Colonies françaises

Tome III · L'œuvre scientifique française en Asie Mineure, en Syrie et en Perse · Chapitre 1

L'aste Mineure et la Syrie

Par p. 527-540 de l'édition originale 3 842 mots 6 illustrations 1931 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitreLes voyageurs. Les archéologues. Les officiers. Les consuls et les interprètes. L’œuvre savante en Syrie sous le mandat français 603
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LES REMPARTS DE TRÉBIZONDE, d’après un dessin du Tour du Monde, frontispice
Gravure LES REMPARTS DE TRÉBIZONDE, d’après un dessin du Tour du Monde, frontispice

Les voyageurs. — Les archéologues. — Les officiers. — Les consuls et les interprètes. L’œuvre savante en Syrie sous le mandat français. EVANT » est un ancien et charmant mot français, dont il nous a été donné un jour, ou plus exactement à l’aube d’un jour, de reconnaître le sens profondément exact. Qu’on permette un souvenir personnel. Une nuit, le bâtiment sur lequel, naviguant depuis cinq jours, j’allais en Egypte, s’étant arrêté, je quittai ma cabine et montai sur le pont. Nous étions devant Alexandrie. La nuit était encore noire, mais bientôt à l’est apparut une bande lumineuse de couleur exquise. Puis, graduellement, tout l’orient s’illumina. Des teintes à la fois brillantes et nuancées frappèrent ma vue. Elles étaient toutes nouvelles à mes yeux.

Entre ces pays baignés par la Méditerranée orientale et les nôtres, les différences sont multiples et variées. Mais pour un nouveau venu, ce qui les caractérise d’abord c’est cette couleur du ciel au lever du soleil. Quelle justesse d’observation dans ce vieux terme géographique : le Levant⁠ ⁠!

En Anatolie, en Syrie, en Palestine, en Mésopotamie, bref dans le Levant, nous avons depuis huit siècles agi beaucoup et de façons diverses. Les Croisés y ont fondé des royaumes, construit des églises et des châteaux forts, dont les vestiges font la joie des archéologues et l’étonnement des touristes. Entre les Echelles et Marseille les relations ont été continues. Nous avons entretenu des consulats dans nombre de villes. Une université française est florissante à Beyrouth.

528 LES VOYAGEURS

Enfin le Levant a été l’objet de multiples études géographiques, ethnographiques, historiques, auxquelles des Français de catégories diverses : voyageurs, archéologues, officiers, consuls, interprètes ont participé à l’envi. Grande œuvre, dont nous avons tenté de donner ici un bref aperçu d’ensemble. breuses relations de voyage dont notre littérature française du Cet attrait exercé par l’Orient apparaît dans les nom- XVIIe et du XVIIe siècle a été enrichie. Je citerai ici les titres de quelques-unes d’entre elles : Relation journalière du voyage du Levant accompli en 1604-1605 par Henri de Beauvau⁠ ⁠; Relation des voyages de M. de Brèves en 1605⁠ ⁠; Le voyage d’Italie et de Levant de M. Fermanel, conseiller au Parlement (1630-1632)⁠ ⁠; Le Bouclier de l’Europe ou la guerre sainte avec les voyages de l’auteur dans la Turquie, par le R. P. Jean Coppin (1638-1647), Les voyages du sieur Du Loir (1639), Les voyages et observations du sieur de La Boullaye Le Gouz, gentilhomme angevin (1647-1648), Voyage de la Terre sainte de Dourdan (1657)⁠ ⁠; Journal des Voyages de Balthasar de Monconys en Egypte, Syrie, Constantinople (1665-1666)⁠ ⁠; Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et de Levant exécuté en 1675 et 1676, de Jacob Spon⁠ ⁠; Voyage de Syrie et du Mont Liban, de Jean de la Roque (1668).

