Tome I · Les Frances équinoxiales · Chapitre 5
Les frances equinoxiales
I. — LA PREMIÈRE FRANCE ÉQUINOXIALE. — Notre éphémère colonie du Maranhão (1612-1616). blique française (1626-r654). — La colonie entre deux feux. par les perspectives qu’ouvrait le retentissant ouvrage de
N OTRE EPHÉMERE COLONIE DU MARANHAO (1612-1616)Raleigh, Le vaste, riche et bel empire de Guyane, nos marins se mirent en quête de la ville de Manoa, où le dernier des Incas, fuyant devant Pizarre, avait enseveli les trésors de ses ancêtres, « meubles d’or et d’argent, statues d’or en bosse grandes comme des géants, » et toute la faune, toute la flore du pays, également figurées en or et en argent. Un mémoire soumis à Henri IV pour en proposer la conquête, situait la ville mystérieuse à quelques journées du port de Canury sur l’Orénoque. C’est à Daniel de La Touche de La Ravardière, spécialement délégué à cet effet par le gouverneur de Rennes, Montbarrot, qu’échut l’honneur d’aller tenter la fortune en Guyane. 377.
378Il n’avait, au départ de Cancale, qu’un seul navire et une patache. Le 9 avril 1604, ayant dépassé l’embouchure de l’immense fleuve des Amazones, il jetait l’ancre dans l’Yapoco. Tandis que le fils du roi indigène guidait le naturaliste Jean Mocquet dans ses recherches sur les tribus indiennes et sur la faune et la flore du pays, La Ravardière, allant de l’avant, reconnaissait la rivière de Cayenne. Récompensé, au retour, du titre de lieutenant général en Guyane, pendant que Jean Mocquet était nommé garde des singularités du roi aux Tuileries, La Ravardière eut la bonne fortune de dériver vers l’Amérique une expédition que les frères de l’Hospital armaient dans la Rance à destination de l’Afrique australe. Nous possédons encore un acte signé par lui à « Oraieup, contrée du Brésil, le 2 mars 1610, » où il laissait comme lieutenant Le Bret du Bosc de La Villesauges ; il allait procéder, de l’autre côté des Amazones, à l’inspection de son « royaume de Guyane et d’Amérique péruvienne. »
Des Dieppois allaient depuis quelques années dans une grande île dont le roi se disait prêt à recevoir la domination française. Malgré une mésaventure qui lui coûta la perte de son embarcation à la poupe toute dorée et d’une partie de ses deux cents soldats tombés dans une embuscade, La Ravardière rapporta de son enquête une impression si favorable, qu’il se fit donner par la régente Marie de Médicis, le Ier octobre 1610, « PINCHO » le pouvoir de coloniser cinquante lieues de côtes. Et il (Gravure du dix-huitième siècle). trouva aussitôt des associés, François de Razilly, gentilhomme ordinaire de la Chambre et frère de chevaliers de Malte qui furent aussi des colonisateurs, et Nicolas de Harlay de Sancy, capitaliste intéressé dans d’autres entreprises lointaines. Un jeune oncle du futur cardinal de Richelieu, Alphonse du Plessis, était aussi de l’expédition, que l’évêque de Saint-Malo vint bénir à Cancale le 19 mars 1612. Un magnifique serment, signé de tous les chefs, laissait bien augurer de l’issue de l’entreprise. « Nous soubsignéz, portans volontairement nos biens et nos vies pour l’établissement de la colonnie françoise au-dela de la ligne équinoxiale, protestons de faire tout ce qui dépendra de nos courages pour entretenir en paix et union une bonne société. »
379 FIGURE DE BRÉSILIENSLe 26 juillet, les trois navires commandés par François et Isaac de Razilly et par le baron de Sancy, mouillaient près de « l’islette » qui sert de vigie à l’ile du Maranhão et qui, de la fête du jour, fut appelée Sainte-Anne. Clé d’une région dont les écueils défendaient l’approche, le Maranhão n’était accessible que par deux chenaux de difficile accès, celui des Arbres Secs et celui du cap de Tapouytapère. Mais ces défilés franchis, on abordait dans une terre promise où (D’après une gravure du dix-septième siècle) (Bibliothèque Nationale). abondaient la faune et la flore la plus riche. Le Père Claude d’Abbeville, capucin attaché à l’expédition, en a dressé la nomenclature avec les noms indiens, cerfs, chevreuils, sangliers, porcs-épics, agoutis, fourmiliers, tatous, aras, perroquets, toucans, ouyra ouassou, deux fois plus gros qu’un aigle, dont Louis XIII allait recevoir un spécimen, et une foule d’oiseaux, d’insectes et de poissons.
