Tome I · Les colonies éphémères et les colonies perdues · Chapitre 1
L'empire colonial fondé par Richelieu et par Colbert
I. — NOUVELLE-FRANCE. — Samuel de Champlain. — Fondation de Québec (1608). — Les Récollets. — La compagnie des Cent associés (1627). — La mort du Père de la Nouvelle-France (1635). — Les Indiens. — Les Jésuit , 1642). — Dollard des Ormeaux (1660). — Mgr de Laval. — Jean Talon. — Salières et la colonisation du Canada. — Campagne contre les Iroquois (1666). — Le Père Marquette : découverte du Mississipi (1673). — Une grande figure de gouverneur : le comte de Frontenac (1672-1682). — Conflit entre Québec et Montréal. — La guerre des Iroquois (1684-1689). — Le retour de Frontenac au Canada (1689). — La guerré du roi Guillaume (1689-1698). — L’attaque de Québec (1690). — L’héroïsme d’une fillette, Madeleine de Verchères (1692). — Dialogue du « Rat Huron » et du baron de Lahontan. — La paix indienne (170I). — La guerre de succession d’Espagne (1702-1713). — L’église de Québec sans pasteur. — Le drame de la baie d’Hudson. Québec en danger (17II). II. — TERRE-NEUVE. — L’habillage des morues sur l’échafaud. — La police malouine à Terre-Neuve. — Le gouverneur Gargot à la jambe de bois (1658). — Le duel entre les deux colonies françaises et anglaises (1689-1713). I le Malouin Jacques Cartier a attaché son nom à la découverte de la Nouvelle-France, ce fut un Saintongeais de Brouage qui en fit une colonie française. Brouage, en 1567, l’année de la naissance de Samuel de Champlain, n’avait point l’aspect mélancolique de ces villes mortes du golfe du Lion qu’évoquent aujourd’hui la solitude de ses rues et la désolation de ses remparts. Pimpant et coquet rendez-vous des saulniers exotiques, elle vibrait des fêtes de son baptême, que le roi Charles IX avait rehaussées de sa présence et où elle avait reçu, de son parrain et fondateur Jacques de Pons, le nom éphémère de Jacopolis. d’Aumont, il ne s’improvisa marin qu’après la paix avec Champlain fut d’abord soldat. Maréchal des logis du duc l’Espagne, mais avec tant de conviction qu’il écrivit le Traité des devoirs d’un bon marinier, et avec tant d’esprit d’initiative qu’à la suite d’un voyage dans le golfe du Mexique, il émit en 16o0 l’idée de percer l’isthme de Panama : « Une petite rivière vient des montagnes et descend à Portovella, laquelle est à quatre lieues de Panama. L’on peult juger, sy ces quatre lieues de terre estoient couppées, l’on pourroit venir de la mer du Su en celle de deça. »
42 FONDERECEst-ce l’album qu’il rapporta de son voyage qui assit sa réputation d’explorateur ? Je ne sais. Mais on la mit à l’épreuve dès 1603, en le chargeant de déterminer, pour Du Gua de Monts, les points les plus propices à la colonisation en Acadie. Puis il partit pour le Canada. (1608) Pylade, le Malouin François Du Pont Gravé, Samuel de Champlain avait à ses côtés son fidèle , quand, le 3 juillet 1608, il jeta l’ancre dans un « étranglement, » — Québec en algonquin, — du fleuve Saint-Laurent. Des boulets oxydés, un pan de maçonnerie en ruines attestaient le séjour de Jacques Cartier au siècle précédent ; et le nom de Stadaconé, que portait l’endroit, est encore connu des Hurons de Lorette. Dans le lointain, brillaient les cailloux qui avaient ébloui et illusionné le pilote malouin. Et du fleuve, émergeaient les frondaisons superbes de l’ile d’Orléans.
I. - LA NOUVELLE-FRANCE.
43C’est là, sur la rive du Saint-Laurent, au pied d’une colline, que Champlain s’établit : un magasin au bord de l’eau, trois corps de logis bordés d’un promenoir, le fortin d’Henry Charles entouré de douves profondes, telle était, en 1608, l’année de sa naissance Ludovica, autrement dit Québec.
Aux prises avec le grave problème d’une politique indigène, Champlain ne jugea point humain de rester neutre. Les malheureux Hurons, ses voisins, qui n’avaient, en guise de fers de flèches, que des pierres tranchantes et, en ABITATION DE guise de cuirasses, que de simples baguettes de bois entrelacées de cordelettes, étaient aux prises avec de farouches adversaires. Champlain leur apporta le secours de ses arquebuses. Le 29 juillet 1609, comme les chefs iroquois avançaient en bataille à la tête de leurs troupes, un coup de tonnerre les coucha HABITATION DE QUÉBEC ). mis quatre balles dans son arquebuse. Au lac qui vit la défaite des Iroquois, il imposa son nom. Il avait vaincu. Mais l’Indien ne pardonne point. D’une des plus grandes nations du Nouveau Monde, nous venions de nous faire une ennemie mortelle.
Et une ennemie redoutable. Admirablement conçus, les forts des Iroquois Force unt quadruple palir sa de de doures entre ca maes à lépreuve des balles, au cavalier surélevé, pourvu d’un rempart, d’où les arquebusiers pouvaient exécuter un tir plongeant. Champlain, malgré tout, dans une nouvelle campagne, éprouva devant l’un de ces forts un sanglant échec. A ses arquebusiers, les Iroquois ripostèrent par une grêle de flèches ; à ses tentatives d’incendie, ils opposèrent des torrents d’eau que projetaient des « gouttières » ménagées dans les palissades.
44Champlain dut battre en retraite, les blessés au centre, « pliéz et garrottéz » dans des paniers.
SAMUEL DE CHAMPLAINA l’Ouest, l’attitude des tribus indiennes fut tout autre. En 1613, sous la conduite d’u s’était engagé en canot dans la rivière des Outaouais, où il avait noté un site ravissant à la chute des Chaudières, qui est devenu la capitale du Canada, Ottawa. A l’ile des Allumettes, il avait reçu du chef Tessouat un accueil fastueux, qui l’incita, deux ans plus tard, à revenir avec le récollet Joseph Le Caron et l’interprète Brûlé. Il remonta plus avant l’Ottawa, franchit le rapide du Caribou, traversa le pays des Nipissings et, en juillet I615, il débarquait dans la « mer douce » des Hurons, ayant tourné trente-cinq cascades qu’il fallait éviter en portant le canot sur les épaules. Mais voilà qu’à l’horizon de ses découvertes un mirage se leva, le mirage de la mer du Sud déjà entrevu dans l’isthme de Panama et d’un « chemin facile pour aller, par dedens ledit païs, au royaume de la Chine. » Le vice-roi de la Nouvelle-France, Henri de Bourbon, prince de Condé, lui prescrivait de le chercher. Déjà, la découverte en était escomptée dans la carte du cartographe dieppois Guérard, qui inscrivait sur une large échancrure en prolongement des Grands Lacs : « C’est la route pour gagner le Japon. » 44
Les compagnies intéressées au commerce du Canada y eussent trouvé leur compte : celles de Rouen, de Saint-Malo et de la Rochelle, comme celle des frères De Caen. Elles ne s’occupaient que des bénéfices de la traite, et aucunement du devoir de la colonisation.
Le monopole « terrestre et naval » que l’amiral de Montmorency accorda le 26 novembre 1620 à la maison De Caen, en n’imposant comme charges que le transport bisannuel de six ménages d’artisans, révolta pourtant l’opinion ; les Malouins de Du Pont-Gravé faillirent se jeter sur la flottille des marchands de fourrures ; les Basques de Saint-Jeande-Luz détachèrent quatre baleiniers aux couleurs municipales, rouges et noires, pour empêcher toute atteinte au trafic des leurs ; et la colonie, réunie en « assemblée générale » de douze personnes, dépêcha à la cour le Père Le Baillif avec un cahier de doléances.
Quel contraste entre l’étroitesse de vues des marchands, hostiles à la colonisation, et la largeur d’idées de Champlain et des Récollets, pressés de voir s’échelonner le long du Saint-Laurent « des peuplades de Français, » pour « l’avancement de la gloire de Dieu, l’honneur du roi, le , L’UN DES PREMIERS bien et réputation de la patrie. » COLONS CANADIENS (Gravure conservée aux Archives du Canada).
Nos gens étaient si peu outre-mer que de Québec, de Port-Royal partirent en 1615 et 1618 de poignants cris de détresse. Le Père Denis Jamet adjurait les parents de ne plus pousser leurs « enfants à se faire moynes » et de les envoyer au Canada, la noblesse de ne plus « consommer ses terres en superfluités » et d’aider au peuplement de la colonie, le roi d’y expédier de pauvres diables, « d’ailleurs honnêtes hommes, » condamnés pour des peccadilles. « Le nom françois s’évanouira d’ici, si l’on n’y donne ordre, écrivait d’Acadie le capitaine de Poutrincourt. Vous qui avez la navire pour marque des trophées de vos ancestres, laisserez-vous perdre cette gloire ? »
GUILLAUME COUILLARD, L’UN DES PREMIERS COLONS CANADIENS, d’après une gravure conservée aux
46« Les Pères du peuple » auxquels il s’adressait, étaient, on l’a deviné, les échevins de Paris.
Les échevins de Paris recommandèrent aux bonnes villes une œuvre de colonisation que leur chambre de commerce approuvait. Mais pendant que les Hollandais avançaient triomphalement d’île en île jusqu’aux portes du jour, pendant que les Anglais orientaient vers le continent américain un flot de plus en plus dense de dissidents religieux, catholiques irlandais à Terre-Neuve, presbytériens écossais en Acadie ou Nouvelle-Ecosse, réformés de toutes confessions en Virginie, notre activité s’endormait dans la stérilité des paperasses.
LES RECOLLETSUn Parisien réagit. Simple apothicaire, fils d’un apothicaire de Catherine de Médicis, Louis Hébert quitta en 1615 avec femme et enfants la paroisse Saint- Germain-l’ Auxerrois pour aller s’établir à Québec, dans ce qui devint la ville haute. Ce fut le premier colon. « Vrai chrétien sans fard ni artifice, l’Abraham de la colonie, le père des vivants et des croyants, » fit souche d’une puissante famille qui couvre le Canada de milliers de rejetons. Il repose dans le caveau de l’église de l’Hôpital général, qui fut jadis l’église des Récollets. Un autre, Guillaume Couillard, devait laisser une non moins nombreuse postérité. Champlain a pour auxiliaire des Récollets, dont les Etats généraux de 1614 ont assumé les frais de voyage, les Pères Denis Jamet, Jean d’Olbeau, Joseph Le Caron et le frère Pacifique Duplessis. A une demi-lieue de Québec, près de l’endroit où Jacques Cartier avait dû abandonner et enterrer un bateau que sa pénurie de matelots ne lui permettait plus de ramener en France, s’éleva une construction en planches, cimentée avec de la boue et recouverte de longues herbes. C’est de cet abri de Notre-Dame-des-Anges, qu’allaient partir des missionnaires pour Tadoussac, pour Caragouha, dans l’Ontario actuel, où le Père Le Caron a comme résidence un « berceau de jardin, couvert d’écorce, » pour Tequeunoikuaya, dans la tribu de l’Ours, où le Père Sagard couche sur la dure, sans couverture, une pierre sous la tête.
Et voici le premier martyr de l’ordre. Le Récollet Nicolas Viel, tombé aux mains de renégats hurons, était précipité en 1625 dans le dernier rapide de la rivière des Prairies. Près de là, s’élève aujourd’hui l’église du Sault du Récollet : la paroisse voisine s’appelle Ahuntsic, du nom du jeune néophyte indien qui partagea son supplice.
LA CENT ASSOCIES 1E) CENT ASSOCIÉSEst-il plus beau commentaire au serment que faisait le Père Jamet : « Nous sommes résolus de ne jamais abandonner ledit pays, mais d’y faire tout ce que nous pour- 46 rons pour le service de Dieu, du roi et du bien public. » Au sacrifice de leurs vies, les Récollets joindront un acte sublime d’abnégation. Ayant perdu en France leur bienfaiteur, Charles Des Boves, grand vicaire de Pontoise, ils s’effacent pour appeler au Canada à leur aide un ordre puissant, que protège Henri de Lévis de Ventadour, le nouveau vice-roi. Un Récollet, le Père Joseph de La Roche-Daillon, se fait le guide des cinq Jésuites qui se sont embarqués avec lui à Dieppe, le 24 avril 1625. Ses frères en religion partagent avec les fils de Saint-Ignace, en attendant la construction d’une résidence, le couvent de Notre-Dame-des-Anges et méritent ainsi l’hommage que rendra plus tard Mgr de Saint-Vallier à ces « Religieux de bonne volonté. » Que parfois entre les fils de saint François et ceux de saint Ignace, il y ait eu des divergences et des difficultés, je n’en disconviendrai point. Mais Frères gris et Robes noires travailleront de concert à la conquête des âmes. Et cela seul importe. (1627) les destinées de la Nouvelle-France. C’est la date Le 29 avril 1627 fut une date mémorable dans de fondation de la Compagnie des Cent associés, sous les auspices du cardinal de Richelieu, grand maître de la navigation. Ses statuts comportaient l’obligation de transporter outre-mer quatre mille colons en quinze ans. Mais, détail d’une importance capitale, parce qu’il assurait entre tous une cohésion morale et une parfaite communauté de sentiments indispensables au succès d’une entreprise, la colonie ne comprendrait que des catholiques.
47Les protestants, évincés, font appel aux Anglais, qu’ils mandent dans le même temps au secours de la Rochelle, assiégée par le grand cardinal. De Londres, une division accourt, avec les frères Kirke et le Dieppois Jacques Michel. Elle devance, dans le Saint-Laurent, la flotte des Cent associés qui amène au Canada la « fleur de la jeunesse de Normandie. » Un combat inégal s’engage où la flotte des catholiques succombe, après avoir utilisé jusqu’à ses plombs de pêche.
Québec n’a pour sa défense que des missionnaires, des femmes, des enfants, le vieux Du Pont-Gravé et quatorze mousquets. Le 19 juillet 1629, Champlain est forcé d’amener pavillon ; il sera rapatrié à bord du flibot de Thomas Kirke. La colonie est évacuée. Mais les Récollets ne désespèrent point de la revoir : « Décemment » serrés dans une cache, leurs ornements en taffetas de Chine, leur devant d’autel en camelot vert, leurs calices, qu’ils laissent derrière eux, témoignent de leur foi en l’avenir de la Nouvelle-France... Cependant que l’un des vainqueurs, le traître Jacques Michel qui a guidé les Anglais dans le Saint-Laurent, meurt avant de l’avoir quitté, rongé par le remords de « se voir mepprisé de sa patrie. » 47 Les Anglais lui ont rendu à Tadoussac les honneurs funèbres, en jetant sur sa bière les débris d’une demi-pique, insigne de son commandement de contre-amiral : mais son cadavre fut déterré par des Indiens amis de la France et pendu.