Le P. Louis Feuillée, de l’ordre des Minimes, mathématicien et astronome, rapporta d’un voyage accompli en 1700-1701 les éléments de la première carte de la côte de l’Asie Mineure de Smyrne jusqu’à Alexandrette, fondée sur des observations astronomiques. Quelle originale et sympathique figure que celle du botaniste Jean Pitton de Tournefort⁠ ⁠! Admis dans la suite d’un grand seigneur turc, Nouman Kopröli, il visita la côte nord de l’Anatolie, puis reconnut les sources de l’Euphrate et gravit le mont Ararat (170I-1702)⁠ ⁠; herborisant sans arrêt, il enrichit le Jardin du Roi de plantes exotiques jusqu’alors inconnues en France. Bien d’autres après Tournefort visitèrent le Levant dans le courant du XVIII° siècle : l’antiquaire Paul Lucas, qui ne fit pas moins de cinq longs voyages, achetant médailles et manuscrits et relevant des inscriptions au moyen de papier mouillé, forme première de l’estampage⁠ ⁠; Charles de Sainte-Maure, Tollot, Corneille Le Bruyn, La Condamine, le peintre Cassas et enfin Volney, dont le Voyage en Syrie et en Egypte obtint un immense succès.

Illustration de l'ouvrage, page
Gravure sans légende (page —)

FOUILLES DE SUSE.

- FRISE DES ARCHERS (Epoque achéménide).

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Tel était l’attrait exercé par le Levant que les incommodités du voyage étaient facilement acceptées. Quelle différence pourtant entre nos usages et ceux qui régnaient encore il y a cent cinquante ans⁠ ⁠! Actuellement, grands paquebots partant à jour fixe de la Joliette et à jour fixe arrivant à Beyrouth, cabines confortables, salons luxueux, table que d’aucuns trouvent trop abondamment servie et, bien inestimable, la sécurité.

Combien jadis on voyageait différemment⁠ ⁠! Aucun bâtiment n’était spécialement affecté aux passagers. Arrivé à Marseille, le voyageur devait s’enquérir des navires en partance pour le Levant, s’entendre personnellement avec un commandant sur le prix du passage, prendre lui-même ses dispositions pour sa vie à bord, apporter matelas, oreiller, couvertures et se pourvoir de vivres. On disposait rarement d’une cabine particulière et on reposait dans les cadres qui entouraient la chambre commune. Sur le qui-vive jour et nuit, la vigie surveillait la haute mer pour signaler l’approche du corsaire de Tripoli, d’Alger ou de Salé, et, si la France était en guerre, le corsaire anglais ou flessinguois. Plus d’un voyageur a occupé un poste dans le branle-bas de combat. On voyageait pourtant.

LES RUINES DE PALMYRE
Gravure LES RUINES DE PALMYRE

Au xIxe siècle, avec les facilités les voyages en Orient se sont multipliés. LES RUINES DE PALMYRE Si nombreuses ont été les relations qu’il faut se borner à citer les noms des plus notables auteurs : le comte de Forbin, les naturalistes Louis Damoiseau et Victor Fontanier, Eugène Boré, le comte Jules de Bertou, Aucher Eloy, Frédéric Dubois de Montpéreux, le géologue Hommaire de Hell, le comte Louis de Ségur.

Fixer l’attention de nos grands littérateurs, exciter leur curiosité, les attirer à lui, l’Orient, comme l’Italie, a eu ce privilège. Chateaubriand donne le branle en 1806⁠ ⁠; il traverse la Grèce, touche à Constantinople et à Smyrne, visite la Syrie,

HIST. DES COLONIES : LEVANT

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s’agenouille au Saint Sépulcre et revient par Carthage. En I8Iı il publie l’Itinéraire de Paris à Jérusalem : « Mon itinéraire, écrit-il, est la course rapide d’un homme qui va voir le ciel, la terre et l’eau et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête et quelques sentiments de plus dans le cœur. »

