Colonies françaises

Tome III · L'œuvre scientifique française en Asie Mineure, en Syrie et en Perse · Chapitre 2

Les rapports entre la France et la Perse du xvii® au xx* siècle. . 54t

Par p. 541-590 de l'édition originale 19 325 mots 18 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreI. La politique religieuse et commerciale de la France en Perse sous Louis XIII et Louis XIV Le P. Pacifique de Provins. Beber, de Lalain, de La Boulaye. Jean-Baptiste Fabre et Mlle Pe- tit. Louis Michel. L’ambassade de Mehemet Riza en France et le traité de 1715. Padery. — II. Résidents et voyageurs français au XVII° siècle. De l’Estoille, le P. Raphaël. J.-B. Taver- nier, Jean Thevenot. Jean Chardin. — III. Résidents et voyageurs français au XVIIIe siècle Jacques et Jean-François Rousseau. Jean Otter. Antoine Olivier et Guillaume Brugnière. - IV. La mission Gardane. Les préliminaires de l’alliance franco-persane. La conclusion du traité de Finckenstein. La mission Gardane en Perse. Les travaux géographiques des officiers. Les travaux des fonctionnaires civils. — V. Les relations diplomatiques de la France avec la Perse au xIxe siècle. La mission du comte de Sercey. La mission Bourée-Gobineau. Les souverains de Perse en France. — VI. Les travaux artistiques et archéologiques en Perse au XIX® siècle Coste et Flandin. M. et Mme Marcel Dieulafoy à Suse. Jacques de Morgan. — VII. Relations diverses avec la Perse. Conclusion 604
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LE PONT DE MIANI (AZERBEIDJAN), d’après un dessin de PRÉAULX, frontispice
Gravure LE PONT DE MIANI (AZERBEIDJAN), d’après un dessin de PRÉAULX, frontispice
LOUIS XIII ET LOUIS XIV.

I. - LA POLITIQUE RELIGIEUSE ET COMMERCIALE DE LA FRANCE EN PERSE SOUS — Le P. Pacifique de Provins. — Beber, de Lalain, de La Boulaye. — Jean-Baptiste Fabre et Mademoiselle Petit. — Louis Michel. — L’ambassade de Mehemet Riza en France et le traité de 1715. — Padery. II. — RÉSIDENTS ET VOYAGEURS FRANÇAIS AU XVII® SIÈCLE. — De l’Estoille, le P. Raphaël. - J.-B. Tavernier, Jean Thevenot. — Jean Chardin. III. — RÉSIDENTS ET VOYAGEURS FRANÇAIS AU XVIII® SIÈCLE. — facques et Jean- François Rousseau. — Jean Otter. — Antoine Olivier et Guillaume Brugnière. IV. - LA MISSION GARDANE. — Les préliminaires de l’alliance franco-persane. — La conclusion du traité de Finckenstein. — La mission Gardane en Perse. - Les travaux géographiques des officiers. — Les travaux des fonctionnaires civils. V. — LES RELATIONS DIPLOMATIQUES DE LA FRANCE AVEC LA PERSE AU XIXE SIÈCLE. — La mission du comte de Sercey. — La mission Bourée-Gobineau. — Les souverains de Perse en France. VI. - LES TRAVAUX ARTISTIQUES ET ARCHÉOLOGIQUES EN PERSE AU XIXE SIÈCLE. — Coste et Flandin. — M. et Mme Marcel Dieulafoy à Suse. — Jacques de Morgan. VII. — RELATIONS DIVERSES AVEC LA PERSE. CONCLUSION.

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I. — LA POLITIQUE RELIGIEUSE ET COMMERCIALE DE LA FRANCE EN PERSE SOUS A France eut en Perse pendant les règnes de Louis XIII et de Louis XIV une politique religieuse et commerciale, dont les manifestations furent d’ailleurs discontinues. Cette politique est parfaitement définie dans les premières lignes des « Instructions baillées, le 18 février 1626, au sieur Des Hayes de Courmesmin, conseiller et maître d’hostel du Roy, sur le voyage qu’il va faire en Perse pour établir la religion catholique et en ce faisant de rendre la France maîtresse du négoce de ce pays ».

LOUIS XIII ET LOUIS XIV
Gravure LOUIS XIII ET LOUIS XIV

Le mémoire rappelie que le roi a été sollicité par les marchands de Marseille « de leur départir en cela son assistance royale, résolus d’entreprendre ce négoce à la gloire de Sa Majesté et utilité de son royaume ».

Des Hayes s’arrêtera à Constantinople et s’efforcera de rendre le Grand Seigneur favorable à ses vues.

« Après avoir veu et communiqué de son voyage au sieur de Cézy, ambassadeur de Sa Majesté, il demandera audience et fera entendre au Grand Seigneur et à ses ministres que le subject pour lequel Sa Majesté envoye en Perse est pour rompre l’intelligence qui commence d’estre entre le roy de Perse et celui d’Espagne, en quoy Sa Hautesse a grand interest. »

En effet « les marchands françois qui s’établiroyent à Hispahan acheptant les denrées qui y croissent et celles qui leur seroient apportées de plus loin ruyneroient le proffict des Portugais et les faisant venir par les échelles d’Alep, d’Alexandrie ou Smyrne, bonnifieroyent les douanes du Grand Seigneur ».

Ce point acquis, « les ministres de la Porte ayant été rendus capables de ces raisons, le sieur Des Hayes usera de toute diligence pour se rendre à la cour du Sophy ». Il « l’assurera de l’affection et de la parfaite amitié de Sa Majesté et de son désir d’entrer en alliance et par une conjonction très estroite entre eux advancer leurs communs intérêts au bénéfice de leurs subiects ». Des Hayes proposera donc au roi de Perse « en premier lieu de permettre dans ses Estats l’exercice de la religion catholique, luy faisant cognoistre que c’est un moyen pour s’assurer l’amitié de tous les chrestiens ». En second lieu il demandera au roi « d’establir en Perse une résidence de marchands pour s’impatroniser du traffic ».

Supplanter en Perse les Anglais, les Hollandais, les Vénitiens et surtout les Hispano-Portugais, qui en ce premier tiers du xvIIe siècle sont encore les maîtres de l’océan Indien, tel est l’objectif de cette politique.

543 LE DE PROTENTE DE PROVINS

Ces vues ne manquaient pas d’envergure. Mais Des Hayes de Courmesmin échoua dans sa mission. Il ne dépassa pas Constantinople. fique, fut plus heureux que lui. Les Capucins ayant voulu, Deux ans plus tard, en 1628, un capucin, le P. Pacià l’exemple des Augustins et des Carmes, posséder une maison à Ispahan et ce projet ayant été approuvé par Richelieu, on remit à trois missionnaires, les PP. Pacifique de Provins, Gabriel de Pons et Juste de Beauvais des lettres d’introduction auprès de chah Abbas Ier, ainsi que les portraits du roi, de la reine Anne d’Autriche et de la reine mère Marie de Médicis.

Arrivé en Perse par Alep et Bagdad, le P. Pacifique reçut de chah Abbas le meilleur accueil. Deux maisons furent concédées aux Capucins, l’une à Ispahan, l’autre à Bagdad. Rentré en France en 1629, il se rendit au camp royal devant Alais et remit à Louis XIII les présents de chah Abbas. Il déclara que nous pouvions établir avantageusement des relations commerciales avec la Perse et que notamment on pourrait en exporter avec profit de la soie, des toiles peintes et des cotonnades. Ses vues sont développées dans l’ouvrage qu’il publia en I63I : Relation du voyage de Perse faict par le R. P. Pacifique de Provins, prédicateur capucin, où vous verrez... le bon traitement que le roy de Perse fit au R. P. Pacifique luy donnant un sien palais pour sa demeure avec permission aussi de bastir des monastères par tout son royaume.

D DE LA BOULAY BER, DE LALAL

Ce ne fut pourtant que plus de trente ans plus tard qu’on pensa à reprendre cette politique d’expansion économique. des Indes orientales, qui venait de se fonder, Beber, En 1664, trois agents de la Compagnie française Mariage et Dupont, furent envoyés en Perse dans le but d’y établir des relations commerciales suivies. Pour donner plus de poids à leur mission, on leur adjoignit deux gentilshommes, de Lalain et de La Boulaye Le Gouz, qui étaient porteurs d’une lettre de Louis XIV au chah. Ils devaient commencer par remettre « au valet de chambre du roy de Perse » la lettre d’introduction suivante :

« Monsieur, s’estant formé depuis quelque temps une grande compagnie à ce royaume par les ordres du Roy pour faire le commerce des Indes orientales et la dite compagnie envoyant vers le Roy de Perse trois de ses députés accompagnez des sieurs Lallain et de La Boulaye, qui ont cognoissance du pays et de la langue, afin de commencer l’establissement du dit commerce dans les Estats de ce prince, Sa Majesté m’a commandé de vous escrire de sa part qu’elle se promet de votre zèle à son service, et de l’affection que vous avez sans doute pour l’advantage de ceux de votre nation, que vous assisterez autant qu’il vous sera possible les dits sieurs Lallain et de La Boulaye et les favoriserez de vostre crédit à toutes les occasions où ils en pourront avoir besoin au lieu où vous estes. Ils sont chargés d’une lettre de Sa Majesté pour le dit Roy de Perse. »

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La mission s’embarqua à Marseille en décembre 1664 sur le vaisseau Le Dauphin de France. Arrivée à Smyrne, elle s’agrégea, par l’intermédiaire de notre consul Dupuy, à une caravane « composée de plus de mille hommes de toutes nations de l’Asie » et par Tokat, Erivan et Tauris, elle arriva à Ispahan le II juillet 1665.

Secondés avec dévouement par le Supérieur de la mission des Capucins d’Ispahan, le P. Raphaël du Mans, et par un négociant français nommé de l’Estoille, reçus en audience par le chah, ils obtinrent que les marchandises importées en Perse par la Compagnie seraient pendant les trois premières années qui suivraient son établissement exemptes de tous droits de douane et de tous péages.

De l’Estoille écrivait le 18 décembre 1665 : « Le Roy les a très bien reçus et avec une démonstration et une joie singulière de voir venir les Français dans ses Estats, ce que lui et ses prédécesseurs avaient toujours souhaité. » Mais les membres de la mission finirent misérablement. Dupont, « qui était le plus judicieux », mourut à Chiraz, et de Lalain aux environs de Bender-Abbas⁠ ⁠; de La Boulaye Le Gouz et Beber, passés aux Indes, y succombèrent également.

La Compagnie des Indes orientales n’exploita pas les privilèges qui lui avaient été accordés en 1665. La grande expédition navale envoyée en 1670 par Colbert en Orient sous les ordres du lieutenant général de La Haye pour établir en certains points choisis des forteresses destinées à y soutenir nos entreprises commerciales, était bien officiellement dénommée « Escadre de Perse ». Mais ses opérations navales et militaires se développèrent uniquement dans l’océan Indien.

Pendant les trente années qui suivirent, l’action de Louis XIV en Perse se borna à demander au chah des faveurs pour les chrétiens qui y habitaient et à recommander à sa bienveillance la communauté des dominicains à Nakhtchivan, les hospices et les écoles que les Capucins entretenaient à Ispahan et à Tauris, les écoles fondées par les jésuites à Erivan et à Chemakhy. Un prélat arménien, Mathieu de Avanic, François Picquet, vicaire apostolique de Nakhtchivan, le P. Pidou de Saint-Olon (frère de l’envoyé de Louis XIV à la cour de Maroc) se chargèrent de transmettre au chah les demandes du roi.

Louis XIV n’eut vraiment de politique persane que pendant la dernière partie de sa vie.

Un missionnaire français en Perse, l’abbé Gaudereau, fut en 1699 informé du désir de chah Hussein d’entrer en rapport avec le roi. Chah Hussein espérait obtenir le concours d’une flotte française pour conquérir Mascate sur les Arabes, et offrait la concession du port de Benderai, situé près de Bender-Bouchir, ainsi que le renouvellement des privileges accordés en 1665.

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En 1703 un Marseillais, Jean Billon de Cansevilles, arriva à Ispahan pour amorcer une négociation. Les agents anglais et hollandais, jaloux d’écarter la France de la Perse, la firent échouer.

Néanmoins, le gouvernement du roi ne laissa pas tomber l’affaire, il chargea un certain Jean-Baptiste Fabre d’une mission en Perse. Pontchartrain écrivit à la Chambre du commerce de Marseille le 13 août 1704 :

J ET MADEMOISELLE PETIT EAN-BAPTISTE FABRE

« Le Roi envoie en Perse le sieur Jean-Baptiste Fabre pour examiner les moyens d’y introduire les marchandises et manufactures du royaume et de lever les obstacles qui peuvent s’y opposer, pour entrer, s’il est possible, en concurrence avec le commerce qui y font les Anglais et les Hollandais. » cinquantaine d’années, établi depuis 1675 environ Ce Jean-Baptiste Fabre était un homme d’une comme négociant à Constantinople, « député de la nation », et qui s’y était signalé par son esprit de décision, lorsque, le 7 mars 1685, l’ambassadeur, M. de Guilleragues, était mort subitement d’apoplexie. Habile, hâbleur, fécond en expédients, « génie extraordinaire », dira de lui le P. jésuite Villotte, Fabre, revenu à Paris, avait fait dans un tripot de la rue Mazarine la connaissance intime d’une fille nommée Claude-Marie Petit, qu’il décida à l’accompagner dans le Levant.

Alors commence un voyage extraordinaire que R. de Maulde La Clavière a raconté jadis avec esprit (Les Mille et une Nuits d’une ambassadrice de Louis XIV).

Fabre, avec sa nombreuse suite quitte Marseille le 2 mars 1705 dans un vaisseau du roi, le Toulouze, débarque à Alexandrette et arrive à Alep. Mais l’ambassadeur de France à Constantinople, M. de Ferriol, profondément irrité contre Fabre, avait déjà prévenu le pacha contre lui. La conduite de Mlle Petit, qui se promenait dans Alep le visage découvert, tenait cercle la nuit au consulat, fit scandale et ameuta contre lui capucins, carmes et jésuites. Les Turcs interdirent à Fabre de continuer son voyage. Mais il n’était pas homme à se déconcerter pour si peu. Il décampe subrepticement d’Alep avec Mlle Petit et dans un mauvais bateau arrive incognito à Constantinople, s’y cache dans le palais de l’ambassadeur persan, finalement traverse l’Anatolie, franchit la frontière turco-persane et arrive à Erivan. Mais alors survient une catastrophe : le 16 août 1706, Fabre meurt.

HIST. DES COLONIES : LEVANT.

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L OUIS MICHEL

Ferriol, satisfait de reprendre en mains cette mission qui lui Six jours après qu’il eut appris la mort de Fabre, M. de avait échappé, envoya pour la continuer son secrétaire, Louis Michel, admis à l’ambassade de Constantinople par la protection du comte de Montmor, et qui avait en 1704 rempli avec succès une mission en Hongrie. C’était un jeune homme de vingt-huit ans, hardi, décidé à profiter de cette aventure pour se signaler. Il arrive en Perse, mais Mlle Petit, dès la mort de Fabre, s’était proclamée chef de l’ambassade.

Alors commence entre Mlle Petit et Michel une lutte pleine de péripéties. Finalement, après avoir failli triompher et avoir même été reçue par le chah, Mlle Petit, que, malgré sa prodigieuse énergie, ses forces physiques finirent par trahir, céda la place à Michel et retourna à Constantinople.

M. de Pontchartrain était excédé de toutes ces aventures. Sur les instances de Ferriol il se décida pourtant à délivrer à Louis Michel une lettre de créance qui fut signée à Versailles le 4 août 1707.