48 NOUVELLE-FRANCEEt de fait, sa trahison fut vaine. Advenue trois mois après la paix de Suze, (1635) qui mettait fin aux hostilités entre la France et l’Angleterre, la capitulation de Québec était caduque. Le traité de Saint-Germain-en-Laye nous rétablit dans nos droits et fut l’occasion, pour Champlain, d’un retour triomphal.. Il rentra à Québec le 23 mai 1633, auréolé du prestige dont l’entourait le sublime désintéressement d’un compagnon d’armes. En héros de Plutarque, un chef d’escadre illustre avait demandé à servir sous les ordres d’un simple capitaine de vaisseau : le chevalier Isaac de Razilly avait décliné la lieutenance générale de la Nouvelle-France et s’était contenté du gouvernement subalterne d’une province, l’Acadie ou Nouvelle-Guyenne, estimant Champlain plus compétent que lui.
LES INDIENSA la chapelle votive qui commémora notre retour, à Notre-Dame-de-Recouvrance, le glas sonna aux matines de Noël de l’année 1635. Le père de la Nouvelle-France s’éteignait. Du « petit coin caché au bout du monde où on ne voyait que des masures, » il avait rêvé de faire, dans une ceinture de villages, « une ville de la grandeur presque de Saint-Denis. » Un jour, le songe devait, et au delà, se réaliser : son rêve, dis-je, et aussi son vœu suprême, qui était de laisser à son œuvre, « avec la langue française, un cœur et un courage français. » que la Gazette de France de Théophraste Renaudot allait inau- Ses ouvrages y aidèrent. Pressentant le pouvoir de la presse, gurer, Champlain avait popularisé la Nouvelle-France en décrivant des mœurs sauvages qui excitaient le plus vif intérêt. A la même date, en 1623, le promoteur de la Société des Nations et de la Paix perpétuelle, Emeric Crucé, attribuait la destruction rapide des « Amériquains » à leurs guerres intestines : « La distance des lieux, la difficulté des chemins, la largeur de cet effroyable Océan qui leur servoit de rempart naturel, ne les a sceu guarantir d’une ruine, qui seroit incroyable si nous n’en appercevions les effects. »
Homo homini lupus ! Pires même que les loups, les Indiens se dévoraient entre eux. De même famille, les Hurons et les Iroquois se livraient une lutte fratricide où les premiers allaient succomber. Plus unis, les Algonquins échelonnaient, du golfe 48 du Saint-Laurent aux îles des Allumettes et Manitoulin, des tribus multiples aux noms divers, mais de race commune : Micmacs de la Gaspésie, Etchemins de la rivière Saint-Jean, Abénaquis au Sud du Saint-Laurent, Montagnais du Saguenay, Atticamègues ou Poissons blancs, Algonquins proprement dits, Outaouas...
49Des tribus avec lesquelles nous étions en contact, les Hurons étaient la noblesse, les Algonquins la bourgeoisie, les Montagnais la plèbe. La plèbe suait la misère : la bourgeoisie, malgré ses coquets accoutrements de peaux de cerf bordées de poils de porc-épic, avait moins grande allure que la noblesse, au profil de médaille. Cette « troupe de crasseux ! accroupis comme des singes, traitait des affaires d’Etat avec autant de sang-froid et de gravité que la junte d’Espagne, le Conseil des Sages à Venise ou les vieillards de Lacédémone. » Pour bulletins de vote, les Hurons avaient des pailles et des jones.
Comme les gens de l’Ancien Monde, les indigènes du Nouveau avaient leurs armoiries, leur totem : les Abénaquis, une tourterelle et un ours ; les Algonquins du lac des Deux-Montagnes, un chêne vert ; les Folles-Avoines du lac Michigan, LA MÈRE MARIE DE L’INCARNATION un aigle sur une croix ; les Sioux, un (D’après une gravure de 1724) bœuf, un chien noir et une loutre.
Ennemis mortels des Iroquois, les Hurons étaient, par contre, très unis entre eux. Doués de qualités qui s’appariaient aux nôtres, braves, légers, spirituels, artistes, « s’ils estoient Chrestiens, il n’y a point de doute que Dieu se plairoit mieux avec eux qu’avec nous, » disait le bon Père Sagard. Mais il ne mettait point en balance les défauts d’une race pour qui le pardon des injures était une faiblesse, la torture des prisonniers une jouissance, le vol des étrangers une vertu, la vengeance un impérieux devoir.
« Les os de nos frères blanchissent la terre, clamaient les vieillards, ils crient contre nous ; il faut les satisfaire. Peignez-vous de couleurs lugubres ; saisissez vos armes qui portent la terreur. Que nos chants de guerre, nos cris de vengeance
HISTOIRE DES COLONIES.
50réjouissent les ombres des morts. » Et les guerriers d’entonner le chant de guerre : « Lieux que le soleil inonde de sa lumière, lieux où se balance la verdure, où l’onde coule, où le torrent bondit, vous tous, pays de la terre, apprenez que nous marchons aux combats. L’ennemi, pâlissant au seul bruit de nos pas, fuira saisi de terreur. Les chevelures de ses gens orneront nos cabanes ; nos poteaux seront teints de leur sang. Vous, amis, vengez-nous si nous succombons, levez la hache de guerre et teignez du sang de nos vainqueurs les bois témoins de leurs victoires, afin qu’ils ne puissent dire : « C’est là qu’ils sont tombés ! »
A la civilisation chrétienne qu’apportait la France, pareille mentalité n’offrait d’autre prise que la croyance à une divinité et à l’immortalité de l’âme. Le Huron pratiquait le jeûne à la veille d’une guerre pour honorer le dieu du bien et celui du mal : et il avait le culte des morts. Gens de la Corde, du Rocher et de l’Ours, ses trois grandes tribus n’oubliaient pas les défunts : « Vous n’avez point pitié de mon pauvre frère, disait un sauvage à un habitant de Québec ; l’air est beau et le soleil chaud ; et pourtant vous ne faites point enlever la neige de dessus sa fosse pour le réchauffer. »
Le défunt y reposait en habits de fête, assis dans une bière d’écorce, cependant que son âme s’en allait au soleil couchant vers les demeures éternelles de Yoscaha, par le chemin des âmes que nous appelons la Voie lactée ou l’Echarpe étoilée, et que les simples gens nomment chez nous le Chemin de Saint-Jacques.
A certaines dates, le village huron procédait à la grande fête des morts. Les ossements, pieusement nettoyés, étaient réinhumés dans des ossuaires ornés de peaux, de haches, de chaudières et de colliers. Quand l’assistance avait arrosé de ses larmes la sépulture, les roulements d’un tambour fourré de cailloux et le grincement d’un instrument en écaille de tortue l’appelaient au « festin des âmes. »
LES JÉSUITESA l’un de ces festins des âmes, en septembre 1641, les Nipissings avaient convié les Pahouitingouach ou Indiens du Saut, ainsi nommés par nous parce qu’ils résidaient le long des rapides issus du Lac Supérieur. Après l’hymne funèbre, une voix s’éleva qui enseignait à tous une doctrine nouvelle : un Jésuite de la mission du Saint-Esprit des Nippissings prêchait l’Evangile. velle-France, dont l’horizon s’élargit singulièrement. La traite Nous voici parvenus à un tournant de l’histoire de la Noun’avait cherché jusque-là que des sympathies dictées par l’intérêt. Une Epopée mystique s’ouvrait, qui visera à la conquête des âmes. Notre prestige s’en trouvera rehaussé. D’une colonie embryonnaire et si démunie que le cheval du gouverneur de Montmagny en constituait toute la cavalerie, la Compagnie de Jésus sera l’armature. De Richelieu à Colbert, de la Compagnie des Cent associés à celle des Indes occidentales, c’est elle qui y tiendra ferme le drapeau de la France.
51Rentrés à Québec avec Champlain, les Jésuites s’étaient aussitôt adaptés à la vie des sauvages. La connaissance de leurs langues, « la huronne et la canadienne, » celle des sédentaires et celle des tribus errantes, aussi apparentées « que du gascon ou du provençal au françois, » n’eut bientôt plus de secrets pour les savants linguistes que furent les Pères Le Jeune, Jérôme Lalemant, Massé, Chaumonot, Labrosse, de Brébeuf, Bigot, de Carheil.
Apôtres de l’Acadie depuis 1611, du Canada depuis 1625, missionnaires à Port-Royal, aux monts Déserts, à Miscou, à Tadoussac, à Québec, aux Trois- Rivières, au confluent des trois branches du Saint-Maurice, les Jésuites perpétuèrent l’œuvre de Champlain. Ils continuèrent à maintenir, par des Relations aussi précieuses que les siennes, un étroit contact entre la métropole et la colonie. Que d’œuvres elles inspirèrent ! Je n’en citerai que trois : en 1637, la fondation LE PÈRE LEJEUNE de la mission algonquine de Saint-Foseph de Sillery, ainsi nommée du bienfaiteur qui en avait fait les frais, Noël Brulard de Sillery, commandeur de Malte et ambassadeur de France ; en 1639, l’Hôtel-Dieu de Québec, bâti aux frais de la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu ; puis, la création d’une institution d’Ursulines pour l’éducation des jeunes sauvagesses, à laquelle se consacra la veuve de M. de La Pelterie, née Marie-Madeleine de Chauvigny.
Le collège des Jésuites de Québec, le premier des collèges fondés en Amérique, était un foyer de lumière. L’éducation raffinée qu’y recevaient les fils de colons était donnée par des hommes versés dans les lettres antiques et pâlis par l’air confiné des cloîtres, qui venaient, au penchant de leur vie, gouverner avec une autorité paternelle les hordes sauvages : le Père de Lamberville, « le sauveur du Canada, » les Pères Bigot, Bruyas, Gravier, Enjalran, qui méritèrent bien de la patrie par leur action personnelle sur les Acadiens, les Iroquois, les Hurons ou les Algonquins.
52Aussi l’autorité des Jésuites au Canada fut-elle considérable, jusqu’à porter ombrage au pouvoir civil, encore que son influence moralisatrice s’exerçât pour le plus grand bien de la colonie. « La vertu marche ici la tête levée ; elle est dans l’honneur et dans la gloire. » De l’angélus de l’aurore à celui du crépuscule, de l’heure où l’oiseau s’éveille jusqu’au moment où la nuit se met en chemin, officiers, colons et soldats se plient à des pratiques religieuses inspirées par les Jésuites. « Justice leur soit rendue, écrit un historien peu suspect de tendresse pour leur ordre, Gabriel Gravier. On ne les voit point employer la violence. Ils font preuve d’un courage admirable ; ils ne reculent devant aucun obstacle ; résignés à la mort, pris dans une discipline de fer religieusement observée, ils ne se dérobent à aucun péril. »
Et voici le témoignage d’un évêque de Québec : « Parmi ces Pères de la Nouvelle-France, il y a un certain air de sainteté si sensible et si éclatant, que je ne sçay s’il peut y avoir quelque chose de plus, en aucun autre endroit du monde, où la Compagnie de Jésus soit établie. » Le Génie du christianisme ne glorifiera pas mieux « l’intrépidité de ces soldats du Christ. »
Et aussi leur abnégation : « Quand je pouvais avoir une peau d’anguille pour ma journée, écrivait le Père Le Jeune, je me tenais pour avoir bien déjeuné, bien disné et bien soupé. Je mangeais les vieilles peaux d’orignac ; j’allais dans les bois brouter le bout des arbres et ronger les écorces les plus tendres. »
Fût-il de bronze, l’homme pourtant est accessible au découragement, témoin la lettre poignante écrite le 2 septembre 1644 par le Père George d’Endemarre du fort Richelieu, au confluent du Saint-Laurent avec la rivière des Iroquois, qui constituait un fort d’arrêt contre leurs incursions : « Il est quasi impossible de faire ni la paix ni la guerre avec ces barbares, Point de paix, car la guerre est leur vie, leur plaisir et leur profit tout ensemble. Point de guerre, car ils se rendent invisibles à ceux qui les cherchent et ne se rendent visibles que dans leurs grands avantages... Nos habitations maintenant ne sont plus que des prisons. Si cette persécution dure, il faudra abandonner le pays. »
Deux ans auparavant, le Père Isaac Jogues, d’Orléans, était tombé avec ses catéchumènes hurons aux mains de ces brutes sanguinaires. Les os des index arrachés, trois doigts brûlés, broyés à coups de dents ou sciés, des lambeaux de chair détachés à coups de couteaux, le missionnaire réconfortait ses néophytes et convertissait même quelques-uns de ses bourreaux. Recueilli et sauvé par les Hollandais, le martyr inspirait un tel respect que le pasteur Megapolensis donna le nom de Jogues à une petite île. De la Nouvelle-Amsterdam, qui devait devenir une ving- 52 taine d’années plus tard New-York, il gagna la France où la reine Anne baisa pieusement ses moignons ensanglantés.
53Son martyre devait se consommer à son retour au Canada. On lit dans le journal du supérieur des Jésuites de Québec ces simples mots : « Arrêté l’hivernement du Père Jogues aux Iroquois. » « Ibo et non le- ). mais je serais heureux si le Seigneur voulait achever le sacrifice là où il l’a commencé. » Son vœu fut exaucé. Au bourg d’Andagara ou de la Sainte-Trinité, où avait eu lieu son supplice, il avait laissé un coffret auquel les Iroquois attribuaient toutes sortes de maléfices. Quand l’apôtre reparut en octobre 1646, les Iroquois se jetèrent sur lui : un Cannibale lui arracha de nouveaux lambeaux de chair : « Voyons, disait la brute, si cette chair blanche est une chair de manitou. » Un coup de hache acheva la victime. Quelque temps après, l’assassin mourait dans des tortures infligées par les Algonquins, mais il mourait chrétien.
SUPPLICE DES PÈRES LALLEMAND ET BREBOUF
France, Bibliothèque nationale (1679)
SUPPLICE DES PÈRES LALLEMAND ET BREBOUE, d’après le cartouche d’une carte de la Nouvelle-
54Sanguis martyrum ! Au prix de leur sang, les Jésuites s’ouvrent le chemin des âmes. Le Père Daniel est massacré dans la mission de Saint-Joseph, le Père Garnier dans la mission de Saint-Jean, le Père de Brébeuf dans celle de Saint-Louis, et après quel épouvantable supplice ! les ongles arrachés, le corps brûlé par des jets d’eau bouillante et par une ceinture d’écorce pleine de poix enflammée, le cou et les épaules rôtis par un collier de haches rougies au feu, les lèvres coupées, le cœur enfin extirpé de la poitrine.
