Tome I · Les colonies éphémères et les colonies perdues · Chapitre 1
Voyage de découvertes
ESSAIS DE COLONISATION EN AMÉRIQUE DU NORD Voyages aux Indes méridionales et occidentales (I503-1505). — Le secret de Terre- Neuve. — La capture des trésors du Mexique (1523). — L’exploration de la côte des Etats-Unis actuels aux frais d’un syndicat lyonnais (I524). — Le pilote malouin Facques Cartier. — La première tentative de colonisation du Canada. - Les « Isles du Pérou. » VELLE impression produisit en France la sensationnelle découverte de Christophe Colomb ? Aucune chronique ne nous l’apprend. Peut-être faut-il en chercher un écho dans une relation fantastique où il est question du pays du Prêtre-Jean, du Paradis Terrestre et des îles avoisinantes, que colportaient deux capitaines de la marine de Charles VIII, Jean de Porcon et Michel de Saint-Germain ; elle était intitulée : « Nouvelles admirables, lesquelles ont envoyées les patrons des gallées transportées du vent ès parties des Indes. » Bien loin de soupçonner l’existence 3 du Nouveau Continent, Colomb ne songeait en effet qu’à atteindre les Indes d’Extrême-Orient par une route plus courte que le périple de l’Afrique et de l’Asie. (1503-1505). Une légende dieppoise le prétend : et Avait-il eu un précurseur français ? elle donne le nom de Jean Cousin, qui aurait, en 1488, découvert le Brésil et reconnu l’embouchure du fleuve des Amazones, au cours d’une campagne que les armateurs dieppois tinrent secrète. A son bord, aurait été Pinzon, que Christophe Colomb ne cessa de consulter en 1492, lors de son premier voyage, sur la route à tenir.
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Si la légende rapportée par des chroniqueurs dieppois des dix-septième et dix-huitième siècles semble controuvée, si, par un singulier anachronisme, elle donne pour maître au pseudo-découvreur de l’Amérique l’hydrographe Descelliers qui florissait un demi-siècle plus tard, Jean Cousin n’est point un mythe. Il figure en tête des dix-huit hommes « du mestier de la mer », qui revinrent, en 1505, des Indes Occidentales, « où d’empuis aucunes années en çà, les Dieppois et les Malouinois et autres Normands et Bretons allaient quérir du bois à teindre en rouge, cotons, guenons et ’un journal de bord que je vais analyser, prouve que, si nous n’avions pas été les précurseurs de Colomb, nous devançâmes au Brésil Pedralvarez Cabral. Quand les Portugais y abordèrent en l’an 1500, les indigènes leur firent comprendre que d’autres étrangers, habillés de même, les avaient précédés, mais qu’ils avaient la barbe rousse. L’Espoir, capitaine Binot Paulmier de Gonneville, était parti de Honfleur le 24 juin 1503 à destination des Indes Orientales, quand l’ouragan l’entraîna vers l’Ouest, dans ces parages si connus pour leurs pluies fétides, qui ont reçu des marins le nom de Pot-au-Noir. Des oiseaux venaient du Sud et y retournaient, indices d’une terre prochaine. Le 5 janvier 1504, l’Espoir s’engageait dans « une rivière quasiment comme l’Orne, » bordée de cabanes en tissu d’herbes, qui étaient
fermées, comme les étables normandes, d’un loquet. « Des anges descenduz du ciel » n’auraient pas été mieux accueillis que nos marins par les indigènes, auxquels des manteaux courts en plumasseries donnaient un air de Bohémiens. C’est un vrai malheur que les dessins du peintre-cartographe de l’expédition, Nicolle Le Febvre, aient été perdus. Ils nous eussent édifiés sur les habitants de ces « Indes Méridionalles, » qu’on a identifiées avec la région du Rio San-Francisco-do-Sul, au Sud du Brésil.
Le jour de Pâques, Paulmier de Gonneville en prit solennellement possession, en érigeant une énorme croix où étaient gravés les noms du pape, du roi Louis XII, de l’amiral Malet de Graville et de tout l’équipage. Un distique latin renfermait sous forme de chronogramme la date de l’érection :
HIC SACRA PALMAR- IVs PosVIT GONIVILLA BINOTVS GREX SOCIVS PARITER NEVSTRAQVE COMMENT CE PEUPLE MANGE (Tiré de Thevet, Cosmographie) (1575).
Additionnez l’M, les trois C, trois L, un X, sept V et neuf I, et vous trouverez I504.
