Colonies françaises

Tome II · L'Algérie · Chapitre 2

L'Algérie de 1914 à 1930

Par p. 479-536 de l'édition originale 23 019 mots 17 illustrations 1930 Fac-similé sur Gallica ↗
Argument du chapitre1. L’Algérie pendant la guerre (1914-1919). Le Sahara pendant la guerre. Les soldats et les travailleurs indigènes. La vie économique de l’Algérie pendant la guerre. Les Euro- péens et la crise de la colonisation. Le troisième gouvernement de M. Fonnart et les réformes 547 indigènes (I918-1919). — II. L Algérie depuis la guerre (1919-1930). La situation financière Les travaux publics. Les Europeens et la colonisation. Les indigènes. La crise de la main- d’œuvre. La situation économique. Le Sahara
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CARAVANE DANS LE SUD-SAHArIEn, frontispice
Gravure CARAVANE DANS LE SUD-SAHArIEn, frontispice

I. L’Algérie pendant la guerre (1914-1919). — Le Sahara pendant la guerre. — Les soldats et les travailleurs indigènes. — La vie économique de l’Algérie pendant la guerre. — Les Européens et la crise de la colonisation. — Le troisième gouvernement de M. Fonnart et les réformes indigènes (1918-1919). II. L’Algérie depuis la guerre (1919-1930). — La situation financière. — Les travaux publics. — Les Européens et la colonisation. — Les indigènes. — La crise de la main-d’œuvre. — La situation économique. — Le Sahara.

I

A guerre mondiale de 1914, qui a bouleversé l’Europe et le monde, a eu pour l’Algérie de très importantes conséquences, bien que ce pays ait été relativement épargné. L’Afrique du Nord a été une des causes, un des enjeux et

devait être dans la pensée de l’Allemagne un des théâtres de la grande guerre. Cette puissance escomptait des révoltes des colonies françaises et anglaises, depuis l’Inde jusqu’à l’Afrique occidentale, en passant par l’Egypte, la Tunisie et le Maroc. Pour allumer cet immense incendie, elle faisait fond sur le fanatisme musulman, qu’elle s’efforçait de surexciter dans le monde entier. En Algérie, les intrigues allemandes affectaient / GUERRE (1914-1919) les formes les plus diverses⁠ ⁠; tantôt c’étaient des savants, naturalistes, géographes, ethnographes, orientalistes, qui prenaient prétexte de leurs recherches pour pénétrer dans les milieux indigènes⁠ ⁠; tantôt d’inoffensifs acheteurs de moutons ou des chercheurs de mines, qui disparaissaient tout à coup par les voies les plus rapides lorsqu’ils se sentaient surveillés. Les touristes allemands, qu’amenaient en troupes compactes les beaux navires de la Hamburg-Amerika, se transformaient en propagandistes bénévoles⁠ ⁠; on les vit un jour faire embarquer, à Alger même, des déserteurs de la Légion étrangère, sous les yeux des indigènes stupéfaits de tant d’audace.

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Les résultats de toutes ces intrigues furent médiocres. Un Allemand qui avait essayé de se glisser dans la zaouia de Sidi-Ahmed-el-Kebir, près de Blida, en simulant une conversion à l’islam et en prenant le costume indigène, fut bientôt dénoncé par les musulmans eux-mêmes. Le savant Frobenius, qui s’était installé dans un village kabyle peu de temps avant la guerre, ne parlait aux indigènes que le revolver au poing et ne leur laissa pas de bien bons souvenirs. Le baron von Oppenheim s’était efforcé sans plus de succès de travailler les confréries religieuses.

C’est en Algérie que furent tirés les premiers coups de canon de la grande guerre. Le 4 août I914, au lever du jour, deux navires de la flotte allemande, le Gæben et le Breslau, se présentaient devant la côte algérienne⁠ ⁠; le Gæben bombardait Philippeville, pendant que le Breslau attaquait Bône⁠ ⁠; ils lancèrent une soixantaine d’obus, tuèrent quelques hommes et occasionnèrent des dégâts matériels assez importants. Ce bombardement n’était pas un acte fortuit, mais bien la manifestation d’un plan longuement mûri⁠ ⁠; les Allemands espéraient que les coups de canon du Gæben et du Breslau éveilleraient quelque écho dans les montagnes kabyles et qu’une insurrection, à laquelle ils auraient tendu la main en prenant possession d’un ou de plusieurs ports et qu’ils auraient encouragés de leurs subsides, viendrait dès le début de la guerre européenne compliquer notre tâche et entraver la mobilisation. Il n’en fut rien et le XIXe corps fut transporté en France sans difficulté. Les Allemands les mieux informés et les plus perspicaces se rendirent compte rapidement qu’une insurrection générale de l’Afrique du Nord n’avait aucune chance de se produire.

L’entrée en guerre de la Turquie, le 29 octobre 1914, bientôt suivie de la proclamation de guerre sainte, laissa les musulmans algériens assez indifférents. Pendant toute la durée de la guerre, des brochures et des proclamations, dont une faible partie seulement parvint à destination, furent expédiées par ballots. Une des plus notables de ces brochures fut celle que publia à Constantinople l’Algérien Bou- Kabouya, lieutenant de tirailleurs qui avait déserté devant l’ennemi⁠ ⁠; ce tract, intitulé L’Islam dans l’armée française, présentait sous le jour le plus sombre la situation des indigènes enrôlés sous nos drapeaux. En 1916 se constitua à Berlin un Comité musulman pour l’indépendance de l’Algérie⁠ ⁠; il était dirigé par un fils d’Abd-el-Kader, l’émir Ali. Mais toute cette propagande ne donna pas les résultats escomptés.

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Le banditisme, qui a toujours existé à l’état endémique dans les régions montagneuses et boisées de l’Algérie, se développa pendant la guerre, qui avait amené, en même temps que la diminution des effectifs militaires, la mobilisation d’une partie des autorités de surveillance et de répression. C’est surtout en 1915 que le fléau sévit et qu’on observa une recrudescence de crimes et de délits de droit commun, dont les indigènes furent victimes autant et plus que les Européens. En 1916, la situation s’améliora. Cependant, jusqu’à la fin de la guerre, en particulier dans la province de Constantine, la sécurité fut troublée à diverses reprises par des associations de malfaiteurs, ayant à leur tête des soldats indigènes déserteurs ou insoumis et des prisonniers évadés.

LE SARAG BRENDANT LA GUERRE

Un certain nombre d’incidents eurent pour cause première la résistance au service militaire et à l’enrôlement des travailleurs. Les deux plus sérieux furent l’affaire des Beni-Chougran (octobre 1914) et l’affaire du Bellezma (novembre 1916). Dans la région des Beni-Chougran, située entre Perrégaux et Mascara, sous l’influence d’excitations maraboutiques, une échauffourée sanglante se produisit à l’occasion des opérations de recrutement. Dans le Bellezma, les troubles eurent un caractère plus sérieux⁠ ⁠; le bordj de Mac-Mahon, chef-lieu de la commune mixte d’Ain-Touta, fut assiégé, le sous-préfet de Batna et l’administrateur assassinés, le village et la gare pillés. L’arrivée d’un bataillon de Sénégalais empêcha le mouvement de s’étendre. Les foyers d’agitation s’éteignirent, les résistances tombèrent et ne dégénérèrent jamais en insurrection. Dans l’ensemble, la bonne tenue de l’Algérie fut remarquable. La guerre européenne de 1914 fournit en quelque sorte la contre-épreuve de celle de 1870 : tandis que la première avait été suivie d’une insurrection en Algérie, la seconde montra à quel point les indigènes s’étaient rapprochés de nous et considéraient leurs intérêts comme solidaires des nôtres. le Sahara français avait joui d’une tranquillité aussi Pendant une douzaine d’années, de 1902 à 1914, parfaite que le comportaient le caractère du pays et celui des habitants. Sans doute, des rezzous l’avaient encore parcouru, mais aucun des postes que nous y avions fondés, soit à la lisière de l’Afrique du Nord, soit au cœur même de la zone désertique, n’avait été sérieusement inquiété⁠ ⁠; leur ravitaillement s’était effectué sans

HISTOIRE DES COLONIES. T. IL

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trop de difficultés et l’apprivoisement des indigènes, Touaregs et autres, avait fait des progrès remarquables. La situation dans l’ensemble était bonne lorsque éclata la guerre européenne. La tranquillité de l’Algérie et des territoires du Sud dépendait de la résistance qu’offriraient les marches qui les protégeaient sur leurs flancs dans le Sud- Tunisien et dans le Sud-Oranais. C’est du côté du Sud-Tunisien et de la Tripolitaine que se produisirent au début de la guerre des événements importants. La Libye, où les Italiens avaient occupé Rhadamès en 1913, le Fezzan et Rhat en 1914, renfermait des populations encore insoumises⁠ ⁠; les Turcs et les Allemands essayèrent, en s’appuyant sur la confrérie musulmane des Senoussiya, de les lancer contre les Italiens d’abord, puis contre les Français. En septembre-octobre 1915 se produisit une grande poussée contre nos postes de l’Extrême-Sud tunisien, Dehibat et Oum- Souigh⁠ ⁠; une colonne partie de Tataouine les délivra⁠ ⁠; la harka, dont les pertes étaient considérables, se retira en Tripolitaine où elle se dispersa. L’agitation avait gagné les Touaregs Azdjer, ( ). fortement travaillés par la propagande senoussiste. Djanet, assiégée par une harka et héroïquement défendue par le maréchal des logis Lapierre, succomba, fut reprise, puis évacuée. Il en fut de même de Fort-Charlet, dont une mehalla, dotée d’un matériel de guerre pris aux Italiens en retraite, s’était emparée⁠ ⁠; une colonne commandée par le colonel Meynier le réoccupa, mais pour l’évacuer aussitôt en raison des difficultés de ravitaillement. Un repli plus général parut même s’imposer et Fort-Polignac fut également abandonné. Le Ier décembre IgI6, était assassiné dans son ermitage de Tamanrasset par une bande senoussiste venue de Tripolitaine. Après ses belles explorations au Maroc et des séjours en Palestine, il s’était fait ordonner prêtre à quarante-trois ans et s’était installé à Beni-Abbès, pour s’y employer à des œuvres charitables⁠ ⁠; puis, à la suite d’entretiens avec Laperrine, qui avait été son camarade à Saint-Cyr et était demeuré son ami intime, il avait vu dans l’apprivoise-

LE PÈRE DE FOUCAULD, d’après le buste de Paupion
Gravure LE PÈRE DE FOUCAULD, d’après le buste de Paupion
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ment des Hoggar une besogne réalisable et en 1905 avait pris pour centre d’action Tamanrasset. Vivant plus misérablement que le plus pauvre des Touaregs, soignant les malades et les enfants, propageant avec ténacité de menus progrès matériels, apaisant les querelles, portant partout, dans cet âpre monde du désert, sa souriante bonté et son angélique patience, le « marabout chrétien » fut bientôt adoré des Hoggar et célèbre dans le Sahara tout entier. Son prestige et son dévouement semblaient devoir garantir contre tout attentat cet homme admirable, qui fut un savant, un patriote et un saint et qui mourut en martyr pour son pays et pour sa foi.

Dubois
Gravure Dubois

Les Hoggar, impressionnés par la mort du Père de Foucauld et par les succès senoussistes en pays azdjer démesurément grossis, entrèrent à leur tour en dissidence, abandonnant leurs terrains de parcours et se réfugiant les uns dans l’Air, les autres dans la région montagneuse de l’Ilaman. Même la fidélité de leur chef, l’amenokal Moussaag-Amastane, un de nos plus fidèles alliés, parut un instant ébranlée. A l’autre extrémité du Sahara, un Touareg de l’Air, Kaoussen, assiégeait notre avec des bandes senous- A TAMANRASSET sistes. Le Sahara tout entier semblait (d’après une peinture de P.-E. Dubois). nous échapper.

Pour remédier à ce péril, le général Lyautey, alors ministre de la Guerre, fit appel au général Laperrine, qui avait été le pacificateur et l’organisateur du Sahara. Une décision du 12 janvier 1917 lui donna autorité sur l’ensemble des territoires sahariens de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Afrique occidentale. La situation, qui paraissait profondément troublée, se rétablit avec une surprenante rapidité. Laperrine réussit en peu de temps à reprendre en main les populations sahariennes. Il mit Fort-Flatters en état de défense, conserva Fort-Motylinski et fit démentir énergiquement les bruits d’abandon du Tidikelt que répandaient nos ennemis.

PORTE DU BORDI DU PÈRE DE FOUCAULD A TAMANRASSET, d’après une étude peinte de Paul-Élie

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Le capitaine Depommier rentra à Djanet et obtint la soumission des Azdjer. Il ramena Moussa-ag-Amastane, dont l’influence et les négociations aboutirent bientôt à la soumission presque totale des Hoggar. La garnison d’Agades fut débloquée⁠ ⁠; Khaoussen, poursuivi et traqué par nos colonnes, avec lesquelles Moussa collabora, abandonna la lutte⁠ ⁠; sa fuite ramena le calme dans l’Air, qui fit sa soumission complète. Dès la fin de 1917, le Sahara et ses habitants n’inspiraient plus d’inquiétudes. L’année 1918 marqua la fin de l’agitation que la guerre y avait fait naître et que l’appui donné par les Germano- Turcs aux contingents tripolitains avait réussi à y propager. La situation redevint tout à fait comparable à ce qu’elle était en 1914. La question du Sahara central ne fut plus qu’une question de police locale, pour laquelle nous disposions, avec les Compagnies sahariennes, d’un outil parfaitement adapté au milieu. Dans le Sahara occidental, de graves événements se produisirent au Tafilelt en 1918. Le chérif Mohammed-Semlali fit assassiner la mission française établie à Tighmart et souleva les Ait-Atta. Le 9 août 1918, un combat malheureux eut lieu à Gaouz dans une des palmeraies du Tafilelt⁠ ⁠; l’insurrection menaçait de s’étendre⁠ ⁠; on fit appel à des forces empruntées à l’Algérie, mais c’est seulement en janvier 1919 que les harkas se dispersèrent et que la résistance fut brisée. On ne se décida pas d’ailleurs à occuper le Tafilelt et on résolut d’attendre la fin de la guerre pour cette opération.

LE GÉNÉRAL LAPERRINE
Gravure LE GÉNÉRAL LAPERRINE
L VAILLEURS INDIGÈNES

Grâce au chef exceptionnel que fut le général Lyautey, grâce à des prodiges sans cesse renouvelés d’habileté politique et de valeur militaire, l’armature avait tenu bon au Maroc, aussi bien qu’en Tunisie et au Sahara. On n’imagine que trop ce qui serait arrivé si nous avions lâché pied dans l’empire chérifien⁠ ⁠; l’incendie, comme l’espéraient les Allemands, aurait pu gagner l’Algérie, la Tunisie, tous nos pays musulmans. la France pendant la guerre une cause de fai- ES SOLDATS ET LES TRA- Non seulement l’Algérie n’a pas été pour blesse et une source de difficultés, mais elle a apporté à la métropole un concours militaire des plus précieux⁠ ⁠; elle a aidé la mère-patrie dans la grande crise en lui fournissant des soldats et des travailleurs.

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Il n’y a pas lieu d’insister sur les contingents européens⁠ ⁠; tous les hommes valides furent mobilisés, comme en France, et utilisés tant sur le front français que sur le front d’Orient⁠ ⁠; les effectifs français atteignirent 155 000 hommes, dont I15 000 quittèrent l’Algérie⁠ ⁠; les pertes s’élevèrent à 22 000 hommes. Pour les indigènes, au moment de l’ouverture des hostilités, le système du recrutement entrait à peine en application et sous une forme très atténuée⁠ ⁠; on n’appelait que 2 500 hommes sur un contingent de 45 000. Au cours de la guerre, en même temps que les engagements étaient poussés à outrance, le nombre des appelés était augmenté. Le décret du 7 septembre 1916 soumit les indigènes à un régime qui se rapprochait sensiblement de celui des Français d’origine. Sous la pression des événements, il était devenu indispensable d’intensifier le recrutement⁠ ⁠; en 1917 et en 1918, on eut recours à l’incorporation complète du contingent et à l’appel total des classes, combattants et auxiliaires. A partir de 1918, le droit au remplacement fut suspendu, comme le prévoyait le décret de 1916. Au total, en tenant compte des effectifs existant au ter août 1914, l’Algérie indigène a fourni pendant la guerre 173 000 hommes, dont 83 000 appelés, 87 000 engagés et 3 000 réservistes, soit environ 3,6 pour 100 de la population indigène. Les pertes, très inférieures dans l’ensemble à celles des Français, s’élevèrent à 25 000 hommes. On attribua aux familles des indigènes mobilisés les mêmes allocations qu’aux familles françaises : I fr. 25 par jour, plus 50 centimes par enfant. Cette allocation assura la subsistance de beaucoup de familles indigènes et, étant donné leur sobriété, il en résulta pour elles un réel enrichissement. Les sommes ainsi distribuées s’élevèrent à 70 millions.

Sur la Marne, sur l’Yser, sur la Somme, à Verdun, les troupes indigènes ont fait l’admiration du monde, soient qu’elles aient combattu sous les drapeaux de leurs régiments, soit que leurs bataillons aient concouru avec des bataillons de zouaves à constituer des régiments mixtes. Les Allemands mirent tout en œuvre pour amener les prisonniers indigènes à prendre du service dans l’armée turque.

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La plupart furent internés au Camp-du-Croissant, à Zossen, près de Berlin⁠ ⁠; séparés de leurs officiers, commandés par des officiers allemands parlant l’arabe, ils furent l’objet des attentions les plus flatteuses⁠ ⁠; on leur fit la cuisine selon leurs rites et leurs goûts⁠ ⁠; on les combla de promesses et d’argent⁠ ⁠; on leur construisit une mosquée⁠ ⁠; la séduction alternait avec la brutalité. Ces tentatives de débauchage eurent peu de succès et se heurtèrent en général à de très vives résistances.