ILLEMARIE (MONTRÉAL)Et voici le résultat de ces sublimes sacrifices : Cinq ans après, en 1654, les Iroquois des cinq nations, bons connaisseurs en vaillance, font appel aux missionnaires : les Agniers accueillent le Père Lemoyne, les Onnontagués le Père Dablon, les Tsonnontouans le Père Chaumonot, les Onneyouts et les Goyoguins le Père Mesnard, le Père Mesnard, futur apôtre des Outaouas, un saint dénué de tout, contraint de se nourrir d’ossements broyés, et si vénéré des Indiens qu’après sa mort ils érigeront en divinités son bréviaire et sa soutane. Des missionnaires, soit : mais qu’on n’envoie point, chez ces Iroquois ombrageux et farouches, des soldats. Mandée pourtant par les Onnontagués, la compagnie du capitaine Zacharie Dupuis, que le gouverneur de Lauzon a chargée de fonder un établissement sur les bords du lac Onondaga, en 1658, devra rebrousser chemin pour échapper à un massacre. La mission, c’était l’Eglise ; mais c’était aussi la (1642) France, d’où les Jésuites reçurent, d’une autre société que la leur, un grand renfort. La France, en effet, n’avait pas perdu de vue le « plan colonial » de Richelieu. Nous avons un témoignage des plus formels sur les vues de la Régente et de Mazarin, à ce sujet, dans le préambule des « lettres de provision » données au marquis de Feuquières « en vue de l’établissement des colonies françaises dans isles, costes et terre ferme de l’Amérique, » et dans ce passage des Défenses de Fouquet où il affirme ceci : « Mazarin avait tellement approuvé ces idées de moi et des compagnies qu’il m’avait approuvé d’y travailler, approuvant fort qu’il y eût des vaisseaux qui fissent ces grands voyages. »
Et l’opinion suivait. Le jour de la Purification de l’année 1642, avait lieu en l’église cathédrale de Paris un singulier baptême, celui d’une ville à naître. Les parrains étaient le fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice, M. Olier, et un gentilhomme breton, Jérôme Le Royer de La Dauversière. Les assistants étaient les associés de la Compagnie Notre-Dame de Montréal. C’est dans l’ile de Montréal, en effet, qu’allait surgir, sous le vocable de la Vierge, Villemarie, plus tard baptisée du nom de l’ile.
55Le 18 mai, la première messe était dite sur son emplacement par le Père Vimont. Au sommet de la montagne voisine se dressa bientôt une croix que le gouverneur de Villemarie avait tenu à porter lui-même sur ses épaules. Rude soldat qui guerroyait depuis l’âge de treize ans, Paul de Chomedey de Maisonneuve était un mystique assez énergique pour avoir échappé aux entraînements de la vie des camps, en s’imposant la solitude durant ses soirées studieuses où il avait appris à jouer du luth.
Au gouverneur du Canada, à Montmagny, qui tâchait de le dissuader d’aller dans un poste si exposé, il avait répondu : « Il est de mon honneur et vous trouverez bon que j’y monte pour y commencer une colonie, quand tous les arbres de cette isle se devroient changer en autant d’Iroquois. » A la furie de ces barbares, il voulait opposer « une digue et les dégoûter de passer plus outre. »
« Homme de cœur et d’expérience, vigoureux et sans autres intérêts que ceux de l’éternité, » Maisonneuve avait avec lui de « bons hommes pleins de cœur, » Angevins, Manceaux, Poitevins et Bretons. A l’ombre d’une chapelle en écorce où des mouches luisantes remplaçaient, faute d’huile, la lampe du sanctuaire, la colonie vivait en communauté. Une infirmière bénévole, Mlle Mance, défrayée par une dame de France qui voulait rester anonyme, se dévouait aux soins de tous.
L ’HÉROÏSME DE DOLLARD DES ORMEAUXA partir de 1657, le service religieux fut assuré par les sulpiciens, dont le supérieur était l’abbé de Queylus. Au domaine spirituel, ils allaient joindre le domaine temporel, la seigneurie de Montréal, avec droit de rendre la justice et de nommer le gouverneur. Tout droit comporte un devoir : c’était, ici, de pourvoir, par l’érection de bastions et d’un fort qui prit le nom de « Fort des Messieurs de Saint- Sulpice, » à la défense de la colonie. (1660) de la retraite, le péril naissait : en dépit des rondes Dès qu’avait sonné, à la cloche du fort, l’heure des chiens de garde, frères des féroces dogues de Saint-Malo, les retardataires risquaient d’être enlevés par les maraudeurs iroquois. L’audace de ces bandits, que ne bridait plus la parole des missionnaires jésuites, devint telle qu’on alla jusqu’à percer de meurtrières les couvents et à se barricader à Montréal comme à Québec.
ISAAC JOGUES S. J.Devant ce danger d’une invasion massive, dix-sept jeunes gens de Montréal résolurent de se sacrifier pour la briser. Leur testament fait devant notaire, après une communion solennelle, Dollard des Ormeaux alla prendre position, le ter mai 1660, sur l’Ottawa, au Saut des Chaudières, les Thermopyles du Canada : une quarantaine de Hurons du vieux chef Anatotaha étaient à leurs côtés, derrière 55 les palissades d’une vieille enceinte algonquine, quand retentit le terrible whoopwhoop qui est le cri de guerre des Iroquois Onnontagués. Un tir terrible arrête les assaillants qui reculent et attendent le renfort des Agniers, autre tribu iroquoise, venus des îles du Richelieu. Devant cette avalanche d’adversaires dont le nombre grossit sans cesse, les Hurons, nos alliés, écoutent la voix de la peur et la séduction des promesses ennemies. Ils sautent la palissade et se rendent, à l’exception de leur vieux chef. Par eux, les Iroquois apprennent le nombre infime des assiégés. Ils se ruent sur la palissade ; des décharges répétées les couchent bas, ils tentent de la saper ; des fusils chargés à mitraille, en guise de grenades, sèment la mort parmi eux ; un baril de poudre, transformé en machine infernale par Dollard des Ormeaux, s’accroche malheureusement à une branche
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(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale). qui le rejette dans l’enceinte et retourne contre les défenseurs son œuvre de destruction. Plus de vivres, plus de munitions ! Le 21 mai, les Iroquois sont maîtres de la place, mais à quel prix ! Quatre cents des leurs sont hors de combat. Consternés, ils ne poussent pas plus loin l’invasion projetée. Le sacrifice d’une poignée d’adolescents a sauvé la Nouvelle-France. M • ONSEIGNEUR DE LAVAL Montréal, desservies par la Compagnie de Saint-Sulpice. D’autres paroisses rayonnèrent peu à peu autour de Les habitants étaient rares, les dîmes faibles. Toutes les ressources furent mises en commun. Comme dans la primitive Eglise, le clergé ne forma qu’une âme. Quand le missionnaire, fatigué, la soutane déchirée, un méchant bonnet de matelot sur la tête, de gros souliers avec des grappins aux pieds, arrivait à Québec, une maison s’ouvrait à lui, accueillante ; un père lui tendait les bras. Ce père était un grand prélat de France, Mgr François de Montmorency-Laval, évêque de 56 Pétrée et vicaire apostolique du Canada depuis 1659, dont un bas-relief dans l’église Saint-Germain-des-Prés commémore le sacre.
57Il venait de se fonder à Paris, rue du Bac, un séminaire de Missions étrangères, dont le but était la conversion des idolâtres. C’est de là qu’était parti Mgr de Laval, et c’est de cette œuvre qu’il s’inspira pour créer à Québec un autre séminaire des Missions étrangères, qui lui formât des prêtres. Le grand seigneur, issu d’une des plus illustres maisons de France, demanda à son clergé de faire vœu, sinon de pauvreté, du moins de « désappropriation : » et il prêcha d’exemple, en vivant au séminaire comme un simple ecclésiastique.
Le grand séminaire de Québec s’éleva en 1663 sur le versant d’où l’on découvre la rade, l’ile d’Orléans et la rivière Saint-Charles. Placé sous le vocable de la Sainte- Famille, il adopta le cérémonial et le bréviaire romains. Il s’était doublé d’un petit séminaire, dont les élèves en habit bleu marine suivaient les cours du collège des Jésuites. Un troisième séminaire fut établi à la côte de Beaupré pour les fils de paysans, petite école d’arts et métiers qui fournissait d’artisans et de fermiers les terres concédées pour l’entretien du séminaire, l’ile d’Orléans, l’ile Jésus vis-à-vis de Montréal, la seigneurie de Beaupré, la baie Saint-Paul à Tadoussac et la maison de campagne du séminaire à une lieue en amont de Québec.
Mgr de Laval voulant que tous, réguliers et séculiers, fussent unis pour l’œuvre commune du salut, passa en 1665 un acte d’association avec les Jésuites et les Sulpiciens, qui eut les plus heureux résultats. Effaçant tout vestige du fâcheux désaccord que l’abbé de Queylus, venu trois ans auparavant comme grand vicaire de l’archevêque de Rouen, avait provoqué et aggravé entre le clergé séculier et le clergé régulier, Mgr de Laval rendit solennellement justice aux services rendus par les Jésuites à la colonie naissante. Une ordonnance du 15 janvier 166o spécifia que le clergé de la paroisse de Québec irait processionnellement à leur église aux vêpres de la Circoncision, de Saint-Ignace et de Saint-François-Xavier.
Comme un missionnaire, raquettes au pied, une mauvaise couverture sur le dos, Mgr de Laval parcourait son énorme diocèse en quête d’églises à bâtir, d’âmes à sauver. Distribuant sa fortune, il avait épousé la sainte pauvreté. En retour, l’auréole de ses vertus lui fit tout obtenir de Louis XIV, quand il revint en France appuyer les demandes du gouverneur du Canada Du Bois d’Avaugour : l’envoi d’un régiment pour tenir garnison dans la colonie et la création d’un conseil souverain pour aider à la gouverner (1663).
C’est alors que les difficultés commencèrent.
58CONFLIT ENTRE MONSEIGNEUR DE LAVAL ET LE GOUVERNEUR DE MEZY
clergé, qui avait été l’armature de la Vicaire apostolique en tête, le colonie, allait se heurter au pouvoir civil. Au conseil souverain où le prélat avait son représentant et ses partisans, les deux puissances s’affrontèrent. Le gouverneur de Mézy, qui avait succédé à Du Bois d’Avaugour, employa la manière forte et, pour se débarrasser de l’opposition, embarqua pour l’Europe le procureur général et un des conseillers. L’un des sujets brûlants qui mettait aux prises l’idéal et l’intérêt, était une misérable affaire où c’était le clergé qui avait raison, en proscrivant l’eau-de-vie, « le vin de feu » qui affolait Indiens et colons. De virulents libelles qui le traînaient dans la boue, ne firent point reculer le prélat. Mitre en tête, crosse en main, Mgr de Laval frappa d’excommunication les traitants. La riposte fut terrible : les troupes de la garnison, gouverneur en tête, investirent l’église, mais devant l’évêque s’inclinèrent en présentant les armes. Devenu impossible, Mézy fut rappelé : la mort devança son retour.
JEAN TALONLe redressement n’allait point tarder. L’organisme gigantesque, créé par l’édit royal du 28 mai 1664, la Compagnie des Indes occidentales, englobait la Nouvelle- France : il comportait un vice-roi pour toute l’Amérique et aussi un intendant, qui avaient pour instruction de remettre de l’ordre dans le gouvernement de la colonie, tout en évitant des querelles avec les Jésuites, et surtout de travailler à son peuplement. « Qui peut entreprendre quelque chose de plus grand et de plus utile qu’une colonie, disait Colbert. N’est-ce pas par ce moyen, plus que par tout autre, qu’on peut avec toute justice possible s’agrandir et s’accroître ? » En 1665, par le chemin escarpé qui menait des (1665-1673) magasins et du débarcadère de la basse-ville de Québec à la place d’armes du château Saint-Louis en la haute-ville, défilait un régiment aux effectifs trois fois plus nombreux que la population tout entière de la petite capitale. Il encadrait un triumvirat que la Compagnie des Indes Occidentales, substituée à celle des Cent associés, envoyait comme grands chefs au Canada : Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, « lieutenant général pour Sa Majesté en l’Amérique méridionale et septentrionale, tant par mer que par terre, » le gouverneur Daniel de Rémy de Courcelle, l’intendant Jean Talon. De là, date l’organisation définitive de la colonie.
Le conseil souverain avait la juridiction en dernier ressort dans toute l’étendue du Canada, où l’on prit comme règle la coutume de Paris. Sous la présidence du gouverneur, assisté de l’évêque et de l’intendant, le conseil tenait audience, non point 58 sur un tribunal comme les cours de France, mais autour d’une table comme une académie. Le procureur général donnait ses conclusions, assis : procureurs et partisans se tenaient et parlaient debout derrière les chaises des juges. La maison de l’intendant tenait lieu de palais : la justice était gratuite. Pas de papier timbré. Peu de procédure. Ainsi prenait fin un régime transitoire où la juridiction suprême était le parlement de Rouen, quand les différends n’étaient point terminés à l’amiable par des arbitres ou d’autorité par le gouverneur. Le biographe de Mgr de Laval note, avec une pointe de malice, que les habitants étaient peu processifs, « quoique la plupart fussent Normands. »
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Au temporel, comme Mgr de Laval le fut dans le domaine spirituel, l’intendant Jean Talon fut l’âme de la colonie : on lui a donné le beau nom de Colbert du Canada. Il relevait, au reste, du quatrième grand homme d’Etat colonial après François Ier, Henri IV et Richelieu, Colbert. Faire régner la justice à l’abri de toute cabale, établir un budget, recenser les colons, en accroître le nombre, les grouper en villages à l’abri de e l’insulte des Iroquois, développer de MONSEIGNEUR DE LAVAL proche en proche les défrichements, (D’après une gravure de l’époque, Bibliothèque Nationale). telles étaient les instructions de l’intendant. Le programme était vaste ; il fut rempli
ET LA COLONISATION DU CANADADresser le budget de la colonie fut laborieux. Les appointements seuls du lieutenant général, des gouverneurs de place, des conseillers du conseil souverain et des juges locaux atteignaient 100 000 livres : et que dire des frais nécessaires pour l’entretien des troupes, la construction de cent cinquante-deux bateaux plats et de canots d’écorce pour les transporter, l’érection de forteresses, le fret des vivres et des munitions, l’aide pécuniaire à donner aux colons, alors que les recettes de la colonie atteignaient au maximum 73 500 livres. Le droit de 1o pour 1oo sur l’importation des marchandises, les droits de quart sur la traite des castors et du dixième sur celle des orignaux que levait l’agent général de la Compagnie, « le fonds 59 du pays, » suffisait si peu aux frais que, la première année de l’administration de Talon, le roi n’alloua pas moins de 358 0o0 livres à la Nouvelle-France. Parmi les charges les plus lourdes était l’entretien du régiment de Carignan-Salières. Le régiment de Carignan-Salières, dont les vingt-quatre compagnies avaient pour colonel Henry de Chapelas de Salières, avait pris une part brillante à la journée du Saint-Gothard sur le Raab où le grand vizir Kæprilü avait été écrasé. Au Canada, la valeur de cette troupe d’élite assura la sécurité. Que dis-je ! Officiers et soldats, dans la paix comme dans la guerre, firent sa grandeur. Tels les soldats de l’empire romain, quatre cents d’entre eux s’établirent dans la Nouvelle-France comme laboureurs, encadrés par leurs officiers, les capitaines Antoine Pécaudy de Contrecœur, Pierre de Saint-Ours, Pierre de Sorel, Michel Dugué de Boisbriant, les lieutenants Paul Gaultier de Varennes, Séraphin Morganne de La Valterie, les enseignes Paul Dupuis, Pierre Bécard de Grandville, Paul Mouet de Moras, François Jarret de Verchères, dont plus d’une florissante paroisse porte aujourd’hui les noms.