Emerveillé de nos miroirs, plus ébahi encore que le papier pût parler et le boulet voler, le roi Arosca, qui appartenait sans doute à la race hospitalière des Carijos, voulut que son fils fût initié aux mystères de la civilisation. Le jeune Essomericq devint ainsi un passager de l’Espoir, sous la promesse qu’on le ramènerait au bout de vingt lunes. Il ne devait point revoir son pays ; et c’est de cette promesse, non tenue, que ses descendants tirèrent parti, en produisant le journal du bord, pour échapper au droit d’aubaine réclamé par les agents du fisc sous Louis XIV.
Le retour se fit par les « Indes Occidentalles, » c’est-à-dire par le Nord du Brésil, et par l’ile Fernam de Noronha que couvraient des vols innombrables de caracuras, « des milliasses d’oiseaux, gros en plumes. » L’Espoir malheureusement, attaqué par des pirates près de Jersey, se jeta à la côte le 7 mai 1505 : et les collections, les dessins qu’il rapportait, furent perdus.
6Des Peaux-Rouges vinrent eux-mêmes faire la connaissance des Faces Pâles. Un de nos bâtiments rencontra, au large de l’Angleterre, un canot d’osier couvert d’écorce qu’avait sans doute entraîné la tempête et qui avait suivi le Gulf Stream. Il avait pour équipage sept hommes aux faces larges et bronzées, couturées de stigmates, comme si des veines livides eussent dessiné leurs mâchoires. Des vêtements bariolés en cuir de phoque, une coiffure multicolore qu’on eût dite formée de sept oreilles, tel était l’habillement de ces sauvages qui se nourrissaient de chair crue et buvaient du sang en guise de boisson. Six d’entre eux moururent dès leur arrivée en Normandie : le septième fut envoyé à la cour de Louis XII.
LE SECREE DE TERREA NEUVE.Mais alors que l’horizon s’ouvrait à nos marins du côté des Terres Nouvelles, Espagnols et Portugais s’unirent pour le leur fermer. La bulle pontificale du 6 mai 1493, qui leur avait réparti, dans un but de conciliation, le monde à découvrir, leur servit de justification pour prononcer cet ostracisme. Leurs croiseurs coururent sus à nos matelots et leur firent subir d’effroyables supplices. Des matelots bretons de Saint-Pol-de-Léon trafiquaient en 1526 au Brésil dans la baie de Tousles-Saints. Capturés par les Portugais, comme ils revendiquaient énergiquement leurs droits de premiers occupants, ils furent enterrés vifs, telle, la Sibylle antique, par une ironie atroce, faisait inhumer vifs les esclaves gaulois pour conjurer l’occupation de Rome par nos ancêtres. par la bulle de démarcation de 1493, que nos premiers C’est peut-être à cause de cette contrainte imposée voyages à l’ile des morues restent enveloppés de mystère, qu’il y eut le Secret de Terre-Neuve et que la gloire de sa découverte demeure à l’actif du Portugais Cortereal. Il la trouva en 1500, comme il était en quête de la légendaire île des Sept- Cités, où ses compatriotes, fuyant devant l’invasion maure, auraient cherché un refuge.
Mais quels singuliers horizons ouvrent à notre imagination certains documents comme la reconnaissance d’une dîme que les pêcheurs de Bréhat déclarent, en 1514, payer depuis soixante ans sur les poissons pêchés tant en Bretagne qu’en Islande et à Terre-Neuve : comme l’obligation imposée en I511 à l’explorateur espagnol Agramonte d’emmener pour guides à Terre-Neuve deux pilotes bretons : comme le nom de Terre des Bretons donné dès l’origine à la région continentale qui avoisine la grande île. Jean Denys, de Honfleur, et Thomas Aubert, de Dieppe, dont on sait qu’ils allèrent à Terre-Neuve en 1506 et 1508, eurent donc des précurseurs partis d’Armorique.
7Du mot basque qui signifie « morue, » Terre-Neuve était aussi appelée l’île de Baccalaos. Les Basques en revendiquent en effet la découverte. Le premier routier de Terre-Neuve ne fut-il pas publié en 1579 par un marin de Saint-Jean-de-Luz, Hoyarsabal.
Entre des prétentions si diverses à la priorité de la découverte de Terre-Neuve, la philologie permet de rendre le jugement de Salomon, en attribuant la paternité de la côte Sud-Est aux Portugais, la côte Ouest aux Basques, le Petit-Nord aux Bretons. Les premiers baptisèrent Rognouse, Fremosa (la Belle), Farilham (le Récif), cap de la Spera (cap de l’Attente), Bona Vista (Bonne Vue), Mosquito (port des Moustiques).
Le Petit-Nord, au-dessus de la partie portugaise, était le fief des Malouins, dont la prise de possession s’affirma dans les noms de Saint-Lunaire, Bréhat, Saint- Méen, Groix, Belle-Isle, Boutitou... donnés à la côte. Et partout des calvaires, partout des croix, souvenirs de trépassés ou symboles d’espérance, s’élevèrent comme aux rivages de la terre natale. Au rendez-vous commun des lieux de pêche, au Petit- Maistre, s’élevait même, au siècle suivant, une chapelle.
