqué un • point à Tahiti⁠ ⁠; il fallait agir. Cédant enfin à la campagne passionnée entreprise par sa grande colonie australe, la reine Victoria nommait, en 1839, un lieutenant gouverneur en Nouvelle-Zélande. Un baleinier français avait acheté des terres à Akaroa — ile Sud. — Un Anglais, Wakefied, et ses amis, fondent la Compagnie de la Nouvelle- Zélande et embarquent un premier contingent de colons. En face de cet impérialisme commercial, une Compagnie nanto-bordelaise tente la lutte sur le même terrain. Elle envoie des mandataires avec mission quasi officielle d’occuper le plus de territoire possible, dont le quart deviendrait la propriété de la Couronne. Devancée par Wakefield, ce fut Hobson, le gouverneur anglais, qui put signer avec les Maoris le traité de Waitangi (février 1840) qui dans son esprit annexait toute la Nouvelle- Zélande. Pourtant la lutte n’était pas close. Un bateau français, capitaine Lavaud, l’Aube, se porta vers l’ile Sud pour sauvegarder d’importantes cessions de terres faites à la France, par l’intermédiaire du capitaine Langlois, à la presqu’ile de Banks et à Akaroa. Ténébreuse affaire... Lavaud arriva trop tard pour sanctionner officiellement l’occupation⁠ ⁠; le 19 juillet 1840, quand il s’ancra devant Akaroa, depuis trois jours les magistrats britanniques, envoyés par Hobson sur l’aviso rapide le Britomart, avaient agi et proclamé l’annexion à l’Angleterre de la Nouvelle-Zélande.

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Qui ne sent dans ce récit, appuyé sur la version officielle présentée à la Chambre des députés par Guizot en 1844, et étayé par les historiens anglais, une série de lacunes et de contradictions que l’histoire critique enregistre aussi difficilement que la légende de la légèreté avec laquelle Lavaud, au cours de banquets, aurait révélé aux officiels anglais la mission dont il était chargé. Voici qui cadre bien mal avec la remarquable prudence habituelle de nos marins dans ce guêpier du Pacifique au dix-neuvième siècle. Mais, au moment du drame d’Akaroa, il y avait en Nouvelle- Zélande des missionnaires et les colons, déjà nombreux, de la Compagnie nantobordelaise — et, à côté des documents officiels, que les hautes sphères politiques maintiennent obstinément dans l’ombre, une tradition orale s’est formée, que l’historien a le devoir de recueillir — sinon d’accueillir. Il est certain qu’avec le traité

ÎLE BORABORA. ÎLES SOUS LE VENT (D’après un dessin de Toly : Monde illustré) (1888).

ÎLE BORABORA. ÎLES SOUS LE VENT (D’après un dessin de Toly : Monde illustré) (1888).
Gravure ÎLE BORABORA. ÎLES SOUS LE VENT (D’après un dessin de Toly : Monde illustré) (1888).
444 LA QUESTRON AVAIENNE, TE MARQUIS DE RAYS. L’ILOT CLIPPERTON

de Waïtangi (février 1840) Hobson avait eu l’impression d’annexer à son pays l’archipel néo-zélandais et en avait averti son gouvernement — mais il est également évident qu’aucune formalité de prise de possession, aucune reconnaissance officielle n’étaient intervenues du côté anglais, quand l’Aube de Lavaud fut envoyée par le roi de France. Mais quels ordres exactement le capitaine Lavaud avait-il reçus pour cette mission que l’opinion française, alertée par les efforts de nos missionnaires et de nos colons, réclamait impérieusement, imposait presque au gouvernement⁠ ⁠? Et si, comme les colons d’Akaroa l’ont répété avec insistance durant des années, si le roi avait donné à Lavaud des instructions secrètes pour qu’il avisât l’Angleterre, par quelque moyen que ce fût, du projet français, afin que notre rivale pût agir à son gré sur ce terrain où elle avait posé déjà des jalons, et où notre action concurrente pouvait déclencher une grave contestation⁠ ⁠?... Ce qui est certain, c’est que le capitaine français perdit dix-huit jours dans la baie des îles et dévoila ses projets aux Anglais. Ce qui est sûr encore, bien que peu connu, c’est qu’il obtint du commandant du Britomart que le pavillon britannique ne serait pas arboré sur l’ile pendant son séjour. Quand Lavaud fut remplacé deux ans plus tard par le capitaine Bérard, les couleurs anglaises furent hissées et tout fut dit. Il n’y avait plus, pour nos marins, qu’à exécuter la promesse du gouvernement à la Compagnie nantobordelaise de protéger nos colons pendant cinq années, puis à s’éloigner après que ces derniers eussent refusé d’être transportés à Tahiti. En 1870, des lettres de missionnaires nous apprennent qu’une dizaine de pauvres familles françaises végétaient encore sur cette île riche de promesses qui avait failli être nôtre. la Nouvelle-Zélande demeurent voilés, Si bien des détails de l’affaire de que dire des démêlés hawaïens... Les coups de théâtre abondent dans l’histoire de