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Comme jadis l’avaient été nos missionnaires, les officiers de Carignan devinrent l’armature de la Nouvelle-France : et rien n’égale le prestige qu’allait acquérir sur les Indiens l’un d’eux, Vincent d’Abbadie de Saint-Castin, qui avait épousé, il est vrai, simultanément les deux filles d’un grand chef Abénaqui. Pauvre, la noblesse de robe et d’épée donnait l’exemple de l’abnégation que demande l’éducation d’une famille nombreuse : Saint-Ours a dix titué pour l’exposition fants, Repentigny treize fils, Lemoy ). des vikings auxquels le Canada devra son salut, Tilly, quinze enfants qui labourent la terre comme des vignerons.
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61Dans des solitudes où le recensement de 1666 n’a pas révélé plus de 3 215 Français, Colbert dépose un germe de vie. Croissez et multipliez, telle est la parole de la Genèse dont le ministre du roi se fait le missionnaire, admettant même les mariages mixtes entre Français et Indiens. « Sa Majesté comptera vos services par le nombre des colons que vous attirerez, » écrit-il au gouverneur ; et à l’évêque : « Par les mariages et les baptêmes, augmentez considérablement la colonie. » Aux ménages des colons, une Ordonnance de 1669 alloue une pension de 300 livres s’ils ont dix enfants, 400 livres s’ils en ont douze, aux célibataires de porter le poids de l’impôt. Tout garçon de vingt ans, le jour de ses noces, reçoit un « présent du roi, » vingt livres. Et il peut prendre comme épouse une « fille du roi, » une de ces orphelines recueillies à l’hôpital général de Paris, qu’on envoie peupler le Canada. L’essor était donné à la Nouvelle-France qui, en moins de dix ans, vit plus que doubler le chiffre de ses colons : elle comptait, en 1675, 7833 Français.
Et les sauvages ? Était-il possible de les assimiler, comme l’avait pensé Richelieu, en les gagnant à la civilisation européenne ? Deux grands Français, l’évêque et l’intendant, en firent l’expérience, mais sans y réussir. Soit dans des classes mixtes d’Européens et d’Indiens, soit dans des classes spéciales, au séminaire de l’Enfant Jésus, à Chantilly au-dessus de la Chine, à l’école de la Montagne près de Montréal, aux Ursulines de Québec, des sauvages furent élevés à la française, mais sans succès. Leur esprit, qui n’était dénué ni de jugement ni d’éloquence, ne pouvait se plier aux notions abstraites : les séminaristes s’enfuyaient dans les bois. Mieux eût valu les envoyer à l’école d’arts et métiers fondée à Saint-Joachim.
LE COUP DETRONES TRE DUNE CAMPAGNE CONTRE LES IROQUOIS (1666)Bons psychologues, les Jésuites s’attachaient moins à prêcher la doctrine qu’à fixer l’attention des sauvages, grands amateurs de musique, en composant à leur usage des cantiques. C’est ainsi que le Père André, « les ayant enseignés aux enfants, aux sons d’une flûte douce, allait avec tous ces petits musiciens sauvages déclarer la guerre aux jongleurs, aux rêveurs et à ceux qui avaient plusieurs femmes. » A Saint-Xavier de Montréal, les Indiens convertis formaient deux chœurs de chant qui alternaient, hommes et femmes. Ainsi dans leurs missions, à Notre-Dame de Lorette et à la Madeleine notamment, les Jésuites tentaient-ils, par ces moyens de douceur, de christianiser les sauvages et, par là, de les rapprocher de nous. recourir aux armes pour établir le Tout compte fait, on crut devoir prestige français parmi les tribus indiennes, et on résolut de frapper d’un coup 61 de tonnerre les Iroquois. Le prétexte fut la mort ou la capture de sept Français. Resolu d’infliger un châtiment exemplaire aux meurtriers, le lieutenant général en personne prit le commandement de la colonne expéditionnaire, treize cents hommes, réunie le 28 septembre 1666 au fort Sainte-Anne sur une île du lac Champlain. Les coupables étaient de la tribu iroquoise des Agniers, aux confins de la colonie hollando-anglaise. Le 16 octobre, on était en vue de la première de leurs bourgades : les tambours battent, les soldats prennent le pas de course pour monter à l’assaut. La place est vide. Terrorisés par le roulement des tambours qu’ils prennent pour la voix des démons, les Agniers ont pris la fuite. Trois autres bourgades, rencontrées par la suite, ont été de même évacuées. Le soir tombait. « Il en reste encore une, » déclare une femme algonquine, jadis prisonnière des Iroquois ; et elle guide la colonne vers une magnifique place forte entourée d’un triple rang de palis- (D’après de Bry). sades, hautes de vingt pieds, et flanquée de quatre bastions.
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C’était une belle ville indienne du nom d’Andaraqué. De vastes cabanes en menuiserie, qui avaient jusqu’à cent vingt pieds de long et qui pouvaient loger une dizaine de familles, étaient magnifiquement ornées et garnies de meubles et d’outils de menuiserie, où l’on sentait l’influence du voisinage des Hollandais de Corlaer et d’Orange. Les champs d’alentour étaient couverts d’une végétation luxuriante. En présence de l’armée rangée en bataille, du lieutenant général de Tracy et du gouverneur de Courcelle, le délégué de l’intendant Talon prit possession de ce vaste territoire, où fut érigé un poteau fleurdelisé à l’ombre de la croix. Après quoi, Andaraqué et toutes les bourgades des meurtriers de nos gens furent livrées aux flammes. Une campagne de sept semaines avait assuré pour dix-huit ans la sécurité de la colonie, tant l’impression de notre force fut profonde parmi les tribus indiennes. La construction des forts Sorel, Chambly et Sainte- Thérèse y aida. 62 Onneyouts, Tsonnontouans, Onnontagués, Goyoquins, les autres tribus iroquoises accueillirent avec honneur nos missionnaires et envoyèrent des présents au grand Onnontio des Français. Pris comme arbitre entre eux et les Outaouas, Daniel de Courcelle intervint « avec tant de bonheur, selon le génie de ces peuples, que, moyennant des présents pour ressusciter les morts, essuyer les larmes, aplanir les chemins et les difficultés du commerce, » tout fut apaisé par l’envoi de colliers de porcelaine comme gages de paix. Que dis-je ! Un grand chef iroquois demanda le baptême, qui lui fut solennellement administré en présence des siens dans la cathédrale de Québec.
63Des Agniers catholiques viennent se blottir au bas de la montagne de Montréal. Et telle est leur fidélité à la France qu’ils promettent le concours de cent cinquante guerriers en cas d’attaque de leurs congénères. Et ils tiendront parole. A Caughnawaga, leur bourgade existe toujours sous le vocable de Saint-Louis : elle reste administrée par un conseil de sept chefs.
QUATORZE TRIBUS INDIENNESMission modèle, où dès l’aurore le capitaine de la prière, le dogique, assemblait les fidèles dans une jolie chapelle pour entonner des hymnes en iroquois ; le travail s’y faisait en commun : de charitables volontaires cultivaient les champs des malades. Une prière clôturait la journée. Le dimanche, au catéchisme dialogué qui accompagnait la réunion de la confrérie de la Sainte-Famille, les sauvages multipliaient les questions. Ils faisaient, lors de la récolte, la part des pauvres et celle de Dieu. Dieu, à son tour, leur fit la part belle en suscitant, parmi les Iroquois du Sault, une âme d’élite, une jeune fille, Catherine Tégakouita, qui mourut en odeur de sainteté. Son portrait fut répandu à profusion par l’intendant de Champigny, et des paroisses entières venaient en procession à son tombeau : cependant que, par une touchante réciprocité, les Abénaquis adressaient à la supérieure des Visitandines d’Annecy un collier de porcelaine à déposer en pieux hommage sur le tombeau de saint François de Sales. Au milieu de sa cour, peuplée (1671) d’orateurs sacrés et de courtisans éloquents, le Roi-Soleil n’eut pas de plus beau panégyrique que celui d’un simple missionnaire qui parlait le rude langage des Indiens sur les bords d’un fleuve d’Amérique. Aux peuplades voisines du lac Supérieur, restées à l’âge de pierre, aux Outaouas, aux Nez percés, aux Illinois... le trappeur Nicolas Perrot a porté tous les articles en fer dont le Grand Esprit a donné la connaissance aux Français : et son éloquence communicative les a entraînés à prendre part à une imposante manifestation qui va se dérouler au Sault Sainte-Marie. Par une radieuse matinée de juin 1671, au chant du Vexilla Regis et de l’Exaudiat, que scande le bruit des salves de mousqueterie, une grande croix, puis l’écusson de France sur le tronc d’un cèdre sont successivement érigés au sommet d’une éminence. Une motte de terre en main, Simon-François Daumont de Saint-Lusson prend solennellement possession, au nom de la France, de toutes les contrées qui s’étendent des mers du Nord et de l’Ouest jusqu’à la mer du Sud. Puis la voix d’un missionnaire s’élève pour rendre grâce à Dieu et célébrer « le capitaine des plus grands capitaines qui n’a point son pareil au monde. » Aux quatorze nations indiennes réunies autour de lui, le Père Claude Alloüez parle un langage imagé qui leur donnera une haute idée de Louis XIV : « Vous connaissez Onnontio, ce célèbre capitaine de Québec, la terreur des Iroquois. Il y a, au delà des mers, dix mille Onnontios comme celuy-là, qui ne sont que les soldats de ce grand capitaine. Vos canots ne portent que quatre à cinq hommes, ses navires de France en portent jusqu’à mille. Rangés en file deux à deux, ses soldats couvriraient plus de vingt lieues. Quand il attaque, il est plus redoutable que le tonnerre : on l’a veü au milieu de ses escadrons, tout couvert du sang de ses ennemis dont il a passé un si grand nombre par le fil de l’épée qu’il ne conte (sic) pas les chevelures, mais les ruisseaux de sang qu’il fait couler. C’est luy seul qui décide toutes les affaires du monde. Il a des villes à luy plus que vous n’estes d’hommes dans tous ces pays. Il a des magazins où l’on trouveroit des haches assez pour couper tous vos bois, des chaudières pour cuire tous vos orignaux, et de la rassade pour en remplir toutes vos cabanes. Sa maison est longue de plus d’une demie lieue, et plus haute que les plus grands de vos arbres. »
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Ce fut le premier chant de l’épopée de la Nouvelle-France, dont l’intendant Talon écrivait : « Cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. Les nations qui bordent la mer tremblent déjà d’effroi à la vue de ce que Sa Majesté a fait ici dans les terres depuis sept ans. »
IL E PERE MARQUETTEDans la sécurité enfin conquise, se développait la mise en exploitation du Canada sous l’active impulsion de Talon. Un chantier de constructions navales s’ou- 64 vrait dans le port de Québec. Un explorateur, Nicolet, donnait son nom à une rivière et à un lac. Des prospecteurs allaient de toutes parts à la recherche des mines : La Tesserie trouvait du fer à la baie Saint-Paul ; le Père Alloüez rapportait du cuivre ramassé sur les bords du lac Huron ; les Sulpiciens Dollier et de Gallinée partaient en exploration vers le Sault Sainte-Marie et revenaient par le lac Nipissing. : DECOU- VERTE DU MISSISSIPI (1673) esprits, depuis le gouverneur et l’intendant jusqu’aux missionnaires et aux coureurs des bois. Des traditions indiennes et le rapport du trappeur Jean Nicolet révélaient l’existence d’un fleuve immense, à proximité des mines de Sainte-Barbe où la convoitise voyait d’incalculables richesses. Les Relations des Jésuites, de 1640 et de 1660, la dernière surtout inspirée des « lumières toutes fraîches » des sauvages, émettaient l’opinion que cette route fluviale menait à la mer du Sud, d’où l’on pouvait gagner le Japon et la Chine. Un voyage de découverte s’imposait.
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Partez, et allez chercher de nouvelles nations à convertir « vers la mer du Sud, » dit le Père Dablon au Père Marquette. A labri du fortin de Michillimackinac élevé dans l’isthme qui sépare le lac Michigan du lac Huron, le Père Jacques Marquette, de Laon, évangélisait les Hurons de la nation du Pétun, et avec tant de succès que l’un d’eux lui rendait cet hommage de dévotion : « La Robe Noire est maître de ma cabane. » Le Père Marquette emmenait comme compagnons de voyage six Français, LE RÉVÉREND PÈRE MARQUETTE entre autres un ancien élève des Jésuites de Québec, qui faisait la traite des fourrures, Louis Jolliet. Jolliet avait reçu de l’intendant Talon la mission de découvrir une voie d’accès au Pacifique.
HISTOIRE DES COLONIES.
69Mme de Sévigné, la confidente de Mme de Maintenon. Le château Saint-Louis devint un agréable salon où l’on jouait Corneille, Racine et Molière.
Mais le gouverneur général était aussi un homme d’Etat. Dès son arrivée, il donna sa mesure en réunissant, le 23 octobre 1672 à Québec, une de ces assemblées que la royauté avait, depuis un demi-siècle, le tort de proscrire. Voulant donner à ses administrés le moyen de faire connaître leurs doléances, il avait convoqué les Etats généraux de la Nouvelle-France, clergé, noblesse et tiers, qui prêtèrent solennellement le serment de fidélité, jurant de « conspirer tous ensemble à tout ce qui pouvait contribuer au progrès et à l’avancement de cette colonie. » Cette collaboration eût été d’autant plus précieuse que l’intendant Talon, après avoir initié Frontenac aux méthodes administratives, avait demandé son rappel, lui laissant tout le poids du gouvernement civil et militaire. COLBERT
Mais Colbert désavoua la conduite du (D’après la gravure de Nanteuil.) gouverneur et lui enleva par sa mercuriale toute velleité de recommencer : « Il est bon que vous observiez que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les Etats généraux de leur royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne ; vous ne devez aussi donner que très rarement et, pour mieux dire, jamais, cette forme au corps des habitants du Canada. » Pourtant, Frontenac avait vu juste. Les Etats généraux eussent été l’élément régulateur dont son autoritarisme avait besoin.
’EGLISE ET La réunion des Etats généraux s’était tenue dans l’église
L’ETAT des Jésuites : « J’ai en mon particulier tous les sujets du monde de me louer de la civilité et de l’honnêteté des révérends Pères, » écrivait Frontenac. Mais déjà il se mettait en garde contre leur influence : « Par le séminaire de Québec et le grand vicaire de l’évêque, ils sont les maîtres de tout ce qui regarde le spirituel, qui est, comme vous le savez, — écrivait-il à Colbert, — une grande machine pour remuer tout le reste. » Et il refuse de laisser nommer procureur général au Conseil souverain, le conseiller Villeray, une de leurs créatures et « de ceux qui, sans en porter l’habit, ne laissent pas d’en avoir fait les vœux. » Dans l’exercice du culte dont les Jésuites, sauf à Montréal, ont le monopole, il leur suscite la concurrence des Récollets et facilite le développement de leurs missions aux Trois- Rivières, à l’ile Percée, à la rivière Saint-Jean, au Fort Frontenac. Avec leur prudence habituelle et pour ménager, semble-t-il, la susceptibilité du gouverneur, les Jésuites renoncent, en 1673, à publier ces fameuses Relations de la Nouvelle-France auxquelles on accorde aujourd’hui tant de prix.