LA CAPTURE DES TRESORS DU MEXIQUELa côte occidentale était aux Basques, témoin les noms d’Ulycilho (le Trou à mouches), Oporportu (le Vase à lait), Portuchua (le Petit port), Amuix (le Figuier), Barrachoa (la Petite Barre), Anngurachar... L’adresse de leurs harponneurs dans l’attaque de monstrueux cétacés avait subjugué les Indiens du golfe du Saint-Laurent, qui les aidaient bénévolement à découper et bouillir les baleines, sans attendre d’autres récompenses qu’un morceau de pain. Pour être entendus des Micmacs, qui peuplent encore aujourd’hui les bords du golfe, il fallait alors connaître le basque. De cette triple possession de Terre-Neuve, basque, bretonne, portugaise, allaient découler toutes les péripéties de son histoire. (1523). Fernand Cortès envoyait à Charles-Quint, masques Les richesses du palais de Guatimozin, que en mosaïque de pierres fines au râtelier d’ivoire, joyaux, émeraudes, vaisselle d’or et d’argent ornée de figures d’animaux, idoles en métaux précieux, vêtements en plumes, plaques d’or en forme de disques, s’acheminaient vers l’Europe sous la garde d’Alonso d’Avila et d’Antonio de Quinones, quand un incident surgit. Une escadre dieppoise armée par Jean Ango était aux aguets dans les parages des Açores : elle obligea les trois caravelles, chargées de la toison d’or des Aztèques, à se réfugier dans une des îles de l’archipel. Et malgré le renfort d’une autre division espagnole, Jean Fleury se rendit maître de deux d’entre elles après une poursuite acharnée. C’est ainsi qu’en 1523, la France cueillit les fruits de la conquête du Mexique (I). (1524). étrange aventure que la côte actuelle des Etats-Unis dut d’être revêtue, un moment, d’une nomenclature française. L’histoire du Florentin Giovanni Verrazzano va nous l’apprendre. D’une association de banquiers florentins établis à Lyon et de Lyonnais indigènes, dont le chef était Tomassino Guadagni, banquier du roi, Verrazzano avait reçu mission de chercher la route la plus courte pour accéder au pays de la soie, en Chine. Il avait à sa disposition quatre navires armés en 1523 à Rouen. Le passage Nord-Est lui offrit une barrière infranchissable de glaces et d’ouragans.
8Rebroussant chemin, Verrazzano tenta de découvrir dans l’Ouest la fissure qu’il n’avait pu trouver dans le Nord-Est. Le seul navire qu’il emmenait, la Dauphine, avait pour capitaine Antoine de Conflans, auteur d’un routier de la Manche et d’un manuel pour la marine de guerre. Le 17 janvier 1524, d’un rocher désert proche de Madère où il rectifia son arrimage, il s’élança à travers l’Océan. Vingtcinq jours après, apparaissait une côte basse, éclairée par des feux de bivouac, vers le 34° degré de latitude, vers le cap Hatteras. Il descendit au Sud, puis remonta au Nord, à la latitude de Carthage et de Damas.
De terre arrivait le souffle embaumé de parfums des plantes innombrables de la Forêt des Lauriers et de la Campagne des Cèdres, où gazouillaient, comme dans une volière, une multitude d’oiseaux d’espèces inconnues.
Au pays tout entier, qui correspond aux Etats-Unis actuels, Verrazzano imposa le nom du roi de France, Francesca, la Franciscane, réservant le sien à un isthme étroit et très long auquel il attachait une énorme importance. Les grands personnages de la cour de France ne furent point oubliés : il y eut la terre du cardinal de Lorraine, — le New Jersey peut-être, — le cap Bonnivet, le mont Saint-Pol, le fleuve Vendôme, — l’Hudson, — du nom de l’amiral de France et de deux princes de Bourbon, François comte de Saint-Pol et Charles comte de Vendôme. Le fleuve débouchait dans la baie Sainte-Marguerite, ainsi baptisée du nom de la sœur du roi.
(F) Pour de nombreux faits maritimes dont on trouvera ici le récit, j’ai fait de larges emprunts à mon Histoire de la marine française, 2e édition, Paris, Plon, t. III, IV et V.
9Angoulême, titre que portait François Ier avant son avènement, fut le nom donné à une région sise dans le Nord-Est où les sauvages étaient vêtus de plumes de couleur. Une île triangulaire, éloignée de dix lieues de terre, - probablement Block island, — fut dite Louise en l’honneur de la reine mère.