Michel avait poursuivi sa route : le 13 mai 1708 il arriva à Djoulfa, le faubourg chrétien d’Ispahan. Le 7 juin, il fut admis à l’audience solennelle de chah Hussein, qui fut suivie d’un dîner d’apparat, puis d’une audience privée. La Cour de Perse désirait vivement se lier avec la Cour de France. Michel fut fêté⁠ ⁠; il reçut des présents des ministres et du chah⁠ ⁠; on lui offrit des fêtes champêtres avec illuminations magnifiques, on lui fit visiter palais et jardins⁠ ⁠; le chef des eunuques blancs introduisit « son ami » dans le jardin zoologique royal où des animaux rares s’ébattaient. Mais Louis Michel voulait rapporter quelque chose de substantiel, un traité. Il réussit et conclut avec chah Hussein en septembre 1708 un traité en trente et un articles, dont voici les dispositions principales :

« Les marchands et autres de la nation française, qui viendront tant par mer que par terre aux portes et frontières du vaste empire de Perse seront reçus agréablement et traités honnêtement par les beglerbeys, vizirs, officiers et commissaires du Divan. Ils pourront occuper en Perse, comme ils le font dans les Échelles de Barbarie, des fondoucks, sur lesquels le pavillon de France sera arboré. Exempts de taxes personnelles pendant leur séjour, ils pourront faire entrer en franchise toutes marchandises pendant les cinq années qui suivront la ratification du traité. »

D’autres articles sont relatifs au jugement des contestations entre Français et Persans, aux dettes et aux successions et enfin au libre exercice du culte catholique.

« Les évêques et les religieux francs résidant en tout notre empire pourront s’occuper à leurs prières et faire exercice de leur religion dans les lieux et maisons où ils seront logés, sans que personne puisse les empêcher ni les inquiéter, à condition qu’à l’extérieur et dehors de leurs maisons ils ne feront rien qui soit contraire à la religion des douze imans. »

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Les représentants du roi de France sont assurés d’un honorable accueil : « Lorsque les ambassadeurs ou envoyés du seigneur Empereur viendront à notre salle d’audience, semblable au paradis, ils y recevront les honneurs et le cérémonial convenables à chacun d’eux. »

L’AMBASSADE DE MEHEMET RIZA EN FRANCE ET LE TRAITE DE 1715.

Il sembla d’abord qu’aucun résultat durable ne dût sortir de ces missions fécondes en péripéties. A Versailles, le traité rapporté par Michel, qui était revenu à Toulon le Ier septembre 1709, ne fut pas ratifié⁠ ⁠; à Ispahan, Anglais et Hollandais s’opposaient de leur mieux à son exécution. Cependant, M. de Galisson, coadjuteur de l’évêque de Babylone, et l’abbé Richard, des missions étrangères, défendaient les intérêts français. Chah Hussein nourrissait toujours l’espoir d’un concours naval dans l’attaque de Mascate. La nouvelle des victoires de Marchiennes et de Denain, que le comte des Alleurs, successeur de Ferriol à l’ambassade de Constantinople, avait diligemment adressée à l’abbé Richard, fit coup de théâtre à Ispahan. Richard suggéra l’envoi d’une ambassade à Versailles et s’offrit pour organiser mystérieusement l’entreprise. Chargé de choisir et de mettre en route l’envoyé, le khan d’Erivan s’adressa à un fonctionnaire obscur, le percepteur d’impôts Mehemet Riza Beg, qui, moyennant dix mille écus de gratification, accepta la mission. Ses aventures de voyage, que M. Maurice Herbette a jadis spirituellement racontées (Une ambassade persane sous Louis XIV), forment le pendant de celles de Fabre et de Mile Petit en Perse.

Mehemet Riza Beg part d’Erivan le 15 mars 1714. Dès son arrivée à Constantinople, il est suspecté, surveillé et arrêté. Mais il défend habilement son incognito, se donne pour un seigneur persan, qui voyage pour accomplir à la Mecque son devoir de bon musulman et, moyennant quelques bakchichs, il recouvre sa liberté et s’embarque à bord d’un bateau de pèlerinage, qu’il savait devoir toucher à Alexandrette. Un bâtiment français, la Vierge de Grâce, l’y attendait. Une nuit, Riza fausse compagnie à ses coreligionnaires et s’y glisse. La Vierge de Grâce appareille incontinent et, le 23 octobre 1714, elle déposait Mehemet Riza Beg sur le quai de Marseille. Toute cette intrigue avait été habilement conduite par un drogman grec de l’ambassade de France à Constantinople nommé Etienne Padery.

Un gentilhomme de la maison du roi, François Pidou de Saint-Olon, un missionnaire orientaliste, Gaudereau, et Padery furent chargés de la conduite de l’ambassade.

548 MEHEMET RIZA

Parti de Marseille le 23 décembre 1714, l’ambassadeur persan remporta un grand succès de curiosité dans les villes qu’il traversa, Lyon, Roanne, Nevers. Il fit son entrée solennelle à Paris le 7 février 1715 et fut logé à l’hôtel de la rue de Tournon où « l’on festinait les grandeurs ». Sa réputation d’homme intraitable était déjà bien établie. « Il est vif, fastueux, entêté et pour ainsi dire entièrement ingouvernable, avait déjà écrit de Marseille Saint-Olon au ministre marquis de Torcy. Il accompagne tout ce qu’il dit et fait de tant de hauteur, qu’il semble être plutôt venu pour nous donner la loi que pour écouter la justice de nos remontrances. » « C’est la tête la plus folle qu’on puisse jamais voir, écrit dès qu’il est à Paris la duchesse d’Orléans à la rangrave Louise de Palatinat. Devient-il de méchante humeur, il grince des dents, tire son sabre et son poignard, et veut mettre tout à bas. » L’audience royale eut lieu le 19 février 1715. De bonne heure, le baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, et le maré- L.M chal de Matignon vinrent dans un carrosse de la cour chercher l’ambassadeur à son hôtel. A Versailles, le cortège s’organisa dans l’avenue de Paris, devant la maison du premier valet de chambre du roi, Bontemps. Monté sur un cheval couvert d’une housse brodée, Riza s’avança, précédé de son drapeau et escorté du maréchal de Matignon, du baron de Breteuil et de ses Persans. Une foule innombrable couvrait les avenues et la place d’armes. Après quelques instants d’arrêt dans l’appartement du duc de Guiche, colonel des gardes, Riza pénètre dans la grande galerie. Toute la cour y était rassemblée. Sur les gradins, les dames, « en robes de chambre » magnifiques et leurs pierreries dans les cheveux, assistaient à la cérémonie, non officiellement, mais incognito, en « bayeuses », subtilité d’étiquette, qui les autorisait à s’asseoir devant le roi. Sur un trône somptueux élevé de huit marches et sous un dais à fond d’argent relevé en broderie d’or, le roi était assis, la tête couverte. Il était vêtu d’un habit d’étoffe noir et or avec boutons de diamants et portait la croix de l’Ordre du

MEHEMET RIZA
Gravure MEHEMET RIZA
Illustration de l'ouvrage, page 548
Gravure sans légende (page 548)
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Saint-Esprit, en diamants. A la droite du roi, le dauphin, âgé de cinq ans, tenu en lisière par sa gouvernante, la duchesse de Ventadour. Sur les marches du trône, les princes et les princesses du sang.

Riza fait un premier salut. Le roi se lève et se découvre. Riza atteint, non sans peine, le pied du trône, monte sur la plate-forme où le roi était assis, et remet sa lettre de créance que le roi passe au marquis de Torcy. Le roi lui adresse la parole pour lui demander des nouvelles du chah. Riza répond et il s’engage ainsi un dialogue qui manqua quelque peu de décorum. Padery remplit l’office d’interprète.

Après l’audience, Riza se rendit chez le dauphin, puis dans l’appartement du duc de Guiche, où il refusa de faire honneur au repas qui avait été préparé, les mets ayant été accommodés par un cuisinier chrétien. Riza rentra à huit heures du soir rue de Tournon⁠ ⁠; il s’était montré de bonne humeur et aucun de ses accès habituels de violence n’était venu troubler la sérénité de cette journée. Journée historique dans les relations de la France et de la Perse, car à aucune époque ambassadeur persan ne fut honoré par un souverain français à l’égal de Mehemet Riza Beg.

Le voyage de l’ambassadeur en France avait pour raison d’être la conclusion d’un nouveau traité entre la France et la Perse. Aussitôt après la réception, Louis XIV désigna comme négociateurs : le marquis de Torcy, le comte de Pontchartrain, Nicolas Desmarets, contrôleur général des finances, et Danycan de Landivisiau, maître des requêtes et intendant du commerce pour la généralité de Paris.

Mais Riza ne mit aucun empressement à traiter. Une jolie demeure, une table plantureuse, des bains à domicile, une voiture attelée de beaux chevaux dans laquelle on visitait commodément Paris, des intrigues galantes, les charmes d’une sultane favorite : la vie en France n’était-elle pas agréable⁠ ⁠? Pourquoi se hâter de retourner en Perse⁠ ⁠?

Ce fut le 13 juin 1715 seulement que les ministres purent avoir une première conférence d’affaires avec l’ambassadeur. Il apparut aussitôt que l’on avait de part et d’autre des vues très différentes. Mehemet Riza aurait voulu rapporter à Ispahan la promesse de l’envoi de vaisseaux français qui auraient aidé la flotte persane à détruire Mascate. Les ministres français cherchaient « le bien du commerce » et l’amendement en notre faveur du traité d’Ispahan de 1708. Secondés par les interprètes Gaudereau et Padery, ils réussirent à faire accepter à Mehemet Riza Beg un traité purement économique sans prendre aucun engagement d’opération navale sur la côte sud de l’Arabie.

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Les négociations durèrent deux mois. Le 13 août 1715 le traité fut signé à Versailles dans l’appartement du marquis de Torcy après l’audience de congé de l’ambassadeur, audience qui, en raison de l’état d’affaiblissement du roi, fut très écourtée.

Le traité accordait aux marchands français le droit d’importer en Perse et d’en exporter en franchise les marchandises qui leur plairaient. L’exportation des chevaux persans, dont on était très avide en France, bénéficierait des mêmes avantages. Les marchands jouiraient à Ispahan et dans les villes frontières de la concession gratuite de maisons d’habitation et de magasins. A l’ambassadeur de France accrédité à la cour de Perse était accordée la préséance sur les ambassadeurs des autres nations.

Les ministres français, sentant bien l’inconvénient de laisser Mehemet Riza rentrer à Ispahan les mains vides d’avantages, annexèrent au traité des articles stipulant que des privilèges seraient accordés aux consuls et aux marchands persans qui résideraient en France.

La mission de Riza était terminée. Pour éviter de passer par la Turquie, où il aurait couru des dangers, il avait annoncé son intention de retourner en Perse par la Moscovie.

Une frégate, l’Astrée, fut armée au Havre pour le transporter dans la Baltique. Mais il s’attardait à Paris. Enfin, le 30 août, Louis XIV étant à l’agonie, Pontchartrain obligea Riza à partir avec sa suite pour Le Havre.

Riza avait décidé sa favorite, Mme d’Epinay, à l’accompagner. Il l’enleva au Havre, en la faisant transporter subrepticement à bord de l’Astrée dans une caisse percée de trous et meublée d’un matelas et d’un oreiller.

Après un voyage de vingt et un mois fécond en aventures et en péripéties, Mehemet Riza arriva en mai 1717 à Ispahan. Mais de grands changements y étaient survenus depuis son départ⁠ ⁠; ses protecteurs étaient morts ou tombés en disgrâce⁠ ⁠; lui-même, pour vivre pendant le voyage, avait vendu les présents destinés par Louis XIV à chah Hussein. Le traité qu’il rapportait fut sévèrement jugé. Se voyant menacé d’une disgrâce complète, peut-être même d’une condamnation, Riza, affolé, s’empoisonna.

Les relations entre la France et la Perse continuèrent pendant les premières années du règne de Louis XV, qui furent en même temps les dernières de celui de chah Hussein. Un Persan nommé Agobjean fut installé à Marseille comme consul, et un consul de France, Ange de Gardane, sieur de Sainte-Croix, résida à Ispahan.

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PADERY

Mais l’agent français qui joua à cette époque le rôle le plus actif en Perse fut ce même Etienne Padery, qui avait guidé Mehemet Riza Beg pendant son ambassade. Padery quitta la France en mars 1719 avec le titre de consul à Chiraz. L’objet de sa mission était d’obtenir la ratification du traité de 1715, car « on forma le grand projet de l’établissement de la Compagnie des Indes dans lequel on fit entrer le commerce de la Perse comme une des parties les plus intéressantes ». Arrivé à Ispahan à la fin de 1721, Padery fut reçu par chah Hussein et obtint quatre commandements, dont le plus important concédait « l’exemption de tous droits tant sur les personnes des Français et de leurs officiers que sur toutes les sortes de marchandises de quelque païs que ce soit qu’ils porteront en Perse ou qu’ils emporteront et ce, en exécution du traité fait entre les ministres de Sa Majesté et l’ambassadeur de Perse en 1715 ».

Cette ratification du traité de 1715 ne devait pas avoir d’effet. Au moment même où Padery obtenait ces commandements, Ispahan était déjà assiégé par le chef afghan Mohammoud et une période de luttes intestines allait commencer pour la Perse. Padery a laissé un récit très circonstancié du siege d’Ispahan et de la chute de chah Hussein.

Pendant cette période, l’activité des Français en Perse se manifesta sous une forme commerciale, religieuse et géographique.

LE P. RAPHAËL

Parmi les commerçants établis à Ispahan, Isaac Botet de l’Estoille fut le plus notable. Il rendit de grands services aux agents de la Compagnie des Indes orientales, hébergea de Lalain et de La Boulaye Le Gouz et leur donna son fils Louis comme interprète. Quoique calviniste, il avait fait élever ses enfants dans la religion catholique et lui-même, instruit par le P. Ange de Labrosse, se convertit à ses derniers moments.

Plusieurs des nombreux religieux français, carmes, capucins, jésuites, établis en Perse, composèrent des ouvrages qui méritent d’être cités. Envoyé par le cardinal Barberini en Orient pour y remplir une mission apostolique, le P. Philippe de la Très Sainte Trinité arriva à Ispahan en août 1629. Il y séjourna neuf mois, puis il se rendit dans l’Inde, où il resta neuf ans. Il publia en 1649 à Lyon un Itinerarium orientale, dont l’un de ses confrères, le P. Pierre de Saint-André, donna en 1652 une version française intitulée : Voyage d’Orient du R. P. Philippe de la Très Sainte Trinité, carme déchaussé, où il décrit les divers succez de son voyage, plusieurs régions d’Orient, leurs montagnes, leurs mers et leurs fleuves, la chronologie des Princes qui y ont dominé, leurs habitans tant chrétiens qu’infidèles.

II. — RÉSIDENTS ET VOYAGEURS FRANÇAIS AU XVIIE SIÈCLE

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L’Estat de la Perse en 166o du P. Raphaël du Mans est un ouvrage de haute valeur, qui peut être mis en balance avec les Voyages de Chardin. Jacques Dutertre, en religion le P. Raphaël, né en août 1613 au Mans, où son frère exerçait la charge d’avocat au siège présidial, fut pendant quarante ans le supérieur du Couvent des Capucins à Ispahan. Il y mourut le ter avril 1696 à l’âge de quatre-vingt trois ans. Considéré des souverains qui se succédèrent de chah Abbas II à chah Hussein, en relations avec les grands et les lettrés, le P. Raphaël fut en situation de recueillir sur la Perse les renseignements les plus étendus. L’Estat de la Perse fut rédigé à la demande de Colbert⁠ ⁠; il était resté inédit jusqu’à nos jours. Castonnet des Fosses eut le mérite d’attirer, au Congrès des Sociétés savantes de 1887, l’attention des géographes et des historiens sur ce document, et l’éminent orientaliste Charles Schefer celui de l’éditer en 1890 avec un savant commentaire.

Les services que le P. Raphaël rendit aux études ne se bornèrent pas à la rédaction de cet ouvrage. Il dépensait libéralement au profit des voyageurs français, ses hôtes, les trésors de ses connaissances.

Les Relations de Tavernier, de Thévenot et de Chardin sont nourries du suc de ses entretiens.