70L’évêque de Québec est pourtant avec eux : « Homme de bien, écrivait Colbert, il affecte une domination qui passe de beaucoup au delà des bornes que les évêques ont dans le monde chrétien et particulièrement dans le royaume. »
TLE GOUVERNEUR ET LE • CONSEIL SOUVERAINEntre deux hommes aussi autoritaires que Mgr de Laval et le comte de Frontenac, le conflit était inévitable. Il porta sur les honneurs à rendre aux autorités civiles pendant les offices, sur la création d’un tribunal ecclésiastique, vainement combattue par Frontenac, sur l’érection de cures fixes à la place des missions de religieux, sur la traite des spiritueux, sur les licences à accorder aux coureurs des bois. Bref, à la discipline claustrale sous laquelle vivaient les pionniers de la croisade et que l’évêque voulait maintenir, se heurtait la conception d’une société plus moderne dont le gouverneur était le champion. Mais Frontenac se montra un trop fidèle lieutenant du Roi-Soleil. Vis-à-vis du Conseil souverain, il adopta une attitude qui faisait dire à La Hontan : « Il traitait les membres de ce parlement comme Cromwell ceux d’Angleterre, » avec cette différence que le Conseil n’avait rien du Parlement croupion. Il en enleva la présidence à l’intendant Duchesneau et, comme Louis XIV en un lit de justice, voulut qu’on l’intitulât « chef et président du Conseil souverain. » Deux conseillers et le procureur général protestèrent ; il les exila. Mais Colbert veillait, et avec la mâle vigueur qui lui était coutumière, il écrivit à Frontenac : « Si ce n’était que Sa Majesté espère encore que vous changerez de conduite, elle aurait adjugé à ces magistrats un dédommagement assez considérable à prendre sur vos appointements, parce qu’elle ne peut jamais autoriser une violence de cette nature sans aucun fondement. »
CONFLET MOTER GAEBEC ET MONTRÉALFrontenac dut s’incliner : mais au Conseil souverain, il opposa une juridiction de création nouvelle, et qui lui était dévouée, la prévôté de Québec. Le procureur de la prévôté de Québec, Louis Boulduc, accusé de malversations, est couvert par le gouverneur, qui fait incarcérer un des conseillers, Damours. Les différends s’aggravent. Les appels à la Cour se multiplient. Les rapports de l’intendant Duchesneau à Colbert s’entassent. Et il a Mgr de Laval pour allié. a augmenté le nombre de ses adversaires : ces enfants En s’attaquant aux Coureurs des bois, Frontenac perdus nous avaient conquis bien des cœurs, mais frustraient par leur commerce illicite les traitants de la compagnie des Indes. « Si l’on n’y prend pas garde, disait le gouverneur, ils deviendront comme les bandits de Naples et les boucaniers de Saint-Domingue. » Et pour en restreindre le nombre, il institue un système de permis de chasse.
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Québec, de ce fait, se trouvait en conflit avec Montréal, où le gouverneur se portait ouvertement le protecteur des Coureurs des bois : désigné par les Sulpiciens en vertu de leurs droits seigneuriaux, François Perrot avait consolidé sa situation par son mariage avec la nièce de l’intendant Talon. Sa rébellion contre les ordres de Frontenac ne lui valut pas moins son arrestation et son emprisonnement au château Saint-Louis à Québec, puis son embarquement pour la France : 71 l’abbé de Fénelon, qui avait épousé sa querelle, l’accompagnait à la Cour.
72Sous le poids des rancœurs accumulées contre lui, Frontenac allait succomber. Il était remplacé en mai 1682 par Lefebvre de la Barre.
Malgré ses travers, c’était une haute et noble figure de gouverneur qui s’éclipsait. Il avait donné une vigoureuse impulsion aux voyages de découvertes, qui avaient embrassé, avec Radisson et Des Groseillers, avec le Père Marquette et Cavelier de La Salle, l’immense territoire compris entre la baie d’Hudson et le delta du Mississipi, avec Du Lhut, la région à l’ouest des Grands Lacs. Le nom de Frontenac était populaire au Canada. Un jour viendra où son rappel s’imposera dans le péril couru par la colonie. Si vous prenez une carte du Canada de
/ DE LA RÉGION LACUSTRE l’époque de Louis XIV, une carte de Jaillot ou celles de l’hydrographe de la Nouvelle-France Jean-Baptiste Franquelin, vous apercevrez, aux points stratégiques de la région lacustre, des forts ou des missions. La sécurité, l’intérêt et la foi en ont dicté le choix. Au sud de la baie d’Hudson, de part et d’autre du Fort Rupert, sont installés deux postes pour couper aux sauvages l’accès de ce comptoir anglais et pour les rabattre sur Tadoussac.
De même, aux deux extrémités du lac Ontario, le fort Frontenac, — aujourd’hui Kingston, — et le fort Conty au Niagara commandent les passages par lesquels les Iroquois vont chercher des castors dans la région des lacs Toronto et Nipissing pour les vendre à New-York. Sur le canal qui écoule dans TEre les eaux du lac Huron, se construit le fortin de traite de Détroit dans un but semblable.
Isthmes et canaux de communication entre les lacs sont aussi des centres de missions. Les Jésuites ont la mission de Saint-François-Xavier à la baie des Puants, et celle du Saint-Esprit au Lac Supérieur ; le Sault-Sainte-Marie sur le canal qui débouche du Lac Supérieur ; et Michillimackinac, un petit Gibraltar entre le lac Michigan et le lac Huron.
Bâti en 1673 au débouché de la rivière Cataracouy ou des Iroquois dans le lac Ontario, le fort Frontenac était, au contraire du poste précédent, en pays ennemi. A l’estime de La Hontan, il eût pu servir à nous conquérir l’amitié des tribus iroquoises voisines, Tsonnontoüans et Onnontagués, s’il avait servi de comptoir pour les ravitailler en marchandises de France. Il ne suffit même point à les tenir en respect. Les cinq nations iroquoises, les « cinq Cabanes, » comme elles s’appelaient, qui cimentaient chaque année dans un festin leur Union en fumant le grand Calumet, allaient mobiliser leurs forces contre nous. Chacune d’elles pouvait aligner quinze cents guerriers. Depuis le coup de tonnerre de 1666, les Iro- (1684-1689) quois se tenaient tranquilles, quand la faiblesse d’un gouverneur déchaîna ces « bêtes féroces. » Certes, l’attaque qu’ils firent du fort Saint-Louis des Illinois, après avoir détroussé nos traitants, appelait une sanction. Et Lefebvre de La Barre n’eut pas tort de mobiliser nos forces et d’envoyer à nos alliés indiens le casse-tête symbolique de l’entrée en campagne. Mais quelle naïveté de prendre pour confident un de ces « voisins qui avaient intérêt à la destruction des Français ! » Le gouverneur de New-York, Dongan, dont il sollicitait la neutralité, répondit dans des termes ambigus où le léopard britannique montrait ses griffes : les Iroquois « sont sous le gouvernement de New-York, ainsi qu’il appert des lettres patentes de Sa Majesté le roi d’Angleterre et de leur propre soumission. » Puis, l’offensive résolue, quelle mollesse dans l’attaque ! La Barre a passé en revue au fort Frontenac ses troupes le 17 août 1684. Il pousse jusqu’à l’anse de la Famine, à deux étapes du cœur du pays iroquois. Et là, dans un terrain pestilentiel où la maladie s’abat sur ses soldats, au lieu d’agir, il s’attarde à palabrer avec « le sieur de la Grande Gueule » ; Ouréouhati, porte-parole des Iroquois, traitant avec lui d’égal à égal, lui impose l’abandon des Illinois, insigne faiblesse qui motivera le rappel immédiat de l’insuffisant gouverneur.
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Le prestige de la France a été compromis. Le nouveau gouverneur veut le rétablir. Tout l’hiver, Jacques-René de Brisay, marquis de Denonville, se prépare à une attaque brusquée. Secrètement rassemblés, les huit cents soldats de France du chevalier de Vaudreuil, la milice canadienne, les Indiens chrétiens du Sault, de Lorette, de la Montagne, de Sillery, CHEF INDIEN forment une petite armée qui s’ébranle à Montréal le II juin 1687. Sur les bords du lac Ontario, il a donné rendez-vous à d’autres Indiens. N’ayant « pour tout habit que des queuës de bêtes derrière le dos, et des cornes sur la tête, le front et les jouës peintes en verd ou en rouge, le nez et les oreilles percées et chargées de fer, et tout le corps coloré de figures d’animaux, » nos alliés seraient difficiles à discerner, si nous ne leur avions donné comme uniforme un serre-tête de couleur rouge. Mais un déserteur a prévenu l’ennemi.
74 DE FRONTENAC AU CANADA (1689)Parés du même insigne, une foule de Tsonnontoüans nous guettent dans un vallon étroit et touffu. L’avant-garde, aux ordres de Callières, gouverneur de Montréal, est surprise par l’irruption soudaine de cette tribu iroquoise, qui la crible de flèches et blesse en quelques instants une centaine d’hommes. Nos Canadiens, un instant désorientés, ripostent, aidés du « capitaine de la prière » des Hurons de la Montagne, qui se fait tuer à leurs côtés. Denonville a le temps d’arriver avec le corps de bataille qui couronne la hauteur. Les Tsonnontoüans, pris à revers, détalent. Les vainqueurs brûlent tout, la plaine toute chargée de blés d’Inde, trois bourgades, un fort et la capitale iroquoise de Gazeroaré, « fameuse Babylone où l’on a tant fait de crimes, tant versé de sang, tant brûlé d’hommes, et qui est située sur une agréable éminence où l’on monte par trois petits tertres en forme d’amphithéâtres. » Dernière humiliation : nos alliés Hurons, Algonquins, Outaouas, Illinois, Chaoüanons, colportent comme de glorieux trophées les chevelures des vaincus. Malheureusement, l’intendant Bochart de Champigny avait commis une faute grave. A la veille de la campagne, il avait arrêté un certain nombre d’Iroquois, conviés avec leurs chefs au fort Frontenac et qui, au lieu d’un festin, avaient trouvé un cachot, avant d’aller servir de rameurs sur les galères royales.
Il en était résulté, parmi ces guerriers, une fureur qui mit notre colonie en danger. Le 5 août 1689, à l’aube, quinze cents Iroquois surgissaient au village de la Chine, massacraient ou torturaient toute la population mâle, ouvraient le ventre des femmes enceintes, embrochaient les enfants et forçaient les mères à tourner la broche devant le feu. De là, les bourreaux descendent sur Montréal, à trois lieues en aval. Denonville s’y trouve justement. Une centaine d’hommes détachés contre les Iroquois sont enveloppés et, après s’être battus en désespérés, succombent. L’ile de Montréal est envahie ; les habitants se terrent derrière leurs palissades ; la terreur est partout ; seuls, Subercase et quelques braves résistent. La ville dut son salut à... l’eau-de-vie. Ivres d’alcool, les Iroquois ne poussèrent pas plus loin une offensive qui, déjà, épouvantait Québec.
Le Canada était en danger. Pour le sauver, Louis XIV fit appel à un septuagénaire. Denonville fut relevé de ses fonctions et remplacé par Frontenac.
75 L’ATTAQUE DE QUEBEC (1690)Le danger croissait d’heure en heure. Derrière les Iroquois, s’alignaient les Anglais. Contre ces nouveaux adversaires, Frontenac, à peine nommé, eut ordre de se porter. Suivant un plan que le chevalier de Callières, gouverneur de Montréal, avait précédemment soumis à la Cour, les instructions royales du 7 juin 1689 spécifiaient l’attaque de New-York par des milices canadiennes que soutiendrait une division navale. Mais quelle division ! Une frégate et un transport au nom symbolique, le Fourgon. Ripault de La Caffinière, qui la commandait, ne dépassa pas l’Acadie. L’ennemi nous avait devancés. Guillaume le Taciturne venait de s’asseoir en usurpateur sur le trône d’Angleterre. Sous son impulsion, la guerre éclata dans la Nouvelle-France avec une telle soudaineté que nous fumes partout surpris, à Terre-Neuve, dans la baie d’Hudson, en Acadie et sur le Saint-Laurent. La réaction des colonies de la Nouvelle-Angleterre se mesurait aux craintes que nous leur avions inspirées. Pris dans l’étau de la flotte anglaise, des colons britanniques et des Iroquois, le Canada était en grand danger. Il n’avait à compter que sur ses ressources, et quelles ressources ! Pour faire des balles, on fondit les gouttières et les poids ; en guise de numéraire, il fallut émettre du papiermonnaie. Et pourtant, dans la détresse, le soldat canadien gardait le sourire. « Le vaisseau amiral de ma flotte est un vaste canot ; huit soldats en font tout l’équipage. Les honnêtes gens des siècles passés, le bonhomme Homère, l’aimable Anacréon et mon cher Lucien n’ont jamais voulu me quitter, écrivait le baron de La Hontan. Aristote mourait d’envie de me suivre, mais mon canot n’étant pas assez grand pour le contenir avec son équipage de syllogismes, il fut contraint de retourner chez les Jésuites. »
Et voilà que, le 16 octobre 1690, trente-quatre navires de la Nouvelle-Angleterre surgissent devant Québec. Pour nous chasser de la Nouvelle-France, les gens de Boston ont conjugué leur attaque avec celle de deux colonnes qui montent par la rivière des Iroquois et par le lac du Saint-Sacrement. Mais une épidémie de petite vérole et des dissentiments avec la tribu des Loups ont arrêté la marche des deux colonnes. L’escadre de William Phips est seule au rendez-vous.
