Tome VI · Les îles de France et de Bourbon · Chapitre 5
La réunion de 1815 à la période contemporaine
LA RÉUNION DE I815 A LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
En 1815 la Réunion est rendue à la France par l’Angleterre qui, en cinq ans d’occupation, n’y a rien fait. La Restauration se borne d’abord à une œuvre politique restaurer les cadres aristocratiques. Mais, peu à peu, les gouverneurs qu’elle y envoie, dont quelques-uns sont remar- 8793L loin de Mire quables, comme le baron Milius, instruits et pte des Grenadien Pointe des panonier L/Unich Butte aux : Antone sl d’Ambre Mepou poussés par le patriotisme de la population, pren- Pamplemousses oPiudre dUr Tiera-du-Rempart nent à cœur de restaurer aussi le prestige de la PORT-LOUIS+ He auk Tonnelar Pieter Both Rempar Bais 9 Diseau ote de la floche Nome France dans l’Océan Patis ME du Pouce • 82gm indien, notamment de 692m *Espérance rétablir nos établisse- Rosetillo basebal Militaire Rivière Séche + e Isles aux -Cocos ments à Madagascar et Bambouso Borne Magenta ~ iL. siche d’y affirmer nos droits à Flic en Flacg 2o Trou du Curepipe Mts des Bambous Grande Rivere 4 Camisant l’égard de l’Angleterre et des gouverneurs de RIVIÈRE Tamarin IE « Vaquois Mare Cole n. Ferney urand Port l’ile Maurice. La Réu- 1. do Morne Rosebelle PORT y Mahébourg *l des Aigrettes nion joue un grand rôle dans la récupération de C. Brabant Sia Savanne M : de Madagascar, et c’est Pointe Soufleu encore un de ses autres gouverneurs, l’amiral de Port Souillac Échelle 10 2d 30 Km. Hell, qui fait occuper : 57°30- Ende Gi Nossi-Bé et les Comores ILE MAURICE sous Louis-Philippe, malgré les résistances en France de la plupart des ministères c’est le Conseil colonial qui, sans arrêt, présente des études et des vœux, provoque et soutient les pétitions de certains chefs des côtes malgaches pour l’obtentien d’un protectorat.
FRANÇOIS DE MAHYAu point de vue économique se produit une véritable évolutin, comme le marque Raphaël Barquissau dans son esquisse d’une Histoire des Réunionnais : « Bourbon cesse d’être une colonie agricole pour devenir une colonie industrielle. Même les cultures vivrières et les vergers tendent à disparaître. Tout est arraché pour faire place à la canne. » Les noms de Charles Desbassyns et de Gimart sont attachés à la fondation des sucreries. Le monopole passe de Maurice à Bourbon. La production de sucre s’élève de 3 à 33 millions de kilos en 1844. En 1847 il y a 43 000 hommes libres, 6o 000 esclaves, 5 oo0 immigrants étrangers. En 1848, sur la pétition de Réunionnais, dont Leconte de Lisle et Lacausade, l’abolition de l’esclavage est proclamé par Sarda Garriga au milieu d’un grand enthousiasme populaire, et cette révolution s’accomplit dans un ordre parfait ; l’ile envoie des députés au parlement. Le second Empire n’est pas sans s’occuper de son développement : la Banque est fondée pour parer à la crise qui suit l’abolition de l’esclavage et détermine des progrès considérables dans l’industrie du sucre. La Réunion entretient une flotte commerciale importante qui ne se borne pas à faire un commerce régulier et considérable avec les côtes de Madagascar, mais qui pousse jusqu’aux Indes anglaises, françaises et hollandaises, plus tard en Cochinchine et en Nouvelle Calédonie ; un mouvement assez intense d’émigration se produit ; la Réunion a très largement contribué par ses familles, économes et fécondes, au peuplement de nos autres colonies de l’océan Indien et du Pacifique austral. Raphaël Barquissau a pu justement l’appeler la colonie colonisatrice. Un autre grand gouverneur Hubert Delisle, rétablit en 1855 le Conseil général qui, comme l’ancien Conseil colonial, multiplie études et vœux pour la conquête de Madagascar. En 1870 la Troisième République rétablit la représentation parlementaire : deux députés et un sénateur. Aussitôt le docteur François de Mahy est élu député de Saint-Pierre il le restera jusqu’à sa mort (1907). Plusieurs fois ministre, longtemps vice-président de la Chambre où il a toujours eu un grand crédit malgré l’affirmation inlassable de ses convictions et de ses thèses, il a été de beaucoup le plus énergique artisan colonial de la conquête de Madagascar. A la Réunion son action a été un véritable règne essentiellement démocratique. Idole de
412
la classe noire qu’il soignait pour rien avec une bonté tutélaire, il a fait développer largement l’enseignement primaire et il a toujours contrecarré le plus qu’il a pu l’immigration asiatique qui tendait à l’abaissement des salaires. Ce laïque du parti radical a été un véritable apôtre, d’une grande puissance de magnétisme sur les masses qu’il n’a cessé de moraliser et d’élever à la conscience, non seulement de leurs droits, mais de leurs devoirs envers la France, réclamant pour elles le service militaire qui fut appliqué vers 1890. Il a même été en quelque sorte un prophète, car presque tout ce qu’il a prédit est arrivé, notamment dès le traité de 1885 après la première expédition de Madagascar, la nécessité inéluctable d’une seconde expédition montant jusqu’à Tananarive, les fautes de cette seconde expédition, ’opportunité d’établir du peuplement français dans plusieurs points du Centre et du Sud de la Grande Ile, si on veut la garder. Il a, d’autre part, doté son île du chemin de fer et d’un port sans que l’on puisse d’ailleurs lui attribuer le mauvais choix de l’emplacement de ce port. Même les petites calomnies n’ont pas manqué à sa gloire.