D’autres ouvrages sur la Perse, émanant de religieux, furent publiés pendant la seconde moitié du xvile siècle et le commencement du xville, tels que les Relations nouvelles du Levant du P. Gabriel de Chinon en 1671, l’Etat présent de la Perse du P. Sanson en 1694 et enfin le Voyage d’un missionnaire de la Compagnie de Jésus en Turquie, en Perse et en Arménie, en Arabie et en Barbarie, composé sur les notes du P. jésuite Villotte par son frère le P. Nicolas Frizon, qui parut en 1730 et qui l’emporte notablement en valeur sur les précédents.

N’omettons pas de signaler les essais d’autres religieux pour faire connaître en France la langue persane. Le P. Ignace de Jésus, compagnon du P. Philippe, publia en 1661 une Grammatica lingue persice. Un carme déchaussé, le P. Ange de Labrosse, qui résida en Perse de 1664 à 1673, donna, après une traduction en latin de la Pharmacopée persane, un Dictionnaire persan-italien-latin, 1684, où les érudits ont d’ailleurs plus tard relevé d’assez nombreuses erreurs.

553 JEAN THÉVENOT

En matière de connaissances sur la Perse, les voyageurs laïcs ne le cédèrent pas aux religieux, et plusieurs des Relations parues au XVIIe siècle occupent une place de choix dans notre littérature exotique.

Fils d’un éditeur de cartes géographiques, Jean-Baptiste Tavernier, né à Paris en 1605, éprouva en écoutant les « curieux » qui fréquentaient chez son père, un vif désir de visiter les pays étrangers. Il avait déjà parcouru une partie de l’Europe quand en 1636, à Ratisbonne, où l’avait attiré le spectacle du couronnement de l’empereur Ferdinand II, le P. Joseph lui proposa d’accompagner l’abbé de Chappes, frère du maréchal d’Aumont, à Constantinople. Ayant ainsi abordé l’Orient, Tavernier y retourna cinq fois en vingt-cinq ans. Habile négociant, il s’enrichit dans le commerce des pierres précieuses. Esprit très ouvert, il recueillit quantité de renseignements sur la Perse occidentale, notamment. En 1676, parut l’ouvrage justement réputé : Les six voyages de J.-B. Tavernier, écuyer, baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse et aux Indes. CHARDIN

CHARDIN, d’après un portrait de l’époque
Gravure CHARDIN, d’après un portrait de l’époque
JEAN CHARDIN

Disposant de puissants moyens person- (D’après un portrait de l’époque). nels, Jean Thévenot, né en 1633 à Paris, fit en 1655 et 1656 un premier voyage à Constantinople et en Egypte. Il retourna dans le Levant en 1664 et parcourut la Perse occidentale jusqu’au golfe Persique. Il succomba au retour, le 28 novembre 1667, à Miane en Azerbeidjan. La Relation d’un voyage fait au Levant, dans laquelle il est curieusement traité des Estats sujets au Grand Seigneur, fut publiée partie de son vivant, partie après sa mort. lier-Deslandes : Les Beautez de la Perse ou Description de L’ouvrage d’un compagnon de Tavernier, André Dauce qu’il y a de plus curieux dans ce royaume, contient de bonnes descriptions des villes et des monuments.

Mais ce sont Les voyages du chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient qui constituent sans conteste le meilleur ouvrage que notre littérature exotique ait produit sur la Perse.

554

Né à Paris le 26 novembre 1643, Jean Chardin fut envoyé à vingt et un ans par son père dans le Levant pour y faire le commerce des pierres précieuses. Son premier séjour en Perse dura six ans. Revenu en France, il s’aperçut bientôt que sa condition de protestant lui fermait tout avenir. Après avoir fait exécuter les bijoux qu’Abbas II lui avait commandés, il repartit donc pour la Perse en août 1771. Il y resta six ans. A son retour, il s’établit en Angleterre, fut distingué par Charles II, et partagea sa vie entre des fonctions diplomatiques et la rédaction de son livre.

« Je commençai le second voyage en 1671 et ne l’achevai, écrit-il, qu’en 1677. La forte envie que j’avais de bien connaître la Perse et d’en donner des relations exactes et fidèles, me fit employer tout ce temps à étudier le plus qu’il me fut possible la langue du pays, à connaître avec exactitude les mœurs et les coutumes de ses peuples, à fréquenter et suivre régulièrement la cour, à y converser avec les grands et les savants et enfin à y examiner soigneusement tout ce qui pouvait mériter la curiosité de notre Europe par rapport à un grand et vaste pays que nous pouvons appeler un autre monde, soit par la distance des lieux, soit par la diversité des mœurs et des manières. En un mot, je pris tant de soin et de peine à m’instruire de ce qui regarde la Perse que je connois, par exemple, Ispahan mieux que Londres, quoique j’y sois établi depuis vingt-six ans⁠ ⁠; que je parle le persan avec autant de facilité que l’anglais et presque aussi aisément que le français⁠ ⁠; que j’ai vu presque tout ce grand empire, l’ayant entièrement traversé dans sa longueur et dans sa largeur, et ayant parcouru ses mers Caspienne et Océane d’un bout à l’autre, et ses frontières en Arménie, en Ibérie, en Médie, en Arabie et vers le fleuve Indus⁠ ⁠; et qu’à l’égard du peu d’endroits où je n’ai point été moi-même, je m’en suis tellement informé, que je croirois, par manière de dire, m’y reconnoitre si j’y étois soudainement transporté. »

Etat politique et économique, géographie, usages, mœurs, histoire, Chardin a traité tous les sujets. Son esprit est affranchi de tout parti pris. Il met en relief les qualités des Persans, mais il ne cèle ni leurs défauts, ni même leurs vices. Son livre, lecture aussi attachante qu’instructive, est une véritable encyclopédie de la Perse pendant la seconde moitié du xvire siècle. Chardin le publia en 1711, deux ans avant sa mort survenue près de Londres le 26 janvier 1713. Il a eu cette fortune posthume qu’une nouvelle édition accompagnée d’un savant commentaire en ait été donnée un siècle plus tard en I8ıı par l’éminent orientaliste Langlès.

Il n’y eut pendant le xvIlle siècle aucune relation diplomatique officielle entre la France et la Perse. Mais quelques Français séjournèrent ou voyagèrent en Perse occasionnellement.

III. — RÉSIDENTS ET VOYAGEURS FRANÇAIS EN PERSE AU XVIII® SIÈCLE.

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JACQUES ET JEAN-FRANÇOIS ROUSSEAU

Dans la suite de l’ambassadeur Louis Michel, figurait un joaillier de Genève, Jacques Rousseau, qui était l’oncle de Jean-Jacques. Resté à Ispahan après le départ de Michel, il entra si avant dans l’intimité de chah Hussein, qu’il se permettait de lui faire des représentations sur son indifférence pour les affaires publiques.

Lors de la prise d’Ispahan par les Afghans en 1722, une aventure survint qui devait plus tard assurer sa fortune à la cour de Perse. Pendant que les Afghans pillaient le palais, un vieil eunuque eut l’idée de jeter dans un puits les joyaux de la couronne⁠ ⁠; peu après il fut massacré. Jacques Rousseau, qui avait eu connaissance de ce geste, demeura le seul dépositaire du secret de la cachette. Quand chah Thamas, après avoir battu les Afghans, fut monté sur le trône, Jacques Rousseau le lui révéla. Il conquit ainsi d’emblée la faveur du nouveau souverain, qu’il conserva sous Nadir chah et ses éphémères successeurs.

CAVALIER PERSAN, d’après un dessin de l’album de CHARDIN
Gravure CAVALIER PERSAN, d’après un dessin de l’album de CHARDIN

Il vécut à Ispahan près d’un demi-siècle. Il y épousa Reine de l’Estoille, l’une des filles du grand négociant dont nous avons parlé plus haut, et y resta, les troubles politiques ayant fait fuir ses collègues, le seul CAVALIER PERSAN représentant de la France. (D’après un dessin de l’album de Chardin).

Après la mort de son père survenue en 1753, son fils Jean-François alla s’établir à Bassora, où il entra au service de la Compagnie française des Indes, mais il eut plus d’une occasion de soutenir le bon renom de la France en Perse.

Le consul de Bassora, Pyrault, essaya, sur l’ordre du ministre de la Marine, duc de Choiseul-Praslin, de rouvrir des relations commerciales avec la Perse. Jean- François Rousseau qui, ayant passé sa jeunesse à Ispahan, parlait le persan, se chargea, à la demande du consul, de cette mission. Il monta à Chiraz en 1768 et y retourna en 1770. La Perse était alors gouvernée par un soldat heureux, Kerim Khan. Courtisan avisé, doué de l’esprit d’à-propos, flattant les goûts littéraires du souverain auquel il récitait de longs passages des écrivains nationaux Hafiz, Saadi et Ferdouçi, Rousseau conquit la faveur de Kerim Khan. Il obtint pour la France la cession de l’ile de Kharek située dans le golfe Persique, en face de Bender- Bouchir, place dont il avait discerné l’importante situation stratégique.

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Jean-François Rousseau contracta avec des personnages importants, pendant ses séjours à Chiraz, des relations qui devaient trente ans après (on les verra plus loin) porter fruit, quand le Premier Consul prit l’initiative d’exercer une action politique en Perse.

Jacques et Jean-François Rousseau connurent en Perse un Français qui y vécut dans des conditions bien étranges, Siméon de Verville.

Envoyé par l’Académie des Sciences dans le Levant pour y faire des observations astronomiques et d’histoire naturelle, Siméon de Verville avait apostasié et s’était fait musulman sous le nom de Mohammed Rizai. Il obtint la faveur de chah Hussein, qui lui offrit un pavillon dans sa splendide résidence de Ferhabad, voisine d’Ispahan.

JEAN OTTER

Siméon de Verville y installa un cabinet de physique, un laboratoire de chimie et y rassembla une collection précieuse de manuscrits, qui fut dispersée à sa mort. D’autres savants français voyagèrent en Perse pendant le XVIIIe siècle.

Jean Otter, d’origine suédoise, mais converti au catholicisme et établi en France, fut envoyé à Constantinople par le comte de Maurepas pour se perfectionner dans la connaissance des langues orientales et s’enquérir des moyens de rétablir le commerce des Français en Perse. Bien accueilli par l’ambassadeur marquis de Villeneuve, logé au Palais de France, Otter passa deux ans à Constantinople, où il profita particulièrement de l’enseignement du géographe Ibrahim effendi. Se joignant à un ambassadeur persan qui retournait dans son pays, il arriva à Ispahan en juillet 1737⁠ ⁠; il y séjourna vingt mois, y continua ses études et s’y lia avec les savants persans qui avaient survécu aux troubles politiques. Otter fit ensuite un séjour de quatre années à Bassora, où il exerça les fonctions de consul, et revint en 1744 en France. Le Voyage en Turquie et en Perse, qu’il publia en 1748, contient l’histoire des derniers princes de la dynastie des Safis, de l’attaque des Afghans, de l’avènement et du règne de Nadir chah.

Le botaniste André Michaux, qui est surtout connu par ses voyages scientifiques dans l’Amérique septentrionale, avait commencé sa carrière par un séjour de deux ans en Perse, de 1784 à 1786.

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A NTOINE OLIVIER ET GUILLAUME BRUGNIERE

Les naturalistes Guillaume-Antoine Olivier et Jean-Guillaume Brugnière, qui avaient fait un long voyage dans les îles de l’Archipel et en Egypte, furent invités en l’an III par le Comité de Salut public à se rendre en Perse pour tenter d’y renouer des rela- MER NOIRE Échelle •Tiffis 0 100 200 300 400Km. Trébizonde® ARMÉNIE Sivas R U Araze Mersina Alexandrette Severek™ liarbekir Maraga Tabriz- Enseti Astrabad Meched

Alep bHama Mossou Erbil Arbel Senne Kasw CANDERAN Semnan ’Charout Sebzevar

*Beirouth ®Damas RIE Désert SO POTAMI Bagdad P •. E *Teheran S KHORASSAN E Tebbes Toun

Jérusalem de Syrie TRAK-ARABI BISTAN Alspahan colezd KÜHISTAN Bassora ¡Persépolis Chiraz Jaubert Bender FARS Romieu Bouchie Jouannin G. Gardane et sa mission Bender-Abbas Lieutenant Trezel Fabvier Capitaine Truilhier tions diplomatiques avec Mohamed Aga Khan qui, après la mort de Kerim Khan, en 1779, avait réussi, non sans lutte, à prendre le pouvoir. Verninac, envoyé extraordinaire de la République à Constantinople, leur écrivit le 30 août 1795 dans le style ampoulé du temps : « Une carrière nouvelle s’ouvre devant vous. Votre main a soulevé le voile de la statue d’Isis et recueilli dans l’Archipel les moissons échappées à Tournefort⁠ ⁠; la Perse à son tour vous appelle. Dans cette contrée presque vierge encore, la Nature et la Politique offrent un champ vaste à vos observations et à vos talents. La République attend de votre zèle que vous le parcouriez tout entier et j’y mets pour moi la plus entière confiance. »

DErivar TURKESTAN

ITINÉRAIRES DES ENVOYÉS ET OFFICIERS FRANÇAIS EN PERSE, 1805 A 1809

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Parvenus à Téhéran par Bagdad et Kirmancha, Olivier et Brugnière furent reçus le 23 septembre 1796 par le ministre de Mohamed Aga Khan. « Instruit des succès de Mohamed Aga Khan, lui dirent-ils, le gouvernement français les avait chargés de venir en Perse pour sonder les dispositions de son cœur à l’égard de la France » et proposer le renouvellement éventuel des traités de 1708 et de 1715.

Mais Olivier et Brugnière firent piètre figure à Ispahan. Leur bourse était mal garnie, ils n’apportaient pas de présents⁠ ⁠; ils avaient eu le tort de quitter leurs vêtements de Français et de se vêtir à l’orientale. On ne les considéra pas et ils ne rapportèrent qu’une réponse banale à la lettre qu’ils avaient remise au ministre persan de la part de Verninac.

Revenus à Bagdad, ils écrivirent le 29 décembre 1796 au général Aubert du Bayet, successeur de Verninac au Palais de France, qu’il y avait peu de fond à faire sur la Perse. « Il n’y a aucune foi à accorder au gouvernement persan actuel qui est dépourvu de moyens suffisants pour soutenir de grandes entreprises. Il est étranger à toutes les combinaisons politiques dont on pourrait lui faire ouverture. Il ignore même le nom des nations qui jouent maintenant le rôle le plus important en Europe. »

Les deux voyageurs revinrent à Constantinople en l’an VI, rassemblèrent leurs collections et prirent le chemin de la France par l’Italie. Mais Brugnière, qui était malade depuis son départ de Téhéran, mourut à Ancône le 2 octobre 1798.

Olivier publia lentement ses observations sous le titre de Voyage dans l’Empire ottoman (3 vol., 1802-1807). Il avait été élu membre de la Classe des Sciences physiques et mathématiques de l’Institut national le 26 mars 1800.

A aucune époque de notre histoire, nous ne déployâmes autant d’activité en Perse que sous le premier Empire.

Dès qu’il eut mis un terme à l’expédition d’Egypte et rétabli la paix avec la Porte ottomane par le traité de Paris du 6 messidor an X (25 juin 1802), Napoléon porta ses vues sur la Perse.