THAKOMBAU, ROI DES ÎLES VITI (1860). J. Denis Macdonald : Voyages à la Grande Viti ILES WALLIS. LE ROCHER A LA VOILE. Cul-de-lampe
Gravure THAKOMBAU, ROI DES ÎLES VITI (1860). J. Denis Macdonald : Voyages à la Grande Viti ILES WALLIS. LE ROCHER A LA VOILE. Cul-de-lampe
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ce riche archipel qui coûta la vie à Cook, fut l’objet d’une cession assez fantaisiste par les indigènes à Vancouver, et semblait destiné si bien à s’ouvrir à une influence française qu’en 1819, lors de l’escale qu’y fit l’Uranie de Louis de Freycinet (I), l’aumônier du bord réussit à gagner la confiance du gouverneur de l’ile Oahou et du premier ministre et à les baptiser. Les Wesleyens américains amenés en 1820 par le Thadeus, recueillirent ces premiers résultats et dès lors le champ était ouvert à l’influence américaine et à l’influence anglaise. Le coup de force de lord Georges Powlet annexant les Hawaïs en février 1843, sans établir une domination définitive, renforça encore l’action anglaise. Cette annexion, que l’on crut effective dans le Pacifique, faisait écrire mélancoliquement au capitaine Vrignaud à Tahiti, au milieu des pires difficultés franco-anglaises (I6 avril 1843) : « Je voudrais lui persuader (à Toup Nicholas) de ne plus nous disputer la possession de

THAKOMBAU, ROI DES ÎLES VITI (1860) (J. Denis Macdonald : Voyage à la Grande Viti).

THAKOMBAU, ROI DES ÎLES VITI (1860) (J. Denis Macdonald : Voyage à la Grande Viti).
Gravure THAKOMBAU, ROI DES ÎLES VITI (1860) (J. Denis Macdonald : Voyage à la Grande Viti).
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ces îles, puisque les Anglais se sont emparés des Sandwich. » Mais les Américains demeurant puissants, l’Angleterre vint à la France et, de ce surprenant accord, naquit le compromis du 28 novembre 1843, par lequel les deux puissances reconnaissaient l’une et l’autre l’indépendance hawaïenne... On ne peut s’empêcher d’évoquer les premiers pourparlers autour des Nouvelles-Hébrides ou ceux qui, aux iles Sous le Vent ne devaient barrer notre route que durant quarante années, et il faut avouer que toutes ces tractations, qui semblent ensuite n’avoir pas tenu ce qu’elles promettaient, restent très mystérieuses. Peut-être la France a-t-elle laissé passer l’occasion qui ne devait plus se représenter, car malgré l’influence prise sur le souverain hawaïen et ses conseils par le consul français, M. de Varigny, entre 1863 et 1893, les efforts de ce dernier ne pouvaient empêcher l’emprise américaine de s’affirmer de jour en jour. Le plus beau fruit du Pacifique devait, à sa maturité, tomber dans les mains des Etats-Unis (7 juillet 1898), sans que la France retrouvât devant soi le concours de circonstances exceptionnelles qui, en 1843, créaient l’ambiance favorable aux gestes d’annexion et de conquête.

Certes, on peut dire que, grande puissance intéressée au Pacifique, la France dût — ou eût dû — avoir son mot à dire dans toutes les compétitions qui, entre 1870 et 1900, partagèrent entre l’Angleterre et l’Allemagne ces morceaux de roi qu’étaient les Fidjis, la Nouvelle-Guinée, les Salomons, les Tongas et les Samoas... Au moins pour les Fidjis et les Tongas, les témoignages des missionnaires sont formels : sous leur influence, les naturels, à plusieurs reprises, adressèrent des demandes de protectorat français, qu’on ne crut pas devoir exaucer. N’était-ce pas la période d’effroi de l’Europe devant ce Pacifique immense et lointain, alors que l’Angleterre elle-même refusait les terres qui s’offraient à elle⁠ ⁠?