A l’ultimatum de passer « sous la sujétion de la couronne d’Angleterre, » - « Allez dire à votre général, riposte Frontenac, que ma réponse se fera par la bouche de mes canons. » Ville haute et ville basse, cité d’églises et cité de marchands, Quebec se défendra jusqu’à la mort. Les séminaristes se sont enrôlés ; le curé Francheville, en aval, fera le coup de feu à la tête de ses paroissiens ; les Jésuites garnissent le corps de garde. Au clocher, flotte la bannière de Notre-Dame. Et Phips d’atermoyer. « Il manque une tête sur les épaules du commandant anglais, observe La Hontan ; le sur-amiral est bien brouillé avec la prudence et la conduite militaire. » Deux jours s’écoulent, le temps pour sept cents hommes de renfort d’arriver de Montréal, le temps aux frères Lemoyne de Maricourt et de Longueil de passer au travers du blocus avec le convoi qu’ils amènent de la baie d’Hudson. Lorsque les quinze cents Anglais de Walley débarquent le I8 octobre au-dessous de la ville pour la tourner, ils sont accueillis par la fusillade des miliciens de Juchereau de Saint-Denis, défilés dans le chemin qui mène à Beauport, et ils sont pris d’enfilade par une batterie installée sur l’autre rive de la rivière Saint-Charles. Eperdus à l’idée d’être transformés « en Jésuites, » par une sanglante tonsure, ils s’enfuient et se rembarquent aux cris de « Indians, Indians. »
76La flotte de Phips n’est pas moins éprouvée. Embossée depuis le Saut au Matelot jusqu’au cap Diamant, elle a été prise sous le feu des batteries de Lemoyne de Sainte-Hélène. Un coup heureux abat le pavillon amiral des Six-Friends qui sera suspendu comme trophée aux voûtes de la cathédrale ; et, telles sont les pertes anglaises que de cent vingt hommes, l’équipage est réduit à cinquante-cinq. Les Anglais vaincus doivent battre en retraite. Québec est sauvé. Sainte-Hélène a payé de sa vie la victoire. C’est au tour de la Nouvelle-Angleterre de connaître l’invasion. A la tête d’Abénaquis, de Micmacs et de Malécites, le sieur de Villiers fonce en pays anglais, emporte d’assaut deux forts, tue deux cent trente sujets britanniques et porte la terreur jusqu’aux portes de Boston. Les Iro- MIle DE VERCHÈRES sés, tenus en haleine, n’ont poin octobre 1692, leur cri de guerre retentit près du manoir de l’île aux Prunes, où un gentilhomme dauphinois, Jarret de Verchères, a élevé douze enfants. Il n’y a à la garde du manoir qu’une fillette de quatorze ans, Marie-Madeleine de Verchères, deux
enfants, un vieillard, des femmes et deux soldats. Mais Marie-Madeleine, qui a déjà perdu deux frères tombés sous les coups des Iroquois, va les venger. Mousquet au poing, elle anime la défense et contient les sauvages. Le siège dure depuis huit jours, quand une sentinelle crie : « Qui vive ? — France. » C’était la compagnie du lieutenant de La Moinerie qui arrivait à marches forcées... A la pointe Verchères, s’élève aujourd’hui la statue en bronze d’une fillette.
Le châtiment des agresseurs ne traîne point. L’hiver suivant, Callières tombe sur une des Cinq Nations iroquoises, les Agniers, les surprend, leur tue un grand nombre d’hommes, fait trois cents prisonniers, brûle trois villages fortifiés et rend impraticables leurs portages.
Des Cinq Nations, quatre envoient des délégués à Frontenac pour parler de paix, tout en faisant sourdement passer des « colliers sous terre » aux Hurons, qu’elles veulent ameuter contre nous. Le gouverneur n’est point dupe d’une duplicité qui est un hommage à son prestige. En juillet 1696, il part lui-même à la tête d’une petite armée pour en finir avec les Onnontagués, la tribu la plus insolente des Iroquois. Devant ce grand vieillard qui ne peut soutenir la fatigue de la marche et que des sauvages, en chantant, portent dans un fauteuil, les farouches Iroquois détalent de toutes parts, abandonnant villages et récoltes à la destruction. Contre eux, les inimitiés indiennes se groupent en faisceau. « La Chaudière Noire, » un chef Onnontagué qui désolait les environs de Montréal et des Trois- Rivières, est écrasé à Cataracouy, aujourd’hui Kingston, par le chef algonquin Kioueb.
ET DU BARON DE LA HONTANEbranlées par ces coups qui avaient rétabli dans toute sa gloire le nom français, les Cinq Nations iroquoises inclinent vers la paix. Une maladresse des SIGNATURES OU TOTEMS DES Anglais précipite leur évolution. Une lettre de Guil- CHEFS IROQUOIS ET HURONS laume III, dont le gouverneur du Canada eut connais- (Décembre Affaires étrangères. 1666). Ministère des sance et qu’il communiqua aux intéressés, portait atteinte à la fierté des Iroquois en les traitant comme des sujets. Elle les rapprocha de la France. Dans le rapprochement de ces farouches adversaires, un chef huron nommé Kondiaronk ou Adario, que nos colons avaient baptisé « le Rat, » allait jouer un rôle considérable. Il est le héros des Dialogues de M. le baron de La Hontan et d’un sauvage de l’Amérique, où chacun dissertait sur l’excellence de sa nation au détriment de l’autre :
78« LA HONTAN. — Aurois-je la patience d’entendre les sots raisonnements de vos vieillards ? Pourrois-je me colorer le visage de vint couleurs différentes, comme un fou ? Ne boire que de l’eau d’érable ? Aller tout nu durant l’été, me servir de vaisselle de bois ? M’acomoderois-je de vos repas continuels où trois ou quatre cens personnes se trouvent pour y danser deux heures devant et après ? Vivrois-je avec des gens sans civilité, qui, pour tout compliment, ne sçavent qu’un je t’honore. Non, mon cher Adario, il est impossible qu’un François puisse être Huron, au lieu que le Huron se peut faire aisément François.
« ADARIO. — A ce conte-là, tu préfères l’esclavage à la liberté. Quelle peine trouves-tu d’aprouver les contes des vieilles gens ? N’as-tu pas la même contrainte quand les Jésuites et les gens qui sont au-dessus de toy, disent des extravagances ? Quel mal te feroient les couleurs sur le visage ? Tu te mets bien de la poudre et de lessence aux cheveux, et même sur les habits ? N’ay-je pas veu des François qui portent des moustaches, comme les chats, toutes couvertes de cire ? Pour la boisson d’eau d’érable, elle est douce, salutaire, de bon goût et fortifie la poitrine, au lieu que le vin et l’eau-de-vie détruisent la chaleur naturelle, afoiblissent l’estomac, brülent le sang, enyvrent et causent mille désordres. Quelle peine aurois-tu d’aller nu pendant qu’il fait chaud ? Il vaut bien mieux aller nu que de suer continuellement sous le fardeau de tant de vêtements, les uns sur les autres. Quel embarras trouves-tu encore de manger, chanter et danser en bonne compagnie ? Dis-moy, la civilité ne se réduit-elle pas à la bienséance et à l’affabilité ?
LA PAIX INDIENNE (1701)« Supposons que, dès demain, je me fisse François. Il faudrait me faire la barbe tous les trois jours. N’est-il pas plus avantageux de n’avoir jamais de barbe, ni de poil au corps ? Pourois-je m’acoutumer à passer deux heures à m’habiller, à m’accommoder, à mètre un habit bleu, des bas rouges, un chapeau noir, un plumet blanc et des rubans verts ? Je me regarderais moy-même comme un fou. Et comment me réduirois-je à faire des révérences et des prosternations à de superbes fous ? » 78 Vous avez là un spécimen de l’éloquence d’un chef huron qui contribua largement à jeter les bases de la Paix Indienne. tenac, à Louis-Hector de Au successeur de Fron- Callières, il prêta le concours de sa chaude parole pour masser, sous l’égide du grand Onnontio des François, les diverses tribus indiennes en une Société des Nations. Mais il ne vit point le couronnement de son œuvre. Certain jour de l’année 1700, six chefs de guerre pénétraient dans l’église de Montréal entre deux haies de Hurons en tenue de deuil, robes longues et visages peints en noir : ils portaient un cadavre revêtu d’un uniforme d’officier : c’était le corps du « Rat. »
79juillet, décembre 1666. Ministère des Affaires étrangères. 77-79
Quelques semaines plus tard, étaient assemblés, dans une vaste enceinte garnie de gradins sous les murs de Montréal, les Etats généraux des tribus indiennes : Abénaquis, Hurons, Iroquois, Outaouas, Miamis, Algonquins, Poutewatomis, Puants, Outagamis, Sauteurs, Illinois, Cristinaux... En costumes de fête, la chevelure en crête de coq, ou bien coiffés de vieilles perruques ou de têtes de bisons dont les cornes pendaient sur leurs oreilles, les chefs s’avancèrent tour à tour au nombre de trente-huit, pour tracer, au bas de ce mémorable traité de paix du 4 août 1701, le signe héraldique de leur nation, l’araignée des Onnontagués, le calumet des Goyoguins, la fourche des Onneyouts, l’ours des Agniers, le castor des Hurons, le chevreuil des Abénaquis, l’écureuil des Sioux, le chien des Puants.... car chaque tribu avait ses armoiries que le baron de La Hontan blasonna ssés en mai,
D’ESPAGNE (1702-1713)Cette journée historique comportait une m 9 lité, la neutralité des Iroquois en cas de guerre entre la France et l’Angleterre. Ils s’y engagèrent par serment. Et l’on vit, trois ans plus tard, ce stupéfiant paradoxe : les Iroquois offrir leur médiation pour arrêter les hostilités entre les deux grandes nations d’Occident. Ces hostilités avaient été déclanchées par un événement où nous retrouvons l’éternelle réaction, dans la politique française, des complications continentales sur la politique coloniale : l’accession au trône d’Espagne d’un petit-fils de Louis XIV. Les partisans intrépides qui s’appelaient Lemoyne d’Iberville et le baron de Saint-Castin, proposèrent de prendre l’offensive contre Boston. Mais Louis XIV conseilla l’abstention. Impuissant à envoyer des secours dans la Nouvelle-France, réduit, faute d’escadre, à se défendre par la guerre de course, il ne voyait d’autre arme aux colonies que la neutralité.
SIGNATURES OU TOTEMS DES CHEFS IROQUOIS ET HURONS, figurant au bas des actes dressés en mai,
80 SANS PASTEURMais le nouveau gouverneur, Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, ne l’entendait pas ainsi. Sachant que Peter Schuyler, à New-York, travaillait à armer les Indiens contre nous, il détacha de l’autre côté des Alleghanys, en 1704 et 1708, une colonne commandée par Jean-Baptiste Hertel de Rouville et ses quatre frères. Deux bourgades fortifiées, Deerfield et Haverhill, l’une aux confins du Massachusetts, l’autre sur les bords du Merrimac, furent enlevées. Les prisonniers se trouvèrent si bien traités au Canada que plusieurs d’entre eux, de religion catholique, demandèrent en grâce d’y rester. Naturalisés Français, ils y ont fait souche. L’église de Québec était alors sans pasteur. Caractère autoritaire et brusque, avec les meilleures intentions du monde, Mgr Jean-Baptiste de La Croix-Chevrières de Saint-Vallier s’était aliéné ses deux clergés : aux Jésuites, il avait enlevé les petites écoles pour les donner aux séminaires ; aux curés, il avait reproché de ne pas tenir compte de ses ordonnances. Aussi l’avait-on vu avec soulagement quitter en 1700 Québec. Il allait, à Paris, plaider la cause de l’hôpital général appelé à disparaître, à Rome, chercher des ressources en demandant l’union de ses abbayes à son église lointaine. La tournée fut fructueuse. Nommé assistant au trône pontifical, Mgr de Saint-Vallier reprit la route du Canada avec des reliques et de nombreuses recrues, ecclésiastiques, Ursulines et infirmières. Mais voilà que la Seine, qu’il montait, tomba le 26 juillet 1704 au milieu d’une grosse flottille ennemie.
PLANCHE III. QUÉBEC AU XVIII• SIÈCLE D’après une estampe en couleurs de l’époque. (Bibliothèque Nationale.) AMÉRIQUE. HIST. COLONIES.
Abandonné par ses conserves, le chevalier de Maupeou se battit tout le jour contre la flotte de Virginie et les quatre vaisseaux d’escorte, avant de succomber. Chargée de marchandises et de munitions pour le Canada, la Seine était prisonnière : sa vente rapporta I 300000 livres aux capteurs. Dépouillé de sa croix pectorale, Mgr de Saint-Vallier fut acheminé avec tout son clergé vers l’Angleterre, où il resta interné.
Son absence avait ramené l’accalmie dans la colonie, qui avait tiré de la guerre de la Succession d’Espagne une autre conséquence heureuse. Privée de communications régulières avec la métro- MAÎTRE-AUTEL DE LA CHAPELLE DES URSULINES (QUÉBEC) pole, elle s’était affranchie de la servitude industrielle qui la liait. Au lieu de tirer de France toute la toile nécessaire à son existence, elle avait obtenu « la permission » de fabriquer ellemême et de la toile, et du droguet, et de l’étoffe pour soutanes ou uniformes des séminaristes.
Non seulement le Canada devait se suffire à lui-même ; mais il devait porter secours à ses postes avancés et à sa sentinelle, aux forts de la baie d’Hudson et à Terre-Neuve, contre lesquels se portait, depuis la guerre de la Ligue d’Augsbourg, l’effort de la flotte anglaise. était alors le théâtre La baie d’Hudson d’un drame qui mettait aux prises un traître et un héros, la faisant passer alternativement sous la domination de la France et sous celle de l’Angleterre. Une maladresse avait exaspéré deux Canadiens qui avaient eu, en 1663, après deux ans
HISTOIRE DES COLONIES.
82d’efforts, le bonheur de l’atteindre : de retour à Québec, Pierre-Esprit Radisson et son beau-frère, Médard Chouart des Groseillers, trouvèrent, en guise de récompense, le châtiment réservé aux contrebandiers : la prison.
De rage, ils portèrent en Angleterre le secret de leur découverte. Une Compagnie se forma sous l’impulsion de l’amiral prince Rupert de Bavière, qui dut à Radisson des bénéfices de 25 à 75 pour cent. Le transfuge fonda dans la baie d’Hudson Charlesfort en 1668, puis, les années suivantes, cinq autres factoreries fortifiées.
Radisson se laissa ressaisir par les habiles avances de Colbert. En 1682, c’est sous le drapeau de la Compagnie française du Nord qu’il retournait, avec son beau-frère, dans la baie fatidique. Le fort-Bourbon qu’il construisit à l’embouchure de la rivière Sainte-Thérèse, Haye River des Anglais (la rivière Hill d’aujourd’hui), reçut une petite garnison française commandée par Jean-Baptiste des Groseillers, son neveu.
Mais Radisson était sous l’ascendant de sa femme, une Anglaise, et quelle Anglaise ! la fille d’un de ces Kirke qui nous avaient chassés de Québec. Véritable traître de mélodrame, il alla recevoir, en 1684, le prix d’une nouvelle palinodie, la surintendance de la traite et la propriété du fort Bourbon que lui conféra la Compagnie de la baie d’Hudson.
Alors se leva, à Québec, le vengeur de la patrie outragée. Pierre Lemoyne d’Iberville, un enseigne de vaisseau, « militaire comme son épée, » était le fils d’un Dieppois, Charles Lemoyne, « l’homme du Canada qui avait le plus fait à la guerre contre les Iroquois » et que les sauvages, enthousiasmés, avaient surnommé « la Perdrix. » Iberville fut un vrai viking, comme ses frères, dénommés du nom des seigneuries paternelles, Biencourt, Sainte-Hélène, Sérigny, Châteauguay, Maricourt. Partout, ils portèrent victorieusement le drapeau de la France, en Acadie, à Terre-Neuve, en Louisiane. C’est à eux que la baie d’Hudson dut de rester française.