Dans les Instructions qui furent remises en octobre 18o2 au général Brune, ambassadeur de la République à Constantinople, par le ministre des Relations extérieures, figurait cette phrase : « Le Gouvernement désire que l’ambassadeur se procure des renseignements très exacts sur les différents pachaliks et en fasse part au cabinet. Il doit même pousser ses recherches jusqu’à la Perse. »

IV. - LA MISSION GARDANE

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ES PRÉLIMINAIRES DE L’ALLIANCE FRANCO-PERSANE

Si Napoléon présumait en 18o2 que la Perse pourrait devenir une alliée éventuelle contre la Russie en retenant des troupes au sud du Caucase et contre l’Angleterre en la menaçant d’une attaque dans l’Inde, il n’existait pas de rapport officiel entre le gouvernement français et Feth Ali chah, qui depuis 1797 avait succédé à son oncle Mohamed Aga. Sur l’invitation de Talleyrand, Jean-François Rousseau, qui de Bagdad, où depuis plus de vingt ans il gérait le consulat général, avait entretenu des relations en Perse, fait des ouvertures à ses amis d’Ispahan. Le 20 octobre 1804, il rend compte au ministre de leur succès :

« J’ai fait entrevoir à plusieurs personnes qui sont à la tête des affaires et particulièrement à mon intime ami le cheik ul islam d’Ispahan, nommé Mirza Morteza, premier magistrat du royaume, l’intention où était Sa Majesté l’Empereur d’entrer en correspondance avec Feth Ali chah. Par ses réponses, il me dit qu’il était charmé de cette apparence de liaison qui allait se former entre les deux souverains, m’assurant que rien ne flattait tant le roi de Perse que de recevoir quelques marques d’amitié de la part de l’illustre chef de l’Empire français, dont le nom connu de grand Bonaparte retentit depuis longtemps dans ses États. »

Ce bon accueil s’explique par la crainte que la Russie inspire à Feth Ali chah. Depuis un quart de siècle, les Russes progressent sans arrêt vers le sud. Dans la mer Noire ils ont conquis la Crimée et se sont avancés jusqu’à l’embouchure du fleuve Rion (le Phase de l’antiquité), où ils ont construit la forteresse de Poti. Même succès sur les côtes occidentales de la mer Caspienne, dont ils sont les maîtres depuis Bakou jusqu’à l’embouchure du Kurs⁠ ⁠; ils menacent de conquérir les provinces du Ghilan et du Mazandéran. Malgré les véhémentes protestations de Feth Ali chah, ils ont mis la main sur la Géorgie. Et leur marche en avant continue⁠ ⁠; ils ont franchi l’Araxe, ils ont failli s’emparer d’Erivan.

Or c’est dans ces conjectures, où il se sent gravement menacé, que Feth Ali chah est informé des ouvertures que lui fait indirectement le grand Bonaparte, le chef de la nation française. Comment n’y répondrait-il pas favorablement⁠ ⁠?

Le 12 décembre 1804 le maréchal Brune se tenait dans la grande rue de Péra, devant la porte du Palais de France, prêt à partir, sa mission à Constantinople étant achevée. Il avait déjà un pied à l’étrier, quand un Arménien modestement vêtu se présente et demande à lui parler en particulier. Le maréchal y consent, et rentre avec l’inconnu dans le palais, puis dans son cabinet. L’Arménien tire alors de son vêtement un sac, et du sac un écrit en caractères orientaux. Le maréchal mande le seul fonctionnaire capable de le déchiffrer, le conseiller d’ambassade Pierre Ruffin, qui reconnaît de prime abord le paraphe de Feth Ali chah, puis traduit le document (La vie de Pierre Ruffin, orientaliste et diplomate).

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Après des compliments à l’adresse de Bonaparte et un récit de l’invasion des Russes dans l’Azerbeidjan, le message proposait une attaque simultanée contre eux :

« La plume de l’amitié vous notifie qu’à la saison du printemps, notre armée conquérante et nos sublimes étendards seront encore mis en mouvement vers les terres des Russes. Que le héros fondateur des principes de la souveraineté destine aussi une infanterie considérable et une nombreuse cavalerie au même objet, qu’il les fasse entrer sur les terres des Russes par le côté qui offre le passage le plus facile aux Français. »

Saisi de cette proposition par le maréchal Brune, l’Empereur fait immédiatement acheminer deux envoyés vers Téhéran, le secrétaire interprète Amédée Jaubert et l’adjudant-commandant Alexandre Romieu.

Ils arrivent à Constantinople respectivement en avril et en mai 1805, et sous la direction de Ruffin y préparent leurs aventureuses missions.

Par Alep, où Jean-François Rousseau lui adjoint l’interprète Georges Outrey, Romieu arrive à Téhéran le 24 septembre 1805. Il est reçu le ter octobre par Feth Ali chah, auquel il remet un message de Napoléon :

« Un de mes serviteurs (Jaubert) a dû te porter les premiers témoignages de mon amitié. Celui que je t’envoie aujourd’hui est particulièrement chargé de s’informer de tout ce qui intéresse ta gloire, ta puissance, tes besoins, tes intérêts, tes dangers. C’est un homme de courage et de jugement. Il verra ce qui manque à tes peuples pour que leur intrépidité naturelle soit secondée par le secours de ces arts mal connus en Orient et dont l’état des nations du nord et de l’occident rend la connaissance indispensable à tous les peuples du monde. »

Dans une seconde audience, le 4 octobre, Romieu remit au chah les présents de l’Empereur. Mais il était arrivé à Téhéran fort malade, et le 12 octobre 1805 il succombait. En ordonnant pour Romieu le cérémonial d’obsèques en usage lors du décès des grands de sa cour, Feth Ali chah témoigna sa considération pour l’envoyé de Napoléon.

Amédée Jaubert suivit un itinéraire différent. De Constantinople il passa par la mer Noire, Trébizonde et Erzeroum. Mais à la frontière turco-persane il fut arrêté par le pacha de Bajazid et enfermé dans une cave, où il languit sept mois. Elargi enfin et poursuivant son voyage, il arriva à Téhéran le 5 juin 1806, et fut reçu le 8.

« Je remis au roi de Perse la lettre de Sa Majesté, écrit Jaubert à son ami Ruffin le 20 juin. On y avait mis une pompe extraordinaire. Environ dix mille hommes étaient sous les armes⁠ ⁠; le roi et toute sa cour magnifiquement habillés. Ma lettre fut lue et ensuite le roi m’entretint sur les affaires de ma patrie, sur la grandeur de Bonaparte, sur son amitié pour la France et sur mes malheurs passés. Je fus content de lui et même de moi dans les réponses à toutes ses questions. »

561 DE FINCKENSTEIN

A Téhéran, puis à Sultanich, séjour d’été de la cour, Jaubert, dont l’état de santé était alarmant, fut l’objet de mainte attention. « Jamais un simple envoyé tel que je suis, jamais ambassadeur ou ministre ne reçut tant et de si grands honneurs », écrivit-il. Les témoignages d’amitié que Feth Ali chah reçoit de Napoléon, la victoire d’Austerlitz, dont l’habile consul Jean-François Rousseau lui a fait parvenir l’éblouissante nouvelle, l’ont décidé à faire un pas décisif. Il accrédite un ambassadeur auprès de Napoléon « pour recevoir, écrit le vizir Mirza Chefy à Talleyrand, les faveurs de la présence lumineuse de Sa Majesté le grand Empereur de France, pour lui exposer la vérité du profond attachement qui anime notre cœur pour son auguste personne ».

AMÉDÉE JAUBERT
Gravure AMÉDÉE JAUBERT

L’ambassadeur persan, Mirza Mohammed Riza, arrive à Constantinople le 21 septembre 1806, où le général ambassadeur Sebastiani et le conseiller Pierre Ruffin lui font valoir les avantages que l’alliance avec la France procurera à la Perse. Puis en décembre il s’achemine vers le Nord pour y re- AMÉDÉE JAUBERT joindre le quartier général de Napoléon : « Mirza Riza sera assez heureux pour voir un Empereur de France en Pologne », écrit Ruffin au moment de son départ.

Il arrive le 28 février 1807 à Varsovie, dont Talleyrand s’efforce de lui rendre le séjour agréable. Les négociations se poursuivent en mars et avril entre le ministre des Relations extérieures et Mirza Mohammed Riza.

Le 27 avril Napoléon reçoit solennellement l’ambassadeur du chah de Perse à son quartier général, établi au château de Finckenstein en Prusse orientale. Il lui offre le spectacle de parades militaires, il s’entretient avec lui, par l’intermédiaire de Jaubert, de la littérature et des monuments de la Perse.

Enfin, le 4 mai 1807, le traité franco-persan de Finckenstein est signé. Par ce traité la France garantit à la Perse l’intégrité de son territoire⁠ ⁠; elle lui reconnaît

HIST. DES COLONIES : LEVANT.

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la propriété de la Géorgie, elle lui promet de s’efforcer d’obtenir de la Russie lors des futures négociations l’évacuation de cette province⁠ ⁠; elle mettra à la disposition du chah des officiers⁠ ⁠; elle lui fournira des canons et des fusils.

Le chah de Perse, de son côté, s’engage à déclarer immédiatement la guerre à l’Angleterre et à expulser les agents diplomatiques anglais du territoire persan⁠ ⁠; il emploiera toute son influence pour déterminer les Afghans à joindre leurs armées aux siennes pour marcher contre les possessions anglaises de l’Inde⁠ ⁠; si une armée française était envoyée par terre pour attaquer ces possessions, il lui donnerait passage sur son territoire.

Dès le 12 avril 1807, avant même la signature du traité de Finckenstein, un décret impérial constituait la mission de Perse.

Son chef, le général de Gardane, était un officier de la maison de l’Empereur et gouverneur des pages. Le personnel civil comprit trois secrétaires de légation, Ange de Gardane, frère du général⁠ ⁠; Joseph Rousseau, fils du consul Jean-François Rousseau, lui-même consul titulaire à Bassora et orientaliste de valeur⁠ ⁠; Félix Lajard, diplomate⁠ ⁠; six interprètes ou drogmans, Joseph Jouannin, Auguste Andréa de Nerciat, Joinnard, Tancoigne, Adrien Dupré, Escalon⁠ ⁠; un médecin, le docteur Salvatori⁠ ⁠; deux aumôniers, Damade et Frangopoulo.

Le personnel militaire comprit cing capitaines, Truilhier, Lamy, Bontems, Verdier et Bianchi⁠ ⁠; quatre lieutenants, Trezel, Bernard, Fabvier et Reboul⁠ ⁠; les deux premiers étaient ingénieurs géographes. Cette mission comptait des sujets d’élite dont beaucoup se distinguèrent plus tard. Et puis, entre tous les membres, civils et militaires, il y avait un caractère commun, bien favorable au succès, la jeunesse. Aucun d’eux n’avait atteint quarante ans.

Le Io mai 1807 des Instructions furent remises au général Gardane : « Nous frayer un chemin aux Indes, nous procurer des auxiliaires contre la Russie », tel était le double objet de la mission. Faisant face au nord à la Russie, à l’est à l’Inde anglaise, la Perse pouvait par sa situation géographique servir l’Empereur dans sa lutte contre ses deux ennemies.

« La Perse doit regarder les Russes comme ses ennemis naturels : ils lui ont enlevé la Géorgie, ils menacent ses plus belles provinces. Le général Gardane entretiendra l’inimitié des Persans contre les Russes. Il les excitera à de nouveaux efforts. » Ses officiers « rendront plus redoutables à la Russie les forces militaires de la Perse ». Conjointement la mission doit préparer une expédition éventuelle vers l’Inde. Les officiers recueilleront donc les renseignements géographiques, topographiques et économiques les plus détaillés sur le pays.

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Pendant que les négociations se poursuivaient en Europe, en Perse l’œuvre de rapprochement commencée par Romieu et Jaubert était continuée par divers agents, le secrétaire d’ambassade de La Blanche, le consul Joseph Rousseau, les interprètes Joseph Jouannin et Andréa de Nerciat, le capitaine Bontems.

Agissant en chargé d’affaires, La Blanche remit à Feth Ali chah un message grandiloquent de Napoléon :

« Écrit en mon palais impérial à Varsovie le 17 janvier 1807.

« Je t’ai offert mon amitié et je t’ai envoyé de l’occident de l’Europe deux de mes fidèles serviteurs. J’ai su tes dispositions envers moi, tes courageux efforts et tes succès contre les Russes. Apprends aussi mes avantages et qu’ils t’inspirent une nouvelle confiance. Attaque avec vigueur les ennemis, que mes victoires te livrent affaiblis et découragés. Reprends sur eux la Géorgie et toutes les provinces qui furent ton empire et referme contre eux les Portes Caspiennes, qui en gardèrent si longtemps l’entrée... C’est au milieu de mes victoires que je te renouvelle les assurances de mon affection. »

Dans la réponse de Feth Ali chah à Napoléon, datée du 8 juin 1807, l’hyperbole persane se donne libre carrière : « Prince, qui as arboré l’étendard de la grandeur et qui t’es assis sur le trône de la puissance suprême, baleine de l’océan de la science et de la sagesse, cloche de dignité qui répands à grand bruit sa haute renommée ».

Le consul Joseph Rousseau vint relever La Blanche. « J’ai eu mon audience auprès du Roi le 28 octobre (1807), écrit-il à son père deux jours après. Il n’y a eu que moi, MM. La Blanche et Jouannin, qui avons été présentés à ce monarque. Il nous fit asseoir et je lui remis en même tems la lettre de Sa Majesté Impériale et Royale dont il fut fait lecture à haute voix. Il me parla ensuite du haut de son trône et me questionna beaucoup sur les affaires de l’Europe, et me demanda à plusieurs reprises de vos nouvelles, se tournant de tems en tems vers son premier ministre Mirza Chefy pour lui témoigner la surprise où il était de m’entendre parler si couramment le persan et le turc, car, pour m’éprouver, sans doute, il m’adressa la parole alternativement dans l’un et l’autre de ces idiomes. »

IL A MISSION GARDANE EN PERSE

Ainsi avait été favorablement préparé le terrain d’action de la mission Gardane, quand elle arriva à Téhéran le 4 décembre 1807. août 1807. Partie de Scutari le rer septembre, elle tra- La mission se concentra à Constantinople en versa l’Anatolie d’ouest en est par Angora et Erzeroum. Après Bajazid elle entra en territoire persan et par Khoi, Tauris et Casbin, elle atteignit Téhéran. La réception fut partout somptueuse.

« On nous a fourni cent chevaux de selle ou de bagage, le logement et la table, écrivait Ange de Gardane au ministre le 30 juin 1808. Quelquefois les gouverneurs ont poussé l’attention jusqu’à nous faire trouver notre premier repas au milieu du chemin sous une tente. Ordinairement le chef du lieu où nous couchions faisait présent au ministre d’un cheval. »

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De son côté Félix Lajard décrit la marche de la mission à Pierre Ruffin, le 25 décembre 1807 :

« Tous les khans et sous-khans de Perse nous ont reçus d’une manière brillante. Mais nous avons été obligés de nous arrêter dans presque toutes les villes. Nos séjours étaient, dit-on, déterminés par les astrologues de Sa Hautesse. Nous n’en avons pas moins éprouvé quelques mouvements d’impatience contre la faiblesse des Persans pour les décisions émanées de l’Astrologie. Le seul séjour qui nous ait paru trop court est celui que nous avons fait à Tauris. Il est impossible de se faire une idée de la grâce et de l’enthousiasme avec lequel le prince Abbas Mirza reçoit tous les Français. »

Abbas Mirza voulut faire preuve du savoir qu’il tenait du capitaine Bontems, qui avait été détaché auprès de lui comme instructeur.

« Avant de nous quitter, rapporte Ange de Gardane, le prince demande au général de lui commander l’exercice militaire⁠ ⁠; il met son fusil sur l’épaule et nous étonne tous par l’adresse et le plaisir avec lequel il manie les armes. A son tour, il veut commander l’exercice au général et s’en acquitte fort bien. »

L’entrée à Téhéran fut brillante. « A une lieue le ministre fut reçu par un général persan à la tête de quatre mille hommes de cavalerie et accompagné jusqu’à son logement où il trouva une garde d’honneur. »

L’hospitalité persane fut très large. Le grand-vizir Mirza Chefy reçut Gardane dans sa propre maison⁠ ⁠; les autres membres furent placés convenablement. La table fut abondamment servie.

Les débuts de la mission furent satisfaisants. Feth Ali chah ratifia promptement le traité de Finckenstein. Un traité de commerce franco-persan fut négocié et conclu. Le capitaine Verdier, détaché à Tauris, y instruisit à la française un corps de troupes, dont le prince Abbas Mirza fut très fier. Le lieutenant Fabvier créa un arsenal à Ispahan et nonobstant certaines difficultés commença à y fondre des canons.

