Colonies françaises

Tome III · La France dans le Levant — La Syrie · Chapitre 1

Aperçu sur les relations de la France et de la Syrie avant 1918

Par p. 473-484 de l'édition originale 4 261 mots 7 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLes capitulations de 1536 et leurs conséquences. Les agents consulaires au XVIIIe siècle. Les pachas indépendants. L’action de Méhémet Ali. La politique des Turcs devient hostile aux chrétiens. Les massacres de 1845. L’édit de 1856. Les menaces de 1860. L’intervention fran- çaise. L’expedition de Syrie. Le protocole du 9 juin 186I. Les gouverneurs chrétiens. La ré volution jeune-turque de 1908. L’autonomie de la Syrie menacée. La guerre de 1914. Rôle de
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LE PORT DE BEYROUTH, dessin de G. Hanotaux fils, frontispice
Gravure LE PORT DE BEYROUTH, dessin de G. Hanotaux fils, frontispice

APERÇU SUR LES RELATIONS DE LA FRANCE ET DE LA SYRIE Les capitulations de 1536 et leurs conséquences. — Les agents consulaires au XVIIIe siècle. — Les pachas indépendants. — L’action de Méhémet-Ali. La politique des Turcs devient hostile aux chrétiens. Les massacres de 1845. L’édit de 1856. Les menaces de 1860. — L’intervention française. L’expédition de Syrie. — Le protocole du 9 juin 1861. Les gouverneurs chrétiens. — La révolution jeuneturque de 1908. L’autonomie de la Syrie menacée. — La guerre de 1914. Rôle de Djemal Pacha. PRÈS les Croisades qui ne peuvent être considérées exclusivement comme un mouvement religieux, les Vénitiens et les Génois profitèrent de l’effort de la chrétienté pour renouer à leur profit les relations commerciales avec l’Orient : ils sillonnèrent de leurs navires la mer Noire, l’Archipel et la Méditerranée orientale, où ils exercèrent une sorte de monopole jusqu’au jour où la découverte de l’Amérique et l’utilisation de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance ouvrirent des espaces plus étendus à l’activité des peuples européens et réduisirent très sensiblement les transactions des cités italiennes. La France reprit alors en Orient la place qu’elle avait perdue après la destruction du royaume de Jérusalem et

Illustration de l'ouvrage, page 473
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l’on sait comment François Ier parvint à conclure en 1536 avec Soliman le Magnifique les fameuses conventions commerciales, dites Capitulations, qui nous assurèrent en Orient la liberté puis le privilège exclusif du commerce. 1536 1 ET LEURS CONSÉQUENCES après le règne de François Ier pour que notre in- Toutefois il fallut encore plus d’un siècle fluence y devint prépondérante : les missionnaires italiens, représentants d’intérêts et de sentiments étrangers, régnaient encore en maîtres au temps de Henri IV et au début du ministère de Richelieu⁠ ⁠; ce furent ce prince et le grand cardinal qui, par des accords avec le pape, leur substituèrent peu à peu des missionnaires français : capucins, jésuites, carmes et lazaristes, et introduisirent à leur suite le commerce français. Celui-ci se développa surtout à Constantinople, à Smyrne et dans les trois échelles de Syrie : Alep, Tripoli et Saïda. Nous ne nous occuperons que de ces dernières, sans entrer cependant dans le détail de leur existence tour à tour calme et agitée, florissante et désespérée, dominée presque exclusivement par le souci d’intérêts matériels à (D’après un dessin de Lortef). défendre et à conserver. Les missionnaires à qui tout zèle religieux eût créé des difficultés inutiles et des dangers réels, se consacraient surtout à des œuvres de charité. La nature du pays limitait au surplus à la côte l’activité des uns et des autres⁠ ⁠; tout près du littoral, commençait la haute chaîne du Liban, refuge presque inaccessible des populations druses et maronites qui cherchaient à fuir tout contact avec les Turcs, et plus loin, il n’était pas toujours prudent de s’aventurer dans les plaines qu’arrose l’Oronte et encore moins dans celles, plus lointaines encore, qui se confondaient avec le désert, au delà de l’Anti-Liban. Si la conquête musulmane avait assujetti la majeure partie de la population, soit près de deux millions d’habitants, à la doctrine de Mahomet, 350000 Ansariès ou Alaouites et plus de I00 000 Druses formaient dans l’islamisme même des sectes et presque des cultes