La Réunion a fourni au Parlement d’autres représentants remarquables comme Dureau Vaulcomte de Milhet Pontaralie, Drouhet, Louis Brunet, qui lui aussi a beaucoup fait pour la francisation de Madagascar et a été l’Erckmann Chatrian de son petit pays par la publication de nombreux romans et livres de propagande ; le Réunionnais Pierre Alype, député de l’Inde, a fondé ainsi que Paul Vivien, plus tard fondateur et président du syndicat de la presse coloniale, plusieurs organes coloniaux. La représentation intellectuelle de cette petite île de moins de 200 000 habitants, dont 50 000 blancs, a été éclatante : en un siècle la Réunion a fourni plus qu’aucun département à l’Académie française et à la littérature nationale. Il suffira de citer Parny, Bertin, Lacaussade, secrétaire de Sainte-Beuve et directeur de la Revue européenne, Leconte de Lisle, Léon Dierx, Edouard Hervé qui a joué un si grand rôle dans la presse, l’historien illustre J. Bédier. Dans l’ile même restait toute une pléiade de poètes et d’historiens comme les Pajot, les Crectien, les Jules Hermann et elle a produit une lignée de journalistes, de juristes, de grands fonctionnaires de notre Empire, sans parler de savants comme Joseph Hubert, Lislet Geoffroy, Jacob de Cordemoy, le docteur Guyon de l’Académie des Sciences. Si on ajoute à cette liste, pour ne parler que des morts, des amiraux comme Boudet, des généraux : le Lambert des Dernières Cartouches et le Bornier de Tombouctou, l’aviateur légendaire Roland Garros, on se rendra compte de la fertilité exceptionnelle de cette vieille colonie ardemment patriote.
La culture scientifique a été plus négligée ; et il n’y a dans l’ile aucun enseignement professionnel ni postscolaire. C’est pourquoi le développement économique s’est ralenti quelque peu jusqu’à la guerre ; une laïcisation précoce des écoles primaires et secondaires a été aussi une faute. Mais après la guerre de 1914-1918 à laquelle la participation de cette colonie a été considérable, il s’est produit un magnifique essor industriel : le rendement de la canne a passé de 8, où elle est encore aux Antilles, à I2 pour 10o ; les petites usines se sont con- Port des Gatetar des fratet Passession S. DENIS Ste Suzanne- Champ Borne centrées en de puis- santes sucreries munies ast André des derniers raffinements 1. des Ce 5-Panon du progrès, et aujour- Godele Hour St Benoit d’hui grâce à la Réunion, Vue Belle OHell Bourg ce n’est plus les colonies
414
Al des 3 Bassine St Rose anglaises mais les françaises qui tiennent le Cascades record dans l’océan
Ede Fretagne Indien.