Aourt navire souay, « voilà de grands navires de France, » s’écriaient les Indiens ; et chacun d’offrir « son compérage, sa loge et sa fille. » Sourcils et barbe arrachés, cheveux en touffe, les lèvres entrelardées de cailloux, des bâtonnets aux oreilles, les Topinambas étaient horribles à voir, avec leur figure « toute bigarrée de rouge et de noir : » de la tête aux genoux, leur corps était tatoué, comme au burin, de 379 figures qui avaient l’aspect « d’un habit de Pantalon, fait d’un satin noir, figuré et découpé. » Les jours de fête, ils se collaient sur les cheveux des plumes d’aras qu’ils arrangeaient en forme de bonnet, et ils complétaient leurs atours d’un collier et d’un manteau, tous les deux en plumes.
380Le grand bourounichavé de l’île de Maranho, lappy-Ouassou, « âgé environ de cent ans et encore à la fleur de son aage, » fit grand accueil dans son carbet de [uniparan, à François de Razilly, qui fut invité à y tendre son hamac. Le breuvage qu’on offrait aux hôtes était, soit du jus d’acajou qui rappelait les petits vins blancs de France, soit une certaine bière dont la préparation avait quelque chose de dégoûtant. Après avoir mâché des racines de manioc ou de macachet, les Indiennes les crachaient dans de grands vases de terre où bouillait du levain de farine de mais ou de millet, ainsi que le figure la gravure en tête de ce volume : la coutume en subsiste encore.
Et voilà le pittoresque spectacle que put voir François de Razilly dans un intérieur indien : assis ou couchés dans leurs lits de coton, « le pétunoir à la main, » les vieillards discouraient ; les femmes « toutes deschevelées » dansaient, la main sur l’épaule de leurs maris, qui agitaient, en guise de tambour de basque, un maraca fait d’une écorce de fruit fourrée de graines sèches. Commencées sur le mode mineur, les chansons s’élevaient ensuite « avec un accord merveilleux, » pour célébrer les exploits des guerriers, les vertus des plantes, la beauté des étoiles aux noms si poétiques : Le Pilote de la Lune, l’Oiseau rouge, le Vieil Homme, le Petit Garçon, l’Autruche blanche, le Lièvre, la Guenon... Et ces poètes étaient des anthropophages !
Les Topinambas se montrèrent d’autant plus empressés à notre égard que beaucoup d’entre eux s’étaient réfugiés dans la grande île pour fuir les Portugais. Ce furent de précieux auxiliaires pour la construction du fort Saint-Louis, au confluent de deux rivières. Derrière les remparts en bois d’apparituries durs comme le fer, protégée par vingt pièces de canon, s’éleva la capitale de la France Equinoxiale petit pays d’une douzaine de mille âmes. En dehors de Saint-Louis, cité tout en bois couverte de feuilles de palmiers, nos colons occupaient luniparan et Eussaouap, deux des vingt-sept villages du Maranhão : curieux villages en vérité que l’assemblage de quatre énormes loges, longues de cinq cents pas, « disposées en forme de cloistre, c’est-à-dire en carré comme la place Royale de Paris » (place des Vosges).
Le jour de la Toussaint, une cérémonie solennelle, en présence d’Indiens qui n’avaient ni dieux, ni prêtres, ni culte, marqua notre prise de possession de la France Equinoxiale : ce fut l’érection d’une croix et la plantation d’un padron fleurdelisé, pendant que se déployait, salué par des sonneries de trompettes et des salves d’artillerie, létendard de France. Le même jour, étaient promulguées par les lieutenants généraux les Ordonnances qui régiraient la petite colonie...