Mais dans l’été de 1808, les difficultés commencèrent. Si Feth Ali chah avait conclu une alliance avec Napoléon, c’était dans la quasi-certitude que, par son intervention, il obtiendrait des Russes la rétrocession de la Géorgie. Trop faible pour reprendre cette province par ses propres forces, il se flattait de l’obtenir grâce à la médiation de Napoléon. « Il ne voulait plus entendre parler de négociations directes de paix avec les Russes, déclarait-il en avril 1808⁠ ⁠; son frère Napoléon était chargé de tous ses intérêts et il s’en remettait à tout ce que Sa Majesté aurait fait. »

Mais les mois passaient et il restait dans l’attente. « Sa Hautesse montre une grande impatience de n’avoir pas encore reçu de nouvelles assurances de Sa Majesté sur l’évacuation de la Géorgie par les Russes et Elle laisse entrevoir les inquiétudes qu’Elle en conçoit », écrit Gardane au ministre le 28 août 1808.

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Quinze jours plus tard survint un événement grave. Le maréchal Goudowitch, gouverneur des provinces russes situées entre la mer Caspienne et la mer Noire, adressa le 2 /14 septembre au prince Abbas Mirza un ultimatum : il sommait le gouvernement persan de faire la paix et de reconnaître le fleuve Araxe comme frontière septentrionale de l’Empire. C’était lui demander de renoncer définitivement à la Géorgie, d’abandonner Erivan et la ville d’Etchmiazin, siège patriarcal des Arméniens, métropole spirituelle des habitants chrétiens de la Perse et de la Turquie. Cette sommation causa une vive alarme à Feth Ali chah et à ses ministres. Gardane tenta de s’interposer. Le 12 octobre 1808 il invita expressément le maréchal Goudowitch à s’abstenir de tout acte de guerre : « Monsieur le Maréchal, il est de mon devoir de vous déclarer officiellement que la Perse étant l’alliée de Sa Majesté l’Empereur et Roi, mon auguste maître, et que l’intégrité du territoire que ses troupes occupent actuellement ayant été garantie par Sa Majesté Impériale et Royale, je regarderais toute attaque contre ce territoire comme une provocation envers mon auguste Cour. »

RUINES DE PERSÉPOLIS, dessin de G. HANOTAUX fils
Gravure RUINES DE PERSÉPOLIS, dessin de G. HANOTAUX fils

Mais par les messages qu’il a reçus de Pétersbourg, Goudowitch est plus au courant que Gardane de la situation politique de l’Europe. Il sait que Napoléon n’a ni l’intention ni le pouvoir d’arrêter la marche de l’armée russe au sud du Caucase et il décline poliment l’offre de médiation. Les hostilités recommencèrent entre les troupes russes et persanes en octobre 1808.

RUINES DE PERSÉPOLIS

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Mais en même temps que la Perse était attaquée au nord par les armes des Russes, elle était au sud en butte aux entreprises diplomatiques des Anglais.

L’envoi répété d’agents en Perse, Romieu, Jaubert, La Blanche, Gardane enfin et ses nombreux officiers, décelait l’intention du gouvernement français de prendre pied en Perse. Or, on est décidé à Calcutta comme à Londres à s’opposer aux progrès de cette action politique. Le brigadier général Malcolm, qui déjà en 1800 a rempli une mission à Téhéran, arrive dans le golfe Persique en mai 1808, chargé d’un message de lord Minto pour Feth Ali chah. Celui-ci, qui a d’anciens griefs contre lord Minto et qui veut prouver à Gardane sa loyauté de fidèle allié, refuse de recevoir Malcolm. Mais dans l’art de se faire des partisans, les Anglais sont déjà passés maîtres.

Ils ne se rebutent pas. Le 14 octobre 1808, la Nereide et le Sapphir mouillent devant Bender-Bouchir. Un autre plénipotentiaire descend à terre, sir Harford Jones, ancien consul général à Bagdad, agent bien instruit des affaires de l’Orient.

Le 23 novembre 1808 Feth Ali chah mit dans un long entretien Gardane en face des difficultés de sa position. Jouannin, qui faisait l’office d’interprète, adressa à son maître Pierre Ruffin une relation de cette conversation. Le chah se plaignit de se voir oublié de Napoléon : « Nous avons écrit plusieurs fois nous-mêmes à Sa Majesté⁠ ⁠; tout est resté sans réponse. L’abandon où Elle nous laisse nous étonne de plus en plus... La Perse est dans une situation désespérée⁠ ⁠; attaquée au nord par une puissance qu’elle redoute, sur le point de l’être au midi par les Anglais, qui d’une main offrent la guerre et de l’autre une amitié funeste, abandonnée de la France, sa protectrice et son alliée, elle ne sait où chercher un appui. Les Anglais sont déjà dans le golfe Persique avec des forces considérables. Ils menacent, mais ils offrent des trésors, des troupes et des armes, si la cour de Perse permet à leur ambassadeur de se rendre près de Sa Hautesse. »

Gardane défendit comme il put une cause si difficile. Il essaya de prétendre contre l’évidence que « Sa Majesté n’avait point du tout abandonné la Perse et qu’il n’était pas possible qu’avant peu on n’en reçût les preuves les plus convaincantes ». Il essaya d’intimider Feth Ali chah en lui annonçant que « si un ambassadeur anglais était jamais admis sur le territoire persan, il devrait se retirer aussitôt ». Cette déclaration surprit fort le chah, qui répliqua avec raison qu’en Europe des ambassadeurs de France et d’Angleterre résidaient conjointement auprès des cours neutres. Finalement Feth Ali chah accorda un terme de soixante jours « du commencement du mois de chewal jusqu’au commencement de zilhidje (du 23 novembre 1808 au 20 janvier 1809) pour attendre les mesures prises par Napoléon en faveur de la Perse ».

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Mais en janvier 1809 les bonnes nouvelles attendues de France n’étaient point arrivées. D’autre part, sir Harford Jones était monté de Bender-Bouchir à Ispahan. Il demandait à être reçu à Téhéran. Le 29 janvier 1809 Feth Ali chah, après en avoir longuement délibéré avec ses conseillers, décida de le recevoir.

Alors le général de Gardane annonça son intention de se retirer. Le 12 février 18o9 il fut reçu en audience de congé.

« Sa Hautesse exprima vivement au général le regret de le voir s’éloigner de sa cour, mais le général devait sentir combien sa position était triste, et ne sachant à qui recourir, puisque Sa Majesté ne répondait pas aux nombreuses lettres qu’Elle lui avait adressées, Elle ne pouvait empêcher plus longtemps l’arrivée de Jones. »

Pour sauver les apparences, il fut convenu que le général ne quitterait pas encore le territoire persan, mais qu’il « séjournerait à Tauris jusqu’à l’arrivée des nouvelles de France. »

Le 13 février 1809, le général de Gardane quitta Téhéran avec tout le personnel de la légation, à l’exception des interprètes Jouannin et Nerciat.

De mois en mois les difficultés de sa position s’étaient aggravées. Il ne recevait pas de nouvelles de France, où manifestement la mission de Perse était oubliée. Il ne recevait pas d’argent et il avait l’humiliation de vivre des subsides de Feth Ali chah. A part le vizir Mirza Chefy, tous les grands personnages lui étaient hostiles.

La xénophobie se donnait licence. Les Français et leurs serviteurs étaient exposés aux insultes de la populace. Le lieutenant Trezel écrit dans son fournal : « Le 26 décembre 1808, des domestiques d’Ismail Bey Tebaï, ministre de la Guerre, et de Neurouskhan, ont presque assommé de coups un de mes domestiques. Beaucoup de peuple s’était rassemblé et ce malheureux aurait probablement été tué, si, averti à temps, je ne l’eusse tiré des mains de ceux qui le frappaient. Un jeune Mirza, que l’on reconnut pour celui qui me donnait des leçons de persan, fut assailli aussi et arriva chez moi tout ensanglanté. Le Persan qui apporte l’eau dans ma maison a été frappé plusieurs fois. L’aumônier de la légation est frappé d’une pierre. »

Le général de Gardane ne trouva pas en lui-même la foi nécessaire pour supporter de tels déboires.

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La mission comprenait des hommes de valeur⁠ ⁠; l’avenir le démontra. Mais elle manquait d’un vrai chef. Le choix de cet officier, qui ignorait complètement l’Orient, avait été malheureux. Gardane ne se sentit jamais à sa place. Dès son arrivée à Téhéran on le voit découragé. Le 27 janvier 1808 il adressa au ministre un certificat médical, dans le dessein d’obtenir son rappel.

Le 5 avril, son état de dépression se trahit dans cette dépêche : « Le plus grand nombre de Français ne se plaît nullement en Perse. Aucun ne pourra y rester avec les appointements actuels. Je prie Votre Excellence de m’excuser si j’ose la supplier que dans le cas que Sa Majesté ne se promettrait rien d’avantageux de messieurs les officiers ni de moi, elle veuille bien nous rappeler au plus tôt. »

A mesure que les difficultés s’accumulent son découragement s’accentue. L’arrivée de sir Harford Jones à Téhéran lui offrit un prétexte plausible de retraite qu’il s’empressa de saisir.

Considéré de plus haut, l’échec de la mission Gardane s’explique par l’équivoque sur laquelle elle reposait.

Quand le traité de Finckenstein fut signé le 4 mai 1807 entre la France et la Perse, la France et la Russie étaient en état de guerre, les avant-postes français et russes se faisaient face. Napoléon avait besoin des Persans pour retenir des forces russes dans l’extrême sud de la Russie. Mais le 14 juin la bataille de Friedland est donnée et gagnée. Le 7 juillet le traité de Tilsit est signé entre la France et la Russie. Alexandre Ier cesse d’être un ennemi. Napoléon n’a plus besoin des Persans. Pas un mot ne fut pendant les pourparlers de paix prononcé en leur faveur. Talleyrand essaya de justifier cet abandon, dans une dépêche adressée à Gardane le 26 août 1807, par des raisons qui étaient pitoyables. Logiquement, Napoléon aurait dû arrêter cette mission de Perse, dont la raison d’être paraissait avoir disparu, et qui n’avait même pas atteint Constantinople. Il la laissa pourtant continuer sa marche, parce qu’elle avait un second objet, plus important à ses yeux que la lutte contre les Russes : préparer en Perse une place d’armes en vue d’une invasion de l’Inde anglaise.

Mais graduellement l’équivoque apparut. Pour les Persans la mission Gardane était un premier secours envoyé par Napoléon contre leur ennemi principal, les Russes. Pour Napoléon la mission Gardane était une mission destinée à préparer dans l’Inde la lutte contre son principal ennemi, les Anglais. Des deux alliés, l’un fixait ses regards vers le nord, l’autre vers l’est. Les Persans espéraient que Napoléon leur rendrait la Géorgie. L’esprit de Napoléon était hanté par le projet d’une marche d’une armée franco-persane traversant l’Afghanistan, franchissant la passe de Caboul et débouchant dans le Penjab.

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L’alliance ne pouvait donc porter fruit. Quand les Persans s’aperçurent que la France décevait leur espoir, ils s’en détachèrent et accueillirent la mission anglaise, qui apportait des profits tangibles, de l’argent et des présents. Quand Gardane vit que les Persans n’étaient nullement disposés à faire cause commune avec la France contre les Anglais, mais au contraire s’en rapprochaient, il crut devoir se retirer.

Pour avoir quitté Téhéran sans ordre, Gardane fut disgracié à son retour en France.

DES OFFICIERS

Laissés en Perse dans une position fausse et désagréable, les interprètes Jouannin et Nerciat se maintinrent à Téhéran jusqu’au 28 avril 1809, puis à Tauris auprès du prince Abbas Mirza. Mais sir Harford Jones entendait exclure de la Perse tout représentant du gouvernement français. Son succès fut complet. Jouannin et Nerciat furent contraints de se retirer. Les « Instructions » remises au général Gardane contenaient le passage suivant : « L’intention de Sa Majesté l’Empereur et Roi en envoyant des officiers dans l’Orient est de faire recueillir sur les pays qu’ils parcourront tous les renseignements qui composent une reconnaissance militaire des grandes communications. La géographie et la topographie du pays, les cités, les populations, les finances, l’état militaire dans ses divers détails doivent remplir les dépêches du général Gardane et lui fournir des volumes. »

A cette exploration de la Perse, les officiers s’adonnèrent, non pas avec zèle, ce serait trop peu dire, mais avec passion. Ils sillonnèrent la Perse du sud au nord, de l’ouest à l’est. Suivons leurs chevauchées.

Le lieutenant Fabvier accomplit trois reconnaissances. Il leva la route suivie par la mission de Scutari à Téhéran, puis la route de Téhéran à Ispahan. Enfin, quand au retour la mission eut quitté Téh s’en détacha à Casbin, gagna Kirmancha et explora le Kurdis- CHEVAL tan en passant par Sakkys et ). (D’après

Le lieutenant Trezel fit deux reconnaissances fort importantes. Dans le sud-ouest, accompagné de l’interprète Adrien Dupré, il parcourut la région délimitée par Ispahan, Bender-Abbas sur le golfe Persique et Iezd. Chiraz fut le point central de ses déplacements. Dans le nord il explora les provinces maritimes du Ghilan et du Mazandéran, qui étaient restées en dehors des investigations des voyageurs français.

ÉTENDARD A QUEUE DE CHEVAL, d’après TOURNEFORT

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Le capitaine Truilhier entra en Perse par la route de Bagdad à Kirmancha⁠ ⁠; il dressa un atlas de son itinéraire en vingt et une feuilles. De juillet à septembre 1808, il accomplit un voyage dans une partie de la Perse jusqu’alors très rarement décrite. De Téhéran, il se rendit à Meched en passant au pied de l’Elbourz, puis de Meched, traversant le Khorassan, il atteignit Iezd, d’où il regagna Ispahan.

Ces reconnaissances eurent un caractère essentiellement militaire⁠ ⁠; elles avaient pour objet de fournir éventuellement au commandant d’une armée française qui traverserait la Perse pour atteindre l’Inde anglaise des renseignements d’ordre pratique. Les officiers « éclaireurs » se sont donc astreints à décrire minutieusement le terrain, sa nature, les facilités et les difficultés qu’il offre à la marche des fantassins, des cavaliers et de l’artillerie⁠ ⁠; ils notent, détail essentiel, la présence ou l’absence d’eau⁠ ⁠; ils marquent toutes les localités qu’ils traversent, s’informent du nombre de leurs habitants et des ressources en vivres et en fourrages qu’on y pourrait trouver.

Ils ne se sont toutefois pas interdit de donner des descriptions pittoresques de telle ville ou de telle contrée et de recueillir, chemin faisant, des souvenirs historiques. Fabvier a décrit les monuments d’Ispahan, témoignages de l’éclat du règne de chah Abbas, mais, qui, dédaignés par la nouvelle dynastie, commençaient à tomber en ruines.

Trezel a été vivement impressionné par la désolation de la ville de lezd et de ses environs. « L’aspect de toute la contrée est lugubre, écrit-il. La ville elle-même ressemble à un vaste tombeau renfermant des générations éteintes depuis des siècles. Les murs de terre écroulés partout se distinguent à peine de l’immense désert qui les environne⁠ ⁠; pas un arbre, pas une touffe d’herbe⁠ ⁠; de hautes montagnes de roche nue terminent ce triste horizon. »

Truilhier dépeint Méched, la capitale du Khorassan, grande ville remplie de ruines et de jardins où le tombeau de l’imam Mouza Riza, grand saint Chiite, attire les pèlerins de tous les pays. Il s’arrête longuement sur les dangers que les incursions des Turkomans font courir à la Perse du nord.

Revenus en France, les membres de la mission de Perse subirent le contrecoup de la disgrâce qui frappait leur chef. En avoir fait partie ne constitua pas pour eux un titre à l’avancement, bien au contraire⁠ ⁠; ils ne cherchèrent donc pas à le rappeler.