LA GIRE CONDANT EA GUERRE

L’Algérie indigène pendant la guerre ne fournit pas seulement des soldats, mais aussi des travailleurs pour les usines. Dès 1907, un mouvement d’émigration de travailleurs vers la France s’était dessiné dans la population de la Kabylie, région montagneuse et surpeuplée, habitée par des indigènes énergiques et très âpres au gain. A côté des colporteurs kabyles, de plus en plus nombreux, qu’on trouvait à Paris, à Marseille, à Lyon et dans la France entière, on rencontrait des indigènes dans certains établissements industriels et miniers, notamment dans le bassin houiller du Pas-de-Calais. Le nombre des émigrants s’accroissait d’année en année⁠ ⁠; une enquête effectuée en 1914 évaluait leur nombre à 1000 environ, dont 7500 dans les mines du Pas-de-Calais. Dès le début de la guerre, les indigènes s’employèrent dans les usines de munitions, où les attiraient des salaires rémunérateurs⁠ ⁠; on songea bientôt à régulariser et à accroître cet exode. Le décret du 14 septembre 1916 prévoyait le recrutement par voie d’embauchage volontaire et à défaut par voie de réquisition de travailleurs algériens pour les usines de guerre. Afin de ne pas nuire aux engagements militaires, ils devaient être choisis parmi les hommes des classes antérieures à la classe 1915. Le recrutement des travailleurs, comme celui des soldats, donna des résultats très inégaux suivant les régions, tant au point de vue du nombre qu’au point de vue de la valeur. Certaines populations, déjà habituées à l’émigration, s’y prêtèrent d’assez bonne grâce⁠ ⁠; d’autres s’effrayèrent et cet effort, demandé au moment même où on levait intégralement la classe 1917, portant sur des hommes déjà âgés et pères de famille, paraît avoir été la principale cause des incidents de la province de Constantine. Au total, l’Algérie fournit pendant la guerre 89 000 travailleurs recrutés administrativement⁠ ⁠; si l’on y ajoute les travailleurs libres, on arrive, d’après les estimations les plus dignes de foi, au chiffre de 119 000. , GÉRIE PENDANT LA GUERRE l’Algérie a surtout souffert pendant la guerre En raison de sa situation géographique, de la difficulté des communications maritimes. La guerre sous-marine, au moyen de laquelle l’Allemagne s’efforça d’entraver le ravitaillement des puissances de l’Entente et finalement de détruire leur marine marchande, rendit très précaires ses relations avec la métropole et eut sur sa vie économique des conséquences profondes. Les destructions de navires furent très nombreuses dans la Méditerranée occidentale⁠ ⁠; les premiers sous-marins y parurent au printemps de 1915⁠ ⁠; en 1916, l’U-35 et l’U-39 y firent des croisières célèbres⁠ ⁠; des transports de troupes, des paquebots et surtout de nombreux cargos furent torpillés sur les côtes de l’Algérie. Le maximum des destructions fut atteint en avril 1917⁠ ⁠; à partir de ce moment, le système des convois escortés fut substitué au système peu efficace des patrouilles⁠ ⁠; des procédés variés, tant offensifs que défensifs, armement des navires, appareils fumigènes, camouflage, détection sous-marine, assurèrent à la marine marchande une protection plus sérieuse. Elle fut cependant très éprouvée. La plus grande partie du tonnage étant d’ailleurs réquisitionnée ou affrétée et consacrée aux besoins de la défense nationale, il devint de plus en plus difficile à l’Algérie de se procurer les navires nécessaires aussi bien pour ses exportations que pour ses importations. Seuls, les besoins les plus urgents reçurent satisfaction, partiellement et tardivement.

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Le but à atteindre était, par un emploi judicieux des ressources de l’Algérie, de ne demander au commerce extérieur que les marchandises strictement indispensables, puis de mettre à la disposition de la métropole un excédent de production aussi considérable que possible. D’où deux questions essentielles : celle du ravitaillement de l’Algérie et celle de l’aide fournie par elle à la mère-patrie.

De 1914 à 1918, les récoltes de céréales suffirent à l’alimentation de la colonie et laissèrent des excédents pour l’exportation⁠ ⁠; des difficultés s’élevèrent néanmoins du fait qu’il fallait calculer aussi exactement que possible la quantité de céréales nécessaire au pays et ne laisser sortir que le superflu, étant donné la difficulté de se réapprovisionner. Le même problème se posa pour la viande et pour l’huile d’olive, qui est, avec la semoule, la base principale de l’alimentation des indigènes. Parmi les denrées que l’Algérie ne produit pas et qui lui sont indispensables, le sucre figure au premier rang⁠ ⁠; la consommation mensuelle atteint 3 000 tonnes⁠ ⁠; un des premiers soins du service du ravitaillement fut de s’en procurer⁠ ⁠; il n’y parvint pas sans de sérieuses difficultés. En dehors des produits alimentaires, la question la plus importante était celle des combustibles, houille, pétrole, essence⁠ ⁠; avant la guerre, l’Algérie recevait plus de 2 millions de tonnes de houille, dont 500 000 étaient absorbées par la consommation locale⁠ ⁠; en raison des restrictions, qui portèrent principalement sur le nombre des trains et l’éclairage des villes, on pouvait à la rigueur se contenter de 400 000 tonnes, mais on n’arriva même pas à se les procurer et la situation fut à certains moments assez critique⁠ ⁠; en 1918, 240 000 tonnes seulement furent livrées à la consommation intérieure. A partir de 1917, ce n’est qu’avec beaucoup de peine également qu’on obtint le pétrole et l’essence nécessaires.

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L’isolement forcé de l’Algérie pendant la guerre et l’élévation du prix des frets l’amenèrent à rechercher dans son sol ou son sous-sol des ressources encore inexploitées, à installer ou à développer un certain nombre d’industries. On rechercha sans grand succès des combustibles minéraux, dont l’Algérie s’est montrée • jusqu’ici à peu près totalement dépourvue. La hausse du prix du charbon permit de reprendre l’exploitation des lignites de Marceau et de Smendou⁠ ⁠; le petit gisement houiller de Kenadsa, à 20 kilomètres de Colomb-Béchar, fut aménagé et donna 5 à 6 000 tonnes. Les gisements pétrolifères de la région de Relizane fournirent quelques milliers de tonnes de pétrole brut. L’industrie de la minoterie et celle des pâtes alimentaires prirent un remarquable essor. En même temps que s’étendaient les plantations de tabac, les manufactures connaissaient une très grande activité. La production de l’alcool s’accrut en raison des obstacles que rencontrait l’exportation des vins. La difficulté de transporter des animaux vivants amena la création d’une usine frigorifique à Maison-Carrée. Une laverie de laines fut installée à Hussein-Dey. Dans la région d’Alger se créèrent quelques usines pour la fabrication du matériel de guerre. Les empêchements rencontrés pour l’exportation de l’alfa firent étudier la création d’usines pour la fabrication de la pâte à papier.

Pays avant tout agricole, c’est par les produits de la terre que l’Algérie pouvait venir le plus efficacement en aide à la France⁠ ⁠; elle n’y a pas manqué. Elle fournit à la métropole pendant les années de guerre des quantités de blé, d’orge et d’avoine qui varièrent suivant les récoltes, mais qui furent toujours importantes. La récolte de 1918 fut magnifique et laissa un excédent de 7 à 8 millions de quintaux de céréales, qui furent achetés par l’intendance et jouèrent un rôle important dans la victoire française⁠ ⁠; c’est en effet grâce à cette récolte que tous les transports maritimes purent être consacrés à amener les troupes américaines avec une rapidité qui avança d’un an la fin de la guerre, épargnant des pertes énormes en capitaux et en vies humaines. La récolte des vins, variable elle aussi, fut en moyenne de 7 à 8 millions d’hectolitres, s’élevant à 1o millions en 1914, s’abaissant à 5 millions en 1915⁠ ⁠; les hauts prix des vins procurèrent aux colons algériens des bénéfices remarquables, mais leur transport rencontra pendant toute la durée des hostilités les plus graves difficultés⁠ ⁠; on y remédia en partie par la distillation, qui réduisait le volume à transporter dans la proportion des neuf dixièmes. Beaucoup d’autres denrées alimentaires furent fournies par l’Algérie à la métropole, notamment les fèves, l’huile d’olive, les dattes, les figues, les œufs. Les moutons algériens (800 000 têtes par an) furent l’objet d’un important commerce, ainsi que les bœufs, les chevaux, les mulets, les ânes, les laines, les cuirs et les peaux. Le tabac profita largement de la guerre, la régie française achetant la plus grande partie de la récolte en feuilles et absorbant aussi beaucoup des produits des manufactures. En revanche, les lièges, les alfas, les produits miniers, par suite du manque de main-d’œuvre et surtout de la rareté du tonnage, réservé à des matières plus immédiatement utiles, furent victimes d’une stagnation et d’un arrêt presque complets, qui allèrent en s’accentuant à mesure que la guerre se prolongeait.

489 L ES EUROPÉENS ET LA CRISE DE LA COLONISATION

Le commerce de l’Algérie, malgré le manque de main-d’œuvre, de personnel de direction, de crédit, de matières premières, de transports maritimes, conserva pendant la guerre une certaine activité, quoique son volume total ait suivi une courbe descendante de 1913 à 1918, la diminution portant surtout sur les importations, qui furent toujours inférieures aux exportations pendant cette période. Les oscillations du trafic pendant les hostilités furent d’ailleurs indépendantes des influences d’ordre économique⁠ ⁠; elles n’eurent d’autre régulateur que les besoins de la défense nationale et les nécessités immédiates de la vie courante, commandées à leur tour par le resserrement des ressources, l’élévation des taux des frets et des assurances, la précarité des moyens de transports. La France s’aperçut pendant la guerre que l’Algérie constituait pour elle un marché de produits alimentaires et de matières premières qu’elle avait trop peu utilisé et dont elle ne soupçonnait pas l’importance. sont en présence en Algérie ont inégalement Les diverses catégories de populations qui souffert et inégalement profité de la guerre. Elle a éclairci les rangs des colons algériens comme ceux des paysans français. En outre, l’immigration s’est arrêtée et la natalité a baissé. L’élément européen n’a donc pas réalisé les gains qu’il aurait obtenus dans des conditions normales. Les pertes en vies humaines ont été sensiblement égales chez les Européens (22 000) et chez les indigènes (25 000), mais non équivalentes, puisque l’élément indigène est cinq fois plus nombreux. La population européenne, qui, de 1901 à I9II, avait augmenté de plus de 100 000 âmes, n’en a gagné que 40 000 de I9II à 1921. Une des conséquences les plus frappantes de la guerre, c’est que l’accroissement de la population européenne a profité uniquement aux villes, qui ont absorbé la totalité de l’augmentation.

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La fusion des divers éléments européens s’est poursuivie dans des conditions satisfaisantes. La colonie étrangère, décimée par les mariages mixtes et les naturalisations automatiques, tend de plus en plus à se confondre avec la population d’origine française. La distinction entre les Français d’origine et les naturalisés présente de moins en moins d’intérêt. Les naturalisés ont eu pendant la guerre une attitude parfaitement loyale et leur conduite n’a donné lieu à aucune critique. La fraternité des Algériens est désormais scellée dans le sang et il n’y a plus qu’une seule catégorie de Français : ceux qui ont combattu contre l’ennemi commun. C’est ici le lieu de se remémorer les pages où Renan a si éloquemment démontré que ce qui constitue une nation, ce n’est ni la forme du crâne, ni l’identité d’origine, mais la communauté des souvenirs et des espérances, des gloires et des deuils. D’autre part, l’immigration espagnole, en raison des conditions du change, n’est plus attirée par les hauts salaires et s’est arrêtée. Bref, on peut dire que la guerre, en Algérie, a fait avancer la fusion des éléments européens. Il n’est plus question du « péril étranger », qui avait paru si redoutable vingt ans auparavant.

INDIGÈNE SAHARIEN
Gravure INDIGÈNE SAHARIEN

Dans l’ensemble, l’Algérie a dû à la guerre un enrichissement au moins relatif, parce que la vie INDIGÈNE SAHARIEN économique y a été moins complètement arrêtée qu’en France. Les Européens ont obtenu, notamment dans la viticulture, des bénéfices considérables. Mais les indigènes ont réalisé plus de profits encore que les colons et leur condition s’est transformée bien davantage. Il faut faire état des primes d’engagement et de démobilisation, des allocations journalières, des carnets de pécule, des salaires des travailleurs coloniaux⁠ ⁠; dans les communes de Kabylie, il a été payé pour Io millions de francs de mandats postaux en 1914, 12 millions en 1915, 17 millions en 1916, 26 millions en 1917. Enfin et surtout, les hauts prix atteints par les céréales et par le bétail ont profité aux indigènes. Or, l’indigène possesseur de quelques ressources voit dans la terre le placement le plus sûr⁠ ⁠; inquiet de l’inflation fiduciaire, il cherche à se défaire de ses billets de banque et à les remplacer par des propriétés, qu’il est disposé à payer très cher.

C’est ce qui explique la crise de la colonisation qui a accompagné la guerre.

491 ET LES RÉFORMES INDIGÈNES

Au début des hostilités, la mobilisation, les difficultés d’exploitation, l’incertitude des transactions et des transports avaient provoqué un fléchissement du prix des terres. Mais, dès la fin de 1917, les bonnes récoltes et la hausse des denrées agricoles amenèrent une plus-value générale. En 1919, la hausse est de plus en plus rapide et accentuée⁠ ⁠; une fièvre de spéculation sévit⁠ ⁠; bon nombre de propriétaires européens profitent de la hausse pour vendre leurs biens⁠ ⁠; quelques-uns les rachètent, puis les revendent plus cher encore. Les acquisitions de domaines européens par les indigènes sont de plus en plus nombreuses : « Vous nous avez pris la terre à coups de fusil, disent-ils, nous vous la reprenons à coup de douros. » En 1918 et 1919, les Européens vendirent aux indigènes 60 000 hectares de terre et en achetèrent seulement 35 000⁠ ⁠; le recul de la propriété européenne fut plus particulièrement marqué dans le département de Constantine et en Kabylie, où des centres entiers revinrent aux mains des indigènes⁠ ⁠; ce fait s’explique par la densité de la population indigène et la prédominance de l’élément berbère⁠ ⁠; dans l’Ouest de l’Algérie, les achats des Européens conservèrent presque partout la prépondérance. En 1918, au moment de (1918-1919) l’effort suprême, le gouvernement de M. Clemenceau fit appel une fois encore à M. Jonnart et lui confia la direction des affaires de l’Algérie. Il s’agissait de faire accepter aux indigènes un recrutement militaire de plus en plus intensifié et aux colons des réformes indigènes très importantes : « Ne me demandez pas de soldats, avait dit M. Clemenceau à M. Jonnart, mais faites en sorte de m’en envoyer le plus possible. » Débarqué à Alger au milieu du mois de janvier 1918, le gouverneur général se mit immédiatement en relations avec les chefs indigènes, qui lui promirent leur concours le plus dévoué⁠ ⁠; en deux mois, il obtint une levée de 70 000 hommes, dont 50 000 pour l’armée et 20 000 pour les usines de guerre.

FEMME PRÉPARANT LE COUSCOUSS

Cet empressement créait aux indigènes un nouveau titre à notre affection et à notre reconnaissance. En 1915 et en 1916, diverses propositions émanées de l’initiative parlementaire demandaient que la France reconnût par un acte législatif le dévouement et la fidélité des indigènes algériens. En novembre 1915, les Commissions des affaires extérieures de la Chambre et du Sénat réclamèrent du gouvernement l’exécution des réformes promises par l’ordre du jour du 9 février 1914, réformes que la guerre avait fait ajourner. Les présidents de ces Commissions, MM. Clemenceau et Leygues, devenus ministres, se devaient à eux-mêmes de ne pas laisser plus longtemps ces promesses en suspens. En janvier 1918, lorsque M. Jonnart accepta de nouveau, pour la durée de la guerre, les fonctions de gouverneur, il se mit d’accord avec le conseil des ministres sur un programme qui était la conclusion logique des votes et des délibérations antérieurs. Le caractère de M. Jonnart, son expérience de l’administration et de la politique algériennes, auxquelles il était si intimement mêlé depuis quarantedeux ans, étaient un sûr garant qu’il n’aurait pas collaboré à l’application de réformes qu’il eût désapprouvées et qu’il eût jugées de nature à soulever un anta gonisme entre les colons et les indigènes. La guerre avait été pour les indigènes la pierre de touche, l’épreuve décisive de leur loyalisme⁠ ⁠; il convenait de les rapprocher de plus en plus de la famille française, de les associer de plus en plus étroitement à nos destinées. Des H. considérations internationales venaient d’ailleurs s’ajouter aux arguments d’équité et de justice⁠ ⁠; il fallait que, le jour où les plénipotentiaires des pays belligérants se réuniraient en conférence pour mettre fin à l’horrible mêlée, nous pussions faire état avec orgueil de notre générosité envers les musulmans algériens. Cependant les réformes projetées rencontraient dans les assemblées de la colonie des résistances et des appréhensions⁠ ⁠; le gouverneur dut déployer de grands efforts pour vaincre leurs hésitations et leurs objections⁠ ⁠; les adversaires des réformes ne se sont pas trompés sur son rôle en cette circonstance lorsqu’ils ont donné à la loi qui les réalisait le nom de « loi Jonnart ».

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FEMME PRÉPARANT LE COUSCOUSS
Gravure FEMME PRÉPARANT LE COUSCOUSS

Le programme arrêté par le gouvernement comportait des réformes militaires, des réformes fiscales, enfin des réformes administratives et politiques.

Au point de vue militaire, deux innovations étaient particulièrement intéressantes. La première permettait aux indigènes, qui auparavant ne pouvaient prétendre à un grade supérieur à celui de lieutenant, d’accéder aux grades les plus élevés de l’armée. La seconde disposait que les militaires indigènes auraient droit aux mêmes pensions de retraite et aux mêmes gratifications de réforme que les Français.

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Au point de vue fiscal, la réforme était plus significative et plus profonde. Jusqu’en 1919, les impôts auxquels étaient assujettis les indigènes de l’Algérie et ceux que payaient les Européens étaient entièrement différents. Les impôts arabes étaient passablement compliqués et inégaux, mais ils reposaient sur de vieilles traditions⁠ ⁠; à maintes reprises, on avait songé à les modifier et à les réformer⁠ ⁠; dès 1859, le comte de Chasseloup-Laubat y avait pensé⁠ ⁠; M. Jules Cambon, après beaucoup d’autres, s’en était occupé en 1892⁠ ⁠; enfin M. Lutaud avait repris la question en I9II. La plupart des membres des assemblées algériennes déclaraient hautement que, une fois la paix conclue, l’égalité fiscale entre les Européens et les indigènes serait immédiatement réalisée. Dans leur session de 1917, ces assemblées avaient voté l’établissement de la contribution foncière sur la propriété nonbâtie, qui fut appliquée à partir de 1918. La guerre se prolongeant, le gouvernement demanda à l’Algérie de ne pas ajourner plus longtemps la réforme. Elle fut votée par les Délégations financières le 21 juin 1918, et un décret du 30 novembre homologua cette décision. Elle réalisait l’assimilation fiscale, l’égalité complète entre les contribuables européens et indigènes⁠ ⁠; le régime des contributions directes fut en même temps réorganisé d’après les principes qui venaient d’être mis en vigueur dans la métropole. En vertu de ces dispositions, les impôts arabes et la contribution des patentes cessèrent d’être perçus⁠ ⁠; ils furent remplacés par uue série d’impôts cédulaires, auxquels sont soumis les revenus des différentes catégories et par l’impôt complémentaire sur le revenu. Les impôts arabes furent maintenus seulement dans les territoires du Sud, où les Européens sont peu nombreux et les indigènes beaucoup moins évolués.