PORTE DE TRIPOLI DE SYRIE, dessin de G. HANOTAUx fils
Gravure PORTE DE TRIPOLI DE SYRIE, dessin de G. HANOTAUx fils
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différents⁠ ⁠; d’autre part la survivance des croisades et des premières prédications chrétiennes avait laissé ou introduit quelque 700 000 chrétiens, Maronites catholiques et Grecs orthodoxes, qui à la vérité ne sympathisaient pas toujours entre eux non plus qu’avec les Musulmans, sans vivre cependant en termes hostiles. Au-dessus et en dehors des intérêts religieux, l’isolement du pays entre la mer et le désert avait créé entre les diverses populations, toutes au fond de même origine, un réel sentiment de solidarité. Quoique englobées dans l’Empire ottoman, elles formaient un monde à part entre l’Egypte et la Turquie et désiraient conserver ce caractère, que nul encore ne tendait à leur enlever.

LES AGENTS CONSTATES AN ANT STECLER LES PACHAS INDÉPENDANTS

La France exerçait sur toutes ces populations une véritable influence parce qu’elle ne cherchait point à entretenir entre elles la division et qu’elle savait au besoin les défendre, avec toute la mesure nécessaire, contre les abus de pouvoir de Constantinople. Les Maronites, sur qui elle exerçait, depuis 1649⁠ ⁠; une protection purement religieuse, lui étaient cependant plus attachés⁠ ⁠; ils envoyèrent par deux fois des ambassadeurs à Louis XIV et une de leurs familles, celle des Khazen, exerça en notre nom les fonctions consulaires à Beyrouth de 1655 à 1758. consulaire fut celle des agents Mais la véritable organisation métropolitains, nommés par le roi, dépendant en réalité de la Chambre de Commerce de Marseille, qui leur donnait ses instructions, les contrôlait et parfois les faisait inspecter (missions Maillet en 1718, de Tott en 1778). La crainte des Turcs ou plutôt de leurs pachas maintenait entre nos quelques nationaux — 130 en 1764, répartis en huit échelles — la cohésion nécessaire⁠ ⁠; mais dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à la suite de revers en Europe, l’autorité de la Porte commença à s’affaiblir : les pachas en profitèrent pour essayer de se rendre indépendants, sinon en droit, du moins en fait. De ce nombre furent les pachas de Saïda, Daher et Djezzar, qui tous deux surent acquérir, au moins pour un temps, un pouvoir quasi souverain. Ce changement de régime ne fut pas toujours heureux pour nos nationaux qui, plus rapprochés du pouvoir, en subirent plus malencontreusement les excès. Leurs intérêts et la dignité de notre pavillon ne furent pas toujours respectés.

L’ACTION DE MÉHÉMET-ALI. LA POLITIQUE DES TURCS

L’expédition de Bonaparte en Egypte puis en Syrie donna à Djezzar l’occasion de témoigner sa force réelle moins vis-à-vis des Français que de la Porte qui lui dut incontestablement sa sécurité⁠ ⁠; autant que la peste qui décimait nos troupes, Djezzar obligea Bonaparte à lever le siège de Saint-Jean d’Acre. L’échec final de l’expédition d’Egypte ne compromit pas sensiblement notre influence en Syrie. Un instant, dans les négociations que Napoléon eut plus tard avec le czar, il fut question d’attribuer ce pays à la France. L’idée fut presque aussitôt abandonnée⁠ ⁠; la défense de l’Occident nous importait beaucoup plus. Aucun fait notable

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• DEVIENT HOSTILE AUX CHRETIENS. LES MASSACRES DE 1845 ne signale le premier tiers du xIxe siècle⁠ ⁠; mais, en 1831, Méhémet-Ali, pacha d’Egypte, reprend sur la Syrie les projets des rois des anciennes dynasties et, pour s’en emparer, cherche une mauvaise querelle au sultan. On connaît les succès foudroyants de son fils Ibrahim à Beylan, à Koniah, à Nézib. La Turquie est perdue : l’Angleterre la sauve. Le traité de Londres, conclu sous son influence avec le concours de la France, de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie, enlève à Méhémet-Ali toutes ses conquêtes et le rejette en Egypte.