L ES ARCHEOLOGUES

Mais son voyage eut un effet qu’il n’avait pas prévu. Chateaubriand a entraîné sur ses traces tout un cortège de voyageurs et d’écrivains, qui, après lui, ont voulu faire leur Enquête aux pays du Levant pour reprendre la formule de Maurice Barrès : Alphonse de Lamartine, Joseph Michaud, Gérard de Nerval, Gustave Flaubert, le vicomte Eugène-Melchior de Vogüé, Gabriel Charmes, Pierre Loti, pour ne citer que les noms des morts illustres. Que de plumes brillantes se sont appliquées à la description du Levant⁠ ⁠! graphie du pays, d’autres Français s’embarquaient pour En même temps que les voyageurs étudiaient la géole Levant dans le dessein de retrouver les vestiges des civilisations disparues. Une large enquête archéologique a été instituée en Orient par les nations de l’Europe occidentale, auxquelles se sont joints, récemment, les Etats-Unis de l’Amérique du Nord. A ce travail d’investigation savante, la France a pris une part considérable.

Les conditions des recherches ont été diverses. Tantôt le gouvernement français a couvert les frais de certaines missions, tantôt les archéologues ont consacré à l’amour de la science les ressources dont ils disposaient personnellement. A notre célèbre Ecole française d’Athènes revient une grande part de l’exploration de l’Anatolie. Les membres de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et de l’Ecole biblique de Jérusalem se sont répandus dans la Damascène et jusqu’en Arabie.

L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’Institut de France a donné aux archéologues qualifiés l’appui de sa haute autorité morale et dans certains cas un concours pécuniaire. Deux méthodes d’investigation ont été employées par les archéologues : d’abord le simple examen des ruines des monuments antiques et médiévaux encore visibles, puis à partir du milieu du xIxe siècle, l’exhumation par les fouilles des monuments enfouis sous le sol.

Essayons, maintenant, de donner un aperçu de l’action de nos principaux archéologues en Anatolie, en Syrie-Palestine, en Arabie et en Mésopotamie.

Charles Texier, ancien élève architecte de l’Ecole des Beaux-Arts, accomplit de 1833 à 1843 quatre voyages en Asie Mineure⁠ ⁠; il découvrit la ville hittite de Boghaz Keui située sur le Delidge Irmak, affluent du Kyzil Irmak (Halys de l’antiquité).

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Ses observations ont été exposées dans deux ouvrages : Description de l’Asie Mineure, beaux-arts, monuments historiques, plans et topographie des cités antiques (1839)⁠ ⁠; Description de l’Arménie, de la Perse et de la Mésopotamie. Géographie, géologie, monuments anciens et modernes (1842-1845).

Philippe Le Bas, membre de l’Institut, explora fructueusement (1843-1844) la partie occidentale de l’Asie Mineure depuis la mer de Marmara jusqu’au golfe de Stenco.

LE MONUMENT D’AUGUSTE A ANGORA, d’après un dessin à la mine de plomb de PRÉAULX
Gravure LE MONUMENT D’AUGUSTE A ANGORA, d’après un dessin à la mine de plomb de PRÉAULX

Georges Perrot inaugura en 1861 les campagnes des « Athéniens » en Asie Mineure. Napoléon III, qui préparait alors son Histoire de Jules César, lui fit proposer de relever l’itinéraire suivi par César dans la guerre contre Pharnace, roi du Pont En compagnie du docteur Delbet et de l’architecte Guillaume, Perrot traversa la Bithynie, la Paphalgonie et la Galatie. Arrivé à Angora, il entreprit la copie du texte •fameux (déjà examiné par d’autres Français, Paul Lucas et les membres de la mission Gardane), et intitulé : Actions par lesquelles le divin Auguste a soumis l’univers à l’empire du peuple romain et dépenses qu’il a faites pour la république et le peuple romain. Maspero a rappelé les difficultés avec lesquelles Perrot se trouva aux prises :

LE MONUMENT D’AUGUSTE A ANGORA (D’après un dessin à la mine de plomb de Préaulx).