Cent hommes, Canadiens d’Iberville ou soldats du chevalier de Troyes, y atteignent, le 20 juin 1685, le fort Monsipi qui mire ses bastions dans les eaux de la Moose River. Il est enlevé d’assaut. Le fort Rupert, à quarante lieues de là, se rend : un petit bâtiment de guerre, près duquel Iberville se coule en canot, est capturé. Sur la côte occidentale de la baie, était un autre poste, Quitquitchouane ou Albany, défendu par quarante-trois pièces de canon, au milieu d’un pays marécageux qui en rendait l’accès difficile. Iberville débarque une artillerie de siège provenant des autres fortins et commence un vif bombardement. Bientôt on entend des voix souterraines qui sortaient des caves et demandaient merci. Le gouverneur général des établissements anglais, Henry Sargeant, était parmi les prisonniers. De la fête du jour qui était le 26 juillet, la place conquise reçut le nom de Sainte-Anne. Et l’honneur de défendre le drapeau français planté sur la baie d’Hudson fut confié à un frère d’Iberville, Paul Lemoyne de Maricourt, que les Indiens avaient baptisé Tasuistaouisse, « le Petit oiseau toujours en mouvement. »
83Les Anglais ont encore des postes fortifiés dans la baie. Les Canadiens de Juchereau de La Ferté, en 1689, enlèvent, au Nord de Sainte-Anne, le fort Severn, où l’on trouve l’ordre de Guillaume III d’Angleterre de reprendre possession de toute la baie. Mais Iberville veille. Il vient au secours du « Petit oiseau toujours en mouvement, » et oblige, après avoir décimé leurs équipages, deux navires anglais
Fort de Nelson ~ Escarmouches Mortier de 24 et 22 pièces à amener pavillon. En 1690, les deux frères balayent la baie et réduisent la garnison britannique de New Savane à prendre la fuite.
Au lendemain de la bataille de la Hougue qui a écrasé notre flotte de guerre, les Anglais se croient les maîtres de l’Océan et, de fait, ils reprennent un à un nos postes de la baie d’Hudson, Sainte-Anne défendue par trois hommes, Rupert, Monsipi. Mais Iberville revient encore à la rescousse avec ses frères Joseph Lemoyne de Sérigny et Louis Lemoyne de Châteauguay. Châteauguay se fait tuer à l’attaque de Fort- Nelson le 4 novembre 1694. En dépit de ses cinquante canons, la place est prise et redevient Fort-Bourbon.
Le duel entre un homme et une nation n’est pas achevé. Tandis qu’Iberville guerroie en Acadie et à Terre-Neuve, le Fort-Bourbon, défendu par La Ferté, a dû se rendre à des forces supérieures. Mais voici, le 4 septembre 1697, Iberville et son frère Sérigny qui reviennent à la rescousse ! la garnison, qui a dû capituler, cherche une revanche. Le Pélican d’Iberville arrive seul devant le Fort-Nelson, ex-Fort- Bourbon, ses conserves étant retenues dans les glaces : et trois navires anglais alignent 124 pièces contre ses 50 canons. D’une bordée à couler bas, le Pélican envoie par le fond le Hampshire, que montent deux cent trente hommes et qui périt corps et biens : le Hudson Bay amène pavillon ; le Dehring s’enfuit. Le fort capitule. Au moment où s’ouvrent les pourparlers de paix de Ryswick, Iberville est maître de la baie d’Hudson, où son frère et son cousin sont laissés à la garde du drapeau.
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(Gravure anonyme tirée de l’Histoi ie).
UÉBEC EN DANGERLa garde fut fidèlement montée. En 1713, il y avait encore un gouverneur français des forts de la baie d’Hudson : il s’appelait Jérémie. Seule, la diplomatie allait nous enlever « un des meilleurs postes qu’il y eût dans l’Amérique. » La perte de l’Acadie découvrait le Canada. Les Anglais (1711) voulurent en finir avec la Nouvelle-France en se rendant maîtres du dernier boulevard de notre domination : Québec. Leurs préparatifs témoignaient de leur volonté de frapper un coup décisif. Sept régiments de vétérans de Marlborough, deux régiments des milices américaines, aux ordres
« LE PÉLICAN » GRAPPINÉ SUR LA GLACE DANS LE DÉTROIT DE LA BAIE D’HUDSON
de l’Amérique septentrionale, par Bacqueville de la Potherie
85du général Hill, 12 000 hommes, escortés par les 15 vaisseaux de guerre de l’amiral Hovenden Walker, qui alignaient 890 canons, entrèrent dans le Saint-Laurent le 22 août 171I. Vaudreuil n’avait pas plus de 1oo canons et de 5 000 hommes pour défendre Québec. La Providence le sauva.
A bord de la flotte anglaise, était un vieux marin rochelais nommé Paradis, retenu prisonnier. Comme une brume épaisse couvrait le Saint-Laurent par le travers de l’île d’Anticosti, il conseilla aux Anglais de ne pas serrer la côte nord ; il ne fut pas écouté. Dans la nuit du 22 août, la flotte britannique se trouva soudain au milieu des brisants des Sept-Iles. Dix vaisseaux firent naufrage : un millier d’hommes se noyèrent et, parmi eux, des compagnies entières de gardes de la reine à la belle casaque rouge, et des familles d’Ecossais venues pour coloniser le pays. Walker, désemparé, rebroussa chemin : le vaisseau amiral Edgar, de 70 canons, sauta avec ses 400 hommes d’équipage. La terreur avait changé de camp.
De tous les ports de France qui armaient pour Terre-Neuve, Saint-Malo tenait la tête : en 1628, il ne sortit pas moins de cent douze terre-neuviers de son port. A la pêche des morues, chaque citoyen du vieux Rocher était intéressé, les matelots louant leurs services contre un pot de vin et un lot de poisson, les bourgeois en répartissant leurs risques par des participations à plusieurs armements, les châtelains du voisinage en prêtant pour la campagne les coulevrines qui garnissaient les remparts de Châteauneuf, du Plessis-Bertrand, de Coëtquen.
L ’HABILLAGE DES MORUES SUR L’ÉCHAFAUDC’était la vie de Saint-Malo, et c’était son supplice. Aux mois d’août et de septembre, une odeur infecte se répandait dans la ville, on séchait la morue. Elle s’étalait sur les rochers, au Sillon, au Talard, au Bé, sur les remparts et les tours. Il fallut des ordonnances de police répétées en 1565 et 1571 pour soustraire le cimetière à l’invasion. Une solution élégante ne tarda point à être trouvée. On prit le parti de sécher la morue sur les grèves de Terre-Neuve. Si vous voulez avoir une Description exacte de la pesche des moluës tant sur le Grand Banc qửà la coste, lisez le livre publié en 1672 par le lieutenant-général des îles voisines de la côte acadienne, Denys. « Bottes à tige sans genoüillère, garderobbe de peau de 85 mouton passée avec de la laine, juste-au-corps à capuchon à l’épreuve de l’eau et grand tabelier depuis le col jusques à my-jambe, » tel est le costume des arimiers et des bossoins à bord des chaloupes de pêche.
TERRE-NEUVE
II. — TERRE-NEUVE.
86Le poisson est amené vers un édifice qui plonge dans la mer et s’élève « vers la terre comme un théâtre de Comédie : l’échafaud. » C’est un grand plancher élevé au-dessus de la grève et de l’eau, que surmontent deux pignons et un toit en toile de voile. Sur l’échafaud, officient trois sacrificateurs : le picqueur saisit la morue par la tête et, sur un établi, « luy coupe le gorge, luy fend le ventre jusque au nombril. Le décoleur luy arrache les tripailles, » qu’il jette dans deux mannes, foies d’un côté, rabbes ou œufs de l’autre. Puis, la victime est passée à l’habilleur. « L’habilleur la prend par l’oreille avec une mitaine qu’il a à la main gauche, luy pose le dos contre une tringle de bois, puis avec son cousteau décharne le gros de l’arreste, la coupe à l’endroit du nombril, jette cette arreste derrière lui et, du couteau, jette la moluë dans un petit coffret. » Le coffret est à coulisse. La morue tombe dans une brouëtte : on la sale, en puisant avec une grande pelle plate dans la saline.
Elle est portée de là sur des vignaux, branchages posés sur des piquets où elle séchera au soleil : le soin des vignaux incombe, qui le croirait, au chirurgien du bord, quand il a fini de « faire le poil, » car il est aussi barbier, aux matelots.
SÉCHAGE DE LA MORUE SUR L’ÉCHAFAUD (D’après une carte de 16g8, par De Fer).
87Autre étape : la morue est étalée sur la grave, c’est-à-dire sur les graviers du rivage, pour achever de sécher dans le département du maître-valet du terre-neuvier. Puis elle est empilée en gros moutons.
A TERRE-NEUVEA côté de l’échafaud, il y a une forme nattée de paille, « semblable au pressoir où l’on foule la vendange. » C’est là que se fait l’huile de foie de morue : sous l’action du soleil s’opère la liquéfaction, et l’huile qui surnage s’écoule par un trou percé à sa hauteur. Les Anglais avaient profité des troubles de la Ligue pour renforcer leur situation à Terre-Neuve. Et comme il n’y avait plus de marine royale en France, ce furent de simples particuliers qui firent respecter nos droits. Les trois vaisseaux des frères de Sancé pénétraient en 1596 dans le port anglais de Saint-Jean, qu’ils mettaient au pillage, en répression d’actes de violence commis contre nos terre-neuviers.
Chaque tentative anglaise amenait ainsi une réaction. La concession d’une portion de Terre-Neuve à la compagnie des Adventurers and Planters provoqua, l’année même, en 1610, l’envoi de deux garde-côtes malouins sur les lieux de pêche et inspira peut-être le Mémoyre pour Terre-Neuve, rédigé, trois ans plus tard, par un de nos diplomates : Sainte-Catherine ne parlait de rien moins que de nous rendre maîtres, par des postes fortifiés, des deux entrées qui donnent accès au golfe du Saint-Laurent : embrigadés par dizaines et par compagnies mixtes de soldats, de laboureurs et d’artisans, les volontaires eussent pris passage à bord des terre-neuviers.
Les Malouins prirent le parti d’entretenir sur la côte du Petit-Nord un garde-côtes. Et par là, fut assurée notre mainmise, de façon autrement effective que par la nomination, en 1638, de Nicolas Denys comme lieutenant-général de Terre-Neuve et de l’Acadie : par là, furent contenues les prétentions de nos redoutables adversaires, les Kirke, évincés du Canada, qui s’étaient fait donner, l’année précédente, le gouvernement de Terre-Neuve au nom du roi d’Angleterre.
Mieux encore ! Par une ordonnance du 26 mars 1640, les Malouins réglementèrent la pêche du Petit-Nord : le premier bateau arrivé au havre du Petit-Maître, — disait cette ordonnance de police, — demeurera l’amiral de la pêche ; il choisira son havre et un galet proportionné au chiffre de son équipage, et il l’indiquera sur un tableau à l’échafaud du Croc, vaste magasin où se dépeçaient les morues. Au fur et à mesure de leur venue, les patrons inscriront leur lieu de pêche. Quand le tableau sera complet, le matelot qui en aura la garde le rapportera à l’amiral.
Peu à peu, Saint-Malo, qui avait, au temps de la Ligue, pris le goût de l’indépendance en vivant en république, s’érige à Terre-Neuve en souveraine. Un arrêt du Parlement de Bretagne, rendu à son instigation, oblige en 1645 les terre-neuviers bretons à contribuer à l’entretien du garde-côtes malouin. Que dis-je ? Lorsque le roi, et quel roi ! institue en 1655 un gouverneur de Terre-Neuve, les Malouins, par la voix des Etats de leur province, s’opposent à sa nomination. Un officier de la marine royale, le lieutenant de Courcelles, vient-il à dénombrer les bateaux de pêche que comportent les divers havres de la grande île, Saint-Malo envoie sur place une commission pour reviser l’évaluation de l’officier du roi.
TERRE-NEUVE
88Et le mieux, c’est que les autres ports reconnaissent implicitement la suprématie malouine à Terre-Neuve. Au sud de l’ile, se pressaient des pêcheurs français de toute origine et de toute langue, à Audierne et Penmarch familiers aux Bretons, au canton des Normands, au Chapeau rouge cher aux Bordelais, au Barrachoa des Basques. De cette diversité d’origine, naissaient des conflits, auxquels les Malouins mirent ordre. De même qu’au Petit-Nord, ils évaluèrent le nombre de bateaux que pouvait recevoir chaque havre, et ils établirent un tableau d’arrivée où chaque capitaine indiquait son lieu de pêche : sage mesure qu’homologuèrent, en 1662, le Parlement de Bretagne, en 1671 le Conseil d’Etat. Au personnage assez falot qu’était le sieur
, LA JAMBE DE BOIS (1658) de Keréon, avait succédé, comme gouverneur de Terre-Neuve, un homme énergique, qui avait pour maxime cette magnifique définition du patriotisme : « Les particuliers ne font que remplir leur devoir, quelques services qu’ils rendent à l’Etat : estant obligéz de donner leurs biens, leur sang et leur vie pour sa conservation, ils ne les exposent et ne les consument que comme des choses qui luy appartiennent. » Après s’être dépensé sans compter au service de la France et y avoir laissé une jambe, le capitaine de vaisseau Nicolas Gargot à la Jambe-de-Bois était tombé victime des désordres de la Fronde : l’équipage du Léopard, révolté, l’avait assailli dans sa cabine en criant : « Tue ! tue ! » Le malheureux mutilé n’avait pas eu le temps d’assujétir sa jambe de bois : en dépit d’un gros in-folio, l’Hydrographie du Père Fournier, dont il se protégeait le corps, il fut atteint de vingt-quatre blessures et livré, tout pantelant, aux Espagnols.
Tel était l’homme que Louis XIV avait investi, en 1658, de toute la côte méridionale de Terre-Neuve, avec le port de Plaisance comme capitale, en y joignant le droit de haute et basse justice : droit qui fut appliqué peu après Gargot, sans cesse en mer pour transporter des colons au Canada, avait laissé à Plaisance un jeune Nantais, Du Perron, et une petite garnison qui massacra son chef et son aumônier. En 1663, 88
89 ET ANGLAISE A TERRE-NEUVE (1689-1713)Gargot cueillit les meurtriers, les fit juger à bord par ses officiers, et en vue de Québec, sur un radeau, il exerça son droit de haute justice en faisant pendre l’un des assassins qui avait eu préalablement le poing coupé. Aux gouverneurs qui se succédèrent à Plaisance, à Bellot-La Fontaine, Palme, La Poëpe, Parat, Louis XIV prêta l’appui d’une petite division navale. Héritiers des Portugais, les Anglais n’occupaient que la Petite- Cambrie, cette presqu’île qu’un ligament ténu rattache au grand triangle de Terre-Neuve. L’ordonnance britannique du 10 mars 1670, en réservant à ses nationaux le monopole de la pêche entre les caps Bona Vista et Race, reconnaissait implicitement l’existence de zones distinctes.