De ce jour l’influence de l’Angleterre en Orient se substitue nettement à la nôtre⁠ ⁠; mais de ce jour aussi se préparent de graves événements, précurseurs des difficultés actuelles. Pour se consoler de ses insuccès en Europe, où elle fait déjà figure de puissance assistée, la Porte rêve de reconquérir au Liban le prestige qu’elle a perdu ailleurs et, dût-elle recourir aux moyens les plus extrêmes, elle n’hésitera plus. « Il y a deux grands fléaux en Syrie, dira plus tard Achmet, pacha de Damas, les chrétiens et les Druses, et quand un parti massacre l’autre, c’est tout profit pour la Porte. » Il faut donc d’abord supprimer tout mouvement de vitalité chrétienne, comme le premier obstacle à l’unité du pays.

Or, dans leurs montagnes, les Maronites, voisins des Druses et parfois mêlés à leurs groupements, jouissaient d’une autonomie véritable. Soudain, sur les ordres de la Porte, leur chef Bechir Chehab établit des impôts exceptionnels pour payer les frais de la guerre égyptienne. Les Maronites s’émeuvent, s’agitent et, au nom de leurs libertés locales, s’apprêtent à la résistance. Pour les contenir, Bechir Chehab leur oppose les Druses et provoque ainsi la première fissure sérieuse qui ait jamais existé entre les diverses populations du pays. La guerre civile éclate spontanément, et des Maronites sont massacrés un peu partout. Sous prétexte de rétablir l’ordre, mais en réalité pour mieux marquer sa domination sur le pays, la Porte nomme un Turc gouverneur du Liban, ce qui équivalait à placer les Maronites sous le contrôle direct de la Turquie. Sous l’influence de la France, qui rappela les conventions passées, ce danger fut en partie conjuré par la division du Liban en deux régions, administrées l’une par un caïmakhan chrétien pour les Maronites et l’autre par un caïmakhan musulman pour les Druses⁠ ⁠; mais c’était du même coup affirmer la scission entre les deux populations. Les Druses, secrètement soutenus par la Porte, s’insurgèrent contre la décision prise et firent un nouveau massacre de leurs rivaux devenus enfin leurs ennemis (avrilmai 1845). A la suite d’une nouvelle intervention de la France, il fut adjoint à chaque caïmakhan un conseil de dix membres dont six chrétiens et quatre druses et l’ordre fut à peu près rétabli pour quinze ans. L ’EDIT DE 1856. LES MENACES DE 1860.

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L’ASSASSINAT DE MAI 1860, d’après un document de l’Illustration
Gravure L’ASSASSINAT DE MAI 1860, d’après un document de l’Illustration

Une mesure d’apparence libérale prise par la Porte en 1856, au lendemain de la guerre de Crimée, réveilla peu à peu toutes L’ASSASSINAT DE MAI 1860 les haines, pour aboutir (D’après un document de l’Illustration). quatre ans après à de graves et sanglants événements. La Porte entrant pour la première fois dans le droit public européen, promulgua donc en 1856 un acte valable pour tout l’Empire, proclamant l’égalité de tous les cultes et reconnaissant l’admissibilité des chrétiens à tous les emplois, sauf l’armée. Les musulmans ne virent dans cet acte qu’une arme donnée aux chrétiens pour leur disputer leurs privilèges, tandis que ceux-ci se considéraient comme attirés dans un piège, où ils perdraient leurs anciennes garanties. La Porte entretenait soigneusement ce malentendu et par les avis autorisés excitait les Druses à se débarrasser des Maronites par les procédés habituels.

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Le feu couvait depuis de longs mois sous la cendre, lorsque l’incendie éclata soudain en mai 1860. Un Druse tua, sur le chemin de Beyrouth à Damas, un Maronite qui travaillait à la route carrossable alors en construction, puis se sauva dans la montagne où il appela ses coreligionnaires aux armes. Le gouvernement avait eu le soin depuis quelque temps de prendre des mesures pour désarmer les Maronites, de telle sorte qu’ils furent une proie facile pour leurs assaillants. Le gouverneur de Beyrouth, Kurschid Pacha, dépêcha quelques bachi-bouzoucks pour arrêter le mouvement⁠ ⁠; loin de se poser entre les Druses et les Maronites, ils laissèrent passer un corps de I 200 Druses ei ce fut le massacre. Zahlé et Deirel-Kamar furent particulièrement éprouvés, mais on massacra les gens et on brûla également des habitations à Hasbaya, Rachaya et autres localités moins importantes. Les Maronites, épouvantés, cherchèrent un refuge dans les anfractuosités des montagnes, tandis que les Druses occupaient officiellement les terres de leurs victimes. On évalue leur nombre à 3 000.