Pour se radouber, la Dauphine relâcha dans un port naturel sis par 40º 2/3 de latitude, sur le parallèle de Rome. La terre, excellente, convenait au blé comme à la vigne. Dans une région où abondaient la pierre et l’albâtre qui eussent permis de construire des palais, il n’y avait que des huttes circulaires en bois couvertes de chaume. La population était superbe : les hommes en cheveux longs, aux yeux vifs et au visage tatoué, portaient des colliers de pierres de couleur. Les femmes, couvertes de fourrures de loups cerviers, évoquaient, par leur coiffure et leurs pendants d’oreilles, leurs congénères d’Egypte et de Syrie.
Au bout de quinze jours, le 6 mai, la Dauphine reprenait son exploration côtière. A cent cinquante lieues dans le Nord, elle rencontrait une population de mauvaises gens qui accueillit à coups de flèches nos matelots envoyés à l’aiguade. Avec ces rudes Indiens, vêtus de peaux d’ours et de loups marins, on ne put établir de relations qu’au moyen d’une corde qui faisait le va-et-vient entre la chaloupe et les rocs où ils étaient postés.
Le voyage de découverte eut pour terme la Dalmatie du Nouveau Monde, - sans doute le Maine, — où un panorama de montagnes se déroulait derrière un essaim de trente-deux îlots, dont les plus grands furent dénommés les Trois Filles de Navarre. Selon l’éditeur Winter Jones, qui a essayé de serrer de près l’itinéraire du Florentin, il aurait touché aux endroits qui, aujourd’hui, s’appellent Charleston, Long Bay, Raleigh Bay, Claudia island, Narraganset Bay, Portsmouth et Penobscot Bay.
Le 8 juillet 1524, Verrazzano était de retour et, de son bord, adressait au roi un rapport qui nous est parvenu dans une version italienne. « Mon intention, disaitil, était de parvenir au Cathay et à l’extrémité orientale de l’Asie, ne pensant point trouver un pareil obstacle ou espérant du moins rencontrer un détroit pour pénétrer dans l’Océan oriental. J’espère, avec l’aide de Votre Majesté, en avoir une meilleure certitude. »
L’aide escomptée ne lui manqua point. L’amiral Chabot, le grand armateur dieppois Ango, le Génois Spinola et des Normands le mirent à même de repartir en mai 1526 avec quatre navires. Si nous ne savons rien de ce nouveau voyage, les cartes de son frère Girolamo et du Génois Vesconte di Maggiolo nous en donnent peut-être la clef. Du Sud au Nord de l’Amérique Septentrionale, les caps sont 9 dédiés à sainte Marguerite fêtée le 20 juillet, saint Louis le 25 août, saint François le 4 octobre et jalonnent ainsi le nouvel itinéraire du Florentin qui, en mémoire de
10sa patrie, a encadré le paradis terrestre du Nouveau Monde entre San Miniato et l’Orto de Ruccelaï, ce jardin fameux où se tenait l’Académie platonicienne et qui appartenait à la famille de son propre fondé de pouvoirs, Zanobi Ruccelaï. Le cartographe Vesconte di Maggiolo devait être de l’expédition, car une île Maiolla Zenovese lui est dédiée.
Pas plus que la première fois, Verrazzano
BATEAU FRANÇAISn’avait réussi à trouver le fameux détroit interocéanique, figuré pourtant dans certains globes et cartes du temps sous le nom « el viazo de Fransa. » Avec une ténacité remarquable, il récidiva en 1528, en s’attaquant cette fois à l’Amérique centrale. Mais lors d’une reconn e malheur de tomber dans une embuscade
TLE PILOTE MALOUINd’Indiens, et, à la vue de ses équipages terrifiés et impuissants, en présence de son propre frère Girolamo, il fut rôti et dévoré par les féroces cannibales. • ns la visite de la Ville Eternelle, double- Avec la même piété que nous apportons, nous ment la mère de notre civilisation, un personnage des plus considérables des Etats- Unis, le président de l’Université de New-York, M. John Finley, se rendait en pèlerinage à Saint-Malo. Avant Paris et Saint-Denis, plus que la capitale et la sépulture des rois, la patrie de Jacques Cartier exerçait sur le savant américain une puissante attraction. Là fut le berceau de la civilisation de la Nouvelle-France : là s’élabora le premier plan de sa colonisation et de la magnifique épopée qui allait se dérouler outre-mer. M. John Finley s’en est fait l’Homère dans cette odyssée qui a nom : les Français dans le cœur de l’Amérique... Le pilote malouin Jacques Cartier avait hérité des idées de Verrazzano. Tel, le pilote Jamet Brayer de Rabelais, à qui il servit de modèle, pensait gagner de vitesse les navigateurs portugais en contournant le pôle, « l’aisseuil septentrional » du monde, au lieu de franchir « la ceinture ardente » de la terre, tel, le Malouin pensait accéder aux pays des épices et de l’or par la mer Glaciale du Nord qu’il supposait praticable trois mois de l’année.