381Si petite que nos hardis pionniers sentirent le besoin de demander aussitôt des LOVIS MARIE renforts. Pour donner plus de force à leur requête, le mandat qu’ils donnaient à leur envoyé fut revêtu des signatures des principaux d’entre eux : « La Ravardière, Pézieux, Philibert de Brichanteau, Isaac de Razilly, Claude de Razilly, Le Maistre, Hardivilliers, Héroussière, de La Barre, Deschamps, de La Haye, Granchamps, Belleville, Debourdin, P. Auber, Du Plessis, Billaut, Les Jardins, Thomas de Lestre, Le Mezery, Turquault, Hausbocq, Chapperon, Charon, etc. »
Chargé d’aller plaider en Cour la cause de la colonie naissante, François de Razilly, réputé de tous pour sa « bonne et sage conduite, » emmenait une demi-douzaine de Topinambas, Tabajares, Tapuyas et Longs Cheveux du Para, spécimens des diverses tribus brésiliennes. L’arrivée des « ambassadeurs des Maragnans » fit sensation à Paris, où, coiffés de plumes de perroquets, ils exécutaient des danses en agitant leurs maracas comme des castagnettes. Un d’eux, un vieux soldat tabajare, était un tableau vivant : ( on ventre et ses deux cuisses d’Abbeville) (1613). toutes entières estoient le marbre et le porphire sur lesquels il avait fait graver sa vie. Vous auriez prins le cuir de sa chair pour une cuirasse damasquinée, ainsi que l’on peut voir en son pourtrait icy tirée au vif. La mesme marqueterie se voyait autour de son col, plus honorable que toutes les pierreries du monde. »
L’hommage prêté par ces sauvages à Louis XIII, « au nom de toute leur nation, » dans une audience solennelle au Louvre, eut quelque chose d’émouvant, lorsqu’on 381 entendit un montagnard d’Ybouyapap, nommé Itapoucou, prononcer une longue harangue en tupi. Non moins émouvant, le baptême de trois d’entre eux, le 24 juin 1613, dans la chapelle des Capucins du faubourg Saint-Honoré, où la reine Marie de Médicis servait de marraine. Louis XIII leur passa au cou le collier de Saint-Louis, que mettaient en valeur un habit cramoisi et un chapeau de castor à plumes blanches. Le cardinal de Joyeuse donna de quoi fonder une
L’INDIEN OUARGIO BAPTISÉ A PARIS, extrait de la mission de Maragnon, par Claude d’Abbeville
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LE BAPTÊME DE TROIS SAUVAGES TOPINAMBAS PAR L’ÉVÊQUE DE PARIS EN PRÉSENCE DU JEUNE ROI (D’après une gravure sur bois de l’époque) (Bibl. Nat.). école d’enseignement mutuel. Razilly fit cadeau d’une batterie d’artillerie ; et le capitaine Du Prat emmena un convoi de colons, laboureurs du Dauphiné, charpentiers, maçons, cordonniers, tailleurs, artisans, en tout trois cents hommes. Allaient-ils arriver à temps pour sauver la colonie ?
Nos débuts, exempts de difficultés, n’avaient rien laissé prévoir de la crise qui se préparait. La Ravardière poussait des explorations tout autour du Maranho, en plein continent. Des Vaux allait lier partie avec les Indiens de Comma, qui nous firent présent de captives venues du fleuve des Amazones.
383L’interprète Migan s’abouchait avec les Topinambas de Tapouytapère, « la vieille demeure des Tapouys ou Longs Cheveux, » pays charmant et fertile dont les villages, « la Grande Guenon, le Crabe plat, la Biche boucanée, etc., » très peuplés, firent à notre envoyé le meilleur accueil. Le capitaine malouin Maillard et un chirurgien botaniste allaient en reconnaissance dans les contrées que baigne le Miary. Pézieux se rendait chez les Tabajares du rio Vuarpi, une troisième troupe chez les Tapuyas du rio Guajahu. La Ravardière enfin cherchait, du côté des rivières de Para, Pacaiares et Parisou le mystérieux pays des guerrières Amazones.
Bref, notre colonie confiante se gardait si peu qu’un espion portugais put planter sur un tertre, en vue du fort de Saint-Louis, le drapeau de son pays, brûler notre magasin d’agrès de l’île Sainte-Anne et provoquer parmi les Topinambas une agitation inquiétante. Et aucun des lieutenants-généraux n’était dans la petite capitale pour faire face au danger.