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« La muraille sur laquelle le testament s’étalait en sa double version latine et grecque, était noyée presque entière dans un flot de maisons et quand je dis maisons, c’est par un euphémisme dont tous ceux qui ont vécu la vie intime de l’Orient provincial comprendront la nécessité. Ce furent le plus souvent des taudis branlants dont il dut négocier l’achat avec des roueries de diplomate, et il s’y enferma des journées entières, se débattant contre la vermine turque, tandis qu’il copiait son document lettre par lettre, à la lueur d’une bougie : c’est miracle s’il ne communiqua pas le feu aux bottes de paille parmi lesquelles il travaillait. Sa patience fut récompensée : son fac-simile, l’exemplarium Perrotianum, pour parler comme Mommsen, est aujourd’hui encore le plus exact et le plus complet de ce texte si précieux. »

Ce fut surtout pendant la période 1879-1890, dit Georges Radet, que les membres de l’Ecole d’Athènes explorèrent l’Anatolie :

« Il n’y eut pas d’année où, chaque printemps et chaque automne, Smyrne ne vît débarquer une petite troupe d’Athéniens qui y formaient leur caravane et qui, par les vallées du Caystre et du Méandre, de l’Hermus et du Caïque marchaient à la conquête de l’intérieur. Pottier, Hauvette, Marcel Dubois, Reinach s’attaquèrent d’abord à la zone des colonies grecques (1879-1882). Du littoral, leurs successeurs, Clerc, Paris, Holleaux, remontèrent (1883-1884) jusqu’aux anciens grands centres indigènes, Thyatire, Laodicée du Lycus, Apamée, qu’avait hellénisés la conquête macédonienne. Pendant que Diehl, Cousin, Deschamps se signalaient en Carie (1885-1887), que ces deux derniers notamment découvraient l’énorme filon épigraphique de Panamara (1886), Pierre Paris et moi (1885), coupant le Taurus du sud au nord, le recoupant du nord au sud, le sillonnant de l’est à l’ouest, nous parcourions l’immense quadrilatère compris entre Adalia et Koniah, Isaura et Kaisarieh, Tyane et Tarse, Pompéiopolis et Pergé. Seul, au printemps de 1886, j’explorai l’hinterland lydien, tandis que le raccord entre les itinéraires cariens et pamphyliens était opéré (1889-1890) par Fougères, Bérard, Colardeau. Dans la moitié septentrionale de la péninsule, vingtcinq ans après la chevauchée de Georges Perrot, je revoyais (automne 1886) en compagnie de Fougères, la vallée du Rhyndaque, la nécropole des rois de Phrygie, Angora et son temple, la steppe de l’Haïmaneh et les monts bithyniens. Au printemps de l’année suivante je me rendais avec Lechat, de Magnésie du Sipyle à Cyzique par Thyatire, Pergame et Adramyttium. Doublet, en 1888, Legrand en 1889, soudant leurs tournées, l’un à notre itinéraire galate, l’autre à notre itinéraire mysien, exploraient les deux régions côtières que sépare la presqu’ile de Nicomédie, à l’est la Paphlagonie, à l’ouest la Phrygie hellespontique. C’est par milliers que se chiffrèrent les inscriptions recueillies durant ces douze ans de battues ardentes. »

Ultérieurement, en 1895-1896, Bernard Haussoullier et l’architecte Pontremoli dégagèrent la façade du Didymeion, le plus vaste temple de l’ancienne Grèce, qui avait été pour la première fois visité en 1798 par le consul de France, Allier de Hauteroche.

En relevant les peintures qui ornent les églises rupestres de Cappadoce, le P. de Jerphanion a, en quelque sorte, découvert une nouvelle province de l’art byzantin (1907-1912).

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L’époque la plus brillante des recherches archéologiques françaises en Syrie et en Palestine se place au milieu du xIxe siècle. Une élite d’archéologues, animés d’une véritable foi scientifique, munis de puissantes ressources matérielles, étudièrent avec passion les monuments de Syrie : le duc de Luynes, Caignart de Saulcy, Victor Guérin, le marquis de Vogüé, Albert Waddington, Guillaume Rey, Louis de Clercq. Les résultats de leurs recherches furent exposés dans des ouvrages magnifiques, qui sont l’honneur de l’érudition française : Essai sur la numismatique des satrapies et de la Phénicie sous les rois Achéménides, et Voyage d’exploration à la mer Morte, du duc de Luynes⁠ ⁠; Voyage autour de la mer Morte, de Saulcy⁠ ⁠; Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, de Victor Guérin⁠ ⁠; Etude sur les monuments de l’architecture militaire des croisés en Syrie et dans l’ile de Chypre, et Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles, de Guillaume Rey⁠ ⁠; Les Eglises de la Terre sainte, Le temple de Jérusalem et La Syrie centrale, du marquis de Vogüé.