Les multiples notions qu’ils avaient recueillies ne furent pas groupées en un corps d’ouvrage officiel. Si quelques fragments des notes de Truilhier ont été publiés par Daussy (Bulletin de la Société de Géographie, 1838), des notes de Fabvier par Debidour (Le général Fabvier, 1904), des notes de Trezel par le général J.-B. Dumas (Un fourrier de Napoléon vers l’Inde, 1915), les travaux considérables accomplis par ces officiers n’ont cependant pas obtenu la notoriété, à laquelle leur labeur acharné leur donnait légitimement droit. L ES TRAVAUX DES FONC- TIONNAIRES CIVILS

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LA MISSION BOURÉE-GOBINEAU, dessin de G. HANOTAUx fils
Gravure LA MISSION BOURÉE-GOBINEAU, dessin de G. HANOTAUx fils

Ainsi que les officiers, les secrétaires de légation et les interprètes contribuèrent à faire connaître létat de la Perse pendant la première décade du XIXe siècle.

Ange de Gardane, frère du général, qui rentra en France dès 1809, publia, sans le signer, un fournal d’un voyage dans la Tur- GOBINEAU, MINISTRE DE FRANCE EN PERSE quie d’Asie et la Perse fait (Gobineau est le personnage à droite de la photographie.) en 1807 et 1808, agréable récit de l’histoire de la mission depuis son départ de Scutari jusqu’à son arrivée à Téhéran.

Le premier interprète, Joseph-Marie Jouannin, fut de tous les membres de la mission celui dont le séjour en Perse eut la plus longue durée. Il y avait précédé le général Gardane et y resta après son départ. En situation, par sa connaissance de la langue et par ses fonctions, de recueillir quantité de notions nouvelles, il ne composa cependant aucune étude d’ensemble sur la Perse, mais il fit part libéralement de son savoir à des confrères, à Langlès, pour enrichir l’édition des Voyages de Chardin, parue en I8II, à Mauroy, propriétaire de la Revue des Deux Mondes avant Buloz, à Huot, auteur de la cinquième édition du Précis de Géographie universelle de Malte-Brun.

L’interprète Adrien Dupré, qui avait accompagné le lieutenant Trezel pendant le voyage de Bagdad au golfe Persique par Kirmancha, Ispahan et Chiraz, publia en 1819, sans le signer, un Voyage en Perse fait dans les années 1807, 1808 et 1809 en traversant la Natolie et la Mésopotamie depuis Constantinople jusqu’à l’extrémité du golfe Persique et de là à Irewan.

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Adrien Dupré, qui était le fils du consul de France à Trébizonde, et qui avait vécu dans le Levant depuis son adolescence, a joint à son journal de voyage des dissertations historiques, géographiques et ethnographiques sur la Perse et le pachalik de Bagdad.

En cette même année 1819, un collègue de Jouannin et de Dupré, Tancoigne, fit paraître ses souvenirs sur la mission : Lettres sur la Perse et la Turquie d’Asie, qui obtinrent la faveur d’une traduction en anglais.

Enfin la Perse a encore été décrite par un membre de la mission Gardane sous une autre forme.

Un artiste français, Michel-François Préaulx, qui était établi à Constantinople lorsqu’elle s’y forma, consentit à s’y adjoindre. Préaulx a composé un album représentant des paysages d’Anatolie et de Perse ainsi que des scènes animées : Monument d’Auguste à Angora, vues de Tokat, du mont Ararat, de Tauris, de Sultanieh, fête à Erzeroum, réception de la mission par Abbas Mirza à Tauris, etc.

N’omettons pas de rappeler que ce fut son séjour en Perse qui inspira au secrétaire d’ambassade Félix Lajard une curiosité pour les religions orientales, qui provoqua ses recherches sur le culte de Mithra et sur celui du cyprès pyramidal.

LA MISES DE COMTE DE SERCEY

Jetés dans un monde tout nouveau pour eux, la Perse, les jeunes gens qui accompagnaient le général Gardane l’étudièrent donc passionnément. L’enquête qu’ils poursuivirent de 1807 à 1809 sur les plateaux de l’Iran rappelle celle qu’avaient faite quelques années auparavant dans la vallée du Nil les membres de la Commission des Sciences et Arts de l’expédition d’Egypte. V. - LES RELATIONS DIPLOMATIQUES DE LA FRANCE AVEC LA PERSE AU XIX® SIÈCLE. cessa d’être représentée en Perse⁠ ⁠; le premier successeur Trente ans s’écoulèrent pendant lesquels la France du général Gardane fut le comte de Sercey, chargé en 1839 d’une mission extraordinaire.

Un ambassadeur, Hussein Khan, avait été envoyé par le chah de Perse en Angleterre, pour renouer avec le gouvernement britannique des relations, que le siège de Hérat, entrepris malgré les remontrances du ministre anglais à Téhéran, avait interrompues.

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Simultanément, Hussein Khan fut accrédité auprès du gouvernement français en qualité d’ambassadeur extraordinaire, et d’ordre de son souverain il insista à Paris en faveur d’une reprise des relations diplomatiques, qui avaient existé entre la France et la Perse de 1805 à 1809, et d’une représentation permanente de la France à Téhéran.

Sans accepter positivement les offres qui lui étaient faites, le gouvernement français voulut se rendre compte de l’état de la Perse et des ressources que notre commerce pourrait en tirer.

LE COMTE DE SERCEY
Gravure LE COMTE DE SERCEY

Une mission fut constituée à la tête de laquelle fut placé le comte de Sercey, récemment encore chargé d’affaires à Pétersbourg et auquel sa jeunesse (il avait trente-sept ans) permettrait de supporter les fatigues d’un voyage dans une contrée difficile.

Le ministre des Affaires étrangères, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, LE COMTE DE SERCEY exposa au comte de Sercey dans les Instructions qu’il lui remit le 4 octobre 1839 la nature des services qu’il attendait de lui.

« Cette mission est avant tout une mission de courtoisie. Sous le point de vue politique, vous n’aurez qu’à observer⁠ ⁠; sous le point de vue commercial, vous aurez à observer et à préparer les voies si vous le jugez praticable et utile pour l’établissement de rapports plus directs, plus étendus et plus réguliers que ceux qui ont existé jusqu’à présent... Vous vous attacherez à bien connaître la situation de la Perse, l’organisation de son gouvernement, l’étendue de ses ressources, son état militaire, son système administratif, ses rapports avec la Russie, l’Angleterre, l’Empire turc, l’Afghanistan et le pays de Bokhara... Vous aurez à étudier l’état social de la Perse, les besoins et les habitudes des familles riches, les objets sur lesquels porte le luxe du pays, pour ouvrir de ce côté, s’il est possible, quelques nouveaux débouchés aux produits de nos manufactures et fixer notre opinion sur la sécurité des transactions commerciales qui en résulteraient. J’attends enfin de vous, Monsieur le Comte, un rapport sur l’état des établissements catholiques en Perse et quelques informations sur le nombre et la profession des Français, dont vous y apprendrez l’existence. »

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La mission comprit, outre son chef, quatre diplomates, le marquis de la Valette, le vicomte Cyrus Gérard, le vicomte Olivier d’Archiac, le vicomte de Chazelles⁠ ⁠; deux officiers, le marquis de Beaufort d’Hautpoul et le vicomte Paul Daru⁠ ⁠; trois interprètes, Alix Desgranges, professeur de turc au Collège de France et ancien premier drogman à l’ambassade de France à Constantinople, Outrey et Kasimirski Biberstein⁠ ⁠; un médecin, le docteur Lachèze⁠ ⁠; un aumônier, le P. Scafi, lazariste. Enfin, à la demande de l’Académie des Beaux-Arts et peut-être par une réminiscence des services éminents rendus par la Commission des Sciences et Arts de l’Expédition d’Egypte, le ministre des Affaires étrangères adjoignit à la mission un architecte, Pascal Coste, et un peintre, Eugène Flandin.

La mission s’embarqua à Toulon le 30 octobre 1839 sur un navire de guerre, Le Véloce. Après un long arrêt à Constantinople, elle s’engagea dans la mer Noire, dont la traversée en cette saison fut très pénible. Le 8 décembre elle arriva à Trébizonde et commença à escalader au milieu des neiges les montagnes de l’Arménie⁠ ⁠; le Il janvier 1840 elle entra sur le territoire persan. A Khoï, M. de Sercey fit rechercher la tombe du lieutenant Bernard, cet ingénieur géographe de la mission Gardane, qui y avait succombé trente ans auparavant, de même qu’à Téhéran il tenta de retrouver la sépulture de l’adjudant commandant Romieu, le premier des émissaires envoyés par Napoléon en Perse, qui y était mort en 1805. Ces recherches furent infructueuses.

La mission arriva le ter mars 1840 à Téhéran. Un incident marqua son entrée. A une lieue de la ville, une tente magnifique en drap rouge brodée de diverses couleurs avait été dressée pour y offrir une collation à l’ambassadeur. « Mais, écrit de Sercey, je refusai péremptoirement de mettre pied à terre, car, suivant l’étiquette du pays, le gouverneur de la ville devait me recevoir lui-même, et il s’était abstenu de cette marque de déférence. L’expérience m’avait appris qu’il ne fallait pas transiger dans ce pays avec les usages établis par une rigoureuse étiquette. »

Les Français eurent dès lors un spectacle extraordinaire sous les yeux. Au milieu des curieux qui bordaient la route, ils voyaient des danseurs accompagnés de leur orchestre, des bateleurs revêtus de déguisements grotesques, « des lutteurs nus jusqu’à la ceinture qui se tordaient en tous sens en décrivant de grands cercles avec d’énormes massues », des ours et des singes qui dansaient. « Tout fut mis en œuvre pour nous recevoir dignement, écrit Flandin. Les pâtissiers, les fruitiers et les confiseurs étaient accourus. C’était à qui offrirait à l’ambassadeur ses oranges ou ses grenades, ses gâteaux ou ses sucreries. Jusqu’aux lions du chah, que l’on avait envoyés à notre rencontre et qui nous saluèrent de leurs rugissements. »

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Mohamed chah, fils d’Abbas Mirza et petit-fils de Feth Ali chah, qui régnait alors sur la Perse, résidait momentanément à Ispahan. Il invita le comte de Sercey à l’y rejoindre. Après avoir pris trois semaines de repos à Téhéran, la mission se dirigea vers le sud. Par la voie de Koum-Kachan elle arriva à Ispahan le 5 avril 1840. La mission fut logée à Djoulfa (le faubourg d’Ispahan, que chah Abbas le Grand avait assigné comme demeure aux Arméniens chrétiens), dans une belle maison entourée d’un jardin. Trois jours après son arrivée elle fut reçue solennellement par Mohamed chah.

Après l’échange des politesses protocolaires, la mission se rendit chez son vizir Hadji Mirza Agaci. Ancien précepteur du prince, la fortune de son élève avait fait la sienne. Ce petit vieillard vaniteux, beau parleur, ignorant des moindres éléments de l’administration et de la politique étrangère, ne produisit pas une bonne impression sur les Français.

Pendant les deux mois qu’il resta à Ispahan, M. de Sercey vit souvent le chah en particulier, il en reçut des marques d’estime⁠ ⁠; une fête fut donnée en son honneur, à laquelle rien ne manqua, lutteurs, danseurs de corde, mâts de cocagne, avaleurs de feu et ours savants. Mais, obligé par ses Instructions à une extrême réserve, et attentif à rester simple spectateur du duel qu’avaient engagé la Russie et l’Angleterre, le comte de Sercey ne pouvait rapporter de sa mission aucun avantage politique. Il obtint cependant du chah la restitution de l’église catholique de Djoulfa, qui avait jadis appartenu aux capucins français, et il en fit prendre possession par le religieux catholique que Rome y entretenait. En second lieu, il obtint pour les catholiques établis en Perse, qui étaient jusqu’ici exposés aux caprices de gouverneurs des provinces, un firman qui les mettait sur le même pied que les sujets musulmans. « Nous avons fait paraître le présent firman en vertu duquel tous les catholiques jouiront dans l’exercice de leurs pratiques religieuses de la même liberté que nous accordons aux serviteurs de notre cour, égale au ciel⁠ ⁠; qu’en outre ils auront la liberté de bâtir des églises, destinées à leur culte, de les réparer, d’enterrer leurs morts, d’établir des écoles pour l’éducation de leurs enfants, de faire des mariages entre eux, d’exercer le commerce. Ils posséderont en sécurité leurs biens patrimoniaux et d’acquêt, et ils pourront en tout suivre les préceptes de leur confession. »

La collection des dessins et des documents archéologiques sur la Perse rapportée par Coste et Flandin fut le résultat principal de cette mission. Nous y reviendrons plus loin.

Dans le courant de mai 1840, la mission française se divisa. Les deux officiers, de Beaufort et Daru, descendirent par Chiraz sur le golfe Persique d’où ils remontèrent à Bagdad. Le marquis de La Valette, accompagné d’Alix Desgranges et les diplomates ses collègues, reprirent la direction du nord et regagnèrent l’Europe en traversant la Géorgie. Le comte de Sercey, accompagné de M. de Chazelles, du Dr Lachèze, de l’abbé Scafi et de l’interprète Kasimirski, quitta Ispahan dans les premiers jours de 1841 pour Bagdad et rentra en France par la Syrie. Le comte de Sercey fit paraître un récit de son voyage dans la Revue contemporaine en 1854 et 1855. Cette relation a été publiée de nouveau récemment (1928) avec des additions et des variantes.

576 LA MISSION BOURÉE- GOBINEAU

Le voyage du marquis de La Valette d’Ispahan à Tauris fut raconté brièvement mais d’une manière très colorée dans un récit qui donne bien l’impression de la désorganisation politique où la Perse était tombée en 1840 et de l’insécurité qui y régnait. quelles la France fut temporairement repré- Quinze années passèrent au cours dessentée en Perse par le comte de Sartiges. En 1855 la France se trouvait en état de guerre avec la Russie comme en 1807. Et, de même qu’en 1807 Napoléon Ier avait signé le traité de Finckenstein pour faire opérer par la Perse une diversion militaire au sud de la Russie, en 1855 Napoléon III jugea opportun de mettre la Perse dans son jeu.

Une mission fut confiée à Prosper Bourée, dans laquelle le comte de Gobineau, alors secrétaire à Francfort près la Diète germanique et déjà connu par ses études sur l’Orient, remplit l’office de premier secrétaire. La mission, composée du ministre, de deux secrétaires, d’un attaché, d’un peintre et de deux drogmans et à laquelle s’étaient jointes Madame et Mademoiselle de Gobineau, aborda la Perse par le sud. Elle traversa l’Egypte d’Alexandrie à Suez par la voie qui fut en usage pendant les décades qui précédèrent le percement de l’isthme, et s’embarqua à Suez à bord d’un paquebot anglais, la Victoria, qui les déposa à Bender-Bouchir.

La mission gravit le plateau de l’Iran par les fameux Kotels, ces passages étroits et abrupts dont Chardin et Pierre Loti ont laissé de si impressionnantes descriptions. Arrivée à Chiraz, elle gagna le logis préparé en traversant une foule sinon hostile, du moins railleuse et frondeuse.

La mission s’arrêta longtemps à Ispahan, et bien qu’en grande partie ruinée, cette ville fit sur Gobineau un effet enchanteur. « Je garde à cette cité déchue un très tendre souvenir. Elle n’est pas belle comme le Caire, mais délicieuse comme un rêve, et si elle n’a pas le sérieux et la majesté grave d’une ville construite en pierres de taille, il faut convenir que ses immenses édifices peints, dorés, couverts d’émaux, ses murs bleus et à grands ramages, qui reflètent les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses platanes, ses roses, en font le triomphe de l’élégance et le modèle du joli. »

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Enfin la mission arriva à Téhéran, où on lui avait préparé une vaste demeure. Trois jours après son arrivée, elle obtint l’audience du roi, Nasr ed Din chah. « Le roi, couvert de pierres précieuses, était vêtu d’une espèce de tunique courte en soie, de couleur claire, brodée de perles. Il portait de larges bracelets de diamants⁠ ⁠; la boucle de son ceinturon était de même, son sabre en avait encore, et encore l’agrafe de l’aigrette épanouie sur son bonnet. »

Puis la mission se rendit chez le premier ministre Mirza Agha Khan, homme d’Etat d’une activité prodigieuse, qui était à lui seul tout le gouvernement.