Cependant, le mouvement s’était étendu à Damas avec la complicité ouverte du gouverneur Achmet Pacha et, pendant plusieurs jours (9 à 13 juillet), on y massacra sans pitié ni retenue. Abd-el-Kader, habitant la ville, sauva du moins les consuls et quantité de chrétiens en leur offrant l’hospitalité dans sa maison : seul le consul d’Angleterre n’eut besoin d’aucune protection⁠ ⁠; personne ne songea à l’inquiéter. Le nombre des victimes de Damas est évalué à 8 oo0.

Ces atrocités produisirent en Europe une émotion considérable et tout de suite la France envoya à Beyrouth et à Saïda une escadre qui intimida les agitateurs et rassura les chrétiens. Mais comment pacifier l’intérieur⁠ ⁠? La France était disposée à intervenir mais se heurtait à la résistance de l’Angleterre qui se refusait à croire à l’étendue des massacres⁠ ⁠; en réalité elle craignait que, sous prétexte de rétablir l’ordre, la France n’occupât définitivement le pays. Toutefois sa résistance cessa lorsqu’elle connut l’exacte vérité : encore voulut-elle qu’au préalable la Porte consentit à notre intervention.

L ’INTERVENTION FRANÇAISE L’EXPÉDITION DE SYRIE

Ces échanges de vues avaient pris trois semaines. Enfin, à la suite d’un protocole signé le 3 août par la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie, les troupes françaises purent s’embarquer. Les puissances avaient fixé leur nombre à 6 000 et la durée de leur séjour à six mois. Le général Beaufort d’Hautpoul, qui avait longtemps vécu en Orient et en Algérie et qui était présentement chef de la commission de délimitation du comté de Nice et de la Savoie, fut mis à la tête de cette petite armée. Il s’embarqua le 8 août à Marseille et arriva le 16 à Beyrouth avec les premières troupes. que les persécutions religieuses, l’opposition ou L’expédition était populaire⁠ ⁠; plus encore les réticences de l’Angleterre lui avaient conquis la faveur du public. Alors revint à la mode le vieil air de la Reine Hortense, composé en 1813 et un peu oublié aujourd’hui, Le départ pour la Syrie, qui fut à cette époque une sorte de chant national. En voici les premiers vers — il y en a trente-deux : Partant pour la Syrie, Le jeune et beau Dunois Venait prier Marie De bénir ses exploits. « Faites, reine immortelle, Lui dit-il en partant, Que j’aime la plus belle Et sois le plus vaillant »...

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LE GÉNÉRAL D’HAUTPOUL, dessin de G. HANOTAUX fils
Gravure LE GÉNÉRAL D’HAUTPOUL, dessin de G. HANOTAUX fils

Quoique assez peu belliqueux, cet hymne fut l’âme du petit corps expéditionnaire. D’ail- c. H. leurs, il n’y eut pas d’opérations, au sens mili- LE GÉNÉRAL D’HAUTPOUL taire du mot, mais de simples démonstrations à la côte et dans la vallée de l’Oronte. Il suffit que le général d’Hautpoul arrivât pour que l’ordre se rétablit partout : nous n’eûmes personne à combattre. L’incendie avait été violent mais n’avait duré qu’un instant⁠ ⁠; sous la menace d’une intervention étrangère, les passions religieuses, même les plus ardentes, s’étaient soudainement assoupies. Comme pour démontrer l’inutilité de l’intervention étrangère, Fuad Pacha, commissaire envoyé de Constantinople par la Porte, avait pris lui-même l’initiative des mesures de répression les plus rigoureuses⁠ ⁠; il avait fait arrêter et fusiller le pacha de Damas, pendre 185 civils ou militaires, et envoyé au bagne ou en exil 380 autres coupables. Cette satisfaction donnée aux Européens, il avait laissé fuir les autres inculpés et envoyé Kurschid Pacha à Constantinople, où il avait quelque chance de ne pas être inquiété.

Le général d’Hautpoul n’eut pour ainsi dire qu’à faire acte de présence pour que l’ordre régnât partout, même à Damas où les commissaires européens vinrent dès le mois de décembre recevoir l’hommage du successeur d’Achmet Pacha.