JACQUES CARTIER AU CANADA, d’après une carte du XVI® siècle. British Museum
11Chargé officiellement, en 1534, d’aller à la recherche d’ « ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or, » Jacques Cartier découvre un détroit, Belle-Isle, que borde « la terre de Cayn, » où errent des sauvages vêtus de peaux de bêtes et coiffés de plumes. A ces côtes du Labrador, il impose des noms bretons, Saint-Servan, Brest, Blanc-Sablon, réservant le nom de l’amiral Brion-Chabot à des îles, les îles Brion, où l’arpent de terre vaut, à lui seul, « mieulx que toute la Terre-Neuve. » Dans le golfe du Saint-Laurent, les baies se succèdent, la baie des Chaleurs qu’embaument les effluves des groseilliers, des framboisiers et des rosiers, puis la baie de Gaspé, qui va être témoin, le 24 juillet 1534, de notre solennelle prise de possession du sol : en présence d’un chef indien drapé dans une peau d’ours noir, est érigée une croix gigantesque parée de l’écusson fleurdelisé, qui porte cette légende : VIVE LE ROY DE FRANCE.
Dans la cathédrale de Saint-Malo, on lit cette inscription émouvante : « Ici s’est agenouillé Jacques Cartier pour recevoir la bénédiction de l’évêque de Saint- Malo, à son départ pour la découverte du Canada le 16 mai 1535. » A peine de retour avec deux des fils du chef indie effet reçu l’ordre de poursuivre son exploration. Son rapport avait eu assez de retentissement pour que de nobles volontaires, pour que l’échanson même du dauphin, Claude de Pontbriant, tinssent à honneur de l’accompagner. Une nef, un courlieu rapide comme ces messagers de la tempête auxquels le bâtiment devait son nom, un galion plus léger encore, cent dix hommes, telle était son escadrille, que son beaufrère Macé Jalobert et son voisin de campagne, Guillaume Le Breton de la Bastille, commandaient sous ses ordres.
Entrant dans le fleuve du Saint-Laurent, Cartier reconnaissait le 15 août I535 Anticosti, qui fut baptisée l’île de l’Assomption. Suivant une tradition encore vivante chez les Hurons-Wyandotts et consignée par Dooyentate, l’un d’eux, une bande d’Indiens Delawares était postée en sentinelle pour guetter son retour. Un jour, les vigies virent de grands oiseaux au ventre brun et aux ailes blanches fendre les eaux. C’étaient les vaisseaux de Cartier.
CANADLes jeunes Indiens qu’il ramenait de Saint-Malo, Domagaya et Taignoagny l’avaient informé qu’il y avait deux grands royaumes sur le Saint-Laurent : le Canada et l’Hochelaga. Le Canada — « le village » — avait pour capitale Stadaconé, nom que les Hurons connaissent aujourd’hui encore, bien que le vocable algonquin Québec, l’ait supplanté. « Fort joieulx » de voir les Français, plus heureux encore des égards qu’on avait témoignés à ses deux compatriotes, le roi ou agouhanna Donnaconna « pria le capitaine de lui bailler ses braz pour les baiser et accoller, qui est leur modde de faire chère en ladicte terre. » Cartier festoya son hôte avec des aliments pour lui nouveaux, du pain et du vin. Il avait jeté l’ancre près de Stadaconé dans une petite rivière qu’il avait appelée Sainte-Croix du nom de la fête du jour, le 14 septembre. Ce fut aussi un jour de fête pour les Indiens qu’il avait gratifiés de patenôtres de verre et autres menus cadeaux. « Ung des seigneurs accompaigné de plusieurs gens, commença à faire ung preschement de joye et assurance, et les femmes danssoient et chantoyent sans cesse. » Jacques Cartier laissa la Grande et la Petite Hermine au poste de Sainte-Croix sous la protection d’un fortin rapi- dement construit et muni d’un pont-levis. Et avec JACQUES CARTIER AU CANADA le petit Emerillon, il
JACQUES CARTIER AU CANADA, d’après une carte du XVI® siècle. British Museum
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( h Museum). remonta le Saint-Laurent, quelque diplomatie que déployassent les Indiens de Stadaconé pour l’en détourner.