Le climat de la Perse fut funeste aux Français : le second secrétaire, trois domestiques et la femme de chambre de Mme de Gobineau succombèrent successivement. Bourée fut lui-même malade pendant tout son séjour à Téhéran. Il n’en traita pas moins assidûment les affaires avec Mirza Aga Khan. Il obtint la promesse d’un concours au cas où le théâtre de la guerre serait étendu de la Crimée à la Géorgie. Il conclut le 12 juillet 1855 un traité « d’amitié et de commerce » en huit articles. « A dater de ce jour, et à perpétuité, dit l’article premier, il y aura amitié sincère et une constante et bonne intelligence entre l’empire de France et tous les sujets français, et l’empereur de Perse et tous les sujets persans. » Les ambassadeurs et ministres, accrédités dans les deux pays respectifs, jouiront des prérogatives et immunités en usage. Les sujets des deux pays y seront respectivement protégés par les autorités. Les marchandises importées ou exportées paieront les mêmes droits que payent à l’entrée et à la sortie celles de la nation la plus favorisée. Des consulats français seront établis à Téhéran, à Bender- Bouchir et à Tauris⁠ ⁠; des consulats persans à Paris, à Marseille et dans l’ile de la Réunion.

Cette date de 1855 est particulièrement importante dans les relations entre la France et la Perse. Les missions françaises, depuis le xvie siècle, n’avaient eu qu’un caractère temporaire. Désormais une légation permanente est établie à Téhéran. Des efforts séculaires avaient leur aboutissement.

Quand le ministre Prosper Bourée partit pour la France, il laissa le comte de Gobineau comme chargé d’affaires. Quand celui-ci quitta Téhéran en janvier 1858, il fut remplacé par le baron Pichon. Gobineau lui-même revint comme

HIST. DES COLONIES : LEVANT

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ministre de France en janvier 1862. « Il fit une entrée triomphale. Les gens du bazar se jetaient dans les jambes de son cheval pour le saluer, et lui (ce qui ne s’était jamais vu), leur répondait par leurs noms, leur demandait des nouvelles de leurs enfants. » Ce second séjour dura deux ans, et depuis lors, ministres de France ou chargés d’affaires se sont succédé d’une manière continue auprès du gouvernement persan.

L’exercice de fonctions diplomatiques par le comte de Gobineau en Perse eut encore pour conséquence indirecte un enrichissement de la littérature française. Pendant la décade qui suivit son premier voyage, il publia trois curieux ouvrages, dont le sujet fut en grande partie fourni par l’Iran : Trois ans en Asie (1859), Religions et philosophies dans l’Asie centrale (1865)⁠ ⁠; Histoire des Perses (1869).

MOZAFFER ED DIN, dessin de G. HANOTAUX fils
Gravure MOZAFFER ED DIN, dessin de G. HANOTAUX fils
MOZAFFER ED DIN

A l’établissement d’une légation permanente de France en Perse, répondit celle d’une légation persane à Paris. En 1859, M. Flûry Hérard fut nommé consul général provisoire, et, l’année suivante, Hassan Ali Khan arriva à Paris comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Pendant bien des années, le général Nazare Aga occupa le poste et devint à Paris une figure populaire. CH • ES SOUVERAINS DE A plusieurs repri- L PERSE EN FRANCE ses, le souverain de la Perse est venu faire en France des séjours plus ou moins prolongés. Nasr ed Din fit en France trois visites, la première en 1867 lors de l’Exposition universelle, la seconde en 1873, première marque de considération donnée aux Français après leur défaite de 1871 et qui leur alla au cour, la troisième en 1889, à l’occasion de l’Exposition universelle. Le soin de sa santé a obligé le chah Mozaffer ed Din à passer trois saisons à Contrexéville en juillet 1900, en août 1902 et en juin-juillet 1905. Après chacune de ses cures thermales, le souverain persan fut officiellement reçu à Paris par le président de la République.

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VI. - LES TRAVAUX ARTISTIQUES ET ARCHÉOLOGIQUES EN PERSE AU XIXE SIÈCLE

COSTE ET FLANDIN

Si la mission de Sercey n’eut pas, avons-nous dit plus haut, de résultats politiques, elle en eut de fort importants sous le rapport de l’art et de l’archéologie. Après le départ de l’ambassadeur, le peintre Eugène Flandin et l’architecte Pascal Coste, qui l’avaient accompagné jusqu’à Ispahan, demeurèrent en Perse pendant une année, de juin 1840 à VILLAGE FORTIFIÉ DE TEGARONTE (Extrait du voyage en Perse de Coste et Flandin). juin 1841. Ils sillonnèrent le pays, d’Ispahan à Kirmancha par Hamadan, d’Ispahan à Bender-Bouchir et de Bouchir à Chiraz par le Farsistan. Enfin les deux vaillants artistes traversèrent la Perse de Chiraz à Tauris, d’où ils atteignirent la Mésopotamie par le Kurdistan⁠ ⁠; itinéraire qui n’a de comparable pour le développement que ceux de Chardin, de Trézel et de Truilhier.

VILLAGE FORTIFIÉ DE TEGARONTE, extrait du voyage de CosTE et FLANDIN
Gravure VILLAGE FORTIFIÉ DE TEGARONTE, extrait du voyage de CosTE et FLANDIN

Pendant ce long voyage, Coste et Flandin dessinaient tout ce qui se présentait de remarquable à leurs yeux, paysages, personnages, monuments modernes, ruines antiques. Que de pittoresque et de variété dans leurs albums⁠ ⁠! Voici la porte de la ville de Tauris, devant laquelle des Persans passent à cheval ou à chameau, tandis que d’autres causent, assis nonchalamment⁠ ⁠; voici le pont arqué de Kizil Hausen animé par un défilé de chameaux⁠ ⁠; voici la place royale de Téhéran⁠ ⁠; voici les charmants jardins d’Ispahan, d’où émergent coupoles et minarets. Mais c’est sous le rapport archéologique que ces albums sont le plus remarquables. Coste et Flandin ont véritablement dressé l’inventaire des antiquités de la Perse. Les monuments de Tak i Bostan, de Bi Sutoun, de Kingavar, d’Hamadan, de Sarbistan, de Fessa, de Chapour, de Firouzabad, de Passargade, de Persépolis, de bien d’autres lieux encore, furent pour la première fois présentés dans leur ensemble.

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Parmi tous ces travaux il convient de mettre hors de pair l’exploration des ruines achéménides et sassanides situées au nord-est de Chiraz : Nakch i Roustan, Passargade, Persépolis. Les deux artistes campèrent deux mois sur les ruines mêmes dans des conditions aussi inconfortables que périlleuses. Non contents de dessiner comme leurs prédécesseurs les monuments qui émergeaient du sol, ils firent pratiquer des fouilles. Deux cents planches de leurs albums sont consacrées à Persépolis. Plan général et vue cavalière du plateau sur lequel s’élevaient les palais, vue des portiques, des grandes colonnades, des escaliers majestueux, théories de personnages, lions ailés, têtes de taureaux en forme de chapiteaux, nombreuses inscriptions cunéiformes, jamais on n’avait représenté aussi complètement les vestiges de la capitale de Xerxès et de Darius.

Les travaux de Coste et Flandin furent hautement appréciés par une commission composée de membres de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et de l’Académie des Beaux-Arts. Raoul Rochette en fit le rapport le plus élogieux : « C’est un résultat tout à fait neuf et des plus importants pour l’histoire de l’art, dû à ces fouilles opérées à l’aide des privations les plus dures, que les découvertes des principaux détails de l’ordre d’architecture des divers palais de Persépolis, jusqu’à nos jours si imparfaitement connus. En déblayant le sol, les terrasses et les escaliers de sept habitations royales qui composaient avec le grand vestibule de Tchal Minar l’ensemble du palais des monarques achéménides, MM. Coste et Flandin ont été mis en possession de presque tous les éléments de la restauration de ces deux édifices. C’est là un résultat qui suffirait seul pour en faire un ouvrage unique entre tous ceux qui ont été publiés ou entrepris sur les monuments de Perse. »

M. ET Mme MARCEL DIEULAFOY A SUSE

Coste et Flandin publièrent leurs dessins dans six volumes in-folio, dont cinq sont consacrés à la Perse ancienne et un à la Perse moderne. Flandin a donné un récit très vivant de leur voyage. Haute-Garonne en 1875, Marcel Dieulafoy était Ingénieur des Ponts et Chaussées dans la entré en relations avec Viollet-le-Duc et avait travaillé sous ses ordres à la restauration de certains édifices du Midi. Or, précédemment il avait séjourné en Algérie, et parcouru l’Egypte et le Maroc. Il comparait les monuments romans et gothiques de la France à ceux qu’il avait étudiés pendant ses voyages et méditait sur les rapports de l’architecture de l’Occident avec celle de l’Orient. C’est ainsi qu’il devint archéologue.

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Le désir le prit d’aller voir en Perse les monuments sur place. Il demande une mission⁠ ⁠; on ne la lui accorde qu’à titre gratuit. Il part néanmoins avec sa femme, qui depuis dix ans était associée directement à ses travaux.

Par Constantinople, Tiflis et l’Azerbeidjan, les Dieulafoy arrivent à Téhéran. Ils ont le bonheur d’y faire la connaissance d’un médecin français, le docteur Tholozan, médecin du chah de Perse Nasr ed Din. Le Dr Tholozan, non seulement comme praticien donna ses soins à Dieulafoy, dangereusement malade, mais grand amateur luimême d’études archéologiques, il mit à son service toute l’influence dont il disposait auprès des grands. Il le présenta au souverain. Il devint dès lors, comme disait Dieulafoy, « la Providence occulte et le défenseur vigilant de la mission ». MADAME ET MONSIEUR DIEULAFOY

MME ET M. DIEULAFOY, dessin de G. HANOTAUx fils

Illustration de l'ouvrage, page 581
Gravure sans légende (page 581)

Arrivés à Ispahan, les Dieulafoy projetaient d’atteindre la Susiane, but de leur voyage, en traversant la chaîne du Zagros. L’insécurité du pays leur ferme cette voie⁠ ⁠; ils descendent alors à Bender-Bouchir sur le golfe Persique, puis remontent le Tigre jusqu’à Amara. La traversée du désert qui s’étend du Tigre à Dizfoul sur le Kharka fut périlleuse et pénible⁠ ⁠; ils y subirent un orage terrible. « La tourmente dura vingt-quatre heures sans discontinuer ni faiblir, nous cinglant de ses grandes rafales, traversant nos habits, remplissant nos bottes jusqu’aux genoux. » Quand on se remit en route, Mme Dieulafoy s’évanouit⁠ ⁠; transportée, glacée, sur un mulet, elle fut sauvée par l’ingéniosité d’un cheik. « Quand je m’éveillai, écrit-elle, je me trouvai couchée au milieu d’un parc de petits agneaux. Il y régnait une douce chaleur qu’entretenait le souffle et la toison de ces jolies bêtes. »

Mais, archéologues impavides, les Dieulafoy n’avaient pas cessé, malgré ces difficultés, de relever sur leur route les ruines des monuments Sassanides. De Dizfoul ils firent une courte visite aux tumulus de Suse : « Je suis au cœur de cette inexpugnable forteresse, l’orgueil des rois de Suse, écrit Mme Dieulafoy. Aujourd’hui des mauves arborescentes couvrent le sol. »

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Dès son retour en France, Dieulafoy, groupant ses observations, commença la publication d’un ouvrage qui ne devait pas avoir moins de cinq volumes et qui fit sensation parmi les archéologues : L’art antique de la Perse. Sa très rapide exploration des tertres de Suse l’avait convaincu du bénéfice que l’archéologie tirerait de fouilles méthodiques. Il obtint de Jules Ferry, alors ministre de l’Instruction publique, les fonds nécessaires à l’entreprise d’un grand voyage. La mission de Susiane fut constituée par M. et Mme Dieulafoy, par M. Babin, ingénieur des Ponts et Chaussées, et par M. Houssay, naturaliste, auquel l’avenir réservait de grands honneurs scientifiques.

Après de longues négociations, un firman du gouvernement persan daté du 19 novembre 1884 fut obtenu, spécifiant les conditions de travail de la mission.

« En considération de la science du gouvernement français, dit l’article premier, le gouvernement persan consent à autoriser des savants français à creuser seulement auprès du tombeau de Daniel et à mettre au jour des antiquités, mais sous condition qu’ils ne toucheront sous aucun prétexte au tombeau honoré de Daniel, à moins que le tombeau en question n’ayant besoin de réparations, le gouvernement français les fasse à ses frais. » Les autres articles traitaient du partage des objets qui seraient découverts.

La mission aborda la Susiane par le sud. Après avoir remonté le Karoun elle planta ses tentes le 26 février 1885 sur le tumulus de Suse.

La mission accomplit deux campagnes de fouilles, la première de février à mai 1885, la seconde de décembre 1885 à mars 1886. Il faut suivre dans le Journal des fouilles tenu par Mme Dieulafoy les épreuves qu’elle eut à subir tant du fait des éléments que de celui des hommes.

La pluie inondait parfois le misérable campement. Les ouvriers étaient difficiles à recruter et à maintenir sur les chantiers⁠ ⁠; il fallait les surveiller de près pour empêcher les larcins d’objets découverts, dont toutes les missions archéologiques ont été victimes. Comme les fouilles avaient mis à jour des urnes funéraires, les habitants étaient émus de cette profanation « des cendres des ancêtres ».

Mais on sait combien la mission fut payée de ses peines. Elle déblaya l’apanada de Xerxès-Memnon, la salle hypostyle de trente-six colonnes, elle découvrit la frise des lions, le défilé des archers et quantité de menues antiquités, telles que statuettes, lampes, armes, pierres gravées et textes cunéiformes. Quelle joie le jour où, les émaux débarrassés de gangues adhérentes, un magnifique lion de l’époque achéménide apparut⁠ ⁠!

583 MORGAN

Au prix de mille peines, tous ces monuments furent ramenés en France. Leur exposition au Musée du Louvre fut une véritable révélation de l’art achéménide officiel. Sur ses prédécesseurs, Jacques de Morgan (1857-1924) l’emporta par l’avantage d’être à la fois géologue et archéologue. Sorti de l’Ecole supérieure des Mines de Paris, il débuta par de longs voyages en Europe, aux Indes, dans la presqu’ile de Malacca, en Arménie russe, et s’appliqua conjointement aux deux ordres d’études. Directeur d’une mine de cuivre en Arménie, par exemple, il fouille des sépultures de la région datant de l’âge de fer. Ce fut en 1889 qu’il aborda la Perse⁠ ⁠; il y passa deux années. Il visita le Mazandéran entre Elbourz et Caspienne, puis les provinces frontières, le Kourdistan et le Louristan. Le site de Suse retint longuement son attention. « Sur les pentes des tells, ou monticules de débris, écrit M. Douvillé, il reconnaît partout l’existence de fragments de l’époque élamique et de poteries se distinguant de celles de la période achéménide par l’absence d’émail, et en outre, sur la pente du tell le plus élevé, le « tell de la citadelle » de Dieulafoy, des silex taillés et des poteries grossières non faites au tour. Cette observation l’avait particulièrement frappé : ces monticules devaient recéler les débris superposés de plusieurs civilisations successives : les fouilles sur ce point seraient donc d’une extrême importance. » Suse fut certainement dès lors marqué dans l’esprit de Morgan comme un champ éventuel de recherches fructueuses. Il fit pendant ce voyage une découverte de première importance. Le gouverneur de Kirmancha lui avait

PORTE DE DARIUS A SUSE
Gravure PORTE DE DARIUS A SUSE
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signalé l’existence d’un gisement de pétrole que les indigènes exploitaient près de Sohab. De Morgan s’empressa de le visiter, le rapprocha par la pensée de celui de Kerkuk (sur la rive gauche du Petit Sab, affluent du Tigre) et en déduisit l’existence d’une zone pétrolifère dirigée du nord-ouest au sud-est tout le long de la chaîne du Zagros. Il signala au gouverneur de Kirmancha la source de profits que serait pour lui une exploitation de naphte dans cette région. Cette découverte fut publiée par de Morgan dans les Annales des Mines en 1892.