Quant aux réformes d’ordre administratif et politique, elles entrèrent dans la pratique par la loi du 4 février 1919 et par les décrets du 6 février 1919. Le statut personnel des indigènes musulmans, tel qu’il était réglé par le sénatus-consulte de 1865, comportait deux degrés : celui de la naturalisation complète, pour l’indigène qui, renonçant au statut personnel musulman, se soumettait aux lois civiles et politiques de la France et acquérait la qualité de citoyen français⁠ ⁠; celui du sujet français, qui conservait le statut personnel musulman et demeurait soumis aux règles particulières édictées pour la population indigène, telles que celles qui concernaient les contraventions spéciales de l’indigénat et la compétence des tribunaux répressifs. Entre ces deux statuts, la loi du 4 février 1919 créa un statut intermédiaire, dont étaient appelées à bénéficier de nombreuses catégories d’indigènes, qui, par leur situation personnelle, par leur degré d’évolution ou par les services qu’ils avaient rendus, étaient en mesure de prendre part utilement à la vie publique et de concourir directement ou par des représentants choisis par eux à la gestion des intérêts de la communauté. Ce statut intermédiaire entre celui du sujet français et celui du citoyen français était la partie vraiment originale de la réforme de 1919. Quant aux indigènes qui désiraient devenir citoyens français, la loi ajouta encore aux facilités déjà très grandes que leur donnait le sénatus-consulte de 1865⁠ ⁠; l’attribution de cette qualité ne leur était plus concédée par l’administration à titre de don qu’elle était toujours libre de refuser : désormais, une simple déclaration suffisait à ceux qui remplissaient les conditions nécessaires et c’était à l’autorité judiciaire qu’il appartenait de recevoir cette déclaration et de vérifier si ces conditions étaient remplies.

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La conservation du statut personnel musulman ne faisait nullement obstacle à ce que les indigènes pussent participer à la vie publique locale⁠ ⁠; la loi nouvelle spécifia en conséquence qu’ils devaient être représentés dans toutes les assemblées délibérantes de l’Algérie, délégations financières, conseils généraux, conseil supérieur, conseils municipaux, commissions municipales, djemaâs de douars, par des membres élus siégeant au même titre et avec les mêmes droits que les citoyens français. C’était le corollaire logique de la réforme fiscale. De même qu’il était juste que les recettes des divers budgets fussent fournies dans la proportion de leurs forces contributives aussi bien par les Français que par les indigènes, de même il fallait que ceux-ci fussent appelés, par l’intermédiaire de représentants élus par eux et indépendants, à voter et à contrôler les dépenses.

Enfin, autre réforme capitale, les djemaâs de douars furent reconstituées dans les communes de plein exercice par la loi du Ier août 1918. C’était un acte de justice et de bonne administration. La djemaâ, c’est-à-dire la représentation du douar, est, parmi les institutions anciennes des indigènes, celle qui symbolise le mieux à leurs yeux les franchises séculaires. Elle protège et sauvegarde les biens communaux des douars, leurs pâturages, leurs terrains de parcours⁠ ⁠; elle allait reprendre la maîtrise des prestations et des revenus du douar pour les affecter à des travaux d’utilité publique intéressant le petit groupement. Dans les communes mixtes, où les djemaâs étaient auparavant composées de notables désignés par les préfets et placées sous la présidence de chefs indigènes également nommés par l’administration, elles furent désormais élues par la population et choisirent elles-mêmes leurs présidents.

La loi spécifiait expressément que les conseillers municipaux indigènes participeraient désormais à l’élection des maires et des adjoints dans les communes de plein exercice. C’est sur ce point que M. Jonnart avait rencontré en Algérie les plus vives résistances⁠ ⁠; il avait dû user de son ascendant personnel sur les représentants de colons pour en triompher. La mesure était cependant justifiée. Si l’on voulait voir les municipalités témoigner d’une égale sollicitude pour tous les habitants de la circonscription communale, il fallait que les conseillers municipaux indigènes ne fussent pas traités en parents pauvres et que leur action sur le choix des maires et des adjoints leur permit de défendre plus efficacement les intérêts de leurs commettants. Dès l’instant qu’on estimait que des considérations d’équité et de prévoyance commandaient d’initier plus complètement les indigènes à la vie publique, de leur donner un droit de contrôle sur la gestion des affaires locales, il fallait en toute loyauté leur assurer une représentation sérieuse, suffisante, placée sur le même pied que la représentation des Européens.

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Le nombre des électeurs indigènes fut considérablement accru par les réformes de 1919. Depuis vingt-cinq ans, une série de décrets avaient élargi les cadres de l’électorat indigène, pendant que des arrêtés du gouverneur étendaient les catégories d’indigènes soustraites aux lois de l’indigénat et aux juridictions exceptionnelles. L’électorat et l’éligibilité étaient désormais conférés à tous les indigènes âgés de vingt-cinq ans qui avaient servi dans l’armée, étaient propriétaires ou commerçants, exerçaient une fonction publique ou étaient pourvus d’un diplôme universitaire. Le droit de suffrage, dans ces conditions, était accordé à 100 000 électeurs pour les Délégations financières, tandis qu’ils n’étaient pas plus de 15 000 auparavant, à plus de 400 000 électeurs pour les conseils municipaux et les djemaâs.

Les réformes de 1919 assuraient à la population musulmane de l’Algérie toutes les garanties nécessaires au respect et au développement de ses intérêts, sans aller jusqu’à une assimilation qu’elle ne désirait pas et qui eût profondément troublé ses habitudes. Elles constituaient une marque de confiance envers les indigènes, en même temps qu’elles montraient une fois de plus au monde musulman que le gouvernement français demeurait fidèle à ses principes d’humanité et de progrès. La participation des indigènes à la guerre, les services qu’ils avaient rendus à la France, avaient noué entre eux et nous de puissants liens. Soumis désormais au même régime fiscal que les Français, payant comme eux l’impôt du sang, ayant comme eux défendu la patrie commune, les musulmans algériens devaient être admis à prendre une part plus large à la gestion des intérêts collectifs, sans rien compromettre de l’hégémonie française.

496

II

"ALGERIE DEPUIS LA

GUERRE

La guerre finie, M. Jonnart rappela à M. Cle- (1919-1930) menceau que seules des circonstances exceptionnelles lavaient décidé à retourner en Algérie, qu’il avait rempli le programme qui lui avait été assigné, et que, désirant se consacrer désormais aux régions libérées, particulièrement à celles du Pas-de-Calais, envahies dès 1914 et complètement ruinées par l’ennemi, il priait le gouvernement de lui donner un successeur.

L’Algérie, depuis 1919, a eu comme gouverneurs généraux MM. Abel (1919- 1920), Steeg (1921-1925), Viollette (1925-1927) et Bordes. On s’abstiendra, faute d’un recul suffisant, de tout jugement sur ces derniers gouverneurs⁠ ⁠; quelquesuns d’entre eux sont encore mêlés à la politique active et n’ont pas achevé leur carrière⁠ ⁠; il est trop tôt pour les apprécier, eux et leur œuvre, sine irâ et studio. Le rôle du gouverneur général, tout en demeurant très important, est d’ailleurs moins grand que dans les années qui se sont écoulées de 1890 à 1914 et pendant lesquelles la colonie a accompli son évolution décisive. Elle est désormais majeure, elle a reçu les institutions qui lui permettent d’atteindre son plein développement. L’Algérie fara da se.

Une des questions qui se posent, c’est de savoir si le gouverneur général doit appartenir au monde parlementaire, comme MM. Abel, Steeg et Viollette, ou à l’administration comme M. Bordes. Il est évident qu’elle ne comporte pas de solution absolue. On fait valoir, en faveur du gouverneur membre du Parlement, qu’il pourra défendre les intérêts de l’Algérie devant les Chambres et dans les conseils du gouvernement avec plus de liberté d’allures et sans préoccupations de carrière⁠ ⁠; en faveur du gouverneur-fonctionnaire, qu’il pourra se consacrer plus exclusivement à sa tâche africaine et demeurer plus longtemps à son poste. Il y a eu d’excellents gouverneurs-fonctionnaires, comme M. Cambon, et de grands gouverneurs-parlementaires, comme M. Jonnart. L’essentiel est le choix de l’homme vraiment apte par ses qualités et par son passé à s’acquitter dignement de ces hautes fonctions. L’Algérie demande surtout que le chef de la colonie soit stable et ne change pas fréquemment. Le gouverneur général devrait, comme le vice-roi de l’Inde britannique, être nommé pour cinq ans au moins.

Les Délégations financières ne sont plus l’assemblée souple et docile qu’ont connue les Révoil et les Jonnart⁠ ⁠; les indigènes eux-mêmes, dont le vote unanime était autrefois obtenu, dit-on, sur un simple signe du représentant du gouverneur, montrent beaucoup plus d’indépendance. Les délégués ont pris conscience de leur force, ils tiennent les cordons de la bourse et ne les desserrent qu’à bon escient⁠ ⁠; ils ont une doctrine financière, à laquelle ils sont fermement attachés et qui sur certains points s’oppose à celle des gouverneurs. Ils ont fait néanmoins un très bon usage des attributions qui leur ont été conférées. Divers projets de réforme des assemblées algériennes ont été élaborés, dans le sens d’un élargissement de leurs pouvoirs, de la suppression du compartimentage, de la suppression ou de la refonte du Conseil supérieur. Cependant la loi organique annoncée par les décrets de 1898 et par la loi de 1900 n’a pas encore vu le jour. La réforme essentielle et urgente consisterait, semble-t-il, sans donner aux assemblées algériennes un véritable pouvoir législatif ni une autorité souveraine, à leur permettre de régler sur place les affaires qui n’intéressent ni les finances métropolitaines, VUE DE SIDI-BOU-MÉDINE ni la défense nationale et de statuer notamment sur les demandes de concessions de mines et de chemins de fer qui ne comportent ni subvention, ni garantie d’intérêt. On peut, croyonsnous, sans danger, accroître les attributions des assemblées algériennes⁠ ⁠; l’autonomie financière n’est pas la préface du séparatisme.

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VUE DE SIDI-BOU-MÉDINE
Gravure VUE DE SIDI-BOU-MÉDINE

De nombreux problèmes concernant la sécurité, les communications, la politique indigène, l’administration même, sont communs à toute l’Afrique française du Nord. Le défaut de contact et le manque de coordination entre l’Algérie, qui relève du ministère de l’Intérieur, et les protectorats de la Tunisie et du Maroc, qui dépendent du ministère des Affaires étrangères, n’est pas sans inconvénient⁠ ⁠; l’esprit français, épris de logique, voit là une anomalie déconcertante. A la suite du voyage du Président de la République, M. Millerand, dans l’Afrique du Nord en 1922, et sur la suggestion du maréchal Lyautey, des conférences nord-africaines annuelles furent instituées, dans lesquelles les gouverneurs et les résidents généraux se réunissent pour étudier en commun les questions qui les intéressent. La pre- HISTOIRE DES COLONIES. T. II mière de ces conférences eut lieu à Alger en février 1923⁠ ⁠; elles se tiennent alternativement à Alger, à Rabat et à Tunis. Elles ont donné de bons résultats, mais laissent néanmoins subsister une lacune, car il n’y a point d’arbitre entre les chefs des trois possessions nord-africaines⁠ ⁠; il en serait autrement si ces conférences avaient lieu à Paris même, sous la direction effective du Président du Conseil.

498 FINANCIÈRE

Convient-il d’aller plus loin et de rattacher l’Algérie, comme on l’a proposé à diverses reprises, soit au ministère des Colonies, soit à un ministère de l’Afrique du Nord⁠ ⁠? Les bons arguments ne manquent pas en faveur de cette solution, propre à donner une impulsion d’ensemble à notre politique africaine. Mais de graves objections se présentent, qui l’ont fait écarter jusqu’ici. Il ne serait pas sans inconvénient ni sans danger de vouloir unifier les trois parties de notre domaine nordafricain, qui ont chacune leur vie propre et leur originalité, et ne sont pas au même degré de leur évolution. Les musulmans de l’Afrique du Nord se connaissent peu, ne s’aiment guère, ne se sentent pas solidaires : serait-il bien raisonnable de réaliser entre eux, par un souci de symétrie et de logique, une unification qui risquerait de les amener à faire bloc contre nous⁠ ⁠? En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, elle redouterait, si elle dépendait du ministère des Colonies ou d’un ministère spécial, qu’on n’eût la tentation de l’administrer de Paris et qu’elle ne fût ainsi ramenée au funeste régime des rattachements. D’autre part, si l’Algérie n’est pas une simple réunion de départements français, ce n’est pas non plus une colonie comme les autres⁠ ⁠; cette province française ne saurait être confondue avec des possessions lointaines dont la structure sociale et économique est très particulière. Les indigènes algériens diffèrent certes des Français de la métropole, avec lesquels on a eu tort parfois de vouloir les confondre, mais ils ne diffèrent pas moins des populations coloniales noires et jaunes. Le véritable ministre de l’Algérie, c’est le gouverneur général⁠ ⁠; et si l’unification, qui est certainement encore prématurée, doit se réaliser un jour, ce devrait être par la constitution à Alger même d’un haut-commissariat de l’Afrique du Nord, auquel M. Jonnart avait songé pendant la guerre. La question financière a constitué après la guerre pour l’Algérie, comme pour tous les pays qui ont été atteints par le grand cataclysme, une des préoccupations les plus angoissantes. Sa monnaie, solidaire de la nôtre, a passé par les mêmes alternatives : inflation, dépréciation, stabilisation de fait en 1927, stabilisation de droit en 1928. Bien que le sol de l’Algérie n’ait pas subi les atteintes directes de l’ennemi, elle n’en a pas moins éprouvé la répercussion des événements⁠ ⁠; elle a été atteinte non seulement dans son amour filial pour la mère-patrie, dont elle a partagé les épreuves, mais dans sa constitution sociale, dans ses ressources vives, dans sa vie économique et financière.

499

Le budget de l’Algérie, que les assemblées locales avaient si prudemment aménagé et qui autorisait toutes les espérances, avait été profondément ébranlé par les événements. Dans les cinq exercices de guerre, un déficit de plus de 12o millions s’accusa dans les revenus budgétaires⁠ ⁠; en même temps, les dépenses exceptionnelles pour le ravitaillement de la population, pour l’amélioration du sort des fonctionnaires et des cheminots, pour le déficit des chemins de fer, devenaient de plus en plus considérables. Au total, 621 millions de dépenses ne figuraient pas aux écritures budgétaires qui, de 1915 à 1922, ne répondaient plus à la réalité. Il fallut faire appel au fonds de réserve, emprunter à la Banque de l’Algérie, créer des impôts nouveaux.

Dès la fin de la guerre, on s’attacha à liquider la situation. Il n’était pas possible de prolonger, au delà des circonstances qui l’avaient imposée, la méthode financière consistant à demander à la Banque de l’Algérie les ressources nécessaires tant pour équilibrer le budget que pour faire face aux dépenses exceptionnelles du temps de guerre. Cette politique, en faisant appel aux avances d’une banque d’émission, aggravait l’inflation de la circulation fiduciaire, cause principale de la cherté de la vie et ne pouvait que retarder le retour à une situation économique normale. Malheureusement, en 1920 se produisit une sécheresse désasteuse et la récolte fut à peu près nulle. En temps ordinaire, on eût pu se procurer facilement et à bon marché des grains en Russie, en Argentine ou ailleurs⁠ ⁠; les circonstances nées de la guerre, déficit général des récoltes, carence de la Russie, conditions de fret et de change, obligèrent l’Algérie à payer le blé nécessaire à la soudure plus de 2o0 francs le quintal⁠ ⁠; il fallut importer en 1920-21 plus de deux millions de quintaux. C’était une opération sans précédent dans l’histoire de l’Algérie par sa durée et par les difficultés de toutes sortes que l’administration rencontra pour la mener à bien⁠ ⁠; elle fit le plus grand honneur au directeur de l’agriculture, M. Brunel, qui fut à la hauteur de sa tâche dans des circonstances presque tragiques.

La crise de Ig2o retarda le rétablissement de la situation budgétaire normale. Malgré l’augmentation des impôts, les recettes demeuraient insuffisantes pour couvrir les dépenses ordinaires et les travaux publics, très ralentis, ne pouvaient être alimentés que par des ressources exceptionnelles. Il fallut procéder à un emprunt de liquidation. Des lois du 5 août 1920, du 23 juillet 1g21 et du 3I mars 1922 autorisèrent l’Algérie à contracter un grand emprunt de 2 milliards, sur lequel 400 millions devaient être consacrés à la liquidation du passif laissé par la guerre et l’après-guerre⁠ ⁠; le surplus, soit I 600 millions, réalisables par tranches, était affecté aux travaux publics.

500 PLACE DU MARCHÉ A EL-ATEUF (MZAB)

Pour la première fois, le budget de 1924 se solda par des excédents de recettes⁠ ⁠; dans les budgets suivants, l’équilibre fut réalisé d’une manière de plus en plus complète. L’Algérie récupéra ses forces, répara les dommages causés par la guerre, assainit ses finances. Les • excédents de recettes reparurent, le fonds de réserve fut reconstitué. Le budget a passé de 175 millions en 1914 à 532 millions en 1924 et 674 millions en 1926⁠ ⁠; celui de 1919 s’est élevé à I 320 millions, celui de 1930 à I 801 millions⁠ ⁠; sur cette somme, le budget ordinaire, couvert par les recettes des impôts, s’élève à 988 millions et le budget extraordinaire à 813 millions. Même en tenant compte comme il convient de la dévaluation de la monnaie, l’augmentation, on le voit, est considérable.

PLACE DU MARCHÉ A EL-ATEUF (MZAB
Gravure PLACE DU MARCHÉ A EL-ATEUF (MZAB

L’Algérie, qui n’a supporté qu’indirectement les charges financières de la guerre, tandis que la métropole fléchissait sous le poids des réparations, des pensions et des dettes de guerre intérieures et extérieures, a eu plus de facilités que la France pour faire un effort financier décisif, dont il ne faut d’ailleurs pas réduire le mérite. Mais les réserves fiscales ont été fortement sollicitées et les impôts sont devenus très lourds. Ils ont paru d’autant plus lourds qu’ils ont coïncidé avec une réforme fiscale qui bouleversait les habitudes du contribuable et pesait très sévèrement sur les Européens. Le nouveau système d’impôts institué en 1919 et en 1920 a connu cette mauvaise fortune de voir les trois premières années de son application coïncider avec de mauvaises récoltes. D’après certaines évaluations, les Européens possèdent 63 pour 10o de la fortune algérienne et supportent 73 pour 100 des charges publiques⁠ ⁠; les indigènes détiennent 37 pour 100 et supportent seulement 27 pour 100 des charges⁠ ⁠; la réforme de 1919 a donc été très largement favorable à la population indigène.