Un canot, dépêché à la recherche de La Ravardière, ne le rejoignit qu’au bout de trois mois dans le Para. Le lieutenant-général aidait les Topinambas dans l’attaque des Iouras, cités lacustres sur pilotis, où les Camarapins offraient une résistance acharnée, jusqu’à pendre des cadavres derrière leurs parapets pour figurer des défenseurs. Laissant au capitaine interprète La Blanchardière le soin de poursuivre une exploration qui devait aboutir à la découverte d’une mine de lapis-lazuli, La Ravardière revint tenir tête aux Portugais de Geronymo de Albuquerque.
Résolus de nous chasser du Maranho, les Portugais massaient dans l’Est des troupes amenées de Pernambouc. Le 9 juin 1616, parut en vue du camp retranché de Santa-Maria-do-Rosario, le Régent, qui arrivait de France avec les trois cents hommes, soldats et colons, expédiés par François de Razilly. Le capitaine Du Prat, pressentant le danger qu’offrait cette position fortifiée, doubla en chaloupes la pointe de fericoacora aux pierres de jaspe multicolores et donna l’assaut : il fut repoussé avec pertes. Le 26 octobre, c’était Albuquerque qui prenait l’offensive avec trois cents Portugais et deux cent trente Indiens du Grand Diable des Taramambèzes, contre notre port de Saint-Joseph d’Itapary.
Il est contre-attaqué à son tour : son fort de Santa-Maria est enveloppé : tandis que La Ravardière, Claude de Razilly et Maillart, par mer, bombardent la position, Pézieux et Du Prat mènent l’attaque par terre, avec le concours des Topinambas, en costumes de guerre hérissés de plumes : de grands canots indiens, venus du Cuma, ferment aux assiégés l’accès du Miary. Sommé de mettre bas les armes, Albuquerque lance une colonne de Portugais et de Tabajares contre nos postes avancés, qu’une autre colonne a tournés en cheminant à travers les fourrés. Une 383 balle a jeté bas Turcou, notre interprète : incapables de comprendre nos commandements, nos alliés indiens dévalent dans la plaine et s’enfuyent ; les canots du Cuma rebroussent chemin ; les Indiens nous lâchent de toutes parts ; faute de fond, le Regent ne peut serrer la terre. Après avoir repoussé trois assauts, nos soldats succombent, faute de poudre ; cent quinze d’entre eux sont massacrés, et avec eux de paisibles colons comme l’astronome Vanet, l’orfèvre rouennais Bellanger. Protégé par les salves du Régent, Du Prat bat en retraite.
384Un armistice est signé, qui donnera le temps à deux délégués de chaque nation d’aller exposer à Lisbonne et à Paris la situation. Mais de nouveaux renforts, amenés par Castello-Branco, permettent à Albuquerque de brusquer la décision. Le 31 juillet 1616, La Ravardière est forcé de capituler à terme. Il rendra la colonie, s’il n’est point secouru dans un laps de cinq mois.
Le jour de la Toussaint, une flotte parut à l’entrée de la baie. C’étaient encore des Portugais. Le 4 novembre, nos quatre cents colons et marins, menacés d’être traités comme des pirates, rendaient le fort Saint-Louis, où Geronymo de Albuquerque remplaça La Ravardière. La France Equinoxiale avait vécu. Elle laissait, comme trace de son existence, un nom, une ville, San Luis du Maranhão.
. Au moment de la capitulation, une poignée de Français étaient en exploration dans le Para ; le gentilhomme Picard de La Planque avait remonté le fleuve jusqu’à la cataracte d’Itaboca, où le Tocantin, dans le pays des Pacaiares, fait un saut de vingt-cinq toises. De retour à Saint-Louis après un voyage de neuf mois, les hardis explorateurs eurent la douleur d’y rencontrer des Portugais. Ils se réfugièrent chez les Topinambas, où ils espérèrent longtemps un retour de la fortune. Puis, résignés, ils reprirent et complétèrent, mais pour le compte des Portugais, par l’exploration du Miary, du Pindari, de l’Itapicuru et du Turi, l’admirable réseau des découvertes entreprises par La Ravardière.