Tout le long des rives, on apercevait les plus « beaulx arbres du monde, savoir : chaisnes, hourmes, noyers, pins, seddrez, pruches, frannez, houlx, sauldres, oziers et force vignes. Il y avait pareillement force grues, signes, oultardes, ouayes, cannes, allouettes, faisans, perdrix, merles, mauviz, turtres, chardonnereulx, serins, lunottes, rossignolz comme en France, et en grand habondance. »
Et quel accueil ! A Achelacy, — aujourd’hui Portneuf, — près « d’un destroit fort courant et dangereulx, ung grand seigneur du pays fit ung grand sermon en venant à bort, » et termina en faisant présent à Jacques Cartier de sa propre fille, qu’il pensait faire élever à la française. Au lac Saint-Pierre, lac sans issue, un chef indien offrit des rats musqués, « bons à merveilles à manger. »
Mais que dire de la réception faite le 2 octo ! Ce fut un « aussi bon raqueul que jamais père fist à enffant. » Hommes, femmes et enfants, mille personnes dansaient, « menant une joye merveilleuse, en disant à toutes heures : aguyase, qui est leur dire de salut et joye. » « Ronde et cloze de boys à trois rancgs, en façon d’une piramide croizée par le hault, » Hochelaga, — la Digue des Castors, — était une place forte où l’on n’avait accès que par une seule porte, qu’on pouvait barricader. L’enceinte était pourvue d’une courtine où l’on accédait par des échelles et dont les défenseurs étaient pourvus de rochers et de cailloux en guise de projectiles.
VUE D’HOCHELAGA, PLUS TARD MONTRÉAL, d’après Ramusio. Principale navigationi (I556)
13Les Hurons, — dont Jacques Cartier ne donne pas le nom, — vivaient « quasi en communaulté de biens, assez de la sorte des Bréziliens, » dans d’énormes cabanes de bois couvertes d’écorces ou « pellures bien cousues artificiellement selon leur modde. » Un seul feu au centre, et, tout autour de la grande salle, les chambres particulières à chaque famille. Le grenier était au-dessus.
De la montagne voisine, Montréal, le panorama se déroulait grandiose, depuis la chaîne des Laurentides et le large ruban du Saint-Laurent, jusqu’au filet d’argent qui venait de l’Occident apporter au grand fleuve les eaux de l’Ottawa.
COLONISATION DU CANADADe retour à Sainte-Croix, Cartier se trouva aux prises avec une épidémie de scorbut dont triompha une décoction de feuilles d’épinette blanche, mais surtout avec une trahison de l’interprète Donnaconna, qui rendait sa situation précaire. Brusquant les choses, Jacques Cartier enleva le traître avec plusieurs chefs hurons et appareilla le 5 mai 1536 pour la France. Un nouveau padron marquait le progrès réalisé depuis la campagne précédente : sur une grande croix aux armes de France, on lisait : FRANCISCUS PRIMUS, DEI GRATIA FRANCORUM REX, REGNAT. en I540, comme un frisson d’allégresse. Fran- A PREMIERE TENTATIVE D A travers nos ports de l’Océan, il y avait, çois ler invitait les armateurs de Dieppe, Rouen, Nantes, la Rochelle et Bordeaux à se joindre « de corps et de biens » à l’entreprise de Jacques Cartier, promu capitaine général et maître pilote des navires à équiper pour Canada, Saguen . Par tout le royaume, il était fait appel aux volontaires qui voudraient se consacrer à « l’augmentation et accroissement de nostre sainte foy en divers pays transmarins. » La colonisation devenait un apostolat.
Le programme colonial, soumis dès le mois de septembre 1538 au connétable de Montmorency, comportait l’envoi au Canada de deux cent soixante-seize « colons de bonne volonté et de toutes qualitéz, arts et industrie, » charpentiers, maçons, couvreurs, forgerons, vignerons, orfèvres, que protégeraient trois stationnaires et une forteresse. Et le programme se déroulait avec plus d’ampleur encore.
VUE D’HOCHELAGA, PLUS TARD MONTRÉAL, d’après Ramusio. Principale navigationi (I556)
14En avril 1541, un espion espagnol, qui assista, à Saint-Malo, à l’embarquement du corps expéditionnaire, comptait de huit à neuf cents hommes, laboureurs avec leurs attelages, maréchaux avec leurs ustensiles, charpentiers de marine qui feraient TER A Matson du Roy C Porte de la Cité Place E Chemin de ronde : cn nian Chemin faisant le Vue interieur H Réception des Fançais dans la cité indiens et venant voir les au Canada de petits bateaux à rames, armés chacun de six pièces légères, propres à tenir en respect les sauvages, et enfin quatre cents marins en uniforme, revêtus « d’ung habillement de livrée blanc et noir, » aux couleurs royales. Quatre taureaux, vingt vaches, autant de juments et de chevaux, dix porcs, cent moutons et autant de chèvres formaient le cheptel de la colonie.