501

Les privilèges fiscaux dont les Européens ont longtemps joui ont complètement disparu, malgré l’intérêt qu’il pouvait y avoir à conserver en Algérie un régime impositaire moins lourd qu’en France, afin d’y attirer les capitaux et les colons. D’après les chiffres de l’impôt sur le revenu et de la taxe sur les successions, la fortune de l’Algérie serait, par rapport à celle de la France, comme I est à 45. C’est l’agriculture qui est à la base du budget algérien⁠ ⁠; or, l’hectare de vigne, qui paie 75 francs en France, paie I01 francs en Algérie⁠ ⁠; l’hectare de céréales paie I fr. 35 en Algérie au lieu de 2 fr. 70 en France, mais pour des rendements beaucoup moindres. En Algérie, comme dans tous les pays neufs, il y a peu de fortunes mobilières⁠ ⁠; toute la vie économique repose sur la transformation et la circulation des denrées agricoles. Il importe donc que les produits algériens, grevés sur les marchés européens de frais de transport considérables, n’aient pas à supporter des impôts tels, que le prix de revient les mette en état d’infériorité. A quoi bon s’exposer à l’insécurité, à la fièvre, au sirocco, à la sécheresse, quitter une France où il fait si bon vivre, si ce n’est pas pour trouver au delà de la Méditerranée des conditions d’existence plus faciles⁠ ⁠? Aussi les assemblées algériennes se montrentelles résolument hostiles à toute nouvelle augmentation des impôts⁠ ⁠; elles attendent l’accroissement des ressources de celui de la production, qu’il convient de ne pas trop surcharger.

ES TRAVAUX

En résumé, la situation financière de l’Algérie est sensiblement moins belle qu’avant la guerre, mais cependant prodigieusement enviable au regard de celle des grands Etats du continent qu’ont accablés toutes les charges de cette crise formidable. L’avenir peut être doté avec un faible effort supplémentaire, dont le poids ne sera pas excessif, et qui est indispensable pour que le développement de l’outillage puisse suivre le développement même du pays. A la fin de 1914, 40 millions seulement, sur un total de

PUBLICS 143 millions, avaient été dépensés pour l’exécution des voies ferrées nouvelles prévues au programme de 1907, de sorte que la hausse des prix se fit sentir sur plus des deux tiers de la dépense. Un nouveau programme, s’élevant à 450 millions, avait été arrêté par les assemblées algériennes dans leur session de 1914. Pendant la guerre, l’administration s’était efforcée de maintenir le plus d’activité possible sur les chantiers de travaux publics, mais elle avait dû se borner en général aux travaux d’entretien. La mobilisation ayant enlevé au service de la construction des lignes nouvelles la plus grande partie du personnel, on se contenta d’achever les sections des lignes qu’on pouvait terminer en utilisant les approvisionnements parvenus en Algérie avant l’ouverture des hostilités.

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Après la guerre, l’Algérie s’efforça tout d’abord d’acquérir le matériel nécessaire à la remise en état et au renforcement des voies ferrées déjà existantes. Elle voulut aussi effectuer le plus rapidement possible la transformation de la ligne de Tébessa à Bône, destinée à drainer les richesses minérales, phosphates et minerais de fer, de la province de Constantine. En 1920, un programme de travaux publics de 2 600 millions fut établi, dont I 600 millions devaient être demandés à un emprunt et le reste au budget ordinaire. Mais l’incertitude qui pesait sur le monde entier, les difficultés budgétaires, les prix formidablement accrus des matériaux et de la main-d’œuvre, le désir des assemblées algériennes d’éviter à leurs électeurs de trop lourdes charges fiscales, firent pratiquer une politique de prudence et de recueillement. Le déficit croissant des chemins de fer, auquel il fallut remédier comme en France par des relèvements de tarifs, créait d’ailleurs un état d’esprit peu favorable à la construction de lignes nouvelles. En 1921 et en 1922, les travaux publics furent à peu près complètement suspendus. Poursuivant la réorganisation des chemins de fer commencée par M. Jonnart, l’Algérie racheta les réseaux encore détenus par des Compagnies⁠ ⁠; puis elle confia l’exploitation des lignes situées à l’Ouest d’Alger à la Compagnie P.-L.-M., à l’administration des chemins de fer de l’Etat les lignes de l’Algérie orientale et l’ancien réseau oranais à voie étroite. La liaison entre les deux exploitations fut assurée par un Comité de direction et un Conseil supérieur des chemins de fer.

En 1923, l’amélioration de la situation permit d’envisager une reprise et un programme restreint fut élaboré en vue d’une réalisation immédiate. Ce programme fut établi pour une période de cinq ans, de 1925 à 1929⁠ ⁠; il comportait une dépense totale de 430 millions, dont 129 millions pour les chemins de fer, à savoir 75 millions pour la mise en état des lignes déjà en exploitation et 54 millions pour l’achèvement du programme de 1907. Les lignes prévues à ce programme ont été achevées en 1927, sauf la ligne de Constantine à Djidjelli, la plus coûteuse et la plus difficile de toutes, qui doit être terminée en 1931. Quant aux I 743 kilomètres des voie nouvelles du programme de 1920, on n’en a pas encore abordé la réalisation.

ES EUROPEENS ET

Le principal effort s’est porté sur les travaux hydrauliques⁠ ⁠; M. Steeg a fait entreprendre la construction d’un certain nombre de grands barrages-réservoirs, notamment celui de l’Oued-Fodda, qui contiendra 220 millions de mètres cubes et celui des Gribs qui en renfermera 230 millions⁠ ⁠; ces ouvrages, qu’on espère, par des dispositions convenables, garantir mieux que par le passé contre les risques de rupture et d’envasement, sont destinés à la mise en valeur de la plaine du Chélif. En ce qui concerne les travaux des ports, les crédits votés et les fonds de concours des Chambres de commerce assurent leurs progrès⁠ ⁠; de grands travaux sont entrepris notamment pour le développement des ports d’Alger et d’Oran. D’après le dénombrement de 1926, la population

503

• LA COLONISATION européenne de l’Algérie s’élève à 833 000 âmes⁠ ⁠; Taccroissement (42 000 depuis 192I) est donc revenu à peu près au rythme d’avantguerre, tout en demeurant un peu plus faible. On compte 657 000 Français et 176 000 étrangers⁠ ⁠; les Français se décomposent en 549 000 Français d’origine, 71 000 étrangers naturalisés, 37 000 Israélites naturalisés. Le chiffre le plus élevé des naturalisés a été atteint en IgII et n’a cessé de décroître depuis lors très rapidement, parce que les fils de naturalisés, Israélites ou étrangers européens, sont comptés comme Français d’origine, ce qui est d’ailleurs parfaitement légitime. L’immigration étrangère n’a d’ailleurs repris que faiblement depuis la guerre, en raison des modifications économiques survenues tant en Algérie que dans les pays d’origine de cette immigration. La dépréciation de notre monnaie, le ralentissement des travaux publics découragent les Espagnols et les Italiens. Il y a d’ailleurs moins de vides à combler, moins de terres à défricher et on peut désormais confier aux indigènes plus évolués des tâches pour lesquelles les Espagnols étaient autrefois indispensables.

Le « péril étranger » s’est évanoui et les violentes polémiques qu’il suscitait jadis ont pris fin. La fusion ethnique, économique et morale s’opère d’elle-même. Entre les peuples européens représentés en Algérie, les dissemblances, manifestes à l’origine, s’atténuent par une perpétuelle action et réaction de ces groupes les uns sur les autres. Les Français d’origine sont eux-mêmes fortement imprégnés de sang étranger par les mariages mixtes⁠ ⁠; à l’heure actuelle, il est à présumer que les deux tiers des enfants de l’Algérie ont du sang étranger dans les veines. Ce qui frappe du reste, c’est la proportion croissante des Européens nés en Algérie. Ces divers traits : prépondérance de la natalité sur l’immigration, prépondérance des Algériens nés dans la colonie, indiquent que le peuple algérien est désormais constitué. La guerre européenne a puissamment contribué à accélérer la fusion : Français ou étrangers, tous sont devenus Algériens.

504 LABOUREUR INDIGÈNE

L’œuvre de la colonisation agricole, interrompue de 1914 à 1919, a été reprise dès que les circonstances l’ont permis. Mais, des trois opérations nécessaires à la création d’un centre de colonisation, à savoir la constitution du périmètre, l’aménagement du centre et le peuplement du village, c’est, contrairement à ce qu’on imagine, cette dernière qui est encore la plus facile. Sans parler des Algériens fils de colons, la France, malgré ses conditions démographiques actuelles, peut fournir facilement à l’Algérie les quelques centaines de familles, les quelques milliers d’individus qu’elle pourrait absorber tous les ans. Mais l’aménagement des centres est devenu très coûteux, par suite de l’augmentation du prix de la main-d’œuvre et des matériaux et de l’énorme plus-value de la propriété foncière. Surtout, il devient de plus en plus difficile de se procurer des terres. Les indigènes, soit en raison de la répugnance qu’ils éprouvent à abandonner le sol qui leur vient de leurs ancêtres, soit par opposition instinctive et systématique à l’installation de nouveaux foyers européens, refusent de vendre. Quelques centres ont été peuplés ou agrandis depuis 1919, mais beaucoup de projets de villages qui avaient été envisagés avant 1914 et dont la réalisation avait été ajournée pendant la guerre ont dû être abandonnés, par suite du refus opposé par les indigènes aux propositions d’acquisition. On hésite toujours à recourir à l’expropriation, quoiqu’elle offre toutes les garanties pour la sauvegarde des intérêts particuliers, et on ne l’applique pour ainsi dire presque jamais. Sur bien des points, l’administration ne peut plus que s’efforcer d’ouvrir à l’initiative privée de nouvelles régions par la création de voies d’accès, l’installation de hameaux ou de petites agglomérations. Ce n’est pas à dire que l’intervention de l’État ne demeure nécessaire, mais cette intervention affectera désormais des modalités nouvelles⁠ ⁠; il lui appartiendra de doter et de gérer une caisse de colonisation, d’organiser le crédit agricole, de dégager les terres disponibles et de les revendre avec des facilités de paiement.

LABOUREUR INDIGÈNE
Gravure LABOUREUR INDIGÈNE

Des modifications ont été reconnues nécessaires au décret de 1904, qui a donné des résultats satisfaisants au point de vue du nombre des propriétés aliénées et des superficies alloties, ainsi que de l’importance des constructions rurales, du cheptel et du matériel agricole, mais qui a eu des conséquences beaucoup moins heureuses au point de vue du peuplement rural. Ces modifications ont été effectuées par le décret du 9 septembre 1924, qui a porté de dix à vingt ans la période de résidence obligatoire et de vingt à quarante la période pendant laquelle les terres ne peuvent être cédées qu’à des colons français. Enfin la part des Algériens dans les lots de colonisation a été élevée du tiers à la moitié : mesure parfaitement justifiée, car il faut permettre aux fils de colons d’essaimer et ils réussissent en général beaucoup mieux que les nouveaux venus, mais ce fait montre que la colonisation officielle, dont le but était d’attirer des immigrants français, des familles métropolitaines, tend à changer de caractère et touche à sa fin, tout au moins dans ses méthodes actuelles.

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C’est ce que prévoyait en 1906 M. de Peyerimhoff dans la conclusion de sa remarquable enquête sur la colonisation officielle⁠ ⁠; il estimait qu’un moment viendrait où elle devrait disparaître et céder la place à la colonisation libre : « Le nouveau peuple, disait-il, est encore dans la période de formation⁠ ⁠; il a la brève et unique plasticité des organismes jeunes⁠ ⁠; sa masse n’est pas telle qu’on ne puisse agir fortement sur sa composition et ses allures⁠ ⁠; les unes et les autres, l’expérience le prouve, seront fixées dans quelques dizaines d’années et il sera trop tard pour y rien changer. »

Au point de vue des transactions foncières entre les Européens et les indigènes, la situation anormale de 1914-1919 a pris fin et on est revenu à peu près à la situation d’avant-guerre⁠ ⁠; les indigènes ont été éprouvés par la sécheresse, les mauvaises récoltes, la mortalité du cheptel⁠ ⁠; en même temps, les allocations et les primes de démobilisation se tarissaient, les usines de guerre se fermaient. A partir de 1920, les acquisitions des Européens sont devenues égales ou supérieures à leurs ventes⁠ ⁠; pour la période 1921-1925, ils ont acheté aux indigènes 135 000 hectares et leur en ont vendu 114 000. Mais, dans le département de Constantine, la colonisation est encore en recul, les Européens vendant 51 000 hectares et n’en achetant que 38 000. La reprise des terres de colonisation par les indigènes, là où elle se produit, a un double inconvénient : inconvénient politique par l’atteinte portée au peuplement français rural⁠ ⁠; inconvénient économique, car, là où les fermes françaises tombent aux mains des indigènes, les bâtiments ne sont plus entretenus, le bétail n’est plus soigné, le matériel est à l’abandon, le sol envahi par les mauvaises herbes⁠ ⁠; c’est le retour à la barbarie.

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D’autres dangers menacent d’ailleurs le peuplement rural par le développement de grands domaines européens, véritables latifundia, qui ont évidemment un rôle économique utile, mais font le vide autour d’eux en faisant disparaître la moyenne et la petite propriété. Tout compte fait, la population européenne rurale paraît avoir diminué depuis IgII d’environ 10 000 unités. Dans certains villages de colonisation, la régression est incontestable⁠ ⁠; même de petites villes comme Blida, Tizi-Ouzou, voient décroître le nombre des Européens non-fonctionnaires.

Le problème foncier n’est toujours qu’incomplètement résolu, peut-être parce qu’il ne comporte pas de solution absolue. La loi de 1897 n’était, dans la pensée de ses auteurs, qu’une loi provisoire permettant d’attendre la réalisation d’une réforme plus complète. Le rapport de M. Franck-Chauveau à la Commission des XVIII avait conclu à l’application en Algérie du système des livres fonciers ou système Torrens, dont le principal avantage eût été de faciliter les transactions immobilières en leur donnant une base solide et sûre et de favoriser le développement du crédit immobilier par la création de cédules hypothécaires. Diverses propositions de loi furent présentées dans ce sens en 1903, 1907, 1919, 1921. Mais il apparut que ce système, excellent dans les pays neufs, ne ferait en Algérie qu’ajouter une nouvelle complication au régime foncier et les assemblées algériennes ne s’y montrèrent pas favorables. Elles demandèrent seulement un certain nombre de modifications à la loi de 1897.

Ces modifications ont été réalisées par la loi du 4 août 1926, qui a pour objet de rendre la procédure d’enquête partielle plus rapide et moins coûteuse et de remettre en vigueur les procédures d’ensemble destinées à assurer la constitution de la propriété indigène dans tous les douars où la colonisation a largement pénétré, c’està-dire dans ceux où la moitié au moins des surfaces aura fait l’objet d’enquêtes partielles ou quand la moitié au moins des intéressés le demandera. Même dans ces cas, le gouverneur général reste juge de l’opportunité de la mesure. Cette loi est, en un certain sens, un retour à la loi tant critiquée de 1873⁠ ⁠; mais cinquante ans ont passé depuis et la transformation de la terre collective en propriété individuelle est maintenant réclamée par les indigènes eux-mêmes⁠ ⁠; le droit de veto absolu de l’autorité supérieure introduit une autre différence. Il n’y a d’ailleurs pas à craindre actuellement de voir les indigènes se dépouiller trop facilement de leurs terres⁠ ⁠; c’est plutôt l’avenir de la propriété européenne qui serait de nature à inspirer des inquiétudes.

On ne peut assez s’étonner que, pendant qu’on faisait de si grands sacrifices pour établir en Algérie des colons français, on ait si longtemps négligé de les mettre en état de réussir par une bonne organisation du crédit agricole. Si l’on veut que les paysans français s’implantent en Algérie d’une façon définitive, il faut les soutenir dans la lutte engagée par eux contre une nature capricieuse. A quoi sert de donner la terre à celui qui n’a pas les moyens de la cultiver⁠ ⁠? Le crédit mutuel agricole, désormais constitué, répond à cette nécessité primordiale. Le crédit à court terme ou crédit de campagne a été organisé par la fondation de Caisses régionales de crédit agricole mutuel, créées en Algérie par la loi du 8 juillet 1901. Pour le crédit à moyen et à long terme, la loi du 28 juillet 1927 a décidé la création d’un organisme central, la Caisse foncière agricole. Un des premiers effets de l’organisation du crédit mutuel agricole en Algérie a été d’y faire apparaître la coopération agricole de production. La plupart des coopératives agricoles ont été fondées depuis 1920⁠ ⁠; il n’en existait que 28 en 1915, il y en a aujourd’hui 179. Elles affectent les formes les plus diverses : caves coopératives, docks à céréales, docks à tabac, coopératives cotonnières, etc. Elles tendent à améliorer la situation du producteur en mettant à sa disposition un matériel technique plus perfectionné⁠ ⁠; d’autre part, elles organisent et gèrent les services d’intérêt collectif agricole de leurs adhérents. La population indigène a augmenté plus rapidement encore

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GENES que la population européenne. Elle s’élève à 5 148000 âmes, dont 532 000 dans les territoires du Sud et représente 86 pour 1oo de la population totale, dont les Européens ne représentent que 14 pour 100.

La société indigène, comme la société française elle-même, est sortie profondément transformée de la grande guerre. Les indigènes ne pouvaient échapper complètement aux mouvements nationalistes déchaînés dans le monde entier⁠ ⁠; les doctrines wilsoniennes, l’exemple d’Angora et de l’Egypte ont exercé sur eux une certaine influence. On ne pouvait ignorer cette transformation⁠ ⁠; il était nécessaire de la prévenir, de la préparer, de la guider. La France s’est efforcée en Algérie d’adapter sa politique à ces conditions nouvelles et de donner aux musulmans algériens toutes les satisfactions compatibles avec la bonne administration du pays, liée elle-même au maintien de son hégémonie.