LA COLONNE INCLINÉE DU TEMPLE DE BACCHUS A BAALBECK
Gravure LA COLONNE INCLINÉE DU TEMPLE DE BACCHUS A BAALBECK

Ce fut à la même époque, en 1860-186I, que Renan accomplit sa mission vieille civilisation phénicienne ait été presque aussi maltraitée en ses monuments d’art qu’en ses monuments littéraires, il me semblait urgent, disait-il, de recueillir le peu qui reste des premiers comme on a rassemblé avec scrupule ce qui reste des seconds. » La présence d’une armée française envoyée en Syrie à la suite des massacres du Liban fut une circonstance favorable au dessein de l’éminent hébraïsant : « Il fut décidé que ma mission tiendrait lieu, pour l’armée de Syrie, de ces commissions scientifiques que la France, en sa noble préoccupation des choses de l’esprit, a toujours associées à ses expéditions militaires dans les pays lointains. » Les résultats des travaux de Renan à Ruad (Aradus), Tortose et Amrit, à Gebeil (Byblos), à Saïda (Sidon) et à Sour (Tyr), ont été relatés dans son fameux ouvrage, Mission de Phénicie, qui se termine par de vastes aperçus sur l’art, l’archéologie et l’épigraphie de la Phénicie.

en Phénicie. « Quoique la LA COLONNE INCLINÉE DU TEMPLE DE BACCHUS A BAALBECK

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Poursuivant brillamment cette tradition, M. René Dussaud accomplit une suite de reconnaissances archéologiques dans la vallée de l’Oronte, le Hauran, le Safa et le Djebel Druze.

Ni l’Arabie ni la Mésopotamie ne sont restées en dehors des investigations des archéologues français. Sous les auspices de la Société française des fouilles archéologiques, les P. P. Jaussen et Savignac ont, en 1907, exploré Médaïn Saleh (Hégra de l’antiquité)⁠ ⁠; ils visitèrent en 1909-1910 les oasis d’El Ela et de Hereibeh, mais furent arrêtés à l’entrée de celle de Taïma par la xénophobie des indigènes.

« L’expédition scientifique et archéologique de Mésopotamie et de Médie », dirigée par Fulgence Fresnel, assisté de Jules Oppert et de Félix Thomas, s’établit en 1852 sur le site de Babylone⁠ ⁠; elle exhuma des inscriptions et des cylindres, mais elle ne fit pas les grandes découvertes qu’on en attendait.

Quarante ans plus tard, en 1894, le P. Scheil mit au jour les vestiges de la ville antique de Sippar Abou Habba, au nord de Hillah. Nos officiers des armées de terre et de mer ont eux aussi contribué, par leurs cartes et leurs plans, à enrichir notre connaissance géographique du Levant.

Poursuivant depuis trois siècles la reconnaissance des côtes d’Anatolie et de Syrie, nos officiers de marine ont dressé des cartes générales des côtes et des cartes particulières des mouillages. Celles du xvie et du xville siècle manquent parfois de rigueur, mais quelle fantaisie dans la décoration et parfois quelle naïveté dans le texte⁠ ⁠! Au-dessus d’un groupe de ruines figuré sur une carte de la rade de Tyr, ne lit-on pas cette légende ingénue : « Sour ou les ruines de Sur, Tiro ou Tyr, où il y a une colonne d’une longueur et grosseur extraordinaires, que l’on prétend être celle que Samson renversa. »

Si beaucoup de ces cartes sont anonymes, d’autres sont signées d’officiers, de pilotes entretenus, de gardes de la marine : Combes, Champigny, Jean de Chazelles, Denouville, comte de Forbin, Truguet.