P* de#Etang Sale Etang Selé Avirons S :Lou Entre-Deux GRAND SAULÉ Alean de la Foumiss frembiet institutions de Crédit Il reste à installer les de la agricole à long terme per- S. PIERRI St Phulippe mettant de perfectionner Échelle 20 30 40 Km 55°30-E.de Gr rande Bais S : Joseph des Sables Blancs fort insuffisant pour les l’outillage économique, petites industries. Un directeur de la Banque a entrepris l’éducation financière qui permettra des améliorations municipales plus rapides et l’installation définitive des usines de grande électrification réclamées depuis cinquante ans pour un pays prodigieusement riche en houille blanche et dont la capitale est trop parcimonieusement éclairée. L’ile a notamment besoin de grands travaux d’irrigation, se trouvant considérablement en retard sur ce chapitre par rapport à Maurice et à Madagascar, et de la restauration de son second port, Saint-Pierre, qui sera précieuse pour les cantons du Sud.
Les déplorables effets de l’instabilité gouvernementale ont été compensés par la constance des efforts du Conseil général qui n’a jamais ménagé les subsides pour
415
BLCC DE TRACHYTE A CILAOS (LA RÉUNION)
416les dépenses d’intérêt général et pour l’instruction supérieure des élites. Il faut ici signaler un absentéisme intellectuel très grave qui a été sans cesse déploré : presque tous les lauréats du lycée vont chercher des situations qu’ils pensent plus avantageuses dans la métropole ou dans les colonies nouvelles. On a pu dire que l’île se trouvait ainsi décapitée des deux tiers de son élite. Cela a déjà de la gravité au point de vue démographique, l’absentéisme des jeunes hommes condamnant au célibat un grand nombre de jeunes filles : mais le commerce est en majeure partie laissé aux Asiatiques étrangers, les ingénieurs et mécaniciens sont très rares, l’outillage est vite dégradé ou déficient, la construction manque de solidité ; les ravages des cyclones sont d’autant plus considérables et irréparés, une partie de la population vit dans des abris des plus insuffisants, la mortalité est importante, l’hygiène des plus négligées.
Les classes pauvres sont assez abandonnées et la société ouvrière est des plus rudimentaires. Les classes riches sont au contraire cultivées. En I9II un musée d’art et un musée historique se sont ajoutés au Muséum ; en 1913, le gouverneur Garbit a fait renaître sous le nom d’Académie de la Réunion l’ancienne Société des Sciences et Arts, jadis si florissante, qui avait elle-même servi d’exemple à Gallieni pour l’Académie de Madagascar ; ses présidents Meziaire, Guignard, puis Henri Azema ont fourni à son bulletin de beaux travaux d’érudition. Une nouvelle Société des Sciences et Arts assure des conférences et aide au succès des bibliothèques. Les archives ont été sauvées, classées, cataloguées par le conservateur du musée Léon Dierx, M. Adrien Merlo. Les documents anciens sont méthodiquement publiés grâce à une revue dirigée par l’érudit Albert Lougnon. Sous la présidence de M. Vincent Boyer de la Giroday, la Chambre d’agriculture a multiplié les publications agricoles et créé une station scientifique confiée à un spécialiste, M. Kopp, M. Auguste de Villèle, véritable apôtre, a entrepris l’éducation syndicale et scientifique des petits planteurs en même temps qu’il dirige une revue animatrice.
Un progrès syndical et mutualiste est de toutes parts réclamé impérieusement. Une Ecole de Droit a été fondée depuis la guerre, à laquelle viennent des étudiants de Madagascar ; on réclame de partout des Ecoles supérieures scientifiques, particulièrement agronomiques, qui serviraient également pour Madagascar et les Comores.
Tout ce qui vient d’être exposé prouve que la Réunion reste, par la vertu de son histoire de trois siècles et de sa race créole, le principal et intense foyer de la civilisation française dans l’océan Indien. Elle avait pris dès le dix-huitième siècle la conscience de son être et celle-ci avait été portée à son diapason par Leconte de Lisle. De là vient aussi que ce sont les Réunionnais qui ont les premiers lancé et organisé le programme de solidarité intercoloniale. Si les Algériens ont eu tendance à fonder une école individualiste des Algérianistes, si les Indochinois s’absorbent surtout dans l’expression des revendications indochinoises, les Réunionnais subordonnent les droits de leur ile aux devoirs envers la communauté française, et c’est ce qui différencie profondément la colonisation française de la colonisation anglaise, par exemple celle de l’Afrique du Sud.
417
HISTOIRE DES COLONIES. T. VI.
418Citer ce chapitre
Pierre Crepin, « La réunion de 1815 à la période contemporaine », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. VI, Madagascar — Les Comores — Les Mascareignes — Le Pacifique — L'Afrique du Sud, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1933, p. 411-418.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-6/mascareignes/la-reunion-de-1815-a-la-periode-contemporaine/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002767