Les pouvoirs disciplinaires des administrateurs, au sujet desquels on avait beaucoup et longtemps discuté, avaient été considérablement réduits par la loi de 1914, qui, applicable pour une durée de cinq ans, venait à échéance en 1919⁠ ⁠; ces pouvoirs furent alors supprimés, mais il fallut les rétablir, à la demande des indigènes eux-mêmes, d’abord pour deux ans, puis pour cinq ans⁠ ⁠; depuis la loi du 4 février 1919, tous les électeurs au titre indigène échappaient 507 d’ailleurs au régime de l’indigénat. Les pouvoirs disciplinaires ont finalement disparu à partir du rer janvier 1928 et les tribunaux répressifs ont été également supprimés par un décret du rer mai 1930.

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En ce qui concerne les œuvres d’assistance et d’hygiène, la voie tracée par M. Jules Cambon et par M. Jonnart a été suivie par leurs successeurs. En 1926, les infirmeries indigènes organisées par M. Jonnart ont été transformées en hôpitaux auxiliaires par M. Viollette et des circonscriptions médicales rurales ont été créées. En même temps que nous luttions contre la maladie par le développement de l’hygiène et la diffusion des soins médicaux, nous luttions contre l’ignorance par les écoles, contre la misère et l’usure par les sociétés de prévoyance, les œuvres de mutualité et de crédit.

Pour la mise en valeur de l’Algérie, il faut faire appel à la collaboration des indigènes. Ce n’est pas seulement une obligation morale, c’est une nécessité. Il faut mettre à leur disposition l’outillage qui leur manque, répandre parmi eux un enseignement pratique, faire l’éducation professionnelle des agriculteurs et des artisans, de manière à augmenter leur rendement. Des centres d’éducation professionnelle et agricole ont été créés dans un certain nombre de communes mixtes⁠ ⁠; tout a été mis en œuvre pour leur permettre de perfectionner leur matériel agricole, d’exploiter leurs terres d’une manière plus rationnelle et d’obtenir de meilleurs rendements. Le rythme du progrès est devenu plus rapide et on peut entrevoir la formation d’une classe de paysans et d’artisans indigènes dont il n’existait guère jusqu’ici que des embryons.

Les indigènes ne semblent pas avoir fait un trop mauvais usage des droits politiques nouveaux qui leur ont été accordés. Sans doute, il est difficile de les faire passer du régime patriarcal qui était le leur et qui n’était démocratique qu’en apparence au régime représentatif. Les élections indigènes donnent lieu à des trafics d’influence et à des luttes de clans, que n’ignorent pas d’ailleurs les pays de l’Europe méridionale, mais qui s’exercent ici avec plus de cynisme et présentent plus d’inconvénients. Modelés par des siècles d’islam et par un enseignement de pur psittacisme, les indigènes récitent souvent nos formules politiques sans les bien comprendre et s’adonnent à un verbalisme grandiloquent assez vain. Seuls, d’ailleurs, un petit nombre d’indigènes s’intéressent à la politique⁠ ⁠; la masse demeure complètement amorphe. Un petit-fils d’Abd-el-Kader, ancien officier de l’armée française, le capitaine Khaled, a essayé de jouer un rôle politique et de susciter quelque agitation⁠ ⁠; il n’y a pas réussi, étant lui-même assez inconsistant, et s’est retiré en Egypte. 508 Les partis indigènes algériens ne sont pas jusqu’ici bien nettement constitués. On peut cependant distinguer les conservateurs, qu’on appelle les Vieux Turbans, appartenant aux vieilles familles féodales qui exerçaient traditionnellement le pouvoir et auxquelles notre administration l’avait plus ou moins maintenu⁠ ⁠; les Jeunes Algériens, qui sont principalement des élèves de nos écoles, s’adonnant aux professions libérales ou au commerce, assez détachés, au moins en apparence, des idées religieuses et traditionnelles, partisans du rappro chement avec les Français et de l’assimilation⁠ ⁠; enfin les nationalistes musulmans, qui allient, suivant des modalités assez variables, l’orthodoxie musulmane, considérée par eux comme une machine de guerre contre les Européens et certaines idées empruntées à notre civilisation⁠ ⁠; ils entendent nous combattre avec nos propres armes : la presse, les réunions, les associations, les mandats publics. La propagande révolutionnaire, exploitée au profit des revendications musulmanes, n’est C.H. pas sans action sur les indigènes, chez lesquels a toujours existé un vieux levain communiste⁠ ⁠; certains FEMME INDIGÈNE groupements reçoivent directement ou indirectement le mot d’ordre de Moscou. Il y a là un danger sérieux⁠ ⁠; seul l’appui que les aspirations indigènes les plus violentes trouvent dans certains milieux européens pourrait leur donner une réelle gravité.

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FEMME INDIGÈNE
Gravure FEMME INDIGÈNE

Les revendications politiques des indigènes portent surtout sur le droit qu’ils réclament d’élire des représentants au Parlement français tout en conservant leur statut personnel. Cette mesure semble prématurée et présenterait des inconvénients de plus d’un genre⁠ ⁠; on renouvellerait sur une échelle gigantesque l’erreur du décret Crémieux. Si les indigènes veulent entrer dans la famille française, il faut qu’ils en manifestent la volonté en se soumettant aux mêmes lois que nous. Le fait qu’ils hésitent à le faire est la meilleure preuve qu’ils ne sont pas encore mûrs pour y pénétrer de plain-pied. Comme l’écrivait M. Raymond Aynard, « pour peu qu’on se rende compte de l’immense différence des milieux, des traditions, des éducations et des races, on admettra difficilement que ces indigènes, si éloignés de nos idées et de nos sentiments, participent à la direction de nos affaires et qu’affranchis d’une partie de nos lois civiles, ils légifèrent pour nous. On reconnaîtra qu’il serait dérisoire de leur accorder pour la forme quelques places au Palais-Bourbon ou au Luxembourg, ou singulièrement périlleux de leur faire une part normale, de constituer dans nos assemblées un groupe musulman, qui pourrait devenir l’arbitre des partis en cas de crise et qui, objet de leurs surenchères, accorderait son concours au prix des concessions les plus fâcheuses pour notre autorité et notre prestige. » Il n’est d’ailleurs pas difficile d’imaginer une représentation des indigènes à Paris, en dehors du Parlement, qui présenterait pour eux plus d’avantages sans offrir les mêmes inconvénients. L’exode des musulmans algériens en France s’est main- , MAIN-D’ŒUVRE tenu et développé après la guerre⁠ ⁠; les indigènes, qui ont touché des salaires élevés et réalisé des économies pendant leur séjour en France, sont les meilleurs agents recruteurs auprès de leurs coreligionnaires⁠ ⁠; le mouvement, comme avant la guerre, est alimenté presque exclusivement par la Kabylie. Bien qu’on n’ait pas de données précises, on estime que le nombre des travailleurs indigènes en France a passé de 52 000 en 1921 à 72 000 en 1922 et 92 000 en 1923⁠ ⁠; ils sont aujourd’hui environ 100 000. La majeure partie réside dans la région parisienne⁠ ⁠; le reste se trouve dans le Nord de la France (départements du Nord et du Pas-de-Calais), dans le centre (Lyon, Saint-Etienne, Clermont), dans la région méditerranéenne (Marseille). Leur rendement est en général médiocre⁠ ⁠; ils fournissent un travail irrégulier, changent souvent d’employeurs, sont les premiers congédiés en cas de crise⁠ ⁠; il faut alors les hospitaliser ou les rapatrier. La plupart exercent des métiers qui n’exigent pas d’apprentissage⁠ ⁠; on leur confie de basses besognes, que dédaignent les autres travailleurs.

510 LA RÉCOLTE DES DATTES

Obligée dès avant la guerre de faire appel à la main-d’œuvre étrangère, la France y est contrainte aujourd’hui dans des proportions bien plus considérables encore. La main-d’œuvre indigène ne risque donc pas de concurrencer la main-d’œuvre nationale. Les salaires que touchent les indigènes, les économies qu’ils réalisent, vont enrichir la France d’outre-mer⁠ ⁠; l’émigration améliore leur situation matérielle. Mais les Kabyles sont, malgré certaines apparences, trop différents des populations au milieu desquelles ils sont appelés à vivre pour que cette transplantation se produise sans troubles, aussi bien pour eux que pour les habitants de la métropole. La loi du 15 juillet 1914 ayant supprimé le permis de voyage même pour les déplacements en dehors de la colonie, les travailleurs indigènes qui vont en France n’étaient astreints à aucune formalité d’aucune sorte. Les inconvénients se sont révélés tels qu’il a fallu organiser sous une autre forme le contrôle de la main-d’œuvre au départ et à l’arrivée. On avait essayé d’exiger des travailleurs la production d’un contrat d’engagement, mais cette mesure avait donné lieu à un certain nombre d’abus, embarquements clandestins et faux contrats d’embauchage. Le décret du 4 avril 1928 se borne à exiger une carte d’identité, un certificat médical et la justification d’un certain pécule. Il paraît impossible d’empêcher l’exode des travailleurs indigènes, mais il faut, si l’on veut en diminuer les inconvénients, s’efforcer de l’organiser, de le contrôler, de le moraliser et de le surveiller, aussi bien dans l’intérêt de l’Algérie que dans celui de la métropole. L’émigration kabyle a contribué à amener en Algérie une hausse des salaires et une raréfaction de la main-d’œuvre dont les colons se plaignent amèrement. Il est clair que, si cet exode n’était pas maintenu dans de justes limites, les exploitations agricoles de l’Algérie en souffriraient très sérieusement. La crise de la main-d’œuvre a d’ailleurs beaucoup d’autres causes. Le développement du Maroc français et même du Maroc espagnol a privé la province d’Oran de ressources auxquelles elle faisait autrefois appel. Le développement économique de l’Algérie a augmenté les besoins de main-d’œuvre dans les exploitations agricoles et minières, en même temps qu’il permettait aux indigènes de tirer meilleur parti de leurs propres terres et les dispensait de chercher du travail chez les colons⁠ ⁠; après avoir été nos serviteurs, ils tendent à devenir nos concurrents. Enfin le taux des salaires s’est élevé plus rapidement que les besoins

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Illustration de l'ouvrage, page 511
Gravure sans légende (page 511)
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des indigènes⁠ ⁠; ils peuvent donc se suffire en travaillant moins. Le phénomène est très complexe, mais ne laisse pas d’être inquiétant. Il est nécessaire en effet, pour que la prospérité économique se maintienne, que l’abondance de la maind’œuvre compense sa médiocrité, et que son bon marché contre-balance les aléas du climat et les frais de transport qu’occasionne l’éloignement des lieux de consommation.

ECONOMIQUE

Il est assez singulier d’observer quelle évolution ont subie les idées. Les Algériens se plaignaient du « péril étranger » et voici qu’ils regrettent les travailleurs espagnols⁠ ⁠; ils étaient effrayés de la multiplication si rapide des indigènes, et voici qu’ils trouvent ces précieux collaborateurs trop peu nombreux. Ils se sont aperçus que la main-d’œuvre indigène est absolument indispensable à la mise en valeur d’une colonie, qu’il faut tout faire pour en augmenter le nombre et la qualité et qu’il n’existe au fond que deux véritables richesses : l’homme et la terre. D’une manière générale, l’Algérie a moins souffert de la guerre que la métropole. Il semble même que, pendant cette période elle se soit enrichie. Mais cet enrichissement, quoique réel, n’est pas aussi considérable qu’il semble au premier abord. Comme l’ont observé les économistes, ce n’est pas en général pendant la guerre qu’un peuple souffre le plus des sacrifices et des privations que la lutte lui a imposés⁠ ⁠; les maux économiques et financiers ne sévissent d’ordinaire qu’un certain temps après le rétablissement de la paix. L’Afrique du Nord en est un exemple⁠ ⁠; elle a reperdu dans les années qui ont suivi la guerre une partie des bénéfices qu’elle avait effectués pendant la période des hostilités. « Les gains passagers réalisés dans certaines professions, dit M. Alapetite, ne doivent pas faire illusion sur l’appauvrissement général qui résulte pour le monde entier de ces dépenses de guerre dont le calcul donne le vertige, de tant de destructions causées par la bataille et de celles que la barbarie de l’ennemi y a gratuitement ajoutées. Que sont pourtant ces pertes matérielles à côté de ce que nous aurions perdu si l’effort immense, si le sacrifice sans égal dans l’histoire demandé à la France de 1914 l’avait lassée avant que le but fût atteint⁠ ⁠! »

Pendant les années 1914-1919, le volume total du commerce avait diminué. Cette diminution avait porté surtout sur les importations, de sorte que pendant les années de guerre les exportations avaient toujours été supérieures aux importations. Après la guerre, la situation se renverse complètement⁠ ⁠; l’Algérie cherche à se procurer les objets manufacturés dont elle avait été privée pendant la guerre, notamment les articles de luxe et il en résulte une augmentation considérable des importations⁠ ⁠; la mesure est même parfois dépassée. En même temps, les exportations diminuent par suite des mauvaises récoltes.

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Les années 1919-1924 forment la plus mauvaise série agricole que l’Algérie ait enregistrée depuis cinquante ans. En 1919, la récolte avait été médiocre⁠ ⁠; en 1920, elle fut presque nulle⁠ ⁠; alors que, de 1913 à I918, l’Algérie avait toujours récolté plus de 7 millions de quintaux de blé et même 13 millions en 1918, en 1920 elle ne produisit que 1 800000 quintaux⁠ ⁠; pour l’ensemble des céréales, on obtenait 6 millions de quintaux, au lieu de 30 millions en 1918 et la part des indigènes dans ce total ne dépassait pas 3 millions de quintaux⁠ ⁠; 1920 est la plus mauvaise année qu’il y ait eu depuis la famine de 1868. Certaines parties des départements d’Oran et d’Alger ne récoltèrent absolument rien. Les pasteurs furent éprouvés plus cruellement encore que les cultivateurs de céréales⁠ ⁠; certaines régions perdirent 60 et 70 pour 100 de leur cheptel. La misère et le typhus s’abattirent sur les malheureuses populations indigènes. Des mesures efficaces furent prises pour leur venir en aide et on ne revit pas les affreuses scènes de famine de 1868. On organisa des chantiers de travaux publics, on prit des mesures pour permettre aux indigènes éprouvés par la sécheresse de subsister jusqu’à (d’après un lavis de P.-E. Dubois). UNE RUE DE FIGUIG la récolte suivante et pour leur procurer des grains de semence. On fit également aux populations pastorales des avances à titre de prêts remboursables, pour les aider à reconstituer leur cheptel. Les répercussions de la crise se firent sentir dans toutes les branches de l’activité commerciale, d’autant plus qu’aux causes locales s’ajoutèrent des causes générales : instabilité des prix, désordre monétaire, rupture d’équilibre des changes, hausse formidable des salaires et des denrées. La consommation se restreignit, le crédit bancaire se resserra, les charges des impôts devinrent de plus en plus lourdes.

UNE RUE DE FIGUIG, d’après un lavis de Paul-Élie Dubois
Gravure UNE RUE DE FIGUIG, d’après un lavis de Paul-Élie Dubois

Le malaise persista dans les années suivantes, mais il s’atténua. La sécheresse sévit de nouveau en 1922, en 1924, en 1926, mais sans causer des difficultés aussi graves qu’en 1920⁠ ⁠; puis, en 1927, ce fut le tour des inondations, qui dévastèrent

HISTOIRE DES COLONIES. T. II

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certaines régions de l’Oranie, car telle est en Algérie l’irrégularité du régime des pluies qu’on y passe de la disette à la surabondance. Ces divers fléaux n’ont pas retardé la marche en avant de la colonie et la mise en valeur s’est poursuivie sur un rythme de plus en plus accéléré. Européens et indigènes y ont contribué les uns et les autres.

L’agriculture demeure la grande richesse de l’Algérie. La viticulture continue à donner des bénéfices élevés et à constituer la principale richesse du pays. « Sans elle, dit M. Berthault, toute la vie de la colonie s’arrêterait⁠ ⁠; c’est elle qui permet les hauts salaires ruraux et apporte le bien-être aux masses indigènes qui achètent alors largement les tissus et le sucre⁠ ⁠; c’est elle qui, presque exclusivement, alimente le commerce des villes de la côte et contribue à l’essor de la construction⁠ ⁠; c’est elle qui permet à l’industrie automobile française d’avoir tant d’acheteurs de l’autre côté de la Méditerranée⁠ ⁠; c’est elle qui, avant tout, fait vivre les transporteurs, depuis les camionneurs jusqu’aux compagnies de chemin de fer et de navigation. » Mais les colons n’ignorent pas que le marché des vins est présentement saturé et que les crises de mévente risquent de se reproduire. Aussi s’efforcentils de varier leurs productions. Les bonnes méthodes de culture des céréales sont de plus en plus pratiquées⁠ ⁠; les indigènes achètent des charrues françaises et font des labours préparatoires⁠ ⁠; les rendements deviennent plus élevés et relativement plus réguliers. La culture du tabac, celle du coton se développent. Les cultures fruitières, olivier, oranger, sont l’objet de soins attentifs, ainsi que les primeurs. L’élevage du mouton, principale ressource des indigènes des steppes, a réparé les dégâts causés par les années de disette⁠ ⁠; bien que les progrès soient ici moins sensibles, un certain nombre d’améliorations ont été réalisées. Le liège, l’alfa, dont l’exploitation avait été interrompue pendant la guerre, ont repris leur place dans les exportations algériennes et l’ont même accrue. Les richesses minières sont exploitées avec plus ou moins d’intensité selon les conditions de la concurrence internationale et du cours des métaux. Mais les minerais de fer, avec l’Ouenza, qui a fini par entrer en exploitation en 1921, et les phosphates donnent des tonnages très importants. Les industries nées de la guerre ne lui ont pas survécu en général, mais les industries dérivées de l’agriculture se sont développées. L’industrie du bâtiment, longtemps arrêtée par l’élévation du prix des matériaux et de la main-d’œuvre, a repris avec beaucoup d’activité, notamment à Alger.

Tout cela se résume dans un mouvement commercial qui, en 1928, a atteint 8 964 millions, en augmentation de plus d’un milliard sur celui de 1927 (7 927 millions). Cet accroissement affecte à la fois les importations, qui s’élèvent à 4 968 millions, et les exportations, qui se montent à 3 996 millions. Si l’on veut apprécier les changements intervenus depuis 1913, il faut évidemment tenir compte de la dépréciation de la monnaie, sous peine d’aboutir à des résultats absurdes. Si on ramène à la parité de l’or les valeurs envisagées, on constate que les échanges de 1928 représentent une valeur totale de I 757 millions contre I 177 millions en 1913, soit une augmentation de 580 millions de francs-or, imputables pour 274 millions-or à l’accroissement des exportations et pour 396 millions-or aux importations (I).