Aux Samoas, des difficultés intérieures, provoquées par l’intrusion de l’Angleterre, des Etats-Unis et de l’Allemagne dans la politique des naturels, ouvraient un terrain d’intervention facile à une puissance dont les missionnaires représentèrent souvent, pour les indigènes tiraillés entre les trois nations soi-disant protectrices, le rêve de tutelle bienfaisante qu’ils eussent attendu de la France leur patrie Plus tard, la faillite de l’Allemand Godeffroy, qui, à Tahiti et surtout aux îles Sous le Vent, nous avait causé tant d’inquiétudes, aurait permis à la France une revanche qui peut-être eût été facile. Le renouvellement du Condominium anglo-allemand-américain de 1879 devait se faire en 1883 — et l’Allemagne était défaillante... Un hiatus de quelques instants que, sans doute, nous eussions pu utiliser — mais déjà l’Allemagne se ressaisissait, Bismarck et le consortium d’Hambourg renflouaient la maison de commerce allemande — et, en 1899, M. de Bülow parlait d’égal à égal dans l’arrangement de Londres (8 novembre) qui partageait les Samoas entre ces trois puissances qui, en 1879, avaient rédigé ce protectorat du 2 septembre, garant de l’intégrité de l’archipel et de la souveraineté de ses princes...

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Les riches apanages étant distribués ainsi trop souvent en dehors de la France, des tentatives plus restreintes, ou nettement chimériques comme celle du marquis de Rays à la Nouvelle-France ou plutôt la Nouvelle Irlande devaient nous faire éprouver de nouvelles déceptions. C’était en 1877, Charles du Breuil, marquis de Rays, lance l’idée de la colonie libre de Port-Breton. Capitaux et volontaires affluent⁠ ⁠; un bateau, le Chandernagor, est frété pour porter les colons à cette terre promise. Mais les émigrants qu’il dépose dans la petite baie de Liki-Liki, de même que les convois suivants, amenés par le Genil, l’India, la Nouvelle-Bretagne connurent les pires épreuves et durent être rapatriés, décimés, les uns après les autres. Actuellement, la Nouvelle-Irlande, qui échut à l’Allemagne sous le nom de Nouveau-Mecklembourg, est un territoire de mandat anglais, comme la plupart des riches possessions allemandes du Pacifique.

Il faut aussi noter avec regret l’annexion par le Chili, en 1888, de l’ile de Pâques (I), alors qu’un puissant commerçant français : M. Dutrou-Bornier, établi depuis de longues années, l’avait faite si française qu’un geste eût suffi pour une annexion, admise d’avance par toutes les puissances.

Le roman de l’ile de Clipperton, au large de Panama, est plus complexe et se termine à l’avantage apparent de la France. Depuis 1858 un industriel français, M. Lockart, y exploitait un abondant guano⁠ ⁠; une prise de possession par le comte de Kerveguen, la même année, fut confirmée par un acte officiel du 17 novembre. Puis un oubli profond comme un brouillard voile le rocher et sa couverture d’engrais — aucun résident. Les Mexicains arrivent, s’installent sans coup férir, exploitent le guano et, en 1908, déclarent fièrement, en réponse à nos réclamations, que l’ile est mexicaine. On porte le différend devant un arbitre — en l’espèce le roi d’Italie — et on attend si longtemps que l’opinion française

(I) Le mystère de l’ile de Pâques, même après les savants éclaircissements de Mgr Tépano Janssen, est loin d’être élucidé. Asile, sans doute, d’une colonie sacerdotale, émigrée la dernière des terres d’origine de la race Maorie, l’ile, seule de tout le monde océanien, a connu l’écriture. Des documents, gravés, sur tablettes de bois en caractères idéographiques, sont imparfaitement déchiffrés aujourd’hui encore.

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comprend que l’on se joue d’elle une fois de plus et que le jugement n’interviendra que lorsque l’île aura été savamment dépouillée de sa richesse en engrais par les usurpateurs... Ainsi fut-il fait : l’arbitrage de 1931 en notre faveur nous accorde en tout et pour tout le rocher. N’oublions pourtant pas que, tout nu et aride qu’il est, il représente un utile jalon sur les eaux du Pacifique boréal, où nous ne comptions aucun relai.

LA RADE DE PAPEETE VERS 1860. Frontispice
Gravure LA RADE DE PAPEETE VERS 1860. Frontispice

Notes de l'édition originale

  1. p. 426 (1) Il semble aujourd’hui certain que cette mystérieuse Sagittaria était l’ile d’Anaa, des Tuamotus. Mais il faut faire remarquer que les géographes du début du siècle et spécialement l’amiral Wharton ne sont pas les premiers à l’avoir prouvé. Tous les arguments qu’ils proposent ont été présentés, dès 1837, par un homme qui connaissait bien et Tahiti et Anaa (alors appelée île de la Chaine) : le vaillant belge Morenhout, si dévoué aux intérêts français à Tahiti.
  2. p. 445 (1) Voir l’article capital consacré à ce grand découvreur méconnu, Louis de Freycinet, par M Dezos de La Roquette dans la Biographie Michaud.

Citer ce chapitre

Marguerite Verdat, « La découverte des Iles du pacifique et les premières tentatives de colo nisation », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 421-448.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/pacifique/la-decouverte-des-iles-du-pacifique-et-les-premieres/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767