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Au xIxe siècle les travaux de reconnaissance se sont multipliés et ont obtenu une précision inconnue précédemment. Beaucoup de noms d’officiers mériteraient d’être cités. Bornons-nous à rappeler le relevé général des côtes de Syrie accompli de 1817 à 182o par le capitaine de vaisseau Gauttier, commandant la gabarre La Chevrette, et le plan de la rade d’Alexandrette, relevé en 1854 par un enseigne de vaisseau, auquel la gloire était réservée, Courbet.

MONUMENT DE NINIve, décrit par M. P.-E. BOTTA
Gravure MONUMENT DE NINIve, décrit par M. P.-E. BOTTA

Les travaux des officiers de l’armée de terre ne l’ont pas cédé en valeur à ceux de leurs camarades de la marine. Des deux expéditions de Syrie de 1799 et de 186o, la géographie a bénéficié.

Des cartes de Gaza, Jérusalem, Césarée, Acreet Tyr furent dressées par le MONUMENT DE NINIVE chef des ingénieurs géogra- (Décrit par M. P. E. Botta) phes de l’armée d’Orient Jacotin, au milieu de dangers qu’il a rappelés non sans une légitime fierté :

* L’occupation de la Syrie par l’armée d’Orient exigea la construction d’une carte de la partie de cette contrée qu’elle a parcourue et qui a été, comme l’Égypte, le théâtre de sa valeur. Étant le seul ingénieur géographe que le général en chef ait emmené à l’armée de Syrie, quelque zèle et quelque tous les peuples, dont la domination s’est succédé en ces contrées, ont trouvé leurs historiens.

536 537 538 L SOUS LE MANDAT FRANÇATS

Descriptions des pays et de leurs habitants, fouilles archéologiques en Phénicie, à Ninive, à Babylone et à Tello, déchiffrement des textes par lesquels les plus vieux peuples de la terre ont exprimé leur pensée, étude des ruines antiques et médiévales, étude des églises et des châteaux érigés par les Croisés, recherches des manuscrits grecs, latins, arabes et turcs, recherche de médailles, de monnaies, d’objets d’art, dans tous les domaines de la science de l’Orient des pionniers français se sont aventurés et dans tous ils ont remporté des succès. Ernest Renan disait à ses jeunes auditeurs sur ’ŒUVRE SAVANTE EN SYRIE Présidant un jour un banquet d’étudiants, ce ton mi-plaisant, mi-sérieux qui donnait tant de charme à ses causeries : « A mon point de vue spécial, savez-vous de quoi je vous porte envie⁠ ⁠? Nous n’avons, à l’heure qu’il est, que deux inscriptions hébraïques anciennes, antérieures à la captivité de Babylone⁠ ⁠; mais de votre temps, dans cinquante ans, quand on pourra faire des fouilles à Jérusalem, on en connaîtra peut-être des centaines⁠ ⁠! Voilà de quoi je vous porte envie⁠ ⁠; vous ne vous doutez peut-être pas de votre bonheur, avouez-le⁠ ⁠! »

C’était en 1886. Il n’a pas fallu attendre un demi-siècle pour que la prédiction de Renan se réalisât. Désormais, sans avoir à solliciter à la Sublime Porte les firmans du Grand Seigneur, il est loisible aux archéologues de travailler en Palestine et en Syrie et d’y faire des fouilles.

Avec le concours scientifique de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le premier haut-commissaire en Syrie, le général Gouraud, a fondé un Service des Antiquités. Sous la direction successive de MM. Joseph Chamonard, Charles Virolleaud et Seyrig, ce service a entrepris l’exploration archéologique de la Syrie. Dans l’Etat du Grand Liban, à Sidon, le docteur Contenau a continué en 1920 les fouilles commencées en 1913⁠ ⁠; Mme Le Lasseur a fait des recherches à Tyr, M. Pierre Montet a poursuivi à Djebail (Byblos) des recherches qui ont été particulièrement fructueuses⁠ ⁠; il a découvert le monumental sarcophage d’Ahiram qui atteste l’usage de l’alphabet phénicien dès le xıle siècle avant J.-C. M. Maurice Dunand, qui a pris sa succession, n’a pas été moins heureux.