515 E SAHARA

La part de la France dans ce commerce est de 3 918 millions aux importations et de 2 790 millions aux exportations⁠ ⁠; cette part est à peu de chose près la même qu’avant la guerre. Cependant, voici qu’après avoir incité l’Algérie à produire, les agriculteurs français se plaignent qu’elle produit trop, tout au moins trop de vin et trop de blé et leur fait une concurrence sérieuse. C’est là, comme le dit très justement M. André Sayous, un véritable malthusianisme économique⁠ ⁠; on retrouve dans ces plaintes des traces de la vieille conception d’après laquelle les habitants des colonies devaient subordonner tous leurs actes à l’intérêt de la métropole, ne pas lui faire concurrence tout en lui offrant de larges débouchés. Des vues aussi étroites ne sont plus de mise. L’Algérie fait partie intégrante du territoire français⁠ ⁠; il faut espérer qu’aucune atteinte, sous quelque forme que ce soit, ne sera portée à l’union douanière, qui est si complète entre la France et l’Algérie qu’il est impossible de dissocier les avantages et les inconvénients qui en résultent pour chacune d’elles. Pour un pays comme le Sahara, dont le principal caractère est l’immensité, l’apparition des moyens de transport modernes est autre chose qu’un simple progrès : c’est toute une révolution, le début d’une ère nouvelle, un tournant brusque de l’histoire. La télégraphie sans fil assure la liaison entre les postes, leur permet de se communiquer les renseignements et de se prêter un mutuel appui. L’automobile et l’avion suppriment l’obstacle saharien par la rapidité de son franchissement et opèrent peu à peu la jonction effective de nos possessions nord-africaines et intertropicales.

C’est en I915 que furent tentés les premiers essais d’automobilisme au Sahara⁠ ⁠; le commandant Meynier construisit une piste automobile et des camionnettes à pneus jumelés atteignirent In-Salah⁠ ⁠; peu à peu, le rayon d’action s’étendit et en 1920 l’automobile parvenait au Hoggar. L’invention de la chenille souple, mise à l’épreuve dans la région de Touggourt, permit d’envisager une traversée complète du désert. Le 17 décembre 1922, sur l’initiative du général Etienne et de M. André Citroën, une caravane composée de cinq voitures de 1o C. V., la mission Haardt-Audouin- Dubreuil, partait de Touggourt et par le Hoggar arrivait à Bourem sur le Niger le 6 janvier 1923, ayant couvert en vingt-deux jours un parcours de 2 800 kilomètres⁠ ⁠; la mission, après avoir poussé jusqu’à Tombouctou, rentra en Algérie par le même itinéraire. En novembre 1923, les frères Georges et René Estienne parcourent l’itinéraire de Colomb-Béchar au Niger par Beni-Abbès, Adrar, Ouallen et Tessalit, que la mission Gradis reconnaît à son tour en janvier et novembre 1924. Bientôt la voiture à six roues jumelées tend à se substituer à l’auto-chenille, l’autochenille elle-même se perfectionne et les deux types de véhicules luttent de vitesse. La piste de Colomb-Béchar à Bourem est désormais fréquentée régulièrement et met le Niger à cinq jours de l’Oranie.

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Les débuts de l’avion au Sahara furent tragiques. Le général Laperrine, qui en avait tout de suite saisi les avantages, avait obtenu en 1917 la création d’une escadrille saharienne. La première traversée aérienne du désert fut effectuée en 1920 par le commandant Vuillemin⁠ ⁠; le général Laperrine y trouva la mort en plein Sahara, après dix jours de souffrances et de privations. La traversée aérienne a été renouvelée en 1925 par l’escadrille Tulasne, de Gao à Colomb-Béchar et retour à Gao, puis par Vuillemin et Pelletier-Doisy, par les Belges Thieffry et Roger, par Lemaître et Arrachard. On s’efforce, par une pénétration progressive et méthodique, d’aboutir graduellement à une liaison régulière.

En 1923, la question du chemin de fer transsaharien fut reprise à nouveau. Le Conseil supérieur de la défense nationale émit un vœu en faveur de la construction d’une voie ferrée reliant l’Afrique du Nord à l’Afrique occidentale⁠ ⁠; il conseillait un tracé partant d’Oran, passant par Ras-el-Ma, Colomb-Béchar et Adrar, atteignant la boucle du Niger à Tosaye et aboutissant dans la région de Ouagadougou⁠ ⁠; il préconisait une ligne à voie normale de I m. 44 et la traction par locomotive à combustion interne, sans préjudice des possibilités d’électrification. A partir de 1926, à la suite d’une mission transsaharienne des délégués des Chambres de commerce d’Oran, d’Alger et de Constantine, une ardente campagne imposa la question à l’attention publique. Par la loi du 7 juillet 1928, un organisme d’études du chemin de fer transsaharien fut créé au ministère des Travaux publics et doté d’un crédit de Il millions et demi⁠ ⁠; le directeur de cet organisme, M. Maître- Devallon, a fait connaître son avis sur l’entreprise au triple point de vue technique, économique et administratif. Le rapport préconise le tracé par Oran, Oudida, Bou- Arfa, Colomb-Béchar, Reggan, In-Tassit, aboutissant au Niger à Gao. La dépense de construction est évaluée à 3 milliards et la durée des travaux à huit ans. Le transsaharien ne présente pas de difficultés techniques insurmontables. Les objections qui lui sont faites sont de nature économique. Ses partisans envisagent, au bout de quelques années, un trafic de 400000 tonnes et de 70000 voyageurs⁠ ⁠; ses adversaires prétendent qu’un train de marchandises par an suffirait à transporter toutes les denrées qui emprunteront cet itinéraire et que la zone productive du Soudan sera toujours drainée par la voie moins coûteuse de l’Atlantique. On objecte aussi que, dans l’outillage de notre empire colonial, d’autres tâches plus urgentes et plus immédiatement productives s’imposent à nous. On fait remarquer enfin que l’automobile et bientôt sans doute l’avion fourniront aux voyageurs pressés, et que la dépense n’effraie pas, la solution au moins provisoire de la traversée rapide du UN PUITS AU HOGGAR désert. (dessin de P.-E. Dubois).

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UN PUITS AU HoGGAR, d’après un dessin de Paul-Elie Dubois
Gravure UN PUITS AU HoGGAR, d’après un dessin de Paul-Elie Dubois

C’est au point de vue politique que l’utilité du transsaharien est incontestable. L’Afrique du Nord et l’Afrique occidentale jouent un rôle croissant dans notre vie nationale⁠ ⁠; chaque progrès, chaque pas en avant qu’elles feront rendra de plus en plus nécessaire de les souder l’une à l’autre par une voie ferrée. Le Sahara, le plus grand désert du monde, est un très grave obstacle à la mise en valeur des régions intertropicales de l’Afrique et à la cohésion de l’empire colonial français. Cet obstacle ne peut être vaincu que par le rail. On ne saurait que s’associer sur ce point aux conclusions de l’explorateur Foureau : « Considéré en tant qu’affaire commerciale, écrivait-il, je n’ai qu’une très médiocre confiance dans le rendement probable du transsaharien devant le néant du trafic que j’entrevois. Mais, si on ne veut le considérer que comme un instrument de domination (d’autres disent un chemin de fer impérial, et c’est évidemment la même chose), le transsaharien, sous ce point de vue spécial, serait une œuvre splendide, aplanirait bien des difficultés, supprimerait bien des obstacles. » Il n’est pas un Français qui ne souhaite la réalisation de ce projet grandiose, qui s’exécutera tôt ou tard. Les avis ne diffèrent que sur son opportunité et son degré d’urgence.

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En tout état de cause, la pacification du Sahara occidental est la mesure préliminaire indispensable à l’exécution de ce grand dessein. Or, si la situation est demeurée excellente dans le Sahara central, dans le Sahara touareg, elle est par contre devenue fort mauvaise dans la partie méridionale des confins algéro-marocains. Rien n’a subsisté de l’œuvre qu’avait accomplie dans ces régions le général Lyautey et de la sécurité qui régnait jusqu’en 1912 et même jusqu’en 1918⁠ ⁠; à cette époque, on circulait commodément et sans escorte de Colomb- Béchar à Bou-Denib, alors qu’aujourd’hui on ne peut plus sortir de Colomb-Bechar autrement qu’en auto- LA TENTE TOUAREG (d’après une étude peinte de P.-E. Dubois). mitrailleuse. Les attentats sont devenus innombrables⁠ ⁠; ils ont été sans cesse en s’aggravant et en se multipliant. En 1927 et en 1928, il y a plus de go rencontres entre les dissidents et nos forces de police⁠ ⁠; nos pertes par le feu ont été de 264 tués et 129 blessés. Le 8 décembre 1928, trois automobiles de l’armée furent attaquées près de Taghit⁠ ⁠; les officiers qui les occupaient, parmi lesquels le colonel Clavery, chef du territoire d’Aïn-Sefra, furent tués⁠ ⁠; le 14 octobre 1929, un groupe de légionnaires, attaqué à 30 kilomètres de Colomb- Béchar, près de Maharidja, par un djich d’Ait-Hammou, fut complètement massacré⁠ ⁠; il eut 48 morts et 16 blessés.

LA TENTE TOUAREG, d’après une étude peinte de Paul-Elie Dubois
Gravure LA TENTE TOUAREG, d’après une étude peinte de Paul-Elie Dubois

Cette situation n’a d’autre cause que la politique de faiblesse suivie dans ces régions depuis 1918. Nous avons subi à cette époque un grave échec au Tafilelt et nous ne l’avons pas réparé. Notre prestige, sur lequel repose toute notre sécurité, en a subi une grave atteinte. Le défaut d’entente et de coordination des efforts entre l’Algérie et le Maroc a fait le reste. Pour y remédier, des décrets du 3 février 1930 ont reconstitué un commandement militaire des confins du Sud algéro-marocain, analogue à celui qu’a jadis exercé le maréchal Lyautey et comprenant à la fois des territoires algériens et des territoires marocains. On a fait dépendre ce commandement du Maroc : on peut se demander si c’est bien la meilleure solution, car cette zone saharienne, que la géographie et l’histoire rattachent à l’Algérie, est plus à sa portée et elle est mieux en état d’y intervenir utilement.

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L’Algérie réclame depuis plusieurs années avec insistance les deux mesures indispensables pour faire cesser cet état de choses : l’occupation du Tafilelt et la construction de la voie ferrée de Colomb-Béchar au Ziz. Il est déraisonnable d’être à Bou-Denib et de ne pas être au Tafilelt, où se concentrent et se ravitaillent tous les pillards, et où les Doui-Menia, tribu de notre obédience, ont des palmeraies et des parcours. On hésite devant cette opération comme on a longtemps hésité à occuper In-Salah, qui jouait le même rôle pour le Sahara central⁠ ⁠; pour le Tafilelt comme pour In-Salah, on s’exagère beaucoup les difficultés. Depuis le mois de mai 1929, les consignes imposées aux troupes et qui les réduisaient à la défensive la plus passive ont été quelque peu détendues et le prolongement de la voie ferrée de Colomb-Béchar vers le Tafilelt a été enfin décidé.

C’est surtout en matière de politique saharienne qu’une meilleure coordination des efforts de l’Afrique du Nord s’impose avec urgence. Il n’y a point de Sahara algérien ni de Sahara marocain, mais le Sahara tout court. « Le Sahara n’appartient à personne », disaient avec raison les négociateurs du traité de 1845. Et la conférence nord-africaine de 1923 disait de même : « Le Sahara occidental est une vaste région qui constitue l’hinterland de l’Algérie, du Maroc et de l’Afrique occidentale française, sa répartition entre les trois colonies n’existe pas. » Il faut laisser les Compagnies sahariennes des territoires du Sud faire la police dans les vastes régions qui s’étendent entre la vallée de la Saoura, le cours du Dra, l’Atlantique et la Mauritanie et leur créer des points d’appui dans la zone que traversent les rezzous pour se rendre du Dra au Soudan. L’intérêt français doit prévaloir sur les conceptions plus ou moins particularistes. Un avenir prochain réalisera, dans ces vastes régions, nous n’en doutons pas, la sécurité par l’unité.

CHAMELIER SAHARIEN, cul-de-lampe
Gravure CHAMELIER SAHARIEN, cul-de-lampe
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MONUMENT AUX FONDATEURS DE L’ALGÉRIE, d’après la sculpture de Bouchard, frontispice
Gravure MONUMENT AUX FONDATEURS DE L’ALGÉRIE, d’après la sculpture de Bouchard, frontispice
L’OUVREN A GA PRANCE EN ALGÉRIE

CONCLUSION LE BILAN D’UN SIÈCLE L’œuvre de la France en Algérie. — Le bilan scientifique. — Le bilan économique. — Le bilan politique. — Le rôle de l’Algérie dans l’empire colonial français. A France fête en 1930 un glorieux centenaire, celui de son établissement en Algérie. Comme l’a proclamé M. Jules Cambon, on peut appliquer à notre cuvre dans le Nord de l’Afrique ce que Burke disait de celle des Anglo-Saxons en Amérique : « Nos pères ont transformé une solitude sauvage en un glorieux empire et ils ont fait la plus grande et la plus honorable conquête, non pas en détruisant, mais en développant la richesse, le nombre et le bonheur de la race humaine. » ment de cette œuvre, à des difficultés formidables, Nous nous sommes heurtés, dans l’accomplissequ’il ne faut pas sous-estimer. Les unes tenaient à la nature même du pays : acci- 521 denté, morcelé, de parcours difficile, soumis à un climat tour à tour torride et glacé, à des pluies tantôt trop rares et tantôt surabondantes. Les autres provenaient des hommes, montagnards indomptables comme les Kabyles ou nomades insaisissables comme les Sahariens, tous belliqueux, farouches, auxquels l’islam non moins que leur propre tempérament faisait un devoir de lutter jusqu’à la mort contre le chrétien et contre l’étranger. Enfin d’autres difficultés et non les moins graves dérivaient de nos révolutions intérieures, de nos changements de méthode et pour tout dire de notre inexpérience coloniale : la France a finalement triomphé de tout cela. il fallait d’abord connaître le pays et ses habitants, dont nous Pour bien administrer l’Algérie et la mettre en valeur, ignorions tout en 1830. Notre bilan scientifique est considérable. Dès 1839, une exploration scientifique de l’Algérie fut entreprise par ordre du gouvernement. La commission chargée de cette exploration comprit vingt membres, dont huit désignés par l’Académie des Sciences et cinq choisis par l’Académie des Inscriptions⁠ ⁠; parmi eux figuraient Bory de Saint-Vincent, Berbrugger, Carette, Delamare, Enfantin, Pellissier, Ravoisié, Renou⁠ ⁠; les travaux qu’elle publia formèrent un ensemble des plus considérables. A une époque plus récente, les Ecoles supérieures d’Alger, fondées par Paul Bert en 1879 et devenues l’Université d’Alger en 1909, ont produit des ouvrages de la plus haute valeur. Des travaux innombrables, qui remplissent des bibliothèques entières et dont quelques-uns sont de premier ordre, sont dus à des officiers, à des administrateurs, à des hommes de toutes professions et de toutes origines, qui se sont passionnés pour cette terre où tant de problèmes nouveaux s’offraient à notre curiosité. La géologie a été étudiée par Pomel, Ficheur et leurs élèves⁠ ⁠; le climat par Thévenet⁠ ⁠; la flore par Battandier, Trabut, Maire⁠ ⁠; la géographie, en particulier celle du Sahara, par Gautier, Chudeau⁠ ⁠; l’agronomie par Hardy, Rivière, Lecq, Marès, Couput, Vivet, Ducellier⁠ ⁠; des recherches de première importance sur les maladies spéciales à l’Algérie, en particulier sur la malaria, ont été faites par Laveran, Maillot, Sergent, Folley. Un biologiste tout à fait éminent, connu dans le monde entier par ses découvertes sur les infusoires, Emile Maupas, a vécu et travaillé à Alger. Dans le domaine des sciences morales et politiques, les mœurs et la sociologie indigènes ont été étudiées par Carette, Daumas, Hanoteau, Letourneux, Doutté⁠ ⁠; le droit musulman par Morand, Milliot⁠ ⁠; la linguistique arabe et berbère par René Basset, Motylinski, William Marçais, le Père de Foucauld. Il faut mettre hors de pair le magnifique ouvrage de S. Gsell sur l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord⁠ ⁠; peu d’œuvres de notre temps

522 523 L E BILAN ÉCO- NOMIQUE

font autant d’honneur à la science française. L’histoire musulmane a été éclaircie par de Slane, Brosselard, Masqueray, Georges Marçais, Alfred Bel, Luciani⁠ ⁠; l’histoire moderne par Pellissier de Reynaud, Cat, de Grammont, de Peyerimhoff, Esquer, Yver. Des recueils d’inscriptions, des collections de textes ont été publiés, des revues consacrées à l’étude de l’Afrique du Nord ont été fondées. Le centenaire de Algérie a été l’occasion d’un nouvel inventaire, qui comprend de nombreuses et belles publications, telles que l’Iconographie de l’Algérie de G. Esquer. Enfin il faut noter l’influence de la conquête de l’Algérie sur la littérature française avec Fromentin, Masqueray, Louis Bertrand⁠ ⁠; sur la peinture avec Delacroix, Fromentin, Guillaumet, Dinet et beaucoup d’autres. Des écrivains et des artistes algériens, voire même indigènes, participent à ce mouvement depuis quelques années et accroissent le patrimoine intellectuel de la France. d’anarchie et de mauvaise administration, périodiquement L’Algérie en 183o était un pays pauvre, ruiné par des siècles dévasté par la famine et la peste. Les indigènes, agriculteurs ou pasteurs, ne demandaient à la terre que ce qui était strictement nécessaire à leur subsistance⁠ ⁠; leurs méthodes de culture étaient si barbares, ils étaient si impuissants à combattre les caprices du climat, que ce strict nécessaire leur était souvent refusé. Le commerce était nul, la seule industrie était la piraterie.

Les Français ont, plus que les Romains eux-mêmes, fait faire à l’agriculture algérienne des progrès immenses⁠ ⁠; ils ont étendu les surfaces cultivées, tiré meilleur parti des cultures anciennes, introduit des cultures nouvelles.

C’est le climat de l’Algérie qui imprime à son économie rurale son caractère spécial, détermine le choix des cultures et impose les pratiques agricoles. Sont exclues les cultures tropicales, café, canne à sucre, indigo, qu’on avait vainement essayées dans les premières années de la conquête. Les cultures algériennes sont essentiellement des cultures méditerranéennes. Elles souffrent surtout de la rareté et de l’irrégularité des pluies. Divers moyens permettent d’y remédier dans une certaine mesure⁠ ⁠; ce sont l’irrigation, qui affranchit le cultivateur des caprices de l’atmosphère⁠ ⁠; le dry farming, qui emmagasine l’eau des pluies dans le sol⁠ ⁠; la pratique des cultures arborescentes, qui résistent mieux à la sécheresse que les plantes annuelles.