Commandant en chef à la mer, Jacques Cartier appareilla, sans attendre la division équipée à Honfleur par Jean-François de La Rocque de Roberval, lieutenant général du Canada, où devaient tenir garnison trois cents soldats, soixante maçons et charpentiers, dix hommes d’Eglise, trois médecins et dix barbiers. De ce défaut d’entente, les conséquences furent désastreuses.
VUE D’HOCHELAGA, PLUS TARD MONTRÉAL, d’après Ramusio. Principale navigationi (I556)
15A quatre lieues en amont du havre de Sainte-Croix, dans un site pittoresque qui domine également le Saint-Laurent et la rivière du cap Rouge, Jacques Cartier débarqua son artillerie et organisa son quartier général. Charlesbourg Royal, — ainsi nommé en l’honneur d’un fils de France, Charles d’Orléans, — comprenait deux forts, l’un au bord de l’eau pour protéger l’escadrille, l’autre au sommet du promontoire pour surveiller l’horizon. Un chemin à double évolution les reliait.
Sa base établie, le Malouin partit en barque vers Hochelay ou Achelacy, où il laissa deux jouvenceaux pour apprendre la langue indienne chez un agouhanna, qu’il avait doté d’un manteau écarlate garni de boutons d’étain et de grelots. Au moyen de bâtonnets, coupés de branches qui représentaient les sauts, les sauvages lui montrèrent le nombre de rapides à franchir pour atteindre le Saguenay, « riche en pierres précieuses. » Mais, faute de vivres, Cartier dut rebrousser chemin après avoir atteint un deuxième saut.
A Charlesbourg Royal, les Indiens avaient une attitude menaçante. A tout événement, Cartier « fit mettre notre fort en ordre »... Par ces mots, à un instant palpitant, la relation de son troisième voyage finit brusquement. La suite est perdue.
Le Malouin, devant les attaques incessantes des Indiens qui lui avaient tué trente-cinq hommes employés à construire des habitations, s’était rembarqué avec armes et bagages. En route, à l’escale de Saint-Fean de Terre-Neuve, il avait la surprise de rencontrer son chef, Roberval, qui arrivait enfin, mais au lieu de rebrousser chemin avec lui, il appareilla furtivement de nuit pour la France.
Pourquoi cette hâte ? Des pêcheurs de Fontarabie, qui se trouvaient près de là, revinrent précipitamment en Espagne annoncer que le Malouin rapportait dix barriques d’or, sept d’argent et sept quintaux de perles et de pierreries. Une embuscade espagnole lui fut dressée, qu’il esquiva. Il avait échappé à l’ennemi. Il n’échappa point au ridicule qui, en France, tue. Son or n’était que du cuivre, et ses diamants, du schiste riche en mica. Faux comme un diamant du Canada passa dès lors en proverbe.
Les retards de Roberval étaient dus à la difficulté de recruter des volontaires, — on avait pour lui vidé les prisons, — et surtout à l’impécuniosité. Encore qu’il eût vendu son vieux manoir de Bacouel, il était aux prises avec un bailleur de fonds lyonnais, qui le poursuivait de ses lettres de créances. Il n’avait pu quitter la Rochelle que le 16 avril I542, avec un an de retard, sous la conduite d’un pilote fameux auteur par surcroît d’une Cosmographie et qui sillonnait les mers depuis quarante ans : Jean Alfonse.
16Après la relâche de Saint-Jean de Terre-Neuve, Roberval entra dans le détroit de Belle-Isle et débarqua, dans l’île des Démons, deux femmes ; un gentilhomme, ce voyant, les suivit. Roberval, ayant surpris la liaison clandestine d’une cousine TERRA DE LABORADOR
PARTE INCOGNITA 150 DE PONENT NV ’il emmenait, l’avait condamnée à la relégation en compagnie d’une vieille servante : et c’était l’amant qui débarquait à son tour dans cette solitude affreuse. La jeune femme, Marguerite de Nontron, seule survécut et fut rapatriée, deux ans et demi plus tard, par un terre-neuvier breton. L’ile des Démons et ses voisines devinrent dès lors les îles de la Demoiselle.
Réinstallé à Charlesbourg Royal, ayant corps de logis et tour sur le promontoire, tour près de la rivière du cap Rouge, Roberval baptisa sa capitale France- Roy. Un document, le premier acte français signé en Amérique, pièce rarissime que l’on conserve à la Bibliothèque nationale, y fut rédigé le 9 septembre 1542 et daté du « Fort de Francy Roy sur Francy Prime. » En vertu de ses pouvoirs de « lieutenant et capitaine général de par le roy en ces pays de France Nove, » Roberval octroyait des « lettres de pardon et absolution » pour meurtre à son lieutenant Paul d’Auxilhon de Senneterre, qu’il envoyait quérir des vivres en France.