Dans l’Etat des Alaouites, MM. F.-A. Schaeffer et Chenet ont exploré Minet el Beida (Ras Chamra), localité située au nord de Lattaquié et occupée au milieu du Ile millénaire avant J.-C. par une colonie de négociants chypriotes.

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Dans l’Etat de Damas, Maurice Pezard a étudié le site de l’antique Qadech (au sud du lac de Homs), célèbre par la bataille livrée par Ramsès II aux Hittites. M. du Mesnil du Buisson a exploré la position dominante de Michrifé, forteresse sumérienne du IIIe millénaire avant J.-C., occupée par les Mitanniens, sous le nom de Qatna, au IIe millénaire avant J.-C., et détruite par le roi hittite Subbiluliuma, vers 1375 avant J.-C. MM. Ploix de Rotrou et Cantineau ont poursuivi la même étude. A Arslan Tach (Etat d’Alep), site dont l’intérêt archéologique avait été jadis signalé par Hamdy bey, puis par M. Perdrizet, des ruines de palais et des statues assyriennes ont été découvertes par M. Thureau-Dangin avec le concours du P. Barrois, de M. Dottin, puis de M. Maurice Dunand.

A Saléhyé, sur la rive droite de l’Euphrate, des soldats anglais découvrirent fortuitement en 1919 un temple d’époque palmyrénienne, dont les murailles étaient couvertes de fresques représentant, écrit M. Dunand, soit une famille indigène en grand apparat, assistant à un sacrifice, soit un tribun militaire sacrifiant aux divinités associées de Palmyre et de Doura Europos. Découverte sensationnelle, révélée au monde savant par l’égyptologue américain Breasted, Saléhyé a été identifiée par M. Franz Cumont avec Doura Europos, colonie de Macédoniens fondée sous Séleucus Ier Nicator, et a été étudiée en détail par lui sous la protection de nos troupes⁠ ⁠; l’exploration en a été continuée récemment par MM. Rostovtzeff et Maurice Pillet.

Ces recherches, poursuivies avec ferveur depuis dix ans, ont projeté des lueurs dans l’histoire obscure de la Syrie aux Ile et IIIe millénaires avant J.-C. Elles éclairent la vie des dominateurs successifs de l’Asie antérieure, Sumériens, Mitanniens, Hittites, que l’on voit surgir, grandir et disparaître.

D’autres savants ont étudié des monuments beaucoup plus récents : Camille Enlart, les églises construites par les Croisés⁠ ⁠; M. Paul Deschamps, leurs forteresses et, particulièrement, le célèbre Krak des Chevaliers⁠ ⁠; le diplomate français M. Kammerer, la région de la Nabatène et les relations de la Syrie avec l’Egypte, la mer Rouge, dans son grand ouvrage sur la mer Rouge, préfacé par M. Gabriel Hanotaux.

Avant l’exercice du Mandat français, tous les objets découverts en Syrieé taient envoyés à Constantinople. Désormais la Syrie conserve chez elle les vestiges de son passé. Nous y avons créé deux musées, l’un à Damas, l’autre à Beyrouth. Un Institut français d’art et d’archéologie, à la fois musée et centre d’études pour les artistes et les archéologues, a été fondé à Damas par le général Gouraud et installé sous la direction de M. E. de Lorey dans le palais Azem.

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Pour répandre les résultats de nos travaux, M. René Dussaud a créé un organe spécial, Syria, revue d’art oriental et d’archéologie, et une collection filiale, la Bibliothèque archéologique et historique.

En confiant à la France un mandat sur la Syrie, le Conseil de la Société des Nations a donc, conséquence imprévue de sa décision, donné aux études sur le Levant une impulsion nouvelle et un large essor.

Citer ce chapitre

Henri Dehérain, « L'aste Mineure et la Syrie », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. III, Le Maroc — La Tunisie — La Syrie — L'œuvre scientifique française en Orient, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1931, p. 527-540.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-3/oeuvre-scientifique/l-aste-mineure-et-la-syrie/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002730