Les observations faites pendant cette campagne furent exposées dans les cinq gros volumes intitulés Mission scientifique en Perse, complétés par une carte de la Perse occidentale. Dans le tome III, publié seulement en 1905, l’auteur précisait que la zone pétrolifère se prolongeait depuis Mossoul au nord jusqu’à la Susiane au sud.

Cette remarque capitale ne passa pas inaperçue en Angleterre, et l’on sait la supériorité que les Anglais se sont assurée en mettant la main sur les gisements de pétrole situés au nord-est du golfe Persique. Une fois de plus, les Français avaient pratiqué le Sic vos non vobis.

Directeur général du Service des Antiquités en Egypte de 1892 à 1897, de Morgan remporta dans ses campagnes archéologiques de fouilles des succès de premier ordre. Il découvrit à Dahchour les tombeaux des princesses de la XIIe dynastie avec leurs trésors, à Negadah la tombe dite de Ménès, enfin il prouva que des hommes avaient existé en Egypte à l’époque paléolithique.

Après ce très brillant intermède, de Morgan retourna en Perse en 1897. Le 12 mai 1895, sous le ministère de M. G. Hanotaux, M. René de Balloy, ministre à Téhéran, conclut un traité initiateur par lequel nous obtenions le droit exclusif de pratiquer des fouilles dans toute l’étendue de l’Empire persan. Léon Bourgeois, ministre de l’Instruction publique, et Xavier Charmes, directeur du secrétariat et de la comptabilité, organisèrent la mission qui porta officiellement le titre de « Délégation du Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts en Perse » et ils firent appel à de Morgan pour en prendre la direction. De Morgan renonça à la vie agréable et brillante qu’il menait en Egypte⁠ ⁠; il abandonna son élégante dahabieh (sur lequelle — il nous en souvient — les visiteurs étaient si cordialement accueillis), pour aller camper sur les pentes sauvages du Zagros.

Il arriva en Susiane en décembre 1897 et commença les fondations du château fort qui devait abriter le personnel de la mission et son matériel contre les entreprises des Arabes, qui ne voyaient en ces étrangers que des commerçants européens âpres au gain.

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De Morgan réunit une brillante équipe de travailleurs, l’égyptologue Jequier, l’assyriologue P. Victor Scheil, l’orientaliste Etienne Gautier, Georges Lampre, Watelin, l’architecte E. André. Plus tard il s’adjoignit R. de Mecquenem, P. Toscanne, Maurice Pézard. Ses succès à Suse ne le cédèrent pas à ceux qu’il avait remportés en Egypte. L’ouverture des profondes tranchées qu’il fit creuser dans le « tell de la ville royale » et dans le « tell de la citadelle » lui livrèrent un matériel archéologique abondant et datant d’époques successives.

TAUREAU AILÉ ACHÉMÉNIDE DÉCOUVERT A SUSE. (Exposition d’antiquités orientales, Paris 193c)
Gravure TAUREAU AILÉ ACHÉMÉNIDE DÉCOUVERT A SUSE. (Exposition d’antiquités orientales, Paris 193c)

D’autre part, profitant du séjour du roi Mozaffer ed Din à Paris, M. G. Leygues, ministre de l’Instruction publique, et M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, signèrent avec lui le 11 août 1900 un nouveau traité, qui, outre le monopole exclusif des fouilles dans l’Empire, donnait à la France la totalité des objets découverts en Susiane. Aussi les caisses d’objets recueillis prirent-elles en grand nombre le chemin de Paris et, dès 1902, de Morgan pouvait exposer ses trouvailles.

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« On y voyait déjà, écrit M. Edmond Pottier, les pièces principales qu’on admire aujourd’hui au Louvre et qui ont placé les trouvailles de Morgan au rang des grandes découvertes archéologiques du XIxe siècle⁠ ⁠; la précieuse céramique de la nécropole, antérieure à 3000 av. J.-C.⁠ ⁠; l’obélisque du roi Manichtousou, la stèle de Naramsin, les Koudourrous de l’époque kassite, la statuette de femme en ivoire, la table de bronze bordée de serpents, le bas-relief des guerriers, le relief de la femme fileuse, les bijoux de la sépulture achéménide, l’osselet du sanctuaire d’Apollon Didyméen, sans compter les innombrables textes sur tablettes de terre cuite, les briques à inscriptions, les cachets et cylindres, etc. On venait de découvrir le monument qui est devenu le plus fameux de tous, le code de Hammourabi, mais il n’avait pas encore été transporté en France. »

De Morgan ne limita pas ses recherches à la Susiane⁠ ⁠; en 1901 il dirigea des fouilles dans le nord de la Perse, dans la province de Talyche, et y découvrit de nombreux monuments des époques du bronze et du fer⁠ ⁠; en 1903 il explora pour la seconde fois le Louristan.

Il eut encore le mérite de faire promptement connaître les résultats de ses travaux. Dès 1900, paraît le Tome I des Mémoires de la Délégation en Perse, ouvrage qui, en 1912, au moment de la retraite de son chef, comprenait treize volumes in-4°. C’est dans cette collection que le P. V. Scheil a donné la suite de ses magnifiques études sur les textes élamites. De Morgan publia, en outre, en 1905 un opuscule intitulé : Histoire et Travaux de la Délégation en Perse, à partir de 1908 des Annales d’Histoire naturelle et à partir de I9Io un Bulletin de la Délégation. Mais de Morgan s’était créé des inimitiés. Par suite de la difficulté d’adapter la gestion financière d’une mission en pays exotique aux règles de la comptabilité publique, ses adversaires eurent beau jeu à l’attaquer. Ses mérites furent toutefois hautement reconnus et proclamés par M. Clemenceau, président du Conseil, et par M. Doumergue, ministre de l’Instruction publique, qui répondit très dignement à une interpellation, dont il fut l’objet à la Chambre des députés. Mais ces attaques avaient profondément blessé de Morgan et comme en outre sa santé s’était altérée par ses trente ans de voyage, en 1912 il donna sa démission et rentra dans la vie privée.

Cette retraite fut laborieuse. De sa plume sortirent quantité d’articles, de mémoires et de livres. C’était vers l’étude des premiers âges de l’humanité qu’il était ramené invinciblement. Les trois volumes de la Préhistoire orientale, publiés par une main amie après sa mort, présentent la synthèse de ses idées et de ses doctrines.

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Il mourut à Marseille le 12 juin 1924. M. Edmond Pottier estima que ce grand savant ne devait pas disparaître sans que la perte que venait de faire la science française fût déplorée à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. « Bien qu’aucun lien officiel, à mon grand regret, dit-il à la séance du 20 juin 1924, n’existât entre notre Compagnie et M. Jacques de Morgan, l’Académie comprendra que comme représentant du Musée du Louvre, qui a bénéficié si largement de ses belles découvertes, j’adresse ici un dernier hommage à sa mémoire... Dans l’histoire de l’archéologie française, les fouilles de J. de Morgan à Suse tiennent une des premières places et comptent parmi les plus heureuses et les plus fécondes en résultats⁠ ⁠; elles complètent admirablement celles de Sarzec et de Dieulafoy et nous font saisir l’union intime des trois grands foyers de civilisation asiatique : Elam, Chaldée, Perse... Comme Botta et comme Fresnel (on pourrait ajouter comme le grand Brazza), Jacques de Morgan aura connu l’amertume d’une disgrâce, qui par une sorte de fatalité malheureuse s’est attachée à tant d’explorateurs français. Mais son souvenir et son nom sont assurés de vivre tant que s’élèveront dans nos salles du Louvre les monuments infiniment précieux qu’il a su conquérir par son énergie, par son intelligence, et dont il a enrichi le pays. » UNE DÉESSE

UNE DÉESSE (Exposition d’antiquités orientales, 1930), dessin de G. HANOTAUx fils
Gravure UNE DÉESSE (Exposition d’antiquités orientales, 1930), dessin de G. HANOTAUx fils

M. R. de Mecquenem a poursuivi avec succès les fouilles (Exposition d’antiquités orientales, Paris 1930) de Suse. Récoltant patiemment les briques peintes vernissées, il a reconstitué les archers et les animaux fabuleux de l’époque achéménide. VII. - RELATIONS DIVERSES AVEC LA PERSE. - CONCLUSION

L’action française en Perse s’est encore manifestée sous des formes diverses, qu’il convient de rappeler brièvement.

La médecine française a été honorée de la confiance des souverains de la Perse. Le Dr Ernest Cloquet donna d’abord ses soins à Mohamed chah de 1846 à 1848. Monté sur le trône, Nasr ed Din, dont il avait conquis la confiance pendant l’épidémie de choléra de 1846, lui demanda de rester son médecin. Le Dr Cloquet communiqua à l’Académie de Médecine de précieuses observations sur le choléra, dont les épidémies ravagèrent la Perse à plusieurs reprises pendant le xixe siècle. « Une mort inattendue, un empoisonnement inexplicable, vint subitement le frapper » à Téhéran en 1855. Continuant à faire appel à la science française, Nasr ed Din prit comme médecin le Dr Joseph Tholozan, qui pendant plus de trente ans donna ses soins au souverain et à sa famille et seconda de son influence les Français qui voyageaient en Perse. On a vu plus haut que la mission Dieulafoy lui dut partiellement son succès.

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Tholozan eut pour successeurs les Drs Fevrier, Zambaco, Schneider et Coppin, qui veillèrent sur la santé de Nasr ed Din puis sur celle de son fils, Mozaffer ed Din.

S. M. MOHAMMED ALt, dessin de G. HANoTAUx fils
Gravure S. M. MOHAMMED ALt, dessin de G. HANoTAUx fils

L’ambassadeur persan envoyé en France en 1839 ramena en Perse douze sous-officiers de l’armée française pour y instruire les troupes persanes. Mais on ne comprit pas à Téhéran la valeur de leurs services. Des intrigues se nouèrent pour contrecarrer leur bonne volonté. Ils ne formèrent aucun soldat persan. Après quatre années passées inutilement en Perse, ils rentrèrent en France.

S. M. MOHAMMED ALI.

Chargé en 1837 d’une mission par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le philologue Eugène Borée visita la partie de l’Anatolie explorée trente ans auparavant par le consul Pascal Fourcade. En Perse, il se joignit à l’ambassade du comte de Sercey et arriva avec elle à Ispahan. Avec le concours des Lazaristes, il ouvrit à Djoulfa une école française, où il reçut comme élèves des Arméniens schismatiques et des musulmans. Mais il fut combattu par la cabale de l’évêque et des prêtres arméniens schismatiques. Sa correspondance donne l’impression d’un homme de bien d’un parfait désintéressement. Nasr ed Din et Mozaffer ed Din firent appel à la culture française en diverses circonstances. Des jeunes gens appartenant à l’élite persane furent envoyés à l’Ecole polytechnique, à l’Ecole de Saint-Cyr et dans nos facultés⁠ ⁠; des ingénieurs français construisirent des routes et des ponts. Sous leurs règnes l’usage de la langue française fut encouragé et se développa. A partir de 1907, il est vrai, l’Allemagne fit, non sans succès, un vigoureux effort pour nous écarter de la Perse. Cependant en I9II nous reprimes l’avantage⁠ ⁠; deux professeurs français furent engagés par le gouvernement à l’Ecole des Sciences politiques de Téhéran. L’un d’eux, M. G. Demorgny, fit de 1912 à 1914, tant à cette Ecole qu’à l’Institution polytechnique, des leçons sur l’administration et les institutions financières en Perse, leçons auxquelles un grand nombre de fonctionnaires assistaient.

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Notre connaissance du pays a été accrue au XIXe siècle par les observations de plusieurs voyageurs. Victor Fontanier étudia en détail le golfe Persique. En se rendant de Téhéran à Hérat, par Meched, le commandant Ferrier recueillit de multiples renseignements sur les usages des pillards turcomans. Les Persans furent étudiés au point de vue anthropologique par Duhousset et sous le rapport social par Patenotre. Mais le maître de l’exploration en Perse au milieu du dernier siècle fut Hommaire de Hell, qui a décrit les villes du Mazandéran, Barferouch et son ravissant palais, Achrev et ses jardins, délices de chah Abbas, les ruines de Fahrabad, la ville sainte d’Asterabad et l’élégante mosquée de Semnan construite par Feth Ali chah. Enfin comment omettre de rappeler que la Perse a inspiré à Pierre Loti l’un de ses chefs-d’œuvre : Vers Ispahan⁠ ⁠? **

Pendant que des savants français parcouraient la Perse, d’autres, sans quitter la France, étudiaient sa langue et ses productions littéraires et artistiques.

Une chaire de langue persane fut créée au Collège de France en 1768 qui fut occupée par une suite d’hommes d’élite : Dominique Cardonne, Pierre Ruffin, Silvestre de Sacy, Amédée Jaubert, Mohl, Barbier de Meynard, James Darmesteter.

Bien que l’effort principal portât sur le turc et sur l’arabe, on donnait des notions de persan aux jeunes de langue éduqués au collège Louis-le-Grand pour aller remplir l’office de drogmans dans les Echelles du Levant. A l’Ecole spéciale des Langues orientales vivantes, l’enseignement du persan fut fondé par Langlès en 1795. L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et la Société asiatique ont réservé une large place à l’histoire et à la philologie persanes dans leurs travaux. Les quatrains d’Omar Khayyam, le Gulistan ou Parterre des Roses de Saadi, le Chah Nameh ou Livre des Rois de Ferdouçi, le Beharistan ou Jardin printanier de Djami, ainsi que d’autres chefs-d’œuvre de la littérature persane ont été étudiés et traduits en français. De même que la littérature, l’art persan a sollicité la curiosité de nos érudits : M. E. Blochet a publié avec un savant commentaire les miniatures qui illustrent les manuscrits persans, œuvres d’artistes qui ont travaillé en Iran depuis le milieu du xue siècle jusqu’au début du xvIre, des Mongols aux Séfavis, préludant ainsi à la grande exposition d’art persan qui a lieu à Londres au moment où paraît le présent ouvrage. ***

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En terminant, considérons dans leur ensemble les rapports de la France et de la Perse depuis trois siècles. Une seule fois, en 1807, un projet d’action militaire en commun a été envisagé, mais la prompte conclusion de la paix de Tilsit empêcha qu’il y fût donné suite. Cette circonstance à part, il ne s’est point rencontré de grande question politique à débattre entre les deux pays. Par l’envoi réciproque de missions extraordinaires, par l’établissement de légations permanentes à Téhéran et à Paris, ils ont entretenu de courtoises relations.

Au point de vue intellectuel, l’Iran n’a pas cessé d’exercer son attrait sur les Français. Depuis le xvire siècle, des voyageurs s’y sont rendus d’une manière continue pour décrire le pays, observer les mœurs des habitants, étudier les monuments, faire des recherches archéologiques.

A diverses reprises, des techniciens français, experts dans des branches diverses du savoir, ont répondu à l’appel des souverains persans. Et si nous sommes allés vers la Perse, réciproquement, la Perse est venue à nous sous la forme des chefsd’œuvre de sa littérature et de ses arts.

Long passé d’intérêt, de curiosité et d’amitiés réciproques, qui constitue, pour l’avenir, le gage de la cordialité des futurs rapports entre les deux pays⁠ ⁠!

CHAPITEAU, d’après Coste et FLANDIN, cul-de-lampe
Gravure CHAPITEAU, d’après Coste et FLANDIN, cul-de-lampe

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Henri Dehérain, « Les rapports entre la France et la Perse du xvii® au xx* siècle. . 54t », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 541-590.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/oeuvre-scientifique/les-rapports-entre-la-france-et-la-perse-du-xvii-au-xx/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730