Le meilleur et le plus sûr de ces moyens est l’irrigation. Il existe en Algérie un millier d’entreprises d’irrigation arrosant plus de 200 000 hectares. De grands barrages-réservoirs sont en construction qui accroîtront notablement cette surface, en particulier dans la plaine du Chélif, au prix de travaux coûteux. Mais l’irrigation n’est pas une panacée dans l’Afrique du Nord⁠ ⁠; les surfaces irrigables seront toujours très restreintes, quoi qu’on fasse, et les oueds algériens font bien pauvre figure à côté du Nil, du Gange, du Niger, de l’Euphrate. C’est surtout en favorisant la pénétration de l’eau dans le sol pendant la période des pluies qu’on constituera des réserves aquifères souterraines qui permettront à l’Algérie de lutter contre la sécheresse. Dans les régions sahariennes, où aucune culture n’est possible sans irrigation, les Européens sont venus au secours des indigènes⁠ ⁠; la corporation des puisatiers indigènes, qui avaient le monopole du pénible et dangereux travail du forage des puits artésiens, a cédé la place à l’industrie française, qui a obtenu dans l’Oued-Rir des résultats merveilleux et rendu la vie à beaucoup d’oasis qui se mouraient. Mais aux Européens aussi les conditions naturelles imposent en cette matière des limites assez étroites.

CONCLUSION

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De toutes les cultures de l’Algérie, les céréales sont celles qui occupent de beaucoup les plus vastes surfaces, 3 millions d’hectares en moyenne sur 4 millions d’hectares cultivés. Un ensemble de procédés, connus sous le nom de dry farming, ont pour but et pour effet d’utiliser le plus complètement possible l’eau des précipitations atmosphériques, de réduire au minimum les pertes d’eau par évaporation et de faire profiter une récolte de l’eau tombée pendant deux années consécutives. Le dry farming a permis d’une part d’augmenter, de régulariser les rendements, d’autre part de consacrer à la culture des céréales des régions situées à la limite du Tell et des steppes, comme le Sersou, où on ne s’y livrait pas autrefois. Les indigènes, par leur nombre et par les espaces qu’ils détiennent, sont les grands producteurs de céréales de l’Algérie⁠ ⁠; sur 3 millions d’hectares, ils en ensemencent environ 2 300 000⁠ ⁠; ils cultivent de préférence l’orge et le blé dur. Les Européens pratiquent aussi la culture des céréales, surtout dans les plaines un peu sèches de l’intérieur, telles que la plaine de Bel-Abbès et celle de Sétif⁠ ⁠; ils ensemencent surtout le blé tendre et l’avoine et obtiennent des rendements plus élevés et plus réguliers que les indigènes. Une augmentation très notable peut être réalisée par la mise au point des cultures indigènes et par la collaboration entre les indigènes et les colons. La moyenne de l’exportation algérienne est de I 200 000 quintaux de blé et de 800 000 quintaux d’orge⁠ ⁠; mais elle atteint souvent des chiffres beaucoup plus élevés dans les bonnes années⁠ ⁠; par contre, si la récolte est déficitaire, l’Algérie devient importatrice.

La vigne est la plus importante des cultures européennes et son développement est le fait économique le plus remarquable de l’histoire moderne de l’Algérie. Le

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vignoble couvre 238 000 hectares et donne en moyenne 8 millions d’hectolitres. La constitution du vignoble a entraîné de grands frais et exigé des mises de fonds considérables. Mais de grandes fortunes se sont faites dans la culture de la vigne⁠ ⁠; les bénéfices de la récolte d’une année ont été parfois égaux ou supérieurs au prix d’achat de la propriété. Une pareille réussite est la meilleure des réclames pour un pays neuf. La médaille a son revers : on a souvent dénoncé les inconvénients de la culture de la vigne qui, aux dangers de toutes les monocultures, joint ceux de porter sur une production que les indigènes ne consomment pas, qui, dans beaucoup de pays, est regardé comme un produit de luxe ou même prohibé, enfin qui concurrence directement une des grandes cultures de la France métropolitaine. Les Algériens s’en rendent parfaitement compte et ne demandent pas mieux que de porter leurs efforts sur les autres cultures qui se révéleront suffisamment rémunératrices.

L’olivier a toujours joué dans l’Afrique du Nord un rôle considérable, dont témoignent les restes d’anciennes plantations, les ruines de moulins, les textes des écrivains. La zone de culture est très étendue⁠ ⁠; dans l’Algérie intérieure, beaucoup de montagnes qui ne portent qu’une maigre brousse pourraient être mises en valeur par des plantations d’oliviers. Sur 7 millions d’arbres en rapport, 4 appartiennent aux indigènes et 3 aux Européens⁠ ⁠; la production moyenne peut être évaluée à 340 000 hectolitres. A côté de l’olivier, beaucoup d’autres cultures fruitières, notamment le figuier, l’amandier, l’abricotier, occupent une place importante dans l’économie algérienne. Le palmier-dattier est la principale, on peut même dire l’unique richesse des territoires du Sud⁠ ⁠; on y compte 5 millions de dattiers en rapport, dont 168000 appartiennent aux Européens. La production moyenne est de I 500 000 quintaux de dattes, dont 280 000 quintaux de dattes fines.

La culture coûteuse et délicate des agrumes ne pénètre pas dans l’intérieur, trop froid et trop continental, mais les plaines sublittorales, où la température moyenne est élevée et l’irrigation possible, lui sont très favorables. Il en est de même des primeurs, qui se sont beaucoup développées depuis trente ans au voisinage de la mer et des ports d’embarquement. Ces cultures pourraient progresser beaucoup encore avec une organisation appropriée des transports et de la vente.

Parmi les cultures industrielles, la principale est le tabac, qui a pris un grand développement dans ces dernières années⁠ ⁠; la superficie qu’il occupe est en moyenne de 30 000 hectares, donnant 300 000 quintaux⁠ ⁠; la moitié appartient aux Européens. La culture des plantes à parfum couvre 4 000 hectares⁠ ⁠; celle du coton 8000 hectares, donnant 50000 quintaux de coton brut. Les cotons algériens, produits par les variétés égyptiennes sélectionnées, présentent les mêmes qualités que ceux de l’Egypte et peuvent être employés aux mêmes usages⁠ ⁠; mais les surfaces propres à cette culture sont assez restreintes. Les meilleurs spécialistes pensent qu’en utilisant toutes les terres favorables, on pourrait produire en Algérie au maximum 12 à 13 000 tonnes⁠ ⁠; c’est un appoint qui ne serait pas négligeable, aussi bien pour l’industrie française que pour la fortune de la colonie, mais qui ne permet pas d’espérer que le coton puisse, comme on l’a suggéré, remplacer la vigne.

CONCLUSION

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Ainsi les Européens ont rénové la culture des céréales par le dry farming, celle de l’olivier par les procédés améliorés de plantation, de taille, de fabrication de l’huile. Ils ont créé ce magnifique vignoble qui fait de la Mitidja, « l’infecte Mitidja » comme on disait à l’époque de la conquête, une des plus riches plaines du monde⁠ ⁠; les bénéfices de la culture des primeurs, du tabac, du coton sont venus s’y joindre. En tout cela, ils ont été suivis, bien qu’avec quelque lenteur et d’une manière encore insuffisante, par les indigènes, dont ils ont été les bienfaiteurs par les salaires qu’ils leur ont distribués et plus encore par les exemples qu’ils leur ont donnés.

L’élevage s’associe à l’agriculture dans des proportions variables. Les indigènes sont les grands éleveurs de l’Algérie comme ils sont les plus grands cultivateurs de céréales et les Européens ne possèdent qu’une faible part du cheptel⁠ ⁠; c’est sans doute la raison pour laquelle l’élevage a fait peu de progrès⁠ ⁠; des modes d’association entre Européens et indigènes sont présentement essayés qui remédieront sans doute à cet état de choses. On compte I million de bœufs, 200 000 chevaux, 150 000 mulets, 8 millions de moutons, 4 millions de chèvres et 200 000 chameaux. Entre le bœuf, animal tellien, et le chameau, animal saharien, le mouton est l’animal par excellence de la steppe algérienne et sa principale richesse. Le troupeau ovin est sujet à de grandes variations⁠ ⁠; après avoir été très éprouvé de 1920 à 1926 par les années de sécheresse, il s’est maintenant reconstitué. L’espace réservé à l’élevage transhumant lui est disputé par la reconstitution de la forêt, par les cultures européennes et indigènes. Pour compenser cette réduction de terrains de parcours, il faut tirer meilleur parti de ce qui reste, et ne pas laisser péricliter l’industrie pastorale, qui est une des grandes richesses de l’Algérie.

Les Européens ont mis en valeur un certain nombre de produits spontanés que les indigènes ne savaient pas utiliser et qui sont loin d’être négligeables. Tels sont les produits forestiers, l’alfa, les ressources fournies par la pêche maritime, enfin les produits miniers. Parmi les produits forestiers, le principal est le liège, dont la production atteint 250 000 quintaux. L’alfa, graminée spontanée des steppes,

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dont l’Algérie exporte 150 000 tonnes, est utilisée pour la papeterie. La pêche du corail, qui a joué un si grand rôle pendant près de trois siècles, est abandonnée, mais la pêche des poissons sédentaires destinés à être consommés à l’état frais, celle des poissons migrateurs, tels que le thon et la sardine, font vivre 6 000 pêcheurs.

L’Algérie renferme d’importantes richesses minérales, dont les principales sont les gisements de phosphate de chaux et les minerais de fer. On extrait actuellement 8o0 000 tonnes de phosphates, dont 700 000 sont fournis par le gisement du Kouif près de Tébessa. Mais l’Algérie est moins favorisée que la Tunisie et le Maroc à cet égard⁠ ⁠; les gisements qu’elle possède sont situés plus loin de la mer et des ports d’embarquement⁠ ⁠; ils sont surtout d’une teneur moins élevée que les phosphates marocains, dont la concurrence menace gravement certaines exploitations nord-africaines. Les minerais de fer sont en général des carbonates et des hématites très riches, ordinairement purs de phosphore, très propres à la fabrication des fontes Bessemer et particulièrement recherchés en Angleterre⁠ ⁠; les gisements qui fournissent les plus forts tonnages se trouvent dans la région littorale à l’ouest d’Oran et à la frontière algéro-tunisienne, où sont situés les dômes ferrugineux de l’Ouenza et du Bou-Kadra. L’Algérie paraît appelée à devenir un des principaux pays producteurs de fer du monde⁠ ⁠; la production actuelle dépasse 2 millions de tonnes. Après les minerais de fer et les phosphates, ce sont les minerais de zinc et de plomb qui accusent la production la plus importante. De nombreux gites métallifères ne sont pas exploités faute de main-d’œuvre et surtout de voies de communication. Les exploitations minières ont amené la création d’agglomérations relativement importantes dans des régions autrefois désertes, apporté aux voies ferrées et aux ports des éléments de trafic considérables, fourni des ressources au budget de la colonie. Cependant les avantages que l’Algérie retire de ce genre d’exploitations ne sont en aucune façon comparables à ceux que lui laisse l’agriculture, les minerais n’étant l’objet d’aucune transformation dans le pays même et étant exportés à l’état brut.

Les industries indigènes sont en général de petites industries familiales qui ne travaillent pas pour l’exportation. Elles étaient entrées dans une décadence profonde, à laquelle on s’est efforcé de porter remède. Seules, les industries de la broderie et du tapis semblent pouvoir renaître. Quant aux industries européennes, ce sont principalement des industries dérivées de l’agriculture, telles que les minoteries, les fabriques de pâtes alimentaires, les distilleries, les moulins à huile. Une grande partie de la récolte de tabac est manufacturée sur place, ainsi qu’une cer- 527 taine quantité de lièges. La plupart de ces industries ne comportent que des installations rudimentaires⁠ ⁠; il est évidemment possible de les développer dans une certaine mesure, mais l’Algérie ne présente pas jusqu’à nouvel ordre des conditions très favorables à la grande industrie. Il est vraisemblable qu’elle trouvera longtemps encore avantage à échanger ses produits agricoles contre les produits manufacturés de France et d’Europe.

CONCLUSION

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Les voies de communication sont indispensables à la mise en valeur de l’Algérie. Dans les vieux pays, la route et le rail drainent un trafic préexistant : ils le créent dans les pays neufs. Un bon réseau de communications est d’autant plus nécessaire que la Berbérie est complètement dépourvue de cours d’eau navigables⁠ ⁠; c’est un corps sans artères, où le sang ne circule pas. Seul, le rail permet aux forces militaires de se transporter rapidement d’un point à un autre, favorise les échanges, diminue le prix de revient des objets manufacturés, facilite aux indigènes la vente de leurs récoltes et de leur bétail, arrache enfin les tribus à leur isolement pour les faire vivre de la vie générale. La vapeur triomphe de la distance, qui a toujours été en Algérie le grand obstacle⁠ ⁠; elle est, pour tout dire d’un mot, le véhicule de la civilisation. A côté de plus de 5 000 kilomètres de routes nationales et d’environ 20 000 kilomètres de chemins de grande communication ou vicinaux, l’Algérie compte 4 789 kilomètres de chemins de fer d’intérêt général en exploitation. C’est peu pour assurer les échanges sur 300 000 kilomètres carrés peuplés de 5 millions d’habitants. Mais on ne saurait en aucune façon comparer à cet égard l’Algérie aux pays de l’Europe occidentale. Du fait que la population est très clairsemée sur des espaces immenses, des voies de communications sont plus nécessaires que partout ailleurs, mais elles sont aussi moins productives. La ligne parallèle à la mer, avec les voies qui lui servent de débouchés vers les ports, est à peu près la seule dont l’exploitation soit rémunératrice⁠ ⁠; les lignes du Sud, trop éloignées des pays de colonisation et de culture, sont, sauf quelques exceptions, assez peu productives. Mais les recettes nettes des chemins de fer ne permettent pas à elles seules d’évaluer leur utilité. Le premier et le plus incontestable produit du réseau algérien, le maintien de la sécurité, l’accroissement de la fortune publique, ne peut guère se chiffrer.

Quel que soit le sort ultérieur des projets de transsaharien, il est bien évident que c’est la façade méditerranéenne qui restera toujours la façade la plus vivante et la plus intéressante. Les échanges de « l’ile du Maghreb » se font par ses ports dans une proportion de plus de 95 pour 100. Pour les ports comme pour les autres travaux publics, la France a longtemps hésité à faire les avances de fonds néces-

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saires à la mise en valeur. Aujourd’hui, les ports d’Alger, d’Oran, Philippeville, de Bône et de Bougie sont très complètement outillés⁠ ⁠; des travaux de moindre importance ont été effectués dans un certain nombre de ports secondaires. Alger et Oran sont les premiers ports de l’Afrique du Nord. Point de départ des voies ferrées qui se dirigent vers Constantine et Tunis d’une part, vers Oran et Casablanca de l’autre, situé à égale distance des deux extrémités de la Berbérie, sensiblement sous le méridien de Paris et de Marseille, siège du gouvernement général et centre de population européenne le plus important de toute l’Afrique, Alger est, pour une grande partie des voyageurs et des marchandises à destination ou en provenance de l’Europe, le point d’arrivée et le point de départ⁠ ⁠; il reçoit environ les deux tiers des envois de la métropole en Algérie⁠ ⁠; sa part dans les exportations est proportionnellement moindre, mais reste néanmoins considérable. Alger vient immédiatement après Marseille au point de vue du mouvement général de la navigation⁠ ⁠; il se classe au sixième rang pour le tonnage des marchandises (3700000 tonnes en 1929). Dans l’Algérie occidentale, le port d’Oran concentre la plus grande partie du trafic⁠ ⁠; son mouvement s’accroît avec une rapidité extraordinaire, il a même dépassé Alger en 1929 (3 800 000 tonnes de marchandises et 6 200000 tonnes de relâcheurs)⁠ ⁠; la construction de nouvelles lignes destinées à faire entrer dans sa sphère d’influence une partie du Maroc, peut-être même du Soudan, lui garantissent un bel avenir. Dans l’Algérie orientale, le trafic se partage entre les trois ports de Bougie, de Philippeville et de Bône, Bône l’emportant d’ailleurs sur ses rivaux, à cause de ses exportations de phosphates et de minerais. Au total, le mouvement annuel des marchandises embarquées et débarquées en Algérie s’élève à près de 12 millions de tonnes.

Le mouvement commercial de l’Algérie consiste essentiellement dans la vente des produits du sol et l’achat de produits manufacturés, le second de ces facteurs étant lui-même conditionné par le premier. On constate à la fois une progression constante et rapide des importations et une tendance des exportations à égaler, quelquefois à dépasser le chiffre des importations. A l’importation, la nomenclature des articles est extrêmement variée⁠ ⁠; les plus importants sont les tissus, les machines, le charbon, l’essence, le sucre, le café. A l’exportation, les produits de la viticulture viennent au premier rang (un milliard et demi), puis les céréales, les légumes frais et secs, les fruits de table, le tabac en feuilles, l’huile d’olive, les produits de l’élevage, animaux sur pied, laines et peaux, les produits naturels tels que le liège, l’ala, le crin végétal, enfin les produits miniers. Les produits manufacturés sont peu nombreux : les tabacs et quelques tapis.

HISTOIRE DES COLONIES. T. I1.

CONCLUSION

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La part de la France dans le commerce de l’Algérie est considérable, aussi bien à l’importation qu’à l’exportation. En 1929, sur un commerce de près de 10 milliards, elle est de plus de 7 milliards, 77 pour 10o des importations et 74 pour 100 des exportations⁠ ⁠; la presque totalité des produits de l’agriculture et de l’élevage sont exportés en France⁠ ⁠; seuls, une partie des alfas, des lièges, des minerais et des phosphates vont à l’étranger. L’Algérie arrive au cinquième rang des fournisseurs de la France, après la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l’Allemagne et la Belgique, au quatrième rang de ses clients, après la Grande-Bretagne, la Belgique et l’Allemagne. L’Angleterre est loin de prendre une part aussi prépondérante dans le commerce de l’Inde et de l’Australie. C’est surtout au point de vue économique que l’Algérie est véritablement un prolongement de la France et lui est plus étroitement unie qu’aucune autre colonie à sa métropole.