Nous avons perdu « un pays de merveilles qu’on peut dire ung paradis terrestre. » Notre œuvre colonisatrice est stérile. Faut-il donc y renoncer et souscrire à l’axiome désenchanté de Sully : « De telles conquestes, comme trop éloignées de nous, sont, par conséquent, disproportionnées au naturel et à la cervelle des François que je reconnois, à mon grand regret, n’avoir ni la persévérance ni la prévoyance requises pour telles choses, mais qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage qu’à la conservation de ce qui leur touche de proche en proche. »
PUIS UNE REPUBLIQUE FRANÇAISEAu grand ministre de Henri IV, le grand ministre de Louis XIII allait donner un démenti. Il allait asseoir un empire colonial sur des bases si solides que nous en conservons aujourd’hui encore des vestiges. 384 Les relations de La Ra- (1626-1654). vardière avec son « royaume de Guyane » furent si intermittentes qu’il dut se faire renouveler, le 24 novembre 1624, les patentes qui lui en accordaient la concession. C’est que, l’année même, était partie de Hollande une expédition de Français et de Wallons pour Deux Liens Fonsoifes s’établir dans l’Yapoco ou Wiapoco ; elle en dressa même la carte. Ce ne fut point toutefois là que « les Pères de famille, » qui accompagnaient Jessé de Forest, s’arrêtèrent : ils allèrent s’installer dans l’ile de Manhattan de la Nouvelle-Amsterdam, aujourd’hui New-York. Avec le Lyonnais Chantail, commence en 1626 la colonisation française en Guyane.
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Des Normands lui succédèrent. La Compagnie rouennaise du Cap de Nord, dirigée par Jacob Bontemps, obtenait de Richelieu la concession de tout le territoire compris entre les Amazones et l’Orénoque, « enclos de bornes et limites, » qui sera dès lors assigné à la Guyane.
HISTOIRE DES COLONIES.
DE CAYEN NE
ISLE DE CAYENNE (Tirée de Lefebvre de La Barre, Description particulière de l’Isle de Cayenne) (1668).
386 NAMBAS, BAPTISÉ ABattez, tambours, sonnez, clairons ! C’est le lieutenant général de la France Equinoxiale qui passe en costume écarlate, entre deux haies de gardes du corps, pour s’embarquer à Dieppe le ter septembre 1643. Trois cents soldats et colons lui font escorte ; une cour l’environne ; il a premier écuyer, chancelier, maître d’hôtel, secrétaire, aux cannes ornées de l’écusson vice-royal de « Monseigneur » Charles Poncet de Brétigny. On eût cru un Parisien plus spirituel ! Il a la folie des grandeurs. A Cayenne, où il a rallié les épaves des expéditions antérieures, il devient un tyran. Son château fort, sur une « petite éminence un peu moins haute que Montmartre, » le fort Seperoux, ainsi appelé du nom d’un Indien Galibi, est transformé en geôle. Les colons s’insurgent. Chargé de chaînes par eux, Poncet de Brétigny leur promet l’amnistie et les engage à construire un nouveau fort à vingtcinq lieues en amont pour développer la colonie. Mais le mégalomane, brisant les armes royales, signifie GUYANE. SAUVAGE TOPIà tous qu’il n’y aura plus d’autre PARIS (D’après Joachim du Vert) (B. N.). maître que lui. Les Indiens, qu’il a irrités, mirent fin aux jours d’un « Néron » qui avait fait — déjà ! — de la Guyane un bagne. Désigné à leurs coups par son manteau écarlate, il reçut une flèche entre les deux yeux. Les débris de la colonie se retranchent sur la hauteur du fort Seperoux, où des renforts, amenés deux ans plus tard par Laforest, ne purent se maintenir que difficilement contre les attaques des Galibis. Lorsque les désordres de la Fronde donnèrent la nausée de la vie, au point que le grand Condé, dégoûté de tout, PORTRAIT AU NATUREL D’UN rêvait d’habiter quelque île nouvelle, la F séduction. Elle fut la raison sociale d’une Com- Vert). pagnie parisienne, dont les prospectus exercèrent un effet magique par la promesse de dividendes de 300 pour 1oo et le mirage d’un coffrefort dont les directeurs exaltaient l’énorme contenu..., sans jamais être à même
PORTRAIT AU NATUREL. D’UN INDIEN AMENÉ EN FRANCE PAR RAZILLY, d’après J. du Vert
387de réunir les trois clés nécessaires pour l’ouvrir. Et les Parisiens s’embarquèrent en nombre, en 1652, avec le doux rêve de fonder, comme jadis dans la France Antarctique, une république féodale. Mais elle perdit, dès l’abord, son chef spirituel : Un bel esprit, un politique Part de Paris pour l’Amérique Et se voit noyer dans le flot Avant que d’arriver à Chaillot. Ce fut, dans la Muse historique de Loret, toute l’oraison funèbre de l’abbé de Marivaux. Et l’autre chef de la colonie aurait pu envier ce malheureux sort. Le Roux de Royville, ayant voulu jouer au « général perpétuel, » fut poignardé au cri de : « Vive la liberté ! » Et lorsque « la mer, quittant sa couleur de purée, reprendra sa céleste parure, » aux approches de Cayenne, les libertaires décideront que le « phantosme » du défunt sera solennellement écartelé et que la sentence sera gravée sur l’airain au sommet d’une pyramide.