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La France ayant déclaré, par le protocole du 3 août, « qu’elle n’entendait poursuivre aucun avantage territorial, aucune influence exclusive », le maintien du corps d’occupation devenait dès lors inutile, si toutefois certaines mesures étaient prises pour garantir l’avenir. Or, avec le corps d’occupation, l’Europe avait envoyé une commission internationale chargée de rechercher les causes des conflits, déterminer les diverses responsabilités, fixer les réparations dues aux victimes et enfin proposer les mesures qui paraîtraient les meilleures pour conjurer de nouveaux malheurs. Les habiletés de la Porte et la complaisance de l’Angleterre rendirent vains tous les efforts de cette commission pour avoir une part dans l’administration de la justice aussi bien que dans la répartition de l’indemnité à accorder aux victimes. Cette indemnité fut fixée à 150 puis 75 millions de piastres turques, soit environ 30 ou 15 millions de francs, mais la Porte fit savoir qu’ « elle se réservait le droit de décider la manière dont les indemnités seraient fixées et payées aux chrétiens, ainsi que la fixation des impôts à prélever pour les indemnités ». La Commission se trouva ainsi dépouillée de tout pouvoir d’apprécier l’étendue des désastres et de combiner les moyens propres à indemniser les victimes. Elle éleva en vain une protestation⁠ ⁠; la rivalité bien connue de ses membres lui ôta toute portée.

Mais ce qui affaiblit davantage encore son autorité, ce fut le retrait des troupes. Elles ne devaient rester que six mois⁠ ⁠; mars étant arrivé, les Puissances les autorisèrent à rester trois mois de plus. Leur départ eut lieu le 5 juin. Bien qu’elle n’eût été signalée par aucun fait d’armes digne d’être rappelé, l’expédition n’avait pas été inutile⁠ ⁠; il avait suffi qu’elle arrivât pour que l’ordre fût rétabli. Mais le meilleur résultat fut encore de démontrer aux Syriens que l’Europe s’intéressait réellement à leur sort⁠ ⁠; cette première intervention pouvait n’être qu’un précédent. Avertissement dont la Porte tint compte jusqu’en 1914.

E PROTOCOLE DU 9 JUIN 1861.

Après le départ de nos troupes, les Druses essayèrent bien de renouveler les troubles⁠ ⁠; deux ou trois villages maronites furent pillés, mais Fuad Pacha sut agir à temps pour empêcher le mouvement de s’étendre et il punit sévèrement les coupables. Restait à organiser le pays. Ce fut l’œuvre

• LES GOUVERNEURS CHRETIENS d’une commission internationale siégeant à Constantinople et qui aboutit à la rédaction du règlement et protocole du

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LE GÉNÉRAL GOURAUD d’après MARCEL BASCHET.

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9 juin 1861. La France fit triompher le principe d’un gouvernement unique non de la Syrie tout entière mais du Liban seulement, afin de conserver à cette région montagneuse « son indépendance administrative, c’est-à-dire le droit traditionnel et reconnu des populations de s’administrer elles-mêmes. » Ce principe n’était d’ailleurs en opposition avec aucun de ceux réglant le sort des autres provinces de l’Empire, qui étaient encore loin d’être unifiées et coulées dans le même moule administratif. La France eût désiré que le gouverneur nommé fût un Libanais⁠ ⁠; l’Angleterre s’y opposa et il fut simplement convenu que la Porte désignerait toujours un chrétien. Ce gouverneur, relevant directement de Constantinople et par conséquent indépendant des pachas de Beyrouth et de Damas, était assisté d’un conseil de douze membres, appartenant à tous les cultes, chargés de répartir l’impôt et de contrôler la gestion des revenus et dépenses. Le Liban était divisé en six arrondissements, avec un agent administratif nommé par le gouverneur et choisi dans le rite dominant : l’ordre était assuré par une milice mixte recrutée par voie d’engagements volontaires et composée de sept hommes par mille habitants, ce qui assurait la majorité aux chrétiens.