LE BILAN PO LITIQUE

Les ressources de l’Algérie ne sont pas incommensurables⁠ ⁠; ce n’est pas un Eldorado ni un pays de cocagne⁠ ⁠; elle joue néanmoins un rôle économique déjà important dans la vie nationale⁠ ⁠; ses ressources sont loin d’être toutes mises en valeur. Elle recèle des trésors d’initiative et de labeur, d’énergie et de hardiesse. Il faut lui faire confiance, elle le mérite. propre du mot, ni une simple réunion de départements fran- « L’Algérie a dit M. Jonnart, n’est ni une colonie au sens çais⁠ ⁠; le régime qui lui convient n’est ni l’autonomie, ni l’assimilation, c’est la décentralisation. » Après avoir longtemps oscillé entre les utopies également funestes du royaume arabe et des rattachements, l’Algérie a enfin reçu, depuis le début du vingtième siècle, la constitution qui lui convient. Son organisation nouvelle tient compte à la fois des colons et des indigènes, fait à la métropole sa part et à la colonie la sienne. Les franchises qui lui ont été accordées, la liberté qui lui a été donnée de gérer ses propres affaires au mieux de ses intérêts, sous le contrôle de la métropole, ne portent aucune atteinte à l’unité et à l’indivisibilité de la République. Ces franchises, dont elle a fait un excellent usage, nul ne songe à les lui retirer et on est à peu près unanime à penser qu’elles doivent être étendues. Des gens mal informés agitent parfois le spectre du séparatisme : la géographie et l’histoire nous enseignent que l’Algérie, dont la superficie utile est très faible, ne présente pas le cadre nécessaire à une existence pleinement autonome, et qu’elle a toujours dépendu d’une domination extérieure, phénicienne, romaine, arabe ou turque, aujourd’hui française. Les quelques centaines de mille Européens qui vivent au milieu de 5 millions d’indigènes ne sauraient se maintenir s’ils n’avaient 530

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derrière eux la masse des 40 millions de Français de la métropole, auxquels les unissent les liens sentimentaux, intellectuels, politiques et économiques les plus étroits. Et les indigènes ne sauraient davantage se passer de la France métropolitaine, qui a assumé leur tutelle, qui accomplit sa tâche de la façon la plus généreuse et à laquelle eux aussi sont unis désormais par des liens multiples. Le séparatisme serait pour l’Algérie le retour au chaos et à la barbarie.

Il n’est pas exact que les colonies parvenues à l’âge adulte doivent se séparer de la métropole comme un fruit mûr tombe de l’arbre. La politique coloniale britannique, pour laquelle nous avons peut-être en France une admiration excessive, aboutit en effet à la séparation des grands Dominions⁠ ⁠; elle ne réussit pas à s’attacher les indigènes, considérés comme des natives à tout jamais incapables de devenir des citoyens britanniques. En France, où n’existe nul préjugé de couleur, de race ou de religion, les idées chrétiennes aussi bien que les idées révolutionnaires et sans doute aussi notre tempérament propre font que nous regardons tous les hommes comme nos frères et nos égaux. Aussi, aucune colonie ne s’est jamais volontairement séparée de nous et de vieilles colonies, que les circonstances historiques ont fait passer sous d’autres dominations, nous sont demeurées attachées, parlent encore notre langue et nous gardent une fidèle affection.

L’œuvre que nous avons entreprise et finalement réalisée en Algérie présente des caractères uniques dans l’histoire coloniale. Dans les colonies tropicales, les Européens, peu nombreux, sont administrateurs, chefs d’entreprises, directeurs de culture⁠ ⁠; ils ne se mêlent pas à la vie indigène, ne gênent pas son fonctionnement, altèrent peu ses caractères. Dans les colonies de la zone tempérée, les Européens, soit qu’ils aient trouvé ces terres inhabitées, soit qu’ils aient détruit la population indigène, sont en général à peu près seuls, peuvent organiser l’administration et se répartir les terres à leur guise. En Algérie, le problème, délicat entre tous, si délicat que beaucoup l’ont cru insoluble, consiste à faire vivre côte à côte une nombreuse population européenne et une population indigène plus nombreuse encore, qui, bien loin de tendre à disparaître, se multiplie avec une extrême rapidité.

Un bloc de 850000 Européens, dont plus de 650 000 Français, vivent aujourd’hui sur le sol de l’Algérie. Alger, Oran, qui étaient encore à la fin du dixneuvième siècle de petites villes provinciales d’aspect vieillot, ont pris place parmi les grandes cités méditerranéennes. Alger, avec 226 0o0 habitants, dont 160 000 Européens, et 273 000 habitants dont 189 000 Européens si l’on y ajoute les satellites qui font partie de l’agglomération algéroise, est la plus grande ville de toute la Berbérie, voire même de tout le continent africain après le Caire et Alexandrie.

CONCLUSION

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Oran a 150000 habitants, dont I21 000 Européens⁠ ⁠; Constantine (94000 habitants) et Bône (52 000 habitants) ont également progressé, quoique dans une moindre mesure.

Le peuplement rural a toujours paru aux vieux Africains le seul moyen d’assurer notre suprématie d’une manière durable par la prise de possession effective du sol⁠ ⁠; un pays finit toujours par appartenir à celui qui y cultive la terre. Si nous voulions être autre chose en Algérie que des passants dont le sable aurait bientôt effacé les pas, notre devoir primordial était d’y implanter et d’y maintenir une population rurale française aussi nombreuse que possible. La tâche était difficile, car le colon est une plante délicate et précieuse, transportée à grands frais, qui ne saurait se passer de soins assidus si on ne veut pas qu’elle soit étouffée par la végétation spontanée. Finalement, nous avons couvert l’Algérie de centaines de villages aux toits rouges qui lui donnent un aspect de province française. L’édifice de la colonisation agricole a somme toute assez bien résisté à la terrible secousse de la grande guerre⁠ ⁠; çà et là cependant, il s’est produit des fissures qu’il faut se hâter de boucher, des brèches qu’il convient de réparer. La présence de l’Européen dans les campagnes est le plus sûr moyen de rapprocher de nous les indigènes et de les tirer de leur antique barbarie, en même temps que d’assurer à tout jamais notre prépondérance dans l’Afrique du Nord.

Un nouveau peuple franco-algérien s’est constitué dans la vieille Régence barbaresque. Ce nouveau peuple est doué de belles qualités physiques et morales. La race est vigoureuse et saine, trempée par le rude climat. L’Algérien est intelligent, énergique, audacieux⁠ ⁠; il a, plus que les Français de la métropole, le goût du risque⁠ ⁠; « il est paysan, dit M. E.-F. Gautier, par l’amour passionné de la terre, mais c’est un paysan aventureux. » Ombrageux et susceptible comme tous les jeunes peuples, il a un vif patriotisme local, qui ne nuit en rien à son profond attachement pour la mère-patrie. La supériorité numérique des Français d’origine est assez faible, mais leur supériorité sociale, politique, intellectuelle, est incontestable et incontestée. Aux Etats-Unis, une minorité d’Anglo-Saxons a digéré, assimilé des populations de toute provenance et de toute origine, Italiens, Allemands, Slaves. Il en a été de même en Algérie. L’Algérien diffère forcément par quelques traits du Français de la métropole, par suite de l’influence du milieu physique d’une part, de la composition ethnique d’autre part. Mais, grâce à la diffusion de la langue française, véhicule de nos idées, ce peuple algérien qui se forme est véritablement nôtre⁠ ⁠; c’est un jeune rameau du vieux tronc gallo-romain. Qu’importe que ce peuple ne soit qu’en partie français par le sang, s’il le demeure par la langue, les idées, les institutions, s’il est marqué de notre empreinte et perpétue notre civilisation.

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Plus de 5 millions d’indigènes musulmans, Berbères ou Arabo-Berbères, vivent sur ce sol de l’Algérie à côté des 850 000 Européens⁠ ⁠; leur nombre a plus que doublé sous notre domination. Nous avons soumis, non sans peine, ces populations farouches et indomptables⁠ ⁠; nous avons prouvé que nous étions forts, et les musulmans ont le respect, le culte de la force. Nous n’en avons pas moins pratiqué à leur égard une politique de rapprochement, d’association, d’émancipation progressive⁠ ⁠; nous nous sommes efforcés de gagner leurs cœurs et nous y avons en somme assez bien réussi. Les indigènes pourront s’associer sans arrière-pensée à la commémoration d’une conquête qui leur a été bienfaisante. Loin d’avoir détruit en Algérie une nation qui n’y a jamais existé, nous l’avons fait naître⁠ ⁠; nous avons délivré les Algériens du joug brutal des Turcs et de leur propre anarchie⁠ ⁠; nous avons mis fin aux guerres entre tribus, aux épidémies, aux famines qui les décimaient. Nous nous sommes efforcés d’améliorer leur condition physique, intellectuelle, économique.

Longtemps immobiles, du moins en apparence, les indigènes ont évolué et évoluent de plus en plus rapidement au contact de la population européenne. Peu à peu, une société essentiellement guerrière, religieuse, patriarcale, se transforme en une société déshabituée des luttes à main armée, préoccupée plus qu’autrefois de ses besoins matériels, où des groupements d’intérêts se subsituent aux anciens groupements de tribus et de familles. Si nulle propagande du dehors ne vient entraver notre œuvre séculaire et nous en retirer le bénéfice, les indigènes, on peut en être assuré, se rapprocheront de nous graduellement.

La politique indigène à pratiquer vis-à-vis des musulmans de l’Algérie est un problème délicat et complexe⁠ ⁠; elle est toute de tact et de nuances⁠ ⁠; elle ne peut être maniée que par des hommes prudents et avisés⁠ ⁠; elle ne s’improvise pas. On oppose parfois l’une à l’autre la méthode du protectorat et la méthode de l’assimilation, la première fondée sur le respect des institutions des indigènes, la seconde s’efforçant au contraire de leur donner nos institutions et nos lois. Chacune de ces deux méthodes a ses avantages et ses inconvénients⁠ ⁠; chacune part d’une idée juste, c’est sa généralisation qui est fausse et dangereuse. Il ne faut toucher à la société indigène qu’avec prudence, avec lenteur, avec méthode, mais enfin elle évolue, que nous le voulions ou non⁠ ⁠; il faut la faire évoluer dans un sens qui tende à la rapprocher de nous et non à l’en éloigner. Il faut respecter les institutions des indigènes dans la mesure où elles sont respectables, les modifier dans la mesure où elles sont modifiables.

Tout n’est pas à blâmer ni à rejeter dans les méthodes algériennes d’assimilation des indigènes. Masqueray rapporte une conversation qu’il eut avec Jules Ferry dans un jardin de Mustapha : « Nous parlions, dit-il, de la Tunisie et de l’Algérie, de la terre du protectorat et de la terre de la conquête, de celle qui nous est venue sans rien perdre d’elle-même et de celle que notre victoire a bouleversée comme une herse aux dents aiguës. M. Ferry nous écoutait, jouissant délicieusement de la grande brise du large. Alors, l’un de nous osa dire que, malgré la quiétude du protectorat, l’Algérie lui était encore plus chère que la Tunisie, justement parce qu’elle exigeait plus d’efforts et parce que nulle part ailleurs, ni en Asie, ni en Amérique, ni en Afrique même, nulle autre nation que la nôtre n’avait entrepris d’assimiler des indigènes musulmans en introduisant au milieu d’eux un élément européen, problème difficile, regardé par beaucoup comme une utopie, mais qu’un jour ou l’autre un homme d’Etat pourrait résoudre en se couvrant de gloire. Il se retourna vers le parleur et le fixa d’un regard métallique, presque étonné, comme un homme surpris dans le secret de sa pensée. »

GONCLUSION

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Certes, notre victoire a bouleversé l’Algérie « comme une herse aux dents aiguës »⁠ ⁠; c’est un troupeau sans bergers et, comme l’a dit M. Jules Cambon, une poussière d’hommes. Mais cette société, qui a perdu ses cadres, se prépare à entrer dans les nôtres. Il est remarquable que les musulmans algériens ne réclament pas l’indépendance comme les Egyptiens, ni une charte constitutionnelle comme les Tunisiens. N’ayant pas, n’ayant jamais eu de souverain national, déclarés Français par le sénatus-consulte de 1865, pourvus de droits électoraux par la loi de 1919, ils aspirent à se confondre avec nous⁠ ⁠; ils réclament des écoles françaises, même pour les filles, un enseignement français⁠ ⁠; ils demandent à prendre à nos côtés une place de plus en plus grande dans nos assemblées délibérantes, à s’associer à nous dans la gestion politique et la mise en valeur économique de l’Algérie. Ils demandent à avoir les mêmes droits que nous, à devenir citoyens français comme nous, en un mot à faire partie de la famille française.

Nous ne sommes pas venus en Algérie simplement pour remettre un peu d’ordre dans l’administration indigène, donner au pays son outillage, après quoi, notre œuvre étant terminée, ce pays se détacherait de nous et nous n’aurions plus à compter que sur sa reconnaissance assez problématique pour les services rendus. Notre but final, conforme à notre idéal d’autrefois et de toujours, à l’idéal de Richelieu et de Louis XIV aussi bien que de la Révolution française, c’est la fondation d’une France d’outre-mer, où revivront notre langue et notre civilisation, par la collaboration de plus en plus étroite des indigènes avec les Français, en un mot par leur francisation. Les Africains sont amenés fatalement à parler notre langue,

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à adopter quelques-unes de nos méthodes et de nos idées, à se confondre peu à peu avec nous. Personne ne peut mettre en doute que cela soit désirable⁠ ⁠; on a seulement contesté parfois que cela soit possible. « La grande œuvre, dit Raymond Aynard, la grande chimère peut-être, si attirante qu’on ne peut s’empêcher de la suivre, c’est l’assimilation du dedans, la création d’une âme commune. C’est une tâche colossale de rapprocher ces colonnes d’Hercule, ces deux humanités qui se sont toujours ignorées ou combattues. » Mais il faut laisser faire le temps, sans lequel ne se crée aucune œuvre durable. Qu’est-ce qu’un siècle dans l’histoire de l’humanité⁠ ⁠? Il faut vingt ans pour faire l’éducation d’un homme : il faut vingt siècles pour faire l’éducation d’une race.

L E RÔLE DE L’ALGÉRIE DANS L’EM- PIRE COLONIAL FRANÇAIS

L’Algérie n’est ni un dominion comme le Canada, ni un Etat sujet comme l’Inde, ni une colonie de la Couronne comme la Jamaïque. La France a repris lœuvre de Rome dans le même esprit que sa devancière, qui tendait à incorporer les provinces à l’Empire : Cuncti gens una sumus. « Nous voulons, dit Onésime Reclus, faire de nos Africains, de quelque race qu’ils soient, un peuple ayant notre langue comme langue commune, car l’unité de langage entraîne peu à peu l’union des volontés. Et nous pouvons espérer que des centaines de millions d’hommes parleront un jour la langue de Victor Hugo, quand auront disparu des nations qui se croyaient beaucoup plus assurées que nous d’une éternelle durée. » grandes de notre histoire nationale, c’est Si la date de 1830 est une des plus que nul événement n’a été plus fécond en conséquences que notre établissement à Alger. C’est il y a cent ans qu’a été posée la première pierre de ce vaste empire colonial africain qui s’étend jusqu’au lac Tchad et aux rives du Congo. Après avoir flotté à Alger en 1830, notre drapeau a été arboré à Tunis en 1881, à Fès en 1912. Dès lors, le rôle de l’Algérie s’est trouvé complètement modifié et élargi. Colonie acquise par hasard, un peu dédaignée et languissante, elle est devenue le point de départ et le centre le plus actif de l’influence française en Afrique. De même que notre colonie de la Réunion nous a conduits à Madagascar et que nos comptoirs du Sénégal nous ont amenés sur le Niger, c’est l’Algérie, ce sont les longs efforts que nous y avons déployés, le sang et l’argent que nous y avons dépensés pendant un siècle, qui ont fait de nous les héritiers éventuels de la Tunisie et du Maroc. La Tunisie a profité de l’expérience algérienne, le Maroc à la fois de l’expérience algérienne et de l’expérience tunisienne. C’est en Algérie que s’est formé le personnel de soldats, d’administrateurs, de colons, que nous avons utilisé dans les protectorats voisins⁠ ⁠; c’est en Algérie que l’homme de génie auquel nous devons le Maroc, le maréchal Lyautey, a, comme disait Kléber, « préparé ses facultés ».

CONCLUSION

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L’Algérie, qui comptera bientôt un million d’Européens, est le centre le plus puissant de l’influence française en Afrique⁠ ⁠; c’est pour l’étayer, pour assurer son avenir, que nous nous sommes établis dans le reste du Maghreb⁠ ⁠; le Maroc et la Tunisie doivent tenir grand compte des nécessités algériennes⁠ ⁠; l’Algérie ne saurait oublier de son côté que la manière dont elle traitera les indigènes, la façon dont elle résoudra plus ou moins heureusement les problèmes multiples qui les concernent, auront la plus grande influence non seulement sur l’avenir de la Tunisie et du Maroc, mais sur les sympathies du monde musulman tout entier.

Ce n’est pas tout. Les Algériens, enfermés entre la Méditerranée et le Sahara, aspirent à sortir de « l’ile du Maghreb » et à se relier au Soudan à travers le Sahara. Ils entendent collaborer à la mise en valeur de la boucle du Niger, y trouver les eaux abondantes qui leur manquent, les terres cotonnières qui leur font défaut. La nature a opposé de grands obstacles à ce que l’Algérie devienne la porte de l’Afrique soudanaise. Mais, tôt ou tard, ces obstacles seront vaincus par les moyens que la science moderne met à notre disposition, l’automobile, l’avion, le rail. Ainsi se constituera le grand empire africain créé par notre ténacité, en dépit des conditions géographiques qui lui avaient refusé toute cohésion. De cet empire africain, l’Algérie sera la clef de voûte. Des perspectives illimitées s’ouvrent ainsi à cette misérable Régence barbaresque où nos pères ont débarqué en 1830. La France, qui retrouve dans l’Algérie sa propre image, revivra en quelque sorte au delà de la Méditerranée. Ainsi elle aura pris sa large part « du fardeau de l’homme blanc » et rempli vis-à-vis de l’Afrique sa mission civilisatrice.

VUE DE M’SILA, d’après Matharel, cul-de-lampe
Gravure VUE DE M’SILA, d’après Matharel, cul-de-lampe

Notes de l'édition originale

  1. p. 515 (I) En 1929, le commerce a atteint 9885 millions (importations 5849 millions, exportations 4036 millions⁠ ⁠; la part de la France a été de 7475 millions (importations 4 552 millions, exportations 2993 millions).

Citer ce chapitre

Augustin Bernard, « L'Algérie de 1914 à 1930 », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. II, L'Algérie, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1930, p. 479-536.

Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-2/algerie/l-algerie-de-1914-a-1930/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100272k