La diplomatie ne fit que consacrer un état de fait, quand elle interdit, entre Français et Anglais, la pêche concurrente : le traité signé en 1687 entre les gouverneurs de Rognouse et de Plaisance stipulait de façon formelle la confiscation de tout bateau qui ferait la pêche ou le commerce hors du district de sa nation.
Ainsi cantonnés, les sujets de Louis XIV et de Guillaume le Taciturne, au moment où éclata la guerre de la Ligue d’Augsbourg, cherchèrent mutuellement à s’expulser de l’île. Dans ce champ clos, les coups de main succédèrent aux coups de main avec une sorte de rythme. A la veille du traité de Ryswick, la France croyait avoir conquis la souveraineté de l’ile, qu’elle perdait au traité d’Utrecht...
Nous avions, lors du recensement de 1687, une population de 638 colons disséminés à Plaisance, Pointe-Verte, Fortune, Grand Banc, Cap Nègre et l’Hermitage : l’ile Saint-Pierre avait quelques habitants, et d’autres projetaient de s’établir à Miquelon, qui avait deux lieues carrées de terre arable.
Une attaque brusquée, le 25 février 1689, faillit ruiner d’un seul coup notre colonie. Plaisance était surprise à l’aube par les Anglais ; le gouverneur Parat et le commandant du Fort-Louis étaient enlevés dans leurs lits par quarante-cinq flibustiers qu’on avait eu le tort d’initier aux secrets de la défense, en leur donnant l’adjudication des vivres : des pièces qui battaient la rade, quatre étaient enclouées, huit jetées à la mer, le butin embarqué et le gouverneur supplicié au moyen de mèches soufrées qu’on brûlait entre ses doigts.
PHILIPPE DE PASTOUR DE COSTEBELLEUne vigoureuse contre-attaque des Malouins contre le fort du Forillon, la capture d’un vaisseau anglais et d’un convoi destinés à occuper Plaisance, donnent le temps d’enclore à la hâte cette petite ville d’un rempart qui mesure 296 toises. Mais ce n’est plus une bande de flibustiers, c’est toute une escadre anglaise qui 89 vient, le 16 septembre 1691, s’embosser devant Plaisance. La place manque de munitions ; le vaisseau le foly, qui les apportait, a fait naufrage, ayant pour capitaine Philippe de Pastour de Costebelle, « honeste homme, qui n’est point marin du tout. » N’importe, la petite ville ne capitule point ; de ses derniers coups de canon, elle riposte à la pluie de feu que déversent sur elle, pendant cinq heures, les vaisseaux de ligne du commodore Williams. Stoiques, les assiégés, tels les défenseurs de Lille plus tard, ramassaient les boulets pour les renvoyer par leurs canons à l’ennemi. Ces Boufflers avant la lettre, Philippe de Pastour de Costebelle, l’enseigne de Saint- Ovide de Brouillan et le capitaine baron de La Hontan excitèrent à tel point l’admiration des Anglais que le commodore se fit fête de les recevoir à bord : magnifique et chevaleresque hommage d’un adversaire à des héros qu’il n’avait pu vaincre. Pas plus qu’une escadre anglaise n’a réussi contre nos établissements, l’escadre du chevalier de Nesmond ne réussit (Collection du comte Allard du Chollet). à forcer en 1694 les passes du port Saint-Fean.
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Au lieu de l’attaque par mer, un Canadien préconise la guerre de partisans par les bois. L’hiver, il tombera à l’improviste sur les postes britanniques, les détruira de fond en comble et effacera de l’ile le moindre vestige de la domination ennemie. Un vaisseau de quatrième rang, une centaine de marins, quatre-vingts chasseurs canadiens, le concours des colons de Plaisance, voilà tout ce que demande Lemoyne d’Iberville : il a l’assentiment du roi. Le 12 septembre 1696, ayant passé au travers d’une croisière ennemie, il est à Plaisance. Le gouverneur n’est plus là.
91Secondé par les équipages de huit vaisseaux malouins, Saint-Ovide de Brouillan a tenté de devancer son collègue. Jaloux du Canadien qui se dit qualifié pour être « seul maistre de la guerre d’hyver, » le gouverneur a enlevé les postes anglais du sud, Rognouse, Fremouse, Forillon... Mais le Port Saint-Jean, la capitale, est sauf. Et ses défenseurs, sur leurs gardes, attendent le renfort imminent de deux vaisseaux de guerre.
A travers bois et marais, les cent vingt-cinq Canadiens d’Iberville finissent par rallier les colons de Brouillan. « Dieu soit bény ! Nous boirons tous au mesme verre, » écrivait leur chapelain, tout heureux « de l’honnêteté des Anglais qui vouloient bien nous donner le couvert dans une saison aussy fâcheuse. » Mais le couvert — le Port Saint-Jean, — il fallait le conquérir ; en avant de la place, une forte troupe était embusquée derrière les rocs d’un bois brûlé. Nos hommes mettent sac à terre ; Brouillan attaque de front, Iberville de flanc. Les Anglais se replient en désordre sur leurs premiers forts, qui sont aussitôt enlevés. Restait le troisième, à flanc de colline, qui commandait l’étroite entrée d’une superbe rade. Malgré ses cent soixante défenseurs, il capitule, le 30 novembre 1696, presque sans combat. Les forts détruits, Iberville se retourne contre les centres commerciaux des Anglais, Havre de Grâce et Carbonnière, qu’il ruine de même : dans un îlot escarpé, se sont massés avec une batterie deux cents Anglais.
En France, on eut le tort de considérer la campagne comme terminée et la destruction des établissements anglais à Terre-Neuve comme définitive. Nos plénipotentiaires, au traité de Ryswick, cherchèrent vainement à faire sanctionner par l’Angleterre l’abandon de l’ile. Nos rivaux étaient aussi convaincus que nous de l’importance « d’un commerce qui, sans exiger d’autres préparatifs que des filets, des bâtiments, des vivres et la main des hommes, produisait des sommes immenses en occupant un grand nombre de matelots. »
La guerre de la Succession d’Espagne fut, à Terre-Neuve, l’exacte répétition de la guerre de la Ligue d’Augsbourg : attaque infructueuse de Plaisance par l’escadre du capitaine Leake en 1702 ; riposte du gouverneur Subercaze, aidé d’Indiens Micmacs, qui percent jusqu’à Carbonnière ; contre-attaque des Anglais contre l’ile Saint-Pierre, d’où ils délogent en juillet 1707 le commandant Degrés de Sourdeval ; nouvelle expédition de Saint-Ovide de Brouillan contre le port Saint-Jean en janvier 1709, et nouvel assaut donné aux forts avec les matelots du Fidèle : en une demi-heure, la place, que défendent des forces cinq fois supérieures, est enlevée, et l’artillerie évacuée sur Plaisance.
Lemoyne d’Iberville n’était plus aux côtés de Brouillan. Le héros qui n’avait jamais connu la défaite sur les divers champs de bataille où il avait promené son invincible milice canadienne, venait de mourir le 5 juillet 1706, au cours d’une croisière aux Antilles où il avait conquis sur les Anglais l’ile Nevis. A Montréal, sur la place de l’église Sainte-Cunégonde, sa statue s’élève non loin de l’endroit où l’abbé Souart commença son éducation.
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92L’heure n’est plus, du reste, aux offensives foudroyantes, alors que manquent vivres, argent et munitions dans l’effroyable pénurie des dernières années de Louis XIV. Renforcés de batteries nouvelles, le fort Louis et la redoute du mont Gaillardin rendent la place de Plaisance imprenable. Cantonné dans cette résistance passive, le gouverneur Pastour de Costebelle tient en échec la flotte anglaise qui s’épuisera pendant des années dans une croisière de blocus infructueuse.
Le drapeau aux fleurs de lys flotte toujours sur Plaisance, quand, en juillet 1713, une corvette apporte à Costebelle le plus douloureux des messages : l’ordre d’évacuer ces lieux aux noms si doux, Plaisance, le Grand et le Petit Paradis, toute l’ile où il ne nous est plus permis de conserver que des échafauds. 92
LES HUGUENOTS FRANÇAIS DE LA NOUVELLE-ANGLETERRE dehors des colons qu’abrite au Canada et en Acadie le drapeau fleurdelisé, il y en a d’autres que les statuts de la Compagnie des Cent Associés ont éliminés de la Nouvelle-France et que la force des choses a orientés vers d’autres rivages du Nouveau Monde. Ce sont les Huguenots. Gens de Sedan, d’Avesnes, d’Artois, de Picardie et de Périgord, voire la Parisienne Catherine Trico, ont été parmi les fondateurs, en 1623, d’une des plus grandes villes de l’univers, qui s’appelait, lors de sa naissance, la Nieuwe Amsterdam.
Le gouverneur hollandais a ordre de « les traiter avec bienveillance, de leur attribuer des terrains de bonne qualité et de les assister de toutes les façons possibles. » Mais « Wallons et Français n’ont pas le service divin le dimanche, autrement qu’en hollandais, langue qu’ils ne comprennent pas. » Et l’abandon forcé de leur idiome natal prélude si bien à la perte de leur nationalité, ils sont si bien amalgamés avec « le peuple de la Nouvelle-Hollande » que les de Forest, d’Honeur, de La Plaine, etc., figurent en tête des quatre-vingt-treize chefs de famille qui adressent, en 1664, une « remontrance » à l’Angleterre pour rester sous le pavillon des Pays-Bas. Cette année-là, la Nieuwe Amsterdam, occupée par les troupes anglaises, changeait de nom et de drapeau : elle devenait New-York.
Elle devait recevoir, à la fin du siècle, un si grand nombre des nôtres qu’on leur construisit un temple, dont le fronton portait cette inscription : Ædes sacra Gallor. Prof. Reform. Funda. 1704.
94Filet très mince jusque-là, le courant de l’émigration protestante s’est brusquement enflé, en 1685, à la révocation de l’Edit de Nantes. Chassés de France, les huguenots s’acheminent en nombre vers les régions du Nouveau Monde qu’une littérature de propagande, dédiée à « Messieurs les fidèles François qui se sont tirés de la captivité de Babylon, » leur signale comme autant de paradis terrestres : Plan pour former un établissement en Caroline ; Récit de l’estat présent des célèbres colonies de la Virginie, de Marie Land et de la Caroline. A peine, dans ce concert, une note discordante « d’un gentilhomme françois » désabusé, traite-t-elle en 1686 Charleston de « charnier. »
New-Oxford, dont les substructions, exhumées il y a quelques années, rappellent celles d’un château fort féodal, est fondée, à quarante milles de Boston, par l’armateur rochelais Gabriel Bernon que son commerce avec le Canada a enrichi. Des fermes, gérées par le Poitevin Bertrand Du Tuffeau, des vergers où des guirlandes de roses unissent les arbres fruitiers, donnent au paysage l’allure d’un petit coin de France. Mais l’insécurité causée par les incursions indiennes est telle que New-Oxford ne vécut que peu d’années : « La religion des Indiens de Penikook est plus belle que la nôtre, disaient les Indiens de Kekamoocouck au pasteur protestant Jacques Laborie, natif de Cardaillac en Guyenne : les [Jésuites] François leur donnent des croix d’argent à mettre au col. »
Dans la baie de Narragansett, quarante-six chefs de famille du Poitou fondaient, en 1686, Frenchtown, sous la direction du docteur Pierre Ayrault d’Angers. Leurs vignobles, entre autres, produisirent bientôt un vin aussi bon que « le claret de Bordeaux. » Les fermiers anglais de Greenwich en prirent ombrage, détruisirent vignobles et récoltes et démolirent le temple de Frenchtown. A part la famille Lemoyen qui refusa d’abandonner sa ferme, où ses descendants demeuraient naguère encore, nos malheureux colons rejoignirent à Boston et à New-York leurs compatriotes. Là, dans ces grandes villes, « la congrégation des protestants français » allait se fondre peu à peu dans la population britannique, et en adopter la langue et la religion.
Que devait-il subsister de cet élément français répandu un peu partout, dans le Maine, dans le Connecticut, dans la Caroline ? D’abord, plus de politesse : Newo- Rochelle, dans l’Etat de New-York, était recherchée par la société anglaise comme un centre de bonnes manières. Puis, une conception plus humaine et plus douce de la religion. A la vue de ces pauvres Français, qui arrivaient d’une distance de quarante milles parfois pour assister le dimanche au culte et qui défilaient dans les rues de New-York en chantant des psaumes, les gens s’écriaient : « L’air en est grandiose et émouvant, mais la plupart du temps, triste comme un glas funèbre. Il ne peut guère en être autrement. Ces gens ont eu tellement à souffrir ! »
95« D’autres émigrants français d’une autre classe vinrent bientôt s’ajouter à ces réfugiés, écrit l’historien de nos Français d’Amérique, M. Gilbert Chinard. Ceux-là venaient directement de Paris, et ils avaient été attirés par les descriptions merveilleuses qui leur avaient été faites du territoire de l’Ouest et de la région qui s’étend le long de l’Ohio. Puis arrivèrent, avec les jours sombres de la Révolution, des royalistes, des modérés de toutes classes fuyant la tourmente, des anciens officiers qui avaient combattu sous de Grasse et Rochambeau et qui venaient demander asile au pays dont ils avaient assuré l’indépendance. Dans l’Ohio, bien peu d’habitants de Marietta savent que leur ville a été nommée en l’honneur de Marie-Antoinette ; et Gallipoli a un air oriental qui fait oublier que la ville fut fondée par des Parisiens à la fin du dix-huitième siècle. Je connais dans l’Arizona une simple halte perdue dans les montagnes qui porte le nom de Fénelon ; et quand le train qui va de New-York à Washington ralentit en passant la Susquehanna, bien peu de voyageurs pensent à regarder la plaque d’émail bleu qui porte le nom de la petite station. Ils y liraient un nom bien français, celui de Havre de Grâce. Quel sentimental coureur des bois, en souvenir de l’amie qu’il avait laissée derrière lui, a donné le nom de Cœur d’ Aline au coin de forêt où il avait planté sa tente, ne se doutant pas qu’il deviendrait la capitale de IIdaho. »
Nos protestants, nos émigrés de France étaient peu, mais c’étaient des caractères trempés par l’épreuve, qui apportèrent à la colonie britannique des âmes de chefs. Le fils d’un émigré établi en 1687 à Falmouth dans la baie de Casco, Baudouin, fonda l’Academy of arts and Sciences. Et trois présidents de la république des Etats-Unis étaient de race française.
Citer ce chapitre
Charles de La Roncière, « L'empire colonial fondé par Richelieu et par Colbert », dans Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau (dir.), Histoire des colonies françaises et de l'expansion de la France dans le monde, t. I, Introduction générale — L'Amérique, Paris, Société de l'histoire nationale — Plon, 1929, p. 41-96.
Édition numérique : https://colonies-francaises.pages.dev/tome-1/colonies-ephemeres/l-empire-colonial-fonde-par-richelieu-et-par-colbert/ · Fac-similé : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11002715