Appréciant l’ensemble de cette œuvre diplomatique et militaire, Saint-Marc- Girardin écrivait dans la Revue des Deux Mondes le 15 mars 1862 : « La France a beaucoup à faire en Orient, parce que l’Orient attend beaucoup d’elle. Il lui demande même plus qu’elle ne peut faire⁠ ⁠; il lui remettrait volontiers le soin entier de son avenir, ce qui serait pour la France et pour l’Orient un grand danger : pour la France, parce que, disposée à prendre en mains la cause des populations souffrantes, elle se charge le plus souvent de plus d’obligations qu’elle n’en peut remplir⁠ ⁠; pour l’Orient, parce que tout peuple qui attend sa destinée de l’étranger n’a jamais qu’une condition précaire et qu’il n’y a de salut pour les nations que celui qu’elles se font elles-mêmes. »

Le premier gouverneur, Daoud Effendi (1861-1868), était un Arménien catholique. Il administra selon l’esprit de la constitution nouvelle, avec impartialité : l’autonomie ne fut pas un vain mot. Mais tous ses successeurs, depuis Franco jusqu’à Couyoundjian — il y en eut sept jusqu’en 1914 — furent plus appliqués à se concilier les bonnes grâces de Constantinople que celles de leurs administrés⁠ ⁠; ils ne cherchèrent pas, il est vrai, à les inquiéter dans leur vie ni dans leurs biens, mais tous leurs intérêts économiques et financiers ne furent pris en nulle considération, le point de vue d’une unité politique turque étant seul délibérément poursuivi. Les Maronites n’avaient plus que leurs patriarches pour les défendre⁠ ⁠; c’était trop peu : leur voix ne fut pas écoutée. Aussi c’est à cette époque

HIST, DES COLONIES : SYRIE.

482 L’AUTONOMIE DE LA SYRIE MENACÉE

que, par une conséquence naturelle de cette insécurité économique, commença à s’effectuer à travers le monde cette grande émigration syrienne qui a décimé la race dans son pays d’origine. La révolution de 1908, à Constantinople et à Saionique, suscitée par le Comité Union et Progrès, ne pouvait pas ne pas avoir en Syrie une sérieuse répercussion⁠ ⁠; elle fut d’abord accueillie avec enthousiasme. Pour peu de temps, il est vrai⁠ ⁠; lorsqu’il s’agit de nommer les députés au Parlement d’Empire, la population du Liban ne vota pas, de peur que son adhésion à un régime électoral quelconque ne fût en opposition au principe d’autonomie dont elle se réclamait et qu’on en tirât parti pour supprimer celle-ci. Toutefois, pour ne pas être accusée de séparatisme, elle se rallia au Comité Union et Progrès.

Elle avait quelque raison d’être en défiance. Le parti jeune-turc, issu du Comité, était avant tout un parti turc, décidé, plus que le sultan Abd-ul-Hamid lui-même, à faire l’unité politique de la Turquie par la suppression de toutes les libertés locales et de tous les privilèges régionaux. Dans ce système, l’autonomie du Liban devait disparaître, comme tout autre souvenir d’un passé à jamais révolu.

Par une réaction assez ordinaire, ces prétentions provoquérent, à peu près dans tout l’Empire, des idées séparatistes, dont l’Italie puis les Etats balkaniques profitèrent pour procéder à un nouveau démembrement de l’Empire ottoman. Ce fut pour la Turquie l’histoire lamentable des années I910 à 1913.

Les Jeunes-Turcs ayant mis dans leur programme : « Le Comité rejette toutes espèces de manifestations qui tendraient à accorder aux vilayets une autonomie politique ou administrative ainsi d’ailleurs que le confirme la Constitution », Syriens et Libanais se sentirent également visés et comprirent que la Syrie, si elle voulait vivre, ne pouvait compter que sur elle-même. Musulmans et chrétiens s’unirent donc dans un commun sentiment d’indépendance et de sécurité, et, lorsque, sur la fin de ıgı2, le grand-vizir Kiamil les invita à formuler leurs revendications, ils nommèrent immédiatement une assemblée de 90 membres pour rédiger un cahier de réformes qu’ils jugeaient indispensables. Dans le même temps, M. Poincaré, s’étant mis d’accord avec l’Angleterre, déclarait à la Chambre des députés française que, si la France était décidée à respecter l’intégrité de l’Empire ottoman, elle n’entendait laisser en souffrance ni nos sympathies ni nos intérêts.