17Découverte, conquête, essai de colonisation et abandon du Canada, autant de thèmes que les cartographes dieppois ont pris pour tableaux. Dans la carte Harléienne, Jacques Cartier en pourpoint explore les environs de Stadaconé, où une charrue laboure le sol. Chez Desceliers, en 1546, c’est le conquérant qui passe, panache en tête, drapeau au vent, « Monsieur de Roberval. » Dans la carte de Vallard, des paysannes de France débarquent et se mêlent aux hallebardiers et aux escopettiers : des chiens de France, peut-être les fameux chiens qui montaient de nuit la garde autour des remparts de Saint-Malo, ont accompagné leurs maîtres. Et voici, dans la carte de Desceliers datée de 1550, l’aveu que nous avons renoncé au Canada : « Ilz n’a esté possible avec les gentz dudict pays faire trafique, à raison de leur austérité, intempérance dudict pays et petit proffit. » L ES « ISLES DU PÉROU »
A cette date, l’attention de nos corsaires, appelée sur les richesses du Nouveau Monde, avait trouvé un des points les plus vulnérables de la puissance espagnole. A chaque COMMENT LES SAUVAGES SOIGNENT LEURS MALADES conflit entre les deux (Tiré de Thevet, Cosmographie) (1575). nations, il fut gravement touché, si bien qu’un hidalgo écrivait terrifié : « Trois ou quatre navires français sont les maîtres de la mer du Mexique tout autant que l’empereur est le maître du Guadalquivir. » La même année I543 vit le sac des ports de Santa Marta, Maracaibo et Carthagène sur le continent, de Porto Rico et Margarita dans l’archipel des Antilles. « Qu’il se trouvât en France un voleur de grand chemin assez osé pour passer aux Indes avec une insignifiante troupe de quarante hommes, » était pour les Espagnols un sujet de stupéfaction.
18Aussi pouvait-on imaginer aventures pareilles à l’odyssée de Menjouyn de La Cabanne aux Isles du Pérou, ainsi désignait-on les Antilles. Ancien lieutenant du corsaire Hallebarde, Menjouyn appareille en 1549 pour la traversée de l’Atlantique sans vivres, sans fret, sans argent. Qu’importe ! Aux navires rencontrés en route, il emprunte, à l’un des barriques de vin, à l’autre des merlus, à un troisième des lapins salés. « Sans mesfaire ni mesdire, » nos corsaires ont une façon si éloquente de faire comprendre leur détresse qu’on les entend à demi-mot. Et d’arriver ainsi aux îles du Pérou. Menjouyn s’approche pacifiquement de neuf navires espagnols ancrés près de Saint-Domingue, quand, de la flotte et de la ville, on tire sur sa patache. On l’attaquait : il « rua, » et il rua si bien qu’après un jour de combat, il récoltait à bon compte du fret de retour.
Et ne croyez point que cette magnifique insouciance de Menjouyn fût un cas exceptionnel. Un capitaine fécampois, Maillard, sillonnait, un peu plus tard, les Antilles avec quarante hommes d’équipage et aussi peu de vivres. En observant les mœurs des sauriens à l’ile des Lézards, en les voyant grimper aux arbres pour y manger des fruits semblables aux baies des ronces, puis se retirer sous les pierres, Maillard trouvait sur les arbres un dessert et une source sous les graviers. Des oiseaux s’abattant sur ses feux de bivouac fournirent le rôti. « Cassaves, patades, » criait un cacique au corps bariolé de rouge et coiffé d’un petit chapeau de plumes comme les mariées de France.
Comme des nuages légers, soudain apparus dans un ciel serein, présagent la tempête prochaine, les corsaires isolés sont les précurseurs des escadrilles de croiseurs qui s’abattront sur les convois des Indes ou sur les ports du Nouveau-Monde. Les plus redoutables de nos chefs de bande, François Le Clerc, dit Jambe-de-Bois, et Jacques de Sores, se rendent maîtres de la Yaguana, le futur Port-au-Prince, en 1553, de Santiago de Cuba en 1554, de la Havane en 1555. Enlevée d’assaut, la Havane est le théâtre d’une parodie sacrilège qui mettra en fureur les Espagnols. Après une parade en habits sacerdotaux, les calvinistes français poignardent les images saintes. Dix ans après, en Floride, ce seront leurs coreligionnaires qui seront poignardés par les Espagnols. Les deux faits s’éclairent l’un l’autre.
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Charles de La Roncière, « Voyage de découvertes », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/colonies-ephemeres/voyage-de-decouvertes/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715