LA COLONE ENTRE DEUX FEUXL’ingénieur de Laon d’Aigremont mit en état de défense le fort Saint-Michel de Seperoux, ainsi baptisé de la fête du jour où eut lieu le débarquement, et qui, plus tard, reçut le nom de Saint-Louis. Le gouverneur Vertaumont disposait, pour tenir en respect les indigènes, d’une batterie de six pièces et de trois barques. Un colon établi depuis plusieurs années dans le pays et versé dans les dialectes indiens, Le Vendangeur, offrit son concours ; un curé de Senlis, l’abbé Biet, déploya beaucoup de zèle pour dresser un vocabulaire galibi et par là exercer son action sur une nation d’anthropophages. Mais les objets de première nécessité manquaient ; et la colonie, au bout de deux ans, périclita. Des Antilles, elle reçut pourtant quelque réconfort, lorsque Lonvilliers de Poincy envoya jeter à Demerara les bases d’un comptoir. De notre désarroi, les Hollandais profitèrent pour s’insinuer à Cayenne, et y amener avec eux un certain nombre de Juifs. venait d’entrer dans l’orbite de la Compagnie des Indes Une flotte française parut enfin en 1664. La Guyane occidentales Six navires furent saisis, les Juifs et les Hollandais expulsés. Mais le lieutenant général chargé de prendre possession de Cayenne, Lefebvre de La Barre, fut consterné de l’aspect des « restes languissans de la colonie hollandaise, et des malédictions que ces pauvres gens donnèrent à une terre qu’ils n’avoient pas daigné cultiver, comme si elle eût dû produire sans travail de leur part et sans assistance de l’Europe. Leurs visages parlaient autant que leurs langues. » 387 Lefebvre de Lézy, son frère, réagit contre la veulerie et développa, au Kourou notamment, les plantations. Les vicissitudes des guerres ramenèrent, en 1676, les Hollandais à Cayenne, d’où le vice-amiral d’Estrées les chassa l’année même. Pouvions-nous faire mieux et pousser notre avantage contre leur belle colonie de Surinam ? Du Casse le crut. Avec ses flibustiers et des volontaires de Cayenne, il entra, en 1686, dans la rivière de Surinam. La barque de garde surprise et enlevée par des Français déguisés en sauvages, Du Casse aurait dû brusquer l’attaque. Ses atermoiements donnèrent aux Hollandais le temps de se ressaisir : il échoua contre leurs retranchements. Les prisonniers qu’il laissa derrière lui furent évacués sur les Antilles, d’où ils ne firent plus retour à Cayenne.
388Affaiblie par là, encore que l’explorateur de Gennes vint y fonder le long de lOyac un comté, la Guyane se trouva prise entre deux feux : Hollandais à l’Ouest, Portugais à l’Est. Franchissant le fleuve des Amazones, ceux-ci s’étaient installés en 1688 dans le fort de Macapa, où quatre pièces de canon à nos armes témoignaient d’une prise de possession antérieure. Délogés en 1697 par le marquis de Ferrolles, gouverneur de notre colonie, qui n’avait pourtant que 90 hommes contre 800 Portugais et Indiens épaulés par trois forts, ils récidivèrent. « Pour assurer la paix et l’amitié entre les deux couronnes, » il fallut négocier la neutralisation de la zone entre la rivière des Amazones et la rivière d’Oyapoc dite de Vincent Pinçon. Nul ne pourra, ni Français, ni Portugais, y élever de fort ou de comptoir, « jusques à ce qu’il soit décidé à qui demeurera la possession desdites terres, » disait le traité provisoire du 4 mars 1700... Le provisoire devait durer exactement deux siècles. 388
Citer ce chapitre
Charles de La Roncière, « Les frances equinoxiales », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 377-388.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/frances-equinoxiales/les-frances-equinoxiales-2/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715