Paroles et écrits, autant en emportent les révolutions. Après avoir usé plusieurs grands-vizirs qui lui étaient plus ou moins dévoués, après même avoir déposé le sultan Abd-ul-Hamid, le parti jeune-turc prit enfin lui-même possession du pouvoir le 24 janvier 1913, avec Talaat bey, et naturellement il prononça, quelques semaines après, la dissolution de l’assemblée syrienne. Celle-ci riposta par la fermeture des magasins dans la majeure partie des villes de Syrie. Se rappelant les événements de 1860 et comment ils avaient tourné, le Comité Union et Progrès ne crut pas devoir pousser plus loin ses avantages : l’Europe était toujours pour lui une menace éventuelle⁠ ⁠; il promit de tenir compte des vœux des populations et nomma en effet sénateurs cinq Arabes pris dans le parti réformiste.

483 DE DJEMAL PACHA

Mais on sentait bien de part et d’autre que seule la crainte de l’étranger retenait encore les Jeunes-Turcs dans l’application totale de leur programme et d’autre part les Syriens ne voulaient pas prendre l’initiative d’une guerre d’indépendance⁠ ⁠; dans leurs congrès, tenus à Paris, ils préparaient un programme d’avenir et l’exposaient publiquement. Des concours leur venaient du monde entier. La guerre de 1914 ayant éclaté sur ces entrefaites, il ne restait plus aux Jeunes-Turcs, en ce qui concernait la Syrie, qu’à jouer la partie quitte ou double, soit en consacrant enfin l’autonomie du pays, soit en la supprimant radicalement. Sans la moindre hésitation, c’est à ce dernier parti qu’ils s’arrêtèrent.

Nettement unitaire et nullement fédéraliste, le gouvernement jeune-turc ne ménagea en Syrie ni le particularisme religieux ni les intérêts privés⁠ ⁠; pour se procurer des ressources nécessaires à sa politique générale, il fit main basse sur toutes celles du pays et se les appropria comme s’il s’agissait d’un pays ennemi. Une famine terrible ne tarda pas à se déclarer, puis vint le typhus⁠ ⁠; il n’était plus besoin de tuer les populations pour s’en débarrasser.

La marine française, installée à l’ile Rouad, entre Lattaquié et Tripoli, protégeait bien les côtes, mais elle ne pouvait rien à l’intérieur, complètement abandonné aux passions sectaires d’hommes aveuglés par un nationalisme sans pitié. « Il est faux, disait aux habitants Djemal Pacha, un des promoteurs de la révolution de 1908 et devenu commandant en chef du pays, il est faux que la Syrie manque de vivres⁠ ⁠; la famine n’existera réellement pas tant qu’il vous restera la chair de vos enfants. » Il n’y eut pas de massacre organisé des populations⁠ ⁠; les fléaux naturels suffisaient à cette tâche. Mais tous les notables suspects de pactiser avec le parti de l’indépendance furent pendus sans pitié⁠ ⁠; des députés, des avocats, des journalistes furent les principales victimes. Parmi celles-ci, un petit-fils d’Abd-el-Kader.

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La défection de l’Yemen, qui se proclama indépendant en I916, ne découragea pas les Jeunes-Turcs dans l’aveugle appui qu’ils avaient donné à la politique allemande⁠ ⁠; eux aussi continuèrent la guerre jusqu’à épuisement des forces. S’ils purent protéger Constantinople, ils ne purent empêcher leurs ennemis d’envahir ailleurs leur territoire, au Yemen d’abord, puis en Syrie. En I916, le colonel français Brémond empêche la marche des Turcs de Médine sur La Mecque, puis, en 1917, c’est l’envahissement de la Palestine par les Anglais. Retenus sur d’autres fronts par les soucis de la défense nationale elle-même, nous n’intervenons à notre tour qu’au début de 1918 en joignant nos troupes à celles des Anglais et, réunies, elles font leur entrée à Damas le ter octobre.

A ce moment la guerre générale touchait à sa fin⁠ ⁠; mais déjà la Syrie tout entière était perdue pour les Turcs⁠ ⁠; par leur intransigeance et leur exclusivisme, ils avaient laissé passer la seule occasion qui se présentât réellement au cours de leur histoire, de cimenter l’union de leur Empire autrement que par une domination lointaine, toujours dédaigneuse et souvent tyrannique.

L’heure de la France avait enfin sonné.

CUL-DE-LAMPE
Gravure CUL-DE-LAMPE

Citer ce chapitre

Robert de Caix de Saint-Aymour, « Aperçu sur les relations de la France et de la Syrie avant 1918 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 473-484.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/syrie/apercu-sur-les-relations-de-la-france-et-de-la-syrie-avant/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730